XVI PREFACE
ancien une grande et magnifique image qui montre à notre conscience de plus hautes espérances, et doit la convier à de plus nobles devoirs. L'architecte quf construisit la tour de Pharos grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de plâtre sur lequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Avec le temps le plâtre tomba, laissant voir aux marins battus des flots : Sostrate de Cnidcj fils de Dexiphane... « Voilà comment il faut écrire l'histoire, » dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Traité de l'histoire.
Edmond et Jules de Gongocrt.
Paris, février 1860.
Dans ce siècle français où l'humanité se polissait jusqu'à la corruption, et, perdant les violences, perdait aussi les vertus de la force ; dans ce temps et dans ce monde charmés et amollis par la femme, et où la femme, quittant les passions pour les grâces de son sexe, donnait à sa conscience comme à ses sentiments , à ses instincts comme à ses goûts , aux occupations de son coeur aussi hien qu'aux distractions de sa pensée , un caractère de légèreté, de caprice, de superficie et d'inconstance, que l'Histoire n'avait point encore rencontré dans une société ; à l'heure où tout devenait esprit jusqu'à l'amour, et où les âmes redoutaient en toutes choses le vœu , le dévouement , l'engagement et la dufée, en Prahce, au dix-huitième siècle, une province, Une cour, échappaient à la contagion, et faisaient aux
modes de la France, aux exemples de Versailles, une entière opposition. La Lorraine, la courde Lorraine, étaient cette province et cette cour singulières. Les Lorrains, et les Polonais venus à la suite de Stanislas, yavaient mêlé la naïveté et l'énergie des anciennes mœurs féodales , une ardeur et une sincérité, inconnues ailleurs, des croyances et des sentiments. Sous le patriarcat de ce prince d'un autre âge, quelque chose de primitif donnait à ce petit coin de la France un génie particulier, un fond d'habitudes morales qui résistait au temps et au voisinage. La passion y allait jusqu'aux extrémités de la passion, et l'amour y était cette généreuse illusion qui voit tout éternel : il y avait la continuité du dévouement et le dévouemen1> du suicide. Cette autre part du cœur de la femme, la piété, y était sans accommodement , sans compromis. C'était une dévotion presque claustrale , hérissée de pratiques, dure et semée d'immolations, qui gardait dans les façons de l'adoration un peu de la terreur de la sombre Espagne ; une dévotion qui finissait par vivre dans une familiarité aisée et presque enjouée avec la mort, dans la compagnie amicale de la gentille mignonne : c'était le petit nom dont Marie Leezinska appelait la tête de mort qu'elle avait dans son oratoire et qu'elle emportait dans ses voyages (1). En Lorraine, si les sacrifices à la passion étaient sans réserves, les oblations à Dieu étaient entières ; elles avaient
(1) Lettre de Marie Leczinska, publiée dans les Mémoires du marquis d'Argenson. Pam, Janet, 1857, vol. IV.
cet absolu détachement du monde, ce mépris ou plutôt cet admirable oubli des choses humaines, qui ne mettait au cœur et à la bouche de cette pauvre princesse , appelée au trône de France et manquant presque de chemises, que la crainte de perdre la couronne du ciel contre cette couronne de la terre (1).
Cependant la princesse de Lorraine appelée au trône de France et se résignant à cette grandeur comme à une épreuve , Marie Leczinska était sauvée des tristesses et des pensées funèbres d'une telle dévotion par la bonne enfance et les qualités gaies de son caractère , par Tentrain de sa bonne constitution , par l'activité et le rire de sa bienveillance, par la franchise et la bonne humeur de ses vertus. Voyez-la dans le charmant portrait de Nattier : elle semble Timage de la bonté dans son expression humaine , dans son enjouement heureux. Une expression de santé et de satisfaction , la sérénité de la conscience , le contentement et la patience de la vie , rayonnent sur ce visage éclairé d'une malice bourgeoise, et dont le sourire est comme un reflet de ces libertés innocentes, de cet esprit gaulois avec lequel, de temps en temps, la Reine s'amusait à faire courir un gros rire parmi ses dames , dans sa semaine sainte , comme les appelait la cour. Malheureusement toutes les qualités de la Reiùe étaient voilées et cachées. Ses agréments étaient timides , comme ses
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu (par Soulavie). Bumoh, 1793, vol. IV.
vertus étaient pudiques, presque honteuses. La fepime, Tépouse, ne se révélait sous la chrétienne, ne montrait tous les charmes de son esprit et de son cœur, tous le9 secrets de son amabilité , que dans la familiarité de quelques amis, dans une petite société qui ne lui imposait pas. Il lui fallaitjj pour qn^elle fût encouragée à plaire, pour qu'elle entrât en pleine possession d'ellemême , la tranquillité d'un salon où l'âge amortissait le bruit des voix , la compagnie de la raison , l'intimité de la vieillesse, un milieu de tranquillité, presque d'assoupissement, qui convenait à la maturité de son intelligence et de ses goûts. Des causeries à demi somnolentes au coin du feu , de petites parties de cayagnol restreintes par ses charités, de grands travaux de mauvaises peintures, un peu de musique, les sages et froides distractions d'une très-raisonnable femme de quarante ans , voilà seulement où trouva la libprté, l'ai- ^ sance et aussi le bonheur, une Reine dont l'esprit eut toujours, comme le visage, l'âge d'une vieille femme (1).
(1) Mémoires da président Hénault, publiés par le baron de Vigan. Dentu, 1855. — Mémoires du maréchal duc de Richelieu (par Soulavie). Paris, 1793, vol. VIII. — Joignons à l'appui de ce portrait de Marie Leczinska cette lettre inédile adressée au cardinal de Fleury, que nous communique M. Boutron, et qui la peint si l^ien en sps soumi^ions et en' ses
habitudes :
u 31 août 1726.
Vous ne doutez pj^, monsieur, du plaisir avec lequel j'ay receu votre lettre, vous m'en avez fait infiniment en me mandant des nouvelles de la sanéé du roy, pour laqi^elle U m'est naturelle d'être toujours inquiète; j e suis bien fâché que la peine qu'il a eut de se lever si matin aye esté inutile, ayant eu une si vilaine chasse, remercié (le) de la bonté qu'il a pour la femme du monde la plus ataché et qui la resent le plus vivement
MESDE!^(HSBI4.ES DE NESLE. 7
Aussi Lo^xis Xy r\e conj^ut-il jamais la femme que peignit Nattier, la femme que connurent les de Luynes,
et dont le seul désir est de le mériter ; toute mon impatience est de l'en aler au plutôt asurer mo} même, ce que j'espère ne tardera point, mç por* tant de mieux en mieux; j'ay esté fort afoiblie par le chaud qu'il a fait, mais depuis qu'il est cessé, mes forces me reviennent ; je n*envoye à Fontainebleau que lundi, comme nous sommes convenusy crainte d'fncomoder le roy. Si je suivois mon inclination, vous i veyrez des couriers plus souvent ; je suis fort contente de ce que vous me dites de mon entresol, vous connoisez mon goût a e$tre seule^ ainsi vous pouvez juger par là qu'il ne me déplaira pas. Vous avez raison de dire que l'on ne fait point la même chose à ma cour qu'a celle du roy, au lieu que l'on ne fait que bailler à Fontainebleau, à Ver^illes on ne fait que dormir ; pour moi, en mon particulier, je m'en fait une occupation et de jour et de nuit» mi'enQuyant beai^coup, pela ne déplaît point à mes dames que vous sçavez estre très paresseuses. A propos desquelles je vous dirai que j'ay fait comme je vous avez dit qui esté comme elles sont toute la journée chez moy de leur donner la permission d'estre habillé plus commodement^ et pour celles qui ne sont point dames du palais ont eu ordre d'estre en grand habit, Goinme il m'est revenue de plusieurs endroits ' que pela faisoit de la peine aux autres, et quQ plusieurs même qu| sont resté à Paris, ont tenue quelque discours sur cela ; j'ay résolue aujourd'hui et j'est même dit à la m^réehalle que me portant bien et sortant demain à la chapelle, qu'elles se misse toutes en grand habit. J'espère qu^ vous approuverez cela, d'autant plus que effectivement, il n'y a ici, outre mes dames que très peu d'autres, et que l'on prétend que c'est cette raison qui les empêche de venir.
Je ^ûhaiteroit de sçavoir aussi les intentions du roy, sur mon ajusteme^t et de celles qui me suiveront en arrivant à Fontainebleau ; couchant à Petitbourg^ cela fait une espèce de voyage ; enfin vous me ferez plaisir de me donner vos conseils en tout, et celui qui me sera le plus sensible de foqt est que vous soyez persuadé de ma parfaite estime pour vous.
Marie.
A Versailles.
Je vous aurez escrit plutôt sur le méçoptenlement des rfamc*, mais j'ay esté trop faible, je croi que vous ne désaprouverez pas ce j'ay fait , d'autant plus que me portant bien présentement elle p'ont pas besoin d'être si assidue, je ne doute point que vous n'ayez de la peine à lire ma lettre, ma main estant encore un peu tremblante.
A Monsieur Monsieur Taucien £vêque de Fréjus, En Cour. »
Tressan, le président Hénault. Une vit dans Marie Leczinska qu'une pauvre princesse allemande, effrayée, écrasée de la présence et de la grandeur d'un Roi de France, n'apportant à la vie commune rien du ressort et de l'initiative de la femme, ne mettant dans l'union que l'obéissance, dans le mariage que le devoir, ne sachant de son sexe ni les caresses ni les coquetteries, tremblante et balbutiante dans son rôle de Reine, comme une échappée de couvent égarée dans Versailles, groupant autour d'elle toutes les vieilles têtes de la cour , rassemblant l'ennui dans ce coin du palais, plein d'un murmure de voix cassées , où rien de jeune ne vivait , où rien de vivant ne parlait aux trente ans du roi.
Singulier homme, ce jeune mari, ce jeune souverain, que rien n'intéressait , n'amusait , ne fixait, et dont le vieux cardinal de Fleury promenait vainement l'esprit d'un goût à un autre , de la culture des laitues à la collection d'antiques du maréchal d'Estrées, du travail du tour (1) aux minuties de l'étiquette, et du tour à la tapisserie (2), sans pouvoir attacher son âme à quelque chose , sans pouvoir donner à son temps un emploi , à sa pensée un maître et une compagnie ! Imaginez un Roi de France, l'héritier de la Régence, tout glacé et tout enveloppé des ombres d'un Escurial; un jeune homme dans la fleur de sa vie et dans l'aube de son
(1) Mémoires du duc de Luynes, publiés par E. Soulié et Dussieux. Paris, Firmin Didot, 1860, vol. II.
(2) Ib., vol. III.
règne , dévoré d'ennuis , usé et déjà vieux de dégoûts, rassasié de la gloire avant d'y avoir goûté, lassé du pouvoir avant d'en avoir joui; puis, au milieu de toutes ces vieillesses de son cœur, remué et traversé de terreurs religieuses , de peurs de l'enfer, de peurs de la mort, qu'avouait par échappées sa parole alarmée et tremblante, et qui le plongeaient des jours entiers dans une mélancolie noire, à laquelle le plaisir brutal de la chasse ou un coup de vin pouvaient seuls l'arracher (1). Sans amitiés, sans .préférences , sans chaleur, sans passion, indifférent à TÉlat , et ne mettant autre part la conscience de la royauté que dans la jalousie de son bon plaisir, dans la liste des invités de ses soupers (2), Louis XV paraissait un grand et triste enfant, se dérobant aux grands hommes comme aux grandes choses de son temps (3), et vivant, loin de son règne , dans les plus petits appartements de son palais et dans les plus misérables passe-temps d'un prince ; un enfant spiri* tuel, mais sans pitié, dont l'esprit naturel, le bon sens malin et français, était sarcastique, sec et méchant, comme le ressentiment et la vengeance des malaises de son humeur (4). Par- dessus tout, il y avait en lui une vague aspiration au plaisir, des besoins physiques impérieux et dont l'emportement rappelait les premiers
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu. 1793, vol. VI.
(2) Ib.y TOl. V.
(3) iô., ih.
(4) Mémoires du comte de Maurepas. Paris, Buisson, 1792, vol. III.
iO LIVRî; PREIfflPE]^.
Bourbons^ un sentiment de vide , de solitude, yn ^ançl embarras de la volonté et ^e la liberté, le désir, J'ap^ pel, l'attente inquiète de la domination d'wfi^ femmp passionnée ou vive, tendre ou spirituelle. 11 den^a^dait, sans peut-être se. l'avouer à lui-même , une liaison qyi l'enlevât à la profondeur de ses tristesses, à la ponptonie de ses ennuis , à la paresse de ses caprices j qui remplît ses pensées , qui réveillât et étourdît sa vie , en lui apportant l'excitation de la passion ou le chatouillement de la gaieté, en occupant et caressant comme un malade son esprit ou son cœur. L'oubli de son personnage de roi , la délivrance de lui-même , vojlà ce que Louis XV demandait à l'adultère; voilà ce que toute s£^ vie il devait y chercher.
C'était tout cela qui éloignait le Rpi de la Reine, et le poussait à passer ses soirées dans la société de jeunes gen§ dx\ duc de la Trémouille, du duc de Gesvres, et de quelqnes femmes jeunes et gaies, dont mademoiselle de Charolois apienq.it et menait la troupe. On eût crif voir un gamin , presque un polisson , dans cette princesse de la maison de Condé, qui devait toute sa vie garder son joli visage de seize ans et ces yenx ^i viy£^nts qn'iU perçaient sous le manque , dans cet ainiable enfant terfibje, comme il y en eut tpnjours dans les splendeurs ou dans les tristesses de Versailles, pour déranger l'étiquette ou dérider la gloire, [^'esprit, les vers, les chansons, les saillies, mademoiselle de Charolois employait tous le§ dons et toutes les jmpndepcés,
avec la liberté d'un garçon, pour chasser les frojdqurs et le sérieux d'une cour, y appeler Tamusement et les familiarités, engager les divertissements, animer le^ soupers, et semer, comme une Folie effrontée et charmante, les extravagances, les refrains et les imbroglios du carnava} autour du trône et à côté des affî^ires d'État. Encore mieux faite pour entraîner que pour plaire, mêlant toutes sortes de caractères , la verve d^a Mortemart à la haiitpur des Condé, relevant les audace^ et les inconvenances de sa grâce par un certain ^ir ^9 princesse qui pe gâtait rien et sauvait presque tout ; capricieuse, fantasque et vaporeuse à l'excès, tourmentée d'humeurs noires dpnt elle se tirait par une plaisanterie, une échappée hasardeuse, quelque tour dp page, rie prenant point la peine de cacher |a plus inégale des humeurs (1), mademoiselle de Charqlois devait surprendre, par ces cqntradictions même pt ces incpnstaftces, un jeune mari lassé de l'immuable sérénité do sa feriime. Pourtant c'était vainement qu'elle avait affiché une passion pour l^ jeune Rpi, vainement qu'elle éveillait brusquement ses sens par njill^ coquetteries , par flaille attaques : la timidité du {Voi ^'échappait do ces avances qui s^musaieut et; effr£|,yaient son pœur sans lé tenter, tant ce cœur du jeune mpuarqu^ était pncore plein des contes à fairp peur du vipux Flpury ^ur les femme^ de la liégeupe.
(1) Vie privée* de Louis XV. Londres, Peter lyton, 1785. Vo}, I. — Mémoires du maréchal duc de Richelieu , vol. > IV.
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Par la société de mademoiselle de Charolois , Louis XV allait à la société de la comtesse de Toulouse. Celle-ci était une belle et grasse personne, aux yeux brun foncé, au regard assuré et plein de dignité, au sourire paisible et doux , dont le visage sans rouge et toute la personne montraient la tranquillité noble et Taimable recueillement d'un bel air dévotieux (1). Le salon, la société de madame de Toulouse, était la petite cour de Rambouillet , un refuge mondain garé de la galanterie brutale de la Régence, le souvenir et le reste de la grande société de Louis XIV. Là les anciennes vertus du monde , les beaux usages , le respect de la femme, la retenue du ton , la tradition des habitudes sociales, vivaient encore dans Taisance cle l'enjouement, dans l'animation et la gaieté d'un jeune monde, dans l'heureuse paix et les douceurs épicuriennes d'un petit monde dévot, jouissant à petit bruit de la vie. Mademoiselle de Charolois elle-même cédait au génie du lieu , en entrant chez madame de Toulouse : elle n'y était plus qu'une princesse rieuse, un lutin apportant la vie des plaisirs délicats et des passe-temps de son âge à cette cour d'harmonie, de nuances, de murmures, de bruits discrets, de galanteries paresseuses, sur laquelle planait encore une ombre de grandeur et de magnificence qu'on ne trouvait que là (2). Involontaire- Aient le jeune monarque comparait à cette cour, une
(1) Mémoires du marquis d*Argenson. Janet, 1857, vol. II.
(2) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. IV.
abbaye de Watteau, la cour triste et morte de la reine de France; et son amour tout jeune , cet amour tressaillant et s'éveillant dans le trouble des scrupules religieux, se laissait peu à peu aller à la séduction presque mystique de cette belle et puissante dévote , que touchaient et troublaient rhommage agenouillé et l'adoration platonique de ce Roi, le plus bel homme de son royaume.
Au milieu de ces distractions , de ces tentations , qui n'étaient encore pour le Roi que des émotions et comme des jeux, le goût du Roi pour la Reine, ce goût si vif aux premiers jours de leur union, allait diminuant et se perdant avec le temps comme toute passion physique. Les relations du ménage avaient toujours eu un ton sérieux ; elles prenaient un air d'ennui et d'embarras. Cette absence d'abandon , ce manque d'effusion et d epanchement réciproque, que les valets avaient surpris dans les entretiens les plus intimes du Roi et de la Reine, augmentaient chaque jour. Les froideurs du Roi devenaient plus grandes. La Reine pleurait et cachait ses larmes ; et la cour se réjouissait de voir au Roi cette épouse sans attraits et sans coquetterie^ qui devait si mal garder son mari et si peu gêner les intrigues. En effet, Marie Leczinska n'était point de ces femmes qui luttent, et qui reconquièrent leur bonheur avec toutes les séductions permises du mariage : elle ne voulait retenir son
14 LtVRÈ PREMIER.
mari que par le devoir de donner des héritiers à la couronne ; et , sans chercher à ramener ce cœur qui lui échappait, elle se détacjiait sans murmure de l'amour du Roi. Elle s'enfermait et se réfugiait dans sa tristesse, elle s'armait de patience ; elle mettait comme une coquetterie à se vieillir , et se vieillissait de gaieté de cœur ; elle était de sa toilette toutes les parures d'une jeune femme (1) ; elle s'entourait de la sévère compagnie des dames de Ruppelmonde, d'Amiens , de Luynes , et elle s'enfonçait dans des lectures spirituelles. Dans ce ménage, où la séparation commençait, les riens même, les plus petites et les plus pardonnables manies venaient encore mettre là contrariété et l'éloignement. La Reine agaçait les nerfs de ce Roi nerveux par mille enfantillages, par des peurs, par le besoin d'être bercée et endorihie par des contes, et d'avoir toujours une femme à sa portée ; par cent sauts et cent courses , la nuit dans sa chambre, à la recherche de sa chienne. Ou bieti c'était le matelas, mis sur elle par cette princesse frileuse, qui étouffait le Roi et le chassait du lit de sa ^ femme. Puis, après le labeur de tant de couches, après sept enfants donnés au Roi, il y avait eu dans la Reine une fatigue, presque un dégoût de ces plaisirs que sollicitait sans se lasser le tempérament du Roi. « Eh ! quoi I — disait la princesse de Lorraine, — eh! quoi! toujours grosse! toujours accoucher ! (2) » L*épouse
(1) Le Glaneur historique et ihoral, juin, 1732.
