‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 27 sur 40 · l.KS M\ni;i'.s niT TIIÉATRK · texte numérisé non relu

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tesse. S;i vie fut un chef-d'œuvre de coiupositiou cl d'élégante discipline.

Il faut dire que, s'il y réussit à ce point, il y avait en lui, pour cela, une sorte de nécessité physiologique. Né avec une âme orgueilleuse et dominatrice dans un corps un peu frêle, avec une de ces têtes fines de jcxme homme, que la jeunesse n'abandonne que tardivement et comme à regret, pour céder sans transition la place à la vieillesse, une intelligence pénétrante à la façon d'une vrille laborieuse, peu d'imagination, quelques dons restreints mais précieux, un goût de la tenue où le débraillé est presque une impossibilité physique, plus que Parisien, puisqu'il était de Neuilly qui est un Paris dépouillé, plus sérieux et plus comme il faut, il se rendit vite compte de ce qu'il était et de ce qu'il pouvait faire.

La plupart des titres de ses ouvrages sont très révélateurs de ses préoccupations dominantes : P Armature, les Paroles restent, le Destin est Maître, Connais-toi, puis le Réveil, le Dédale, la Course du Flambeau, autant de mots pleins e!; mystérieux, qui évoquent le drame d'une âme profonde et qui devraient, tant ils sont beaux, empêcher d'ouvrir les livres qu'ils annoncent et qui n'y sauraient plus rien ajouter.

Quoi qu'il en soit, Connais-toi fut la règle de sa vie. Il s'étudia comme on étudie une machine pour mieux utiliser son rendement, voulant savoir ce qui en lui pouvait s'imposer, sinon plaire à son temps, et les côtés par où son époque subirait son ascendant.

Le problème n'était pas pour lui aussi rude que pour d'autres, car il ne venait point en réformateur et en censeur des mœurs. Son ambition était moins d'être un chef que d'être un personnage représentatif, que de canaliser le courant du siècle pour en accroître sa propre force et pour avoir l'air d'être lui-même ce courant.

Rallié à la République radicale, il apparut comme un modèle vivant de l'aristocratie à laquelle on pouvait atteindre sous ce régime et, retournant contre les conservateurs cette ironie distante de grand seigneur et d'homme exquis, qu'on n'avait coutume de trouver que dans les rangs de l'opposition, il donna au monde gouvernemental, par sa présence et son hautain consentement, l'assurance d'un monde enfin arrivé.

E fit tout cela sans hâte et sans bruit, sans ostentation ni démonstrations oratoires, se bornant à ne point nier son adhésion dans les moments difficiles, à faire alors l'acte de courage opportun qui consiste à serrer une main inquiète, à rassurer du regard une audace révolutionnaire hésitante, et cela en homme qui dédaigne les acclamations de la foule et ne veut rester qu'un penseur isolé et qu'un homme du monde. Le Monde ne lui en voulut pas ; le Monde n'était pas fâché de compter dans ses rangs un honnête homme, qui avait de si mauvaises relations qu'on pourrait peut-être utiliser un jour et dont on avait la secrète curiosité.

n y gagna de devenir un grand personnage officiel, un des plus hauts dignitaires de l'État qui lui conféra successivement tous les grades de la Légion d'iîonneur. n était fait pour les porter et les faisait valoir. Sous leur vanité, dont sa fierté n'était pas dupe, il voyait la consécration de son talent, proclamé officiellement au sommet de la hiérarchie. Il se savait grand et redoutable et, d'autre part, se sentait au-dessus du soupçon de l'intrigue, ayant plutôt semblé consentir aux honneurs que les ambitionner.

C'était un homme si distingué, en même temps que si consciencieux et de si bon conseil, qu'une fois qu'il avait été président de quelque chose, on n'osait plus le traiter comme un autre, et ses présidences d'honneur devenaient des surprésidences. H restait le chef suprême, occulte et inamovible, de la Société des

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Autetirs dramatiques, et e'est ainsi que sa réputation passa les frontières.

