‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 34 sur 40 · J.KS .MAITRKS DU TllKATJtl · texte numérisé non relu

J.KS .MAITRKS DU TllKATJtl

au laùieiai lorrain. Les réalili'-s pruluiuies de la politique lui lurent révélées par les préoccupations et les conversations familiales. II s'habitua aux initiatives, aux décisions rapides et fécondes, ainsi qu'à l'art de commander. Il fut élevé à la grande école des affaires.

Ses goûts le portant vers les lettres, il dut tout lire, mais avec un esprit que l'iiabitude des affaires avait orienté vers les solutions positives et modernes. Il avait de bonnes raisons pour croire à cet esprit scientifique auquel sa maison devait sa grandeur. Par définition, un Curel ne pouvait être qu'un liomme moderne, quoique respectueusement compréhensif d'un passé dont une partie de son ascendance lui révélait la valeur toujours à demi vivante. Si beau pourtant qu'il eût été,, on n'est pas fait pour vivre dans le passé, mais dans le présent avec ses contemporains. Venu à une heure de transformations économiques profondes, M. de Curel en conclut qu'aux révolutions d'ordre matériel devaient correspondre des changements non moins profonds dans l'ordre spirituel. Et il adopta l'opinion, assez répandue alors, que le christianisme n'avait été qu'une étape dans l'évolution religieuse du monde, étape désormais franchie. Néanmoins le christianisme, en disparaissant progressivement mais définitivement des âmes, laissait en suspens derrière lui une foule de graves questions, que M. de Curel étudiait avec toute l'impartialité et la sagacité possibles, en attendant qu'elles se résolvent selon leurs lois propres. Du reste, la vie ne lui avait pas enseigné à être pessimiste et il considérait qu'il fallait tout prendre au sérieux, mais rien au tragique.

Mais à vouloir être tellement l'honune d'. ujourd'hui, on risque de n'être pas autant l'homme de demain.

^'isiblement la pensée actuelle s'oriente vers une conception plus mystique de l'Univers. Il faudrait être aveugle pour ne pas apercevoir à de nombreux

signes les courants qui se forment. Je ne dis pas que ce mysticisme sera nécessairement chrétien ; mais, ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il est le résultat du puissant ferment catholique.

Il y a deux catégories d'esprits irréductibles : ceux qui estiment que tout est simple et clair et ceux qui soupçonnent derrière les choses visibles un autre ordre de choses invisibles. Il y a ceux qui trouvent la vie toute naturelle et ceux qui la pressentent surnaturelle. De ces derniers étaient Shakespeare et Pascal, et bien d'autres d'assez bonne compagnie.

Tant que la vie coule régulièrement et aimablement entre les choses, on peut se contenter de leur face extérieure et philosopher selon le goût du jour; mais il s'élève parfois de telles tempêtes dans les âmes, il passe dans ce monde moral de tels cyclones, qu'il arrive qu'on s'aperçoive que tout cela n'est qu'une muraille fragile, derrière laquelle il se passe quelque chose de tout autre.

Les théories dont se paie chaque génération sont usées avant elle. Il n'y en pas pour la durée d'une existence d'homme. L'Evangile seul ne vieillit pas. Chaque siècle, en s'y mirant, y retrouve son image et le sens de ses rêves.

Quoi qu'il en soit, M. de Curel a dû beaucoup lire, dans sa jeunesse, ses contemporains, et suivre attentivement, quoique de loin, le mouvement littéraire, un peu à la façon de certaines gens de province, qui s'abonnent de seconde main aux revues, et qui finissent toujours par tout savoir, tout de même, après quelques semaines de retard.

Toutes les écoles ont laissé des traces en lui. Il a certainement beaucoup lu de romans de l'époque naturaliste et surtout de cette époque où déjà soufflait un peu de la poésie qui précéda immédiatement le symbolisme. Il fut même tout lîe suite symboliste d'instinct.

i-i(i LES MAITRES L»U TUEATHE

AjouIl;.^ qu'il ue se borna piobablfuiciit p:».s ù suivre le mouvcuic-nt littéraire l'ranyais, mais qu'il dut suivre avec nou uioius d'intérêt le niouvemeut littéraire à l'étranger, et particulièrement en Allemagne. Sa Lorraine natale est encore pays de l'rontière et de marelu'. Kile touclie aux zones intermédiaires et un peu de culture germanique s'y peut glisser par ies provinces rhénanes. On y regarde, en tous cas, de temps en temps, ne fut-ce que par méfiance, ce que fait le voisin ; on s'y tient au courant de ce qu'il pense.

