SARAH BERNHARDT
Sarah est morte après plus de soixante ans de théâtre. Le souvenir de ses débuts tantôt semblait se perdre dans la nuit des temps, et tantôt rayonnait comme un récent feu d'étape. C'était l'immémoriale Sarah, la grandeBédouine de la moderne Bible d'Israël, l'Aïeule au visage d'idole, celle qui ramassait en elle tous les traits de la Race : prophétesse, reine d'Orient, mère incomparable, amante, épouse et surtout chef de sa tribu. Sur toutes les routes des deux mondes et des temps avaient couru en tous sens ses chariots. Son cortège faisait penser à celui de la reine de Saba ; elle avait la beauté des filles de Tyr et de Sidon et le rire de Dalila. Elle avait connu les gloires d'Ispahan et les détresses de Babylone. Avec un regard de ses yeux, une attitude de son corps et le timbre jeune de sa voix, elle écartait les siècles, faisait sur elle le ciel du désert et vous transportait où elle voulait.
Elle était Sarah, mais elle était aussi Barnum, comme l'avait appelée sa rivale Marie Colombier, et en cela elle était bien de son peuple. Elle était la prodigieuse Juive, qui s'entendait à lancer une tournée comme ses cousins de la haute banque s'entendent à lancer une émission, par quelques-uns
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Je cx'-v moyens peu nombreux, simples cL .sur. s, qui ne manquent jamais leur ei't'et. Sa publicité affolait les Américains. Du reste, la publicité ne rclève-t-elle pas (lirecle;iie:ît de l'art dnimaticiue, n'est-elle pas une mise en scène? En dehors des pièces de son répertoire, il y en avait une en cent actes divers, qu'elle composait ù mesure et où elle était merveilleuse : c'était la comédie de sa propre existence aventureuse, c'était l'amusante et fantasque comédie de la comédienne romantique qui avait choisi pour théâtre l'univers ; la comédie-feuilleton : « Sarah Bernhardt et les lions », « Sarah Bernhardt et le Niagara », « Sarah Bernhardt attaquée par les Peaux- Rouges», «Sarah Bernhardt qui commande un cerceuil en bois de rose »,'< Sarah Bernhardt en ballon». Elle avait ainsi habitué les journalistes à ne pouvoir se passer d'elle. Elle avait créé dans les journaux une rubrique devenue bientôt indispensable. La réclame déchaînée par elle, avec un sens étonnant de son époque, la précédait ou s'essoufflait à la suivre. Sarah balançait la popularité de Gambetta, de Hugo, de Déroulède, de Boulanger, et cela sans presque se déranger. Il lui suffisait de faire venir le photographe et de lui donner une ou deux poses, dont s'emparaient l'imagerie et la légende, ou bien elle envoyait un télégramme à sensation.
Tout le inonde connaissait sa beauté de vitrail, sa figure de mosaïque byzantine, cette inoubliable tête faite pour suggérer aux peintres mille chimères ornementales, mille subtils motifs décoratifs. Tête de théâtre, s'il en fût jamais, cire vivante, émaU animé, masque amoureusement sculpté par quelque préraphaélite, Botticelli ou Ghirlandajo ou Pérugin, qui aurait voulu exprimer les passions païennes avec des modèles qui avaient servi à peindre les vierges chrétiennes. Oui, masque vraiment !... ingénu et troublant, ardent et douloureux, sourire plein d'énig-
mes, fixé dans l'insaisissable, ou plutôt marionnette qui aurait une âme ilkmiinant son visage et qui, d'une voix au timbre d'or, au rythme saccadé, harmonieusement fiévreux, modulerait une antique et mystérieuse plainte !
En effet, comme tous les protagonistes de la grande école française, comme Mounet-Sully, comme Rachel, — que la pratique de notre alexandrin et de nos textes tragiques nationaux avait habitués à la large diction, à la parole réfléchie, au style, en un mot, c'est-à-dire à l'expression toujours surveillée et contenue des passions les plus ardentes, — Sarah ne mimait presque rien : tout était dans l'émotion incommunicable de sa voix. L'attitude de la tête, la pose du regard, la silhouette et le geste lentement suivaient la situation, s'arrangeaient comme pour une peinture et s'arrêtaient comme un tableau de maître dans ime sorte d'idéale immobilité, où la scène se résumait et se ramassait perpétuellement. A quelque moment de son jeu qu'on la vît, elle se détachait sur la scène, en une beauté harmonieuse, qui faisait d'elle pour les yeux une œuvre d'art. Chez Mounet-Suliy, c'était souvent de la sculpture à la Phidias et du bas-relief ; chez Sarah, c'était de la peinture.
