DU FRONTON DE LA MADELEINE
A Monsieur Grille, chef de division au Ministère de l'Intérieur.
Monsieur, 22 mai 1829"
Lorsque, d'accord avec plusieurs de mes confrères, je fus au Ministère vous demander une expédition du programme ou de l'arrêté de son Excellence le Ministre de l'Intérieur, relatif au concours pour le Fronton de la Madeleine, vous parûtes étonné de ma demande et vous me répondîtes qu'il n'y en avait point. Étonné moi-même de la singularité de vos paroles, car je ne comprends pas un concours sans programme, lorsqu^il s'agit d'un travail qui sert d'introduction à un monument important par sa destination, monument qui est le programme pour tous artistes appelés à le confectionner, j'insistai, en vous rappelant l'arrêté de son Excellence, qui renferme un programme; je vous fis observer que, sans la promulgation de cet arrêté, le public ne serait point en état de juger si telle ou telle composition était, ou non, en rapport avec ce que commande l'Eglise Royale de la Madeleine. Vous reprîtes en disant que le concours ne regardait pas le public, qu'il y avait une commission pour en décider ; ma réponse était naturelle : pourquoi l'exposition publi-
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que ? N'ayant alors rien à objecter, vous m'envoyâtes auprès de M. le vicomte Siméon, en m'assurant qu'il répondrait à ma lettre. Fatigué de ces débats, je vous quittai en vous déclarant que je ferais afficher le Moniteur le soir même, ce que j'ai fait exécuter.
Voilà, Monsieur, mot pour mot, la conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous. Arrivé aux Petits-Augustins, j'en fis part hautement à mes confrères, et au chef du bureau des Écoles Royales des Beaux-Arts. M. Rabbe, écrivain distingué, l'entendit et crut devoir en faire usage dans l'intérêt du public et des artistes.
Aujourd'hui, Monsieur, vous écrivez à ces hommes de lettres, dont vous connaissez bien la loyauté ; vous vous plaignez de plusieurs artistes, sans les désigner nominativement ; vous soupçonnez qu'il se trouve parmi eux des personnes qui n'ont point rapporté les choses sous leur aspect véritable. Et, cependant, vous êtes, dites-vous, le promoteur d'arrêtés pris à leur profit, à leur avantage ; vous les avez secondés vivement lors de leurs premiers pas dans la carrière, et c'est à eux que vous attribuez, en partie, les désagréments que vous éprouvez. Ici, Monsieur, je suis obligé de soupçonner, à mon tour, que vous avez voulu m'atteindre, et vous m'avouerez qu'il m'est bien permis de le penser, puisque le colloque rapporté ci-dessus, n'ayant eu pour auteurs et pour témoins que vous et moi, la publicité est cause d'une partie des désagréments que vous éprouvez.
Je voudrais bien savoir, Monsieur, quelle faveur je dois à votre protection, quels bienfaits j'ai reçus de vous ? Cinq de mes statues ont été exécutées, soit en
bronze, soit en marbre ; trois furent commandées par les Ministères de la Maison du Roi et de l'Intérieur : une seule appartient à ce dernier, c'est mon début; les ouvrages, je les conçus sans ordre ; envoyés aux expositions publiques avec l'incertitude du succès, je dois l'avantage qu'ils ont obtenu à l'opinion favorable manifestée par le public, et les témoignages écrits des hommes les plus marquants de l'Institut et de l'École Royale des Beaux-Arts. Vous ne l'ignorez pas, Monsieur, vous savez aussi que, malgré les honorables suffrages écrits, la statue d' Aristodème a été plus mal rétribuée que beaucoup d'autres ouvrages moins importants.
Veuillez donc, Monsieur, me faire connaître positivement les obligations que je vous dois, les services que vous m'avez rendus.
Si vous prétendez me désigner, d'une façon déshonorante, auprès d'un homme que j'estime, j'ai droit à une prompte justification de votre part, ne pouvant supporter la double accusation d'avoir manqué à la gratitude et à la vérité. Si, au contraire, je ne suis pas au nombre des accusés, faites-le-moi connaître, Monsieur, mais soyez persuadé que je n'avance jamais un fait que je ne puisse prouver à l'instant, et que je suis toujours prêt à me justifier vis-à-vis de quiconque croit avoir à se plaindre de moi.
Agréez, Monsieur, mes salutations empressées.
Votre très humble serviteur, Téophile Bra.
Rue de Beaune.
P. -S. — M. Rabbe ne pouvait, sans manquer à la
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noblesse de son caractère, me céler des inculpations qui, en apparence, pouvaient peser sur moi ; en me communiquant votre lettre, il a cru remplir le devoir prescrit par l'honneur. J'aurais agi comme lui en pareille occasion. Je vais lui envoyer ma lettre ouverte avant de vous la faire parvenir.
