‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 31 sur 40 · U LES MAITRES DU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

U LES MAITRES DU THÉÂTRE

Napolitain, et dans l'intervalle quelques tripots, où on passait iine heure de temps en temps. Son royaume, c'était donc le Boulevard, un Boulevard intellectuellement très supérieur à celui de ce pauvre Aurélien Sclioll, si démodé ; le Boulevard, avec ses annexes de la rue Montmartre, — où le parti socialiste se constituait au Coq d'Or et au Café Fouillard, — -et de la rue Richelieu, au bout de laquelle se dressait, comme en rêve, la lointaine Comédie-Française.

Capus ne venait pas des milieux littéraires proprement dits. Il n'avait fréquenté, ni chez Leconte de Lisle, ni chez Heredia, ni chez Mallarmé, ni chez Coppée, ni chez Daudet ; il n'était pas du Chat Noir, ni du groupe de Médan. C'est dire que tout le mouvement littéraire s'était fait en dehors de lui et qu'il lui était étranger. Cela explique beaucoup de choses, ei notamment qu'on ait mis tant de temps à le reconnaître pour un lettré supérieur, car les réputations se font dans les groupes et s'y estampillent.

Il venait des grands journaux. Sa réputation s'était constituée sur le Boulevard, où il était chez lui, où il se mouvait avec aisance et qu'il observait du haut de son monocle. H était au centre de la République des camarades, de cette tourbe d'aventuriers, de faiseurs, de politiciens, de gens d'affaires et de gens d'esprit, de ce monde d'effarants déclassés, de ratés arrivés, où se faisaient et se défaisaient d'extravagantes fortunes.

C'était la deuxième équipe des dirigeants de la République qui se constituait et, en sa faveur, toutes les lois qui président à l'avancement social semblaient suspendues. La littérature ne s'y était pas encore mise, comme les vers se mettent aux choses avariées, pour achever deles corrompre et de les faisander. Ces audacieux gardaient encore de l'ingénuité. Ils ignoraient les perversités élégantes et se contentaient d'avoir de l'esprit ; ils ne prétendaient pas aux états

d'âme exceptionnels. Le théâtre de Bataille ne les y avait pas encore initiés. C'était l'âge d'or.

Qu'ils fussent dans la déveine ou qu'une extravagante fortune les poussât, ils étaient les premiers à en rire. Ils étaient compatissants et serviables, ils avaient le louis facile et fraternel et s'asseyaient sans embarras sur les principes.

La vie était alors si aisée ! Elle semblait un roman perpétuel et plein des imprévus les plus cocasses, faite exprès pour fournir de la matière aux humoristes et pour se prêter à l'ironie légère. Elle était faite à souhait pour un philosophe indulgent et pénétrant comme Capus.

Cette société, Capus l'a bien aimée. Elle était l'épanouissement de son âme satirique et sans amertmne, elle le dUatait. La réussite des uns, la chute des autres, tout avait l'air d'une bonne blague, tant cela tenait à un hasard facétieux, tant cela, au fond, avait peu d'importance, tant cela était selon Capus.

On eût dit que la vie avait adopté le rythme de sa fantaisie. Et peut-être était-ce bien cela? Ces gens, avec qui il soupait, qui vivaient de son esprit, à qui il expliquait le sens de leurs actes en des formules sais'ssantes, en arrivaient certainement à être des pantins dont il remuait les ficelles, et qui ne pensaient plus, ne se dirigeaient plus que d'après les conseils bouffons qu'il leur avait insinués.

D'autres hommes d'esprit s'en mêlèrent. Une immense joie courait le Paris intellectuel d'alors, où se colportaient les folles anecdotes et les bons mots, devenus anonymes. La vie emboîtait le pas aux théâtres des Variétés, des Nouveautés, du Palais- Royal. C'était délicieux, pas très méchant, et au fond la morale en sortait presque indemne.

Capus écrivait là-dessus des comédies étourdissantes, mais nullement sensuelles, dont la gaîté était saine et qui ne respiraient pas le goût du vice. Tout son art

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coniiquc consistait à fttrinulcr des (Icfinitiuns, à dégager la logique des actes et des attitudes, à les enchaîner, à les nouer, à en faire jaillir l'irrésistible drôlerie.

Rien de Labiche cependant dans cet art, à l'exception de quelques procédés, dont il relevait l'emploi par l'usage élégant et judicieux (ju'il en faisait.

En somme, quand il travaillait pour les Variétés, ce qu'il y donnait n'était pas indigne de la Comédie- Française. Du reste, la Veine, qui fut un grand succès, avait été d'abord reçue à la Comédie-Française. Et les Variétés avaient alors une troupe qui rivalisait de distinction et de talent avec les plus remarquables acteurs de la rue Richelieu. Or la qualité d'une troupe indique toujours un jjcu la qualité des œuvres qu'elle interprète.

En réalité, les œuvres de Capus, qui ne se soutenaient que par leur verve et leur force profonde, sans rien devoir de leur succès au scandale, étaient d'excellentes, de hautes comédies, d'où l'on pourra extraire toute une anthologie de pensées, d'observations vives et profondes, qui méritent de durer à côté des plus fameux recueils des moralistes classiques.

De plus, comme le dit Paul Bourget, quand les historiens futurs voudront se rendre compte de ce que fut notre société républicaine, de 1895 à 1910, ils en retrouveront l'image vivante et fidèle dans le théâtre de Capus.

La forme extérieure de ce théâtre est évidemment toute moderne, mais l'esprit et la langue en sont profondément classiques, non que Capus ait songé à pasticher le style du xviii" siècle, mais la pensée en était si conforme à ce qu'il y a de permanent dans l'esprit français et la manière de l'exprimer si vigoureuse et si nette que cela rend le son classique.

H a écrit en grand prosateur. Il n'était pas poète et il a eu le bon goût de le sentir et de rester à sa place.

Ainsi n'a-t-il pas, comme tant de ses contemporains, gâché sa belle et lucide prose avec le galimatias passionnel soi-disant poétique.

L'horreur qu'il avait de l'emphase et de la fausse éloquence le préserva de verser dans la pseudotragédie bourgeoise qui a empoisonné le théâtre contemporain et le rendra insupportable à nos descendants. Il s'est maintenu solidement sur le terrain de la comédie. Et c'est par là peut-être qu'il s'est assuré le plus de chances de durer.

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