LE SCULPTEUR JOSEPH-CHARLES MARIN
VIEILLESSE D'ARTISTE A Monsieur Henry Jouin.
Mon cher ami,
Le nom de Marin a été prononcé par vous l'autre jour, et, quand vous avez su que cet artiste ne m'était point inconnu, vous m'avez demandé de vous faire part de mes souvenirs sur lui.
Avant que je quittasse Lyon, pour me rendre à, Paris. j'avais beaucoup entendu parler de Marin; des amis m'avaient donné son adresse.
Au début de septembre 1834, je me présentai rue de Seine, au cinquième étage, chez le vieil artiste. Ancien grand prix de Rome, ancien professeur de sculpture à Lyon, réduit en ses vieux jours à la plus profonde misère (il s'éteignait d'ailleurs deux semaines après ma visite), je le trouvai affaissé dans un large et vilain fauteuil, des lunettes sur les yeux, et façonnant de ses doigts tremblants de petites figurines, grandes comme la main, dont le placement lui valait quelques sous. Ces figurines me parurent assez banales. Rien ne rappelait, dans ces menus travaux, l'ancienne habileté du statuaire. Pour produire de belles œuvres, il faut être heureux. L'âge et le chagrin avaient tué l'artiste. Marin n'avait gardé de son talent d'autrefois qu'une sorte de rou-
BONNASSIEUX
tine servie par des mains affaiblies, presque impuissantes.
Je parlai de cette visite à M. Foyatier, chez qui je travaillais alors. Il était lui-même élève de Marin. Il me raconta qu'il avait fait obtenir au vieux statuaire, assez récemment, la commande d'une statuette de sainte. Ce travail avait été payé six cents francs. (( Il y a bien longtemps, ajouta M. Foyatier, que le pauvre vieux n'avait eu pareille somme en sa possession ! »
Comment ce sculpteur, après une brillante, jeunesse et d'importants travaux, en est-il venu là? Quel genre d'infortune a pu le réduire à cet état misérable?
Bonnassieux,
Statuaire, membre de l'Institut.
On ne parle plus guère du sculpteur Marin. Sa personne se dérobe aux recherches de l'historien ; ses œuvres sont dispersées ou détruites. Tandis que Nagler fixe la date de naissance de cet artiste à l'année 1749, d'autres biographes rajeunissent le sculpture de dix années; d'autres, plus généreux encore, le font naître en 1773. Cette dernière date paraîtrait la plus probable, étant donné que Marin remporta le prix de Rome en 1801. Mais le sculpteur prit part au Salon de 1791 avec deux bas-reliefs, trois groupes, trois statues et cinq bustes ! Si nous admettons qu'il soit né en 1773, cette fécondité, la déférence dont on fait preuve à son égard en le laissant entrer, toutes voiles dehors, au Salon, ne laissent pas de paraître surprenantes. On ne montre pas d'ordinaire tant de bienveillance à l'endroit d'un jeune homme de dix-huit ans, et lui-même est plus réservé, plus méfiant dans sa première rencontre avec le public. Accepterons-nous l'opinion de Nagler, qui set
d'ailleurs conforme à celle de Gabet? Mais, si notre artiste est né en 1749, il aurait remporté le prix de Rome à cinquante-deux ans ! Voilà qui contredit tous les usages, et ce concours tardif est dénué de vraisemblance. Il faut pourtant, s'y résoudre. Marin remporta le grand prix à cinquante-deux ans. L'année précédente, en 1800, François-Dominique-Aimé Milhomme avait obtenu la même récompense, étant âgé de quarante-deux ans. Edme Gaulle, en 1803, sera le lauréat du concours, bien qu'il ait atteint trente-trois ans. Ces faits s'expliquent. Ce n'est que postérieurement à 1803 que l'Institut estima prudent de fixer une limite d'âge à l'obtention du prix de Rome. Désormais renseignés sur la date initiale de la vie de Marin, il nous reste à parler de sa mort. L'artiste est décédé le 18 septembre 1834, et Bonnassieux, membre de l'Institut, vient de nous raconter le dénuement, l'impuissance, la solitude du sculpteur à son déclin. Si Ton se reporte au début du siècle, rien ne laissait prévoir cette fin douloureuse. L'Etat, le duc de Bracchiano, la famille Ganini, le maréchal de Gouvion Saint-Cyr, Chateaubriand avaient honoré Marin de leurs commandes. Il avait travaillé pour le château de Fontainebleau, le pont Louis XVI, l'église des Invalides, l'Arc de l'Étoile, Saint-Louis-des-Français à Rome. N'est-ce pas lui qui avait sculpté, dans cette dernière église, le monument de Mme de Beaumont, dont on connaît le portrait, peint, en 1788, par Mme Vigée-Lebrun, et dont les funérailles ont été racontées, en des pages si belles, dans les Mémoires d' outre-tombe? De retour en France peu après 1810, Marin s'était fixé à Lyon. Ghinard étant mort dans cette ville, le 9 mai 1813, la charge de professeur de sculpture fut offerte à Marin qui la remplit jusqu'en 1818, époque à laquelle il eut pour successeur Legendre-Héral, âgé seulement de vingt-trois ans. Étaitce un premier avertissement donné au sculpteur vieillissant? Marin a tenu la plume. On connaît de lui une pla-
BONNASSIEUX
quette. Elle a pour titre : Notice sur la statue de Henri IV exposée cour du Louvre, Salon de 1819. Cette statue était son œuvre. En 1831, Gabet nous apprend que Marin donnait « des leçons de son art ». Trois ans après, il mourait de faim dans une mansarde de la rue de Seine-Saint-Germain.