H ne possédait pas la gloire, mais quelque chose d'équivalent en rayonnement, quelque chose qu'au fond du cœur il devait préférer à la gloire, parce qu'il ne pouvait se plaire et se fier à des grandeurs où sa volonté n'aurait pas suffi à le porter.

Je ne m'étendrai pas sur ses débuts dans les lettres. D vint à une époque intermédiaire, quand les stands romanciers, les Zola, les Daudet, les Maupassant approchaient de leur déclin, quand les dramaturges Augier et Dumas fils se retiraient du théâtre, et à un moment où on commençait à éprouver le besoin de rajeunir les genres. Ce besoin ne se faisait guère sentir encore que dans une élite dans laquelle instinctivement il se rangea. Il subit alors un peu Maupassant, le Maupassant mélancolique et inquiet de la dernière manière, à travers lequel, sans doute, il lut Edgar Poë, et s'essaya d'abord sur des thèmes de psychologie exceptionnelle et morbide, en un style qui se surveillait, louchant à la fois vers le classicisme du xviTi« siècle et vers l'hermétisme de Mallarmé.

Cependant le roman mondain reprenait un prodigieux essor avec Paul Bourget. Ce fut sans doute ce qui décida de l'orientation de Paul Hervieu, sur qui le cynisme bruyant et les déclamations outrancières de son camarade Octave Mirbeau ne furent pas sans exercer quelque influence. Il n'osa pas, devant ce censeur terrible, se laisser séduire, comme Bourget, aux grâces mondaines, ni prêter, comme lui, à de jolis visages joliment parés des âmes délicieusement troublées et charm.antes. Paris commençait à s'emplir d'énigmatiques messieurs et de jeunes hommes au

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monocle féroce, sans l'approbation desquels on hésitait à écrire ce qui vous eût semblé bon. La Terreur symboliste se préparait ; le Comité de Salut public se constituait. H fallait être littéraire, c'est-à-dire qu'il fallait se hérisser d'intentions avant de mettre sa plume dans l'encrier et maquiller un peu la Nature pour la rendre acceptable à des connaisseurs dégoûtés. Choderlos de Laclos était revenu à la mode. Paul Her\'ieu rêva d'être le Choderlos de Laclos de notre société, entamée par le cosmopolitisme, désemparée et dont le vernis de politesse craquait sous la brutalité interne. Et sans doute il exagérait ; mais, en mettant en action ce qui n'était encore que des désirs et des tendances, devinés au fond des cœurs, et qui n'auraient peut-être jamais osé en sortir, il habituait à les voir à la lumière, U faisait croire à leur réalité, à leur naturel, à leur fréquence, et, par un phénomène de suggestion, il enhardissait le monde à ressembler au portrait imaginaire et cruel qu'il en traçait.

Ainsi, sans le vouloir, en croyant seulement être un philosophe et un moraliste implacable, il aidait à créer l'état de conscience qu'il stigmatisait par avance.

Peut-être y a-t-il à cela une sorte de fatalité ; peut-être les écrivains de ce genre ont-Us une fonction providentielle de salubrité qui est d'accélérer les décadences, de hâter la maturation de leurs germes pour que l'erreur donne plus vite ses horribles fleurs, se dénonce elle-même et suscite la crise où elle périra.

Paul Hervieu écrivit dans cet esprit deux romans : Peints par eux-mêmes et V Armature. Le succès en fut considéra"' 'le, et cela en dépit de leur amertur^e, en dépit aussi d'un style volontairement difficile, qui cherchait à supric'er à l'éclat par je ne sais quoi de sourd, de détourné, d'emban'assé, où se solennisait une pensée dxire, précise et causante. Ces livres plurent

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au grand public, parce qu'on l'intéresse toujours avec des histoires qu'il suppose aristocratiques. 11 lui semble que c'est dans les salons seulement qu'on peut avoir le moyen de vivre une vie totale et romanesque, et, si on les lui peint sous de noires couleurs, le public est encore flatté d'y retrouver la justification de ces histoires de brigands, si injustement décriées, où il se défendait mal de «coûter du plaisir.