(2) Mémoires du marquis d*Argenson. Paris , Janet,iBb7, vol. t.
MESDEMOISELLES Dfe NESLE. 15
demandait grâce et merci au nom de la mère. Peut-être aussi qu'à ces répugnances naturelles se joignaient des conseils, des suggestions à voix basse, des paroles tombées dans Tombre au fond de Tâme chrétienne de la Reine, l'inspiration d'étranges scrupules sur le respect dû à la sainteté du sacrement , et le doigt d'un confesseur ihontrant les anges qui gardent le lit nuptial purifié par la continence (1).
La cour, de l'antichambre à l'escalier, les jeunes femmes^ les jeunes gens, les politiques, la haute domesticité, rintrigue, l'ambition, toutes les passions d'un monde qui se lève et se couche sur l'intérêt, épiaient aux portes les froideurs du ménage, et, calculant le dénoûment des derniers liens entre le Roi et la Reine, pressaient de leurs vœux l'avènement d'une maîtresse qui devait amener une révolution à Versailles, changer le cours des grâces et renouveler le gouvernement. Tout ce qui était hostile au cardinal de Fleury, tous ceux que contrariait l'économie du vieux ministre, tous ceux que condamnait au repos et à l'obscurité la politique bourgeoise de Thomme d'État de la paix, les avidités des valets contenues et rognées, aussi bien que les impatiences des hommes à projets barrés dans leur carrière et dans leur avenir, sans théâtre, sans champ
(I) Mémoires du duc de Richelieu^ 17d3y vol. iV.
de bataille où déployer leur imagination ou tenter la fortune, saluaient de leurs espérances l'adultère du Roi. Les tentations, les intrigues de la galanterie avaient la complicité et l'aide dQ ces petits jeunes gens, les Gesvres, les d'Épernon, les Richelieu. Humiliés du mauvais succès de leur conspiration des Marmousets^ brûlants et travaillés de rancunes dont le ministre disgracié Chauvelin prenait en sous main la conduite et le commandement secret, ils remplissaient de moqueries l'esprit du Roi, et par toutes les armes de la jeunesse, le ridicule etl'ironie plaisante, la facilité des mœurs et l'exemple du plaisir, ils attaquaient les leçons et l'autorité du vieux prêtre au fond de son pupille. La séduction du Roi par une femme convenait aux agitations, à la furie de grandes choses, à l'activité brouillonne de ce demi-génie, le maréchal de Belle-Isle, qui voyait seulement là, dans l'appui d'une maîtresse, flattée d'être associée à sa gloire, la réalisation de plans qui effrayaient à la fois et la timidité de Fleury et la timidité du jeune Roi. Puis c'était le ménage du frère et de la sœur Tencin, dont le rôle masqué et couvert était déjà si grand, si effectif, qui voyait au bout de la liaison, au fond de l'affaire de cœur, le maniement de la volonté du Roi, la conduite de sa faveur, les facilités des approches de sa personne et de son pouvoir; toutes les suites d'une faiblesse qui permet et semble légitimer toutes les fortunes. Tant de vœux étaient appuyés, ils étaient servis par les femmes se piquant de dévotion et d'ultramonta-
nisine, madame d'Armagoac, madame de Villars, madame de GoQtaut, madame de Saint-Florèntin, madame de Mazarin ; par les molinistes zélés, et encore par la maison de Noailles, toute prête à une élévation de Tencin; en haine de Chauvelin, dont lesNoailks jalousaient et craignaient la supériorité, s'il venait à recueillir la succession du cardinal. Enfin, tout au bas de la cour, mais tout auprès du Roi, veillait et travaillait une influence occulte encore, mais déjà puissante. Les valets de chainbre, réduits et maintenus dans leur rôle secondaire par la sagesse de Louis XV, sans autres fonctions que leurs devoirs domestiques dans une cour où le Roi n'appartenait qu'à sa femme, attendaient d'une cour dissipée et galante, d'un Roi échappé de son ménage et descendu au besoin de leur discrétion, à la nécessité de leurs complaisances , les profits complets de leur place.
Chose singulière ! ces dispositions tournées au fond, dans toutes les têtes sérieuses, vers le renversement du ministère et du ministre, rencontraient, je ne veux point dire l'appui, mais presque l'acquiescement du cardinal, sous la seule condition d'être consulté dans le choix, et d'être assuré de la neutralité de la personne choisie. De vieux griefs contre la Reine n'étaient point encore morts chez le cardinal; il se rappelait encore avec amertume la tentative de Marie Leczinska pour faire rentrer M. le duc en grâce >auprès du Roi, sa reconnaissance envers les hommes qui l'avaient mise sur le
trône (1), et il voyait dans une maîtresse un préservatif et une garantie contre un retour d'influence de la Reine, mettant à profit un jour de dévotion du Roi pour reprendre son mari. C'est ainsi que tous, et ceux-là même que la conspiration menaçait, conspiraient pour l'infidélité du Roi. Et ce n'était pas seulement Versailles, c'était, ce qu*on n'a pas dit, c'était son peuple même qui entourait le jeune Roi de sa complicité, lui souriait, l'encourageait, comme si, habituée par la race des Bourbons à la jolie gloire de la galanterie, la France ne pouvait comprendre un souverain sans une Gabrielle^ comme si, dans les amours de ses maîtres, elle trouvait une flatterie et une satisfaction de son orgueil national ! Chaque jour le murmure et la promesse de la bonne nouvelle sortaient de toutes ces espérances, de toutes ces passions > de cette universelle attente, impatientes de compromettre le Roi, et résolues à préparer et à précipiter ses amours en les annonçant d'avance. La cour prononçait les noms de la comtesse de Toulouse, de mademoiselle de Charolois. Les suppositions couraient et s'abattaient çà et là, et jusque sur les dames de la Reine, exposées de si près aux désirs du roi, et dont quelquesunes avaient les mœurs et les facilités du temps. La Reine, cette sainte, n'avait-elle point été forcée de se résigner à cette dame d'honneur, la maréchale de Boufflers, si affichée et si hardie contre le bruit; à cette
(1) Hémoiresdu maréchal duc d» Rididieu, vol. IT.
dame d atours, madame de Mailly, à qui Ton prêtait une liaison avec M. de Puysieux? Et n'y avait-il pas encore, parmi les douze dames de son palais, les galanteries publiques de madame de Nesle avec Dumesnil (1), les ailiours de madame de Gontaut, à qui peutêtre un dépit du duc de Gesvres enleva la chance d*être maîtresse du Roi, et les réputations douteuses de ^ la maréchale de Villars, des duchesses de Tallard, de Béthune, d'Épernon, des dames d'Egmont, de Chalais, de Mérode, toutes dames méritant Thonneur du soupçon et de l'envie de la cour (2) ? Madame de Prie seule était, d'un commun accord, absolument écartée des suppositions. On connaissait les antipathies du Roi pour elle, et sa répugnance à la rencontrer même chez la Reine (3). Bientôt on parlait vaguement d'un toast du jeune souverain ; et les gens au courant, les jeunes courtisans entrés au plus intime de la familiarité et de l'habitude du Roi, racontaient tout bas un souper de la Muette, oij le Roi, après avoir bu à la santé de l'Inconnue, avait cassé son verre et invité sa table, et celle que présidait le duc de Retz, à lui faire raison. C'avait été une grande curiosité de connaître r/nconnwe; les voix des deux tables s'étaient partagées entre madame la duchesse la jeune, mademoiselle • de Beaujolais et madame de Lauraguais, petite-fille de Lassay et belle-fille de M. le duc de Villars-
(1) Mémoires du marquis d'Argenson, vol. If. ;
(2) Mémoires du duc de Richelieu» vol. lll, : (3) Jbid.
Brancas. Mais le Uoi avait gardé le silence et son flecret (i). Le public faisait grand bruit autour du nom de madame Portail, la feimiie du premier président; mais A'ersailles savait que sa malice, sa folie, les allures eutreprenautes de toute sa persomie, avaient effrayé le roi, qui s était fait remj^laeer au rt^ndez-vouB par M, de Lugeac. Ou citait encore une madame d'Aneezane et d'autres ; mais la cour savait qu'aucune de ces femmes, amenées au Koi pour tromper ses sens et le distraire des froideurs de la Reine, n'étaient faites pour toucher son cœur. Aucune n'était faite pour élever son rôle au delà d'un caprice, étendre son rêve au delà du réveil.
Un ministre était un peu plus savant que tout le monde. Dans ses promenades matinales à cheval au bois de Boulogne, il avait remarqué la trace toute fraîche des roues d'une voiture allant, à travers des allées toujours fermées de barrière, de Madiid, résidence de mademoiselle de Charolois, à la Muette (2). Mais ses suppositions se perdaient snr toutes les femmes de la soeîélé de mademoiselle de Charolois; et Vlnronnue restait Tinconnue pour le ministre comme pour les courtisans, dont quelques-uns avaient observé cepejidant qu'on ne pouvait prononcer devant le Roi le nom de madame de Mailly sans qu'il rougît (3), Au milieu de ce mystère, le
(!) Mémoires un comte lïe Maurepas*
{7) Mcaioires du maR|iiis d'Ar^^ensoïi, vul. iU
(a) Mimoircs du duc de Luynet», voL U.
Roi, sorti de sa mélancolie, avec Tair et le rajeunissement d'un homme heureux de vivre , pris tout à coup d'une soif de plaisirs et s'empressant aux distractions, promenait, et occupait l'activité d'une fièvre heureuse ça et là ; et courant, et se répandant, il partageait les haltes de ses journées entre Rambouillet, où se tenait la comtesse de Toulouse, Bagatelle, où demeurait la maréchale d^Estrées, Madrid, où vivait mademoiselle de Charolois, douces retraites, palais charmants, petites cours de galanterie, de piquantes tendresses et de joli esprit, qui semblaient mettre sur le chemin du Roi les étapes et les stations enchantées d'un Décaméron français. Un jour, c'était Paris et le bal de l'Opéra que le jeune Roi étonnait de sa présence, de son entrain, d'une gaieté d'enfant; ou encore, infatigable, éclatant d'un esprit que la cour ne lui connaissait pas, il se jetait à des soupers, dont il entraînait et prolongeait jusque bien avant dans la nuit le bruit et la folie. De là, assez animé, il rentrait chez la Reine, qui lui témoignait ses répugnances et son horreur pour l'ivresse du vin de Champagne et son odeur, et finissait par allonger ses prières jusqu'à ce que le Koi fût endormi. Un soir enfin arrivace que toute la cour prévoyait et attendait. Bachelier, le valet de chambre du Roi, ayant été prévenir la Reine que le Roi allait se rendre chez elle, la Reine répondit qu'elle était désespérée de ne pouvoir recevoir Sa Majesté ; à deux nouvelles demandes du Roi, Bachelier rapportait la même réponse; et de l'indignation, delà colère du Roi, partagées et
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enflanimées par le valet de chambre, sortait rengagement désiré par Bachelier : le Roi déclarait qu'il ne demanderait plus jamais le devoir à la Reine. Le jour suivant, la cabale enhardie risquait tout : comme madame de Mailly se glissait en secret dans les petits appartements pour y passer la nuit, Bachelier, qui la conduisait, entr'ouvrant comme par inégarde son capuchon, la laissait voir à deux dames (1). Et dans un voyage à Compiègne (juillet 1738), retardé de trois jours par le service de madame de Mailly auprès de la Reine (2), la protégée de Bachelier devenait la maîtresse, sinon déclarée, au moins publique du Roi.
Auprès de ce Roi, élevé par le cardinal dans Téloignement et la défiance de tout ce qu'il y avait de grand à la cour, et si bien disposé par sop caractère *et son éducation aux influences basses et familières de la domesticité, Bachelier, ce valet de chambre, était un gros et important personnage. Épanoui d^ns l'égoïsme d'un vieux garçon bien portant, oublieux du si petit corn-? mencement de sa fortune, un cheval du duc de la Rochefoucauld encloué par son père, le maréchal ferrant (3) ; aimant le plaisir, et maintenu en belle humeur
(1) Mémoires du duc de Richelieu, vol. V.
(2) La Reine aurait dit k madame de Mailly lui demandant la permission d'aller à Compiègne : Vous êtes la maîtresse, (Journal historique de Rarbiei*, vol. II.)
(3) Mémoires du duc de Richelieu, vol. V.
MESDEMOISEUES DE NESLE. 33
par ses cinquante mille litres de rente, par sa jolie propriété de la Celle honorée de la visite du Roi, par Tamour d'une très-agréable personne, mademoiselle la Traverse, la fille de Baron ; établi dans les bonnes grâces intimes du Roi, qu'il savait amuser avec la chronique scandaleuse et tout* le sottisier de Paris dont le fournissait sa maîtresse, le régalant de la primeur des i^ouvelles et des contes à rire de Maurepas au moyen de ses relations avec les Petitpas et les Rivaudais, les fournisseurs d'anecdotes de Maurepas, ou bien avec les confidences de Salle, le fils de la Desmares et le commis du ministre, donnant au maître la comédie secrète du ministère. Bachelier était peut-être l'homme le plus heureux et le plus solide en place de France. Il avait encore eu la chance de trouver, pour être son second, un autre lui-même, un valet qu'il avait fait recevoir garçon bleu de la chambre, et qui, le remplaçant pendant ses courtes absences, n'entretenait le Roi que du dévouement de Bachelier, puis, son service fait et son rôle joué de conscience, se remettait aux ordres du seigneur de la Celle.
Par là-dessus. Bachelier était intelligent et habile. Il avait du flair, le tact des influences, l'évént des crédits en baisse, le détachement des individus, cette science des démarches doubles et des ménagements d'avenir qui, après lui avoir fait abandonner Chauvelin pour se livrer tout à fait au cardinal, lui faisait conserver sous main des relations avec le chance-
lier exilé à Bourges (1). Au dehors, jouant le bon homme au naturel, sans enflure, ne. mettant à sa façon d'être ni hauteur ni importance, mais usant èe souplesse et de rondeur, caressant' et commode aux espérances de tous, ayant un sourire pour les plans de Belle- Isle, trouvant une larme pour les chagrins de la Reine, qu'il flattait d'un retour du Roi, Bachelier, ce vrai souverain des petits appartements, le seul homme peut-être en qui Louis XV eût absolument confiance, ne semblait tenir à autre chose de la cour qu'à l'amitié de son maître, avec lequel il était presque toujours chambré, ne montrait que le désir du bien de tous, n'avait à la bouche que des paroles d'honnête homme, presque de citoyen, et ne semblait viser qu'à réconcilier l'opinion populaire avec sa place, et les préjugés avec son service (2). C'était là ce que montrait Bachelier. Ce qu'il voulait, encore plus vivement que ne le voulait la Cour, c'était une intrigue réglée, c'était une maîtresse de sa main dans le lit du Roi, une maîtresse convenable par son rang et par son nom, une femme, s'il était possible, sans beauté, sans ambition, capable du dévouement d'une passion d^ésintéressée pour le Roi et du dévouement d'une reconnaissance sans révolte pour les ouvriers de son élévation. Or toutes les qualités souhaitées par Bachelier se rencontraient dans. la femme dont il avait soulevé le capuchon, dans l'inconnue à laquelle avait bu le Roi.
(1) Journal historique de Louis XV, par Barbier, 1854, vol. II.
(2) Mémoires du marquis d'Argenson. Janet^ 1867, vol. II.
. Madame de Mailly était en 1 737 une femme de trente ans, dont les beaux yeux, noirs jusqu'à la dureté, ne gardaient, aux moments d'attendrissement et de passion, qu'un éclair de hardiesse fait pour encourager les timidités de l'amour ./fout, dans sa physionomie, dans l'ovale maigre de sa figure brune, avait ce charme irritant et sensuel qui parle aux jeunes gens. C'était une de ces beautés provocatrices, fardées de pourpre, les sourcils forts, dont l'éclat semble un rayon de soleil couchant, une de ces femmes dont les peintres de la Régence nous ont laissé le type dans tous leurs portraits de femmes, la gaze à la gorge et l'étoile au front, qui, la joue allumée, le sang fouetté, les yeux brillants et grands comme des yeux de Junon, le port hardi, la toilette libre, s'avancent du passé, avec des grâces effrontées et superbes, comme les divinités d'une bacchanale (1). Ajoutez que madame de Mailly était inimitable pour porter sa beauté, la faire valoir et la montrer. Nulle femme à la cour ne savait s'habiller comme elle, ni si bien arranger les modes à sa tournure, ni chiffonner d'une main plus heul'euse les demi-voiles qui prêtaient à ces déshabillés mythologiques le piquant de la pudeur.
Ce goût, ce aoin et ce culte de la toilette suivaient
(1) Mélanges historiques, par M. B... Jourdain, vol. IL
Nous n'avons point connaissance du portrait de madame de Mailly par
Latour, dont parle M. de Luynes dans cette phrase de ses Mémoires
(vol. ni) : « L'on peint actuellement madame de Mailly en pastel.
C'est un nommé Lajtour. Madame de Mailly disait ce matin que c'était le
seizième peintre qui a fait son portrait. »
madame de Mailly jusque dans la nuit. Elle ne se cou- . chait jamais sans être coiffée et parée de tous ses diamants. C'était sa plus grande coquetterie, et l'heure de sa séduction était le matin, à Choisy, alors que, dans son lit, battant Toreiller de ses beaux cheveux défrisés par le sommeil et pleins d'éclair de diamants, elle donnait audience à ses marchands, à ses petits chats, comme elle les appelait. Ainsi, au milieu des parures, des deux ou trois millions de bijoux que Lemagnan faisait scintiller sous ses yeux, des plus riches étoffes étalées devant elle, et qui s'amassaient au pied de son lit, elle rappelait ces levers de femme de l'école vénitienne dans le déploiement et le rayonnement des brocarts et des bijoux, dans la lumière d'une Tentation versant ses coffrets et ses écrins, les trésors de la mode, aux pieds de la dormeuse qui s'éveille (1).
