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PROJET DE COURONNEMENT POUR L'ARC DE TRIOMPHE DE L'ÉTOILE

Au Ministre de l'Intérieur.

Le projet n° 61, dont je suis Fauteur, au dire de beaucoup d'artistes de talent, est grand, simple et convenable au monument qu'il s'agit de couronner.

Un aigle en bronze, de soixante-dix pieds d'envergure, sur un hémisphère représentant le globe terrestre, posé sur le haut d'un arc triomphal, rappelant surtout la gloire militaire de l'Empire, aurait certainement un caractère grandiose, qui le ferait comparable aux œuvres les plus majestueuses de l'antiquité.

La simplicité du sujet est telle que l'esprit le moins cultivé saisirait au premier coup d'œil la pensée, y verrait une consécration de notre gloire nationale, une sorte d'apothéose, et comprendrait facilement l'Aigle vainqueur du monde.

Quant à la convenance, elle est grande aussi. La gloire de Napoléon ne fait point peur au gouvernement de 1830. Tout ce qui s'y rattache est populaire, et ne peut qu'exciter la sympathie de la nation pour une glorieuse époque. L'aigle placé là-haut serait par lui-même un objet d'admiration universelle, à plus forte raison, s'il était noblement et hardiment exécuté.

Si l'on compare ce projet à d'autres projets, quelque

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bien conçus qu'ils puissent être, on peut affirmer que celui-ci l'emportera toujours sur eux par les trois motifs ci-dessus : le grandiose, la simplicité, la convenance.

En effet, un aigle de soixante-dix pieds sera toujours plus simple et plus grand, poétiquement et matériellement parlant, qu'un groupe quelconque composé de plusieurs éléments, de plusieurs figures, formant ensemble la même masse de soixante-dix pieds. De plus, un groupe ne sera jamais compréhensible à toutes les distances ; l'agencement des bras et des jambes disparaîtra ou deviendra confus, passé un certain point d'éloignement; trois personnages mêmes, les plus heureusement placés sur une seule ligne, offriraient cet inconvénient que, de loin, les corps seraient visibles et les bras ne le seraient pas; tandis que l'aigle colossal, par sa forme et par son grand développement, offrirait à l'œil la silhouette la plus facile à comprendre, non seulement de tous les points de Paris, mais encore de Neuilly ou de la barrière Saint-Antoine. J'ajouterai, au préjudice des sujets composés de plusieurs figures pour une telle destination, que quelque simples qu'ils soient, la masse de la population ne les comprendra ni de loin ni de près. Les compositions allégoriques ne sont entendues que des gens éclairés.

Une grande considération, d'une autre nature, vient à l'appui de mon projet. La Colonne de Juillet, sur l'emplacement de la Bastille, sera surmontée par la Liberté planant sur le globe. Eh bien! cette figure simple, compréhensible à tous les yeux, et l'Aigle vainqueur du monde, placé sur l'Arc de l'Etoile, rap-

pelleraient, d'une manière aussi rationnelle qu'imposante, deux grandes époques de la nation française : celle de sa gloire militaire et celle de sa liberté. Si j'osais conseiller une autre statue colossale, à laquelle on a déjà songé pour le haut du Panthéon, ce serait d'y mettre, au lieu d'une figure banale de Renommée, celle de la Liberté légale, portant d'une main les Tables de la Loi, et protégeant, de l'autre, la France personnifiée dans sa capitale. Il y aurait là dans ces trois époques si bien marquées, si lisibles pour la multitude, un grand enseignement joint à un beau système de décoration monumentale : la Gloire des armes, la Liberté dans son acception simple et absolue, susceptible de tant d'interprétations, enfin la Liberté légale, qui seule peut assurer le bonheur des peuples.

Lors même que cette dernière idée serait écartée, la liaison belle et vraie qui subsiste entre les deux premières suffirait pour les faire adopter.

Observation de détail. — Ma première idée sur l'aigle colossal a été de lui donner soixante-dix pieds, moitié de la longueur de Tattique, de le poser au centre sur un trophée d'armes, et pour cela établir un plein-cintre servant de support, puisque l'attique est creux.

