T. I. IG
Qu'ébloui par un vain éclat, Poisson tranche du petit-maitre ; Qu'il pense qu'à la cour un fat Soit difficile a^ reconnoitre :
Ah ! le voilà, ah ! le voicy Celui qui n'en a nul souci (1).
Ces^ rires, qui portaient au cœur de la marquise, aigrissaient son amour- propre coutre ce frère qui pe prenait pas son marquisat aussi au sérieuit qu'elle eût voulu, et semblait encourager les rieurs par S9. philosophie et sop air de détachement. Elle essayait de le secouer, de ranimer ; elle le tourmentait et Va-ctivait vers les places, les honneurs^ les agrandissements, sans pouvoir le sortir de cette paresse d'âme et de cettp flfiodération des désirs qui lui firent dix fois dan§ sa vie refuser d'être ministre. Elle lui faisait faire le voyage d'Italie (2) avec un cortège d'historiographes, de peii\-
(1) Recueil manuscrit de Maurepas. Bibliothèque impériale, vol. XXXV.-
(2) Uqux lettres nous donnent le ton de la correspondance de madame de Pompadour avec son frère pendant son voyage d'Italie i
« Ce 16 Vf^ts, Reçue le 31 mars à Rome.
« Sy la lettre que javois adressé au maitrç de poste de Frapce a Tuuin de vous parvient pas, ipon cher frère, c'est une perte légère, linfante a tant 00 misons pour aimer le Roy que je ne suis pas étonné de l'empressement qu'elle vous a témoigné pour scavoir de ces nouvelles. 11 est difficile de trouver un père aussy unique dans tous les points. La dame de Lede est de son naturel assés haute, cependant elle ma assés dobligation et est trop politique dailleurs pour n'avoir pas eu enviç de vous bien faire. Mais elle est haboré dans le païs dou vous venés. Ainsy tout le mal qu'on vous en a dit ne me surprend pas principalement sur de Maulevrier qui la déteste. Je le feray remercier des attentions quil a eu pour vous. Le dessein que vous mavés envoyé de lautel de St Fidel ma paru aussy ridicule qu'a
MADAME DE POMPÂDOUR. 243
très, de dessinateurs, de gouverneurs. A la mort de Lenopmand de Tournehem ;, elle le pouasait à la place de directeuç-ordônnateur général des bâtiments, jardins, arts, manufactures; cette direction de Fart où le frère de la marquise deyient, selon l'expression d'un eontem porain, Varbitër ehgantiarum^ et crée dans l'art une BouTclle science et un nouveau goût par la dislribution.
vous. La princesse Tiivulce a connu presque tous les hoQunes de \^ qq^x pendant la guerre d'Italie, ainsy je ne suis pas étonné quelle vous en ait pikrlé; finis ayés bie» U\% de refK)ttdre sagsuent.
% Jay eu depuià 8 jours une fluxion dans la teste fort considérable; elle va beaucoup mieux et jay ete aujourà'huy a Thermitage. On vous mandera^ cependftn^ de Paris que je crache la sang s cela ttii ^nssj tfi^j que toutes les fois qu'on l'a dit ; madame la dauphine a passé 4 mois, par eensequest grosse de 3 et demie, vous detes juger de ma joye. Bonsoir, ctier bonhomme, je vous eiQbras^e. de tout moa cœur ; j'espère vousi e^H voyer d'ici à 15 jours vous envoyer les portraits. Mandés moi donc pour vas habita. » (Lettre ««to^pàe demadumede Fbmpadour. Colieetionf de feu M. If comte de Panisse.)
Aef u« le ^ jidii 1 75« à Turin.
' « Haa ^lean voua est sûrement parvenu, mon cher frejne ; ainsy il n'y a plus d'impatience que pouj: celuy du Roy.'^je ne scais sy vous avez donné ordre au sieur Yerney pour les 2 que je lui demande ; le parent de Bp^daïf^ du Haussey peut pav hasard eslre un hcunaue de bien ; mais il en existe bien peu dans cet état la. Mandés moy donc votre marche, cher bonhomme. M. de St-Qermain ma dit que Lefort arriverait à Turin le 2 ou 3 juin ; aw^y voi^s devés estre eu marche. J'espère ^ue vou» CQi^tÙMieréft a faire aussy bien qu'a votre premier voyage dans cette cour, faites mes eomplisients à mylord Lîsmore ; je devms àUerd^ooiain a Crecy, mais jay rompu le voyage, y aya^nt dans le pais des maux de goi:ge eonupiie ceiv^ qui sont depuis un an à Paris. Je suis trop attaché au Roy pour risquer seulement la plus légère inquiettode ms sa personne. Je desirois aller y passer 24 h. S. M. n'a pas voulu me le permettre.
• Bonsoir, cher frère, le portrait de Vanloo n'est pas finy; il a eu la rougeolle chez lui. M. de T. n'a pas osé le voir pour lui donner ses avis. » (Lettre autographe de madame de Pompadour, communiquée par M. Boutron.)
intérieure des appartements , leur architecture et leur décoration. Et cependant le tact sûr, le goût rare,xtout le zèle qu'il apporte à ce ministère de l'idéal et de Tindustrie de la France, le plus habile maniement, le plus généreux et le plus sympathique gouvernement des choses et du monde de Tart , ne désarment point les jugements préconçus de la cour, et les injustices de l'opinion sur l'homme dont un juge peu suspect d'indulgence, Quesnay, disait : « C'est un homme bien peu connu; personne ne parle de son esprit et de ses connaissances, ni de ce qu'il fait pour l'avancement des arts ; aucun , depuis Colbert, n'a fait autant dans sa place ; il est d'ailleurs fort honnête homme, mais on ne veut le voir que comme le frère de la favorite, et, parce qu'il est gros, on le croit lourd et épais d'esprit (1). »
Mais si madame de Pompadour était humiliée de voir son frère ainsi méconnu, elle était blessée et désolée de le voir garçon et entêté dans le célibat. Un grand et magnifique mariage de son frère qui l'empêchât de mourir tout entière, et, continuant sa fortune dans une famille de son sang, fît passer à des neveux l'héritage de son orgueil et de ses opulences, était l'espoir auquel la marquise s'était rattachée après la mort de sa fille Alexamdrine. Et la peine qu'elle éprouvait à se détacher de ce dernier rêve, le chagrin que lui faisaient les résistances et les refus de son frère , se lisent clairement
(1) Mémoires de madame du Hausset. Baudouin,
dans cette lettre confidentielle à son père, si curieuse par la* vivacité que la marquise y met à se défendre de l'accusation d'être insatiable pour sa famille :
« Je scais, mon cher père, plusieurs cordons rouges promis, ainsy je doute fort qu'il soit possible d'en obtenir un pour M. de Petit; il n'a jamais été question de la prévosté de Paris pour mon frère , ny lui ni moy n'avons de fonds à placer, cette charge est très chère, rapporte peu et ne le rendroit pas plus grand seigneur qii'il est, mais il est bien sur que tout ce qui vaquera, luy sera donné par le public, il a été accoutumé aux gens insatiables, je serois bien fâchée d'avoir cette infâme caractère et que mon frère l'eut, je suis bien fâchée qu'il ne veuille pas se marier, il ne trouvera jamais un party comme celuy que j'espérois luy procurer, je suis ravie que vous vous amusiés à Crecy, restés y, mon cher père, tant que cela vous conviendra et rendes justice à mon tendre attachement (1). »
Les années s'écoulaient, sans rallier aux projets de la marquise le marquis de Vandières, devenu le marquis de Marigny. Et content du présent, rassasié d'honneurs et de richesses, détaché de la cour qu'il n'aimait pas, heureux de vivre à l'aise et doucement bercé par les grâces faciles de la vie, dans ce monde des artistes dont il avait fait son monde, il ne voulait point consentir à jouer son bonheur, ses amitiés, sa paresse
(1) Lettre autographe de madame de Pompadour, communiquée par M. Fossé d*Arcosse.
et sa belle liberté contre la plus belle alliance; et il désespérait la marquise par l'impénitence finale de^sa sagesse épicurienne.
Au milieu de tous ces biens répandus sur sa famille^ de toutes ces fortunes qu'elle faisait autour d'elle , la favorite poussait sa fortune personnelle , et l'élevâit à une opulence royale. Elle amassait les biens et leô châteauxy et parvenait à une possession de terres et de maisons qu'une maîtresse n'avait point encdt^e osé rêver. En 1746, elle achetait du fermier géUérâl RoUsset la terre de la Celte qui lui coûtait la sotnme dô 165,000 livres et pour laquelle elle àbandôntiait Montretout. La même année elle achetait la terre de Crécy. En 1747, elle achetait 100,000 écus^ un hôtel à Fontainebleau (1). Elle joignait à la terl^ë de Crécy la terre d'Aulnay qu'elle payait 400,000 livrée; en 1750, elle acquérait Brimborion^ aU-dessous de BelleATiiJ. Eu 1752, elle achetait la terre de Saibt- Rétny attenante à la terre de Crécy, et un hôtel de 100,000 écus à Compiègne. En 1753, elle achetait^ le !•' avril, lé magnifique hôtel du comte d'Étreux aux
• (1) aLe jardin de madame la marquise dePompadoor, à Fontainebleau, du dessin de TAssurance, est noble et de toute beauté, ayant 67 T. de long sur 00 de large. On doit remarquer le beau parterre de gaxoo, orné do fleurs les plus rares, en face et les petits bois à droite et à gauche du pavillon, coupés par 16 cabinets de différente (Composition, autour d'nhe salle verte qui a 25 T. de long sur 14 de large. Une petite ménagerie, à gauche du paviUon, re&é ce lieu plus agré«d)le encore. » (lardiitt anglais et chinois, par Lerouge, 1788.)
Champs-Elysées au prix de 800,000 livres (1). Et à tous ces achats il faut encore joindre l'ermitage- de Fontainebleau, l'ermitage de Versailles, le château de Meudon, et enfin Béllevue.
Mais le prix d'achat n'était pas encore la plu6 grosse dépense de ces acquisitions. Une fois les terres acquises^ l'or y roulait. Tout un motide de peintres, de marbriers^ de sculpteurs , de doreurs, de fondeurs, de faïenciers, de menuisiers j de fleuristes et dejardinierë^ s'abattait sur chaque nouveau domaine de madame de PoinJ)adoùr, et^ le remaniant selon les drdres de ses goûts, de ses caprices, de ses folies, jetait, dans la terre de \û Celle^ 68,114 livres; dans la terre de Grécy et d'Aulnayj 3^947^264 livres; dans l'hôtel de Compiègne^ 80,242; à Pompaddur, 28^000; dans l'ermitage de Fontainebleau, 216,382; dans l'ermitagede Yersaillësy 283^013; dans l'hôtel d'Évreux, 96^169; etàBellevue, 2,626,927 livres (2): Del ces prodigalités énormes; qui foilt monter à plus de 36 millions ce que coûta madame de Poihpaddur à la France , de tant d'argent versé sans compter dans ces habitations d'un luxe, d'tme récherche et d'uH
(1) L'achat de Fhdtel d'Évreux talitt à madame de Pompadoat' des épigrainmes, des chansons» des placards injurieux. Une affiche portant jEdes Reginx mérétricitih fut Collée àiit murg de l'hôtel ; e( jyius tard màdaiiîe de Pompadour, ayant pris un terrain sur les Champs-Elysées pour en faifc un potager, fut forcée par les murmures d'abandonner son projet.
(2) Relevé des dépenses de madame de Pompadour, depuis la première année de sa faveur jusqu'à sa mort, par J<-A. Leroy. <— Mémoires historiques et anecdotiques de la cour de France, pendant la fhwtnt de la mar* quise de Pcmipadour. Bertrand^ 1802.
goût d'art inconnus jusque-là , sortaient ces palais de plaisance de la favorite , dont Bellevue était Tadmirable exemple.
Ce petit et délicieux modèle de château royal , ce musée de Tart français créé par madame de Pompa- ^ dôur et rempli de son inspiration, Bellevue était sorti de terre comme par miracle. Frappée de l'étendue et de la beauté de la vue, en passant par hasard sur ces coteaux qui semblent une terrasse naturelle dont la Seine baigne le pied, madame de Pompadoijr donnait rendezvous aux deux architectes, Lassurance et d'Isle ; et là, sur le terrain de son rêve, assise sur un trône rustique d'opéra improvisé avec des cailloux et du gazon, elle dessinait son projet, elle marquait la place des bâtiments, elle traçait l'ordonnance . des jardins (1). Le premier piquet pour le remuage des terres était posé le 30 juin 1748, et l'on poussait les travaux avec une telle activité que l'inauguration pouvait avoir lieu le 2 décembre 1750, en présence du Roi, par un charmant ballet : V Amour architecte , où l'on voyait une montagne , la Montagne en mal d'e^ifant de la Fontaine, accoucher du château de Bellevue, et sur la route de Bellevue une de ces voitures appelées pots de chambre culbuter et verser sur la scène une pleine corbeille de femmes , un ballet et des danseuses (2).
(1) Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs, par Hurlaut. 3foM?ard, 1779.
(2) Mémoires et journal inédit du marquis d'Argenson, vol. lY.
Le corps principal du château n'aivait que neuf croi* sées, selon le désir exprimé par le Roi (1). Il montrait à l'extérieur des bustes de marbre attachés dans des trumeaux. L'antichambre était ornée de deux statues qui avaient fait lutter l'un contre l'autre le ciseau de Falconnet et le ciseau d'Adam. Oudry avait peint dans la salle à manger les attributs de la chasse et de la pèche , que répétaient sur la boiserie les fines sculptures de Verbreck. Six tableaux de Vanloo, la Comédie et la Tragé" die, paraient les murs du salon de compagnie. Une ga* lerie, où souriait l'Amour en marbre de Saly, menait à la salle de musique, dont Pierre avait signé les dessus de porte. Puis venait l'appartement du Roi, peint par Vanloo, et séparé de l'appartement de madame de Pompadour par un boudoir en perse, doré en or, qu'égayaient deux paysages chinois du pinceau et de l'invention de Boucher. Brunetti père avait peint l'escalier; et son génie décoratif avait jeté, jusqu'au premier étage, dans les masses d'une belle architecture , l'échelle d'un Olympe, Ariane et Bacchus, Zéphyre et Flore, Diane et Endymion. Boulongneet Vernet avaient mis leur nom et leur zèle au^; peintures de l'appartement du Dauphin et de la Dauphine ; car il y avait, dans le château de madame de Pompadour, l'appartement du Dauphin et de la Dauphine. On trouvait ensuite la grande rareté et le grand orgueil de Bellevue, la galerie imaginée et des-^
(1) Journal historique et auecdotique du règne de Louis XV, par Barbier, vol. m.
sinée par madame de Pompadoiii* en personne j tiné galerie oùj dans toute la longueur, des guirlandes d'une étonnante légèreté, sculptées par Verbreck, et délicatement peintes par Dinant et du Fort , enëadrâient lëë plus jolis tableaux de Boucher^ auxquels Tëtdffë de l'ameublement selnblait faire écho : le pinceau de Perrot y avait rappelé avec un art exquis les gaietés de couleur, la folle lumière , les allégories champêtres et enrubanées semées aU mut* par le peintre (1); Tout daris ëë Bellevuë était eu harmonie ; et dans tes &al5ti& peints, éclatants etdot^és^ ou bien dahë ces jardins, ces grottéô, ces allées d'une si agréable descente, près de ces éàux vives et comme échappées, dans le bosqdet de là cascade , le bosquet vert^ les bosquets du baldaquin bu dU rond de Sèvres^ les allées d'arbres de Judéë et dé peupliers d'Italie, aupi-ès des deujt nymphes de Pigàlle^ dé la statué pédestre de Louis XV eh mai-brë de Gênés, ou de l'Apollon en marbre de Coustou (2), allait^ venait^ passait et se promenait Utl tiiondë à la livrée dû fehâ-^ tëau, et selon le goût du lieri: les hOmitiës ataietit dés habits de drap pdurpre, brodé d'or ëtr bordé, ated des vestes de satin gris blaflc travaillé d'un dessin chenille en pourptéi et bordé de quatre doigts d'ufïë bWdërie d'oÉ* mat; les fëmités étaient habillées de l*obes semblables £iUx testes des hommes (9). Et quèl ufaiforme ttiièui:
(1) Dictionnaire liistorique de la ville de l^aris, par Hurtaut.
