Paul Gaultier, éditeur
ANTOINE ETEX
(1856) DAVID D'ANGERS
Paroles prononcées aux funérailles du statuaire. Messieurs,
Il y a quelques jours à 'peine, nous rendions nos devoirs à Rude, à Fauteur du groupe de la Marseillaise ; la tombe de notre ami, de notre maître Pradier, est à peine fermée, que l'impitoyable mort nous appelle à de nouvelles funérailles !... Vous qui entourez le cercueil de David, vous les soldats de la même cause, vous ses disciples sans avoir eu l'honneur de travailler avec lui dans son atelier!., pour vous tous, Messieurs, quel vide immense! Quelle perte pour l'art que celle de l'auteur de la statue de la Jeune Grecque au tombeau de Botzaris, du jeune Barra, de Gouvion-Saint-Cyr, d'Armand Carrel et de tant d'autres chefs-d'œuvre, de tant de beaux bustes, de tant de médaillons si admirablement touchés ! C'est que David a le premier fait entrer dans la sculpture l'ingrat costume de notre époque... C'est que, par la puissance de son exécution savante, inspirée, il a su réunir dans ses ouvrages, aux qualités de la statuaire antique, l'accent, le cachet de son génie individuel, de son génie tout français, tout gaulois. Mais, en travaillant pour son époque, David travaillait aussi pour la postérité... Ses œuvres, Messieurs, se retrouvent partout, jusque dans le nouveau monde ; et dernière-
ANTOINE ETEX
ment, avec orgueil, j'admirais sur la place de Washington la belle statue de Jefferson, du penseur américain, que Ton doit à son puissant ciseau.
David, Messieurs, ne fut pas seulement un grand artiste, il fut aussi un grand citoyen. A ces deux titres, il a bu, comme quelques-uns de ces illustres prédécesseurs, à la coupe enivrante de la gloire et du martyre, aussi bien dans Fart que dans la vie publique
Devant la tombe, Messieurs, les petites passions se taisent, la justice humaine arrive décernant à qui le mérite le blâme ou l'immortalité. Quiconque n'est pas jugé digne est oublié des hommes... Mais celui qui, comme vous, David, a su mourir en sculptant fièrement dans le marbre et dans le bronze sa foi patriotique, celui-là lègue à ses enfants, à ses amis, il impose même à ses ennemis un nom glorieux qui le fera vivre éternellement dans la mémoire des hommes de cœur.
Encore un mot, Messieurs. Avant de quitter cette tombe, je veux, dans un adieu solennel, réunir vos deux noms : David et Pradier!...
N'êtes-vous, pas depuis bientôt un demi-siècle, les deux frères d'armes, les deux maîtres, les deux héros de la statuaire moderne ? Honneur à vous ! car à vous deux vous avez su transformer l'art national, l'un par la grâce, l'autre par la force. Recevez publiquement le tribut de notre admiration.
Au nom de cette famille éplorée, de cette épouse si courageuse, de cette jeune fille, ange de l'exilé, de ce fils dont la douleur est si touchante...
Au nom de ce peuple de travailleurs, dont il était
le frère, et qu'il a tant aimés, de.ses amis de la tribune nationale, de ses élèves, de ses admirateurs si nombreux, de tous ceux enfin qui se pressent autour de votre cercueil...
Au nom de la postérité, David, je vous salue doublement, et dans votre noble caractère et dans votre art, comme un grand artiste et comme un bon citoyen !
Adieu, David ! adieu !
On lit dans le Siècle du 9 janvier 1856 : <( Les funérailles de David d'Angers, célébrées hier, ont été dignes à la fois de l'artiste et de l'homme politique que la France regrette. Autour de son cercueil se pressaient ensemble des membres du gouvernement provisoire, d'anciens représentants du peuple, des hommes connus par la fermeté de leurs convictions démocratiques, et des peintres, des statuaires, des membres de l'Institut. Nous avons remarqué, au milieu de cette foule d'élite, le général Cavaignac, le poète Béranger; MM. Martin de (Strasbourg), Goudchaux, Carnot, Gorbon, Marie, Vaulabelle, Gervais, (de Caen), Guinard, Forestier, Laissac, Jules Simon, Charles Thomas, Bastide, Crémieux, Richard (du Cantal), Sarrans jeune, Hingray, Hovine, Edouard Charton, Walferdin, Manin, Th. de Bénazé, Buchère, Havin, Louis Jourdan, Léon Plée, Auguste Luchet, Ferdinand de Lasteyrie, Edmond Lafayette, Charles de Lesseps, Henri Martin, Pellocquet, Avril, Aristide Guilbert, Alfred Michiels, etc.
(( Au nombre des représentants de l'Institut, de l'École des beaux-arts et des artistes étaient MM. Vil-
ANTOINE ETEX
lemain, Simart, Duret, Etex, Henri Lemaire, Eugène Delacroix, Robert-Fleury, Préault, Chassériau, Nieuwerkerke,Émile Chatrousse, François Plée, etc.
« Parti à onze heures de la maison mortuaire, le convoi s'est rendu directement au Père-Lachaise, accompagné jusqu'à sa dernière demeure par un grand nombre de citoyens. On s'entretenait, dans ce dernier trajet, des œuvres impérissables que David (d'Angers) a laissées : de son fronton du Panthéon, de ses statues de Gutenberg, de Guvier, de Larrey, de Bichat, du roi René, du tambour Barra; de ses bustes d'André et de Marie -Joseph Chénier. On rendait également hommage à l'inébranlable fermeté de principes qu'il avait montrée soit comme maire du onzième arrondissement de Paris, soit comme représentant à l'Assemblée constituante. Il était de ces rares individualités qui joignent le talent aux vertus civiques, et qui n'obtiennent pas moins de sympathie et de reconnaissance que d'admiration.
« Les cordons du poêle ont été tenus successivement par MM. Goudchaux, Carnot, Ambroise Thomas, Henri Lemaire, Fromenthal Halévy, et par plusieurs élèves de David. Sur la tombe, M. Fromenthal Halévy, secrétaire perpétuel de l'Académie des beauxarts, a fait l'éloge de l'illustre défunt.
« En descendant du cimetière, Béranger, qui donnait le bras à Jean Reynaud, a été l'objet d'une ovation, et aux cris de Vive Béranger ! se sont mêlés les cris de Vive la liberté ! »
Les funérailles de David d'Angers eurent, on le voit, le caractère d'une manifestation. Le cortège d'amis, d'admi-
rateurs, d'hommes politiques qui accompagna la dépouille du statuaire fut considérable. La police était sur pied, et bon nombre de personnes ne purent pénétrer dans le cimetière du Père-Lachaise où Béranger, notamment, faillit être étouffé. Le sculpteur Etex ne parvint pas à percer la foule et à s'approcher de la tombe où il se proposait de prendre la parole. C'est ce qui explique la publication de son discours dans le journal le Siècle.
TURPIN DE CRISSÉ