Le concours ouvert, en 1829, pour l'exécution du Fronton de la Madeleine, fut le signal de polémiques violentes. Beaucoup d'artistes répugnent aux concours. Il ne leur plaît pas de se mesurer avec des émules, qu'une chance heureuse peut favoriser en dépit du talent, de l'âge, du renom de concurrents écartés. Ces artistes, dont l'opinion ne manque pas de justesse, trouvent des partisans, et il n'est pas rare que la question des concours devienne une occasion de conflits, d'escarmouches, voire même de sérieuses batailles. C'est ce qui advint en 1829. Le 25 avril de cette même année, vingt-sept statuaires s'étaient fait inscrire pour prendre part au concours du Fronton. François Grille, dans un rapport au ministre, s'exprime ainsi :
<( Les esquisses doivent être exposées à l'église même, à partir du 1er mai.
« On dit déjà beaucoup de bien de plusieurs d'entre elles.
« On espère beaucoup de l'émulation qui a été excitée par le concours.
« On a loué l'ensemble et consigné certains détails de la mesure.
« On consigne largement, on loue sobrement : c'est l'usage.
(( Entre les censures, il y en avait une assez amère, et qui n'était pas signée. Elle reposait sur des données peu exactes.
<( On en connaît aujourd'hui l'auteur.
« Un petit livre a paru sur la mendicité. L'écrivain est nommé en toutes lettres ; sur le frontispice et au dos de la couverture on lit : « Se trouve, du même auteur, chez les mêmes libraires, les ouvrages suivants : Réflexions sur le Fronton de la Madeleine, etc.
« L'incognito est donc trahi, cherchez le nom à présent.
(( Les deux productions en valent la peine. Elles ne manquent ni de verve ni d'esprit. Il ne faut plus qu'une chose, c'est que l'expérience vienne mûrir cette jeune Raison. »
Nous ne pouvons dire à quelle « jeune Raison » Grille fait ici une allusion mordante. Nous n'avons pas découvert la brochure sur la Mendicité qui nous eût livré le mot de l'énigme. Un moment, nous avons cru que le sculpteur Théophile Bra n'était pas étranger aux manifestations dirigées contre le ministère de l'Intérieur. La lettre qui précède nous autorisait à le penser. Adressée à François Grille, en mai 1829, elle a tout le caractère d'un réquisitoire implacable. La forme de cette épitre n'a rien d'exquis. Un fait se dégage toutefois de la lettre de Bra : Grille s'était jeté dans la mêlée pour défendre le concours du Fronton. Était-ce de toute prudence ? Combien mieux eut valu pour lui le silence traditionnel des fonctionnaires avisés ! Mais Grille était intempérant, impétueux, tout en dehors, trop spirituel pour être circonspect. Il apprit, hélas ! à ses dépens, quelques mois après avoir reçu la philippique de Bra, que des aptitudes batailleuses ne sont pas de mise dans les administrations de l'État. La Bourdonnaye, qui ne fit que passer à l'Intérieur ( 8 août-18 novembre 1829), le destitua.
Chacun sait que le Fronton de la Madeleine, sujet de
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tant de disputes, est de Lemaire. Mais, consciemment ou non, un biographe de ce sculpteur a décontenancé la critique, à l'aide de quelques lignes étranges, plusieurs fois reproduites. « En 1836, écrit Louvet, le Fronton de l'église de la Madeleine ayant été mis au concours, M. Lemaire présenta un dessin qui fut préféré. » Si Louvet avait dit vrai, Lemaire serait tout à fait étranger aux discussions ardentes de 1829 et de 1830. Mais Louvet se trompe» Nous ne relevons pas ce qu'il y a d'insolite dans le prix d'un concours de sculpture décerné sur la présentation d'un simple dessin. Les choses ne se passent point ainsi. Louvet, en défaut sur ce détail, l'est aussi sur la date du concours. Ouvrons le livret du Salon de 1831, à la page 275, cinquième supplément, nous y lisons sous le n° 3168 :
« Modèle du Fronton qui doit être exécuté pour la façade principale de la Madeleine. La dimension de cet ouvrage n'en ayant pas permis le transport, il sera exposé dans l'atelier de l'Artiste, à la Madeleine, du 10 au 15 août, de onze heures à quatre heures. »
Ce texte est sans réplique. Le livret fut publié au mois de mai 1831. A cette date, Lemaire avait déjà sculpté, dans de grandes proportions, le modèle de son Fronton. C'est donc bien autour de son nom que s'est fait tout le bruit dont il est parlé plus haut.