(2) Jardins anglo-chinois, par Lerouge, 1788.
(3) Joùriïftl historique de BaJ^bier, vol. HI. — La iflarqtfiie, pWttr cet habit d'uniforme des voyages de Ghoisy, donnait aux femmes l'Ôtoffe de ta
ordonné pour ce palais des enchanteineiits où tout à l'heure^ en plein hiver^ la marquise étonnera le.RoiaVee ce parterre inouï et prodigieux^ toutes les fleurs du prin* temps, toutes les fleuri de Tété odorantes^ vivantes prescjue, — Un parterre de porcelaine de Sèvres parfumée ( 1 )! Cette imagination de madame de Pompadour^ une véritable imagination d'Armide , ne se bornait point à ce beau domaine de sa création; elle remaniait et décorait encore les châteaux où le Roi la recevait et lui rendait l'hospitalité de Bellevue. Choisy, que le Roi possédait, devenait comme la propriété de la favorite, par tous les embellissements qu'elle y apportait, toutes les dépenses qu'elle y ordonnait* Du petit au grand j tous lés luxes du château, toutes les recherches de la vie de Choisy lui appartenaient, et ttiontraient dans lëô plus petites choses la délicatesse de ses inventions ; n'était-ce pas elle qui machinait ce châteaU dé féerie , où la tslble à ressort qu'elle avait inventée de moitié avec le mécanicien, et dont le petit inodèle fut vendu à la vente du marquis de Ménars , la table de Loriot remontai* une épingle demandée par le Roi (2), avec des vers de Làu-
robe* aux hommes Tétoffe de Fhabit et de la Veste^ et le deKin de la bro^ derie qui revenait pour Thabit et la Teste à près de H^OOO livres.
(1) Mémoires du marquis d*ArgeilSon^ voL IV.
(2) Gazette des Beaux-Arts^ par M. Charles Blaoe. Madame de Pompadoui'^ par A. de la Fizelière, i*' septembre 1869. — De cette vie^ de oe séjout de Choisy^ il ne reste plus guère, épars par ci, par là, que les Vo^foges du Rùé au château de Choisy , avec lès logements de la coUr et lés mentis de la table de Sa Majesté , menus manuscrits dont ]a bibliothèque de Rouen possède une anhée et ddnt nous possédons une autre année. Tannée 1767. Les soupers se composent d*un premier service composé de deui oilles et
jon? C'était l'effort et la victoire de madame de Pompadour de mettre la variété et le contraste dans toutes ces retraites, qui donnaient à l'ennui du Roi la distraction d« boîtes à surprise. Las de Bellevue et de Choisy, elle l'accueillait dans ce joli ermitage de Versailles, où tout était à la mode de la simple campagne, où la maison ne montrait que des bergeries, où les jardins, affranchis de la pompe et de la monotonie du jardin français , n'étaient que berceaux de myrte et de jas-
de deux potages, de huit hors-d'œuvre, de quatre grandes entrées, de quatre moyennes, de huit plats de rôts, de quatre salades, de douze ou de seize entremets, froids ou chauds; dans les potages, on remarque: le potage à la Pontchartrain, à la Villeroy, à la bonne femme, la chiffonnade, la garbure aux choux, le gratiné aux oignons et aux pains de seigle, le gendarme aux gros oignons ; dans les entremets, les appellations et les noms les plus singuliers sont : les tourtereaux à l'impromptu, les rammeraux à la polonaise, la ciboulette de gibier à l'espagnole, les cailles à la Xaintonge, les langues de mouton à la Saint-Hérem, les poussins à la Saint-Cloud, le pâté de cuisses d'oie aux pois de Monsalvic, la terrine de grouins à la purée, les dindonneaux sauce à la civette, les campines à la Gontault, les faisans à la Mancille, les petits pâtés à la Balaquine, les cercelles à la Matignon, les poulets à la Mezeray, les poulets à Lurlubie, les pâtés à la Nesle, les queues d*agneau au soleil, les pigeons aux œufs à la Monglas, les estomacs d*oiseau de rivière à la Rocambole; enfin, dans le souper du 13 décembre 1757, un dindon de la ménagerie à la peau de goret. Les rôtis n'ont rien de remarquable que la désignation de leur provenance, les lapereaux de M. de Cromard, de la Vallière, les dindonneaux de madame la marquise, etc. L'imagination merveilleuse du cuisinier, qui trouve tous les jours maigres les quarante-huit plats exigés, se déploie dans les entremets, où il y a des crêtes au fenouil, des gâteaux au lard, des pattes bottées, des épinards à Tessence, des beignets de blanc-manger au blanc de poularde, des œufs brouillés au coulis de perdreau, des ragoûts aux langues de carpes, des rôtisseaux d'anchois, des montantes à la romaine, des marbrées, des crèmes à la Saint-Genest, etc. Dans tout cela, rien ne rappelle la favorite, ni les filets à la Bellevue, que cite Lamesangère dans son Dictionnaire du luxe manuscrit, ni les rissolettes à la Pom^ j7a(four dont parle Mercier.
min, bosquets de roses, cachettes agrestes de la statue de l'Amour, champs de jonquilles, d'oeillets, de violettes, . de tubéreuses , embaumant l'air des senteurs de la nature (1). C'était là que, renouvelant sa beauté, elle ravivait le goût du Roi par les changements et les déguisements de sa personne, tantôt lui apparaissant dans l'habit de la sultane de Vanloo, tantôt venant à lui en jardinière , dans ce costume que nous a gardé le portrait qu'elle disait être la meilleure image d'elle-même : la tête couverte d'un chapeau de paille doublé de bleu, de ce bleu, sa couleur favorite qui faisait baptiser Aabits de la marquise les habits bleus; le bras gauche passé dans l'anse d*un panier de fleurs, la main droite tenant une branche de jacinthe (2). Ou bien encore elle charuiait les yeux du Roi par cet habit dont elle avait pris l'idée et le patron dans une assemblée galante de Watteau, déshabillé idéal appelé depuis le négligé à la Pompadour : imaginez une sorte de veste turque, serrant le col, boutonnant au poignet, se prêtant à la gorge, collant aux hanches, montrant tout ce qu'elle laissait voir, et dessinant tout ce qu'elle cachait (3).
Cependant, malgré toutes ces séductions, et ce perpétuel enchantement de l'amour et des sens du Roi, la
(1) Histoire de madame la marquise de Pompadour. Londres, à la Tête de César ^ 1759.
(2) Catalogue du marquis de Ménars, 1780, n» 130. C'est le portrait gravé par Anselin.
(3) Histoire de madame la marquise de Pompadour, 1759.
d54 LIVRE DEUXIÈME.
fayorite était obligée de disputer et de reprendre chaque jour le pouvoir. G'ét^iit une laborieuse et perpétuelle conquête que son exereioe, son maintien , et son accroissement. Il fallait l'effort d'une incessante bataille j la tension d'une activité sans sommeil, le ce^itinu travail de la tète, une combinaison journalière d'intrigues, de marches sourdes et de contre-rmines, pour tenir assise madame de Pompadour dans cette grandeur glissante, et dans cette haute fortune, enviée, attaquée, pkine de pié^s et d'écueils, battue par les ambitions et les trahisops ; nuage de faveur à la discrétion d'un souffle, d'un caprice, d'un orage, ou d'uBcoup d'épingle. Posséder le Roi, occuper ses ennuis, distraire et promena ses fatiguea, remplir sa vie, Tétourdir et la réveiller par la variété des lieux et la surprise des plaisirs ; malade et condamnée au régime du lait, courir, souper, demeurer belle et trouver des foroes inconnues pour garder dans ces fatigues k beauté et la fraîcheur, c'était la moindre peine de la favorite. Et qu'était-elle auprès de cette grande fatigue de son métier et de cette dure expiation de son règne : veiller à toute heure, deviner la menace dans le sourire et le danger dans le succès, surmonter les paresses et les malaii^s du corps et de l'çsprit, pour résister à tout ce qui entoure le Roi, à tout ce qui en approche, aux ennemis cachés, aux complots secrets, aux partis.^ ^ 1^ cour, à la famille royale, au ministère, aux rivalités qui se poussent en avant, aux périU qui se démarquent !
Maurepas chaâsé, madame de Pompadour avait trouvé dans le ministère un adversaire plus dangereux, plu» sérieux, un ennemi plus maître de lui, et incapable de GQpnpromettre ses haines par des méchancetés et le sucées de ses plana par la petite victoire d'un bon mot. Cet enne^ii, le comte d'Ai^enson, avait pour lui Tepinion du Roi, qui le croyait profondraaent attaché à sa personne, et lui attribuait un de ces dévouements qui étouffent l'intérêt personnel et dominent les intérêts particuliers. Il était encore agréable au Roi par l'habitude de l^uaieurs années de tj^avail, où, épargnant à Louis XV le détail des affaires, il m^ait doucement et sans fatigue m^ intelligence et sa décision au point capital des choyas» Habile homme, disciple de Fleury dans la conduite du Roi , caressant le maître par des prévenances et des gâteries de paroles; malade ou bien portant, ne quittant point le Roi, et l'occupant encore, quand la goutte le tenait cloué loin de sa personne, par un commerce de petits billets ; sachant aux moments difficiles, dans les tempêtes soufflées par la maîtresse, éveiller chez le Roi les sentiments reconnaissants, affectueux et comme filiaux d'un pupille politique; courtisan eonson^mé, méfiant par des cheipins couverts ses prétentions et ses ressentiments, les modérant par ces deux vertus de la cour : la dissimulation et la patience ; le comte d'Argenson, fort de cette position et de ee caractère, poursuivait S0urdem^ït ^ obstinément dans madame de Pompadoiff le grand obstacle qui l'empêchait de deve-
nir premier ministre, et de fonder sur la faiblesse du Roi une domination qui eût continué la tutelle du vieux cardinal,
Après la disgrâce de Maurepas, madame de Pompadour avait à elle, dans le ministère et autour du ministère, Puysieux, Saint-Severin, Boulogne, les frères Paris, le cardinal de Tencin, le maréchal de Noailles. - Toute-puissante qu'elle était, elle n'osait rien hasarder dans la crainte de d'Argenson qui voulait, madame de Pompadour le savait, sinon la renverser, au moins la confiner absolument dans la direction des plaisirs du . Roi. Madame de Pompadour, qui, après avoir obtenu le renvoi d'Orry, avait vu se faire la nomination du contrôleur général sur la présentation de d* Argenson ; qui avait vu, il n'y avait pas longtemps, d'Argenson emporter pour Duparc l'intendance des postes qu'elle sollicitait pour son cousin Ferrand; madame de Pompadour, blessée de ce crédit qui contrariait ses désirs et ses volontés, n'était pas moin^ animée contre le ministre que le ministre ne l'était contre elle. Elle portait au comte d'Argenson, suivant l'expression du marquis son frère, une haine foncière et rancunière où il y eut bientôt réddive sur récidive avec enchères; et, après une feinte réconciliation où le ministre et la maîtresse n'apportaient que des paroles, la maîtresse songeait à enlever au ministre l'appui de son collègue Machault, qui , quoique attaché à d'Argenson et lui devant tout,, se montrait hésitant et indécis sur le parti qu'il devait embrasser dans
MADAME DE POMP^pOUR. 257
le^ ministère. Machault s'abandonnait facilement à madame de Pompadour. Machault gagné, la favorite le poussait en avant, le trompettait, lui faisait une grande place dans l'esprit du Roi. En même temps elle faisait habilement arriver jusqu'à lui de maladroites indiscrétions de la Reine qui trahissaient les confidences et les propos contre la favorite tenus par d'Argensôn dans l'intimité de la famille royale ; en sorte que le jour où Machault prenait place au conseil, comme garde des sceaux, le Roi disait avec une certaine dureté à son ministre favori : « Monsieur , il faut maintenant reculer d'un cran.^ C'était presque une disgrâce aux yeux des observateurs de la cour, qui se renforçaient dans leurs prévisions en voyant quelques jours après Machault faire au Dauphin, la veille de l'installation du prince au conseil, l'instruction des principes du Conseil des dépêches, instruction qui, d'après les précédents, devait revenir au comte d'Argensôn, le doyen des secrétaires d'État. Les signes de défaveur allaient croissant. D'Argensôn semblait désespérer de sa position. Il disait tout haut : ^ qu'il ne tenait plus qu'à un fil, qu'il était seul comme un as de pique. » Mais, tout malade et goutteux, tout éteint et écrasé qu'il était, en dépit du pouvoir croissant de Machault qui appelait au ministère Saint-Florentin et Rouillé et enlevait au propre neveu de d'Argensôn la place de secrétaire d'État des affaires étrangères, donnée à Saint- Contest, le ministre menacé et diminué persistait dans son hostilité contre madame de Pompadour» Il niainte-
nait la guerre aussi vive^ aussi active, et il ramassait de tous les côtés les armes et les, alliés (1).
Madame de Pompadour avait alors auprès d'elle une eousine très4aide, très-méchante, très^vare, au dire de la chronique, mais à laquelle on ne pouvait refuser ni l'esprit, ni l'intelligence. Celte demoiselle de compagnie, cette amie à tout faire, avait acquis peu à peu un grand ascendant sur la favorite, et ellç exerçait une sorte de domination sur ses volontés , qu'elle menait en les caressant. Au fond de cette liaison et de cette intimité, cette parente et cette amie, madame la comtesse d'Ëstradés, nourrissait contre la position et la fortune de ma^ dame de Pompadour une de ces jalousies profondes et enragées, particulières aux gmndes amitiés de femmes dans une telle inégalité de situation ; et Versailles sa racontait à l'oreille une entreprise assez brusque, tentée par madame d'Estrades sur le Roi, un jour qu'il se trou* vait gris à Choisy . D'Ai^enson, dont un des grands moyens de pouvoh* était un système d'espionnage parfaitement monté, eut vent des dispositions secrètes de madame d'Estrades. Ce ministre qui toute sa vie fera la guerre à madame de Pompadour derrière une femme, et dont fiiadame de Pompadour avait cru reconnaître la main dans la main de sa maîtresse, madame Sauvé, jetant des papiers injurieux dans le berceau du duc de Bourgogne dont elle était la première femme de chambre^
(1^ Mémoires du marquis d'Argenson , vol. IV.
d'Argenson eut aussitôt l'idée de se faire un paravent de madame d'Estrades. U la fil tâter, et vit de suite le parti à tirer de ses ambitions et de ses rancunes^ du fiel amassé dans sa place, et des appétits de vengeance de son amour-propre assez maltraité de paroles par la favorite. Il parlait à toutes ces passions sourdes de Tamitié protégée et humiliée, et, les flattant avec sa finesse de tact et sa persuasive éloquence de salon, il parvenait à séduire entièrement « et à se donner cette comtesse d'Estrades (1). » Cette ligue, d'abord soigneusement cachée à madame de Pompadour et lui échappant, donnait à d'Argenson un œil et une oreille dans les petits appartements. Elle le mettait au cœur des pensées, des projets, des intentions, des confidences de la favorite. Elle Téclairait sur tout ce que madame de Pompadour croyait avoir à craindre de la fatigue deFamour du Roi. Ellel'enbardiësait enfin à user contre madame de Pompadour de la machine de guerre employée en désespoir de cause par tous les ministres du temps : la présentation aux désirs du Roi d'uneautre maîtresse, la candidature d'unerivale. La faveur de la jeune madame de Choiseul-Romanet, le plaisir que le Roi trouvait à s'amuser de son étourderie et de ses enfantillages, décidaient d'Argenson et madame d*Estrades à tenter l'aventure, à essayer de mener au sérieux le caprice royal. Madame d'Estrades mettait en jeu l'expérience et l'invention de son esprit,
(1) Mémoires du marquis d'Argensou, vol. IV.
et travaillait avec passion à compromettre le Roi el à décider son amour.