Je ne sais si je suis très clair et si je ne fais pas du galimatias. Je veux dire que nos grands acteurs de poésie ne sont pas des mimes, dont les moindres sentiments se traduisent en grimaces, mais qu'au contraire ils gardent le plus souvent une certaine inamobUité de visage et cherchent à se donner des expressions de portraits ou de statues, les expressions qu'un grand peintre ou qu'un grand sculpteur leur donnerait, s'il avait à les représenter dans la scène qu'ils jouent. Ce peintre ou ce sculpteur serait obligé, entre les diverses expressions, d'en choisir une setile, qui les résumerait toutes et en serait la synthèse.
l'our erla, il s'aiderait de toulc-s les ressources de son art, il ne se bornerait pas à copier des traits, mais composerait un tableau, où ladisposition des draperies, la distribution des couleurs, l'éclairage, la pose de la, figure, l'attitude du corps, tout concourrait à produire l'eUet recherché. Eh ! bien, le gi-and acteur français est celui qui, par les mômes moyens, arrive à dormer de lui-même une perpétuelle vision d'art, à être son propre peintre et sculpteur. Pour cela, il doit se défendre de toute trépidation, de toute agitation et obéir infailliblement toujours à son sens esthétique.
Et qu'on n'aille pas croire qu'une telle maîtrise de soi aboutisse à de la froideur ! Ce sont les mauvais artistes qui prétendent cela. Tous les arts ont leurs lois et leur discipline. On n'est artiste qu'à la condition de s'y plier. Plus l'émotion se trouve canalisée, et plus elle est forte et profonde. Elle se fait sentir là où il faut qu'on la sente ; elle ne se disperse pas, mais se condense et se ramasse. Détournée de la périphérie, elle s'accumule sur le texte, qui reprend ainsi toute sa valeur. De plus, comme ce texte est un texte de poésie, qu'il est écrit le plus souvent en vers ou du moins dans une prose qui a quelques-unes des qualités du vers, il nous avertit que les personnages qui le parlent sont des êtres d'une humanité supérieure, appartiennent à cette humanité d'apothéose sur laquelle travaillent les peintres, les sculpteurs et les musiciens. Et donc ils se doivent mouvoir selon les lois de la peinture, de la sculpture et de la musique. Les traduire autrement, c'est mal les traduire.
La fonction d'un Mounet-Sully dans Œdipe était de dire le texte correspondant aux frises du Parthénon ; la fonction de Sarah était de dire le texte que semblent murmurer au fond de leurs cadres les pensives figures de Léonard, de Botticelli ou de Raphaël. Elle était la Théodora des mosaïques de Ravenne, la Tosca
OU le Lorenzaccio des peintures italiennes. Et jusque dans sa JeanneDoré, elle était un tableau de peintre.
C'est que le haut théâtre est une combinaison de plusieurs arts, qui ont chacun leur mode d'expression et qui, portés chacun à sa perfection, constituent ensemble une sorte de monde idéal où tout est élégant, où tout est conforme aux nobles lois du style et aux suprêmes canons du goût.
Mais, en se conformant aux lois de la peinture et de la statuaire, on se rapproche de l'immobilité ou plutôt on crée un mouvement ralenti, réduit à l'essentiel, et qui conserve la gravité et la sérénité des lignes. Il ne faut ni demi-gestes, ni gestes avortés et qu'on retire, à peine commencés. De même que la situation dramatique résume dix situations, de même que le texte est un extrait clair des pensées et des sentiments assez troubles et confus par où passe une âme bouleversée, de même le geste doit être synthétique. Les drames de la vie sont pleins de longueurs, de redites et de rabâchages, tandis qu'au théâtre tout bon drame est le drame type, où les pensées sont définies, les sentiments circonscrits et l'acte direct et franc.
Seulement, pour faire du théâtre, pour faire ce théâtre, il faut être soi-même de la race des dieux et des héros. Il faut être une œuvre d'art, une créature d'art. Presque toutes nos grandes artistes sont d'origine juive, presque tous nos grands tragédiens ont le type juif ou sarrasin. Ils ont la marque profonde de l'Orient, ils en ont la grâce indolente et la superbe, la beauté pastorale, l'immobilité dédaigneuse et les yeux brûlés de songes. Quant à Sarah, elle eût pu poser pour toutes les femmes de la Bible : pour Esther et pour Athalie, pour Agar et pour Rébecca, pour Ruth la glaneuse, pour Daliîa, pour .Judith et pour Déborah, pour la Sulamite et pour la Samaritaine. Le puits de Jacob et les chameaux d'Eliézer, le Sphinx et les Pyramides eussent formé à sa beauté le décor rêvé.