Le visage de madame de Mailly disait toute la femme. Ardente, passionnée, toute heureuse et toute fière de faire, à ses dernières années d'amour, la conquête de ce Roi de France beau comme l'amour, elle devait se montrer prête et résolue à toutes les avances, à toutes les facilités, à ces entreprises même et à ces violences de séduction dont Soulavie révèle les honteux détails. Mais aussi elle devait être susceptible de tous les attachements, de tous les dévouements et de tous les sacrifices qu'inspirent à une femme de cet âge et de ce ca-
(1) Mémoires du duc de Luynes. Firmin Didot, 1860, vol. lU.
ractère une liaison avec un jeune homme. Pleine de contrastes^ et sous son air de bacchante, sous sa vois, rude, cachant les qualités lea plus tendres et les plus douces d'un cœur aimant, les grâces et les émotions sentimentales d'une la Vallière, madame de Mailly était une charmante et facile maîtresse, qui avait encore pour plaire au Roi l'amusement de petits propos et de babillage, un fond de gaieté auquel son bonheur prétait de l'esprit, des vivacités, des étourderies et une naïveté d'enfant (i) avec une franchise d'homme. Elle agréait à la Cour par son éloignement des intrigues et de la connaissance des affaires, rare vertu d'une maîtresse; par l'humilité et cette sorte de reconnaissance qu'elle mettait dans l'adoration du Roi, par cette facilité d'humeur qui la faisait entrer dans toutes les amitiés, presque dans toutes les camaraderies du Roi. De son rang, de son titre, madame de Mailly ne tirait d'autre orgueil et d'autre insolence que le dédain de l'argent et le mépris des profits de sa position (2). De Tâge, elle avait appris tous les agréments, la sociabilité, la charité mondaine, l'obligeance, l'égalité d'humeur (3), et ce que l'âge lui
(1) Rappelons l'anecdote rapportée par Barbier, vol. II, à propos du privilège du Mercure galant demandé par Fuzelier, que madame de MAilly prit pour le privilège du mercure^ et qu'elle alla en toute bonne foi demander au chirurgien la Peyronie.
(2) On sait Vindignation et la colère que laissa éclater madame de Mailly à propos de cette fourrure qu'elle avait chargé M. de la Chétardie de lui acheter en Russie et que lui envoya en don l'Impératrice, sur un mot de Louis XV s'amusant à lui rejïrocher, en plaisantant, de recevoir des cadeajux des puiasances étraogères.
(3) Mémoires du duc de Richelieu, vol. Y.
avait fait perdre de jeunesse, elle le retrouvait dans le Champagne des petits soupers, demandant au vin (1) — c'est une médisance de l'histoire — le montant de sa jeune humeur et de ses jeunes années, et le secret d'amuser un Roi trop souvent inamusable.
Et voici avec madame de Mailly les petits appartements qui s'animent et s'égayent jusqu'à la licence. C'est un bruit, une gaieté, un choc de verres plus joyeux, plus vifs, et d'une folie nouvelle. Dans ces cabinets qui donnent par une porte secrète dans la chambre du Roi, et n'ont de communication avec le reste du château que pour le service, temple dérobé où l'art épuisa les enchantements, le plaisir s'abandonne et se met à l'aise. C'est le sanctuaire mystérieux, le palais magique caché dans Versailles, où les allégories du temps vous montrent du doigt le Sophi, le Roi^ et Réiima^ madame de Mailly, célébrant les fêtes nocturnes en l'honneur de Bacchus et de Vénus, dans la troupe sacrée des femmes aimables et des courtisans galants. Tout est exquis et rare dans ces débauches royales qui suivent les fatigues de la chasse (2) : les vins sont les plus vieux et les plus fins ; la table est succulente, pleine d'épices et de délices, chargée des mets divins de Moutier, l'ancien cuisinier du duc de Nevers, le cuisinier en chef de la Ré-
(1) Mélanges historiques de M. de B... Jourdain, fSb7, vol. II.
(2) Les soupers des cabinets n'avaient lieu que les jours de chasse.
gence, que la Régence immortalisa dans ses chansons ; elle s'enorgueillit des salades accommodées par mademoiselle de Charolois et des entremets de truffes faits sous les yeux du Roi (1). Parfois même, — cuisine rare et de mains augustes ! — elle aThonneur des ragoûts que le Roi s'est amusé à tourner lui-même sur le feu dans des casseroles d'argent, avec le prince de Dombes, son premier sous-aide. Et les fêtes succèdent aux fêtes : un jour, ce sont les petites fêtes où Sevagi, Zélinde et Fatmé^ le comte, la comtesse de Toulouse et mademoiselle de Charolois, tempèrent l'orgie et lui font garder le ton du monde et un air de décence ; un autre jour, les grands mystères, où la maîtresse du Roi assiste seule, affranchissent la débauche, et, jetant les célébrants aux dernières intempérances de l'ivresse, les ramassent au petit jour et les portent au lit (2).
Il arrivait cependant que ces fêtes des plus libres voluptés, au lieu de fixer le Roi, le troublaient et l'agitaient. Ce tempérament violent, mais si longtemps constant, ce mari qui avait si naïvement désappointé tant d*avances en disant ne point trouver de plus belle femme que sa femme, arrivait par cette vie de soupers, d'amusements sans frein et de jouissances sans retenue, à trouver dans l'amour, moins les satisfactions de l'amour que les irritations du plaisir. L'amant s'effaçait, le libertin commençait dans Louis XV. La lassi-
(I) Mémoires du duc de Luynes, vol. IL
(1) Vie privée de Louis XV. Londres, Peter Lyton, voL II.
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tude Ini venait de cette liaison que le duc de Luynes fait remonter à 1733, et à laquelle ses sens étaient habitués. Il était ' fatigué de cette maîtresse aimable, mais toujours de la même façon, et dont les charmes même avaient ce caractère humble, égal et monotone, de soumission et d'adoration qui l'avaient impatienté chez sa femme. Son amoiir-propre encore l'engageait aux infidélités, et il y avait en lui comme une humiliation de lui-même lorsqu'il entendait les étrangers, la cour, les amis aussi bien que les ennemis de sa maîtresse, et le mari même à qui il avait pris sa femme, s'étonner de sa passion pour une femme sans jeunesse et très-inférieure en beauté à mille autres femmes de Versailles. Rendu au sang-froid de la vanité, il se sentait lâche et honteux devant le refrain général, presque public, qui chaque jour grandissait, courait dans les chansons courantes, se glissait même dans les plaisanteries des courtisans, et finissait par le forcer une nuit de crier par une cheminée à Flavacourt : « Te tairastu! » (1). Puis enfin, pour ce Roi tatiHonneur, curieux de petites affaires et entrant dans les détails de ménage et de parenté de ceux qui l'approchaient, les désagréments que madame de Mailly essuyait de sa famille, et dont il subissait les contre-coups, étaient une dernière raison de refroidissement et d'éloignement.
Les de Mailly étaient une vieille et illustre famille
(1) Mémoires du dac de Richelieui vol. V*
militaire. Us remontaient ^ dans le milieu du onzième «iècle, à Anselme de Mailly, tuteur du comte de Flandre et gouverneur de ses États , tué au siège de Lille : belle mort, qui semblait un apanage de cette noble race, dont le dernier mort avait péri en 1 668 , à l'âge . de trente-six ans , au siège de Philisbourg. Puis , sous la Régence, on avait vu se perdre dans le libertinage et rouler dans le scandale Théritier de ce grand nom , et le reste de cette vaillante famille, qui, sous les trois maillets des portes de ses hôtels, écrivait superbement : Hogne qui voudra (1). Le dernier descendant, Ix)uis Ht de Nesle, qui ne marque dans Thistoire que pour avoir étonné le czar, lors de son passage à Pans, par la variété de ses habits (2), Louis de Nesle avait, avec sa femme, mademoiselle de la Porte-Mazarin, affiché toutes les hontes, tous les d^ordres et tous les abaissements qui semblent traîner une glorieuse famille dans la boue où se perdent et finissent les races épuisées et les grands fleuves las. Madame de la Porte Mazarin, en mourant, en 1739, avait laissé une réputation de galanterie proverbiale; et l'on racontait les petits tours que lui jouait la Reine, tout en Taimant, lorsqu'elle la retenait auprès d'elle et lui faisait manquer quelque fête, quelque rendez-vous, par des lectures de V Imitation de JésuS' Christ. Le marquis de Nesle, le père de toutes ces de-
(1) Mémoires en duc de Rioheliea, Tel V.
(â) Mémoires du marquis d'Argenson» vol. I.
moiselles de Nesle aimées de Louis XV (1), était un grand seigneur poussant la familiarité avec les comé^ diens jusqu'au compagnonnage (2). C'est de lui que la lettre prêtée par les rieurs à l'actrice de Seine, sa maîtresse, parle en ces termes : « J'avais dessein d'envoyer à M. le duc de Gesvres un marquis, la fleur des héros du royaume, que les scrupules de sa conscience délicate empêchent d'aller à la guerre, et qui se cacha jadis à la vue des ennemis, de crainte que sa valeur ne l'emportât à violer le cinquième commandement de Dieu ; mais ses créanciers ne lui laissent la liberté de
sortir que les dimanches (3) » Et la lettre de made-
selle de Seine disait vrai, au moins pour les créanciers.
(1) Les cinq sœurs, nées du mariage (2 avril 1709) de Louis de Mailly avec Armande Félice de la Porte-Mazarin, fille de Paul -Jules de la Porte- Mazarin, duc de Rethel Mazarin, morte le 12 octobre 1729, étaient :
r Louise-Julie de Mailly-Nesle, née le 16 mars 1710, mariée le 31 mai 1726 à Louis-Alexandre, comte de Mailly et seigneur de Rubempré, son cousin germain, morte le 5 mars 1751.
2<» Pauline-Félicité de Mailly-Nesle, appelée avant son mariage Mademoiselle deNesle, née au mois d'août 1712, mariée le 28 septembre 1739 à Jean-Baptiste-Félix Hubert, marquis de Vintimille, morte le 10 septem< bre 1741.
3* Diane Adélaïde deMailly-Nesle appelée Mademoiselle de Monlcarvel, née en 1714, mariée à Louis, duc de Brancas dit duc de Lauraguais, morte le 30 novembre 1769.
4* Hortense-Félicité de Mailly-Nesle, nommée Mademoiselle de Mailly,, née le 11 février 1715, mariée le 'M janvier 1739 à François-Marie de Fouilleuse, marquis de Flavacourt, vivante encore en 1792.
5" Marie-Anne de Mailly-Nesle, née en octobre 1717, mariée le 19 juin 1734 à Jean-Louis, marquis de la Tournelle, créée duchesse de Chàteauroux en mars 1744, morte le 28 décembre 1744.
(2) Journal histor. du règne de Louis XV, par Barbier. 1854, vol. IL
(3) Lettre écrite de Flandre à Messieurs de l'Académie françoise, par mademoiselle de Seine, comédienne du roi.
Le marquis, jouissant de 250,000 livres de rente en 1726, avait vu- saisir ses biens libres et une partie de ses biens substitués, à la requête de Philippe Doremus, bourgeois de Paris. Puis, bientôt les 70,000 livres de rente échappées à ses dettes étaient saisies ; ses créanciers s'emparaient de Tuniversalité de ses biens saisis et non saisis (i). Aux abois, le marquis de Nesle se débattait dans la misère et les expédients désespérés, au milieu des huées du public et des Nouvelles à la main, qui annonçaient un jour : « M. le marquis de Nesle est enfin parvenu à ne plus vivre de l'auberge, ou, pour mieux dire, son crédit étant absolument épuisé, il à été obligé de faire faire son pot-au-feu chez lui, et pour cet effet a acheté de la vaisselle de terre. » Cynique, spirituel, brave contre le scandale, insolent dans la ruine, ne respectant que ses filles et le Roi, dont il recevait une pension de 24,000 livres, il lançait un Mémoire où, maltraitant ses juges, injuriant son rapporteur Maboul, il parlait avec une hauteur magnifique de son misérable procès contre ses misérables créanciers (2). De là, mille tracas pour le Roi. Il était pris entre le cardinal, qui demandait Texil de M. de Nesle, et madame de Mailly, qui, avec son cœur de femme et de fille, suppliait et pleurait pour son père, et fatiguait de prières et de sol-
(1) Mémoire signifié par Louis de Mailly, marquis de Néelle, chevalier des ordres du roy, demandeur, contre les syndics et directeurs de ses pré^ tendus créanciers, défendeurs. — Mémoire pour les syndics et directeurs des créanciers du marquis de Nesle, contre le marquis de Nesle, 1752.
(2) Mémoires du marquis d'Argenson, vol. I.
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licitations la décision royale. Puis ce furent d'antres prières et d'autres supplications pour queM. deNesle ne fût pas envoyé à Évreux, mais à Gaen, dont il préférait le séjour; et, quand le Roi l'eut accordé, il eut encore l'en,nui de voir compromettre sa grâce par l'entrée solennelle du marquis de Nesle dans la ville, à la tête de toute sa maison : quatre pages , un écuyer, et mademoiselle de Seine. Et, pour ajouter aux embarras duRbi, àun tel père joignez ce mari, M. de Mailly, qui, débarrassé de sa femme, de son ménage, qu'on appelait « le ménage de la faim et de la soif, » sautait hardiment et bruyamment de son fiacre dans le plus joli équipage, se montrait partout, touchait atout, et se faisait arrêter comme franc-maçon (1).
Pendant que les embarras de cette famille détachaient sourdement le Roi de madame de Mailly, madame de Mailly, par des jalousies , des bouderies, des enfantillages, les mille exigences d'un cœur inquiet , semblait prendre à tâche de l'éloigner d'elle; elle affichait tout à coup un caractère difficile, des volontés brusques, des caprices impérieux, des entêtements enfantins. Elle ne permettait pas au Roi un seul voyage à Choisy, même sans femmes , dans les semaines où elle était de service auprès de la Reine, sans le menacer de laisser là la Reine, ses devoirs et sa charge, pour tomber au château et le surprendre. C'étaient chaque jour des taquineries
(1) Mémoires du duc de Luynes, vol. lU.
qui irritaient le Roi. Ayant envie déjouer, elle ne jouait pas pour empêcher le Roi de jouer. Habillée et toute prête, elle refusait de le suivre en traîneau, et s'efforçait de retenir les personnes nommées par le Roi* Elle s'entêtait dans des susceptibilités de petite fille. Un jour que le Roi s'était mis à souper, à Choisy, avant qu'elle fût descendue, rien ne pouvait la décider à se mettre à table, et elle soupait à une petite table, dans une autre salle. Ou bien, boudant sa chance au jeu, elle laissait le jeu du Roi, et voulait faire venir un cavagnol de Paris pour jouer sans le Roi dans sa chambre. Aux coups de tête succédaient les impatiences. Le Roi tardait-il à lui répondre, elle lui jetait cette phrase : « Si une femme était aussi longtemps à accoucher , elle mourrait en travail ! » Torturée de jalousie , elle en tourmentait et persécutait sans cesse le Roi. Le soupçonnait-elle d'avoir reçu une impression d'une femme , elle ne lui laissait de repos qu'après avoir obtenu de lui un mot désobligeant sur sa figure ou sa toilette. Elle guettait le Roi partout, usait sa vie sur ses traces , montait la garde autour des cabinets , pour qu'aucune femme n'y soupât avec le Roi sans qu'elle y fût : si occupée à cet espionnage, si absorbée dans cette poursuite du Roi, qu'elle ne paraissait plus le soir chez la Reine , charitable aux angoisses de sa passion, et désarmée par son agitation, sa fièvre, ses larmes (1).
(1) Mémoires du duc de Luynesi voL UL
11 y avait alors entre les quatre murs de Port-Royal, dans la paix et la retraite d'un couvent, dans un monde tranquille d'idées austères ou tendres, pieuses ou romanesques, une jeune fille qui roulait dans sa petite tête des ambitions énormes, non l'aspiration va^e et impatiente, mais le projet délibéré et le plan réfléchi du plus audacieux rêve. Son imagination montait sans peur au rôle de souveraine de France , et machinait à froid la retraite de Fleury, le renversement du ministère, l'asservissement du cœur du Roi et l'asservissement de la cour. On eût dit que tout ce que l'expérience apporte de sécheresse, tout ce que l'usage de l'humanité , tout ce que le frottement, l'exemple et la vie donnent de désillusions, avaient vieilli et mûri l'esprit, endurci et affermi le cœur de cette jeune fille, hier une enfant, de cette Félicité de Nesle, qui mettait au premier degré de son élévation le renvoi de sa sœur, madame de Mailly. C'était comme une prescience , comme une divination machiavélique, qui l'avait éclairée sur le chemin de ces grandeurs qu'elle entrevoyait, qu'elle touchait presque, et vers lesquelles sa jeune pensée s'avançait sans un tâtonnement. Toutes ses espérances reposaient sur une étude ou plutôt sur une présomption de l'humeur de ce Roi dont elle pressentait et devinait, sur les ouï-dire et les bruits d'un couvent , la physionomie , la personnalité, les habitudes, la volonté sans force , le caractère plié aux dominations, les dégoûts, les lassitudes et les faiblesses. Et déjà elle étonnait une confidente de son
âge, confondue et presque convaincue par le ton d'assurance avec lequel elle lui disait les faciles victoires qu'elle remporterait du premier coup sur le Roi(l), par les taquineries et les tyrannies dont les femmes savent si bien user, par un règne de jalousie, de secousses, de scènes, de brusqueries, de retours, en un mot , par l'ascendant de cette sorte de crainte, qui seule fait durable le gouvememei;it de l'amour. Elle ne se faisait pas illusion sur sa beauté, dont il y avait, elle le savait, bien peu de chose à faire ; mais elle comptait sur la vivacité de son esprit, bien plus agréable et bien plus jeune que l'esprit de sa sœur, sur l'entrain de son humeur et de ses idées, sur l'influence croissante que toute nature supérieure* et remuante impose, dans le commerce de la vie , à la timidité et à la paresse de l'être qui lui est associé. Et la voilà écrivant tous les jours à sa sœur, la sollicitant de l'appeler auprès d'elle, invoquant ses bontés, parlant à ses tendresses avec les caresses et les enfantillages d'une petite sœur gâtée , intéressant déjà peut-être, par-dessus l'épaule de madame deMailly, le Roi à ces jolies effusions et aux tournures lutines de son esprit de pensionnaire. Madame de Mailly ne résistait point longtemps, et la jeune personne sautait du couvent à Versailles.