La cour commentait Tair triste et chagrin de la favorite ; on faisait la remarque que le Roi n'était point sorti de Versailles toute la semaine où madame de Ghoiseul avait été de semaine chez Mesdames. Déjà le bruit de la disgrâce de la marquise se levait dans un vague murmure et courait Versailles , quand un coup imprévu et véritablement invraisemblable venait ruiner Tintrigue que d' Argenson etmadame d'Estrades avaient menée avec tant de mystère, et presque jusqu'au succès. Madame de Ghoiseul avait reçu une lettre du Roi. Assez embarrassée, car si elle voulait bien se donner au Roi, elle n'entendait céder qu'après avoir obtenu toutes les prérogatives et tous les honneurs de la charge de maîtresse en titre, madame de Ghoiseul consultait pour la réponse un de ses parents, le comte de Stainville, qui depuis fut le duc de Ghoiseul. Le comte de Stainville prenait la lettre du Roi , et demandait à madame de Ghoiseul jusqu'au lendemain pour répondre. G'était alors un des ennemis les plus acharnés de madame de Pompadour. 11 s'appelait lui-même le chevalier de Mavr repaSy comme si la fraternité des mêmes passions et de pareilles haines le faisait le cadet du ministre. Une répugnance d'orgueil à voir une Ghoiseul devenir maîtresse du Roi, ou plutôt une inspiration et une révolution d'ambition, faisaient dans le comte de Stainville un retour subit. 11 demandait une audience à madame de
MADAME DE POJ^PADOUR. 261
Pompadour, et lui remettait la lettre, lui disant que ô'il n'avait pas d'affection pour la favorite , il se trouvait plein d'estime pour elle; qu'il la croyait utile au Roi; que, du reste, elle ne lui devait rien pour cette démarche faite en vue du repos et du bien de l'État. Le reste de l'entrevue entre la favorite de Louis XV et le futur premier ministre de son règne se passa à combiner les moyens de renverser les plans de la comtesse de Choiseul (1), et le comte de Stain ville faisait si bien la leçon à madame de Pompadour, que madame de Choiseul recevait l'ordre de ne plus souper dans les petits appartements, et qu'il était fait défenses à madame d'Estrades delà recevoir (2).
Madame de Pompadour n'ignorait point que toute cette intrigue avait été conduite par madame d'Estrades, aidée des conseils de d'Argenson ; mais elle ne se sen- • tait pas assez forte pour renvoyer son ancienne amie ; elle se contentait pour le moment de se brouiller ostensiblement avec elle. Cependant d'Argenson, qui par d'habiles manœuvres refaisait son crédit , et rattachait à son parti tous les amis de madame de Pompadour, refroidis avec elle, Boulogne, Rouillé, Puysieux, Saint- Severin, qui ralliait même les frères Paris, un moment indisposés contre la marquise ; d'Argenson, plus solidement établi que jamais chez la Reine et dans les sociétés pieuses hostiles à madame de Pompadour, dé-
(1) Portraits et caractères, par Senac deMeilhan. Dentu^ 1813.
(2) Mémoires du marquis d'Argenson, vol. IV.
fiait la favorite en dédaignant de la voir, et, bravant les bruits de son remplacement dans le ministère f^ar M. de Lucé , se démasquant audaeieusement, avouant son but et ses ressorts, s'enfermait quatre heures par jour chez madame d'Estrades, et la poussait de tout^ ses forces dans la faveur de Mesdames , au centre des ressentiments de la famille royale. Madame de Pompadour croyait un moment se débarrasseï» de la redoutable alliée du comte d'Argenson, en accusant la d'Estrades d'avoir reçu un pot-de-vin de 56,000 livres. Mais la d'Estrades se tirait de celte affaire, qui éclaboussait un parent de d'Argenson , le comte de Maillebois , et ravivait avec ses colères et ses passions le comte d'Argenson. Un moment arrivait oii la favorite prenait tant d'inquiétude du terrain gagné chaque jour par la d'Estrades et d'Argenson dans la famille royale, qu'elle tentait un rapprochement de ce côté ; elle employait de vives instances, elle allait même jusqu'à se jeter aux pieds du Roi pour faire obtenir à madame Adélaïde l'appartement communiquant par un escalier à l'appartement du Roi : vaines avances, et qui tournaient contre elle. Le Roi , voisinant avec ses enfants , prenait plaisir à causer avec eux. Il demandait et écoutait leurs avis. Le cœur du père s'ouvrait dans cette facilité et cette habitude des visites intimes; et cette avance de la maîtresse, qui voulait apaiser les inimitiés delà famille royale, ne faisait que leur donner une voix plus haute, une ardeur plus confiante. En même temps, ma-
dame d'Estrades joignait à la faveur de Mesdames Tappui de la maj*échale de Duras, et grandissait en crédit. Tout semblait se réunir contre madame de Pompadour, et l'arrangement des affaires intérieures, la pacification du parlement, qui remettait d'Argenson en faveur auprès du Roi , et les réflexions du Roi sur le luxe et les dépenses de la marquise publiés , répandus et grossis par la d'Estrades; mais la disparition d'une lettre changeait la face des choses. Madame de Pompadour, malade et au lit dans la journée , avait reçu une lettre du Roi , où le Roi lui parlait des parlements. La lettre était restée ouverte sur une petite table près de son lit. La comtesse d'Estrades était venue faire sa cour à madame de Pompadour; la comtesse sortie, la lettre n'avait plus été retrouvée. Tel était du moins le récit, l'accusation de madame de Pompadour, qui,s'animant sur cette violation des secrets d'État et sur cette injure personnelle à la royauté, demandait au Roi le renvoi de la d'Estrades. Le Roi se défendait et se rabattait sur le goût que Mesdames avaiept de madame d'Estrades. Madame de Pompadour courait aussitôt chez madame Adélaïde, qu'elle savait mécontente en ce moment de sa confidente familière, et obtenait d'elle une déclaration « que madame d'Estrades l'ennuyait assez. » Elle revenait auprès du Roi avec cette déclaration; et là, dans une scène où elle mit en œuvre tout son art de comédienne, ses coquetteries, ses larmes, le suprême effort d'une femme à la fin d'une longue et incertaine ba-
261 LIVRE JMEUXIÈME.
taille, elle décidait le Roi, une heure après avoir invité madame d'Estrades à souper, à envoyer à madame d'Estrades une lettre de cachet qui la chassait de Versailles. Cette disgrâce n'intimidait point d'Ârgenson, qui passait la soirée chez madame d'Estrades le jour même de son renvoi, il lui louait une maison, et l'établissait à Chaillot, sur la route de Versailles, à portée de ses amis. Tout en redoublant d'assiduités auprès du Roi, il refusait d'entrer en. accommodement avec la favorite, dont il prétendait avoir reçu un affront direct par le renvoi de la comtesse d'Estrades, son amie. Et ses haines patientes attendaient les circonstances et l'occasion, et se consolaient de temporiser en minant sourdement la marquise dans les sociétés de Versailles et les maisons de Paris, en favorisant secrètement les pamphlets, en l'entourant d'embarras et de murmures (1).
Ainsi toute cette vie de madame de Pompadour, si triomphante au dehors, et qui se montre au public si assurée du lendemain, si bien confirmée dans un règne facile et continu, n'est au fond et dans le secret qu'une longue et misérable inquiétude , le tourment quotidien d'une domination disputée et sans cesse obligée de lutter sur ce terrain de l'heure présente qu'elle possède à peine. Nul moment de sa faveur n'atteint à la pleine
(l) Mémoires du marquis d'Argenson, vol. W et IV.
et pacifique jouissance de la faveur, à cette sécurité et à cette confiance que de plus heureuses favorites trouvèrent dans la franchise de cœur , la sûreté des tendresses, les instincts de fidélité de leur royal amant. Pour madame de Pompadour, pas un instant de repos, pas un moment d'abandon : jusque dans les épanchements de l'amour , il faut qu'elle épie le Roi, et que, l'esprit présent et. de sang-froid , elle cherche sous la figure menteuse de l'homme les secrets du maître. Il faut que tout le jour elle s'arrache une comédie perpétuelle, et que la gaieté du bout des lèvres, la tranquillité du front, l'aisance du sourire, un refrain volant, un chanson légère, masquent et cachent la préoccupation , le travail , les machinations d'une pensée fixe et d'une volonté entêtée qui cherche des armes, des res* sources, des appuis, dès attaques et des défenses. Il faut qu'elle vive penchée sur la cour, penchée sur toutes ce^mes qu'elle veut pénétrer, penchée sur les extraits de lettres que lui communique l'intendant de la poste Jannelle, penchée sur les rapports du lieutenant de police Berryer avec lequel elle s'enferme et parle bas. Elle se consume dans des nuits d'insomnie où le découragement et le doute de l'obscurité et de la solitude ruinent les espérances et les projets du jour ; elle s'agite dans de basses caresses à^ l'influence de Lebel , dans l'observation, l'espionnage^ le soupçon, dans une continuelle défiance des amitiés qui l'entourant et des femmes qui l'embrassent. Elle vit dans l'effroi et la cu-
riosité anxieuse, aux aguets et tremblante, prise de sueurs froides pour une lettre trouvée dans la poche du Roi, un regard, une parole du Roi à une femme ; malade, torturée , fiévreuse , et toujours poursuivie par cette ombre d'une rivale qu'elle voit se dresser partout, sortir de la société, s'avancer de la cour, venir de Paris, qu'elle entend, qu'elle flaire, qui monte!... Ne croirait-on pas voir le cercle d'agitation fatale, le supplice renaissant sous l'effort renaissant, des grandes expiations du paganisme? Et n'est-ce pas madame de Pompadour elle-même qui comparant sa vie, cette vie qui ne peut dormir, à la vie du chrétien, Tappelle « un combat perpétuel? »
Pauvre favorite! que de fois, le masque de son sourire et de sa sérénité tombé , la porte de son appartement fermée , et son règne laissé dans Tantichambre, l'histoire, qui suit sa femme de chambre, la surprend, jetant d'an geste nerveux son manteau et son manchon loin d'elle, et dans la première vivacité et le premier flux du dépit, dans ce déshabillé du corps et de l'âme où la passion s'exhale, éclatant en plaintes amères etquil'étouffent, sur l'insolence d'une madame de Coislin qui s'est trouvée à la table de jeu , sur ses souffrances, sur le supplice de cette curiosité avide, enragée, inexorable, qui fait cercle autour d'elle pour jouir des nuages de son front et des soucis qu'elle dévore , sur ce va tout dit d'une façonwnsultante , et avec quel regard ! le regard de la favorite de demain à la favorite d'aujour-
d'bui (1), sur ce brelan de roig, et 8u3r cette réTérence dont le Roi lui a semblé enoourôger rironieetrineulte... Ressentiments du moment, blessures toute» fraîches, terreurs des signes défavorables, amertumes, récriminations qui touchent au désespoir, désolations de tant de soirées de la favorite qui la couchent si souvent dans les larmes!
Mais ce n'était point assez que ce tourment, cette lutte sans trêve Contre les séductions de la beauté , les entreprises de l'effronterie, les projets de l'ambition,, les souterraines intrigues, les hostilités ténébreuses; madame de Pompadour était encore obligée de se combattre elle-même et de travailler à se vaincre. La favorite, au milieu de tant d'efforts, devait faire violence à son tempérament, et le forcer à des ardeurs qu'exigeaient les ardeurs du Roi. Elle appelait contre l'âge, contre les dégoûts , contre les malaises , contre la fatigue et la nature, les remèdes et les aiguillons. Elle recourait aux irritants , aux excitants , aux herbes et aux
(1) L'échec de madame de Coislin, Valtière Vasti, comme on l'appelait, fut dû surtout au décacbetage d'une lettre d'un conseiUer écrivant à un de ses amis ce qui suit :
« n est juste que le roi ait une amie, une confidente, comme nous tous tant que nous sommes, quand cela nous convient ; mais il est à désirer qu'il garde celle qu'il a; elle est douce, ne fait de mal à personne et sa fortune est faite. Celle dont on parle aura toute la superbe que peut donner une grande naissance. H faudra lui donner un million par an, parce qu'elle est, à ce qu'on dit, très-dépensière, et faire ducs, gouverneurs de province, maréchaux, ses parents, qui finiront par environàer le roi et faire trembler ses ministres.)* (Idémoires de madame dti Hausset.)
La lettre ne venait-elle pas de madame de Pompadour >
philtres, à ces feux que l'Orient prête à la médecine* pour donner la fièvre à Tamour. Elle leur demandait le zèle et les forces de son rôle de courtisane, la moitié de son métier de favorite ; et elle se tuait à triompher de son corps , du naturel de ses sens , de ses froideurs de macreuse^ c'est le mot dont elle use, par une nourriture qui lui fouettait et lui brûlait le sang tout ensemble.
Un jour vint où ce corps de la favorite, tourmenté et amaigri, forcé au plaisir et à bout de forces , se déroba sous la volonté de la femme. Madame de Pompadour perdit l'espoir et le courage de retenir les désirs du Roi, dont la chambre s'ouvrait à de nouvelles amours, et commençait à s'appeler le trébuchety du nom du piège où l'on prend les petits oiseaux. Un modèle du peintre Boucher (1), le type de ce Rubens fripon, la femme potelée, au corps douillet et tout étoile de fossettes, dont il a si souvent répété l'étude et le portrait dans ses grasses académies de femmes , ouvrait la porte à ces liaisons obscures du Roi , qui allaient avoir leur logement au Parc aux cerfs. La jeune personne était une demoiselle Murphy, d'origine irlandaise, communément appelée la petite Morfil , sœur du modèle en titre de l'académie de peinture, dont elle avait la survivance (2). Ce qu'il y avait de plus singulier dans ce caprice du Roi, c'est que la petite n'avait pas été présentée par Lebel; c'était madame de Pompadour elle-
(1) Histoire de madame la marquise de PQmpadour, 1759.
(2) Mémoires du marquis d'Argeoson, vol. IV.
même qui, rendant La liberté aux sens du Roi, sans renoncer à gouverner cette liberté, cherchait à se garer du danger et des ambitions d'une rivale sérieuse par une rivale de sa main sans conséquence et sans avenir. C'était elle, Soulavie l'affirme, qui avait donné au Roi la tentation de la Morfîl , en faisant peindre la charmante enfant dans une saiiUe Famille^ dont la pieuse Marie Leczinska ornait les murs de son oratoire (1); et le Roi, dont on amenait le regard sur ce jeune corps et cette beauté céleste, ne tardait pas à satisfaire le désir secret de madame de Pompadour qui fermait les yeux sur l'achat d'une petite maison destinée à sortir la petite Morfil des combles du château de Versailles où le Roi la tenait cachée (2).
(i) Mémoires historiques de la cour de France pendant la faveur de
(2) Pour la liste, très-grossie par les pamphlétaires et les historiens do la Révolution, des femmes qui passèrent au Parc aux cerfs et n'ont pns d'histoire, nous renvoyons les curieux aux Mémoires de Richelieu de Soulavie, et à la brochure : Le Parc aux Cerfs, ou V Origine de V affreux déficit, 1790. — Donnons seulement ici les quelques détails qui importent à la vérité historique, et montrent la fable des préjugés et des légendes sur le Parc aux cerfs. Le Parc aux cerfs n'est pas la propriété de l'Iùmitage, qui aurait été donnée au Roi par madame de Pompadour, ce n'est pas le sérail légendaire des historiens et des romanciers, c'est une toute petite et assez pauvre maison avec un tout petit jardin, enfermée dans rimpasse dé la rue des Tournelles et de la rue Sainl-Médéric, contenant quatre chambres et quelques cabinets, pouvant contenir à peine deux ou trois femmes, et qui semble plutôt faite pour l'habitation d'une seule, supposition que corroborent les récits de madame du Hausset, les récits de Mercier, conmiissaire de la guerre, qui présida l'éducation de l'abbé de Bourbon, et la pièce découverte et publiée par M. Leroy.