Enfin, la Lorraine, ayant vécu longtemps séparée de nous, a gardé mieux que nos autres provinces françaises ses libres habitudes, et même probablement quelque chose qui ressemble à une littérature locale, plus intime, plus familiale que la nôtre, et qui mit sûrement son empreinte sur l'esthétique de M. de Curel.

Celui-ci, à la fois grand seigneur de la richesse et de l'esprit, habitué à la décision et à l'action, dédaigneux par conséquent des petits moyens littéraires, le jour où il se résolut à écrire des oqvrages, les écrivit de la même plvune simple, ferme et sûre, dont U se servait pour rédiger ses rapports ou ses lettres intimes. Le style, chez Curel, est clair, sobre, aisé, sullisamment coloré. C'est moins de la littérature purement française que de la littérature universelle. Et c'est amsi, du reste, que s'est posée, devant le monde, la personnalité de l'auteur. On se trouve en face d'un grand dramaturge, de nationalité française, mais de conception européenne et qui intéresse tous les peuples au même degré, qui mérite chez tous les peuples la même attention déférente, la même admiration, le même rang élevé. H ne perd rien à changer de langue, car sa syntaxe a quelque chose d'universel et de neutre.

Ayant résolu de se consacrer à la littérature dramatique, U y entre comme il serait entré dans un conseil

d'administration, en homme qui en a étudié profondément la technique, qui sait ce qu'est une œuvre de théâtre, en d'autres termes, non en apprenti, mais en maitre consommé. Il y entre, non pas pour y faire ce que font les autres, mais pour y faire et y dire ce qu'il veut. Tout de suite, il est chef d'école. Il n'a pas étudié sottement Alexandre Dumas fils et Pailleron, mais plutôt les théâtres étrangers classiques et modernes. Rien n'est plus grand, rien ne fait plus honneur à l'honune que la fierté léonine de ce début. Au lieu de prendre une suite, comme l'a fait Hervieu, qui s'est posé en successeur de Dumas fils, François de Curel, que ne taloime pas le besoin du succès inunédiat et qui veut ne faire qu'une tentative d'art désintéressé, entre en scène avec un théâtre entièrement nouveau, du moins en ce qui concerne la France.

Ses premiers sujets de pièces, il les emprunte naturellement au milieu dans lequel Ha vécu. Descendant d'ime vieille famille de noblesse provinciale, il est en réaction contre elle. Il sent qu'avec son physique et son âme de faune génial, il lui sera éternellement étranger. Il juge ce monde fini, il en compte les tares et les préjugés, et cependant il est trop artiste pour n'en pas saisir vivement le charme si délicatement fondu avec la beauté des choses qu'il aime, avec la mélancolie grandiose des vieux châteaux, des maisons seigneuriales, des bois, des forêts, des étangs et de tous les animaux héraldiques qui les peuplent. Il commence par trouver ces gens arriérés, stupides, immoraux, figés dans une vaniteuse immobilité ; mais, à mesure qu'il les peint dans le cadre où ils se définissent, il les dégage peu à peu involontairement tels qu'ils sont et il est obligé de reconnaître qu'Os ne manquent ni d'allure ni de valeur tragique.

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Ce sont des. FossiJes, soit, mais qui portent en eux toute rélcgance d'un magnifique passé. Leur psychologie est sommaire, mais quelle ligne superbe dans leurs moindres gestes et jusque dans leurs pires déchéances !

Les premières pièces de Curel, VEnvers d'une sainte, les Fossiles, firent scandale, comme font scandale les livres de prêtres qui critiquent l'organisation de l'Eglise, les livres d'officiers qui dénoncent l'armée. Certains n'ont pas encore pardonné sans doute cette apostasie apparente de la noblesse par un noble authentique.

Mais de quelle sombre et presque involontaire beauté rayonnaient ces pièces, au fond si romanesques et si poétiques dans leur tristesse. Depuis Balzac, persorme n'avait crayonné encore de pareils dessins d'intérieurs et n'avait fait mouvoir des âmes plus profondes en des existences si vides et en apparence si stériles.