Mademoiselle Félicité de Nesle parut à la cour ; mais les courtisans qui la virent ne trouvèrent guère en
(1) Mémoires du maréchal duc de Richeliau, vol. V.
elle l'étoffe ni l'avenir d'une maîtresse. Ce qui leur sauta aux yeux , ce fut un long cou mal attaché aux épaules, une taille hommasse, une démarche virile, une peau brune, un dessin de traits assez semblable aux traits de madame de Mailly, mais plus sec, presque dur, et qui n'avait pour lui ni ce rayon de bonté , ni cette tendresse de passion (1). Aussitôt entrée à la cour, la jeune sœur de madame de Mailly mettait enjeu tous les ressorts d'un caractère folâtre, audacieux, et comme animé d'une pointe de vin. Elle profitait, pour s'avancer, de la première surprise du Roi, et de cette intimidation de la moquerie, si nouvelle pour un prince jusque là entouré de soumissions. Elle s'exposait à ses désirs avec l'apparente naïveté et la liberté coquette d'une autre Charolois, mais avec plus de suite, une continuité plus hardie, une malice plus épigrammatique , et où le Roi se plaisait à reconnaître les qualités de son propre esprit. Et cette pensionnaire ne tardait pas à se rendre si agréable, si nécessaire au Roi, qu'il ne pouvait plus se passer d'elle, et qu'il ne semblait plus goûter la conversation et la société que dans la compagnie de cette amusante enfant répandant la gaieté autour d'elle. Mademoiselle de Nesle fortifiait ce goût et lui donnait la solidité d'une habitude , en ne laissant point le Roi à lui-même , en le tenant toujours sous son charme et sous son caprice, par des inventions déplaisirs, desbou-
(1) Mémoires du maréchal due de Richelieu, toI. V.
tades de pensées, par le tourbillon d'activité 6t d'imagi* nation qui était sa nature avant d'être son rôle. Madame de Mailly gardait encore cette place de la maîtresse officielle, qui n'était séparée que par la cheminée de la place où le Roi jouait (1) ; mais elle n'avait plus que les restes des tendresses et des caresses du Roi. Des railleries, des méchancetés qui allaient un jour jusqu'à lui couper sa tapisserie (2), des comparaisons à l'avantage de sa sœur, des brouilleries , tous les contre-coups de l'infidélité du Roi, préparaient lentement madame de Mailly à la confession qui lui arrachait toute illusion. Le Roi lui avouait aimer sa sœur autant qu'elle. Presque immédiatement le mariage de mademoiselle de Nesle était arrangé avec un jeune gentilhomme pourvu d'une grande philosophie , très-indifférent au respect humain, considérant ce mariage comme une position , et trouvant fort agréable d'être des soupers des appartements, et d'user des chevaux dq,Roi comme de l'écurie de sa femme : ce mari était M. le comte de Vintimille, dont le nom couvrait mademoiselle de Nesle et la moitié des amours du Roi.
Le mariage de mademoiselle de Nesle était déclaré à Marly le 15 steptembre 1739. Le Roi donnait 200,000 livres argent comptant, l'expectative d'une place de dame du palais de madame laDauphine, en attendant 6,000 livres de pension, et, outre cela, un logement à
(1) Mémoires du duc de Luynes, vol. III.
(2) Mémoires du marquis d'Argeoson. Janet, 1857, vol. II.
Versailles dans l'aile neuve que la cour appelait malignement la rue des Noailles. Le 29, les mariés couchaient chez mademoiselle do Charolois, à Madrid, où le Roi faisait l'honneur à M. de Vintimille de lui donner la chemise : c'était le premier mari ainsi honoré par Louis XV (1).
Ce fut sans doute une honteuse complaisance que cette patience et ce partage par madame de Mailly des amours infidèles de Louis XV, et elle donna l'éclatant exemple des plus humbles lâchetés et des accommodements les plus bas en demeurant là où elle était, réduite à tout servir pour ne rien gêner ; malheureuse ! qui, baissant la tête sous les durée paroles et dévorant l'injure d'être à peine tolérée, ramassait du cœur du Roi ce que lui en jetait sa sœur 1 Et cependant il suffira d'un mot pour la faire plaindre dans sa honte : elle aimait.
Devant cette humilité de madame de Mailly, sa résignation sans révolte, ses supplications pour ne point être chassée, madame de Vintimille, qui s'était préparée pour une lutte à outrance, changeait de plan. Maîtresse absolue de l'esprit du Roi, elle ne craignait point de laisser sa sœur auprès de lui. Toutes ses précautions se bornaient à écarter de madame de Mailly les
(1) Mémoires du duc de Luynes, vol. III.
personnes qui pouvaient la mener et disposer de ses résolutions. Mademoiselle de Charolois, qui avait fait de la volonté de madame de Mailly un instrument à ses ordres, était éloignée de^ soupers avec sa sœur, mademoiselle de Clermont (1). Son adresse à chasser l'ennui , ses saillies étaient effa'cées auprès du Roi par madame de Yintimille; et ses exigences, sa pression sur le Roi pour faire arriver son amant Vauréal au ministère des affaires étrangères (2) servaient d'occasion à madame de Viniimille, de prétexte au Roi pour la mettre en pleine disgrâce. Ce débarras fait, madame de Vintimille tournait les amitiés de madame de Mailly vers les Noailles, dont elle connaissait Tambition, mais dentelle savait aussi l'attachement et la constance. Puis, regardant au delà, cherchant des bases solides à sa faveur, elle entrait, et entraînait madame de Mailly, dans la politique, et la protection des deux sœurs se fixait sur deux hommes vers lesquels en ce moment l'opinion se tournait comme vers les espérances de l'avenir : Chauvelin et le maréchal de Belle-Isle.
Le maréchal de Belle-Isle, le capitaine, le, négociateur, l'administrateur, le harangueur, l'homme politique, l'homme magnifique, le patron d'une armée de clients, l'enfant gâté de la popularité, ce Pompée enfin, Belle-Isle avait eu grand'peine à sortir de la nuit et de l'abaissement où Louis XIV avait voulu tenir la
(1) Mémoires du marquis d'Argenson. Janet^ 1857, toL H.
(2) Journal historique du règne de Louis XY, par Barbier, vol. U.
famille de Fouquet : Belle-Isle était le petit-fils du fameux surintendant. Ce fut seulement sous la Régenee que Belle-Isle commença à se montrer, après avoir toiit misencommun, présent, avenir,, fortune, avec un frère plus jeune, doué des qualités qui lui manquaient, et qui était dans Tombre et au second plan une autre moitié de lui-même, le génie modeste et Tesprit modérateur de son ambition et de son caractère. Les deux Belle-lsle apportaient à Dubois et à d' Argenson les ressources d'un esprit flexible, les vues et les plans d'une imagination inépuisable, propre et prête à tout. Puis on les voyait prendre consistance sous le ministère de monsieur le duc par leur entente des affaires étrangères, par le commandement que l'aîné obtenait dans la guerre d'Allemagne, par un ensemble de projets hardis que rien ne décourageait, et qui, repoussés et contrariés, revenaient sans cesse à la charge, gagnaient l'armée par leur audace, et battaient en brèche la politique du cardinal de Fleury. Dès lors les Belle-Isle ne devaient plus que grandir. Liés l'un à l'autre, ils se complétaient l'un par l'autre. Le chevalier avait les idées , la réflexion , l'invention des moyens, le dessin des projets, la suite, la solidité, l'insinuation, la persuasion. Le duc avait tout le brillant d'uti grand comédien pour faire réussir ce qu'imaginait son frère et enlever le succès. Rien ne lui manquait de ce qui parle au public , de ce qui séduit et entraîne l'opinion. Il était un de ces hommes vides mais sonores, nés pour être ce qui ressemble le plus à
MESDEMOISELE^ DE NESLE. 43
un grand homme : un grand rôle. Il avait Tédat et la passion; et tandis que la parole de son frère ne gagnait que les individus, la sienne emportait les partis. Tous deux, le duc et le chevalier, avaient l'art de se faire des amis partout, de racolerj des dévouements à leur gloire, d'organiser l'enthousiasme, de semer, de la cour jusqu'au peuple, la foi dans leurs plans, la confiance dans leur œuvre (1), et ils avançaient sans se lasser vers la réalisation de ces plans et de cette œuvre, marchant dans leur union et dans leur force, et montrant, au milieu d'un monde divisé par l'intérêt et dévoré par l'é- ^oïsme, la fraternité de deux esprits mariés et confon* dus dans une unique volonté et dans une ambition unique.
Ces deux hommes représentaient le parti ennemi de l'Autriche, le parti de la guerre, l'opposition à la politique du cardinal, à cette politique de paix à tout prix qui mettait son honneur à tenir fermé le temple de Janus. Ils accusaient les timidités et les pusillanimités du cardinal d'avoir épargné et sauvé déjà trois fois la monarchie autrichienne : en 1730, après l'établissement de la compagnie d'Ostende ; en 1734, après la prise de Philisbourg, et cette campagne d'Italie qui ne laissait à l'empereur que Mantoue; en 1739, alors que Fleury avait enchaîné la Turquie victorieuse et prête à marcher à la conquête de l'Autriche. La mort de Charles VI
(1) Chronique du règne de Louis XV, 1742-1743. Revue rétrospective, vol. IV, 1834.
(20 novembre 1740) , les complications que devait amener la Pragmatique-Sanction, semblaient aux deux Belle-Isle donner à la France l'occasion de reprendre les projets de Richelieu, de les pousser jusqu'à l'extrémité, et d'en finir avec cette maison d'Autriche dont l'épée et les droits se trouvaient alors dans la main d'une femme. C'est dans cette pensée que le duc de Belle-Isle,' parvenu dans l'intimité de madame de Mailly, l'entretenait de ce démembrement , d'un par-r tage des provinces de Marie-Thérèse, à laquelle il ne consentait à laisser qu'une petite souveraineté, en rendant aux Bohémiens et aux Hongrois l'éligibilité de leur* couronne rendue héréditaire par la maison d'Autriche. Belle-Isle, avec l'entraînement et l'éloquence de sa parole, remplissait madame de Mailly de ses illusions sur les facilités de cette curée de l'Autriche et l'opportunité de ce remaniement de l'Europe (1). 11 lui parlait d'agir d'abord dans le Nord par des négociations et d'envoyer 150,000 hommes dans le midi de l'Allemagne pour frapper de grands coups, de' concert avec le roi de Prusse. Il faisait à la maîtresse du Roi un tableau de l'Europe selon lequel tout nous favorisait, et qui promettait à notre agression l'alliance des uns, la neutralité patiente des autres. Il lui montrait l'Angleterre occupée chez elle de la reconstitution du principe monarchique , sa démoralisation par le ministère corrup-
(1) Mémoires du comte de Maurepas. Buisson^ 1792, vol. IV.
teur de Walpole, ses embarras devant une guerre maritime avec l'Espagne, ses appréhensions pour son électorat de Hanovre , le peu d'initiative de son Roi , toutes les raisons enfin qui devaient paralyser son action. 11 lui montrait la Russie en proie aux divisions intestines, et distraite du reste de l'Europe par les mouvements des Suédois. Il lui disait quelle alliance sûre la France devait trouver auprès de la Prusse, qui avait besoin d'être appuyée dans son invasion de la Silésie, et à laquelle on offrirait les provinces autrichiennes à sa convenance ; quelle alliance on trouverait en Espagne, quel appui auprès de la femme de Philippe V, cette princesse ambitieuse que ne satisfaisait pas encore l'établissement de don Carlos à Naples, et qui songeait à la Toscane ou au Milanais pour l'établissement du second infant. Belle-Isle montrait encore à madame de Mailly et à madame de Vintimille l'alliance presque certaine du Piémont si on l'arrondissait aux dépens de l'Autriche, le soulèvement probable du Turc, l'aide toute-puissante que l'électeur de Bavière donnerait à la France contre l'offre de la couronne impériale. Enfin il n'oubliait rien pour étourdir l'esprit, l'imagination et l'orgueil de^ deux favorites ; il ne demandait que six mois pour réussir ; et quelle gloire le Roi retirerait du succès 1 Ce serait un nouveau souverain, échappé aux lisières du cardinal. Et quel mérite pour les deux sœurs d'avoir poussé à l'entreprise ! Quelle reconnaissance leur en aurait le public, et quels remercîments leur en
ferait l'amour du Roi ! Le cardinal de Fleury objectait les engagements de la France à la Pragmatique-Sanction. Il rappelait vainement le prix dont la France avait été payée : la cession de la Lorraine à Stanislas avec réversibilité à la couronne de France. Vainement il rappelait la parole du Roi , sa promesse au prince de Lichstenstein lors de Tavénement de Marie-Thérèse de ne manquer en rien à ses engagements. Tous ses efforts venaient échouer contre Tinfluence des favorites, séduites par les plans grandioses et les expositions si flatteuses de Belle-Isle. Madame de Mailly, à laquelle madame de Vintimille laissait la part la plus compromettante de la lutte, en s'en réservant le commandement, s'écriait que le cardinal n'était plus « qu'un vieux radoteur capable de perdre l'État ; » et quelque partagée et déclinante que fût son autorité sur le Roi, quelque grande que fût sa paresse à s'occuper des choses de l'État, elle puisait dans l'enthousiasme que lui avait soufflé Belle-Isle, dans les illusions dont il l'avait animée , assez de force , assez de puissance sur elle-même et sur l'esprit du Roi, pour entraîner Louis XV dans le parti de la guerre. Cette victoire des favorites et de Belle-Isle opérait une sorte de révolution dans la politique, ou au moins dans la politique avouée du cardinal ; il équivoquait , puis transigeait avec les plans qui triomphaient, et paraissait se prêter au coup de grâce que Votx voulait donner à la monarchie autrichienne. Mais, toujours économe, toujours préoccupé de marchander la guerre^ enchanté
d'ailleurs en cette occasion de couper les vivres au projet d'un ennemi que la gloire pouvait faire plus dangereux , il préparait l'insuccès de Belle-Isle en ne lui accordant que quarçinte mille des cent cinquante mille hommes qu'il demandait. Cependant madame de Mailly faisait nommer Belle-Isle ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du Roi à la diète de Francfort pour l'élection d'un empereur; elle lui obtenait la mission de faire le tour de l'Allemagne pour rattacher les électeurs et les princes de l'Empire au parti de la France. Soufflée par madame de Vintimille, elle le soutenait à la cour de tout ce qu'elle avait d'activité et d'influence, essayant de fouetter l'apathie du Roi avec les susceptibilités nationales, répétant qu'il fallait se venger sur Marie-Thérèse de tous les affronts que l'Autriche avait faits à la France, répétant dans le salon de Choisy : « Nous laisserons-nous donner cent coups de bâton sans nous venger? » Belle-Isle faisait sa tournée, encouragé par les lettres de madame de Mailly ; il resserrait sur son chemin nos liens avec la Bavière, gagnait deux électeurs au parti de la France, ébranlait le troisième, travaillait à attacher le roi de Prusse à la politique française , tandis que le cardinal, enveloppé dans le mouvement des esprits que menaient mesdames de Vintimille et de Mailly et le parti de Belle-ïsle, cherchait à tromper Marie-Thérèse par l'ambiguïté de ses réponses. Et quand l'insuffisance de l'armée accordée à Belle-Isle, et l'entêtement de Télecteur de Bavière
après avoir empêché les troupes françaises d'aller à Vienne, les enfermèrent en Bohême ; quand Théroïsme de Marie-Thérèse, la défection de la Prusse, la double politique du cardinal parlementant avec la reine de Hongrie, les discordes entre les généraux, eurent fait avorter la campagne et les projets de Belle-Isle, les deux favorites ne purent retenir leurs plaintes contre le cardinal. Elles Taccusèrent hautement d'avoir perdu l'occasion, d'avoir compromis le maréchal et trahi l'armée française par ses irrésolutions, 'ses lésineries et l'insuffisance de ses secours. Le cardinal effrayé voulait échapper à ces plaintes et se débarrasser de l'armée de Bohême par.de secrètes négociations de paix. Madame de Mailly déjouait ce projet. Une lettre qu'elle se faisait adresser de l'armée, et qu'elle laissait traîner sur sa table, apprenait au Roi la vérité; et le cardinal, malgré sa résistance au conseil, était forcé de soutenir Télecteur de Bavière et de faire marcher Maillebois en Bohême.
Cette politique des deux sœurs survécut même à madame de Vintimille et fut continuée après sa mort par madame de Mailly, qui ne cessa en toute occasion et jusqu'au jour de sa disgrâce, de soutenir le parti bellisierij les idées et la personne de Belle-Isle (1). Quand le 8 mars 1742, après une visite à Issy, Belle-Isle venait se plaindre de Tindécence des propos tenus contre lui,
(1) Chronique secrète du règne de Louis XV. Revue rétrospective, 1834, vol. V.
de la méchanceté des bruits qui avaient fait craindre à sa famille qu'il ne fût mis à la Bastille, madame de Mailly appuyait ses plaintes avec tant de zèle qu'elle entraînait la cour, et que, malgré la présence du Roi, l'assemblée témoignait de la vivacité de ses sympathies pour Belle-Isle, et de son dégoût pour les persécutions du cardinal. Cette protection de madame de Mailly fut constante et sans lassitude. Madame de Mailly lutta encore pour Belle-ïsle alors même qu'elle avait à lutter pour elle-même. Au milieu des alarmes de son amour, elle travaille à le maintenir en grâce auprès du Roi, et à fortifier dans le public les assurances de sa faveur. Alors que, des quarante mille hommes envoyés en Allemagne, Prague ne nous en rend que huit mille, au mois de novembre 1742, madame de Mailly force le Roi, qui n'avait pas parlé à Beauveau, de le rappeler, de lui parler tout lé temps du souper des longs sommeils de Broglie, de ses erreurs, du génie de Belle-Isle, et par cette parole du msdtre, aussitôt répandue, non-seulement elle couvre le maréchal, non- seulement elle rassure ses amis, mais elle engage encore le Roi dans une promesse publique de continuer à employer le maréchal avec de plus grands moyens d'action (1).
Par leur protection à Belle-Isle, les deux sœurs caressaient l'orgueil national, cet esprit de guerre et de conquête qui a toujours enivré la France ; il leur fallait
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. VI. — Mémoires et journal inédit du marquis d'Ârgen^n, vol. II.
,ie LIVRE PREMIER.
un héros dans leur jeu ; c'était une popularité dont elles avaient besoin pour s'abriter. La protection que les deux sœurs donnaient à Chauvelin était toute différente et par son but et par sa façon : elle visait à flatter un autre sentiment de l'opinion publique, et elle manœuvrait avec réserve et ménagement entre les rancunes de la maison de Toulouse et les hostilités de la faction de Rambouillet, entre les antipathies du Roi pour la personne de Tex-chancelier et l'hostilité des Noailles jaloux de l'influence et du parti de Chauvelin (1).
Ce protégé secret, presque désavoué de mesdames de Vintimille et de Mailly, ce Chauvelin, auquel ses ennemis reprochaient son origine dans une boutiqu(B de charcuterie, — une boutique au reste de bonne noblesse : elle datait de 1643 (2), — avait été écrasé à son entrée dans le monde par la supériorité de mérite d'un frère aîné. Cela l'avait jeté, pour faire quelque figure à côté de ce frère, vers les talents, les agréments, tous les moyens de parvenir de l'homme du monde : sans rival dans tous les exercices du corps, le plus habile des écuyers, le meilleur danseur, le plus adroit tireur d'épée, sachant tout ce qu'il faut savoir, doué de tout ce qui plaît à la mode, aux femmes, à l'amour, agréable chan* teur, joli discoureur, il trouvait le temps de devenir un homme sérieux. Une santé à toute épreuve, une volonté persistante, une puissancede travail énorme, luipermet-
(1) Journal historique de Louis XV, par Barbier, 1854, toL Iî.
