MICHEL SERRE ET LA PESTE DE MARSEILLE
Au peintre Philippe- Auguste Jeanron.
Paris, ce 10 décembre 1863.
Monsieur et honoré confrère,
Je vous remercie de l'aimable lettre que vous avez bien voulu m'adresser à votre retour à Marseille. Je regrette que vos moments, trop pris par diverses affaires, ne vous aient pas permis d'entrer chez moi lorsque vous avez été visiter l'atelier de mon confrère et voisin, le statuaire M. Desprez.
J'aurais été charmé de votre visite, et je me serais fait un plaisir de vous montrer un ouvrage que je terminais alors.
Je suis charmé que votre nomination à l'Institut vous ait été agréable, et, pour ma part, vous ne pouvez douter du désir que j'avais de votre succès en cette circonstance. Gomme vous vous servez de la plume avec autant de talent que du pinceau, vous êtes certain d'avance de l'intérêt que nous prendrons, à l'Académie, à la lecture de votre correspondance, dès que vos nombreuses occupations vous en laisseront le loisir. La ville de Marseille, et ce qui s'y rattache, pour nous autres artistes, offre à vos observations plus d'un point intéressant. Une des choses surtout qui m'ont frappé, c'est le tableau si émouvant du peintre Serre. Cette peinture des horreurs dont la
AUGUSTE COUDER
peste avait assombri les malheureux, et le funeste aspect de cette ville désolée, est si énergiquement produite, qu'on ne peut voir ce tableau, si effrayant de vérité, sans en être fortement impressionné. Cette toile, si puissamment animée, ne pouvait l'être à ce point que par un peintre aussi habile que Serre. Mais aussi lui-même a été acteur dans cette scène de désolation, car cet homme de cœur, en même temps qu'habile artiste s'est dévoué, en cette circonstance, ainsi qu'on pouvait l'attendre d'un digne citoyen. M. de Belzunce et lui ont mérité la reconnaissance de leurs contemporains, comme ils méritent la haute estime que la postérité leur doit. Je vous parle de ce tableau, honorable confrère, parce que, ainsi qu'on le dit, il n'y a qu'heur et malheur. Tandis qu'on célèbre nombre de choses plus ou moins contestables, en voilà une qui, à bien des titres, mérite qu'on en parle. Eh bien! personne ne sait qu'il y a là, à l'Académie de Marseille, un des tableaux les plus émouvants que l'on puisse citer.
Mais je m'aperçois que ma lettre est un peu longue déjà; je me hâte donc de terminer en vous priant de presser l'acquisition du buste de Puget que vous avez vu dans l'atelier de M. Desprez, son auteur. Vous aurez pour vous y aider notre confrère, M. Goste, architecte de la ville, et qui saura indiquer un emplacement convenable dans un édifice public. Je vous serai personnellement reconnaissant de la réussite de cette affaire qui m'intéresse beaucoup.
Veuillez, je vous prie, offrir mes hommages respectueux à Mme Jeanron, ainsi qu'agréer l'expression
des sentiments sincèrement affectueux de votre tout dévoué confrère, Auguste Couder.
Boulevard d'Enfer, n° 17.
Auguste Couder, peintre d'histoire, membre de l'Institut, n'a pas besoin de présentation. Jeanron est moins connu. Il eut pourtant son heure de célébrité en 4 848, lorsque Ledru-Rollin l'appela aux délicates fonctions de directeur des musées nationaux. Son règne fut court, mais du moins convient-il de relever deux faits à l'honneur du directeur des musées. C'est à Jeanron, à son influence, que la France est redevable du vote de deux millions affectés à l'achèvement de la galerie d'Apollon. C'est le même homme qui, en 1849, sauva son ancien protecteur, Ledru-Rollin, en le tenant caché pendant douze jours dans le palais du Louvre. Ce trait de fidélité vaut plus qu'un tableau. D'ailleurs, le pinceau de Jeanron ne fut pas oisif; il usa de la plume avec humour, avec bon sens et savoir. Né à Boulogne-sur-Mer, d'abord ouvrier, puis soldat, le sort des armes le fit prisonnier sur les pontons de Porstmouth. Devenu libre, il traversa successivement le collège Bourbon, l'atelier de Sigalon, celui de Souchon, et, en 1863, nous le retrouvons à Marseille, où il occupe le poste honorifique de directeur de l'Académie. Chez lui, l'artiste n'a pas abdiqué. Il s'intéresse au buste de Puget, il brigue les suffrages de l'Académie des Beaux-Arts à titre de correspondant, il reste en relations amicales avec les membres de l'Institut.
La lettre de Couder témoigne des affinités d'intelligence et de cœur qui existaient entre lui et Jeanron. Le sculpteur Louis Desprez, élève de Bosio, prix de Rome en 1826, avait exposé au Salon de 1837 une statue de Puget. Cette œuvre avait plu. C'est à Louis Desprez qu'on s'adressa pour avoir le buste de l'auteur du Milon. L'architecte Pascal Coste a eu son biographe, Etienne Parrocel. Ceux qui
AUGUSTE COUDER
voudront connaître Goste devront ouvrir le compte rendu de la session des Sociétés des Beaux-Arts tenue à Paris en 1880. Mais ce n'est ni Desprez, ni Coste, ni Puget, ni même Jeanron qui, dans la lettre de Couder, occupent le premier plan, c'est Michel Serre, ce peintre de Tarragone, plus Français que mille autres nés sur terre de France ; Michel Serre chassé du foyer maternel, dès l'âge de huit ans, par le second, sinon le troisième mari de sa mère, une Catalane rebelle au veuvage ; Michel Serre dont MM. de Chennevières et de Montaiglon nous ont raconté l'existence laborieuse, souvent traversée, toujours égale par l'enjouement, la droiture et l'aménité de l'homme ; Michel Serre devenu citoyen de Marseille, puis lieutenant du Roi en la ville de Salon, major de la ville de Gardanne, après avoir été premier peintre des galères ; Michel Serre l'un des commissaires généraux chargés d'assainir Marseille pendant la peste de 1720. Son zèle fut sans bornes. Serre prouva qu'il était de la race des grands hommes. Belzunce et lui sont de même taille. La peste disparue, Serre prit ses pinceaux. Deux toiles représentent l'horrible drame dont il venait d'être témoin : le Cours et V Hôtel de Ville durant la peste. Ces tableaux sont à Marseille. Couder les avait vus ; il en avait apprécié le style, la vérité pénétrante, l'horreur sublime, et c'est de ces deux peintures qu'il s'entretient avec Jeanron. Est-ce confusion dans le souvenir? Couder ne parle, semble-t-il, que d'un seul tableau. Il y en a deux, inséparables l'un de l'autre, comme les volets d'un diptyque. L'éloge de Couder s'applique aux deux œuvres, aux deux scènes si l'on veut de la même tragédie, qui empêcheront qu'on oublie jamais le nom du peintre. Non seulement Michel Serre nous a laissé l'image émouvante d'une misère profonde, d'un fléau lamentable, mais, plus heureux que Géricault, le peintre de la Méduse, plus favorisé que Gros, le peintre de Juffa, Michel Serre aurait eu le droit d'écrire au bas des effroya-
bles scènes de la Peste de Marseille le mot de Virgile : Quorum pars magna fui. Le digne citoyen n'y a pas songé. Couder répare son oubli : c'est justice.