‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 37 sur 40 · LES MAITRES DU ÏHÉATKE · texte numérisé non relu

LES MAITRES DU ÏHÉATKE

sentis nulle part le grand coup d'aile ni le grand coup d'archet. Que c'était loin des divins tercets de Charles Gros !

A la Lépreuse succéda Ton sang ! un drame sur la transfusion du sang, et toute cette chirurgie acheva de me dégoûter. Je cessai de le suivre.

Pourtant je lus de lui, quelques années plus tard, dans V Illustration, un conte de Noël, qui me parut merveilleux.

H y avait certainement chez Bataille, quand il voulait s'en donner la peine, un grand artiste.

Cependant ceux qui le voyaient continuaient à me parler de sa neurasthénie, qui ne l'empêchait pas de produire œuvre sur œuvre et de conquérir de haute lutte la célébrité. Ce malade était de la race de Jules César à qui son épUepsie n'ôta rien de sa lucidité et fut peut-être, au contraire, une source d'énergie. Bataille ne se défendît contre la folie qui le guettait qu'en travaillant sans relâche dans le sens opposé à son mal. Et c'est pourquoi sans doute il étouffa en lui le poète trop sensible, trop rêveur qu'il avait été dans sa jeunesse, le poète malade, et se jeta, à corps perdu, dans le réalisme et dans l'action intellectuelle, étendant chaque jour ainsi les parties saines de son cerveau et reconquérant pied à pied, parcelle par parcelle, le terrain envahi par la névrose. Et ce fut certes un beau spectacle de méthode et de volonté.

Sa tête était belle ; son front vaste et lumineux enveloppait une intelligence puissante ; le nez fin et régulier, la lèvre ironiquement pincée, le menton napoléonien exprimaient l'énergie prévoyante et indomptable.

Comme ces chefs qui se sont formés dans de longs et obscurs combats, il était prêt, après avoir défendu sauvagement sa raison contre les démons, à lutter contre les hommes. Ah ! il portait bien son nom. Il ;i « bataillé » jusqu'au dernier jour, pour imposer la

formule qui lui donnerait la domination. Sa vie n'a été qu'un long défi aux hommes et aux opinions.

Je viens de lire quelques-unes de ses œuvres, d'aiïilée. Il n'y a pas à dire, ce fut un rude bonhonune. Cependant je crois qu'il n'y a pas grand compte à tenir des poèmes de son âge mûr. Malgré les grandes qualités qu'on y trouve, c'est du fatras. Les beaux poèmes ne se font pas ainsi par surcroît. Ils sont affaire de loisirs et exigent une concentration d'âme, une sérénité incompatibles avec le métier qu'il faisait. Ce ne sont pas des sous-produits de l'intelligence, des résidus d'usine, habilement traités.

Je crois plutôt que la Chambre Blanche et le Beau Voyage ont quelque chance de durer, dans ce qu'on pourrait appeler la petite littérature. Il y eut autrefois en Bataille un poeta minor, qui se situe aux débuts du symbolisme, à côté et un peu au-dessous de Francis Jammes, un petit poète curieux, mort jeune, délicat et fragile, complet cependant, un petit être, une petite existence, une petite âme, éteinte un matin comme une bougie derrière les rideaux blancs : animula hlandula, vagula.

Mais un grand poète ne sort pas d'un petit poète, n'en est pas le prolongement et la transformation. Un petit poète reste un petit poète toute sa vie. Il y avait en Bataille un poeta minor et un grand dramaturge. S'il était resté ce poète, il eût, de loin en loin, donné des choses exquises, mais il eût fallu pour cela se contenter de demeurer au second plan. Bataille ne pouvait pas être un grand poète. Il y eût été trop inélégant, trop gauche. Ses idées avaient de l'envergure parfois, mais le style ne suivait pas, le style ne tenait pas à une certaine hauteur, il claquait, il était boueux. A côté d'un vers superbe, d'autres pendaient, formaient

loques, comme des drapeaux mouillés. C'était du Victor Hugo, du Musset, du Baudelaire dans les bastringues d'un quatorze juillet orageux.

n dut s'en rendre compte obscurément. En tout cas, il n'était pas homme à négliger ses avantages. Et puis, comme je l'ai dit plus haut, il était obligé d'occuper son esprit, de ne pas le laisser s'énerver dans l'attente ni dans la recherche des sujets rares. La Lépreuse, ce n'était pas mal, c'était même très bien. Une légende romantique, avec une valeur de symbole, un mystère du moyen âge, en petits vers naïfs, adroitement évocateurs. Ce pouvait être le commencement d'un théâtre néo-chrétien. Oui, mais on ne trouvait pas, tous les jours, des sujets de cette qualité. Et c'était peut-être se donner beaucoup de mal pour rien. Après tout, n'était-il pas sufifisamiment classé comme poète maintenant pour tenter du moderne?