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Elle avait l'Orient dans le sang. C'était, je l'ai dit plus haut, la Bédouine et la Nomade. Agites pour les grandes routes du monde, et pour remonter le chemin des siècles. Un bibelot, la couleur d'une étoile lui restituaient brusquement la Florence des Méd'cis ou la Venise delà Renaissance, et lui faisaient revivre je ne sais quelle vie antérieure de sa race errante. Elle avait la nostalgie de mille existences vécues en tous les endroits et à toutes les époques de l'ancien monde, et partout elle avait un passé imaginaire, des habitudes, des attaches et des parents.
Elle n'était elle-même que quand elle était une autre. Elle n'était qu'entreposée et abritée provisoirement dans sa personnalité et ne travaillait qu'à en revêtir une autre, opération magique qui se produisait dès qu'elle montait sur les planches, aux lumières, et avec la foule noire devant elle. Alors elle était comme possédée par son nouveau personnage et entrait dans l'espèce de rythme sacré et de délire spécial qu'allumait en elle son texte.
Jouer, jouer, elle était née pour cela et ne songeait qu'à cela. Jouer pour elle, c'était vivre. Ne pas jouer, c'était cesser d'être, ou bien c'était se préparer à entrer en scène. Le monde, àsesyeux, commençait et finissait au théâtre. Il se composait d'habilleuses, de machinistes, d'électriciens, d'acteurs et de spectateurs. Il allait de sa loge à la scène. Le reste ne la concernait pas. Jamais femme n'a été actrice à ce degré. Elle était Tactrice par excellence, la grande, l'unique, la mondiale, et c'est pourquoi le monde ne la confondait avec aucune autre et acclamait en elle la gloire et le génie du théâtre, le périodique et splendide phénomène dramatique.
On ne savait plus son âge. Les vieillards l'avaient vue dans leur jeunesse. Personne ne pouvait dire quand sa réputation avait commencé. De mémoire de peuple, elle avait toujours été la même. Elle arrivait
comme ime invasion du fond de la préhistoire, avec une grandeur et une simplicité presque barbares. C'était la fille sublime et l'inimitable mère de la horde, qui avait son siège près du Pont-Neuf, à Paris, où les voyageurs allaient la voir dans ses grands baraquements Imnineux de magicienne foraine, où errait l'éternelle inquiétude d'Hamlet et de maints personnages légendaires qu'elle était tour à tour.
Sarah Bernhardt naquit à Paris, en octobre 1844. Son père, d'origine Israélite, venait de Hollande et était probablement converti ou fils de converti au catholicisme. L'enfant fut élevée chez des religieuses, à Versailles, et, un instant même, rêva d'entrer au couvent. Ses dons dramatiques lui furent révélés par ime représentation d'une pièce de pensionnat sur Tobie. A partir de ce moment, elle ne rêva plus que de théâtre. Le due de Morny s'intéressant à elle, elle put entrer au Conservatoire, où elle fut admise sur la simple récitation d'une fable de La Fontaine. Pourtant elle ne put décrocher qu'un second prix de comédie, ce qui ne l'empêcha pas d'entrer tout de suite au Français, où elle débuta dans le rôle d'Iphigénie, en 1862. Ce début passa inaperçu. Lasse de piétiner, elle donna sa démission après huit mois et alla cabotiner en quelque vague Gymnase, d'où ses amis la retirèrent en la faisant entrer à l'Odéon. Ce ne fut qu'au bout de dix ans qu'elle parvint à sauter hors de l'ombre, sous les traits éveillés de Zanetto, le page florentin à la guitare, dans le Passant de François Coppée. Elle venait enfin de rencontrer la condition nécessaire, ce qui allait être la caractéristique dominante de sa carrière dramatique : le tableau ! Le Passant était un petit tableau, ime jolie peinture d'époque, où elle forn^ ait le personnage principal. Et, tandis que tous les yeux étaient charmés
par le bonheur de cette composition, qui faisait autour d'elle du silence et des espaces de rêve, toutes les âmes étaient attentives à la merveilleuse voix qui allait sortir de ce frais gosier de rossignol. L'oreille ne perdait pas une seule de ces notes si pures, de ces trilles de cristal, qui montaient d'une âme incomparable dans la nuit tiède et amoureuse. C'était ce qui s'appelle une scène vraiment bien posée, propre à mettre en valeur les jolis vers du poète et l'artiste unique qui les disait et en faisait résonner les cordes d'or.