C'est la déclaration faite par Vallet, huissier priseur au Châlelet, qui avait été chargé d'acquérir la petite maison en sou nom :
Depuis quatre ou cinq ans, les habitués des cabinets, les intimes du Roi répandaient qu'il n'y avait plus entre Louis XV et madame de Pompadour qu'un commerce platonique. Ils disaient que les deux amants n'étaient plus liés que par des attaches immatérielles , les sympathies de l'humeur, la communauté des goûts, les convenances des habitudes, un. ménage de l'esprit succédant au partage de la passion et au rapprochement des sens. Et madame de Pompadour semblait publier ce changement et déclarer cette conversion par cette
«Aujourd'hui est comparu par devant les conseillers du Roi, notaires au ChÀtdet de Paris soussignés, sieur François Vallet, fanissier-prisear audit Ghàtelet de Paris, y demeurant, rue des Décfaargeurs, paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, lequel a déclaré ne rien avoir ni prétendre en Tacquisition qui vient d*étre faite sous son nom de Jean Michel Denis Gremer et sa femme, d'une maison située à Versailles, rue Saint-Médéric, paroisse Saint-Louis, avec ses dépendances, par contrat passé devant les notaires soussignés, dont M* Patu, l'un d'eux, a la minute ce jourd'hui ; mais que cette acquisition est pour et au profit du Roi , le prix en ayant été payé des deniers de S. M, à lui fournis à cet eff^t; c'est pourquoi il feit cette déclaration^ consentant que S. M. jouisse, fasse et dispose de ladite maison en toute propriété, sans que le payement, qui sera fait sous le nom du comparant, des droits de lods et ventes et centième denier, le décret volontaire qui sera fait et adjugé, et la jouissance et perception des loyers qui pourra être faite aussi sous son nom, puisse affaiblir la propriété acquise à S. M, de ladite maistm et dépendances j déclarant que Texpéditioii dudit contrat d'acquisition et les titres énoncés en icelui, ont été par lui remis entre les mains du chargé des ordres de S. M., ce qui a été accepté pour S. M. par le notaire soussigné.
«A Paris, l'an 1755, le 25 novembre.
«Vaxlet. Patu.»
Et sous madame Dubarry, qui prit à elle seule le cœur du Roi, la maison achetée aux Gremer par le Roi était revendue, le 27 mai 1771, à Jean- Baptiste Sevin, huissier de la chambre de madame Victoire de France, qui la payait 16,000 livres. (Histoire anecdotique des rues de Versailles, par M. Leroy. — Le Parc aux cerfs, par M. Lacour. Meugnot, 1859.)
MADAME DE POMPADOUR. Î7i
belle statue des jardins de Bellevue qui la montrait à la cour et au public sous les traits de cette déesse des vieux ménages et des liaisons spirituelles : la déesse de l'Amitié (1).
A peine entrée dans ce rôle, madame de Pompadour y avait vu le renouvellement et Taffermissemeat d'un pouvoir dégagé des variations de l'amour, de ses caprices et de ses intermittences. Elle avait imaginé de faire de sa nouvelle position une sorte de direction politique, le règne d'une dame de compagnie du Roi ; et elle s« voyait dqjà sauvant à Louis XV le sérieux des affaires et le souci du pouvoir par ses grâces de femme et l'optimisme le mieux joué, apportant dans les complications, dans les débats irritants des partis, une mé diation pleine de douceur et de souplesse, intervenant même, comme une amie et une conciliatrice, entre le Roi et la famille royale. Mais il fallait à madamie de Pompadour pour jouer ce personnage et monter à cette autorité i'état de grâce officiel d'une Maintenon, ce pardon de rÉglise qui est l'absolution d'un prêtre.
Pendant que la cour étonnée s'entretenait tout bas de la grâce qui semblait avoir soufQé sur la patronne de Voltaire, des communications murées entre les appartements du Roi et les appartements de la favorite, madame de Pompadour cl^erchait le complaisant instrument d'une cérémonie qui fût la déclaration publique
(1) Mémoiiras du marquis d^ArgwsottyinÀ. IV<
de sa conversion, l'éclatante reconnaissance de sa pureté présente, la garantie de la cessation de tout scandale. Elle avait pour cela jeté les yeux sur un jésuite, le père Sacy, un saint homme du temps, indulgent aux autres, faible aux faiblesses du siècle, facile et accommodant par toutes les crédulités d'une belle âme, peu au fait des roueries de la conscience et des duperies du repentir, réunissant en un mot toutes les vertus d'un compère de bonne foi. Le père Sacy s'était mis à l'oeuvre, et il travaillait à tout concilier, essayant, du meilleur de son cœur, de mettre Dieu à la portée de madame de Pompadour, et d'arranger, comme on disait alors, les choses du monde avec leâ choses du ciel. Il était soutenu dans l'Église même par le parti opposé au rigorisme du père Boyer, par ce monde de gens pieux, qui, boudant à regret les faveurs de la favorite, n'étaient point fâchés d'avoir pour s'en rapprocher l'occasion et te prétexte de son salut. Plutôt que de rebuter par les •exigences et les sévérités les avances de madame de Pompadour, ne valait-il pas mieux la détacher doucement et sans rudesse du monde philosophique qu'elle soutenait, et dont elle encourageait par-dessous main les audaces et les victoires, la convertir à petites doses, la conquérir à l'amiable, l'habituer d'abord aux dehors de la religion, l'approcher peu à peu de la foi, en attenfdant que les années l'y jetassent, et qu'elle y entraînât avec elle la conscience du Roi ? Ainsi parlaient les amis du père Sacy, et les apologistes de sa délicate entre-
prise. Cependant les négociations du père Sacy traînaient en longueur. Il hésitait, tâtonnait; il répondait aux demandes de confession solennelle, d'absolution, par des paroles dilatoires où se montraient les embarras de sa diplomatie et les troubles de sa conscience. C'étaient de longs pourparlers où il tâchait de ne rien refuser et de ne rien promettre, opposant aux impatiences de madame de Pompadour les règles de l'Église , ses scrupules personnels, les ménagements qu'il devait à son ordre. Au milieu de ces tiraillements, les conférences s'ébruitaient, et, à la nouvelle que le père Sacy fréquentait madame de Pompadour, l'entretenait longue" ment, la confessait, l'indignation éclatait parmi le clergé austère et dans le parti religieux du Dauphin ; les dévots s'élevaient contre les facilités et les accommodements du confesseur qui permettait à sa pénitente le rouge et toutes les mondanités. Le soulèvement fut si fort , il menaçait d'aller si loin, que les supérieurs du père Sacy lui ordonnaient de discontinuer ses visites et de cesser d'entretenir madame de Pompadour dans l'illusion de pouvoir se réconcilier avec l'Église en gardant sa position auprès du Roi. Dans une dernière conférence, le père Sacy déclarait à madame de Pompadour que son séjour à la cour, loin de son mari, dans une faveur où le public s'accordait à trouver un scandale , rendait une absolution impossible ; • et son dernier mot était que si elle désirait remplir les devoirs d'une chrétienne, il était nécessaire qu'elle ae
iU LIVRE DEUXIÈME.
réunît à M. d'Étiolés ou du moins qu'elle quittât Ja cour(l).
Ce n'étaitpoiïit là le compte de madame de Pompadour, qui entendait «e convertir par décence et sur place, et qui voulait avec sa conversion gagner un parti religieux qu'elle eût opposé au parti de la Reine et du Dauphin, ou du moins désarmer le parti jésuite. Aussi, blessée et ulcérée d'avoir été amusée si longtemps, elle congédiait le père Sacy awc une colère qui devait plus tard peser sur les destins de sa société!
Cette retraite dti père Saey était une défaite d'autant plus poignante pour madame dePotupadouf, que, pour régulariser sa position à la cour, elle venait de faire la demande d'une place de dame du palais de la Reine. La Reine, d'ordinaire si soumise et si pliante, se relevait à ^e dernier coup^ Elle faisait remontrer au Roi qu'il y aurait trop d'indécence pour elle à accorder cette place à une personne qui vivait dans une frauduleuse séparation de son mari, Elle terminait par dire que « Sa Majesté pouvoit ordonner ce que bon lui sembleroit ;.qu'eUe se feroit toujours un devoir d'obéir, mais qu'elle espéroit que lui-même auroit trop d'égards pour là famille royale pour lui faii'e un affront pareil ; que la place en question exigeoit un honneur trop peu équivoque et trop délicat pour qu'on la donnât à une excommuniée qui n'osoit pas même prétendre au bienfait général de la corn-
(1) Mémoires historiques et anecdotes de la cour de France pendant la faveur de madame de Pompadour. Bertrand , 1802.
mcinion de Pâques. » Et c'était à ce moment, quand l'absolution était de nécessité si pressante pour fermer la bouche à la Reine, pour enlever la place, que le père Sacy se retirait emportant les espérances et les promises dont il avait bercé la favorite. La cour et le public riaient , quand madame de Pompadour songea à un im)yen de. satisfaire l'Église en se jouant d'elle. Elle écrit à son mari une longue lettre, où s'humiliant, accusant ses fautes, jouant le remords, elle finit par lui demander de la reprendre et le supplie de lui permettre d'édifier le monde par l'union dans laquelle elle veut vivre avec lui. Mais, pendant qu'elle est à écrire cette lettre^ Soubise, le courtisan tout dévoué, se rend chez M. d'Étiolé; il lui dit qu'on va lui remettre* dans quelques heures une lettre de madame de Pompadour, qu'il es* assurément libre de faire ce qtr'il veut, que l'on m prétend en^ rien forcer sa volonté, mais qu'on lui conseille en ami de ne point accepter les offres de la lettre ; qae, s'il le faisait, cela pourrait désobliger le Roi-
M. d'Étiolés, qui avait eu le temps de prendre son parti et de trouver ses consolation», de mari à la façon de Molière devenu philosophe à la mode d'Horace, voluptueux et tranquille, noyant le passé et l'avenir dans le bon vin et les amours facile?, sans autre ambition au monde que son repos, le plaisir et l'oubli, M. d'Étiolés ne pensait plus à sa femme que pour lui faire passer ses demandes par l'abbé Bayle avec ces terribles paroles :
« Dites à ma femme que j'irai au château, que je l'ai résolu, et que je ferai retentir les voûtes et les plafonds de Téquitédes choses que je demande et quej'exige.» Menant belle et joyeuse vie de garçon dans ce bel hôtel aux volets de laque, aux galeries de glaces enguirlandées de fleurs, qu'une comédie concertée entre madame de Pompadour et Boijretlui avait donné pour la somme ridicule de cent mille livres (1), l'homme qui devait finir par épouser la petite Rem ne se souciait nullement de mettre dans son intérieur une repentie si zélée et cette pénitence exemplaire dont le menaçait madame de Pompadour. La communication officieuse de M. de Soubise le trouvait parfaitement résigné aux ordres du Roi. Il se . hâtait de répondre à madame de Pompadour, dans les termes les plus respectueux, qu'il lui pardonnait de bien bon cœur, mais qu'il était fort loin de vouloir la reprendre. Au reçu de ce refus impatiemment attendu, madame de Pompadour éclatait en plaintes et en gémissements. Elle avait péché, elle le savait, elle le répétait , mais elle s'était repentie, elle avait sollicité vainement la consécration de son repentir. Et comment lui reprocher encore de vivre séparée de son mari, quand ce mari la repoussait 1 Le père Sacy se trouvait à bout d'arguments. L'Église croyait avoir assez résisté pour sa dignité. La Reine, battue^ mais non trompée par la manœuvre de madame de Pompadour, était forcée de
(1) Histoire de madame la marquise de Pompadour. Londres, Hooper, à la Tête deCésar,d7b9,
subir la nomination de la favorite à la place de dame de son palais. Toute sa protestation fut cette parole si joliment sublime où elle accepta le calice avec la simplicité, la grâce et Tesprit d'une sainte : Sire^ j'ai un roi au ciel qui me donne la force de souffrir mes mauwy et un roi sur la terre à qui f obéirai toujours (1).
Le dimanche 8 février 1756, la marquise de Pompadour, qui avait obtenu le tabouret et les honneurs de duchesse le 18 octobre 1752 , commençait sa semaine de service auprès de la Reine, au grand couvert, dans une magnifique toilette,
La comédie était jouée : la dame du palais de la Reine renvoyait les confesseurs, et ne se rappelait guère sa confession que pour s'en amuser et en amuser ses amis.
Le sceptre léger d'une maîtresse de Roi, le gouvernement des grâces et le commandement des plaisirs ne suffisaient plus à madame de Pbmpadour. Elle songeait à se survivre, et, voulant faire figure au delà du préspnt dans le siècle de Louis XV, toutes ses ambitions se tournaient à recommander auprès de la postérité la mémoire de son nom par des créations et des monuments que le temps respecte et qui semblent prolonger dans
(1) Mémoires et anecdotes de la cour de France.
278 LIVRE JJELXIÈJ^IE.
* Tavenir la faveur d'une favorite. Cette popularité quô madame de Pompadour voulait attacher à son règne, elle la cherchait d'abord, et Ja poursuivait passionnément dans l'ordre de ses goûts. Elle créait cette manufacture de Sèvres, dont les produits, dotant l'industrie française d'une porcelaine d'art, devaient enlever à la Saxe le tribut que lui payait l'Europe, et ne plus laisser à l'étranger un art, un goût, une mode, une élégance, qui ne fût un impôt de la France.^Et n'était-ce pas un grand dépit pour le patriotisme 3-rti6tîque de la * favorite, que ce monde de marchands et de commissionnaires accourant à Dresde et se disputant ces porcelaines qui venaient de tromper les plus fins connaisseurs d'Amsterdam, et décidaient le roi de Pologne à donner l'ordre de ne plus fabriquer unfe pièce de porcelaine sans sa marque et ses armes (1)? Contre-balancer, ruiner la porcelaine de Saxe par une porcelaine française devient l'idée fixe de la marquise. Elle ne se laisse point décourager par Timperfectiou des essais,
, le demi-succès des tentatives faites à Mennecy, à Ville^ roy, et à Chantilly où, malgré les chariots apportant la terre de Saxe et la divulgation des procédés de fabrication par le comte d'Hoym, puni de son indiscrétion par la disgrâce, il n'était sorti des fours que des pièceei bien inférieures comme pâte et comme couverte aux belles pièces de Saxe (2). La fabrique de Viucennes,
(1) Le Glaneur historique et moral. 1732, n* 7.