Le symbolisme, c'était très beau, certes, mais cela n'allait pas bien vite. Les chefs-d'œuvre tardaient à sortir, le mouvement paraissait manquer d'ampleur. Ça partait mal, ça traînait. Ça conduirait Régnier à l'Académie : c'était le plus clair résultat. Mais les autres ?

Et Bady qui le tarabustait pour avoir des rôles ! Et la Vie qui était là dehors, immense, tourbillonnante, curieuse, et dont Une faisait rien ! Pourquoi n'en seraitil pas le Shakespeare, ou le Balzac dramaturge? Il n'avait peut-être pas beaucoup d'années à vivre. Pourquoi ne jouerait-il pas sur les deux tableaux? Pourquoi, après avoir conquis les délicats, n'entreprendrait-il pas de conquérir la foule?

De tels scrupules, de tels débats de conscience littéraire peuvent sembler extraordinaires aujourd'hui; mais, il y a seulement vingt-cinq ans, ils se posaient devant chacun de nous.

Le théâtre nous semblait un peu en dehors de la littérature. C'était, à nos yeux, une littérature de journalistes

l(î() LES MA1TI{KS DU 'niKATIii;

bien doués, d'arrivistes un peu pressés et de formation sommaire.

Cependant quelques-uns allaient de l'avant. Paul Fort fondait l'Œuvre. Le Théâtre Libre était attirant et sympathique. Maeterlinck nous faisait rêver. Moréas travaillait à son Iplii génie. Beeque, Ilervieu étaient respectés. On suivait avec curiosité l'effort de Bataille. Donnay gardait un parfum du Chat Noir. Lavedan avait parmi nous des camarades. Enfin, la rive droite était peu à peu évacuée par les symbolistes. Mallarmé avait cessé ses admirables causeries du soir, Heredia se préparait à quitter la rue de Balzac. Nous ne savions plus où nous réunir. Chacun de nous, sans guide, sans liaison avec les autres, continuait sa vie comme il pouvait, tâchait de s'orienter parmi les circonstances et parmi les hommes, en se souvenant cependant qu"il avait été symboliste et ({u'il lui en devait rester quelque chose, une empreinte spéciale, une marque.

Bataille aborda le théâtre avec toute sa cérébralité, sûre d'elle-même, orgueilleuse et dominatrice. Il choisit, pour les traiter, les cas les i)lus tristes, les plus hmniliants pour la dignité humaine. Quand on expose les sujets qu'il osa aborder, on en ressent un peu de honte et de malaise. Il voulut faire, nous dit-on, un théâtre d'amour. En réalité, il faut, au lieu du mot amour, lire: les égarements des sens, les folies du retour d'âge, et tous ces épouvantables secrets où sombre parfois, en une minute, l'honneur des familles. On pourrait appeler Bataille le misogyne, comme les Grecs stupéfaits le firent pour Euripide, car il s'attaque aux femmes, aux mères, aux jeunes filles, à tout ce que la société avait coutume de respecter jusque-là et d'idéaliser volontairement. Évidemment, d'autres l'ont fait, d'autres ont fondé le théâtre sur l'adultère, mais pas avec cette férocité, pas avec ce parti pris de ne nous rien dissimuler, de nous faire boire l'infamie jusqu'à la lie, de

LES MAITRES DU THÉÂTRE Itil

nous saouler de honte. Les autres idéalisaient l'adultère; lui, non, il le réalise. H nous le fait voir, côte de la famille, devant les enfants atterrés et dans toute sa tragique impudeur. C'est maman Colibri qui part avec un camarade de ses fils ; c'est M™^ Férioul, qui oublie tout à coup ses devoirs et se perd avec le premier venu, avec un de ces louches individus sans nationalité définie, gibier de correctionnelle, pour qui la femme est ime proie et un moyen d'existence. C'est une jeune fille de grande famille, qui s'enfuit avec un homme marié, un familier de la maison. Le coup de foudre? Non ! Le coup de folie, un mauvais effet du printemps, un réveil de l'instinct, une rupture imprévue de ce fragile enduit, dont la religion et la civilisation avaient recouvert la nudité originelle. Et c'est la catastrophe irrémédiable.

Un tel théâtre est-il immoral? Cela dépend du point de vue. Il est évident qu'en sortant d'une représentation de Maman Colibri ou du Scandale, peu d'honnêtes femmes peuvent être tentées de suivre de tels exemples. Le châtiment des malheureuses victimes vous donne le frisson. C'est la forte douche, la douche sévère. n n'y manque rien. Et Bataille invente les rencontres les plus cruelles, tourne et retourne la situation en tous sens, pour qu'aucune horreur ne nous en échappe. N'est-ce pas lui qui disait : « Lorsque deux personnages ne doivent pas se rencontrer, je les mets face à face. » Plus l'explication est pénible et plus il y insiste, plus il la fait durer. C'est même un de ses procédés favoris.

