‹ Les maîtres peints par eux-mêmesChapitre 91 sur 116 · POUR LEUR MAITRE · texte numérisé non relu

POUR LEUR MAITRE

LOUIS-MATHURIN CLÉRIAN Monsieur le Ministre,

Les anciens élèves de M. Clérian, qui, pendant quarante années consécutives, a dirigé Técole de dessin de la ville d'Aix, avec un talent incontestable et avec un zèle qui ne se démentit jamais, viennent s'acquitter auprès de vous d'un devoir que leur imposent la gratitude et l'affection qu'ils ont vouées à leur premier maître.

Ils viennent solliciter de votre justice la récompense due à ses longs et honorables services ; ils vous prient instamment de vouloir bien accorder à M. Clérian la croix de la Légion d'honneur.

Quand les titres sont réels, peu de mots suffisent pour les énoncer; M. Clérian fut à la fois bon artiste, très bon professeur, excellent citoyen.

Envisagé comme artiste, nous nous contenterons de rappeler ici la médaille d'or qu'il obtint en 1822, après le Salon de cette même année, où les vrais amateurs remarquèrent tous, avec plaisir, son tableâu de Saint Luc peignant la Vierge, œuvre de distinction, d'une touche ferme et d'un brillant coloris.

M. Clérian se fût certainement distingué de plus

JACQUÈME, L0UB0N, ETC.

en plus dans la peinture, s'il avait eu de nombreux loisirs, mais il était avant tout et surtout, par devoir, professeur; l'École gratuite de dessin de la ville d'Aix lui était confiée, et dans la ville d'Aix chacun sait, chacun pourrait vous dire, Monsieur le Ministre, avec quel zèle et quelle intelligence il remplissait les fonctions de son professorat. Nuit et jour à l'œuvre, et n'ambitionnant qu'une chose, les progrès de ses élèves, il cherchait constamment, par l'étude et la réflexion, à accroître ses connaissances pour leur rendre ses leçons toujours plus fructueuses.

Mais une troisième qualité, plus précieuse encore que le talent de l'artiste et que la science du professeur, brillait dans M. Clérian, et c'est surtout à cause d'elle que nous croyons qu'il a bien mérité la distinction flatteuse que nous vous demandons aujourd'hui. Pendant sa longue et pénible carrière du professorat, M. Clérian fut sans cesse animé et soutenu par l'amour du bien public, et c'est dans ce noble sentiment qu'il puisait cette intarissable ardeur au travail, nécessaire à l'accomplissement consciencieux de son œuvre.

Cette ardeur ne s'est pas refroidie un seul instant, depuis le jour de sa nomination jusqu'au mois de septembre 1844, époque à laquelle, accablé de la double fatigue des labeurs et de l'âge, il s'est vu forcé à demander sa retraite.

Le simple exposé qui suit suffira pour vous prouver, Monsieur le Ministre, que ce ne fut pas dans les avantages matériels de sa position que M. Clérian put trouver le mobile de tant de dévouement et de bonne volonté.

Au commencement de Tannée 1804, le Conseil municipal de la ville d'Aix exprima le vœu de rendre à cette ville les bienfaits d'un enseignement gratuit de dessin, car les troubles de la Révolution l'avaient privée de l'École de ce genre, fondée par le duc de Villars. Grâce à M. Clérian, ce vœu put aussitôt se réaliser. Déjà, à cette époque, il avait organisé une École, où affluaient de nombreux élèves, et, quoique n'ayant à sa disposition que des ressources pécuniaires fort modiques, il avait su, par ses connaissances dans les arts et par son infatigable activité, se procurer de bons modèles en plâtre, tableaux, etc., etc., indispensables à ses leçons.

