DES RELATIONS DE L'ARTISTE ET DE L'HOMME DE LETTRES
De 1823 à 1830, des premières Odes à Hernani, Victor Hugo a été un prestigieux chef de groupe. Ecrivains, poètes, artistes, pour peu qu'ils eussent de l'audace et quelque tempérament, se rallièrent autour de lui. De ce nombre, furent Nodier, de Vigny, Sainte-Beuve, les Deschamps, Alexandre Dumas, Gustave Planche, Musset, les Johannot, les Devéria, Eugène Delacroix, Paul Foucher, Victor Pavie, Taylor, d'Ortigue, Alphonse Rabbe, Louis Boulanger, Lamartine, David d'Angers...
Nous renonçons à les nommer tous.
Aussi bien, il en est plus d'un qui, pour des raisons diverses, déserta le salon du poète de Cromwell. Gustave Planche, Sainte-Beuve, Musset, et d'autres encore, ne se retrouveront pas dans l'hôtel historique de la place Royale, où Victor Hugo viendra demeurer après 1830. Là. dans les vastes appartements habités jadis par le maréchal de Lavardin, ancien compagnon d'enfance de Henri IV, et, plus tard, par Marion Delorme, l'entourage de l'auteur à'Hernani différa de ce qu'il avait été rue Notre-Dame-des-Champs. Mais Lamartine et David d'Angers sont restés fidèles à Victor Hugo.
DAVID D'ANGERS
Lamartine, dont les Méditations avaient fondé la renommée en 1820, était pour Victor Hugo non pas un disciple, mais un devancier, un émule, presque un maître. Tous deux marchaient de pair. Ils avaient distancé les lyriques des premières années du siècle. Ils étaient, l'un comme l'autre, autant rénovateurs que novateurs. Victor Hugo, dans le Conservateur littéraire, avait applaudi, dès la première heure, aux Méditations de Lamartine : « Voici donc enfin, avaitil dit, des poèmes d'un poète ; des poésies qui sont de la poésie. » Au moment où il traçait ces lignes, Hugo avait dix-huit ans et Lamartine trente ans. Ce qui n'empêche pas Hugo de le prendre sur un ton protecteur avec l'auteur du Lac : « Courage, jeune homme, lui dit-il. Vous êtes de ceux que Platon voulait combler d'honneurs et bannir de sa république. » Peu de temps après, le duc de Rohan conduisait chez Victor Hugo <( un jeune homme grand, à la tournure cavalière. C'était M. de Lamartine. »
Celui-ci, attaché à l'ambassade de Florence, passait peu de temps en France. Toutefois, c'est de Saint-Point qu'il écrit à Hugo : « Depuis quelques jours, je fais des vers, cela me console. Je vous en enverrai incessamment quelques centaines... L'ode vous sera dédiée, ainsi dédiez-moi la vôtre quand elle sera faite. Que nos noms confondus apprennent à l'avenir — si nous allons si loin — qu'il y a des poètes qui se sont aimés. »
Hugo devança le solitaire de Saint -Point. Son ode à M. Alphonse de L... est la première du troisième
livre des Odes et Ballades. L'auteur s'efface volontiers devant son émule. Tu le sais, lui dit-il,
Tu le sais, pour mon cœur, ami de toute gloire, Les triomphes d'autrui ne sont pas un affront. Poète, j'eus toujours un chant pour les poètes; Et jamais le laurier qui pare d'autres têtes Ne jeta d'ombre sur mon front !
La réponse de Lamartine est un appel à la rêverie, au far niente dans quelque solitude champêtre, loin du bruit, loin des villes, où la poésie serait le seul aliment de l'esprit :
Fuis ces chants de bataille Où l'insecte pensant S'agite et se travaille Autour d'un brin de paille Qu'écrase le passant.
Sages préceptes, excellemment exprimés, mais que ni l'un ni l'autre des deux poètes n'était capable de mettre en pratique. Un égal besoin de combativité les appelait à l'action.