En faut-il conclure que ce théâtre soit inoffensif? Je crois, au contraire, qu'il nous a fait beaucoup de mal. C'est que l'idée de Bataille est celle-ci : « Honnêtes femmes, ne méprisez ni M™^ Férioul, ni maman Colibri! Qui sait si vous ne choirez pas plus bas encore ! Entre une femme honnête et une femme déchue, il n'y a souvent que l'épaisseur d'une fugitive occasion. Nous avons tous été à deux doigts du crime ; nous l'avons

162 l-ES MAlTKi:S DU THÉÂTRE

frôlé (U' notre désir. lJ;ic pelure d'orange sous notre pied nous eût iïiit rouler dans un abîme d'ignominie. » Et cela est, hélas ! exact jusqu'à certain j)oint. Il n'est personne de nous, dont l'âme n'ait effroyablement vacillé à certaines heures de notre existence. Nous avons été sauvés par miracle et prescjue malgré nous : « Je connais la conscience d'un honnête homme, puisque j'en suis im, disait Joseph de Maistre. Eh 1 bien, c'est quelque chose d'assez malpropre. »

Tout cela est vrai. Les confesseurs le savent bien, qui doivent entendre de singulières confidences. Il est très vrai que, sans le secours de la grâce, on n'irait pas loin avant de subir le sort des compagnons d'Ulysse. Et il y a des grâces de ce genre, des préservations miraculeuses pour ceux que la Providence ne veut pas déconsidérer d'avance, quand elle leur destine un rôle sérieux, Tout cela est parfaitement vrai et chacun de nous peut se dire : « Je suis un coquin qui l'a échappé belle. » Il y a de quoi remercier Dieu et se tenir en humilité. Évidemment ! Seulement doit-on le dire? Tout cela dépend de l'endroit où c'est dit. Et je crois que le théâtre est précisément un des endroits où il ne faut pas trop le dire. Le public va au théâtre comme à une fête. Et ce mot de fête exprime la haute idée qu'il s'en donne à l'avance. H vient là comme à une vie plus belle, comme à une vie modèle, plus dense, plus concentrée, plus essentielle, plus idéale, plus vraie ; il vient là comme à la vie véritable, telle qu'elle est, quand on la considère d'un peu haut, telle qu'on n'a pas le temj^s d'ordinaire ni les moyens de la voir, parce que les détails vous en cachent l'ensemble. Il en résulte que le cas exceptionnel lui apparaît là comme le cas normal. H s'y habitue, il arrive à le réaliser intérieurement, à se mettre dans l'état d'esprit voulu pour le reconstituer.

n n'est pas douteux q;ie, dans ces vingt ans où :i triomphé le théâtre de Bataille, la société a de plus en

plus ressemblé à ce théâtre. Ces peintures de mœurs, dont la hardiesse scandalisait et révoltait au début une partie du public, sont devenues exactes. Les ménages, les familles du type Henry Bataille se sont multipliés tellement qu'on n'y fait presque plus attention. Ses défenseurs diront qu'il avait pressenti cette société, qu'il avait su la voir avant nous, et que cela fait honneur à son génie. Je ne le crois pas ; je crois que la société actuelle est, pour une part, la fille de Bataille. L'homme est un être d'imitation et qui se règle sur des modèles qu'il croit de bonne coupe et de bon ton. H y a des moments où le libertinage est bien porté, d'autres où la vertu est à l'ordre du jour. Il y a des modes dans les mœurs, comme il y en a dans le costume. Et tous les êtres faibles, insuffisanmient armés par l'éducation, les traditions de famille, un bon atavisme, sont indifféremment capables de devenir des héros, de braves gens ou des crapules. Tout dépend pour eux du milieu où ils vivent et des exemples qu'ils ont sous les yeux. Ils ne prétendent ni à être meilleurs, ni à être pires que les camarades. Ils ne veulent pas avoir à rougir devant la galerie, et c'est tout ; mais ils ne veulent pas être dupes non plus, en se refusant des plaisirs que les voisins se permettent.

Je dis qu'une certaine société actuelle, de plus en plus étendue, est fille de Bataille, parce que Bataille a été peut-être le créateur, en tous cas le représentant le plus fort, le plus puissant de ce qu'on peut appeler le théâtre de mœurs. Il a eu l'ambition d'être une sorte de Balzac du théâtre, de peindre les milieux les plus variés, d'écrire une sorte de « physiologie de l'amour » à travers tous les rangs de la société. Il l'a fait souvent avec une sûreté, une ampleur, une perspicacité, une verve, une vie admirables, d'autres fois avec une fièvre morbide et un peu de perversité. Certains passages fleurent la cocaïne.

