FRANÇOIS RUDE
Paroles prononcées aux funérailles du statuaire. Messieurs,
Une grande existence artistique vient se terminer devant cette fosse béante; elle ne doit pas se refermer avant qu'un adieu solennel n'ait été adressé à celui dont elle va recevoir la dépouille mortelle. Il a trop noblement vécu de sa vie de statuaire et d'homme de cœur, pour que ce témoignage d'estime et d'admiration manque à cette manifestation imposante des regrets de ceux qui l'ont connu, et ont su apprécier ses qualités personnelles et ses nombreux et importants ouvrages.
François Rude est né à Dijon, le 4 janvier 1784. Il est fils d'un poêlier qu'il aidait dans la fabrication de cheminées dont il faisait son principal commerce. Jusqu'à seize ans, l'apprenti n'avait manié d'autre argile que celle dont on se servait dans la maison paternelle ; il n'avait pas senti les premières inspirations d'un art dont il devait être plus tard l'un des plus habiles interprètes.
Ce fut à une distribution de prix de l'école dijonnaise que le génie de Rude s'éveilla. Cette institution avait été fondée par Devosge, qui la dirigeait encore. Prud'hon en était sorti. Rude entra résolûment dans cette académie. Plusieurs médailles vinrent succès-
J.-B. DELESTRE
sivement récompenser son zèle et ses progrès, et l'enlever définitivement à sa modeste profession.
Une paralysie mit le père de Rude dans l'impossibilité de continuer à subvenir aux frais d'étude de son fils. L'élève de Devosge redoubla d'efforts : il se fit subsidiairement broyeur de couleurs chez des entrepreneurs de peinture en bâtiment; il trouva dans le salaire du manœuvre les moyens de faire vivre et étudier l'artiste.
Quelques bustes, et surtout celui de Monnier, dont Devosge lui avait fait obtenir l'exécution, placèrent Rude en évidence et lui valurent l'amitié de M. Fremiet, qui devint, pour le débutant, un protecteur, un ami, un père.
L'on était en 1806. L'Europe entière était soulevée ; la France appelait ses enfants. La conscription atteignait Rude, que le numéro 2 du tirage auquel il prit part constituait soldat. Mais il pouvait aussi payer sa dette à la patrie et s'honorer par d'autres services. M. Fremiet fournit les fonds nécessaires au remplacement de celui dont il avait pressenti l'avenir. Rude n'appartint donc pas à l'armée. Il se livra tout entier à l'exercice de son art et à son dévouement pour son libérateur.
Ne voulant pas imposer de nouveaux sacrifices à sa famille adoptive, Rude, léger d'argent et riche d'espérances, se rendit à Paris. Il se présenta chez Denon avec des lettres de recommandation de Devosge, appuyées d'une figure de Thésée ramassant un palet. Le caractère original de cet essai frappa Denon, dont personne ne pouvait contester la compétence. Il fit entrer son protégé dans l'atelier de Gaulle et
dans celui de Cartellier. Avec Gaulle, Rude eut l'occasion de travailler aux bas-reliefs de la colonne de la place Vendôme; Cartellier mit son élève en mesure de concourir utilement pour le prix de Rome. A son début, Rude fut admis le premier en loge et mérita le second prix; le premier fut décerné à Cortot, son émule.
Sobre, économe, infatigable, Rude employait, à prendre chez lui des modèles, l'argent qu'il gagnaitT afin d'étudier sans distraction et de mieux surprendre les lois de la construction humaine.
En 1812, Rude remporta le premier grand prix de sculpture, et reçut le brevet de pensionnaire de l'École française à Rome. Une commande de bas-reliefs et de divers bustes mit obstacle au départ du lauréat. Puis 1814 vint ajouter de tristes pages à notre histoire. Rude eut honte. Il réclama l'ordre d'aller occuper sa place à l'École de Rome. Un grand événement se produisit alors. L'exilé de la Sainte-Alliance avait rompu son ban; il rentrait en France. En présence de ce fait, Rude s'arrêta dans sa route. Enfin la bataille de Waterloo termina la lutte suprême. M. Fremiet partit en exil; Rude l'y suivit et ne voulut plus abandonner dans l'infortune celui qui lui avait procuré à lui-même des jours meilleurs au temps de sa pauvreté.
Notre illustre peintre David subissait également à Bruxelles les mesquines rancunes de la Restauration. Il s'empressa de produire et de patronner le statuaire qui fut chargé d'orner la salle de spectacle, le fronton de l'hôtel de la Monnaie et la salle des États généraux. Une église de Lille possède une chaire à
J.-B. DELESTRE
prêcher en bois, offrant une figure en ronde-bosse et un bas-relief exécutés à cette époque par Rude, dont les honoraires se versaient intégralement dans la caisse commune de la famille Fremiet.
Son chef n'avait qu'un moyen de s'acquitter dignement envers Rude. La main de Mlle Sophie Fremiet, élève de David et artiste distinguée ellemême, fut le prix de tant de dévouement et d'abnégation.
Que le nom de la compagne affectueuse du grand artiste, prononcé dans cette enceinte, soit un éloge pour la mémoire de celui que nous pleurons !
Cette heureuse association du cœur et de l'art marque une nouvelle ère dans la marche ascendante de Rude. Pendant qu'il sculptait, dans la résidence du prince d'Orange, à Terwueren, Mme Rude peignait les attiques du grand salon. L'œuvre de Rude, dans ce palais, se compose de huit bas-reliefs représentant la Vie d'Achille, et d'un neuvième, la Chasse du sanglier de Calydon.