Bientôt elle rentra à la Comédie-Française et y vint encadrer dans Hernani et Ruy Blas de ravissantes figures de Dona Sol et de Maria de Neubourg. Elle était faite pour ce théâtre romantique, qui se compose en poétiques tableaux et où les personnages ne font qu'un avec le mobilier et les toiles de fond, où les pièces sont des décors parlants, où les héros sont fabriqués avec des cuirasses et les jeunes filles avec du clair de lune. Malheureusement, les femmes n'y sont que silhouettées, n n'y a pas de vrais rôles de femmes en dehors de notre théâtre classique, et en particulier de Racine. C'est sur ce poète unique qu'il faut que les grandes artistes s'abattent ; c'est en lui qu'elles se viennent mesurer. Et en chacun de ces rôles qu'il y a de choses, qu'il y a d'imagination, qu'il y a de rêve ! Quel souffle romantique les gonfle ! Quelle ardeur étrange y fait palpiter les syllabes, où chantent toutes les sirènes de la mer ! Quel halo de songe autour des mots ! Toute la mythologie y somnole. Tous les monstres mal tués par les Thésée stellaires y vivent au fond des cœurs et dessinent leurs eiîrayantes ombres dans les plus beaux yeux.
Il paraît que qui n'a pas vu et entendu Sarah dans Arieie, en face de Mounet-Sully dans Hippolyte, ne sait pas ce que c'est que le génie, la jeunesse et la beauté, réunis dans le plus harmonieux et le plus divin des couples.
Bientôt elle s'éleva jusqu'au rôle des rôles, jusqu'à Phèdre, désespoir des artistes, qui échouent à peu près toutes à en rendre la poésie, tant le public en attend de rêverie et de beauté. Sarah, dont ce fiit un des plus permanents triomphes, apparaissait inégalable à partir de la scène presque somnarnbulique de la déclaration. Ailleurs elle était trop femme et pas assez statue, pas assez fille des dieux et marbre de Paros. J'aurais aimé à voir là-dedans la froide et frêle cérébrale que devait être l'inhumaine et troublante Rachel. Sarah fut également merveilleuse dans la Zaïre de Voltaire, qui convenait à son goût d'Orientale.
En peu de temps, elle était devenue l'étoile entre les étoiles du Théâtre-Français. Mais cette maison, qui n'était pas toute sienne, lui faisait, malgré tout, l'effet d'une prison. Elle rêvait de s'en évader, pour être seule et rien autre que Sarah, pour commander à sa guise des pièces, des costumes, des décors, pour exercer sur les peuples le sultanat du génie.
Quel génie? Oh ! rien de ce qu'on a l'habitude de considérer comme tel. Elle n'était pas de celles que Colonna appelle les grandes Gorgones, les têtes de Méduse diadémées de serpents ! Non ! elle n'était que la grâce enlaçante et enjôleuse, l'arabesque toujours la même et toujours renouvelée. Le serpent n'était pas tordu autour de son front de marbre, mais autour de son tendre cœur de pécheresse et d'incorrigible Orientale. De bizarres fleurs semblaient vivre dans ses cheveux ; le sourire perdu dans ses yeux relevait sa lè\Te et laissait voir la nacre de ses dents d'idole, tandis qu'une étrange chanson montait de sa bouche, si étrange la chanson et si belle la voix que le métal en avait quelque chose de presque irréel et comme d'une grande et singulière âme morte.
Sarah partit en 1 880 pour sa première grande tournée en Amérique. Avec l'argent qu'elle en rapporta, elle put acheter la Porte-Saint-Martin et ouvrir son théâtre.
ISl LKS MAÎTRES DU TIIKATRE
Elle y joua ThéodontvVla Tosc.a, rie Sardou. Sardou lui découpait en prose le théâtre à tableaux qu'elle rêvait et lui dessinait les rôles, tout en attitudes et en beaux costumes, qu'elle cherchait pour réaliser ses imaginations. Il n'y manquait que les vers, il n'y manquait qu'une certaine grande poésie.