(2) Mémoires du comte deMaurepas. Paris, Buisson, 1792, toI. UI.
MESDEMOISELLES DE NESJJE. 51
taient de trotiyer dans une vie dissipée et futile la force, le loisir et rapplication nécessaires à cette seconde éducation qui refait les idées, assied Tesprit et fonde le caractère. D'abord avocat général remarqué, puis mari de la riche fille d'un traitant, puis président à mortier, allié ici et là, un peu parent des Béringhen, un peu parent du duc d'Aumont par les Louvois, il rayonnait tellement, il s'enveloppait de tant et de si diverses protections, que le Régent disait en plaisantant que tout lui parlait de Chauvelin, que les pierres même lui répétaieti ce nom. Sans emploi sous le Régent, il s'attachait au car dinal de Fleury. Appuyé auprès de Itii par le maréchal d'Uxelles, Chauvelin se rendait précieux au cardinal par sa science du droit public puisée dans les manuscrits de M. de HarFai. Confident du cardinal, il devenait, entre ses mains, ministre des affaires étrangères et garde des sceaux. Mais les liaisons de Chauvelin avec M. le duc et madame la duchesse sa mère, qui avait fait de Chauvelin son homme, l'orgueil de sa supériorité sur le cardinal, son influence à l'étranger, où il appuyait la politique de Belle-Isle, une ambition immense partagée par sa femme et livrée en ce momeilt même (1737) aux risées du public dans la comédie de VAmbi^ tieuœ (1), l'audace de sa confiance, ses illusions personnelles, les illusions de ses amis, avaient amené son exil à Bourges.
(1) Papiers de l'abbé Cherrier* Bibliothèque de rArsenal. MànUsiîrits.
Toutefois Chauvelin demeurait, à Bourges et dans la disgrâce, une puissance, un parti et une idée. 11 avait laissé à Paris de chaudes amitiés, et son retour était une des plus vives espérances de l'opinion. C'est qu'en ce temps, si paisible et si dormant d'apparence, si remué et si agité pourtant, au milieu de ce tiraillement des consciences, devant l'Église pleine de violences et de factions où les plus grandes familles se trouvaient forcées d'entrer pour garder ou gagner la feuille des bénéfices, devant le scandale des luttes sur la bulle VnigenituSy ce déchirement et ce partage de l'âme humaine en partis humains : jésuitisme, molinisme, jansénisme, sulpicianisme ; en face du triomphe du sulpicianisme, dont les tracasseries, d'abord timides, s'élevaient dans le concile d'Embrun jusqu'à la persécution, Chauvelin représentait le tolérantisme, un tolérantisme qui penchait pour les persécutés. Chapvelin tenait pour le parlement, qui était le centre du jansénisme. Chauvelin ministre, le public était assuré qu'on n'enlèverait pas au parlement la connaissance des affaires ecclésiastiques pour les attribuer à une commission ministérielle, comme il en était question. Et le parlement lui-même, qui, par ^la voix éloquente de l'abbé Pucelle, semblait s'enhardir aux remontrances de l'avenir et se préparer aux audaces du tiers état, le parlement voyait dans le retour de Chauvelin un encouragement et une victoire. Actif, répandu, et par des relations immenses, des correspondances multipliées pénétrant le ministère et les
» relations extérieures, bien venu des femmes les mieux accréditées, insinuant et d'une politesse affectueuse qui touchait à la grâce, Chauvelin allait encore à la popularité par le train bourgeois de ses mœurs, par la simplicité de sa vie à Grosbois, par le rare exemple d'un mari ne découchant jamais, ne soupant pas, et passant ses soirées au travail, par ses habitudes d'application aussi bien que par ce grand mot de bien public qui commençait dans sa bouche son chemin dans le monde (1). L'état des esprits et les caractères de l'homme se réunissaient donc pour donner la première place dans les sympathies publiques au ministre disgracié, que les deux sœurs soutenaient sans se rendre compte peut-être du mouvement d'opinion qui les entraînait et les faisait se rencontrer avec le parti des honnêtes gens.
C'étaient ces vœux de la nation que madame de Vintimille portait chaque jour plus hautement au Roi, en lui représentant la faiblesse de son conseil, la nécessité de le fortifier, jusqu'à ce qu'enfin elle eût décidé son amant au rappel de son ancien ministre. La lettre était écrite, elle était remise au duc de Villeroy, ami de Chauvelin ; le courrier se tenait botté pour partir. Mais, au dernier moment, le Roi s'ouvrait au cardinal, qui avait l'habileté de convenir de la faiblesse du conseil et d'y appeler le comte d'Argenson et le cardinal de Tencin (2). C'est ïtinsi que le ministère échappait
(1) Mémoires du marquis d'Argenson, vol. H.
(1) Chronique du règne de Louis XV. Revue rétrospective, vol. V.
à Ghauvelin , et que Fleury jouait madame de Vin* « timille, .
Après cet échec, madame de Vintimille de replie et change de manœuvre et de tactique. Son grand art est d'occuper le Roi, son grand effort se tourne à lui apprendre à vouloir. Il semble qu'elle ait eu l'idée de le préparer au gouvernement de l'État par l'administration de sa maison, et de l'intéresser au pouvoir royal par une autorité particulière et domestique. On la voit fort appliquée à donner à Louis XV le goût d'une sorte d'économat de son intérieur ; elle le pousse aux détails de ménage, elle lui fait renvoyer Lazare, qui lui volait son vin de Champagne : c'est déjà l'œil du maître qui s'ouvre, en attendant que le coup d'œil du Roi se montre. Elle secoue, dans ce petit cercle de décisions sans portée et de menues affaires, la paresse de sa volonté. Elle enhardit , elle dégage sa résolution ; et le Roi lui est reconnaissant de lui avoir trouvé ce passe- temps, et de familiariser ainsi sa timidité avec l'exercice d'une initiative qui l'amuse.
En même temps que madame de Vintimille occupe le Roi, elle l'émancipé; elle le sort tout doucement des influences et des captations de son entourage par des railleries qui n'ont peur de personne, et portent jusque sur Bachelier : « Eh bien ! Sire, allez-vous dire encore cela à votre valet de cham-
bre(l)? » est la phrase ordinaire avec laquelle madame de Vintimille, piquant Tamour-propre du Roi, le tient en garde contre des confidences qui mettent le maître, même quand il est roi, à la dévotion des valets. En amusant ainsi le Roi , en lui donnant des goûts nouveaux d'activité et d^indépendance , madame de Vintimille ne tarde pas à le gouverner. Le Roi sourit et se prête à ses plans, à ses amitiés, à sa politique, qui ne cesse d'avoir en vue le renversement complet du cardinal, et la création d'un ministère composé de créatures, mais animé d'un esprit de force et d'une inspiration de grandeur que n'avait jamais eu le gouvernement du vieux Fleury. Cependant, même assurée du Roi, madame de Vintimille ne marche qu'avec précaution. Elle use de discrétion et de retenue, et ne donne rien à l'impatience. Elle semble craindre désormais d'abuser de l'occasion, et ne se fier qu'au temps pour déraciner le cardinal. Toute son adresse et toute sa modération au plus vif du succès et de la faveur se révèlent, lorsque la mort du duc de la Trémouille fait vacante une charge de gentilhomme de la chambre. Le cardinal convoitait la place pour son neveu le duc de Fleury ; madame de Vintimille la sollicitait pour le duc de Luxembourg. Le cardinal, selon son habitude, parlait de se retirer, pour intimider la volonté du Roi et arracher la grâce. En même temps, pour mieux écarter
(1) Mémoires du marquis d'Argeoson. Janet^ 1857, vol. H.
Luxembourg, il appuyait ostensiblement le fils de la Trémouille. Le Roi, embarrassé, incertain, laissait échapper que le cardinal était plus attaché à son crédit qu'à la personne de son maître. Malgré ces paroles, lés tentatives et les espérances qu'elles autorisaient, madame de Vintimille ne jugeait pas à propos de pousser les choses à l'extrême, et le mauvais vouloir du Roi à un éclat. Elle se ravisait, arrêtait tout à coup ses efforts en faveur de Luxembourg, et, faisant la leçon à sa sœur qu'elle lançait toujours en avant, lui disait qu'il fallait faire nommer Fleury, et faire sortir le cardinal de sa retraite d'issy. 11 n'y avait pas de temps à perdre: le Roi venait de signer la lettre qui acceptait la retraite de son premier ministre. Dans la nuit même, voici ce qui se passait dans le lit du Roi. Madame de Mailly interrogeait le Roi sur ses ennuis, acceptait de sa bouche la défense du cardinal, le défendait elle-même, et décidait le Roi à reprendre la lettre sur la cheminée, à la jeter au feu, et à nommer le duc de Fleury gentilhomme de la chambre, avec un brevet de retenue de 400,000 livres (1).
Madame de Vintimille, on le voit, ne voulait rien hâter, pour ne rien risquer. Une disgrâce pareille, échappée à un mouvement d'humeur du Roi, ne la satisfaisait point : elle pouvait laisser des regrets au Roi, un retour au cardinal ; et c'était une chute plus assu-
(0 Mémoires du maréchal duc de Richelieu, 1793, vol. V.
rée et plus entière qu'avait rêvée madame deVintimille, qu'elle méditait et se promettait en sentant tressaillir dans ses entrailles la promesse d'un enfant, et le gage de sa domination future.
Madame de Yintimille avait calculé juste. Le temps, ne faisait que lui attacher le Roi, plus détaché chaque jour de madame de Mailly, dégoûté par ses pleurs, ses tristesses, et ne supportant guère plus que par habitude la maussaderie de ses tendresses. En 1740, la cour faisait la remarque que madame de Vintimille était la seule femme qui eûtreçudes étrennesduRoi(l). Et elle devenait la souveraine de Choisy, de ce Choisy acheté par le Roi à la succession de la princesse de Conti, et qui commençait cette ceinture de rendez-vous de chasse et petites maisons que la royauté allait jeter autour de Versailles et de Paris, partout où il y avait assez de place pour loger le plaisir, assez d'ombre pour cacher l'amour, assez de soleil pour distraire Louis XVI
Délicieuse retraite que ce petit château de Choisy, si bien fait pour délivrer la royauté de l'étiquette de Marly , et lui permettre les aises et les amusements de la vie privée! Sa situation au bord de la Seine, à proximité de la forêt de Sénart, entre des arbres et de l'eau , au pied d'un coteau , à l'abri des vents du midi, ses agréments intérieurs, les remaniements
(1) Mémoires da duc de Luynes, vol. UL
exécutés en trois mois, les communications faciles et dérobées, les portes discrètes et secrètes, la salle à manger si gaie en ses élégances, « la sculpture, Tor, l'azur, un meuble des mieux entendus, » la profusion des glaces, la commodité, le bon goût , la galanterie dont l'art du temps avait le secret et le génie , tout faisait de ce petit château une adorable cachette d'amoureux (1). Le Roi s'y plaisait singulièrement : il y donnait carrière à ses goûts de bâtisse , à ses idées d'arrangement. Il y prenait des plaisirs de propriétaire, regardant les ouvriers travailler, faisant planter sous ses yeux un labyrinthe et un jeu d'oie, marquant les arbres à couper pour dégager les points de vue. Il y menait la vie d'un particulier ; il y permettait autour de lui la liberté d'une vie de château ; et Choisy donnait aux courtisans de la vieille cour de Louis XIV l'étonnement de voir le gouverneur du château prendre place à côté du maître, la société du Roi s'asseoir sur des chaises à dos, les femmes se promener en robe de chambre, parfois même, au scandale du duc de Luynes, en robe à peigner et sans paniers. Les jours où le Roi ne chassait pas , et où la petite calèche fermée n'emportait pas les dames à sa suite, c'était la messe à midi, le déjeuner à une heure, sur les trois heures le jeu chez les dames, où le Roi se rendait comme un maître de maison ; à sept heures et demie ou huit heures
(1) Journal historique de Barbier, 1854, vol. II.
MESDEMOISELLES DE ^lESLE. 58
veoait Id souper , puis un cavagnol à dix tableaux, qui durait une heure et demie ou deux (1).
A Choisy, madame de Vintimille était obéie et wi>^ vie par le Roi, dont les amours arrivaient aux dernières faiblesses, tandis que les ambitions de madame de Vintimille s'enhardissaient aux plus grandes exi« gences. C'était dans ce joli palais qu'elle était prise d'un peu de fièvre le 11 août J741. Le Roi, forcé de passer deux jours à Versailles, recevait quatre eouvriers par jour ; puis au bout des deux jours courait à Choisy. 11 n'était bruit à la cour que des inquiétudes du Roi pendant cette grossesse qui s'annonçait mal, de la nuit passée presque tout entière par le Roi chez ma** dame de Vintimille, la veille de son accouchement, des soins et des caresses du Roi à ce bel enfant posé sur un coussin de velours cramoisi (2). On se disait que ja^ mais les enfants de la Reine n'avaient remué si vivement le cœur du Roi, et que l'enfant de la Vintimille éveillait en lui des sentiments de paternité qu'il n'avait jamais connus. Et, de là, les courtisans calculaient et prédisaient tout haut le grand avenir de madame de Vintimille , quand une fièvre miliaire emportait la favorite et la jetait à la mort, toute vivante, et serrant encore dans ses bras sa fortune et son rêve.
Le 9 septembre, madame de Vintimille s'était trouvée tout à coup si mal que le Roi avait mandé â la fois
(1) Mémoires du duc de Luynes. Didot, 1860, vol. ni.
(2) Mémoires du maréchal duc de tlichelieu, vol. V.
Silva de Paris, et Senac, qui était le médecin de Saint- Cyr. Mais leurs soins arrivèrent trop tard. Torturée de souffrances atroces, désespérée, et se débattant contre une mort qui avait l'épouvante, et qui semblait avoir la violence de Tempoisonnement, la malade avait demandé un confesseur : elle était morte presque subitement dans ses bras, sans avoir eu le temps de recevoir les sacrements. Et comme le confesseur, chargé des dernières paroles de la mourante pour sa sœur, entrait dans le salon de madame -de Mailly, il tombait mort. ^
Ce fut un coup de foudre pour le Roi. 11 sanglotait, il étouffait. 11 s'enferma chez lui, écouta, à demi mort, une messe dans son lit Consolations, amitiés, il repoussait tout pour rester seul avec sa douleur, tandis que, jeté au fond d'une remise du palais, le cadavre de la morte, gardé pour être moulé, ce visage tout contracté, cette bouche qui avait rendu l'âme dans une convulsion, et que l'effort de deux hommes avaient dû maintenir fermée pour le moulage, les restes déjà pourris de madame de Vintimille servaient de jouet et de risée aux enfants et aux valets de Versailles (1) !
Le chagrin, le trouble, la confusion du premier désespoir furent» si grands chez le Roi que, fuyant Ver- Ci ) Mémoires da marquis d^Argenson. Janet^ 1857, vol. H.
sailles, se dérobant aux homélies du cardinal sur les faiblesses humaines, et aux consolations de la Reine alarmée et touchée de sa peine, il alla cacher ses larmes et leur donner toute liberté dans la petite campagne de Saint-Léger (1), où il n'emmena d'autre compagnie que madanie de Mailly, le duc d'Ayen et le due de Villeroy. Le Roi s'enfonçait dans ses regrets. 11 trouvait une joie cruelle , une satisfaction douloureuse à les renouveler et à les raviver. 11 s'occupait, il s'entourait, il semblait se nourrir, et vivre du souvenir de tout ce que cette femme avait été , et il poursuivait son ombre dans tout ce qui lui parlait d'elle, dans tout ce que la mort épargne d'une femme qui n'est plus, remontant le temps pas à pas, abîmé dans la lecture des lettres qu'il lui avait écrites et de celles qu'il en avait reçues, essayant de ressaisir jour par jour la trace et le parfum du temps envolé, allant de reliques en reliques et d'échos en échos, pour revenir toujours à cette cassette aux deux mille billets, l'urne où tenait le cœur de leur amour.
La douleur du Roi trouvait une confidente, une amie dans madame de Mailly, pauvre femme qui avait si bien immolé son bonheur aux plaisirs du Roi, qu'elle pleurait une sœur dans madame de Vintimille, et qu'elle n'était point humiliée de voir qu'il n'y avait plus guère entre elle et le Roi que le lien des larmes et des regrets
(1) Journal historique du règne de Louis XV, par Barbier, vol. II.
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qu'elle donnait à 6à rivale. La soudaineté de cette mort, Bon holreur, son mystère, les soupçons autour du lit , les insultes autour du corps, cette fin misérable et que la Providence semblait avoir abandonnée aux mains et à l'ironie de l'homme pour la faire plus exemplaire et plus frappante, avaient bouleversé ce vif et ardent jeune homme. C'avait été comme un terrible avertissement qui l'avait rejeté au plus profond des frayeurs de sa nature et de son éducation. Toutes les terreurs de Dieu, une incessante inquiétude des châtiments célestes, s'emparaient de lui, tourmentaient ses distractions, ses étourdissements, ses oublis. Dans les soupers des petits appartements, la gaieté dont les courtisans cherchaient à l'amuser était arrêtée par des silences du Roi, silences de glace, qui faisaient tout à coup le souper muet ; au bout de quoi il tombait des lèvres du Roi : • Je ne suis pas fâché de souffrir de mon rhumatisme, et, si vous en connaissiez la raison , vous ne me désapprouveriez pas :je souffre en expiation de mes péchés... » Ainsi se passaient ces étranges et lugubres soupers, images de l'âme de Louis XV, où, à tout moment, la chanson des verres et le rire des mots prêts à s'enhardir étaient coupés par les repentirs dévots du Roi, faisant maigre pour ne pas* commettre « des péchés de tous côtés ; » arrêtant tout à coup un sourire commencé pour entrer dans le remords, parlant à tout propos de mort, d'enterrement, et si, à ce moment, ses yeux venaient à rencontrer les yeux de madame de Mailly, éclatant en lar-
mes et forcé de quitter la table , saas pouvoir fuir cette mort de madame de Vintimille , où il trouvait au delà de la mort même une épouvante suprême : lamortsana sacrements, sans réconciliation avec Dieu... On eût dit que les terreurs et les faiblesses d'un autre Henri III possédaient la conscience de ce Roi du dix-huitiènie siècle mêlant les actes de contrition aux larmes de Tamour. La part que madame de Mailly prenait de sa douleur le ramenait à elle , et ses remords même le rejetaient au besoin d'une compagnie de toutes les heures. Un soir, Meuse, sdupant avec le Roi et madame de Mailly, fut fort étonné d'entendre le Roi lui proposer un petit appartement au-dessus de sa petite galerie ; et le Roi de lui énumérer les pièces : il y aurait unç petite antichambre, une seconde antichambre pour y manger, une chambre à coucher, un cabinet, un office, une cuisine, une garde-robe pour y coucher. Le Roi parlait ensuite à Meuse de la table qu'il voulait qu'il y tînt : car il aurait l'honneur d'avoir son maître à dîner et à souper, ainsi que Coigny et Luxembourg, à leur retour de l'armée. Meuse, qui avait compris l'arrangement du Roi, à qui et à quoi servirait cet appartement, s'amusait à déclarer qu'il aimait la bonne chère, faisait par avance son menu de chaque jour, un potage, une pièce de bœuf, deux entrées, un rôti, deux entremets, et demandait à madame de Mailly de vouloir bien V aider un peu pour •fixer la somme. On lui allouait 1,500 livres par mois pour héberger les amours du Roi; et le Roi, interrom-
pant pour un moment les soupers des petits appartementSy se confinait chez sa maîtresse, où, servi par un seul officier de bouche, il dépensait moins qu'un financier pour une fille d'Opéra (1). Au bout de quelque temps de ce rapprochement et de ce ménage de larmoiement et de sensualité funèbre, Tennui revenait à Louis XV, et la liaison recommençait a se dénouer. Les scènes de tendresse de madame de Mailly retardaient seules une rupture ; elles enchaînaient encore le Roi, qui, mécontent de safaiblesse, s'en vengeait par des duretés et des méchancetés qui jetaient la malheureuse femme dans le désespoir. Enfin le dénoûment fatal, dont le Roi avait l'impatience et n'avait pas la force, fut précipité par un homme qui commençait à prendre un ascendant sur l'esprit du Roi, Ce n'était pas encore un familier des petits appartements ; mais , dans le petit nombre de fois qu'il avait été invité aux soupers, le jeune courtisan avait grandement réussi par le feu de son esprit, la chronique indiscrète de ses amours , et la petite gloire scandaleuse qui commençait à se faire autour de son nom. La princesse de Gharolois , avant que madame de Vintimille l'écartât de la conduite du faible esprit de madame de Mailly, avait dès l'abord mis la favorite en garde contre ce nouveau venu : le duc de Richelieu. Animée contre lui de vieilles rancunes de cœur, et ne lui pardonnant guère , malgré les replàlra-
(1) Mémoires du maréchal duc' de Richelieu, vol. V.