Rude revint à Paris en 1827. Le ministre de l'Intérieur d'alors lui confia plusieurs travaux. L'église de Saint-Gervais eut une Vierge en marbre. Un Mercure, fait dans cette même année, fut acquis plus tard. Le musée de la Marine s'enrichit d'un portrait de La Peyrouse. C'est du restant du marbre employé à ce buste qu'est éclose la ravissante figure du Petit Pêcheur napolitain, travaillée en plein marbre, à la façon de Michel-Ange. Cette belle statue parut au Salon de 1832. Depuis, elle a fait l'un des principaux ornements du musée du Luxembourg; elle suffirait seule à immortaliser le nom du maître.
3i'J LES MAÎTRES PEINTS PAR EUX-MEMES
Laissons défiler maintenant le brillant cortège de ses productions :
Voici le bas-relief de la façade du palais des Députés.
Saluons de nos acclamations enthousiastes le Départ des volontaires en 17 92. Notre oreille entend encore le chant magique évoqué dans nos souvenirs.
Viennent ensuite :
Un Mercure en bronze pour M. Thiers;
Une statue du maréchal de Saxe ;
Un groupe en marbre, le Baptême de Jésus-Christ, dans l'église de la Madeleine ;
Caton d'Utique, commencé par Roman;
Louis XIII, en argent, appartenant à M. de Luynes ;
La statue de Godefroy Cavaignac couchée sur un tombeau;
Le monument de Napoléon à Fixin (Côte-d'Or);
La statue de Monge pour la ville de Beaune;
La statue du général Bertrand, élevée dans la ville de Châteauroux;
La statue de Jeanne d'Arc, au jardin du Luxembourg ;
Le Calvaire, à Saint-Vincent-de-Paul;
La statue du maréchal Ney, récemment érigée sur la place de l'Observatoire;
La statue de Poussin, pour le Louvre.
Parmi les bustes exécutés par Rude, il faut citer ceux de Devosge, son premier maître; de David, le peintre d'histoire; de Jacotot; de M. Dupin aîné et de Mme Gabet.
A cette longue et brillante énumération, il faudrait encore ajouter les noms des disciples que leur répu-
J.-B. DELESTRE
ation désigne comme les continuateurs de renseignement de Rude, pour établir ses titres à la couronne que lui doit la postérité, commençant aujourd'hui pour le grand statuaire. Grand, en effet, si Ton considère sa manière large et fîère de rendre la nature, à l'état de surexcitation, dans son magnifique monument à l'Arc de Triomphe de l'Etoile, et la souplesse du ciseau caressant les formes naïves du Petit Pêcheur napolitain»
Dans presque toutes ses créations on retrouve cette conviction profonde d'une haute mission à remplir, cette étude consciencieuse du vrai, cette recherche du beau, dont le génie seul sait faire un constant usage.
Rude s'est éteint en songeant encore aux travaux qu'il était en train d'achever : V Amour dominateur du monde] une Bébé d'un style gracieux et correct, et une tête de Christ pleine d'âme et d'expression.
Rude est mort le samedi 3 novembre, à onze heures du matin, ayant l'âge du Poussin, dont il était l'admirateur, et dont l'histoire présente plus d'une analogie avec celle que nous venons de résumer.
Son ami, le docteur Bassereau, avait laissé Rude plus satisfait de sa santé. Peu d'instants même avant d'expirer, le convalescent avait pris un léger repas, et s'entretenait avec son neveu de ce qui lui restait à terminer, quand un mouvement convulsif fît jeter à Rude une exclamation de douleur. Il ferma les yeux pour ne plus les rouvrir!
La main habile de Mme Rude nous a conservé les traits de son mari. L'héritage acquis à sa famille est plus que modeste, après une vie aussi laborieuse ;
mais celui que va recueillir le pays qui l'a vu naître peut exciter l'envie des nations lès plus favorisées par le génie des beaux-arts. Incapable de fléchir sous des considérations d'intérêt personnel, Rude fut toujours abordable et bienveillant pour celui qui venait le consulter, ou faire appel à des aspirations généreuses.
Messieurs, la terre sera légère à celui dont la trace est si fortement empreinte dans une carrière si longue, et parcourue avec tant d'honneur, comme citoyen et comme artiste.
Puisse notre faible voix emprunter à l'écho de cette tombe assez de force pour être l'expression des regrets unanimes de la foule qui se presse à ces funérailles.
C'est dans cet esprit et avec le sentiment d'une douleur amère et d'une vénération profonde, que je lui adresse un éternel adieu.
Adieu, Rude! pour la dernière fois, adieu!
Jean-Baptiste Delestre est peintre ; il écrit, il parle, il s'occupe de politique. C'est quelqu'un. Que ses facultés natives aient fait de lui un homme dispersé, nous n'en disconvenons pas. Mais si ses toiles, d'ailleurs peu nombreuses, sont oubliées, on consulte, on lit encore avec fruit le livre qu'il a consacré à Gros, son maître. Cet ouvrage honore le disciple et l'historien. Mais Delestre ne s'est pas confiné. La sculpture l'attire. Il connaît Rude. L'œuvre du fort statuaire lui est familier. Il assiste aux funérailles de l'auteur du Départ. Il s'approche de la tombe et rend hommage au maître disparu. Son discours est le témoignage d'un ami. Ce qu'il dit est de premier jet. Il se peut que certains points de détail soient contredits par l'histoire. Le livre définitif de Louis de Fourcaud sur
J.-B. DELESTRE
Rude 1 confîrmera-t-il l'origine du Pêcheur napolitain tiré de l'excédent du marbre employé à l'exécution du buste de La Peyrouse? Semblable genèse paraît insolite. Elle doit provenir d'une légende. Qu'importe? Si la légende eut cours du vivant de Rude, il est intéressant de l'apprendre. Delestre n'invente pas. C'est un témoin.