‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 30 sur 40 · LES MAITUES DU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

LES MAITUES DU THÉÂTRE

les journaux ont de l'esprit maintenant ! « Mais personne ne songeait à lui en attribuer le mérite. Et même ce nom de C'apus avait encore l'air d'un pseudonyme.

Le sueeès obtenu, personne n'en mesura la valeur réelle. Capus ne semblait pouvoir sortir des Variétés et des Nouveautés, et passait pour un faiseur de vaudevilles. Entré enfin à la Comédie-Française avec Notre Jeunesse, son renom d'auteur superficiel l'y suivit. Il ne reçut de la Maison qu'une demi-consécration ; il ne fut pas reconnu connue un grand fournisseur. Il ne frapjja pas le grand coup. Il ne donna pas au public l'impression qu'il avait traité le grand sujet. Il plut, il n'étonna pas. Il fut rejeté sur le Boulevard. Là semblait être son domaine. C'était injuste souverainement, car Notre Jeunesse valait mieux que tant d'autres œuvres plus prétentieuses et plus célèbres. n retourna aussi au journalisme. Ce fut là peut-être qu'en ses chroniques hebdomadaires du Figaro, U se révéla aux lettrés pour ce qu'il était : un grand ironiste doublé d'un penseur et d'un parfait écrivain. On se mit à lire ses pièces, et on s'aperçut enfin de tout ce qu'elles contenaient de substance et de moelle. Quelques-uns, dont je fus, commencèrent à se dire : ( Eh ! Eh ! Comme ce style rend un son plein ! On dirait parfois du Rivarol, et du meilleur. Ne nous trouverions-nous pas, par hasard, en face d'un maître? Ce prétendu amuseur ne serait-il pas l'un des premiers entre nos auteurs dramatiques? Celui dont la langue d'un si beau métal lui donnera les plus grandes chances de survie? En vérité, on le croirait un classique ! »

Cette impression de classique, je l'ai eue, très nette et très forte, à ime représentation des Deux Écoles, que la Comédie-Française donnait à Anvers. Le temps avait passé sur rœu\Te et l'avait pjatinée. Tout y était devenu juste, mesuré, sans cesser d'être plaisant. Cela

avait un caractère d'humanité générale et d'universalité où se reconnaissent les classiques, et cela n'avait plus de date.

Évidemment ce n'était pas du Molière, ce n'était même pas du Beaumarchais. Il y manquait la puissance. Les figures n'y étaient pas découpées dans le bronze. Capus n'était pas assez poète, n'avait pas assez d'imagination pour arriver à ce relief et pour tailler en plein rêve quelqu'une de ces figures hahucinantes de grands évadés du génie, de damnés du comique. Mais sa langue, sa pensée étaient dignes des meilleures époques.

Dans l'article que lui a consacré M. des Granges en 1917, il est noté que Capus s'est inspiré, pour son théâtre, de la formule de son temps. Il a imité Labiche, Gandillot, Feydeau, Lavedan, Donnay. C'est très exact. Capus voulait arriver et arriver vite ; il voulait arriver avec la bande, en profitant de la trouée faite. C'est probablement ce qui l'a retardé, ce qui lui a donné cette figure de surnuméraire qu'il a gardée longtemps. Hervieu affichait alors la prétention de faire de la tragédie bourgeoise. Lavedan se renouvelait par ses hardiesses, en reprenant les grands tj^pes de notre ancien théâtre et en les adaptant à notre époque. Brieux se spécialisait dans les problèmes sociaux. L'ombre héraldique du Chat Noir stylisait d'avance l'effort de Donnay. Curel s'imposait par l'envergure de son coup d'aUe.