MESDEMOJSËLLES DE NESLE: ^65
ges et les raccommodements, le peu d'importance qu'il avait donnée à son amour, la princesse ne tarissait pas auprès de madame de Mailly sur le danger de laisser approcher trop près du Roi un homme érigeant l'inconstance des hommes en principe, un homme ambitieux de la première place dans les confidences du Roi et d une sorte de ministère de ses amours. De là, une grande froideur de madame de Mailly pour le duc, une intrigue assez adroitement menée contre son crédit naissant, pour que le Roi lui infligeât presque un exil. Mais les préventions données par madame de Mailly s'effaçaient, et Richelieu revenait à la cour, furieux contre madame de Mailly, et résolu à pousser auprès du Roi une femme qui lui fût dévouée, d'un caractère plus personnel, et moins susceptible des impressions extérieures. 11 s'unissait avec madame de Tencinpour remplacer et renvoyer madame de Mailly. Tous deux passaient en revue la cour, ils discutaient les femmes, ils pesaient les chances de la beauté, de l'esprit, de la jeunesse, de la grâce ; ils calculaient la docilité et la reconnaissance de chacune ; ils en estimaient le degré et le temps de domination sur le Roi; et leur choix, après avoir longtemps erré, s'arrêtait sur une femme qui avait l'avantage de demander aux ennemis de madame de Mailly bien peu d'efforts pour passer de l'admiration du Roi à son amour. C'était cette beauté qui, la première fois qu'elle avait été aperçue par Louis XV, à Petit-Bourg, chez M. le duc d'Antin, lui avait arraché cette exclama-
tioû : Mon Dieu! qu'elle est belle! C'était une sœur de madame de Mailly et de madame de Vintimille : madame de la Tournelle (1).
La jeunesse de madame de la Tournelle , Tintérêt de sa position de veuve, sa coquetterie , son sang même , ce sang des Nesle vers lequel un penchant singulier et comme une fascination d'habitude semblait porter le Roi, tout concourait à entretenir cette première impression dans le cœur du Roi et à l'enfoncer plus avant. Mais madame de la Tournelle vivait chez madame de Mazarin; elle en était la compagne, l'amie inséparable, presque la fille adoptive; et madame de Mazarin était en horreur au Roi, à ce Roi dont le tepfips n'usait ni les répulsions ni les antipathies , et qui enveloppait volontiers les familles dans U disgrâce des individus. Madame de Mazarin était la confidente et la conseillère intime de la Reine, qui ignorait sans doute, dans sa candeur, le bruit des amours de madame de Mazarin. Louis XV savait que c'était elle qui avait porté à la Reine la nouvelle de sa liaison avec madame de Mailly; elle encore qui avait poussé à un conseil pour disposer d'avance le royaume à une régence de la Reine, en cas de mort du Roi ; et Louis XV ne pardonnait guère la prévision d'éventualités pareilles, où il voyait l'impatience de
(1) Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres de Lauraguais à madame ***, Buisson, ao X.
son héritage. Ces mauvaises dispositions du Roi pour madame de Mazarin arrêtaient les commencements de l'intrigue, les premières excitations que Richelieu donnait au Roi, l'ardeur qu'il soufflait à ce caprice inoublié. D'ailleurs cet amour, qui était -comme la créature de Richelieu , avait deux ennemis : le cardinal de Fleury et Maurepas. Malgré le petit nombre de témoins qu'avaient eus les deux ou trois rencontres du Roi avec madame de la Tournelle, à Petit-Bourg, le cardinal avait été informé des tentations nouvelles suscitées au roi ; il était sincèrement désolé de reconnaître un plan suivi pour perdre le Roi. S'il avait pu fermer les yeux sur une première faute de son élève, sur un entraînement de jeunesse rt de tempérament, il ne pouvait voir avec patience l'engagement de son avenir dans une succession de scandales et dans une carrière de libertinage. Richelieu l'effrayait comme le mauvais génie du Roi. Le vieillard devinait ses projets, ses succès, et il avait le pressentiment de ce que deviendraient dans ses mains la conscience religieuse et l'honneur même de Louis XV. Puis si, aux yeux du prêtre, du chrétien , madame de Mailly était la meilleure des maîtresses, celle qui dans le scandale apportait le plus de modestie, et dans le péché le moins d'impénitence, elle était aussi, au point de vue du ministre, celle qui dans la faveur avait trouvé le moins d'insolence, et cherché personnellement le moins de pouvoir. Il y avait donc tout à redouter pour le cardinal dans le remplacement de la mal*
tresse : Taudace du changement donné au Roi, ses inconstances enhardies et menées à Thabitude de la débauche, sa religion affaiblie; puis, derrière ces inquiétudes spirituelles, venaient les sollicitudes d'intérêts humains : la volonté du Roi passant aux mains d'une femme que Fleury ne pourrait plus mener aussi facilement qu'il avait mené madame de Maiily (1 ).
Ces craintes du cardinal s'alliaient avec les répulsions de Maurepas. Celui-ci, ce singulier ministre, qui avait bâti sa faveur et qui la maintenait sur toutes sortes de légères assises, sur mille petits agréments , petits cancans, petits caquets , petits vers , petits gazetiiiSy et, petil esprit, Maurepas, dont le grand génie de gouvernement était de plaire et d'amuser, et qui régnait comme une femme et avec les mêmes moyens, était naturellement jaloux des femmes comme de rivales, .et des amours du maître comme d une humiliation de ses talents. Toute sa vie ministérielle montre comme une longue rancune de leur crédit, comme une vengeance de leurs grâces, et il semble de leur sexe, à voir tout le dépit qu'il a de leur fortune. Aussi fit-il une vive opposition à Richelieu. Ce fut contre la maîtresse menaçante une défense pleine de malices et de fausses attaques, un contre- jeu des plus habiles. Maurepas était partout, rompant l'intrigue aux deux bouts, refroidissant le Roi chauffé par tous les propos du parti, en lais-
(1) Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. LeUres de Lauraguais.
sant tomber du bout des lèvres, sans paraître y prendre garde, un mot sur l'ambition de madame de Mazarin et dé madame de la Tournelle ; puis chez madame de Mazarin, où il entre familièrement, installé qu'il est dans sa parenté intime et maître de tous ses secrets, le voilà dictant aux deux femmes leur conduite, s'autorisant auprès d'elles de son amitié, de son bon vouloir, de son zèle à les servir, paraissant tout leur ouvrir, tout leur donner, empressement, conseils, appui, crédit; et, sous cet air dé leur rendre de petits services, les retenant loin de la cour. Un moment ùiéme, pour mieux jouer la comédie et tromper des femmes de la meilleure façon, il feignait du plus grand naturel un violent amour pour madame de la^Tournelle ; il l'en étourdissait, il l'en impatientait comme à plaisir, et comme s'il avait au fond de, lui une joie ironique à persécuter de ses tendresses ce cœur de madame de la Tournelle, assez sérieusement occupé en ce moment du duc d'Agenois pour refuser la main du prince de Soubise.
Mais, en septembre 1742, madame de Mazarin venait à mourir, et madame de la Tournelle se trouvant seule avec une fortune insuffisante à ses habitudes, à son nom et à la vie de Paris, privée de toutes les ressources d'amitié et d'aisance de la maison de sa bienfaitrice, embarrassée de sa position de veuve (1), priait Maure
(1) M. delà Tournelle, jeune homme extrén^ement pieux, et dont une partie de la petite fortune était consacrée à des aumônes, était mort le 23 nov. 1740^ ne laissant guère plus à madame de la Tournelle que ce
pas, qui héritait de madame de Mazarin, de lui obtenir quelque grâce à la cour. Maurepas lui faisait répondre qu'il ne saurait en parler au Roi sans en prévenir le cardinal, et qu'elle devait commencer par se mettre dans un couvent avant de solliciter Son Éminence. Il est même des récits qui prêtent plus de brutalité à Maurepas: comme héritier de madame de Mazarin, il avait fait signifier aux deux sœurs, à madame de la Tournelle et à madame de Flavacourt, d'avoir à sortir de l'hôtel Mazarin. Ne sachant où se réfugier, sans père, sans mère, sans protecteurs, le mari de madame de Flavacourt était à l'armée, les deux jeunes sœurs s'étaient acheminées vers la cour ; et tandis que madame de la Tournelle, toute furieuse de colère, s'en allait répandre l'indigne conduite de M. de Maurepas, sa sœur, madame de Flavacourt, avait fait poser sa chaise au milieu de la cour de Versailles, et, les brancards ôtés, les porteurs renvoyés, elle était demeurée là tranquillement, avec une sérénité naïve et une effronterie innocente, pleine de foi dans la Providence qu'elle attendait.
qu'elle lui avait apporté: 9,000 livres de rente en soixante actions qu'elle avait eues en se mariant et en renonçant à ses droits de succession. Elle recevait 5,000 livres de douaire, 2,000 livres d'habitation et 20,000 livres de préciput. La fortune des autres sœurs n'était guère plus grande; car dans un partage fait en mars 1740, elles n'avaient reçu chacune que 7,500 livres àâ rentes; savoir : d'une part, 100,000 écus à rentes constituées au denier vingt, 200,000 livres sur la ville au dernier quarante, et 200,000 francs d'argent; et madame de Mailly, à qui M. de Nesle avait promis 8,000 livres de rentes en la mariant, était restée quatorze ou quinze années sans recevoir les arrérages. (Mémoires du duc de Luynes, vol. Ul.)
et qui ne pouvait manquer de passer. Aussi ne fut^Ue pas étonnée quand la Providence ouvrit la portière de sa chaise et la salua: c'était le duc de Gesvres. Fort ébahi, le duc lui demanda comment elle était là, écouta son histoire, et courut la raconter au Roi, qui la trouva si amusante qu'il donna sur l'heure un logement aux deux sœurs (1). Malheureusement, ce n'est là que la légende très - spirituellement arrangée de l'installation des deux sœurs à la cour : de si jolis coups de théâtre n'arrivent guère, même dans les cours. Laissons au roman la chaise sans brancards de madame de Flavacourt : c'est la désobligeante dételée où Sterne trouvera une préface.
Revenons" au vraisemblable, qui est plus simple. Tout donne à penser qu'à la mort de madame de Mazarin, la Reine, ignorante de ce qu'était déjà madame delà Tburnelle dans les pensées du Roi et dans les espérances de Richelieu, la manda pour s'assurer de son intention de remplacer madame de Mazarin dans sa charge de dame du palais. Ce fut à la suite de cette démarche qu'impatientée, irritée du dérisoire appui qu'elle trouvait en Maurepas, madame de la Tournelle alla droit au cardinal et lui demanda en face la place de dame vacante auprès de la Reine. Le cardinal, confondu de la démarche et du ton de la demande, promit d'en parler au Roi. ■ La cour n'est plus dès lors remplie que du bruit de
(1) Blémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. VI.
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cette démarche, de la confusion des récits, de rémotion des suppositions. C/est la nouvelle et l'événement que tout Versailles commente; et chacun d'appuyer sur ce point important : madame de la Tournelle n'a point fait de visite à madame de Mailly. Les jours se passaient. L'émoi et la préoccupation des courtisans augmentaient. Le Roi se taisait. Le cardinal ne soufflait mot de la demande, quand au bout d'une semaine le Roi lui demanda quel était l'objet de la visite que lui avait faite madame de la Tournelle. Le cardinal répondit qu'elle désirait une place de dame du palais de la Reine, et qu'il allait demander à Sa Majesté si elle voulait que son nom fût mis sur la liste des dames qui sollicitaient cet honneur. « Oui,— dit le Roi, — j'en ai parlé à la Reine.i^Et l'aprèsdînée, chez madame de Mailly, le Roi racontait cette petite scène entre le cardinal et lui, avec une voix cruelle et un regard qui apprenait tout à madame de Mailly. Embarras, froideurs du Roi, ce long supplice de son amour, en un moment tout est expliqué pour madame de Mailly, tout éclate et l'écrase. Aussitôt le Roi parti pour la chasse, elle part, elle brûle le pavé, elle court à Paris, et supplie madame de la Tournelle de venir la trouver. Madame de la Tournelle arrivée, la pauvre de Mailly ne trouve que des larmes et des baisers pour l'interroger, jusqu'à ce que le mot où tout son cœur est suspendu lui monte aux lèvres et tremble dans sa voix : Elle lui demande « s'il est possible... — Impossible, ma sœur ! » — répond vivement madame de la Tournelle.
Étaiirce un élan de miséricorde, un pieux mensonge, que la pitié lui arrachait? Ou bien appartenait-elle encore assez à M. d'Agenois, était-elle assez indifférente à la passion naissante du Roi, pour que ce fût un premier mouvement, le cri de son âme ? Quoi qu'il en soit, cette parole rendait la vie à madame de Mailly. Elle revenait à Versailles avec une joie qu'elle ne pouvait cacher, avec une reconnaissance qui la disposait à appuyer les démarches de sa sœur (I).
Le vieux cardinal et Maurepas n'avaient point ces illusions, ces aveuglements de sœur de madame de Mailly. Ils sentaient qu'une place donnée à madame de la Tournelle auprès de la Reine était le triomphe du parti de Richelieu, et que le Roi ne résisterait pas longtemps à des attaques si proches, autorisées et servies par des occasions et des facilités journalières. Ils n'ignoraient pas que le Roi était touché à fond, qu'il avait écrit à madame de la Tournelle, et que la mort de madame de Mazarin lui avait été un prétexte pour une lettre où il avait mis « du tendre et de l'affecté. » Qui sait ? peut-être y avait-il déjà une correspondance réglée à laquelle Richelieu prêtait sa plume, et qu'il tournait selon ses vues. Et si Fleury et Maurepas voulaient croire les choses moins avancées, s'ils voulaient douter, tous leurs doutes tombaient devant ceci : sur la liste des dames portée au Roi par le cardinal, le Roi, après
(1) Fragment des Mémoires de madame de Brancas. Lettres de Lauraguais à Madame de ***. Buisson, an x.
avoir fait la remarque que le nom de la Tournelle se trouvait le dernier, le mettait le premier en disant au cardinal : « La Reine est prévenue et veut lui donner .cette place (1). j^
Fleury ^t Maurepas ne perdaient pas encore courage, et, ne pouvant plus méconnaître cette volonté si précise du Roi, cherchaient à la jouer. Ils fouillaient les cartons de leurs ministères au sujet de la place vacante par le changement de madame de Villars devenue dame d'atours par la mort de madame de Mazarin. Ils faisaient faire des recherches dans les brevets par les commis et les secrétaires, espérant trouver quelque vieux droit, quelque ombre de survivance, quelque promesse de réversibilité en faveur de n'importe quelle femme qu'ils pussent opposer, avec une apparence de précédent ou de légalité , à l'établissement de mesdames de la Tournelle et de Flavacourt à Versailles. Malheureusement pour les ministres, la maréchale de Vil'lars, en faveur de laquelle se trouvait une clause dans le brevet de la duchesse de Villars, se refusait à entrer dans cette petite conspiration, et ne voulait ou n'osait pas, malgré les instances de sa famille, barrer le chemin aux demoiselles de Nesle. Battus sur ce premier point, Maurepas et Fleury faisaient avancer une lettre du marquis de Tessé, rappelant une parole du cardinal vieille de trois années , et la promesse de la place
(1) Fragments des 'Mémoires de la duchesse de Braneas. Lettres de Lauraguais à madame ^^h-. Buisson, an X.
à une madame Du Saulx dont ils faisaient appuyer la candidature par une recommandation écrite de la Reine (1),
Pendant ces agitations presque désespérées , mais actives et sans trêve des deux' ministres, Richelieu, par une manœuvre- de la plus adroite perfidie, frappait au cœur de madame de Mailly, pour faire entrer sa sœur dans sa place. Madame de Mailly avait toutes les vertus d'une dupe : Richelieu le savait, et ce fut son point de départ. Il 8*insinua auprès d'elle, effaça le passé, rattrapa ses bonnes grâces, endormit sa crédulité, berça sa confiance et sa foi aux serments de madame de la Tournelle , parla à sa bonté , à sa générosité charita* ble, surexcita son désir d'être agréable au Roi, lui montra l'expectative d'une place auprès de la Dauphine, et parvint à la décider à céder sa propre place de dame du palais de la Reine : c'était ouvrir du même coup Versailles aux deux sœurs, à madame de la Tournelle et à madame de Flavacourt. C'était aussi ôter à la disgrâce de madame de Mailly toute retraite à la cour, tout refuge dans une charge, et lui ménager l'exil» Richelieu eut dans cette odieuse comédie un adroit compère dans d'Argenson, qui prit à partie l'amour même de madame de Mailly pour l'inviter au sacrifice, lui représentant, avec les paroles les plus touchantes, la
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, 1793, vol. VI.
reconnaissance du Roi, et le caractère nouveau, plus sûr et plus élevé, de son attachement pour une maîtresse capable de ce dévouement et de celte noblesse d'âme. C'est en vain que Fleury avait traversé le complot en faisant dire à madame de Mailly de ne pas donner sa démission ; en vain que Maurepas, ne lui mâchant pas Tavenir, lui avait annoncé qu'elle serait chassée par sa sœur la Tournelle, si elle cédait la place; madame de Mailly se rendait aux conseils de Richelieu et de d'Argenson. Elle croyait, par la soumission, l'immolation, désarmer et retenir le Roi qui s'éloignait d'elle. Le vendredi 21 septembre 1742, madame de Mailly présentait à la Reine madame de Flavacourt et madame de la Tournelle; et madame de la Tournelle prenait possession du logement de l'évêque de Rennes que Richelieu lui obtenait du Roi (1).