Quoi qu'il en soit, ces deux romans étaient des livres solides et forts qui, malgré leur vogue singulière et presque inattendue, avaient dans leur allure quelque chose de déjà classique.

H est fort probable que, si l'auteur abandonna ce genre, c'est qu'il estimait y avoir dit l'essentiel de ce qu'il avait à dire. C'est une grande marque de conscience artistique que de ne pas vouloir se répéter. Hervieu ne se sentait qu'un romancier d'occasion plutôt que de tempérament, qu'un de ces grands amateurs, à qui l'on doit quelques-uns des chefsd'œuvre les plus incontestés de la littérature.

Je ne puis cacher le faible que j'ai pour ces êtres fiers qui, aimant passionnément les lettres, éprouvent une certaine pudeur à en vivre comme d'im autre misérable métier et ne leur voudraient devoir que des bonnes fortunes, sans être obligés de reconnaître des égaux dans cette plèbe encombrante, vaniteuse et souvent ridicule des professionnels de la plume.

Ce fut une des raisons sans doute, pour lesquelles il se tourna vers le théâtre. H semble qu'au théâtre on soit moins homme de lettres. L'argent qu'on y gagne ressemble à des dividendes sur une opération heureuse, à laquelle on a eu la fantaisie de participer.

De plus, il savait qu'il irait à cette Comédie-Française, où il lui était loisible d'imaginer qu'il retrouverait quelque chose de la vieille France. La Comédie- Française diffère moins qu'on ne le croit de ce qu'elle était au xvm" siècle» Les intrigues y persistent.

comme au temps de la cour. On y côtoie les héros du Roman Comique et du Capitaine Fracasse aussi bien que les ombres spirituelles des maréchaux de Saxe et de Richelieu. Adrienne Lecouvreur y donne toujours la réplique à la Clairon.

Paul Hervieu fut invité par M. Claretie à travailler pour la Comédie-Française, dont il rêvait de faire la Maison des auteurs à la mode. Cet homme aimable, ce bourgeois si correct, se souvenait avec tendresse de l'insurgé qu'il avait pensé être et, jusqu'à la fin de son consulat, le plus long sans doute que la Comédie ait connu, on devinait en lui je ne sais quoi d'inquiet, comme s'il se fût demandé si c'était bien sérieux qu'il fût devenu un si grand personnage, après en avoir été un si modeste ; qu'il eût une surintendance pareille, après y avoir été porté par xine révolution, dont l'incroyable réussite devait tenir à ses yeux du rêve, puisqu'il y avait participé.

Aussi M. Claretie se demandait-il, en conscience quel était son rôle vis-à-vis de l'antique institution qu'il était chargé de gérer, ce qui valait le mieux à la République et au monde moderne. Cruelle énigme ! qu'il résolut empiriquement, bien que ses goûts littéraires l'inclinassent plutôt à confondre dans le même panier le fini et l'à-peu-près, l'œuvre d'art et sa concurrente, la grande camelote. Du reste, romancier cursif et adroit à s'assimiler, ayant connu le succès à l'égal des plus grands, il n'avait guère eu le temps, laborieux comme il l'était, de s'intéresser à la poésie. Sur ce chapitre, il s'en tenait à Hugo, et, pour les autres, à ce que disait la presse.

Néanmoins, en s'adressant à Hervieu, à Henri Lavedan, à Maurice Doimay, pour remplacer les Augier et les Dumas disparus, il prouva qu'il n'avait pas trop mal vu.

De ces trois grands auteurs, le plus homme de théâtre était certainement Henri Lavedan. Nul n'avait le

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