‹ Les maîtres peints par eux-mêmesChapitre 78 sur 116 · AU PALAIS-BOURBON · texte numérisé non relu

AU PALAIS-BOURBON

Au Ministre de l'Intérieur.

Paris, 27 décembre 1836.

Monsieur le ministre,

La décoration du salon du Roi, à la Chambre des Députés, était loin de présenter dans le plan primitif la complication qu'elle offre aujourd'hui, et à laquelle j'ai été conduit pour tirer le meilleur parti possible des localités. Dans le premier projet, il n'y avait à peindre que les caissons du plafond et les trumeaux qui séparent les fenêtres. La longue frise formée par les figures qui occupent maintenant le dessus des arcades a été entièrement ajoutée : or, par le nombre et l'importance, elles ont plus que doublé le travail et entraîné un emploi de temps considérable. Dans la première disposition, il se trouvait, audessous des moulures qui supportent le plafond, un bandeau qui ne laissait qu'un espace médiocre, et qu'on ne pouvait remplir qu'avec des accessoires de pure décoration. On jugea dès lors que cet arrangement n'offrait qu'un aspect lourd et disgracieux, augmenté par l'extrême maigreur qui résultait de ces quatre figures isolées dans le plafond. Il fut question de détruire entièrement le plafond, et de le

EUGÈNE DELACROIX

remplacer par un autre où la peinture se trouvât plus à Taise, et plus appropriée à la destination du salon.

Je demandai alors, au lieu de cette destruction et de la reconstruction qui en devait être la suite, la seule suppression du bandeau qui pesait sur les ouvertures des fenêtres et des portes. Cette mesure, arrêtée de concert avec l'architecte et approuvée par M. Thiers, alors ministre des travaux publics, reçut son exécution. Il en résulta l'économie de tous les frais qu'eût entraînés la reconstruction du plafond, et l'on n'eut pas à regretter la perte de ce que l'ancien avait pu coûter. Mais, dans ce plan nouveau, ce qui, pour le peintre, n'avait été qu'un accessoire insignifiant, est devenu la partie principale de tout l'ouvrage, cette frise ne comprenant pas moins de soixante à soixante-dix figures, plus ou moins développées.

J'avoue que je trouvais une compensation à un emploi de temps qui dépassait si excessivement mes prévisions, et les exigences mêmes du ministre, dans la satisfaction de rendre plus complète la décoration tout entière. Je vous prierai cependant, Monsieur le ministre, de vouloir bien examiner s'il n'y a pas lieu à m'accorder une indemnité, proportionnée à l'importance que les travaux ont acquise. Je prends également la liberté de vous exposer que les ornements, qui accompagnent les figures, ont été exécutés par des décorateurs de profession, et avec des frais considérables qui sont restés à ma charge. Toutes les parties de dorure qui entrent dans les ornements se trouvent également comprises dans ces dépenses.

Je ferai valoir encore que la modicité du prix, lequel avait été fixé à 35 000 francs, quand le travail se trouvait plus borné, devient extrême si l'on considère le temps qu'il a fallu employer à l'exécution du plan subséquent. Elle l'eêt surtout, si l'on considère les prix qui depuis ont été alloués à divers artistes pour des travaux analogues. Je citerai entre autres l'Hémicycle de l'Ecole des Beaux-Arts, les tableaux isolés de l'église de la Madeleine dont chacun est payé 25 000 francs, et quelques autres encore.

J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur le ministre, votre très humble et très obéissant servi-

teur> Eug. Delacroix.

Rue des Marais-Saint-Germain, n° 17.

M. Maurice Tourneux a publié, dans le Courrier de VArt, en 1884, la bibliographie des œuvres écrites d'Eugène Delacroix. Les lettres du grand artiste, celles principalement dans lesquelles Delacroix parle de ses peintures, sont des pièces curieuses et rares. C'est donc avec raison que M. Tourneux signale aux amateurs « les lettres d'invitation que Delacroix faisait imprimer, et qu'il ne laissait à personne le soin d'envoyer, lorsqu'il ouvrait à quelques privilégiés la salle ou le monument dont il avait entrepris la décoration ». Le marquis de Ghennevières a sauvé de l'oubli, en l'insérant dans sa Notice sur la Galerie d'Apollon, « le texte rédigé par Delacroix lui-même sur le programme de Le Brun ». Le bibliographe de Delacroix incline à penser que le maître a dû faire quelques invitations, lorsqu'il acheva ses peintures du Palais-Bourbon ou du Luxembourg. M. Tourneux ne s'est pas trompé. Delacroix, où vient de le voir, — dans une circonstance au moins, — parut solliciter une visite au Salon du Roi de la Chambre des Députés, dont il décorait le vaste plafond. La lettre

EUGÈNE DELACROIX

qu'il écrivit le 27 décembre 1836 ne fut pas imprimée. A quoi bon? Delacroix la destinait à un seul personnage qui, vraisemblablement, ne répondit pas à l'appel du peintre. Philippe Burty a ignoré, nous le supposons, l'existence de cette lettre. Elle ne se trouve pas dans le recueil publié par lui en 1878. Cependant, la pièce est loin d'être banale. Outre l'historique très circonstancié de la décoration du Salon du Roi, on trouve, sous la plume du maître, une appréciation discrète du talent de Delaroche, Schnetz, Couder, Bouchot, Léon Cogniet, Abel de Pujol et Signol, qu'il se garde de nommer, mais aux travaux desquels il fait allusion. La demande du maître — car c'est une demande qu'il adresse — est empreinte de fierté. Elle est d'un homme qui a conscience de ce qu'il vaut, et rappelle, par quelques points, cette autre lettre bien connue que Greuze adressait en 1800 au ministre de l'Intérieur.

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