‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 36 sur 40 · HENRY BATAILLE · texte numérisé non relu

HENRY BATAILLE

En février 1895, le propre jour où fiit rétablie la promenade diiBœnf Gras, qui ne marqua, hélas ! pour moi que le départ d'un nouveau sept''naire de vaches maisrres, je fis, au Théâtre Mondain, en présence d'un public que le fatidique Rœuf avait clairsemé et réduit à cent ^^nsrt personnes environ, une conférence sur Henri de Réjïnier, alors peu connu de la foule, mais admiré d'une élite avec ferveur. Les jeunes d'aujourd'hui ne peuvent que difficilement s'imaginer quel grand silence se fit dans le monde des Lettres, lorsque commencèrent à résonner les premiers et si nobles poèmes de cet aristocratique favori des Muses : les Episodes, Tel qu'en songe. Il y avait là quelque chose d'inentendu encore, une grande voix lointaine et mélancolique et l'arrivée, à point nommé, d'un prince du rêve, d'un chevalier au cygne, précédé de sirènes, et, dans un air subtilement doré où flottaient ses chimériques oriflammes, tout un cortège de nymphes et de chèvrepieds, revenus des contrées hyperboréennes et ramenant d'exil avec eux de délicates et frileuses figures d'ondines et de fées.

Mon auditoire n'était pas nombreux, mais il était de marque, puisqu'au premier rang étaient assis Mallermé et Heredia.

J'avais demandé à Régnier quelle interprète il souhaitait à ses vers. Il me désigna Berthe Bady, deux grands yeux noirs fiévreux dans un jeune visage coiffé à la %àerge, deux petites mains de Chimère griffante, une voix ardente que de précoces éraillures rendaient encore plus passionnée. Pauvre Berthe Bady, si longtemps l'âme et le visage du théâtre d'Henry Bataille et qui, brusquement abandonnée de celui qui avait été votre Animateur, le compagnon du Beau Voyage, votre époux enfin, allâtes finir si douloureusement et si discrètement dans une auberge de campagne votre existence de nonne manquée et votre beau et court voyage ! Pèlerine de l'art ou petite marionnette, naïve culpture d'un rêve passionné, pau\Te Mélisande qui vous êtes ignorée, votre fin illvunine d'un rayon de poésie étrange le théâtre rude où vous avez passé, où vous avez crié et où on ne peut pas s'empêcher de vous voir et d'entendre encore la voix de l'étrangère que vous y fûtes ! Car vous n'étiez pas de ce théâtre. Vous y avez erré comme un fantôme. Vous étiez le fantôme de la jeunesse de votre poète, l'évocation vivante du rêve qu'il avait voulu tuer en lui. On vous croyait la Vie, et vous n'étiez que le souvenir. Votre répudiation fut un exorcisme.

Berthe Bady me présenta Bataille. Je les invitai tous les deux à dîner au restaurant avec un ami journaliste. J'avais fait préparer un petit repas de qualité. Bataille arriva tard, la mine chavirée et presque mourante. H demanda de la viande saignante. Nous parlâmes avec enthousiasme des poésies de Verhaeren, qui nous transportaient. Mon ami le journaliste me dit, en s'en allant : « Ils lisent trop Verhaeren. Ça les épuise. »

Le mot était drôle, peut-être vrai, Tout le temps que j'ai connu Bataille, je l'ai connu mourant. Il habitait alors im petit appartement, rue Frochot, à Montmartre, et j'y allais dîner souvent. Il me lisait, au fur et à mesure qu'il les composait, les vers de sa Lépreuse

ISP) T.KS MAITRES DU THÉATIMÎ

et quchiiufuis ti'ux du licaii Voyage. Il me donna sa Chambre Hlonche. C'étaient les vers exquis d'un enfant malade. H les avait réellement écrits, étant enfant, avec une étrange divination littéraire. On ne peut pas savoir jusqu'où remonter pour ne pas le trouver homme de lettres accompli, dégageant avec une clairvoyance extraordinaire et une réelle maîtrise tout ce que les sentiments et les idées de son âge pouvaient contenir de poésie éternelle. Aussi, quand il voulut plus tard publier ces vers, n'eût-il à peu près rien à y retoucher et, en sortant du collège, se trouva-t-il de plain-pied avec les symbolistes qu'il avait pressentis. Et sa Chambre Blanche et son Beau Voyage tont-'ûa écho aux poésies de cet autre charmant solitaire que fut Francis Jammes, le poète d'Orthez. A vingt-trois ans, fort en avance sur les autres, il préludait par sa Lépreuse au théâtre symboliste.

Pourtant la neurasthénie le terrassait et ses yeux étaient éperdus de détresse intérieure et de froide épouvante. Je lui demandai de quoi il souffrait et comment cela avait commencé : « J'ai senti un jour, me dit-il, quelque chose qui se cassait dans ma volonté. La terrible obsession avait enfoncé la porte et depuis je suis sa proie. »

Une circonstance futile me fit cesser de le voir, sauf à de longs intervalles. Il ne dut rien comprendre à mon éloignement qui n'avait pas de cause ou plutôt qui avait une cause organique : au fond, il ne m'était pas nécessaire. Je l'appréciais fort, j'estimais sa haute intelligence, sa droiture, sa force, sa noblesse même, car il n'y avait rien en lui de bas ni de vU. Mais à sa poésie charmante il manquait je ne sais quoi pour me séduire. Quelques vers de Jammes ou de Laforgue me causaient un véritable enchantement, mais je trouvais les siens trop tristes. J'y respirais comme un relent d'infirmerie. Us sentaient la tisane et le phénol. Même sa Lépreuse ne m'arracha point de larmes ni ne me fit vibrer. Je n'y

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