‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 28 sur 40 · I-ES MAITKES DU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

I-ES MAITKES DU THÉÂTRE

génie plus inventil", plus avisé, plus souple, plus prompt à se retourner, plus hardi, ni surtout mieux armé. Lavedan chassait de race. Fils d'un ancien préfet de l'Ordre Moral, qui avait brillé au Figaro avant de diriger le Correapond til, il avait été élevé à l'aris, au cœur même de la société dirigeante, au moment précis où le gouvernement changeait de mains ; il avait assisté, narquois ou attendri, à la transmission des pouvoirs ; il possédait la clef d'une foule d'énigmes psychologiques ; il savait ce qui se cachait sous les phrases ou les formules sonores ; enfin il avait reçu la forte, la vraie éducation catholique et classique, qui jette une telle clarté sur l'âme française que, sans elle, on ne connaît jamais entièrement ; il avait iout ce qu'il fallait pour n'être dupe de rien, en restant indulgent à tout. Dramaturge dans rame, intéressé à tous les faits de l'histoire contemporaine, il ne risquait pas de se trouver jamais à court de sujets, ni d'idées, ni d'émotions.

Quant à Maurice Donnay, c'était surtout un poète, de fantaisie gracieuse et changeante, où s'étaient fixés quelques rayons de lune, mais qui a peut-être laissé de ses plumes de cygne un peu partout où il a passé, au Chat Noir, au théâtre. Le succès lui a fait violence ; c'est un indécis, qui a dû se décider trop vite. Il a fait partout de jolies, d"adorables choses, mais était-ce tout à fait celles qu'il avait rêvées et qu'il aurait pu écrire?

Au contraire de celle de Maurice Donnay, jamais œuvre ne porta, autant que celle d'Hervieu, la marque d'une méditation intense et concentrée, ni n'affecta un dessm plus sobre et plus rigide. Classique, certes, mais d'un classicisme légèrement hétérodoxe et qui a quelque chose de protestant et de puritain, il entreprit de réaliser une forme de tragédie aussi dépouillée de ce qui en est l'essence que le calvinisme peut rêtre de l'âme du catholicisme.

La conception n'en est pas sans noblesse ; mais l'atmosphère de poésie et de mystère y est trop raréfiée. Ibsen, dont Paul Hervieu eut sûrement la préoccupation, avait mieux réussi. Dans quelques-unes de ses pièces, telle, par exemple, Solness le constructeur, il avait appelé le mystère à son aide, par un procédé extrêmement personnel et ingénieux qui pouvait paraitre même antithéâtral, en laissant jusqu'au bout de l'inexpliqué. Ses personnages se meuvent comme des somnambules dans un double plan moral. Chaque mouvement de leur cœur se répercute en une angoisse de leur esprit, sans qu'on puisse saisir complètement le mécanisme qui produit des effets si distincts, bien qu'ils aient chacun leur logique. De simples idées métaphysiques, concrétées maladivement en symboles, rôdent autour du drame comme des forces obscures et méchantes que leur hantise transforme en des sortes de divinités. C'est un art aussi particulier et aussi troublant, dans ses combinaisons presque purement techniques, que celui d'Edgard Poë.

Paul Hervieu n'osa pas s'aventurer jusque-là, mais il en essaya quelque chose. Ses beaux titres, dont j'ai déjà parlé, invitent à chercher dans ses pièces, au delà du sujet traité, un sens ésotérique qu'avec la meilleure volonté du monde on a peine à y découvrir. De même, il se créa un style voilé et obscur, mais ses drames étaient si nerveux et si clairs qu'on ne s'arrêtait pas aux difficultés de la forme, qu'on entendait très bien et du premier coup ce qu'U faisait tant d'embarras et de façons à dire. Or, ce qu'il disait ainsi ne dépassait pas beaucoup ce que Dumas fils avait dit avant lui. Il s'agissait toujours de cette vieille question de l'adultère et de l'incompatibilité des passions et des lois. Sous la correction louable de la forme, on sentait l'anarchiste gentilhomme, qui regarde la vie avec des yeux de céli-

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bataire et de braconnier et à qui toute contrainte est antipathique.

Une fois pourtant, il s'éleva jusqu'à un plus vaste et douloureux problème, dans cette Course au Flambeau, d'une mélancolie si forte et si générale qu'elle est, dans sa nudité et sa sécheresse, une sorte de sombre et stoïque i^ocme à la Vigny.

Et cela sulfira pour honorer sa pensée de noblesse et pour assurer sa survie. La Course du Flambeau a fait faire un pas à la dramaturgie française. Le théâtre de M. François de Curel en procède en partie.

José-Maria de Heredia disait de Racine : « C'est un homme qui poussa le goût jusqu'au génie. » La définition est sans doute insuffisante en ce qui concerne Hacine ; mais je crois qu'on peut de dire de Paul Hervieu qu'il poussa la distinction et la noblesse d'esprit jusqu'au plus haut talent.

H a fait, en toute droiture, ce qu'il a cru devoir faire. L'histoire lui rendra la même justice qu'à son époque intelligente et tourmentée, à laquelle il n'avait plus de raison de survivre.

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