Voilà donc enfin madame de la Tournelle installée à la cour. Il ne reste plus à son parti que trois choses à faire , trois victoires à obtenir : sur madame de Mailly, sur le Roi, sur madame de la Tournelle ellemême. 11 faut guérir madame de la Tournelle d'un amour tout chaud ; il faut décider le Roi à faire en personne la conquête de madame de la Tournelle; il faut enfin renvoyer de Versailles madame de Mailly.
(1) Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres de Lauraguais.
Les ambitions de madame de la Tournelle, la poursuite , les approches même de la faveur, l'enivrement et les tentations du rôle de maîtresse du Roi, n'avaient point éteint en elle un sentiment vif et sincère pour le duc d'Agenois. Elle avait trop d'esprit pour ne pas penser très-souvent à l'oublier, et cependant elle ne l'oubliait pas. Richelieu lui vii\t en aide. Il envoya le beau duc, qui était son neveu, en Languedoc, et l'exposa aux avances d'une jolie femme apostée, dressée par lui, séduite par la promesse d'une grande position à Paris, enflammée par l'honneur que pouvait faire à l'amour-propre d'une provinciale la conquête d'un d'Agenois. Les avances amenèrent une correspondance où d'Agenois, bien assuré du secret et de l'ignorance de madame de la Tournelle, se laissa aller à l'aventure avec là facilité et la reconnaissance d'un homme qui trouve un moyen de passer le temps en province. Il lança des expressions et des témoignages d'amour, qui, mis par le Roi sous les yeux de madame de la Tournelle, analysés, soulignés et commentés avec force railleries sur la fidélité du beau d'Agenois, la détachèrent d'un souvenir tendre, et la débarrassèrent sans beaucoup de peine d'une faiblesse dont elle avait eu l'étourderie de prendre l'habitude (1).
Et bientôt elle ne pensait plus guère à d'Agenois que pour ravoir de lui les lettres qu'il avait d'elle :
(l) Mémoires du duc de Richelieu, 1793, vol. VI.— Mémoires historiques de M. de B... Jourdain. 1807, vol. H.
« J'ay toujours oublié, — écrit-elle à Richelieu, — de vous parler de votre neveu : voicy l'armée deBroglio qui va vous joindre, ainsi par conséquent vous allez vous trouver ensemble; sur toutes choses ne luy faite aucune confidence de quelques peu d'importances qu'elle puisse estre. Je scay positivement qu'il ne vous a pas pardonnes ni qu'il ne vous le pardonnera jamais ; il pourra vous faire bonne mine, ne vous y fiez pas. Je suis fâchés d'être obligé de vous mander cela, mais croyé que je scay ce que je dit et que vous en seriez la dupe ; je vous ay vue dans l'intention de lui compter comme tout c'estoit passé sans eu rien omettre : gardé vous en bien, je vous le demande en grâce. Vous pouvez luy dire sans doute que ce n'est pas vous qui aves mené cette affaire la et surtout que vous n'en aves rien scu, que quand le Roy vous la dit, mais je vous prie retranché tout détaille. Je vous parle vray : il a des lettres de moy que je voudrois bien ravoir avant qu'il vins a Paris parce que je ne me soucirait pas que M. de Maurepas et sa mère missent le nez dedans , ce qui pourroit fort bien arriver, ils sont gens a cela. Peut estre , votre neveu ne les donneroit il pas, mais dans un moment de pique, enfin cela est plus sure si il vous les remettoit ou si vous ne voulé pas vous chargé de les redemander, M. le prince de Conti pourroit bien avoir cette bonté; en ce cas vous me les renverriés petit a petit par des couriers toujour a l'adresse de ma sœur. Adieu car
jentend le tambour j'aime autant fermer ma lettre (1). »
11 y avait une œuvre plus difficile que d'allumer le dépit de madame de la Tournelle et de ramener toutes ses passions à son ambition. Il s'agissait de décider le Roi, ce Roi paresseux, timide, ennemi des entreprises, habitué à être servi en amour comme en toute autre chose^ gâté par les victoires toutes prêtes et les conquêtes toutes faites, accoutumé à la reconnaissance du droit divin de son plaisir, aux adorations comme aux complaisances, il s'agissait de le décider à se donner la peine d'aimer, la fatigue de plaire, à faire ce rôle d'homme et d'homme amoureux qu'avaient fait François P, Henri IV, Louis XIV. Et puisqu'il voulait posséder une fière et capricieuse jolie femme, trop haute ou trop habile pour se laisser mettre dans le lit du maître par les mains d'un ministre , il devait lui faire la cour, et la mériter par les efforts et les soins de ce no-
(1) Lettre autographe inédite de la duchesse de Châteauroux. Nous devons à M. Louis Passy, notre ami, la connaissance du dossier des lettres autographes de madame de Châteauroux que nous publions ici pour la première fois, lettres si curieuses, non point seulement pour la biographie de la maîtresse, mais pour l'histoire du règne de Louis XV. Elles sont conservées à la Bibliothèque de Rouen, dans la collection Leber, sous le n® 5816, et sous le titre ; Lettres autographes secrètes et galantes de la duchesse de Châteauroux et de Louis XV au duc de Richelieu (1743- 1744). Quelques-unes de ces lettres de madame de Châteauroux portent ses armes, les trois maillets des Mailly-Nesle, et les trois tours du duché de Châteauroux sous le manteau ducal ; l'une est cachetée d'une tète de Socrate. Presque toutes sont écrites sur un papier de Hollande très-glacé, dont le filigrane porte en devise: Propatria, ou Hony soit qui mal y pense.
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viciât de l'amour dont toute maîtresse exige l'hommage et l'épreuve. Mais, à peine engagé dans ce métier tout neuf, la patience échappait à Louis XV. Les deux lettres qu'il avait écrites sur les conseils de Richelieu restant sans réponse , il s'indignait , ne voulait plus écrire (1), faisait essuyer ses dégoûts à madame de Mailly, et passait ses désirs sur des femmes choisies avant son choix, sans qu'il s'en doutât, par le parti de Maurepas, qui voulait le jeter un moment dans uit^ in trigue avec la d'Angeville ; errant de caprices en caprices, boudant l'amour auquel il ne pouvait se plier et dont il avait le cœur plein, dévoré d'impatiences, de tourments et de feux qu'il ne connaissait pas, et qui ramenaient toujours à madame de la Tournelle un amant plus humble dans un roi plus amoureux.
Il est facile d'imaginer la vie et les souffrances de la malheureuse de Mailly, au milieu de cette fièvre du Roi, pendant ces combats et ces révoltes, côte à côte avec cette passion irritée par une résistance qui l'étonnait et dont elle sentait, avec ses nerfs et sa sensibilité de femme , chaque battement, chaque retour, chaque ravivement. Ce fut un calice bu goutte à goutte. Nulle douleur, nulle Iwlmiliation ne manqua à cette agonie de l'amour, la plus douloureuse peut-être dont une maîtresse de Roi ait subi l'expiation. Le Roi n'épargna rien à madame de Mailly. Il ne lui épargna même pas ces dure-
(1) Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres de Lauraguais.
tés qui dénouent les plus vulgaires liaisons. Las de sa chaîne et sans force pour rompre, Louis XV se vengeait sur elle de ses impatiences et de ses irrésolutions par toutes les cruautés de la faiblesse auxquelles il était encore secrètement poussé par madame de la Tournelle. Versailles etChoisy retentirent de ces paroles impitoyables (1) dont la brutalité soufflette un cœur de femme ; et comme la pauvre de Mailly s'obstinait à en dévorer* Taffrpnt, comme elle voulait pardonner et aimer jusqu'au bout, comme elle restait, embrassant son passé, s'attachant à une illusion dernière, le désespoir et la patience de .son amour, après avoir fatigué la pitié, exaspéraient la lassitude du Roi, qui la prenait en haine. Les petits soupers continuaient; mais ils étaient sombres, presque mortuaires. Dans leur silence, une parole du Roi tombait qui faisait fondre en larmes madame de Mailly. Le RoiTéloignait, la repoussait de lui, cherchant les prétextes pour se dérober à son voisinage. Le 2 novembre 1742, il lui reprenait son petit appartement à côté des cabinets , lui ordonnant de le céder à madame de Flavacourt, et lui disant qu'elle pouvait emporter les meubles où elle voudrait ; mais l'espoir du Roi était trompé: madame de Mailly ne se tenait pas pour chassée ; et elle trouvait, pour désarmer sa disgrâce, des caresses, des mouvements et des élans si vrais , si touchants, que le Roi n'avait pas le courage de sa détermi-
(1) Mémoires du marquis d'Argenson. Jannet, 1857, voL H
nation et révoquait Tordre. Il lui prenait un instant le remords et la honte de violences qui dépassaient son caractère et perdaient jusqu'au ton d'un homme bien né. Madame deMailly croyait avoir regagné, sinon l'amour^ au moins Tindulgence et la charité du Roi, quand le lendemain le Roi venait lui dire qu'il était amoureux, fou de madame de la Tournelle, et que bientôt elle serait sa mattresse, qu'il ne pouvait donc plus l'aimer (1). Alors madame de Mailly, à bout de courage , à bout de forces, et tombant agenouillée dans les suprêmes lâchetés de l'amour, promettait de fermer les yeux, de tout permettre, de tout souffrir, ne demandant que la grâce de rester, comme elle eût demandé la force de vivre. Le mattre répondait : Il faut se retirer aujourd'hui même. Madame de Mailly se traînait à ses pieds, elle suppliait, elle allongeait Tentrevue et s'accrochait en défaillant aux misérables prétextes , à tous les petits rètardements des amours condamnées , pour ne point partir encore. Elle finissait par s'adresser à la dignité. du Roi , l'assurant que, s'il consentait à ne point la renvoyer, elle trouverait dans son amour le courage de cacher à ses sujets ce nouvel amour, capable de diminuer leurs respects. Et le Roi, ébranlé par ces larmes, par l'humilité de cette douleur, touché peut-être aussi par la crainte d*un éclat, accordait, malgré ses engagements avec madame de la
(0 Mémoires du maréchal duc de Richelieu, 1793| vol. VL
Tournelle, quelques jours de sursis à madame de Mailly(l).
Richelieu, qui, en ces derniers temps, avait laissé les choses aller, le temps agir, cet amour où il avait fait tant de ruines suivre la marche fatale et précipitée des amours qui finissent, et cette lente rupture défendre d'avance tout retour aux deux amants par le' détachement journalier, et les duretés croissantes envenimées par une longue impatience, Richelieu commençait à s'inquiéter de la tranquillité de madame de la Tournelle, de son peu de hâte , de sa paresse à entrer dans son rôle de maîtresse et à se saisir du Roi. Les démarches et les manèges des ministres, les sympathies excitées par le désespoir de madame de Mailly, le murmure d'attendrissement presque unanime de la cour, les amitiés qui se groupaient en parti autour de cette disgrâce intéressante, décidaient Richelieu à remettre la main aux affaires de madame de la Tournelle et à hâter un dénoûment. Il obtenait de . madame de la Tournelle qu'elle reçût en sa présence le Roi au milieu delà nuit. Avec ce rendez-vous convenu et accepté, Richelieu terminait tout. 11 allait trouver madame de Mailly, et, se disant désolé et uniquement occupé d'elle depuis qu'elle ne pouvait plus aimer le Roi , il lui peignait vivement ce qu'elle se devait à elle-même, le
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu,- vol. VI.
soin de sa gloire, Tindignité du cœur du Roi, de ce Roi qui la délaissait et auquel il serait beau de renoncer. En finissant, il offrait de la mener, quand elle le voudrait, à Paris. Richelieu prenait ainsi le congé sur son compte, et effaçait la personne du Roi. « Mes sacrifices sont consommés y dit madame de Mailly, fen mourrai, mais je serai ce soir à Paris, »
De là Richelieu se rendait auprès du Roi, et, sans lui laisser plus le temps de se reconnaître et de se refroidir qu'il n'avait laissé à madame de Mailly celui de résister, il lui annonçait le départ de madame de Mailly, et le rendez-vous obtenu de. madame de la Tournelle. Puis il lui parle du secret à garder, des grandes cours à traverser, des espions de Maurepas à tromper, du déguisement à prendre et qu'il trouvera chez lui. Un peu après minuit, le Roi et Richelieu se cachent et s'enfoncent dans de grandes perruques de médecins, sous des habits noirs et des manteaux ; et bientôt madame de la Tournelle reçoit pour la première fois une déclaration en perruque carrée. La surprise empêcha l'embarras, et le côté romanesque, presque comique de ce premier entretien, en sauva la froideur. Le Roi sortait de chez madame de la Tournelle plus engagé que jamais , et trouvant à cette cour ainsi faite un côté piquant, une nouveauté et un caractère d'aventure qui le charmaient comme un enfant (1).
(1) Fragineat des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres de Lauraguais.
Madame de Mailly était à Paris; et, toujours aveugle, toujours confiante , entêtée dans ses illusions et dans son rôle de victime, continuant à se livrer elle-même à ses ennemis, elle étaitallée invoquer les conseils ded'Argenson. D'Argenson, comprenant toute l'importance de la tenir éloignée deVersailleset de lui faire accepter Texil, lui répétait hypocritement ce que la fausse amitié avait dit autrefois à madame de Montespan : que le Roi avait l'esprit excité contre elle et qu'une retraite ne pouvait manquer de le ramener. Le 1 novembre, madame de Mailly venait prendre les ordres définitifs du Roi, peutêtre tenter, contre les avis de d'Argenson, un dernier effort. Que fut cette dernière entrevue ? Nul témoignage, nul livre, nul billet ne le raconte. Rien n'en dit le déchirement. Seulement les courtisans qui attendaient dans l'antichambre virent sortir madame de Mailly la poitrine haletante, les yeux remplis de larmes, désespérée, presque folle, marchant sans voir et sans entendre.
Derrière elle venait le Roi qui la suivait, l'apaisait et la soutenait de consolations , de paroles basses et douces, jusqu'à ce dernier mot où sa voix mit les ironies d'une dernière vengeance et le soupir de soulagement d'un grand débarras: « A lundis à Choisy^ madame la comtesse... à lundis f espère que vous ne me ferez pas attendre. »
Ce lundi , c'était le lundi , la malheureuse le savait, où les amours de son amant et de sa sœur devaient avoir leur première nuit dans le lit de soie bleue
qu'elle avait filée pendant de longues années , croyant le filer pour d'éternelles amours (1) !
Madame de la Tournelle, sa sœur chassée, écrivait à Hichelieu :
«... J'ai montré au roi vos lettres qui l'ont diverti; il m'a assuré qu'il n'avoit point dit à madame de Mailly que ce fut vous qui eussiez mené l'affaire, mais simplement qu'il vous avoit dit le fait et que vous l'aviez accompagné chez moi. Vous sentez bien que l'on fera bien des contes; vous n'avez qu'à toujours soutenir que vous n'en avez rien su que quand cela a été fort avancé ; cela est même convenable pour moi. Je ne veux point avoir l'air d'avoir recherché cet avantage, ni mes amis pour moi, d'autant que nous n'y songions ni les uns ni \es autres... Sûrement Meuse vous aura mandé la peine que j'ai eue à faire déguerpir madame de Mailly ; enfin j'ai obtenu qu'on lui mandât de ne point revenir que quand on lui manderoit. Vous croyez peut-être que c'est une affaire finie? Point du tout; c'est qu'il est outré de douleur, et qu'il ne m'écrit pas une lettre qu'il ne m'en parle, et qu'il me demande de la faire revenir et qu'il ne l'approchera pas, mais qu'il me demande de la voir quelques fois : j'en reçois une dans ce moment oii il me dit que si je lui refuse, je serai
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. VI.
bientôt débarrassée d'elle et de lui; voulant dire apparemment qu'ils en mourront de chagrin tous deux. Comme il me conviendroit fort peu qu'elle fût ici, je compte tenir bon. Comme je n'ai pas pris d'engagement^ dont je vous avoue que je me sais bon gré (1), il décidera entre elle et moi Je prévois, cher oncle,
que tout ceci me donnera bien du chagrin; Tant que le cardinal vivra, je ne ferai rien de ce que je voudrai. Cela m^a donné envie de mettre ce vieux coquin dans mes* intérêts en l'allant trouver. Cet air de confiance
(0 Voici une lettre de madame delà Tournelle, de peu sans doute po§térieure à celle-là , où elle exprime le même sentiment :
« A Versailles, ce mardi à trois heures après minuit.
« Je ne suis point étonnée, mon cher oncle, de rostre colère car je my attendois; je ne la trouve pourtant point trop raisonnable, je ne vois pas ou est la sotise que j'ay fait en refusant honnestement la petite visite. Tout ce qui^pourroit men faire repentir, c'est que cela augmentera l'envie qu'il en a. Veilla tout ce que je craint, la lettre que vous maves envoyés est très belle, même trop, je ne lescrirez pas parce qu'il ma mandé positivecment d'attendre son retour, et puis cela auroit l'air d'un grand empressement, ce que je ne veus en vérité pas. Tachez de me venir voir, cest absolument nécessaire. Bon soir, je ne vous en dirée pas davantage, car Je ne peut plus tenir ma plume tant jay envie de dormir ; je suis pourtant encore assé éveillé pour sentir que vous este fol à lier ; ce qu'il y a de plaisant, c'est que vous trouvez fort extraordinaire que les autres ite le soit pas tout à fait tant. Pour moy je vous avouerez que je men remercie et que je men scay le meilleur gré du monde, je naporle pas autant de vivacité que vous dans cette affaire, et je m'en trouve bien. Tranquilisé vous, cher oncle, tout ira bien, mais non pas comme vous le voudriez, j'en suis très fâches mais cela m'est impossible. Adieu, cher oncle, je mérite que vous ayez un peu d'amitiés pour moi, vu ma façon de penser pour vous.