(2) Id., ibid.
déjà transportée à Sèvres, est installée par elle dans ee grand bâtiment, encore aujourd'hui debout, malgré les prédictions de ruine du marquis d'Argenson. Elle appelle des chimistes, elle presse de nouveaux essais, de nouvellefi tentatives, cette expertise et cette épreuve de toutes les terres cle France qui devaient amener en 17G5 la découverte du kaolin de Saint- Yriex (1). Une armée d'ouvriers habiles,, de peintres de fleurs et de paysages, de sculpteurs, est mise sous la direction de Bachelier. La m^quise fait déclarer Sèvres manufacture royale, comme la Savonnerie et les Gohelins, et forée le Roi à entrer pour un tiers dans sa propriété. Elle fait de Sèvres le but habituel de ses promenades, elle donne à cet atelier de fragilités, qui devait survivre à la monar-f chie^ ^a surveillance, son intérêt, ses in&pir^tiona, \^ idées ou les conseils de sa fantaisie. Elle protège T^tablipa^ment, elle encourage les artistes, elle commande Içi 2|èle et Teffort par ce défi au roi de Saxe, l'envoi d'un service qu'elle proclamait supérieur à tout ce qu'il avait fçiit. Elle commence enfin et décide la fortune du seyrçs par des expositions dans le château à Versailles, par la chaleur de la louange, par l'exemple et l'achalandage, par tous les moyens qu'une favorite possède de commander] à une cour un goût nouveau et une dépense imprévue, par ce patronage dont une de ses paroles nous indique la passion : « Ce n'est pas être
(1) Histoire de la porcelaine, par Brongniart,
citoyen, disait-elle, que de ne pas acheter de cette porcelaine autant qu'on a d'argent (1). »
Mais il y eut une autre création à laquelle madame de Pompadour se dévoua plus entièrement encore et sur laquelle elle mit le grand enjeu de ses ambitions. Elle eut la pensée de compléter la noble idée de Louis XIV et de donner un pendant aux Invalides par l'établissement d'une école militaire qui devait faire du Roi le père des fils de militaires tués à l'armée, ou ruinés au service (2). C'est un rêve qui, aussitôt conçu, est en elle un projet, une fièvre, une fureur ; elle en est remplie et transportée, et l'élan de son esprit est si vif, si vrai, dans cette grande entreprise, qu'il semble par instants élargir son cœur.
D'abord l'idée de la favorite est un secret, un secret si bien gardé que la plupart des historiens attribuent le projet au comte d'Argenson ; mais c'est un honneur qu'il faut rendre à madame de Pompadour, après la lecture ' de cette lettre écrite par elle le 18 septembre 1750, au retour d'une visite à Saint-Cyr :
« Nous avons été avant hier à Saint- Cyr, je ne peux vous dire combien j*ay été attendrie de cet établissement ainsy que tout ce qui étoit ; ils sont tous venus me dire
(1) Mémoires et Journal du marquis d'Argenson, vol. IV.
(2) Êtrennes françoises, dédiées à la ville de Paris. Guillaume Simon, 17C6.
qu'il faudroit en faire un pareil pour les hommes, cela m'a donné envie de rire, car ils croiront, quand notre affaire sera sçue que c'est eux qui ont donné l'idée (1 ) . » De ce jour, voilà la marquise complotant avec Paris Duverney, son chei^ nigaud (2). Elle lui demande des plans, elle lui fait étudier Saint-Cyr et son organisation , elle le presse de chercher avec son frère le terrain le plus propre à son projet. Ce ne sont que lettres, projets, devis, et quelle impatience de ce printemps où l'on posera la première pierre de l'édifice 1 La marquise ne mit jamais plus de feu, plus d'âme, à une affaire personnelle. Dans une lettre du 9 novembre, elle écrit : « J'ay été dans l'enchantement de voir le Roy entrer dans le détail tantost , je brûle de voir la
(1) Lettre autographe de madame de Pompadour. (Ârcjiivesde Tempire.)
(2) Donnons ici une curieuse lettre de Paris Duverney à madame de Pompadour sur cette création de TÉcole militaire :
« 26 may 1750.
<( Madame, « Mon intention n'est pas d'ajouter à Tidée que vous avez pu vous faire des circonstances actuelles. Si elles n'ont rien en elles-mêmes que Ton puisse regarder comme bien fâcheux , elles ont cela de triste, au moins, qu'on peut les envisager comme l'effet d'une fermentation qui ne convient ni à l'amour que le maitre attend et désire de ses sujets, ni à celuy qu'il a pour eux. Vous avez pensé. Madame, que le projet que vous protégés seroit propre à faire une diversion. Je vais plus loin, et je pense que la faveur qui s'y trouve pour la noblesse et pour le militaire, est un de ces objets qui doit l'emporter aujourdhuy sur toute autre considération. C'est en effet dans la noblesse et dans le militaire que l'État trouve sa défense et son appui le plus ferme, même contre les maux intérieurs qui pourroient altérer sa consistance. 11 me paroit donc, Madame, que l'on ne sauroit trop exciter le zèle et la fidélité de ces deux corps, dans un temps où l'on pourroit peut-être avoir à se plaindre des autres. • (Archives de l'empire.)
chose publique, parée quaprès il ne aéra plua pos^ble de la rompre, je compte sur votre éloquence pour aé-i duire M. de Maohault, quoique je le croye trop attaché au roy pour sopposer à sa gloire ; eafia mon cher Duvernay, je compte sur votre vigilance pour que Tvinivera en soit hientost instruit , vous viendrez me voir jeudy à ce que j'espère, je n'ay pas besoin de vous dire que jen seray ravie et que je vous aime de tQut n\on cœur (1). n
Et, les années qui suivent, le désir, l'activité, la passion et le aèle de la marquise ne se ralentirent pasi. Elle encourage et discute lep propositions ^^ Pnivoïney. Pour doter rétablissement, elle cherche avec lui de l'argent dans un impôt sur lesjoarte^ ; elle apaise }es di^cus^ sions entre son frère Marigny et Paris Duverney sur la question de» bâtiments. Elle yègle la distribution intérieure de l'École; elle intéresse le Roi à la sortie de terre des premières assises, et quand un moment, en 1755, l'argent manque, quand madame de, Pompadour voit s'évanouir cette vision si longtemps caressée de sa jeune École ms^nœuvrant au bruit des .tambours,, sous les yeux du Roi, elle prend la plume et écrit avec un accent de grandeur et de généreu&e én^ption ;
a Non assurément, mon cher nigaud , je ne laisserai pas périr au port un établissement qui doit immortali ser le Roi, rendre heureuse sa noblesse et faire con-
(t) Lettre autographe de madame de Pompadour. (Archives de rempire.)
MADAME DE POMPADOUR. îm
Doître à la postérité mon attachement pour l'Etat^ et pour la persontio de S. M. J'ai dit à Gabriel aujourd'hui de s'arranger pour remettre .à Grenelle les ou^ vrier» néoeseaires pour finir la besogne. Mon revenu de cette année ne m'est p^s encore rentré , je l'employerai en entier pour payer les quinzaines des journaliers; j'ignore si je trouverai mes sûretés pour le paiement, mais je sais très-bien que je risquerai, avec grande sa*tisfaction, cent mille livres pour le bonheur de ces pauvres enfants.. Bonsoir, cher nigaud, si vous êtes en état de venir à Paris mardi, je vous y verrai avec grand plaisir , si voua ne le pouvez pas , envoyez moi votre neveu sur les six heures (1). »
En ces années où madame de Pompadour briguait un nom dans l'histoire, il arrivait que le oqura des ehoses et les dissensions des empires lui donnaient* la respon^^ sabilité redoutable du rôle de la France dans la longue guerre qui allait ruiner les trésors et le sang de l'Eu^ rope , dépenser deux milliards et près d'un million d'hommes, léguer à la France et à tant d'États les emibarras de finances de la fin du dix -huitième siècle, et anéantir dans certaines provinces d'Allemagne des races entières , l'espérance et la réserve des eijrôlements de l'avenir.
(1) Mélanges de la Société des bibliophiles, vol. VI.
Madame de Pompadour a porté la peine de ses ambitions. Elle a répondu devant ses contemporains des malheurs de cette guerre, des tristes résultats de notre alliance avec l'Autriche. L'opinion publique par toutes ses voix, le dix-huitième siècle par toutes ses plumes, Ta chargée de tout 6e sang , de tant de fautes, des erreurs, des désastres, des trahisons de la fortune ou des négociateurs, de Timpéritie des hommes aussi bien que de la fatalité des événements. La valeur française, étonnée devant ce Frédéric auquel les philosophes avaient avec tant de zèle fait une popularité chez ses ennemis, la France humiliée, ont maudit madame de Pompadour. Les défaites de Rosbach et de Crevelt ont condamné sa politique : Font-elles jugée?
Écartons d'abord les circonstances, les motifs qui peuvent avoir contribué à conduire vers l'alliance autrichienne l'esprit de madame de Pompadour, les questions d^amour-propre , les intérêts personnels , les sentiments égoïstes , les considérations petites et passionnées que ses ennemis ont prêtés à sa détermination. Que, dans ce grand changement de la politique française, madame de Pompadour ait obéi aux ressentiments comme aux satisfactions de la vanité d'une femme; qu'elle ait été animée par un désir de vengeance contre les plaisanteries de Frédéric, contre le sobriquet de Cotillon /F; qu'elle ait été poussée par un zèle de complaisance et une reconnaissance de parvenue pour l'Impératrice-Reine , qui la traitait en égale, et
l'appelait familièreraentsacoi/^m^, saprivcesse^ son amie; qu'il y ait eu au fond d'elle cette ambition inévitable de l'inauguration d'une politique nouvelle et contraire qui marque Tavéneraent de toute maîtresse remplaçant une autre maîtresse; quelle se soit donnée à l'alliance au trichienne, parce que madame de Châteauroux s'était prêtée à Talliance prussienne; qu'elle ait cédé à cette nécessité et k cette fatalité de la position d'une favorite qui j citera après elle madame du Karry dans toutes les alliances anti-autricliiennes; peu importe. Pas plus que rinsuccés, les motifs secrets de rallianco autrichienne ne doivent entrer dans le jugement du principe de cete alliance. Prenez ce principe tel qu'il fut reconnu jusqu'à Kosbach ^ dégagez-le de ses origiaes: il demeure dans son essence et dans son plan général révolution d'une politique sage et profitable à la France.
L' Autriche n'était plus cette monarchie gigantesque, allant de la Turquie jusqu'en Bourgogne, et delà lîclgifjue au fond de l'Italie, ce monde où un proverbe Vfïulait que le soleil ne se cou(^hàt point, cet empire qui avait fait des cinq voyelles de T alphabet la devise de son rêve et de son avenir :
AuslriîT Est Imperare Orhi Vnîvêno, La FrancCj nous Tavons dit dans nn autre livre (1)^ tO îtisloire de Mrtrie-Antoîtielic, * *^^^ ""^
avait de Henri IV à Louis XIV, par la politique des Richelieu et des Ma^arin, « par la longue poursuite de TAutriche allemande et de rAutriche espagnole, contre lesquelles le grand Roi avait poussé toute sa vie ses généraux et sa victoire , » et jusque par la fortune de ce débcmnaire cardinal de Fleury enlevant de force à rAutriche en deux guerres, ou lui rognant, de gré à ^é, dans des négociations, le royaume de Naples et desDeùx-Siciles, la Lorraine et le Barrois; la France avait renfermé TEmpire de Charles-Quint dans des limites qui n'avaient plus de menaces pour l'équilibre de l'Europdw Sous les ^forts, les reprises et les coups de la France, cette grande puissance militaire, tournant vers Tagriculture une partie de ses forces, était devenue moins redoutaWe à sa vieille ennemie que ce petit État de Prusse, surgi comme une armée sur la carte de l'Europe, sans frontières naturelles, et cherchant sa place en Allemagne avec les tentes de ses 150,000 hommes et le génie de Frédéric. La m^ace<iu Nord contre le Midi, de TAUemagne contre la France, était évidenanaeoit déplacée ; les alliances de la France devaient suivre oe déplacement, elles devaient se conforma à cette grande loi des relations des peuples qui ne veut rien d'immuable, approprie les rapports aux temps , les traités aux circonstances, les systèmes aux faits, et commande à la politique d'être cette science des contre»poids , qui se règle sur la mobilité des fortunes d'empire , sur la Croissance et la décroissance des États , en sacrifiant
les passions de la veille ain intérêts du lendemain , les haines du passé aux nécessités du présent. L'ancien parti français , qui ne voulait point quitter les ombrages de la vieille tradition nationale et s'obstinait à toujours voir la monarchie 4e Charles-Quint dans tes États de Marie-Thérèse j avait donc tort contre madame de PompadoUr , qiii voyait avec raison dans ralliance de deux grandes puissances égales et de même force une sorte de police de l'Europe , une intervention arrêtant toute gu^re, un moyen enfin d'intimidation contre cette puissance , montée au premier rang de puissance européenne, l'Angleterre, envieuse Ae nos colonies dont son commerce avait besoin, l'Angleterre, qui venait en pleine paix, au mépris du droit <ks'gens, de s'emparer de nos vaisseaux VAtcide et le Lys.
L'alliance de la France et de l'Autriche fut lentement préparée avant d'éclater. Elle était latente, pour ainsi dire, depuis le traité d'Aix-la-Chapelle où Marie-Thétèse avait été forcée d'abandonner la Silésie à la Prusse. M. de Kaunitz avait à ce moment tâté, mais vainement, iur la question d'une alliance avec la France, M. de Saint-Severin , envoyé par madame de Pompadour ipour tîonclute la paix à tout prix. La cour d 'Autriche ne perdait pas courage, et Marie-Thérèse, mettant en avant une inclination singulière qu'elle avait conçue pour Louis XV, priait Blondel, ambassadeur de France près la cour d'Autriche, de mander à Versailles que la situation actuelle des couronnes de France et d' Au tri-
che n'était plus la même que deux cents ans auparavant; que Téquilibre entre elles était parfait , et que leur union serait la garantie de la tranquillité de l'Europe . Mais le marquis de Puysieux , ministre des affaires étrangères, qui avait, comme M. de Saint- Severin, son amour- propre engagé dans le traité d'Aixla-Chapelle et ne se souciait pas de voir défaire son ouvrage, ne jugeait point à propos de parler de cette ouverture. La Reine, sans se lasser, la renouvelait auprès du marquis d'Hautefort, notre nouvel ambassadeur, faisant fond sur le poids qu'un homme de condition pouvait avoir sur le ministère. Vers le même temps, le comte de Kaunitz était envoyé à Paris, Du premier coup d'œil , il eût l'esprit de juger la situation et de voir la personne qui tenait en ses mains le succès des vœux de Marie-Thérèse. H alla droit à madame de Pompadour, il la caressa, il flatta son humeur et ses inclinations secrètes, l'orgueil de ses espérances; il la poussa délicatement, et d'une parole légère, au rôle qu'elle enviait, à un règne hors de page et sorti des petits cabinets, à une de ces influences qui attachent sur une femme les regards de la postérité. Il laissa tomber, dans ses ambitions flattées et attentives, les bases de ce traité qui délivrerait la France de la charge et de l'embarras des subsides, si difficiles à obtenir, tiendrait les mauvaises dispositions de l'Angleterre en respect par la crainte d'exposer son électorat de Hanovre , et serait enfin la paix , une paix dont on ne pouvait pré-
MADAME DE POMPADOUK. 289
voir la fin. Madame de Pompadour entra, du premier jour, dans les idées de M. de Kaunitz; mais, rencontrant Topposition des ministres, l'opposition du conseil tout entier, elle dit à M. de Kaunitz qu'il fallait attendre, et que ralliance avec la Prusse était encore trop fraîche. Kaunitz était trop habile pour insister. 11 se fit remplacer par le comte de Staremberg et abandonna au temps le soin de faire germer ses paroles dans la tête de madame de Pompadour (1). Pendant ce temps, les Anglais s'étaient emparés du Lys et de 1'^/ade(1755); ils avaient porté la guerre dans nos colonies américaines, mettant à profit la légèreté de notre ambassadeur à Londres, M. de Mirepoix, qui, tout entier à soutenir sa réputation de galant homme et sa gloire de beau danseur, se laissait am'user pendant six mois sur leurs pirateries, et nous laissait enlever 10,000 matelots. Malgré les répugnances du Roi et du conseil, il fallait se décider à une guerre. Mais une guerre entre la France et l'Angleterre ne pouvait être un spectacle pour les autres puissances : elle devait entraîner l'Europe à sa suite, derrière la lutte des deux peuples. 11 était nécessaire de s'armer au dehors, de continuer ou de chan- 'ger les aUiances, d'accepter l'offre d'une alliance de l'Autriche ou l'offre, du renouvellement de l'alliance avec le roi de Prusse, alliance finissant au mois de juin 1756. Le conseil était divisé sur cette grande ques-
(1) Mémoires secrets sur les règnes de Louis XiV et de Louis XV, par feu M. Duclos. iîwmow, 1791, vol. H.
