LES MAITKES DU THEATRE
des autres l'imitation la plus parfaite et la plus élégante, si bien que, de copie en copie, de décalque en décalque, la vie de certains et leur théâtre en étaient arrivés à si bien se confondre que l'un n'était plus que la continuation de l'autre dans un scénario de plus en plus aminci et qui emportait tout le monde vers je ne sais quelle humanité absurde et spirituellement saugrenue.
Or M. de Curel vint, et on entendit un tout autre son de cloche, celui des penseurs et des véritables dirigeants. Et pourtant, ces penseurs et ces dirigeants, dont il était l'organe, étaient bien jusqu'à un certain point de la même famille sociale que les viveurs et les « théâtreux » dont je viens de parler. Les uns et les autres faisaient partie du même monde, car ils avaient été formés à la même école et ils étaient mus par les mêmes idées fondamentales. Chez tous, on retrouvait la théorie évolutionniste, telle que l'avaient filtrée les cerveaux de Renan et de Taine. H y manque le sentiment de l'infini et du mystère, autrement dit un sentiment religieux vrai. La vie est surnaturelle, c'est toujours à cela qu'il faut revenir, si l'on veut, dans l'ordre de la pensée, ériger quelque chose de durable. C'est par cela que Pascal garde le charme de sa supériorité éternelle ; c'est par là qu'il reste le plus tragique des penseurs et qu'il s'apparente, en quelque sorte, à Shakespeare, lequel a écrit : « Il y a beaucoup plus de choses au ciel et sur la terre qu'il n'est donné à ta philosophie d'en concevoir, Horatio » ; et cette autre admirable réflexion de Prospero dans la Tempête : « Notre vie est faite de la même substance que nos rêves. »
Ce n'est pas à Shakespeare que fait songer le nom de M. de Curel, c'est plutôt à Ibsen, dont il balance la réputation. Mais l'attrait incommunicable d'Ibsen est dans ses énigmes. Avec Solness le Constructeur, Ibsen a véritablement élevé une tour de songe au
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milieu dv nos esprits et vers laquelle la pensée ne peut plus s'enipêeher de se tourner, tant elle est liaute et douloureusement mj^stérieuse. Voilà vraiment ce qui s'appelle créer un symbole, car ce qui caractérise un symbole, c'est qu'il continue à vivre en nous d'une vie qui lui est propre, tout en laissant sans cesse s'écouler de lui une signification inépuisable.
M. de Curel a, lui aussi, tendu à réaliser un théâtre de généralisation et de symbole. Rien que d'en avoir eu l'ambition témoigne de la noblesse avec laquelle il a abordé l'art dramatique. Il me paraît y avoir moins bien réussi qu'Ibsen. Ses symboles, comme nous le verrons plus loin, se superposent trop exactement à son idée pour qu'ils n'aient pas l'air plutôt d'allégories, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Le symbole est une des plus hautes créations de la poésie. Il est spontané et se constitue avant l'idée, qu'il contient virtuellement, mais que l'auteur luimême peut ne pas apercevoir tout d'abord, tandis que l'allégorie n'est qu'une idée habillée.
Le théâtre de M. de Curel est quelque chose d'intermédiaire entre le théâtre d'Ibsen et celui de Paul Hervieu, sur lequel il représente un progrès considérable.
M. ce Curel porte en lui une double hérédité de hobereaux lorrains et de maîtres de forges. Il est au confluent du passé et de l'avenir. Les modernes et hardis féodaux de l'industrie ont mêlé en lui leur sang au sang appau\Ti, mais si distingué, de la vieille noblesse. Il a respiré à la fois la mélancolie de choses exquises et surannées et l'ivTesse jeune de la conquête et de la force.
n y a je ne sais quelle rusticité dans l'aspect physique de M, de Curel. C'est le Génie sauvage de sa
terre et de ses forêts lorraines. C'est sous cet aspect que les anciens habitants du pays, les païens devaient se représenter leurs dieux familiers, nés comme eux du sol avec les chênes noueux, auxquels ils ressem blaient, mais doués de l'intelligence profonde des choses et d'une puissance amicale et redoutable. Ces reviviscences des fils aînés de la terre chez certains hommes ne trompent guère et annoncent, en général, des destinées exceptionnelles, des forces simples, qui rappellent les forces de la Nature.
En voyant M. de Curel, on voit tout de suite le chasseur et même le braconnier, qui sait tous les secrets des bêtes et les mœurs des bois. Il a l'œil du piqueur et est fait à souhait pour le justaucorps de velours, autour duquel s'enroule la trompe de chasse, et pour la casquette ronde galonnée.
Mais dans cette tête, faite pour être \aie au grand air et dans son horizon de bois, de rochers, d'étangs, entourée de meutes héraldiques, imaginez que le songe et la pensée habitent et représentez-vous le travail solitaire qu'ils y font.
M. de Curel, avec ce physique si particulier et les goûts qu'il indiquait, croissait en sens inverse de la fine jevmesse au mUieu de laquelle sa naissance l'avait placé. De bonne heure il dut sentir qu'il en était séparé. De bonne heure dut se former en lui une âme de réfractaire, avec le vague sentiment d'ime revanche à prendre. Il se trouva donc tout de suite dans les meilleures conditions pour juger son milieu, et il le fit sévèrement.
De plus, fils de grands usiniers, il se trouva initié, dès son enfance, et presque sans s'en apercevoir, à tous les problèmes que pose, pour la société et pour les Etats, le développement prodigieux de l'industrie modenre. Il assista à la véritable révolution économique produite par la découverte anglaise de la déphosphatation des minerais et à son application