Le plein-cintre a été établi, que l'idée soit de moi ou d'un autre, et cela était naturel, puisqu'on renonçait à un système de décoration en balustrade.

Plus tard, mon idée primitive s'épurant, je compris qu'un trophée d'armes produirait des détails confus, des lignes sans simplicité et n'atteindrait pas le but; j'y substituai une courbe figurant le globe du

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monde, idée qui agrandit considérablement le sujet, et qui a l'avantage d'être architecturale, terminant la plate-forme par une sorte de dôme.

Plus tard, enfin, M. Albert Lenoir, consulté par moi comme architecte, a pensé que ce projet, d'une simplicité remarquable, n'était peut-être pas assez complet sous le rapport monumental, et qu'il conviendrait de faire pyramider davantage le couronnement de l'édifice. Il a ajouté un complément très heureux en figurant, à droite et à gauche du globe, et pour ainsi dire à ses deux extrémités, l'Orient et l'Occident. L'Orient, figuré sous les traits de l'Egypte, vaincue par les armées françaises, l'Occident, représenté par les deux colonnes d'Hercule, les limites de la terre, reliées par un vaisseau portant un trophée surmonté du caducée commercial, eussent rappelé ainsi le système continental soutenu par les armes.

Ces accessoires, très grands en eux-mêmes, auraient l'avantage de composer, monumentalement, les deux faces latérales de la plate-forme, et se dessineraient en clair sur la masse brune de l'aigle, dont ils déguiseraient la forme vue de côté. De plus, comme leur volume serait subordonné à celui de l'aigle, planant d'un côté sur les Pyramides, de l'autre sur les colonnes d'Hercule, sa grandeur relative se trouverait considérablement augmentée.

Je ne dois pas dissimuler, cependant, que, malgré cette idée complémentaire, ingénieuse et digne du sujet, beaucoup d'artistes ont donné la préférence à l'aigle seul sur le globe du monde. J'ai été amené alors à composer cet aigle d'une manière plus pyramidale, et se reliant davantage au couronnement de

l'édifice. Les ailes, horizontalement étendues, rappelleraient les lignes horizontales de l'attique, et ce serait peut-être un défaut. Les ailes plus ou moins inclinées ont l'avantage de pyramider, de rompre l'uniformité des lignes droites et, en outre, elles peuvent être plus nature sans manquer d'énergie et de noblesse.

Le projet n° 61, qui est le mien, dégagé d'accessoires, offrirait donc, avec la grandeur et la convenance, une simplicité sans égale, et c'est un fort grand point. Il faudrait aussi que l'exécution fût simple et d'un caractère monumental, tel que l'eussent fait les Égyptiens ou les anciens Mexicains.

Le modèle en relief exécuté par M. Chardigny, auteur, entre autres ouvrages, de la statue colossale de Ferdinand VII, en bronze, dont la reine d'Espagne lui demande en ce moment une reproduction, fera juger le projet mieux qu'un dessin ne saurait le faire. Il est à remarquer que les ailes, un peu abaissées, ont l'avantage de laisser profiler, de chaque côté, le corps majestueux de l'aigle, ce que les ailes étendues horizontalement permettraient beaucoup moins.

Quanta l'exécution, soit en bronze, soit en fonte de fer, elle est très praticable, malgré la grandeur des proportions, le poids de la figure et les difficultés du scellement. En outre, elle coûterait beaucoup moins que celle du groupe le plus simple.

En vain objecterait-on que la couleur du bronze ou de la fonte de fer contrasterait avec la couleur blonde de la pierre, et ne serait rappelée par aucun détail du monument. Il n'y aurait en cela nul con-

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traste choquant, et, d'ailleurs, ne veut-on pas songer qu'il ne s'agit pas seulement de l'époque présente, mais aussi de la postérité la plus reculée? Est-ce que cinquante hivers ne rembruniront pas cet Arc de Triomphe? Est-ce qu'un aigle en bronze sur la porte Saint-Denis ou la porte Saint-Martin jurerait avec la couleur totale de l'édifice ?

L'aigle, fondu d'un seul jet, serait un merveilleux chef-d'œuvre qu'on n'oserait peut-être pas tenter, surtout à cause de la difficulté d'élever ensuite une masse si étendue, et qui ne pourrait guère peser moins de 24 à 30 000 livres.