C'est que M. de Curel est peut-être encore plus peintre et romancier qu'homme de théâtre. C'est un grand romancier à qui le roman apparaît sous la forme dialoguée et dramatique. Aussi ses premiers actes, qui ne sont que des expositions de milieux et des tableaux de mœurs, sont-ils presque toujours ce qu'il y a de plus remarquable dans ses pièces. Ds leur créent ime atmosphère si prenante qu'elle enveloppe et protège les actes suivants, les laisse se dénouer dans le dialogue philosophique, ne mettant plus aux prises que des idées.

On s'explique sans peine l'enthousiasme d'Antoine devant des œuvres qui, si inespérément, se présentaient à lui, au moment où il rêvait de renouveler le théâtre moderne, qui se présentaient à lui, dis-je, telles que, dans ses conceptions les plus ambitieuses, il n'eût pas osé en rêver de pareilles. Toiit y était : la nouveauté, TiHKlnfr'. rnni])lf'iir. la puissance tranquille

et sûre d'elle-même, tout, et jusqu'à cette signature éblouissante d'un noble, d'un prince de l'industrie, d'un moderne féodal qui, nouveau Mirabeau, désavouait sa caste et se dressait comme un révolutionaire intellectuel.

La rencontre d'Antoine et de Curel décidait de la victoire du Théâtre Libre. Antoine avait trouvé son Ibsen. Je conçois que ceux qui ont vécu ces belles heures frémissantes ne puissent plus les oublier.

Pour le Repas du Lion, M. de Curel n'eut encore qu'à puiser dans sa propre expérience. Il s'y agit des rapports des patrons et des ouvriers et de la meilleure solution à la question sociale. Seulement, cette fois, l'auteur conclut en grand patron qu'il est. Je ne dis pas qu'il ait eu tort, je serais même assez enclin à lui donner raison, provisoirement au moins, car, s'il faut choisir entre deux solutions également matérialistes, je préfère, à tout prendre, la plus fière, celle qui assure le plus grand bénéfice à la civilisation. Or j'ai dit plusieurs fois mon avis là- dessus : les grandes époques de la civilisation furent toujours celles où dominèrent les grands marchands^ les banquiers, et par conséquent aussi les grands industriels . Aucune école ne vaut l'école des affaires. H en sort presque toujours une génération d'élite.

Mais, à un autre point de vue, la théorie bien connue de M. de Curel me semble courte et dangereuse, comme toutes celles d'où l'idée chrétienne est non seulement absente, mais orgueilleusement éliminée. C'est une théorie de maître, une théorie à la Nietzsche, donc luciférienne. Elle consiste à prétendre que le véritable bienfaiteur de l'ouvrier est celui qui, créant de vastes industries, travaille pour soi, car jl augmente le bien-être général. Seulement M. de Curel oublie de dire que, dans une société uniquement matérialiste et inorganisée, laissée à elle-même sans cadres hiérarchiques, il ne peut plus y avoir de sécu-

rite |)otiv personne. Il ne faut pas qu'il s'imaj;ine que les ouvriers resteront tranquilles. Ils n'ont jamais été si a^iités et si exigeants qu'aux époques de bien-être et de prros salaires. La question soeiale est, avant tout, une qticstion morale et le restera. Du reste, le patronat individuel n'est qu'iuie situation transitoire et déjà axix trois quarts dépassée.

En réalité, pour qu'il y ait paix sociale, il faut l'adhésion de tous les esprits h la même doetrine. Or, je ne vois pas le monde prêt à s'ineliner devant la théorie qui confère le droit divin aux surhommes. Si M. de Curel et ceux qui pensent comme lui tiennent à s'y draper, leur attitude ne manquera pas d'une hautaine beauté, mais ils en seront quittes pour finir en beauté.

Le Tlcpasâii TAon est, malc^ré tout, une œtivre de combat, une affirmation, im acte public. C'est une pièce d'actualité reposant sur une théorie momentanée, sur la fortune aléatoire d'un arsrument.

Ainsi, ayant épuisé, dans ses premières pièces, les sujets que son expérience lui fournissait, M. de Curel se tourna vers des sujets plus généraux. Celui de la Nouvelle Idole est emprunté à un fait-divers de la Gazette des Tribunaux. Il s'agit, on s'en soxivient, d'un médecin qui, considérant une de ses malades tuberculeuses comme perdue, s'avise de tenter sur elle in animavili une expérience. Il lui inocule le cancer. Mais la malade guérit de la tuberculose et meurt du mal qui lui a été inoculé. Le sujet traité pose ainsi un cas de conscience professionnel éminemment dramatique. Inutile de dire que l'auteur en a tiré toute la philosophie et toute l'émotion qu'il contenait. C'est une des meilleures pièces d'un genre que nos contemporains ont plus d'une fois abordé avec succès.