Dans le commentaire de ses stances, rédigé quelque vingt ans plus tard, Lamartine écrira :
« Je ne sais quel jour de quelle année, vers 1824, je vis arriver Victor Hugo à Saint-Point, accompagné de sa femme, alors dans la première fleur de sa beauté, d'un petit enfant et de Charles Nodier, qui commençait déjà à vieillir. Ils allaient en Suisse ou en Italie. Ils s'arrêtèrent quelques jours dans ma retraite. Victor Hugo, Nodier et moi, nous passâmes le temps à errer dans les montagnes. Mes deux hôtes
DAVID D'ANGERS
laissèrent à Saint-Point un parfum de poésie et d'amitié. Depuis lors, Nodier, plante alpestre du haut Jura, qui n'a jamais pu se bien acclimater à Paris, est mort. Victor Hugo a vécu, grandi et grandit encore. Nous sommes restés amis : nous le serons, je crois, toujours. Il n'y a point de petitesse dans sa nature. Les rivalités sont des petitesses : Hugo ne les connaît pas. C'est un grand signe pour lui. »
L'origine des relations de David d'Angers avec Victor Hugo fut très différente. Victor Pavie, un jeune homme de dix-neuf ans, à l'intelligence supérieure, à l'àme enthousiaste, habitait Angers. Il avait publié quelques poésies dans un recueil local. Les Odes et Ballades l'exaltèrent. Son père, Louis Pavie, écrivain lui-même de réelle portée, adressa les essais de Victor au poète des Deux Iles. Il reçut en retour, le 5 janvier 1827, cette lettre de Victor Hugo :
« Dites bien, Monsieur, à votre jeune aiglon, à votre Victor, qu'il est un autre Victor ici qui lui envierait bien, si l'envie se mêlait à l'affection, le beau chant sur la Mort du peintre David, le Juif, la Mer et le Lac, composition ingénieuse et inspirée, et surtout sa ravissante élégie de V Enfant. Dites-lui, à lui, qu'il ne cache pas sa tête sous son aile ; son aile est faite pour planer dans le ciel, et sa tête pour contempler le soleil.
« Si ses dix-huit ans accordaient quelque droit de conseil à mes vingt-cinq ans (car j'y touche), je n'aurais à lui adresser que des recommandations purement matérielles. Je lui dirais d'être encore plus
sévère sur la richesse de la rime, cette seule grâce de notre vers, et surtout de s'efforcer presque toujours de renfermer sa pensée dans le moule de la strophe régulière. Il peut changer de rythme aussi souvent qu'il le voudra, dans la même ode, mais qu'il y ait toujours une régularité intime dans la disposition de son mètre. C'est, selon moi, le moyen de donner plus de force à la pensée, une plus large harmonie au style et plus de valeur à l'ensemble de la composition. Du reste, je ne lui donne ceci ni comme des lois, ni comme des règles, mais comme des résultats d'étude, bonne ou mauvaise, sur le génie de notre poésie lyrique. Chez lui, la pensée n'a rien à faire qu'à se développer librement : je donne quelques conseils à l'artiste, mais je les soumets au poète. »
Quelques mois plus tard, Victor Pavie étudiait le droit à Paris. Son père était lié avec le statuaire David. Celui-ci, déjà âgé de quarante ans, fut chargé d'exercer une sorte de patronage sur le fils de son ami. Or, ce fut l'étudiant qui introduisit l'artiste chez Victor Hugo.
Cet enchaînement de faits ne fut que l'occasion de la rencontre. Elle était inévitable. D'invincibles affinités attiraient l'un vers l'autre le statuaire et le poète. Leurs natures aimantées devaient se joindre tôt ou tard. A peine eurent-ils échangé quelques impressions, qu'un lien s'établit entre eux. David se sentit dans son milieu parmi les hôtes de Victor Hugo.
Un soir d'automne, Lamartine vint lire chez Victor
DAVID D ANGERS
Hugo plusieurs pages de ses Harmonies, dont il projetait la publication. David et Victor Pavie étaient présents. L'artiste a consigné le souvenir de cette lecture dans ses notes.