Capus, pour aller plus vite, se contentait de faire du théâtre et sans façon chaussait les pantoufles de Gandillot, comptant, pour se distinguer, sur la qualité de son observation et de son style et sur sa verve naturelle. Pour son style, il tombait mal, à un moment où l'on ne passait pour en avoir que si l'on sortait de la simplicité, que si l'on y laissait voir des intentions bizarres et ces marbrures de la décadence dont avait parlé Baudelaire. Or nul n'était

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luoius baudelairien que Capus. Nul ne se préoccupiiiL moins d'écriture rare que lui. Écrire, pour lui, cela consistait, — et c'est la bonne manière, ~ à émettre ses idées dans toute leur vivacité et leur élasticité, et non à les habiller d'oripeaux de carnaval. Écrire ne comportait pour lui qu'une seule opération : penser selon son tour d'esprit et dans le mouvement de la pièce ; penser avec intensité, nerveusement et malicieusement, en raccourci, penser en s'airmsant ; penser sous pression, penser comme on parle à table, quand on est en verve, qu'on veut plaire et qu'on sent qu'on y réussit. Être soi-même toute la tablée et tous les convives, quand les mots drôles, quand les traits partent de tous les côtés ; organiser en soi la sarabande, avec des êtres d'abord imaginaires, mais qui peu à peu deviennent réels, vivent, rient, crient, chantent, s'interpellent et qui, par le fait qu'ils vivent maintenant, vous échappent eb vous surprennent par des sentiments qui, d'abord, n'étaient pas dans le i^rogramme, par des mots brillants comme des éclairs, et grâce auxquels on entrevoit des profondeurs humaines insoupçonnées.

La veine ! il y croyait, il était bien obligé d'y croire, puisqu'au fond elle lui avait toujours manqué, puisque des gens qui lui étaient inférieurs réus- issaient insolemment, puisque tout cela n'avait pas de bon sens, puisque l'intelligence, le calcul, les préparations les plus habiles échouaient et qu'au contraire les plus maladroits mettaient dans le mille. H y avait une chose certaine, c'est que son heure, à lui aussi, viendrait quand il s'y attendrait le moins. Elle viendrait, il le savait, parce qu'elle ne se refuse jamais tout à fait à l'homme supérieur et qu'il en était un ; parce qu'elle arrive toujours à qui la mérite et sait l'attendre ; parce qu'autrement ce serait trop absurde et qu'il y avait tout de même un ordre dans l'univers... Ne pas y croire, c'était blasphémer...

Du reste, qui dit la veine ne dit pas le hasard, mais un certain arrangement mystérieux du sort, qui en fait sortir les chances en série, comme au jeu de la roulette ou du baecara. Capus était superstitieux sur ce point; mais est-ce bien ime superstition de penser qu'il y a une règle dans le désordre apparent du hasard et de chercher à la surprendre et à la saisir?

Je crois qu'il fréquenta longtemps les tripots et les salles de jeu, non en joueur, mais en homme qui vient interroger le destin, qui vient l'étudier dans le repaire où son action apparaît seule et fonctionne presque mécaniquement, où l'on peut observer ses coups, ses procédés et presque sa psychologie, les soumettre à une analyse serrée et essayer sur lui du calcul des probabilités. H venait là sûrement en philosophe et en mathématicien qu'il était, mais avec le secret espoir aussi de capter ses faveurs et de dompter ses caprices.

Dans ces milieux, il rencontra beaucoup de décavés, d'intelligences et de volontés ruinées, de fantoches tragiques ou ahurissants, mais aussi quelques hommes du destin, un Clemenceau notamment. Et lorsque Capus disait : « Tout arrive » et « tout s'arrange », il exprimait ainsi sa conception « providentielle » du monde et sa foi indomptable en son propre avenir.

Mais l'avenir que Capus cherchait, il ne le cherchait pas en dehors de la société au milieu de laquelle il vivait et pour laquelle il se sentait fait. Il était cette société elle-même. Il y reconnaissait sa propre image multipliée, éparse. Il savait que tel était son domaine et son champ d'action, et qu'à aucune autre époque il n'eût trouvé l'occasion d'être plus lui-même. Il y évoluait comme un poisson dans l'eau.

Ce monde allait de la rue Montmartre à l'Opéra. La rue Drouot, avec le Gaulois et le Figaro, en était le centre ; le théâtre des Variétés le bornait à l'est, le Vaudeville à l'ouest, avec le Café Américain et le

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