tion. D'Argenson, voulant, en qualité de ministre de la guerre, une guerre de terre, était disposé à accepter les propositions du roi de Prusse. Machault voulait que la France s'en tînt à une guerre maritime ; il avait pour lui Puysieux, Saint-Severin, le inaréchal de Noailles. Rouillé appuyait publiquement d'Argenson, mais avec des restrictions mentales et de secrets efforts en faveur de la politique de madame de Pompadour et de l'abbé de Bernis, qui n'entrait pas au conseil, mais auquel madame de Pompadour communiquait tout. Dans le temps de ces tiraillements et de ces divisions du conseil, qui jetaient l'embarras, le trouble, un ton d'anibiguïté, un air de mauvaise foi dans nos relations avec l'étranger, les indiscrétions des clients, des amis, des maîtresses, de tous les abords et de tous les confesseurs des ministres, allaient grand train et ne taisaient rien. Toute la cour se murmurait à l'oreille et vendait aux curieux les secrets de la diplomatie. Dans les soupers de Compiegne, la politique de la maîtresse semblait un secret de comédie, ballotté de jolies femmes en jolies femmes, courant dans les saillies, livré follement et comme par une espièglerie de l'écho aux espions de Berlin (1). Ainsi annoncée et publiée d'avance, l'alliance avec l'Autriche était précipitée par une intrigue de cour* Cette marquise, qui fit passer à madame de Pompadour les mauvaises nuits dont nous avons parlé, et qui n'échoua^
(1) Mémoires secrets de Duclos, vol. U.
selon Duclos, dans ses ambitions, que pour s'être aban* donnée trop vite au Roi, la marquise de Coislin recevait les inspirations du prince de Conti, près duquel agissait le comte de Staremberg. Cette influence, cette concurrence de madame de Coislin irritaient madame de Pompadour, qui voyait une rivale essayer de lui enlever l'initiative des projets qu'elle avait accueillis, les bénéfices d'un système qui lui plaisait. Elle se jetait plus vivement dans l'alliance autrichienne, et entrait résolument dans un rôle politique qui devait donner à sa fragile situation de maîtresse, sans cesse menacée, l'autorité, la solidité et l'assiette du plus grand crédit ministériel. M. de Kaunitz, qui eut vent de ces dispositions d^ madame de Pompadour, les amena à sa maîtresse toutes pleines de reconnaissance, d'humilité et de soumission. Par un coup de maître il décida Marie- Thérèse à surmonter ses répugnances et à lier une correspondance avec madame de Pompadour. Un billet flatteur de l'impératrice-reine triomphait des dernières hésitations de madame de Pompadour (1), et lui faisait mettre dans cette affaire, où ses intérêts étaient déjà engagés, la chaleur et l'obstination que les femmes mettent aux choses qui caressent leurs passions et satisfont leur vanité. Cette résolution de madame de Pompadour sortait de sa chambre, de son boudoir , pour le jeter sur la grande scène des affaires publiques, un
(1) Mémoires secrets de Duclos, vol. II.
personnage nouveau, le favori qu'elle recevait à sa toilette avec un petit soufflet de familiarité et de patronage sur la joue, son ami, son courtisan, son confident et ^on pigeon pattUy l'abbé de Bernis, qui allait être pendant une grande partie de la guerre de Sept ans le représentant officiel des volontés de la favorite.
De bonne race, de vieille noblesse, d'une maison qui possédait dès le douzième siècle le château de Gange, Bernis, comte de Brioude, né dans le Vivarai8,'près le Pont Saint-Esprit, destiné dès son enfance à l'état ecclésiastique, passait sa jeunesse au séminaire de Saint- Sulpice, dans cette sorte d'école des pages de Tépiscopat, avec aussi peu d'argent que tous les cadets de noblesse visant aux dignités et aux bénéfices de l'Église; puis, après s'être fait recevoir au chapitre de Lyon, il venait vivre à Paris. 11 avait, pour plaire, une jolie figure d'ange bouffi, un caractère franc, ouvert, expansif, une imagination vive et méridionale, beaucoup d'esprit, relevé par un accent demi-gascon, le génie facile des petits vers, des impromptus, des madrigaux qui nouaient autour d'un portrait de femme comme un fil de perles autour d'une miniature. Ses manières tenaient de la femme et du prêtre ; il possédait la douceur, l'enjouement, un tour de caractère voluptueux et tendre , une onction galalite ; il était actif , frétillant, toujours à la recherche du plaisir; rien ne lui manquait de la vocation, des vertus et même du tempérament de la vie mon-
daine : il ne lui en coûtait rien de ne pas dormir. Et que fallait-il de plus en ce temps pour faire un délicieux abbé ? L'abbé de Bernis devenait bientôt, comme disait le temps, a rare et de mode , » naturellement, par lui-même, et sans qu'il soit besoin de s'arrêter à la légende d'une marchande de modes le protégeant et le présentant aux dames avec les chiffons qu'elleleur portait. Introduit par Duclos dans le bureau d'esprit de madame de Tencin, où quelques poésies annonçaient joliment sa petite muse, il continuait à demeurer au cul-de-sac Dauphin, et à solliciter avec résignation le privilège du Mercure de France , lorsqu'une bonne fortune lui arrivait : il devenait le cavalier servant de madame de Courcillon, la veuve du prince" de Rohan, et s'occupait fort à la consoler du veuvage.
Mais cette dissipation, cette vie insoucieuse, et dont le plaisir était la seule affaire, étaient fort mal vues par Saint-Sulpice et par le cardinal Fleury, qui avait promis au père de l'abbé de Bernis de faire la fortune de son fils. Le cardinal mandait l'abbé, et lui déclarait, que, lui vivant, il n'obtiendrait jamais aucun bénéfice ; à quoi Bernis répondait ; «Monseigneur, j'attendrai.» Et il reprenait sa carrière de paresse et d'agitation mondaine, et gardait sa philosophie épicurienne. Oubliant de presser l'avenir et de s'apprêter pour la fortune, fort indifférent aux indifférences de sa famille qui ne faisait rien pour lui, vivant de son traitement d'académicien, rendant service à ses amis, sans souci de lui-même, et
étonnant iin monde, où chacun se hâtait vei*â une espérance, une ambition , une position , par la grâce et par cette espècier de dignité àimple et aisée avec laquelle il contentait du présent et portait la pauvreté. Les plus grands raves qu'il bâtissait, quand il se mêlait par hasard de bâtir sur l'avenir, n'allaient point au delà d'une abbaye de 6,000 livres de rentes ; et cependant par moments il y avait en lui des pressentiments qui, sans l'enfler, se faisaient jour dans cette parole à ses camarades de séminaire, à Montazet, depuis archevêque de Lyon , à Larochefoucauld, depuis cardinal, l'engageant à se mettre en chemin pour arriver : v J'ignore quand je prendrai ma résolution de me mettre en chemin; mais ce que je sais, c'est que dès que je l'aurai prise et que je commencerai à marcher, je me trouverai devant VOuS. ». En attendant que l'abbé commençât à marcher, madame de Courcillon, très-liée avec madame d'Étioleset madame d'Estrades, le menait à Étioles (1), dans un moment où madame d'Étiolés, fort peu visitée et manquant de monde, — le Roi était à la campagne, M. Lenormand en tournée, — s'ennuyait presque, et se trouvait dans cette disposition d'esprit où un hôte qui survient semble un ami qui arrive. L'intimité se fit vite entre celle qui devait être madame de Pompadour et ce bel esprit sentimental, qui composait sous les regards de la châtelaine d'Étiolés les Quatre parties du jour. La liai-
(l) Lé Conteur, 17S4, vol. n.
son se resserra et se fortifia par le besoin que madame d'Étiolés eut depuis de la plume de Bernis, qui passe pour avoir écrit la correspondance amoureuse de son amie avec le Roi. Puis, quand madame d'Étiolés devenait madame de Pompadour, quand elle était la favorite, le Roi, qui se prenait d'une véritable affection pour son abbé, désignait Bernis pour être de la compagnie habituelle, de la société de tous les jours qu'il imposait à sa maîtresse ; c'était comme un précepteur, comme un directeur qu'il voulait lui donner pour la guider dans les convenances d'uiië cour, et lui apprendre Versailles. Bernis, recommandé à Boyer, qui avait la feuille des bénéfices, voyait Boyer qui lui promettait un évêché s'il voulait prendre la prêtrise Bernis refusait; il déclarait, avec cette bonne foi qui ser* toute sa vie la grandeur de son caractère^ ne se sentir aucune disposition à la prêtrise ; et il se remettait à attendre le plus patiemment du monde. Le Roi se décidait alors à lui donner une pension de 1 ,500 livres sur sa cassette et un logement aux Tuileries, où madame de Pompadour avait l'amabilité de lui faire une grande joie, la surprise d'un meuble de broca telle. Avec ces 1,500 livres •de pension l'ambition vint tout à coup à Bernis, comme Tordre vient à certains jeunes gens avec un héritage. Il voulut, puisqu'il avait commencé, compléter la somme de son rêve, mener sa rente à 6,000 livres. Mais, poussant cette trèsmodëste ambition, il trouva de si grandes difficultés à at^ traper les petites choses, qu'il se demandaunbeaujours'il
n'était pas plus facile de parvenir aux grandes. Et presque aussitôt, appuyé par le prince de Soubise et le duc de Nivernais, que stimulait encore la princesse de Rohan, il obtenait l'ambassade de Venise (2 novembre 1750) (1),
Il est facile de concevoir les étonnements et les jalousies de la cour, les alarmes et les mauvaises dispositions de Topinion publique, lorsque la faveur de madame de Pompadour prenait Tambassadeur pour le porter au ministère des affaires étrangères. Ministre des affaires étrangères ! ce gentil griffonneur de rimes, ce poëte qui fleurissait le corsage des dames, et que Voltaire appelait la bouquetière du Parnasse, ce petit abbé coureur de ruelles, cet autre abbé Bichon, Tabbéde compagnie de la favorite, à qui tout à Theure on avait vu la bourse si plate, Tappétit si modeste... C'était pour le public du temps une fortune étrange , un de ces scandales d'élévation sur lesquels les chances et l'imprévu des révolutions ont depuis blasé la France, mais dont alors le règne des maîtresses commençait l'essai et inaugurait l'efxemple. Cependant les préjugés avaient tort contre Bernis; l'abbé ne méritait pas les défiances que lui valait son passé ; son esprit était supérieur à son air, son âme à son ton, son cœur à ses goûts ; ses de-
(1^ Mémoires secrets de Duclos, vol. H. -- Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. IÇ. — Notice sur le cardinal de Loménie, par Loménie de Brienne, à la fin des Mémoires de madame du Haussât. Baudouin^ 1824. — Correspondance du cardinal de Bernis, ministre d'État, avec M. Paris-Duverney.Xoîïrfrw, 1790.
hors de légèreté, son attitude aimable, cette façon de jouer avec lefe choses graves et d'être spirituel dans le sérieux étaient les dehors du siècle et du ministère, de Choiseul, de Maurepas , des ministres même qui ont laissé après eux la mémoire la plus digne, et comme une gloire sévère. Faut-il citer M. de Malesherbes, qui s'oubliait à faire des camouflets, à brûler des papiers sous le nez de ceux qui venaient l'entretenir? Bernis avait autant de fonds que tous ces hommes étourdis d'apparence. Il y avait en lui la force cachée de certaines natures lymphatiques, et la profondeur de ces personnages doubles, affectant de paraître tout occupés de plaisirs, de mondé, de soupers et de bals, s'y abandonnant peut-être, puis s'en relevant tout à coup, et devenant, dans le secret de leurs veilles, de souterrains travailleurs, ne se fiant à personne, rédigeant et recopiant eux-mêmes leurs dépêches jusqu'au jour. Dans ce rôle, le peu de sommeil dont Bernis avait besoin fut une ressource précieuse. On le vit, pendant la négociation du traité de Versailles, passant toute la journée à la cour, toutes les soirées en compagnie, au jeu qu'il n'aimait pas, pour dérouter l'espionnage des ministres en place, et leur dérober l'énorme travail de ses nuits. A l'exemple de Choiseul, Bernis apportait encore au ministère la finesse, le tact, ces formes insinuantes, ces adresses heureuses, cet usage et ce maniement délicat des individus, que donne le commerce de la femme, et qu'il avait révélés si bien en lui par la manière dont il
avait obtenu communication du traité secret entre la Sardaigne et l'Espagne, pendant un séjour de trois jours à Turin. Il les montrait encore à Venise lorsque, par ses relations avec un ancien amant de la maîtresse de la Ensetiada, il apprenait à Versailles^ contradictoirement aux dépêches du duc de Duras, ce qui se passait derrière les rideaux du roi d'Espagne à Madrid, et prophétisait le mois, la semaine de la chute du ministre espagnol (1). ^
L'abbé de Bernis avait donc plusieurs des qualités du ministre, le travail, Tintelligence des moyens, une certaine séduction personnelle, et même du bonheur; il avait encore de la modestie et du bon sens. Dans cette affaire de l'alliance d'Autriche, il eut le courage des représentations et là conscience des réserves. C'est éclairer d'un jour faux la figure du ministre, que de le peindre, dans cette négociation, allant en avant de son plein gré, et appartenant personnellement aux idées de madame de Pompadour. Bernis, cœur timide, esprit pessiiniste, était incapable d'être entraîné par un grand changement des alliances de la France; il appartenait d'ailleurs, vis^à-vis de l'étranger, presque super&titieusement, avec toute la diplomatie française, à la vieille politique française, àla politique anti-autrichienne. Bernis nefutdonc point, comme on Ta donné à croire, un instrument docile, patient, asservi, entre les mains de madame de Pompa-
(î) Notice paFLôxnéàie dé Briénilé:
(Jour, il s'effrayait de ce renversement d une tradition d'alliances à laquelle la France éiait habituée. Jusqu'au dernier moment, il était alarmé de la crainte de choquer les susceptibilités de l'opinion, ses préjugés même. Par ce traité, il voyait le Roi suspect au corps des petites puissances germaniques qui cesseraient de le regarder comme leur protecteur et le garant du traité de Westphalie. Il voyait dans un avenir prochain la France entraînée dans une guerre dont elle fournirait les frais et supporterait les dépenses; et il appuyait vivement auprès de madame de Pompadour sur lesx reproches qu'elle aurait à subir de la nation, sur le refroidissement qu'elle pouvait trouver auprès du maître, dans le cas d'une issue malheureuse (1).
' Ces. craintes^ ces objections, les men&ces même des conseils de Bernid^ ne troublaient en rien la résolution de madame de Pompadour qui travaillait plus vivement reprit du Roi. elle encourageait les instincts qui le portaient à une alliance avec Timpératrice. Elle envenimait habilement la répulsion que Louis XV avait pour le roi hérétique ; elle ranimait le souvenir des plaisanteries de Frédéric sur les amours du Roi de France. Elle {)arlait même à la religion de Louis XV ^ et faisait briller à ses yeux l'idée d'une grande alliance càUiolique, qui contré-balaûcerait en Europe le pouvoir croissant et envahissant du parti protestant. Enfin, elle entretenait
(1) Mémoires secrets par Duclos.
Louis XV, avide de repos, de Tespérance d une paix dans laquelle s'endormirait sa vieillesse, et qui rappellerait la paix avec laquelle le vieux Fleury avait bercé son enfance et reposé la France. Louis XV gagné à ses projets, elle lui proposait de charger Bemis de conférer de Talliance avec le comte de Staremberg; elle lui représentait avec adresse que le comte de Bernis, n'étant pas ministre, conviendrait mieux que tout autre ; et comme le Ro4 ne se rendait pas à cette raison d'excellence du négociateur, madame de Pompadour priait Louis XV de se souvenir qu'elle n'avait point proposé Bernis pour le ministère, et que l'idée venait uniquement de Sa Majesté (1). Elle comptait sur le caractère de Bernis, sur son désir de plaire au Roi, sur sa reconnaissance envers elle, sur la tentation des grandeurs, pour le faire céder et obtenir de lui le sacrifice de ses répugnances; c'est ce qui arriva.