<( Hier, écrit-il, Lamartine a lu des vers chez Hugo. Il faisait presque nuit ; cependant le ciel gardait encore une suffisante clarté. Lamartine s'était adossé à la fenêtre. Sa tête se détachait en silhouette sur le ciel, qui lui servait de fond. Il semblait une statue de bronze, et parfois on eût dit qu'il allait prendre place parmi les astres. »
David n'avait pas attendu au lendemain pour fixer le profil distingué de Lamartine.
Sans rien perdre de la lecture qui le captivait, il chercha furtivement son crayon et une feuille de papier. 0 méprise énervante ! Il n'avait pas sur lui son carnet. Ses doigts ne saisirent dans sa poche qu'une enveloppe de lettre. Il en détacha tant bien que mal les bords repliés, et, se servant de l'intérieur du papier comme il eût fait d'un carré de bristol, il esquissa la tête inspirée du lecteur. Le précieux croquis est entre nos mains. La légende Lamartine dessiné un soir chez Hugo est tracée par David audessous du profil.
Dès cet instant, l'artiste avait résolu de modeler le buste de Lamartine.
Victor Pavie nous a transmis les réflexions du statuaire au retour de cette soirée mémorable passée chez Hugo : « David traduisait en prose, écrit Pavie, dans sa prose expressive et ardente, cette comparaison de la gloire avec la lune qu'un enfant veut étreindre à son lever sur le coteau... — Et le timbre
de sa voix, ajoutait l'artiste en se complaisant aux émotions de cette lecture ! et son œil rêveur ! et ce front sur lequel les reflets de la lampe (il avait fallu renoncer à la lumière du dehors) semblaient se changer en ceux de l'astre qu'il évoquait! Oh ! que buste je lui destine ! Il Ta bien gagné, il l'aura. »
Cet enthousiasme était-il motivé? Lamartine avaitil produit sur les hôtes du salon de Victor Hugo une impression aussi vive que celle qu'il laissait dans l'âme des deux angevins ? Nous avons le droit de le penser. D'après les confidences de Victor Pavie, il nous a été aisé de découvrir la comparaison poétique qui avait frappé David. Elle se trouve dans la quatorzième Harmonie du livre II, intitulée : Souvenirs d'enfance. La page est superbe ! Que l'on en juge :
L'auteur s'entretient avec un ami et rappelle les illusions, cortège inséparable de la vingtième année:
A cet âge enivré, la gloire est à nos yeux
Ce qu'à l'œil des enfants qui regardent les deux
Est l'astre de la nuit, dont l'orbe, près d'éclore,
Au sommet qu'il franchit semble toucher encore.
L'un d'eux, quittant ses jeux pour la douce splendeur,
Croit que, pour s'emparer du disque tentateur,
Et pour se revêtir de la lueur divine,
Il n'a qu'à faire un pas sur la sombre colline :
Il s'avance, l'œil fixe et les bras entr'ouverts ;
Et le globe de feu suspendu dans les airs,
Gomme pour prolonger sa crédule espérance,
A hauteur de la main un moment se balance.
Il monte ; mais déjà, dans l'azur étoilé,
Quand il touche au sommet, l'astre s'est envolé,
DAVID D'ANGERS
Et fuyant dans le ciel, de nuage en nuage, Est aussi loin, déjà, des monts que de la plage. Confus de son erreur, il revient sur ses pas ; Et les fils du hameau qui sont restés en bas, Occupés à choisir des fleurs au sein des plaines, Ou des cailloux polis dans le lit des fontaines, Sans songer à cet astre, objet de ses regrets, Au fond de la vallée en étaient aussi près.
Que l'on se reporte par la pensée à 1828 ; que Ton reconstitue la scène, le milieu dans lequel ces vers furent lus par leur auteur, dont la voix, tour à tour suave ou vibrante, allait à l'âme, et l'on comprendra l'impression qu'ils laissèrent chez David.
L'artiste se tint parole. Lamartine eut son buste dès 1829. Le front haut, le nez aristocratique aux ailes amincies, les lèvres fines donnent au visage son caractère d'exquise distinction. Les cheveux, relevés en mèches bien fournies, rayonnent comme des flammes autour des tempes. La tête légèrement posée en arrière, avec une inclinaison peu sensible de gauche à droite, Lamartine est dans l'attitude de l'homme resté sous le charme d'une musique évanouie. Un dernier vers vient d'expirer sur ses lèvres, et l'oreille frémissante demande]aux ondes sonores si la cadence du rythme n'a point souffert du poids de la pensée.