Seulement. Balzac a pcnsù, \ écu sa Comédie humaine

K'il l.EiS MAlTlU;Si DV THÉÂTRE

en hoiuiiic dl'^lal. Il y a poilé un regard de grand historien. Bataille n'a pas eu de préoccupation nationale, i! est resté humanitaire, il s'est placé au point de vue «le la eomprélîcnsion et de la pitié, uniquement, un peu il la façon des Russes, et l'on sait à quoi a abouti la pitié russe.

C'est la religion de la pitié. N'est-ce pas aussi la religion de l'Évangile? Certes, il y a beaucoup de pitié dans l'Evangile, beaucoup de pardon, mais il y a aussi quelque chose qui n'est pas dans le théâtre de lîotaille, une divine méthode pour relever le pécheur et le diriger vers la sainteté. La pitié n'est qu'un correctif, elle n'est pas un fondement sur lequel on puisse édifier une société. Employée seule et sans mesure, elle est révolutionnaire et anarchique.

Quoi qu'il en soit, venu à une époque qui fut peutêtre, en un certain sens, une des grandes époques de l'art dramatique et qui fournit toute une pléiade d'auteurs remarquables : Porto-Riclie, Lavedan, Donnay, Brieux, Ilervieu, Capus, Fiers et Caillavet, Curel, Bernstein, Fabre, etc.. Bataille s'y montra un des plus personnels et des plus originaux, un de ceux dont l'influence sur l'évolution de son art fut le plus décisive et le plus marquée. Il arriva presque à imposer sa formule à tous ses confrères, ce qui équivalait à prendre le pas sur eux, à devenir leur chef et leur maître. Et il est certain qu'aucun ne le dépassa dans l'art de conduire une scène à nombreux personnages, de donner une impression de vie grouillante autour de ses protagonistes, sans nuire à l'unité de l'action, ni à son inten-' site. Son dialogue est étonnant ; ce n'est plus de la littérature, c'est la vie même de la rue, de l'atelier, du café, des salons, transportée toute vive sur la scène avec Henry Bataille lui-même au milieu, gesticulant et pérorant dans la foule.

Sa langue n"est plus la langue littéraire, c'est la angue usuelle l'argot de cette époque. Jamais langue

ne porta à un pareil degré sa date. Aussi datera-t-elle très vite.

Et on en pourrait dire autant des idées, des situations, et de toute rœu\Te sans doute. Cette œuvre est l'expression de la société dirigeante, entre l'exposition de 1900 et la guerre. La guerre en sonna le glas. Cette société n'a pas disparu complètement, mais elle fait l'effet de la société de Louis XVI après la Révolution. n apparaît qu'un cycle est fini ; il finissait, quand la guerre commença. Bataille eut beau n'en pas vouloir convenir : le Mane, Thecel, Phares était écrit sur le mur. L'essentiel de son œuvre était fait ; son rôle était terminé.

Déjà des manifestations significatives se sont produites. Le théâtre de foule, le théâtre à nombreux personnages ne semble plus avoir la vogue. De jeunes dramaturges, comme Géraldy, vont à l'extrémité contraire et font des pièces à trois personnages. Si le mouvement continue, c'en sera fini des grandes troupes, et les pièces du genre de celles de Bataille cesseront bientôt d'être jouables et peut-être d'être lues. Quand on les ouvrira plus tard, la langue qui y fut employée aura vieilli. Vieillies aussi apparaîtront les idées. Elles n'intéresseront plus que les historiens.

L'erreur littéraire de Bataille, qui fut aussi l'erreur de son temps, ce fut de croire à la vie et de se répéter avec Verlaine que tout le reste est littérature, en méprisant la littérature. Oui, le reste est littérature, ce qui signifie qu'il n'y a que la littérature qui reste, c'est-àdire le poème où est fixé l'aspect du rêve de chaque génération qui passe, où est fixée l'attitude de chaque époque en face de l'Amour et de la Mort.

De tout le théâtre de Bataille ne se dégage aucune de ces grandes figures synthétiques où l'Humanité se reconnaît et qui, fabuleuses, sont mille fois plus réelles que la Vie. Il n'a pas créé un seul type qui s'impose, il n'a pas su écrire V Embarquement pour Ciflhcre. Il n'a

l(î(i I.l'.S MAITltKS nu TIIKATI;!'.

]M\s SU s't'lcMT jusqu'aux grandes généralisations ; il est resté pris dans la foule ; il s'est, sans s'en apercevoir, laissé rouler avec elle dans son flot, qui renii)ortera Cette génération ne reviendra i)lus. Elle est déjà passée et son peintre avec elle.

Bataille n'a pas voulu faire de la littérature. Il est à craindre que la littérature ne le réclame pas

Page 1