Le Coup d'aile, inspiré de la fameuse aventure coloniale Voulet-Chanoine, est, de toutes les œuvres

de M. de Curel, celle que je préfère, celle qui me paraît avoir le plus de chances de durer. L'auteur y a campé une fleure saisissante et inoubliable d'aventurier. Peut-être certains, à cause de ce relief même d'un caractère, à cause aussi de l'émotion puissamment romanesque qui s'en dégage, qualifieront-ils la pièce de mélodramique. Je leur répondrai qu'il n'y a pas plus de « mélo » là dedans que dans Shakespeare et que ce qu'ils prennent pour du mélo, c'est du drame trafique. Le titre : le Coup d'aile ne convient pas seulement au sens moral que M. de Curel a voulu donner à sa pièce. C'est aussi un coup d'aile dans le sens esthétique, M. de Curel ayant abandonné là ses théories, et s'étant livré à son imagination vigoureusement poétique. En raison des circonstances, la reprise de cette pièce à la Comédie-Française fut interdite par la censure. Souhaitons que l'interdiction en soit levée et que cette œuvre soit connue autant qu'elle le mérite.

M. de Curel a refait complètement sa Fille sauvage, montrant ainsi l'intérêt qu'il y attache. H a entrepris d'y définir son attitude intellectuelle à l'égard du problème relisfieux et d'y donner le résumé de ses idées sur le passé et l'avenir de l'humanité. Le danger du ffenre est de faire tourner le drame à la conférence contradictoire. La seconde édition nous montre que c'est bien dans cette direction que l'auteur a accentué son évolution. H eût été préférable, à mon avis, de faire le contraire et d'éliminer la discussion pour rentrer plus avant c^cofe dans le drame. Une œuvre d'firt doit, avant tout, être une œuvre vivante en soi. Plus elle est vivante et mieux le mythe, but suprême de toute création poétique, se constitue.

On connaît le sujet de la pièce : Paul Moncel, im intellectuel imbu des idées de la science expérimentale moderne, découvre, en quelque coin de l'Afrique, v»^e fille purement sauvage. H se la fait donner par

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le clicf <l(: l:i tiil)ii, pour Unior niK- oxpriioDcc. II vjx tâcher d'en l'aire une civilisée, pour voir le résultat que cela donnera. En conséquence, il la mène en France, la place daiis une maison d'éducation si^cciale, où sa sœur est religieuse, ])uis, quand la jeune fille est devenue une fervente chrétienne, il lui ôtv. lu foi, et, comme elle est intelligente, il lui fait suivre tous les cours possibles à la Sorbonne, au Collège de France et ailleurs, jusqu'à ce que, la jugeant enfin arrivée au pomt extrême de culture où peut atteindre une Kuropce:iTie, il la renvoie en Afri({ue, lui fait épouser un roi du pays, avec la double arrière-pensée de voir ce qu'il en adviendra et de faire servir l'expérience à la cause de la France. Le résultat, ainsi qu'il fallait s'y attendre, est qu'il a fait de la jeune femme une parfaite athée, qui, dans sa désillusion atroce, n'emporte que haine pour les civilisés et mettra tout son savoir et toute sa supériorité intellectuelle au service de ses instincts sauvages, que la culture reçue n'a servi qu'à rendre plus dangereux.

Nous savions cela ; nous savions qu'un barbare civilisé, rendu à son milieu originel, est toujours rendu à la barbarie. Et nous avions pensé que c'était tout le sens que M. de Curel avait voulu donner à son apologue dramatique. Mais il nous confesse, dans sa préface, que son objectif était bien plus vaste, et que cette fille sauvage n'était autre, dans sa pensée, que le symbole de l'Humanité qui, partie des plus féroces instincts, s'élève à l'aide d'idéaux religieux successifs, et retombe chaque fois qu'elle s'aperçoit que son idéal n'était qu'une illusion et qu'un rêve.

Je veux bien que ce soit cela, mais l'auteur a été obligé de le dire à satiété, et dans le texte même et dans sa préface, ce qui prouve que son symbole était moins bien venu qu'il ne le supposait.

C'est qu'on ne fabrique pas des symboles à volonté et avec préméditation. Le plus sûr, pour les trouver,

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