Lamartine, dans son buste, est encore le lecteur du salon de Victor Hugo.
Mais David revient de Londres, où il est allé solliciter, sans succès, l'honneur de modeler le buste de Walter Scott. Il partira tantôt pour Weimar, à la
poursuite du buste de Gœthe. Victor Pavie raccompagnera et sera, vers 1870, le chroniqueur de ces glorieux exodes. Eugène Delacroix, Delphine Gay, Mme Tastu; Mme Pasta, Mérimée, de Vigny, Boulanger et Victor Hugo ont déjà posé devant le sculpteur. Leur médaillon, vivant, expressif, idéalisé, est entre leurs mains. Celui de Hugo, dont le diamètre réduit contraste avec le renom bruyant du modèle, a toutes les séductions de la jeunesse et de l'intelligence.
Les années s'écoulent. David d'Angers et Victor Hugo sont liés d'une étroite amitié. L'artiste offre au poète un exemplaire en bronze de toutes ses médailles, au furet à mesure qu'elles sortent des mains du 'fondeur. C'est ainsi qu'un jour Victor Hugo en possédera plus de sept cents !
L'heure est venue pour David de sculpter le buste du poète. L'amitié, l'estime ne l'aveuglent pas. Il écrit à Louis Pavie : « J'ai enfin commencé le buste de notre Hugo ; je vais faire tout ce qui dépendra de moi pour tâcher de laisser une œuvre digne de l'admiration que j'ai pour son génie. Il est temps d'entreprendre ce travail, car il y a déjà lutte entre les diverses parties de son visage. Le bas devient presque aussi large que le front. »
Nous avons peine à prendre cette appréciation à la lettre. Le buste, avec indication de vêtement, est de toute puissance. Le front olympien du poète revêt, sous la main du statuaire, l'ampleur et la sérénité pensive qui conviennent au génie. Et avec quelle simplicité le statuaire n'a-t-il pas modelé cette effigie !
DAVID DANGERS
David s'inspire du profil de Victor Hugo, sculpté par lui sur le monument du général Foy, et il exécute un second médaillon du poète, de proportions plus grandes que la médaille de 1828.
Ce quadruple hommage ne lui suffit pas. Au busteportrait, il fera succéder le buste-apothéose. Victor Hugo, dépouillé de tout vêtement qui rappelle une date, sortira, les tempes laurées.de l'atelier du sculpteur !
Ici, ce n'est plus l'ami, ce n'est plus le contemporain que David place sous nos yeux, c'est le poète, victorieux des siècles, planant plus haut que sa nation, plus haut que les hommes qui l'ont fait grand, et auxquels survivra son œuvre. Ce marbre éloquent et apaisé est comme une évocation du génie, une synthèse de la pensée.
Voici en quels termes s'exprima l'artiste lorsqu'il fit porter son travail à Mme Victor Hugo :
« Recevez, je vous prie, avec bienveillance, le buste de votre illustre mari. Donnez un asile à cet ouvrage que je quitte à regret, car je sens combien il est loin de réaliser ce que mon admiration pour un noble et puissant génie m'a toujours inspiré ; je serais cependant heureux que vous voulussiez bien voir dans cette production les efforts de l'ami ; si la réussite n'a pas répondu à la haute idée qu'il a du modèle, vous le jugerez avec indulgence en faveur du motif qui l'a inspiré.
« La couronne de lauriers que j'ai fixée, pour les siècles et à l'insu d'Hugo, n'est point une flatterie. Un républicain s'incline devant le génie, mais il ne
le flatte jamais. En mettant sur ce buste le signe décerné aux grands hommes, je crois être l'interprète des nombreux admirateurs du poète immortel. L'avenir confirmera la pensée du statuaire. »
Ces lignes furent tracées en 1842. Elles ont un caractère prophétique. Le glorieux centenaire de Victor Hugo a justifié la prédiction de David.