Cette poésie, elle la trouva bientôt dans VHamlet, de Shakespeare. Les Anglais, qui n'avaient pas goûté l'interprétation, admirable pourtant, que Mounet- SuUy en avait faite, s'enthousiasmèrent de la sienne, et y virent la réalisation totale de l'énigmatique prince de Danemark. Sarah, depuis le Zanetto du Passant, semblait vouée au travesti. Après VHamlet anglais, elle essaya de sa doublure française, le Lorenzaccio de Musset. C'était moins intéressant. Lorenzaccio manque d'une atmosphère assez dense. Et puis il n'y a autour de lui, ni Polonius, ni Ophélie, ni Laertes, tous personnages qui prolongent la personnalité d'Hamlet.
U Aiglon de Rostand fut encore une troisième tentative de même sorte, scéniquement très habile certes, et destinée par son sujet à être populaire, mais au fond de valeur bien moindre.
Quel fut, au point de vue de la haute production dramatique française, le rôle de Sarah? Elle provoqua, avec Sardou et ses imitateurs, une renaissance tardive du théâtre romantique en prose. De cela il ne restera sans doute que le souvenir. Elle jeta un suprême éclat sur Angelo et Lucrèce Borgia, de Hugo.
Une de ses gloires sera d'avoir inspiré à Rostand jeune ses deux plus belles œu\Tes : la Princesse lointaine et la Samaritaine. Elle a joué Mendès, Richepin et, je crois bien aussi, Haraucourt, c'est-à-dire l'arrièregarde romantique.
Plusieurs fois, je dois le dire, il fut question qu'elle
me montât quelque chose. Jamais je n'eus la patience d'attendre. Elle y eût été admirable certes. Mais mon théâtre ne lui présentait pas tout d'abord les imageries qui la tentaient. Il lui eût fallu y réfléchir et se relancer dans une voie dont elle s'était écartée, où elle revenait pourtant de loin en loin avec Racine.
Elle avait dessiné de ce dernier certains rôles avec xm relief extraordinaire. Sur ce point pas plus que sur d'autres elle n'était traditionnelle ; mais elle étudiait ses personnages avec une intelligence claire, précise, aiguë et y entrait avec une sûreté qu'on ne peut plus oublier. Elle révélait les rôles qu'elle reprenait. Son Hermione était extraordinairement vivante ; son Athalie saisissante. Elle y avait mis tout son sens, réaliste de l'ancienne histoire. Elle y était reine, phénicienne et femme. Avec quelle mélancolie, évoquant sa propre jeunesse perdue, elle esquissait, découragée, le geste
De réparer des temps l'irréparable outrage !
Ce fut, je crois bien, son dernier rôle et l'un de ses ])lus beaux. Hélas ! il lui arriva de le jouer presque devant des banquettes. Elle entrait peu à peu, encore vivante, victoire mutilée, dans le passé et dans l'histoire.
n y avait de la grandeur dans le vide annonciateur qui se faisait autour de cette vieille femme géniale, restée jeune et belle d'intelligence et de visage, et sur la tête dorée de laquelle le soir lentement tombait.
Elle est morte pieusement. Elle est partie pour toujours sous les fleurs, au milieu de l'émotion universelle, comme une grande et légendaire figure de France, pleurée par le monde entier.
Ce ne fut qu'une reine de théâtre, soit ; mais une reine de théâtre est-ce vraiment si peu de chose? Ne soyons pas dupes de nos fausses indignations ! Sarah Bernhardt a, pendant un demi-siècle, incamé,
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fait aimer, admirer, acclamer, comprendre l'art et la pensée de notre patrie, qu'elle a maintenus au premier ran<j.
On lui a reproché de n'avoir i)as été cornélienne. Je l'en loue, puisque c'était pour proclamer la supériorité de Racine, pour crier au monde et à la France que la vraie, complète, mystérieuse et aristocratique poésie des temps modernes est en Racine, ce qui est vrai. On comprend Corneille tout de suite, on n'a jamais fmi de comprendre Racine.
Sarah a maintenu au théâtre un foyer de poésie ; mais, venue dans l'extrême décadence du romantisme, elle, la grande romantique, elle n'a pas rencontré une école de poètes dignes de son génie. Elle a fait croire à des puissances de survie en ce romantisme, qui agonisait dans la friperie, parce qu'il avait commencé par être l'école du bric-à-brac. Un autre romantisme peut renaître, il semble qu'on en entrevoie l'aurore; mais ce romantisme, frère du classique, ira chercher la tragédie où elle se trouve, dans l'épopée et la légende {fabuleuse.