Le lendemain, 22 septembre 1755, madame de Pompadour, l'abbé de Bernis et le comte de Staremberg se rendaient à Babiole, la petite maison au-dessous de Bellevue; et il sortait de cette conférence, suivie de quelques entrevues dans un logement de Duclos au Luxembourg, un plan de traité proposé par l'impératrice, et qui faisait à la France, il faut le reconnaître, les conditions les plus belles qu'on lui eût faites depuis longtemps.
(1) Mémoires secrets par Duclos.
C'impératrice renonçait à jamais à Talliance de l'Angleterre. Les Pays-Bas étaient donnés à un prince neutre de la maison de Bourbon, au due de Parme. Les ports que la France acquérait auprès de la Hollande maintenaient forcément dans lavenir la République * Hollandaise dans notre alliance. Mons était cédé à la France, et Luxembourg, le Gibraltar de TAutriche, rasé. Enfin la couronné de Pologne, qui gardait par ménagement pour la Porte sa forme républicaine, était rendue héréditaire.
Malgré les immenses avantages que la France retirait de ce traité, madame de Pompadour redoutait Topposition de MM. de PuysieuxetdeSaint-Severin, qu'elle avait poussés à la paix d'Aix-la-Chapelle, pour enlever le Iloi à la guerre et le garder auprès d'elle (i). Devinant l'hostilité de d'Argenson, par cela seul que le traité venait d'elle, elle faisait rapporter le plan de traité dans un comité composé de Rouillé, de Sechelles, et daSaint- Florentin. Les hésitations du comité, demandant la garantie des États du roi de Prusse, qui était en train de négocier avec l'Angleterre un traité pour la signature duquel le duc de Nivernais arrivait presque juste à Berlin (6 janvier 1756) ; la répugnance de l'impératrice à accorder cette garantie à un état qui dans une guerre future devait être notre ennemi aussi bien que le sien ; certaines
(1) « Monsieur de SaiDt-Severin, avait dit madame de Pompadour, vous partez pour Aix-la-Chapelle ; souvenez-vous bien de nous apporter la paix à quelque prix que ce puisse être. » Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. VUI.
défiances assez excusables, qui un moment faisaient hésiter TAutriche dans la poursuite de notre alliance; l'exigence de notre part d'un traité de neutralité des Pays-Bas, et défensif en cas d'hostilité des Pays-Bas; puis enfin l'engouement de madame de Pompadour chaque jour plus déclaré, et qui lui faisait demander au Roi que le traité avec TAutriche fût offensif; les tempéraments apportés par Bernis à cette ardeur; ses avis de modération, retenant le zèle de madame de Pompadour à prendre plus d'engagements que la cour de Vienne n'en demandait (1) ; ces difficultés, ces complications, ces embarras, retardaient et modifiaient le traité du 1^*^ mai 1756, ce traité de Versailles reçu par le peuple avec une ivresse qui dura jusqu'à nos revers. Et la campagne s'ouvrait par la prise de Port-Mahon qu'enlevait Richelieu, et la défaite de l'amiral anglais Byng.
Pendant que la guerre s'engageait à l'étranger, une guerre civile telle qu'on n'en avait point vu depuis la Ligue, s'allumait en France dans les esprits et dans les consciences. Les jpassions despotiques etultramontaines du jésuitisme, remontées au pouvoir avec le cardinalat de Dubois et le ministère du cardinal de Fleury, les passions gallicanes et républicaines des jansénistes qui se
(1) Mémoires secrets par Duclos^ toL II.
relevaient de la persécution avec le zèle et le ressentiment de la persécution; ces passions, -^ qui apportaient dans les questions politiques les dévouements, les ardeurs et les fureurs de la foi, avaient trouvé, après les mille petites luttes qui remplissent tout le siècle, le champ d une grande bataille dans cette imposition du vingtième sur les biens ecclésiastiques que Machault, le ministre des finances et^ il ne faut pas loublier, la créature de madame de Pompadour, voulait créer pour remplir ce trésor vide malgré l'intelligence et la pix)bité de Tadministration d'Orry, ce trésor épuisé par la longue guerre du commencement du règne de Louis XV. A la première nouvelle de l'édit du ministre de madame de Pompadour, toute l'Église avait été unanime dans une espèce de concile, tenu tumultuairement à rarchevêclié de Paris, pour considérer la dime et les biens ecclésiastiques comme une des assises de TÉglise; pour déclarer les immunités de l'Église aussi anciennes que la monarchie et partie constitutive du droit public français; pour déclarer qu'il fallait les défendre jusqu'à l'effusion du sang, et pour résoudre de tenter par tous les moyens de conserver la prérogative d'offrir des dons au Roi, et de ne pas permettre qu'on les lui arrachât. Et l'édit enregistré , les remontrances de l'Église représentaient au Roi que l'édit affaiblissait le respect dû à la religion « et que les ministres qui gouvernent les peuples n'auraient plus l'autorité pour affermir les peuples par le frein de la religion dans To-
béissance due au souverain. » Cette prédiction , cette menace, était suivie d'un refus à peu près général des évêques de donner au contrôleur général la déclaration de leur temporel ; et Texécution de Tédit était presque absolument arrêtée par ce refus (1).
Dans ce conflit avec TÉglise, la cour avait pour elle le parlement. Elle était encore soutenue, dans cette attaque contre le haut clergé, par les jansénistes, ce tiers état de la religion, ce grand parti puissant, énergique, uni comme un corps persécuté, flottant dans toute la nation, répandu à la cour, possédant la bourgeoisie et le bas clergé, dont une partie ne savait point résister à la jalousie du haut clergé. La cour était soutenue par cette armée d'hommes convaincus ou ambitieux, d'orateurs, de parlementaires confessant et professant les maximes et la morale de l'Église primitive , défenseurs des libertés gallicanes, ennemis de la bulle Vnigenitus ^ groupés et armés dans le parlement çit autour du parle • ment qu'une partie de la France regardait comme le contre -poids de l'absolutisme et la garantie d'une monarchie tempérée. Aussitôt la guerre déclarée, c'étaient ces alliés de la cour qui la menaient ; et la lutte avait lieu, non point ^itre la cour, mais entre les jansénistes et le parti contraire, le parti moliniste. Se rappelant une invention de guerre des jansénistes, lorsque triom-
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. Vni. — Histoire de France pendaut le dix-huitième siècle; par Charles Lacretelle. Delaunay, 1812, vol. m.
phantô par la nomination du cardinal de Noailles, ils avaient exigé des billets de confession des molinistes mourants pour leur accorder le viatique et les saintes huiles, les molinistes retournaient par la main de Christophe de Beaumont' Texigence des billets de confession contre les jansénistes au lit de mort. Les sacrements étaient refusés pour la première fois, pour raison de jansénisme, à un conseiller du Châtelet qui se mourait de débauches , par le très-zélé et très-ardent curé de Saint- Etienne du Mont (1). Le parlement mandait le curé, mais en vain : le curé refusait de rendre compte de son refus à la magistrature, disant qu'il ne le devait qu'à rarchev-êque ; et l'archevêque le soutenant, appuyant tout haut la nécessité des billets de confession, destituant la supérieure de l'hôpital général de Paris pour opposition à la bulle UnigenituSj le parlement décrétait le curé de prise de corps, et l'envoyait dans les prisons de la Conciergerie. Le parlement s'enhardissait aux remontrances les plus vives sur l'autorité que l'archevêque voulait prendre dans l'administration de l'hôpital général, sur le blâme dont le Roi frappait sa procédure criminelle contre le curé de Saint-Étienne du Mont, sur les lettres de jussion du Roi à propos de l'affaire de l'hôpital ; dé nouvelles remontrances décidaient le Roi à mander le parlement avec l'ordre d'apporter ses registres, qu'il gardait par -devers lui : c'était
(1) Journal historique et anecdolique du règne de Louis XV, par Barbier, vol. 111.
306 UVRE DEUXIÈIilE,
ôter tout moyen de nouvelle» délibérations au parlement que le conseiller Pinon voulait déjà pousser à une protestation éclatante, en cessant tout service La querelle, un moment apaisée, reprenait plus violente sur un nouveau refus «le sacrements du cuïé de Saint-Étienne du Mont, que le parlement recommençait à décréter de prise de corps. Le Roi , très-embarrassé , croyait tout concilier et assurer la paix en cassant la procédure du parlement et en défendant en même temps au clergé de refuser les sacrements sous prétexte de bulle ou de billet de confession ; mais celte sage décision ne satisfaisait aucun des deux partis. Le clergé y répondit par une requête, colportée de presbytère en p;*esbytère par le curé de Saint^ean en Grève, et sollicitant de larchevêque le maintien des billets de confession. Aussitôt le parlement qualifiait cette démarche d acte attentatoire à la pacification, et au nom des lois de police frappait le curé d'ajournement personnel. Le Roi cassait encore l^s procédures; le parlement priait alors le Roi d accepter sa démission , s'il était résolu à continuer d anéantir ses actes ; la querelle grandissait ; elle devenait la guerre civile de Topinion publique; et de Paris, Fi^mitation de ces refus de sacrements, de ces procédures violentes , de ces débats et de ces protestations , gagnait les provinces et toute la France,
Une tentative du Roi pour enlever à la partie jeune, ardente et turbulente du parlement la connaissance et la poursuite des cas attribués, non plus aux cbambreii
des enquêtes, mais à la grande chambre, amenait le parlement irrité à prendre plusieurs arrêtés ordonnant aux prêtres de paroisse de communier les mourants dans rheure, les décrétant de prise de corps en cas de refus, enjoignant à Tarchevêque de faire cesser le scandale, et mettant la saisie sur son temporel.
A la nouvelle de cette audacieuse mesure, la saisie du temporel de l'archevêque de Paris qui voulait se retirer dans un séminaire et y vivre avec 2,000 livres par an(l), vingt-sept évèques s'assemblaient dans un concile à Versailles, et forçaient presque la porte du Roi. Presqu'en même temps, le président du parlement arri* vait à Versailles, et demandait au Roi la permission de convoquer le parlement, « l'invitant de la part du parlementa se trouver à cette séance » Cette mmïaffon du parl^ ment au Roi, qui n'était pas encore Louis XVI, valait au parlement la défense de la convocation des pairs, tandi:» qu'une lettre de cachet était envoyée à la sœur Perpé* tue, le prétexte et l'occasion du déchaînement du parlement , la malade payée par le parti janséniste pour mourir sans précipitation, et donner au parlement le temps d'instrumenter contre le refus de sacrements.
C'était alors, dans le parlement, comme un essai et une première menace de la révolution de 1789* Les mots aœtes arbitraires » étaient prononcés tout haut, et les plus grandes révoltes d'éloquence de Mirabeau étaient
(1) i^Munal libionque de B«chs«r, vol. IIL
annoncées, égalées déjà dans les réunions, par les: présidents de Cotte, Meinières, Clément, de Saint-Vincent , et cet abbé Chauvelin qui recueillait Théritage de courage et de violence de l'abbé Pucelle. Les remontrances étaient arrêtées le 5 août et présentées au Roi par Richelieu et le prince de Conti. Le Roi refusait de les lire, puis se décidait à en entendre la lecture de son ministre d'Argenson. Sa réponse fût l'exil ou l'emprisonnement, signifié par des mousquetaires, à tous les présidents des enquêtes et requêtes; la grand' chambre était exilée à Pontoise, et une chan\})re de vacations, composée de conseillers d'État et de maîtres des requêtes, était formée pour tenir lieu de parlement. Elle s'établissait au couvent des Grands Augustins , au milieu des huées et des cris du peuple : Vive le parlement! et Louis XV, apprenant cette émotion des Parisiens, laissait échapper cette parole propéhtique : « Je connais le peuple de Paris ^ il lui faut des remontrances et des spectacles y et un jour peut-être bien pis que tout cela. » Vers le commencement de 1754, le mécontentement devenait plus grand dans le public. Le Roi était entouré de menaces anonymes, d'avis de courtisans, d'alarmes de ses familiers , lui parlant de l'irritation des esprits et de l'excitation du peuple. La grande chambre royale demeurait sans autorité. Le parlement exilé ne faisait que grandir en popularité. Le Roi, inquiet de tous ces témoignages de l'opinion, ne se sentait pas assez fort pour maintenir son coup d'État» Des négocia-
lions sérieuses étaient entamées avec Maupeou qui penchait vers la cour, et recevait du Roi Tassurancede devenir garde des sceaux ou chancelier; et le parlement rentrait à Paris, en triomphe et dans l'applaudissement des halles, presqu'au moment où entrait dans la vie et dans l'histoire celui qui sera Louis XVI. Louis XV, fidèle à son esprit de conciliation et de neutralité, cherchait à balancer la signification de cette victoire du parlement , à en atténuer l'effet auprès de l'Église et de l'archevêché ; il faisait passer Machault à la marine, et donnait une abbaye au curé de Saint-Étienne du Mont. Mais ces concessions ne changeaient en rien les dispositions de l'archevêqye et de la paroisse de Saint-Étienne du Mont, qui continuaient à refuser avec éclat le viatique aux mourants ; l'impatience prenait le Roi, et le parlement, si vif sur l'arbitraire des lettres de cachet quand il s'était agi de la sœur Perpétue, enregistrait sans remontrances l'exil de l'archevêque de Paris qui avait répondu au Roi par Richelieu ; « Ma conscience ne me permet aucun accommodement (1). »
Pour sortir des difficultés sans cesse renaissantes de la situation, pour échapper à l'odieux de ces coups d'autorité auxquels on la forçait, la cour jetait les yeux sur une trentaine d'évêques, la plupart gens de plaisir, habitant peu leurs diocèses, vivant le plus souvent à Paris ou faisant leur cour à Versailles, et assez hom-
(1) Mémoires du duc de Richelieu, vol. VIH. .
njeft d« monde pour se plier à des accommodements qiH avaient révolté la conscience un peu sauvage de l'archevêque. Ils se laissaient flatter par l'idée que leur donnait la cour que, s'ils réussissaient à décider le clergé français à suspendre les billets de confession, le Roi sévirait contre le parlement qui s'abritait de ce prétexte pour s'élever contre la royauté; et tout à coup l'Église de France se séparait en deux clergés ; le clergé (Ju parti de la cour, le clergé mondain et tolérant, le clergé /etetï/anf, comme on l'appelait parallusion à la feuille des bénéfices que tenait un de ses membres, le cardinal de la Rochefoucauld; et le clergé rigide et sans concession, le clergé nommé théatin du nom de son chef Boyer, ex-théatin.
Pendant ce temps, le pèlerinage des curés de Paris et des provinces allant rendre visite à l'archevêque exilé, et se raffermir auprès de lui dans l'exigence des billets de confession , ne discontinuait pas. Le parlement en prenait occasion pour déclarer qu'il était de son devoir d'empêcher les assemblées illicites , et faire demander ironiquement au Roi si ces assemblées avaient lieu par spn ordre. Là-dessus venait un conflit, qui éclatait à la suite de l'attribution faite par le Roi au . gimnd conseil d'intimer ses ordres aux tribunaux inférieurs; le parlement invitait les {airs et les princes à venir prendre place à la cour pour arrêter les entreprises des gens du grand conseil, et le Roi était obligé . de faire défense aux pairs de paraître au parlement. Mais le parlement^ menacé et intraitable^ fort heureux
d'avoir mis en causeries privilèges des' pairs et de les attacher à sa querelle, suppliait le Roi de décider une affaire qui touchait « aux lois fondamentales, à la police du royaume, à Tessencede la pairie i>, et le poussait à une réponse qui le compromît.