Dans sa séance du 15 pluviôse an XIII, le Conseil municipal, sous la présidence de M. Sallier, maire d'Aix, annonçait que M. Clérian consentait à rendre son École gratuite, et à la faire jouir de tous les modèles qu'il avait acquis à ses propres frais, moyennant qu'un traitement lui fût alloué ; et, dans cette même séance, le Conseil fixait à 600 francs le chiffre de ce traitement. Pendant six années, ce chiffre si modeste resta le même; ce ne fut qu'en juin 1810 qu'il fut porté à 1 200 francs.

Ces quelques mots vous permettront, Monsieur le Ministre, de juger quel fut le désintéressement de notre ancien Maître ; mais vous ne l'aurez apprécié tout entier que lorsque nous vous aurons dit que M. Clérian ne fut pas seulement pour ses élèves un professeur dévoué, mais souvent encore un père bienfaisant. L'un de nous, au début de ses études, pauvre et manquant du nécessaire, ne dut de pouvoir les continuer qu'au secours d'une main géné-

JACQUEME, LOUBON, ETC.

reuse, mais invisible, que plus tard il sut avoir été celle de son Maître.

Tels sont, Monsieur le Ministre, les titres de M. Clérian à la décoration; nous avons l'intime confiance qu'ils vous paraîtront acceptables, et, s'il en est ainsi, nous vous demanderons, par une dernière prière, de ne point ajourner le don d'une récompense si bien méritée. Notre protégé est « octogénaire », et, remise à d'autres temps, votre justice arriverait peut-être trop tard.

Nous sommes avec respect, Monsieur le Ministre, de Votre Excellence, les très humbles et très obéissants serviteurs.

Jacquème, Loubon, directeur et professeur de l'École de dessin de Marseille ; J. Gauts, Dumas, Joseph Richaud, Latil, Alp. Angelin, A. Coutel,M. Ramus, A. Olive, professeur de sculpture à l'École de dessin d'Aix; Étienne, professeur d'architecture à l'École d'Aix et inspecteur des Bâtiments Civils du deuxième arrondissement; J. Gibert, directeur et professeur de l'École de dessin d'Aix; le Marquis de Lestang.

Il sied de mettre en lumière tout ce qui peut faire aimer un artiste. A ce titre, la lettre qu'on vient de lire méritait d'être connue. Elle ne contient pas une biographie de Clérian, mais elle renferme son portrait, ce qui vaut plus. En effet, les treize signataires de la requête adressée au ministre de l'Intérieur ne se sont pas préoccupés de l'état civil du peintre qu'ils voulaient honorer. Peintres eux-mêmes, c'est à grands traits qu'ils dessinent la vie de Louis-Mathurin Clérian, et de leur récit se dégage une

figure d'artiste laborieux, intègre, dévoué. Tous ont reçu ses leçons, et quels que soient l'âge ou le rang de plusieurs, ils parlent de « Monsieur Glérian » avec le respect des vrais disciples envers le maître. On les dirait dans « l'attitude inclinée et charmante » que, suivant un mot bien connu, Flandrin voulut conserver durant toute sa vie à l'égard de « M. Ingres ». Que s'ils s'avisent de rappeler la date à laquelle Glérian exposa son tableau Saint Luc peignant la Vierge, les auteurs de la lettre qui précède se trompent de Salon. Mais qu'importe? La toile en a-t-elle moins de mérite à leurs yeux, et que fait l'exacte constatation d'un succès au succès lui-même? La demande qu'ils adressent au ministre n'est pas datée. Simple omission qu'un mot d'une touchante naïveté nous permet de réparer. C'est la croix de la Légion d'honneur que les pétitionnaires voudraient obtenir pour leur maître, et ils écrivent : « Notre protégé est octogénaire ; remise à d'autres temps, votre justice arriverait peut-être trop tard. » Louis-Mathurin Glérian étant né le 9 novembre 1768, la requête de ses élèves dut être écrite en 1848. Si nous ne nous trompons, la croix ne fut pas accordée au vieux peintre, qui succomba le 14 décembre 1851. Ses « protecteurs » avaient bien jugé : Glérian ne pouvait plus attendre.

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