TABLE DES MATIERES
Dédicace. . 1
Au lecteur 5
Marcillat (Guillaume de). — Une fortune d'artiste au xvi6
siècle 11
Molière. — Trois signatures inédites 49
Errard (Charles). — Un modèle d'atelier amené de Rome
à Paris 67
Puget (Pierre). — La statue de Louis XIV 69
Coypel (Noël). — Questions de préséance à l'Académie
royale de peinture 71
Lecouvreur ( Adrienne ) . — Les carêmes d'une tragédienne 76
Natoire. — Esthétique de peintre au xvin* siècle. ... 80
Jeaurat de Bertry. — Urbanité académique 91
Falconet. — Le statuaire appelé par Catherine IL .• . . 94 Boucher (François). — Sur sa nomination à l'Académie de
Saint-Pétersbourg 96
Cochin (Charles-Nicolas). — L'Académie de Saint- Luc. 98 Ménageot. — Départ obligé d'un pensionnaire de l'Académie
de France 100
Bridan, Delagardette, etc. — Choix d'un costume officiel
par les pensionnaires de l'Académie de France 102
Gérard (François). — Bonaparte signant le Concordat. 105 Dufourny, Heurtier, Dejoux. — De l'emplacement le plus propre à l'érection de l'Arc de Triomphe de l'Étoile. . . . 107 Vincent (François-André). — Conseils du maître. . . . 124 Roland (Philippe-Laurent). — De maître à disciple. . 127 Gérard (François). — Départ de saint Louis pour la croisade. — Conversion de Clovis 131
Guérin (Pierre-Narcisse). — Rachat d'esclaves chrétiens par
les Religieux de la Merci 135
Girodet (Anne-Louis). — Apothéose de Louis XVI. . . 137 Gros ( Antoine- Jean ). — Saint Denis prêchant dans les Gaules 141
TABLE DES MATIÈRES
Prud'hon (Pierre). — Saint Louis portant la couronne d'épines. — Saint François de Sales prêchant devant Henri IV. 143 Meynier (Charles). — Le corps de saint Louis exposé après
sa mort 146
Vernet (Carie). — Débarquement de saint Louis à Da-
miette 149
Lemot (François-Frédéric). — François Gérard, administrateur de l'École des Beaux-Arts 152
Espercieux (Jean-Joseph). — Trois ouvrages du maître non
exposés 154
De Bay père (J.-B.-J.). — Les débuts d'un sculpteur. 157 Guérin (Pierre-Narcisse). — La journée d'un directeur de
l'Académie de France 164
Dannecker. — Un statuaire allemand élève de Pajou . 166
Girard (Pierre"). — Ecueils des autobiographies 168
Thomas (A.-J.-B.). — Le peintre Vincent à son lit de
mort 171
Mars (Mlle). — Célimène en suppliante 175
Hérold (Ferdinand). — Les états de service d'un musicien 179
Dagnan (Isidore). — La Loire vue par un artiste. . . . 183 David d'Angers ( Pierre- Jean ). — Des relations de l'artiste
et de l'homme de lettres 186
Bosio. — Gratitude d'artiste 199
Champein (Stanislas). — Candidature tardive 203
Bra (Théophile). — Le concours ouvert pour l'exécution du
fronton de la Madeleine 206
Vernet (Horace). — Les journées de Juillet 1830 et l'Académie de France 212
Reicha. — Candidature prématurée 214
David d'Angers. — L'Ecole de sculpture jugée par un statuaire 216
Blouet (Abel). — Les travaux de l'Arc de Triomphe de
l'Étoile, de 1806 à 1832 218
Gavarni. — Procès. — Arbitrage d'artistes 222
Chardigny (Pierre-Joseph). — Projet de couronnement pour
l'Arc de Triomphe de l'Etoile 232
Delacroix (Eugène). — Les peintures du salon du roi au Palais- Bourbon 240
TABLE DES MATIÈRES
Flatters (Jean- Jacques ). — Le groupe de Ganymède. 244 Cortot (Jean-Pierre). — La statue de l'Immortalité destinée
au Panthéon 246
Vinchon (A.-J.-B.)- — Boissy d'Anglas présidant la Convention 248
David d'Angers. — Lamennais et Béranger vus par un
artiste 250
Pradier (James). — Des conditions de la sculpture au
xixe siècle 253
Hittorff, Steuben, A. de Pujol, etc. — Demande de la croix
d'honneur pour Paillot de Montabert 292
David d'Angers. — Les statues de Voltaire et de Jean-Jacques
Rousseau . .. 300
Desbœufs (Antoine). — Souvenir de la fête de la Madone
di Pie di Grota 302
Dauzats (Adrien). — Les Pyramides et le Sphinx de
Gizeh 304
Couder (Auguste). — Le Serment du Jeu de paume . . 308 Jacquesme, Loubon, Dumas, etc. — Demande de la croix
d'honneur pour leur maître Clérian 310
Muller (Charles ). — La biographie du sculpteur Roland. 315
David d'Angers. — La poésie des tombes 317
Delestre (J.-B.). — François Rude 336
Etex (Antoine). — David d'Angers 344
Turpin de Crissé. — Genèse d'un cabinet d'amateur. . 349 Couder (Auguste). — Michel Serre et la peste de Marseille 372
Carpe aux (Jean-Baptiste). — Appel d'un mourant. . . 377 Perraud ( Jean- Joseph). — Au soir de la vie. ..... 379
Eude (L.-A. ). — Alexandre Schœnewerk. -— § I. L'homme
et l'œuvre 384
Thomas (J.-G.). — g II. Le monument de Schœnewerk au
cimetière Montparnasse 396
Bonnassieux (J.). — § III. Le mariage de Schœnewerk. 402
Chapu (Henri). — Claude-Ferdinand Gaillard 405
Bonnassieux. — Vieillesse d'artiste. Le sculpteur J.-C. Marin 408