Resterait donc à décider, par les gens de l'art, s'il conviendrait mieux de fondre l'aigle en trois parties, le corps et les deux ailes, et, cela, avec ou sans armature intérieure. Les uns assurent que la réunion des parties par les procédés ordinaires, écrous, boulons, etc., suffirait pour rattacher les ailes au corps. Les autres prétendent qu'en vue de la résistance à opposer au vent, une forte armature en fer doux serait nécessaire pour assurer les ailes. J'en ai fait faire une étude par un ingénieur mécanicien qui regarde cette opération comme très exécutable. Cet ingénieur proposerait même une grande innovation, pour échapper entièrement à l'action redoutable du vent : ce serait de laisser un mouvement d'oscillation à la masse totale, au moyen d'un arbre en fer, mobile comme l'axe qui tient le bourdon de Notre-Dame, par exemple, dont le poids est de 32 000 livres, mais avec une combinaison différente.

Ge projet d'Aigle colossal peut donc se présenter de nouveau, dans la lice, avec les projets dus à l'ima-

gination des divers artistes auxquels il a été fait un appel. Il ne peut être rejeté légèrement; il a reçu des perfectionnements notables qui, peut-être, ramèneront Votre Excellence à l'idée favorable qu'elle semblait d'abord en avoir conçue; et, quant à l'idée ellemême, elle est destinée à obtenir la popularité la plus complète.

Au surplus, la décision qui paraît prise d'exécuter préalablement, en décoration, et de mettre en place le projet ou les projets qui réuniraient le plus de suffrages, est infiniment sage. Mais ici se présente une grande difficulté.

La dimension des modèles colossaux, en planches ou en toile, s'oppose à ce qu'ils soient essayés avec succès; le moindre vent les brisera ou les renversera; la preuve en a été acquise lorsqu'on a voulu essayer sur le haut du Panthéon le modèle en bois de la Renommée de Chaudet, de vingt-sept pieds seulement de proportion.

Voici donc ce que je propose, soit pour le modèle de l'Aigle, soit pour tout autre projet : c'est d'exécuter en tringles de fer, la silhouette du modèle, et de remplir le vide intérieur par un grillage, en fil de fer, assez serré pour présenter à l'œil une masse compacte, mais assez large pour laisser passer le vent. Ce modèle n'aura à craindre ni chute, ni brisement occasionné par les troubles de l'air, et ne coûtera pas beaucoup plus qu'un modèle en planches, qui ne pourrait d'ailleurs être placé avec succès.

Ghardigny.

Bibliothèque d'Angers. Manuscrits. N° 10i2. — Il est parlé, dans notre monographie de l'Arc de l'Étoile, du pro-

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jet de couronnement présenté par le sculpteur Ghardigny (Voy. Inventaire des richesses d'art de la Franc. Paris, Monuments civils, t. I, p. 178). En ce temps-là, c'est-àdire vers 1836, tous les artistes avaient les yeux fixés sur l'acrotère du monument. Seurre aîné, Blouet, Huyot, Barye, David d'Angers, et d'autres encore, émirent leur idée ou proposèrent une maquette. De nos jours, Élias Robert et Falguière n'ont pas su se défendre de semblables projets. A quoi bon? L'Arc ne manque point de majesté tel que l'ont inauguré nos pères, le 30 juillet 1836. Mais il n'est pas sans intérêt de consulter les écrits du temps, sur un plan vingt fois repris et toujours abandonné. Le mémoire de Ghardigny vient à point pour satisfaire notre curiosité. Ghardigny met en cause un architecte, Albert Lenoir, confident des plans du statuaire, et peut-être son inspirateur. L'aigle colossal que Chardigny proposait de placer sur l'acrotère de l'Arc eût été, à tout prendre, plus décoratif que les statues isolées, voire même les groupes imaginés par certains de ses confrères. Barye, au surplus, ne fit que reprendre, pour son propre compte, en le simplifiant, le projet de Ghardigny. Barye avait-il eu connaissance des pages qui précèdent?

EUGÈNE DELACROIX

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