‹ Les maîtres peints par eux-mêmesChapitre 115 sur 116 · FERDINAND GAILLARD · texte numérisé non relu

FERDINAND GAILLARD

Claude-Ferdinand Gaillard, peintre et graveur, président de la Société des Graveurs au burin de France, est décédé le 19 janvier 1887, à l'hôpital Saint-Jacques, impasse des Volontaires, rue de Vaugirard, où il était entré, quatre jours auparavant, pour y recevoir les soins des docteurs Jousset et Tessié.

La vie et l'œuvre de Gaillard méritent d'être racontés. Déjà des écrivains distingués se sont appliqués à lui rendre hommage. Au nombre des orateurs qui ont pris la parole sur la tombe de Gaillard, le vendredi 21 janvier, Henri Chapu, le statuaire trop vite enlevé lui-même à son art et à l'école française, a parlé du graveur avec une simplicité touchante. Le discours de Chapu nous ayant été obligeamment confié par son auteur, donnons-lui place

Mon cher ami,

C'est avec une profonde émotion que je viens te dire le dernier adieu.

Je viens au nom de ceux qui t'aimaient, tes parents, tes amis, tes camarades de l'atelier Cogniet et de l'Académie de Rome, que le coup si brusque qui les atteint a tous consternés.

Je ne ferai pas l'éloge de tes travaux, ils sont connus de toute l'Europe. Les qualités qui distinguaient ton talent méritent une appréciation raisonnée, et, dans le trouble de l'heure présente, je ne veux songer qu'à l'ami perdu.

Tu avais en toi les qualités natives qui font les vrais artistes : le culte élevé de l'art, la volonté sans défaillance, et cette simplicité du croyant qui fait l'âme clairvoyante.

Je t'ai suivi depuis le jour où, quittant les bons Frères Ignorantins du Gros-Caillou, tu passas par l'École de dessin, l'atelier Cogniet pour te rendre à Rome, où t'appelait ton titre de pensionnaire de l'Académie de France.

Là, chacune de tes années était marquée par un voyage d'étude. Tantôt, tu revenais de Naples, épris de l'antiquité ; tantôt, de Venise, plein d'enthousiasme pour les Vénitiens ; de Florence, pour les primitifs Toscans. Ceux-là t'ont charmé longtemps; ils t'ont rappelé souvent.

Tu as su puiser dans ces contacts multiples, dans cette succession d'études cette puissance d'assimilation qui a fait le charme de ton talent, et que l'on se plaisait à louer comme l'une de tes qualités originales.

Tu n'étais pas un homme de transaction. En face d'un maître, en présence de la nature, tu te plaisais à fouiller, à pénétrer la forme ou le procédé, et c'est dans cette recherche patiente, dans cette étude passionnée que tu as conquis la haute expérience qui seule permet à l'homme de laisser après lui des œuvres solides ; qui, seule, dans les arts, constitue la personnalité.

De quelle nouvelle et juvénile ardeur tu fus pris devant ces deux chefs-d'œuvre que la France attendait de ta main savante, la Joconde et la Cène de Léonard !

HENRI GHAPU

A t'entendre, ce que tu avais produit jusqu'à ce jour ne valait plus la peine d'être compté ! Tu allais te surpasser toi-même! Tu demandais à vivre, afin de donner ta mesure!...

Pauvre ami ! Nous pouvons juger ton chef-d'œuvre entrevu par ceux qui nous restent de toi !

Tu n'as eu qu'une seule ambition, celle de mieux faire, et c'est à cette soif des grandes âmes que tu t'es sacrifié !

Dédaignant le bien-être pour toi-même, tu n'as cessé de faire un noble usage de ce que tu avais acquis par tes ouvrages !

Simple et bon, ainsi t'ai-je connu aux jours lointains de nos débuts, ainsi es-tu resté jusqu'à ta dernière heure !

Ce n'est donc pas sans raison que, par une attention touchante, on t'a revêtu, pour ton dernier sommeil, de la robe de bure des Franciscains. Il est bien vrai que tu es demeuré durant toute ta vie un vrai disciple de saint François ! Ton âme est allée rejoindre le bienheureux modèle qu'elle s'était choisi.

Adieu ! mon cher Gaillard, à Dieu !

Puisse le témoignage unanime de nos regrets apporter un peu de consolation à ta vieille mère accablée, à ta famille privée de son soutien !

L'auteur de l'Homme à l'œillet, de la Vierge de Botticelli, des Disciples d'Emmaûs, du Saint Georges, de la Tête de cire et des incomparables portraits de Dom Guéranger, du Cardinal Pie, de Léon XIII appartenait au Tiers-Ordre de Saint-François. Son nom de Tertiaire atteste sa profonde humilité. Il avait voulu s'appeler « Frère Marie- François de la Crèche ».

BONNASSIEUX

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