Lorsque le poète eut pris le chemin de l'exil, ce buste lauré donna lieu à une curieuse lettre dont nous possédons l'original, écrit sur papier pelure. En voici le texte :
« Marine-Terrasse, 26 avril 1854.
Cher grand David,
(( J'ai reçu votre bonne et noble lettre avec la page si intéressante qu'elle contenait; je suis heureux que le livre ait été à votre cœur. Cher ami, enviez-moi, enviez-moi tous, ma proscription est. bonne, et j'en remercie la destinée. En ces tempsci, je ne sais pas si proscription est souffrance, mais je sais que proscription est honneur. 0 mon sculpteur, un jour vous m'avez mis une couronne sur la tête et je vous ai dit : pourquoi? Vous deviniez la proscription. A ce propos, ce chef-d'œuvre, je vous le remets et vous le confie. Je n'ai plus de chez moi, le buste est chassé comme l'homme. Ouvrez-lui votre porte. J'espère qu'un de ces jours, bientôt peutêtre, j'irai le chercher chez vous. En attendant, gardezle-moi. Gardez-moi aussi votre vaillante et généreuse amitié.
« Je vous serre la main, poète du marbre.
« Victor Hugo. »
DAVID D ANGERS
Le marbre, <( chassé comme l'homme », rentra chez le poète à son retour en France. On nous dit qu'il a pris place à l'Institut. Regrettons-le. L'Institut n'a pas de salles qui soient ouvertes au grand public. Les marbres, rappelant des immortels, y sont entassés comme dans une catacombe. C'est au Louvre, sans cesse visité, qu'est la place marquée du buste-portrait et du buste-apothéose de Victor Hugo, parce que ces œuvres sont l'interprétation supérieure de la tête caractéristique d'un homme de génie, observée sous des aspects différents, et parce que ces marbres sont sortis des mains d'un maître puissant, le plus habile, en son temps, à vêtir d'un manteau d'âme ses vivantes effigies.
Victor Hugo demeura-t-il insensible aux preuves magnifiques de l'amitié que lui gardait David ? Non certes ! Ouvrez les Feuilles d'automne. L'ode A M. David, statuaire renferme des strophes de haut lyrisme. Tout le monde a lu cette apostrophe fameuse :
Fais de nos cités des Gorinthes !
Oh! ta pensée a des étreintes Dont l'airain garde les empreintes, Dont le granit s'enorgueillit !
Honneur au sol que ton pied foule !
Un métal dans tes veines coule ; Ta tête ardente est un grand moule D'où l'idée en bronze jaillit !
Ces vers sont de juillet 1828. Douze ans plus tard, en avril 1840, Hugo dédiait, dans les Rayons et les Ombres, au statuaire David, les plus belles pages peut-être qu'un poète ait tracées sur l'esthétique du
sculpteur. Et, après un exposé lumineux de l'art, Hugo conclut :
Voilà ce que tu sais, ô noble statuaire ! Toi qui dans l'art profond, comme en un sanctuaire, Entras bien jeune encor pour n'en sortir jamais ; Esprit qui, te posant sur les plus purs sommets, Pour créer ta grande œuvre, où sont tant d'harmonies, Pris de la flamme au front de tous les fiers génies !
Hugo garda fidèlement la mémoire de l'artiste, et lorsqu'en 1880, M. Louis-Noël eut sculpté la statue de David pour la ville d'Angers, le poète écrivait à M. Robert David fils : « Votre lettre m'émeut. Il faut une impossibilité absolue pour me priver d'être mêlé à tous ceux qui vont saluer ce puissant esprit, ce vaillant cœur, cette gloire ! David honorera ce siècle. »
Ces souvenirs portent un enseignement. Il est bon que l'artiste, qui n'a pas le loisir de se pénétrer des lettres, vive dans l'intimité du poète et de l'écrivain. Les impressions reçues et fécondées qui lui viennent de ce contact peuvent faire de lui un maître, alors que, solitaire, il risquerait de n'être rien de plus qu'un habile praticien.