L'impôt du vingtième n'avait pu s'établir au milieu des résistances. Les frais de la guerre terminée en 1748 n'étaient point payés, et la guerre de 1756 demandait* de l'argent. Pour faire face aux besoins les plus près* sants, le Roi établissait, le 7 juillet 1756, un nouveau vingtième pareil à celui qui se levait ou plutôt devait sè lever depuis 1749. Par une seconde déclaration, le Roi ordonnait la continuation pendant dix ans de deux sous pour livre du dixième créé en 1746 ju8qu*à l'acquittement des dettes de l'État; le Roi créait en même temps 1)800,000 livres de rentes héréditaires stir le produit des deux sous pour livre du dixième. Enfin, par une troisième déclaration, le Roi prorogeait des droits déjà perçus dans la ville de Paris. Le parlement arrêtait aussitôt des remontrances. Le Roi, lassé, déclarait • qu'il n'écouterait plus ni représentations , ni remontrances ; et dans un lit de justice tenu avec tout l'ap pareil militaire, les trois édits étaient enregistrés, pendant que la voix de madame de Pompadour, entourée de sa cour de femmes se faisait entendre dans une tribune , et accusait le parlement « de se rendre intéres^ sant aua> yeux du peuple ^ de se donner un air de dou^ Unr le protéger, »
Au lendemain du lit de justice^ la guerre recommençait. Le parlement faisait de nouvelles remontrances, et se liguait avec la cour des comptes et des aides qu*il décidait à refuser les enregistrements du lit de justice* L'archevêque de Paris, ne pardonnant pas à la cour le rappel du parlement , et se comparant à saint Basile, persécuté par l'empereur Valens, défendait sous peine d'excommunication aux Parisiens de garder des remontrances ou imprimés extraits des registres du parlement, et leur défendait de plus, sous la même peine, d'obéir au parlement. La modération du pape Benoît XIV venait en aide à la cour ; il délivrait une encyclique qui, appuyée près de Tarchevêque, par le cardinal de la Rochefoucauld et le cardinal de Luynes , le désarmait pour un moment. Mais le parlement, loin de s'apaiser, sortait de ses attributions pour condamner la lettre du pape et une dissertation sur Timmaculée conception. C'était le dernier succès des parlementaires. Le Roi, rassuré contre ses scrupules par l'encyclique du pape, en paix avec sa conscience, en paix avec son clergé, réalisait un plan depuis longtemps conçu. Un lit de justice était indiqué pour le 13 décembre 1756.
Ce jour, le Roi renouvelait la loi du silence sans prejudicier au droit des évêques, attribuait aux juges d'église la connaissance des refus de sacrements , sauf l'appel comme d'abus, et défendait aux parlements d'en ordonner l'administration; c'était ôter au parlement son influence et sa puissance, en lui ôtant ses moyens
d'opposition et de popularité ; le Roi changeait de plus la coâstitution politique du parlement : il supprimait deux chambres des enquêtes, soixante offices de conseillers laïques, quatre de conseillers clercs; il accordait à la seule grand'chambre la connaissance des appels. Leparlement ne devait plus s'assembler que par la décision de la grand'chambre ; la voix délîbérative n'était plus donnée qu'après dix ans de service au conseil; nulle dé» nonciation n'aurait lieu que par le ministère public du procureur général* Enfin, le Roi faisait défense au parlement , ainsi décimé et dompté, réduit et asservi , de suspendre la justice sous peine de désobéissance.
La colère publique, l'indignation du peuple, de ce peuple de la Fronde, éclatadans la rue. Et contre qui? Contre madame de Pompadour, contre « la coquine du Roi ( I) ! »
La voix populaire ne se trompait pas, en attribuant à la favorite un grand rôle dans ces débats qui sem- ' blaient lui être si peu personnels. Madame de Pompadour méritait cette grande part dans l'impopularité, par la grande part qu'elle avait prise dans cette bataille des esprits et des consciences. Elle est, en effet, à côté du Roi et derrière lui, l'âme de la guerre qui met aux mains le clergé et le parlement, le parlement et le Roi. Quand avait paru l'édit de Machault, tout le clergé l'avait considéré comme une manœuvre de la belle philosophe pour
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu , vcfl. VIII.
amoindrir l'Église. Et Boyer disait au Dauphin, en l'animant contre la maîtresse : « Il n'est plus ce temps où les favorites de rois diminuaient l'irrégularité et l'indécence de leur conduite par leur respect pour la religion et leur dévouement au clergé de France. Ce Voltaire, cet athée public, va dominer à la cour, et il en chassera, dominé par madame de Pompadour, tous les prélats par ses brochures et des quolibets,-. (I) m Ces appréh '^usions de Boyer et du parti qu'il représentait exagéraient de bien peu la vérité des choses, les menaces de l'avenir, le caractère et la portée de Talliance de la maîtresse et de Voltaire.
Voltaire, en effet, était non-seulement le courtisan, mais encore l'instrument de madame de Pompadour, son homme, et son arme de guerre. Satires, épigrammes, exécutions littéraires, colères du goût, tout ce qui chez lui paraît une œuvre du démon, un plaidoyer du poète pro domo sua^ cachait et servait les vengeances de madame de Pompadour; et dans cette police du Parnasse, faite à coups d*ironies, c'était aux ennemis politiques de la marquise qu*il visait. Sous la grêle des Quandy des Si, des Pourquoi^ des PouT^ des Que^ des Quiy des Quoi, il assommait, non pas Lefranc de Pompignan, mais le parti du Dai;iphin et le Dauphin mêrne. tl'est une clef des pamphlets de Voltaire, qu'il ne faut point oublier dans l'histoire de madame de
ix) Mémoires du maiMial dUo de RkMka» toL YIIL
Pompadour. Ainsi liée à Voltaire par les services et le besoin de son esprit, la maîtresse lui continuait toute sa vie son amitié et sa protection , malgré des froideurs, des susceptibilités, ^es petites brouilles; et Voltaire demeurait son pensionnaire très-dévoué, 11 la remerciait de lui avoir conservé les 2000 livres qu'il avait sur la cassette du Roi. Il partageait led ranou^ nés et les ressentiments de la favorite contre ce Boyer qu'il accusait de l'avoir forcé à se réfugier en Hollande ; il la défendait et la consolait tout le temps do son règne, par ses attaques contre les imbéciles fcmatiques d'aumô^ niers; il lui rouait ses flatteries et sa plume; et quand madame de Pompadour mourait, il lui donnait la grande canonisation du parti, en la proclamant philosophe (1).
Désignée déjà par cette alliance et ce commerce aux haines du parti de l'Église, l'amie de Voltaire semblait les défier et les exaspérait par une protection étendue à tpus le» amis de Voltaire, à son armée, à tous les ennemis des droits et des privilèges de l'Église, aux^ incré* dules, aux encyclopédistes, à ces hommes enfm qui formulaient mathématiquement la révolution, et donnaient à leurs utopies la base et la rigueur inexorable des chiffres, les économiste^, qui travaillaient à faire porter l'impôt par le clergé et la noblesse.
Bizarre opposition ! Tandis que l'antichambre de la Reine retentissait de suppHcations et de prières appe*
(1) Correspondance généralede Voltaire, pa55i}7i.
lant naïvement las punitions du ciel sur la tête de Vol-^ taire, il y avait dans Versailles , dans ce palais de Louis XIV, le sanctuaire de la royauté, un petit appartement attenant à l'appartement de madame de Pompadour, où toutes les théories menaçantes pour la royauté, le clergé, la noblesse, prenaient voix, et grandissaient dans la fièvre et la révolte de paroles de mort. Ce petit appartement, cet antre d'honnêtes gens, le premier domicile de l'économie politique, était habité par le maU trsy — ainsi les disciples appelaient le docteur Quesnay, que sa discrétion, lors d'une attaque d'épilepsie de la comtesse d'Estrades, avait mené à la faveur de madame de Pompadour, et de la faveur de madame de Pompadour au poste de médecin consultant du Roi. Arrivé là, Quesnay était devenu une espèce de favori. Le Roi lui avait donné des armes de sa composition : trois pensées qu'il avait prises un jour dans un vase de fleurs sur la cheminée de la marquise, disant au médecin avec, sa grâce charmante : « Je vous donne des armoiries parlantes (1). » Un autre jour, surmontant son éloignemént ordinaire pour les hommes de science et de lettres, le Roi avait poussé l'amabilité pour le penseur^ jusqu'à composer lui-même deux ou trois feuilles de ses Essais de psychologie. L'homme était de cette race de courtisans du Danube, dont Duclos fut dans ce siècle le type accompli. Il était de ces gens rudes et âpres, entiers et
(1) Mémoires historiques pendant la faveur de madame de Pompadour. Bertrand^ 1802.
MADAME DE POMPADOUU. 317
brusques de façons, républicains d'écorce et de maximes, qui savent si bien s'accommoder à la monarchie, vivre du scandale ou de la faveur dans le" commerce des grands et les grâces d'une cour; sauver par Toriginalité et la bonhomie dé leur attitude, la contradiction de leurs principes et de leur fortune, garder leur estime en boudant, non le maître, niais les ministres et le gouvernement, jouer l'humeur d'une conscience bourrue^ ettrouver amer le pain qu'ils mangent dans une sinécure.
C'était déjà en ce temps le bon parti que ce métier, où, sans rien perdre ni rien risquer de la faveur, on ob* tenait l'indulgence, comme un aimable enfant grognon, le respect du public, comme un caractère indépendant, les sympathies de l'opinion, comme un ami de l'humanité, un titre fort prisé depuis ÏAmi des hommes du ùiarquis de Mirabeau. Et Quesnay ne s'y était pas trompé ; il avait tout de suite pris place dans la famille au premier rang, à côté du marquis d'Argenson, si débordant de généreuses indignations, si plein des élancements et des colères d'un bon citoyen quand le ministère s'éloigne de lui. Pourtant, si près de l'oreille du Roi, il fallait mettre quelque souplesse et quelque adresse à ce rôle d'opposition : Quesnay échjappait aux grands dangers du rôle, en jouant l'Ésope et en donnant à sa franchise le voile de jolis apologues dont l'esprit du Roi s'amusait comme d'un conte de la raison (1).
(I) Mémoires de hiadame du Hausset.
Tel était rhomnie autour duquel les voix enhardies dans les disputes des plus grandes choses, les pensées qui écoutaient Tavenir, les théories qui faîsaiont table rase des assises du monde d'alors, ébranlaient, de leur bruit, les colonnes du temple, et de leur écho, Versailles. C'était là, dans lappartement du médecin de la Pompadour, que le premier club agitait pour la première fois la déchéance de rÉglise et de la mo<narchie.
Quels réquisitoires, quelles passions, quelles accusations, quelles paroles, et quelles épithètes, où sonne déjà la révolution, amassaient dans ce coin du palais les tempêtes et la foudre ! Là, aux cris de Quesnay contre Vinfâme ministère, tous les ressorts de Tautorité étaient démontés, les droits des pouvoirs revus et éiprouvés, les lois discutées, les gouvernements comparés, les bouleversements préparés entre ces fanatiques du bien pu* blic : Quesnay, Mirabeau père, Beaudeau, Koubeau* A la suite de discussions sur le produit net et le rendement de la terre, laconversation allait, dans l'ivresse des idées, à ces violences qui faisaient dire à Duclos « qu'on le forcerait à aller aux vêpres et à la grand'messe. » La révolution commençait là, dans la parole et dans les esprits ; la terreur même y apparaissait, et c'est dans l'antichambre de la maîtresse de Louis XV, le frère de la maltresse présent, qu'un jour, après la condamnation des hommes et des choses du temps, ces prophétiques paroles échappaient à la Rivière : a Le
royaume ne peut être régénéré que par quelque grand bouleversement intérieur, mais malheur à ceux qui s'y trouveront! le peuple français n'y va pas de main morte (1)...»
La femme qui prêtait, à côté de sa chambre, ce lieu d'asile et ce ml »n de conférences à la conspiration théo* rique des économistes, devait être regardée par TÉglis© comme une ennemie personnelle. Le zèle religieux de Boyer et de ses amis, de la famille royale, du Dauphin, la p^ole du clergé, les alarmes et les r^sentiments des consciences, se tournaient contre elle; et il se dressait dans rÉglise, pour lui jeter lanathème à la face, un de ces saints héroïques et violents, comme en mon« trent les premier» siècles de la chrétienté.
Ce prêtre de vertus antiques, d'un cceur inflexible, si ferme coiitr^ la tentation des grandeurs, que Louis XV avait été obligé de l'appeler trois fois pour lui faire quitter son siège de Vienne; cet archevêque de Paris, pauvre au milieu des 600,000 livres de rentes de son temporel dépensées en aumônes, en charités qui dépasisaient les frontières de la France et allaient jusqu'en Irlande, Christophe de Beaumont, dur et impitoyable pour luimême, apportait dans les affaires spirituelles l'inflexibilité de sa conscience ; et les passions de son â4ne énergique et sombre, vainement refoulées et domptée», éclataient, furieuses, presque sanguinaires, dans la fer-
(1) Mémoires de madame du Hausset.
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veur de son intolérance. 11 représentait et portait en lui toutes les colères de son ordre contre madame de Pompadour, qu'il accusait de tous les malheurs du temps ^ qu'il accusait d'avoir perverti son Roi, qu'il accusait de vouloir perdre la religion par un plan arrêté avec ses amis. Il l'accusait, et l'accusation était vraie, de chercher à s'emparer de la feuille des bénéfices, soit par la nomination d'un évêque choisi parmi les moins sévères, soit par le partage de cette feuille, retirée des mains de l'Église, et donnée aux quatre ministres ^laïques, ses créatures; il l'accusait de pousser à des choix de bénéficiers faits sur des preuves secrètes d'irréligion que lui fournissait la police. Et dans ses mandements, il répandait son indignation toute vive. Nommant presque la favorite, il faisait remonter jusqu'à elle tous les maux et tous les scandales, les difficultés de l'État et les larmes de l'Église ; et tandis que sa parole publique la frappait avec si peu de ménagement, au milieu de cette fausse science protégée et encouragée par elle (1), sa parole privée s'abandonnait à des vœux indignes de lui et qui le calomniaient; il s'oubliait, dans des entraînements de colère, jusqu'à dire « qu'il la voudrait voir brûler (2)... »
Mais si madame de Pompadour rencontrait de pareilles haines dans le parti et les hommes de l'Église, la popu-
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. VIH. (Tj Mémoires historiques pendant la .faveur de madame de Pompadour.
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larité qu'elle pouvait mériter ainsi auprès de son temps était effacée par Tétiorme et furieuse impopularité qui s'attachait à elle comme à la plus redoutable ennemie du jansénisme et du parlement. La favorite était pour le parlement, la cause première des embarras financiers, de Taccroissement des dettes publiques. Les parlemen-, laires connaissaient, par l'indiscrétion de ses paroles, ses mauvaises dispositions « pour des citoyens indignes qui abusent des besoins de VÈtat pour faire faire à leur maître des actes de faiblesse (1). » Ils n'ignoraient point Tentêtement de sa volonté, l'énergie de ses résolutions^ A leurs yeux, c'était à la favorite qu'il fallait rapporter les coups d'autorité du Roi; c'était elle qui les avait inspirés et dictés; c'était elle qui avait fait apparaître le maître dans ce Roi, qui n'avait de personnel que ses. faiblesses ; elle enfin qui avait ôté à la royauté le contre-poids du Parlement, et fait de la monarchie un despotisme. Et les voix des parlementaires s'élevaient aussi Imut contre madame de Pompadour, que la voix de l'Église, semant dans le peuple ces malédictions et cette exécration que la mort ne fera pas taire autour du cercueil de la favorite.
(1) LeUre de madame de Pompadour au ducd'AiguilIon. Corrcspondince littéraire, septembre 18ô7.
FIX DtJ TOME PRCMIER.