« Sur toute chose n'ayes pas l'air de rien savoir, car il me recommande un secret inviolable. » (Lettres autographes, secrètes et galantes de la duchesse de Chàteauroux et de Louis XV au duc de Richelieu, 1743-1744, conservées à la bibliothèque de Rouen, collection Leber, n** 5816.)
me le gagneroit peut-être... Ceci mérite réflexion
Vous pensez bien que tout le monde est en Tair et qu'on a les yeux sur le Roi et sur moi... Pour la Reine , vous imaginez bien qu'elle me fait une mine de chien; c'est le droit du jeu..... Je vais vous dire les dames qui iront à Choisy : mademoiselle de la Roche-sur-Yon, mesdames de Luynes, de Chevreuse, d'Antin, de Flavacourt et votre très-humble servante... 11 n'osoit pas même aller à Choisy , c'est moi qui lui ai dit que je le voulois. Personne ne logera dans l'appartement de madame de Mailly; moi je serai dans celui que l'on appelle le vôtre, c'est-à-dire si M. Du-
bordage en a l'esprit, car le Roi n'en dira mot
11 vous a mandé que V affaire étoit finie entre nous^ car il me dit dans sa lettre de ce matin de vous détromper, parce qu'il ne veut pas que vous en croyiez plus qu'il y en a. Il est vrai que, quand il vous a écrit, il comptoit que ce seroit pour le soir; mais j'ai apporté quelques difficultés à Vexécution^ dont je ne me repens pas (1). »
Cette lettre est madame de la Tournelle tout entière , et l'histoire offre peu de documents pareils où une femme se soit ainsi peinte elle-même, et aussi cruement en pied et toute nue. Nul portrait qui vaille
(1) C4atalogiies d'autographes provenant du cabinet de M. A. Martin,
cette confession : c'est la femme même avec le cynisme et la légèreté de ses sécheresses, le sang-froid et l'impudeur de ses ingratitudes, de ses partis pris, de son esprit et de son cœur. 11 semble qu'elle pousse sa sœur par les deux épaules avec ces mots qui ont la basse énergie des expressions du peuple. Et quelle aisance dans son implacabilité , aussi bien que dans sa froideur ! Rien ne la trouble , rien ne la touche, pas même cette surprenante douleur arrachée à l'égoïsme, les larmes de Louis XV! Au milieu de tout ce qu'elle a brisé, et de tout ce qui pleure , se lamente et meurt autour d'elle, elle raisonne, calcule, intrigue en projets, avec une insensibilité dont le naturel épouvante. «Je compte tenir bon... J'ai apporté quelques difficultés à l'exécution, dont je ne me repens pas,,» sont des mots qui donnent toute sa mesure et avouent tout son caractère. On la Toit, ayant pris jour avec elle-même pour sa défaite, et voulant d'avance lui faire rendre tout ce qu'une défense lui donne de prix. Elle entend beaucoup obtenir avant de rien livrer : c'est une affaire où il lui faut des garanties. Il ne lui convient pas de commencer comme madame de Mailly, d'en passer par l'économie des dépenses de poche du Roi, de se salir les mains à ramasser le peu de louis qui avaient payé les premiers rendez-vous de sa sœur ( 1 ) , de louer ses parures
(1) Mémoires du marquis d'Argenson. Jannetf 1857, yoL U. — Chronique du règne de Louis XY. Revtie rétrospective^ 1834, voL V.
comme elle, et de recourir comme elle à la bourse de Villars et de Luxembourg (1). Elle ne veut pas non plus qu'il lui arrive comme à sa sœur d'être obligée, après des années d'amour et de faveur, d'aller emprunter pour les visites royales dea flambeaux et des jetons d'argent à des voisines (2) ; et elle demande d'autres générosités que celles inscrites par Louis XV sur le Livre Rouge ; Pour les gens de madame la comtesse de Mailly à distribuer par M. le prince de Tingry^ 2,000 livres; et quand madame de Mailly meurt : Dettes de madame la comtesse de Mailly ^ rente viaghre, 41,500 livres. Puis, au-dessus de ses exigences d'argent, madame de la Tournelle couve des exigences plus hautes : il faut que son orgueil ait part à son amour. 11 y aurait pour elle l'humiliation du mystère dans une liaison furtive, dans un scandale caché et secret : elle entend paraître et éclater dans le triomphe d'une favorite. Ces volontés, ces conditions, madame de la Tournelle ne tardait pas à les faire porter au Roi. Elle lui laissait entrevoir que le renvoi de madame de Mailly ne lui suffisait pas; qu'elle voulait être maîtresse déclarée, sur le pied de la Montespan; qu'elle ne se souciait pas d'aller comme madame de Mailly souper et coucher à la sourdine dans les petits appartements; qu'elle demandait une maison montée, un appartement où elle reçût le Roi de façon apparente; la
(1) Mémoires du duc de Luynes, vol. \\\.
{2) Id.y ibid.
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faculté, dans ses besoins d'argent, d'envoyer toucher sur ses billets au trésor royal. Elle stipulait enfin qu'au bout de l'an, elle aurait des lettres de duchesse vérifiées au parlement, et que, si elle devenait grosse, sa grossesse serait publique et son enfant légitimé (1).
Les plus petites vanités d'une femme étaient au fond de ces ambitions si grandes, si énormes, si insolentes, de madame de la Tournelle; et dans ce furieux désir d'élévation, dans cette demande impérieuse du titre de duchesse , il y avait l'envie impatiente de se venger de Maurepas, d'humilier sa femme, et de punir, en l'écrasant, le ministre qui avait tenté sans relâche de traverser sa fortune, et s'opiniâtrait à n'en point vouloir oublier le point de départ ni les premiers commencements. Et déjà, aidée de Richelieu, elle se frayait le chemin et s'approchait du tabouret en préparant l'alliance d'une de ses sœurs, toute dévouée à ses intérêts, l'alliance de mademoiselle de Montcarvel avec le duc de Lauraguais, qui mettait dans la famille un précédent de duché.
C'était beaucoup attendre, beaucoup exiger d'un Roi peu familiarisé avec les prodigalités de l'amour, et tenu si court par le cardinal ; et le caractère dii Roi, timide et craignant l'opinion, ombrageux et peureux devant toute démarche qui le compromît personnellement, aurait dû encore diminuer la confiance de ma-
(1) Mémoires du maquis d'Argenson. Jannet, 1857, vol. H.
dame de la Tournelle. Mais tout cela ne rabattait rien de ses prétentions, elle comptait sur 1 amour pour changer le Roi, lui faire perdre cet esprit d'économie, ce respect humain et ces pudeurs. En attendant, elle jouait- l'indifférente ; puis, ce jeu usé, elle faisait semblant de revenir au duc d'Agenois, disant que les lettres interceptées ne prouvaient qu'un caprice, et qu'elle n'y voyait point de quoi lui être infidèle. Elle agaçait, rebutait et aiguillonnait le Roi par les plus adroites comédies et les plus savantes coquetteries de son sexe, l'assurant qu'il lui ferait plaisir de s'occuper d'autres dames, et ne cessant, malgré tout, de l'entourer et de l'étourdir, par les demi-mots et les indiscrétions de ses amis, de ses ambitions, de ses volontés, de ses conditions.
Au bas de l'escalier de Versailles, madame de Mailly avait trouvé un carrosse de la cour qui l'avait menée à Paris, à l'hôtel de Toulouse, chez les Noailles. Ce carrosse, le Roi l'envoyait aussitôt reprendre, ne voulant pas même que madame de Mailly gardât de sa faveur la voiture qui avait achevé sa disgrâce. Les Noailles avaient la vertu ou l'esprit d'être fidèles à leurs amis. Ils donnèrent une large hospitalité, sept pièces de plain pied dans leur hôtel, à la favorite sans abri et qui n'eût su sans leur amitié où échapper aux mauvais traite ments de son mari, peut-être où coucher ; et madame
de Mailly eut au chevet de son lit la maréchale de Noailles, tout le temps de sa première douleur. Ce fut un désespoir affreux, un transport au cœur qui repoussait les consolations, demandait la solitude, s'échappait à tous moments en cris qui appelaient Loui s X V . Le curé de Saint-Sulpice ne pouvait calmer la malade. On tremblait autour d'elle pour sa raison, pour sa vie; on avait peur que, dans la violence et l'égarement d une crise, elle ne fût prise de \d^ tentation de mourir. ... Au transport succéda l'agitation, une fièvre de projets, des volontés saccadées et courtes, des caprices, des abattements. Elle voulait partir pour la cour, elle se dressait pour se lever, et, la voiture attelée, elle fondait en larmes et retombait sur son lit. Elle faisait venir ses anciens amis, implorait leurs conseils, et n'écoutait que sa douleur. Sa vie se passait à lire et à relire les billets que le Roi lui envoyait tous les jours. Elle interrogeait chaque phrase, chaque mot; elle y cherchait et poursuivait l'espérance, aujourd'hui désolée et voyant l'exil éternel, demain croyant l'épreuve finie, et l'amour du Roi revenu (1).
Ces derniers espoirs qui rattachèrent madame de Mailly à la vie n'étaient point tout à fait une illusion.
(1) Nouvellesà la main manuscrites, 1742, appartenant à M. le marquis de Fiers et communiquées par lui. — Je trouve dans ces nouvelles manuscrites le chiffre des dettes attribuées à Madame de Mailly, dettes montant à 1,000,000, dont 300,000 livres étaient dues aux fermiers généraux des postes; 40,000 à Duchapt, marchand de modes; 100,000 à un marchand d'étoffes, etc.
La lettre de madame de la Tournelle nous montre que le cœur du Roi avait éprouvé après coup le déchirement de la rupture, et qu'il s'était bien plutôt séparé que détaché de madame de Mailly par ces duretés, ces brutalités avec lesquelles il semble qu'il se soit enlevé * de force à ses habitudes. Dépité par les froideurs de madame de la Tournelle, dégoûté et humilié par sa résistance, il se retournait avec des remords de reconnaissance vers la douce et facile de Mailly. La séparation réveillait en lui Tamour qu'il croyait mort; et le souvenir de mille choses se levait de ce passé si près de lui, et dont tout, autour de lui, portait l'empreinte ou le deuil. Il lui semblait souffrir la solitude pour la première, fois. La paresse de son esprit se joignait pour regretter l'exilée à la paresse de son cœur. Il n'était pas moins préoccupé des difficultés que des émotions de son nouvel amour, et la lutte à soutenir avec le cardinal lui causait autant d'embarras que les liens brisés où il se débattait encore. Le Roi avait cru arrêter toutes les représentations du cardinal par ces paroles « qu'en lui abandonnant le soin des affaires, il n'avait prétendu lin donner aucun droit sur sa personne » (1); mais Fleury, honteux et furieux de la victoire de Richelieu, épouvanté du nouvel et presque monstrueux exemple de scandale qui allait être donné du haut du trône atout le royaume, suppliait le Roi de ne pas aller plus loin avec
(1) Mémoires historiques de M. 6... Jourdain» 1807, vol. H.
madame de la Tournelle. Il faisait appel à tous ses sentiments religieux, il parlait à son imagination avec les paroles les plus fortes, il semait les inquiétudes dans sa conscience (1), et tels étaient les tiraillements du Roi, entre* tous les sentiments qui Tassaillaient, son trouble et ses incertitudes, que les courtisans et l'opinion ne savaient un instant de quels remords il allait se débarrasser, s'il allait revenir à madame de Mailly ou à Dieu.
Madame de la Tournelle affichait toujours le calme. Elle demeurait presque indifférente, sereine et comme assurée du triomphe. Elle se préparait à ce voyage de Choisy qu'elle avait imposé au Roi. Elle en goûtait d'avance l'éclat et les satisfactions. Elle en ordonnait la mise en scène et le scandale. Elle exigeait le cortège des plus beaux noms de France. Ce n'était point assez de la présence d'une princesse du sang, mademoiselle de la Roche-sur -Yon; la nouvelle favorite voulait encore obtenir, pour la consécration de son installation, la couverture et le patronage de la vertu de la duchesse de Luynes; mais la duchesse éludait la proposition, et quand, à un souper, le Roi disait au duc qu'il invitait madame la duchesse au voyage de Choisy, M. de Luynes, oublieux du cordon bleu qu'il sollicitait depuis longtemps, ne répondait que par une profonde inclination,
(i) Chronique du règne de Louis XV. Revue rétrospective^ voL V.
96 LIVRE PREMlEa.
allait trouver Meuse et le priait de faire agréer au Roi sa peine et son refus. Ce fut peut-être la seule protestation de la cour. La hâte de servir et le zèle de se compromettre ne laissaient point longtemps vide la place refusée par madame de Luynes. Beaucoup en briguaient Thonneur, et, le lundi 1 2 novembre , le Roi partait pour Choisy avec mademoiselle de la Roche-sur- Yon, madame de Flavacourt, madame d'Antin et d'autres dames, le duc de Villeroi, le prince de Soubise. Madame de la Tournelle était aux côtés du Roi dans la gondole royale.
Le voyage fut assez maussade. Peut-être madame de la Tournelle était-elle dans une de ces dispositions d'esprit où les irritations de la veille reviennent et s'aigrissent. Était-elle inquiète des lettres du Roi à madame de Mailly ? pleine du refus des Luynes ? ulcérée des allusions moqueuses de la Reine, et de la façon méprisante dont elle avait essuyé ses visites en paraissant dormir? ou bien entrait-il dans ses plans de feindre la mauvaise humeur, et, au point où elle en était, de pousser à bout le Roi pour l'amener à tout? Le souper fut triste, ennuyé, assombri par le nuage .qui pesa tout le temps sur le front de madame de la Tournelle. Au cavagnol, elle refusa de jouer avec le Roi, trouvant que le Roi lui avait présenté les cartes froidement (1); et le soir on l'entendit, se plaignant de la
(1) Chronique du règne de Louis XV. Revue rétrospective y 1834, vol. VI.
grandeur de sa chambre, proposer à une dame de changer d'appartement. Mais la dame eut peur d'un quiproquo ; elle répondit qu'elle n'était point à Choisy chez elle, et qu'elle ne pouvait céder son appartement que sur Tordre du Roi. Madame de la Tournelle se barricadait alors chez elle, et, feignant de dormir, quoique parfaitement éveillée et l'oreillç aux écoutes, laissait le Roy longtemps gratter à sa porte, et n'ouvrait pas (I).
Madame de la Tournelle savait tout ce qu'elle gagnait à se refuser ainsi. Elle exaspérait, en les impatientant, les sens de ce Roi maigrissant, dévoré, et bientôt malade de passion. Elle le tenait lié et enchaîné avec ce lendemain qu'elle approchait et retirait sans cesse de lui, et elle faisait de ce Louis XV inassouvi et furieux d'ardeurs l'amant docile et servile qui lui convenait. Le Roi renvoyait les lettres de madame de Mailly sans les ouvrir, et défendait qu'on lui en présentât à l'avenir. Il maltraitait presque de paroles la comtesse de Toulouse, qui cherchait à réveiller ses sentiments pour madame de Mailly (2), et de toutes les licences de son temps, rien n'allumait en lui une colère royale, que la liberté des chansons, chansons que lui avait fait remettre le Cardinal, et dont les sifflets tourmentaient étrangement madame de la Tournelle.
Battu à chaque rencontre par madame de la Tournelle, Maurepas avait appelé à lui sa muse ; il avait
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. VL
(?.) Chronique du règne de Louis XV. Revm rétrospective, 1834, voL V.
98 LIVRE PREMIHl.
ameuté la chanson; et fécond, inventif, heureux sur ce terrain qui était le sien, jetant tous les jours une nouvelle satire sur la famille et le sang des de Nesle, fouettait l'opinion de couplets vifs et gaillards, retrouvant la veine des Ménippées et des Mazarinades, il faisait du rire et du refrain un pouvoir et une arme déjà redoutables, l'enfance et comme les jeux déjà forts de la liberté de la presse. Temps étrange où, dans notre gai pays, la guerre commençait contre la royauté et le vent de la révolution se levait dans le portefeuille de petits vers secoué par un ministre ! Enhardi par ses ressentiments, soutenu par la vogue, aidé de sa femme à laquelle un esprit à l'image de l'esprit de son mari, et sans plus de charité, avait fait donner le sobriquet de madame de Pique (1), Maurepas éclaboussait la favorite et avertissait le Roi par mille ironies légères, volantes, qui, des soupers de Versailles, couraient aux soupers de Paris, et faisaient donner par tous les échos du beau monde un charivari à ces nouvelles amours. C'était comme un petit journal quotidien, cachant ses coups sous l'innocence du badinage, insaisissable et désarmant la répression comme un bon mot désarme la colère , semant partout les ruines , et en montrant aux oisifs et aux mécontents, à la curiosité et à l'utopie, l'homme dans le Roi et l'amoureux dans l'homme, apprenant aux peuples l'irrespect des princes, aux princes
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. VI.
même Tirrespect des peuples. Mais Maurepas ne voyait point si loin ; il jouissait du succès présent et des amertumes de madame de la Tournelle, qui voulant moquer rironie, chantait à Choisy les maudites chansons, le rire aux lèvres, mais le cœur saignant. Et il ne tarissait pas, et il improvisait calotines sur calotines^ s'inquiétant assez peu d*être soupçonné, et faisant grand fond sur l'habitude que le Roi avait de lui et de son travail, ce travail si facile, si léger, une leçon qui ne demandait à Télève ni sacrifice de temps, ni effort de réflexion.
Mais contre l'attente de Maurepas, le succès de ces chansons dans le public hâtait la victoire de madame de la Tournelle. Leurs taquineries journalières, en irritant le Roi, le familiarisaient avec l'impopularité, et elles avaient ce résultat imprévu de le décider à tout braver et à ne plus rien marchander à son amour. Le Cardinal était presque congédié. La disgrâce de madame de Mailly était réglée définitivement par une position fixe, un peu d'argent jeté aux dettes qu'elle emportait de sa faveur, un logement au Luxembourg. Le Roi subissait les conditions de madame de la Tournelle ; et dans un séjour à Choisy, de la fin de novembre aux premiers jours de décembre 1742, la favorite triomphante montrait à la cour la boîte d'or du Roi, ou* bliée sous le chevet de son lit (1).
(1) Mémoires du maréchal dnc de Richelieu, vol. VI.
A la fin de décembre, madame de la Toiirnelle était installée a Versailles dans son appartement de favorite. Et là, elle s'amusait à écrire, sous les yeux de Louis XV, la chronique des petits appartements qui allait porter à Richelieu, lorsqu'il était à Tarmée, les petites et les grandes nouvelles de la cour, la plaisanterie du jour, et l'assurance de lamitié de la maîtresse de son Roi :
« A Versailles , ce 28 décembre.
« Bonjour, cher oncle ; en vérité je suis bien aise que vous vous portiez bien : pour que ma joye fut complette, il faudroit que vous fussiez icy, car réellement je m'ennuye beaucoup de ne vous pas voir. Il me paroit que vous este fort curieux , car vous me faite bien des questions. Je croit que pour vous plaire ce que je pourrai faire de mieux est d'y repondre : je me trouve très-bien dans mon appartement nouveau et j'y passe de très-jolies journées ; scavoir comment l'on m'y trouve, ce n'est pas à moy à vous dire cela; j'en feré la question de votre part , nous verrons ce qu'on vous y repondra. J'ai mangé de votre truite, dans mon voisinage on l'a trouvée très bonne et l'on a bue à votre santé. Je ne scay point encore quand mon futur beau frère arrivera, mais je voudrois déjà que tout cela fut fini ; le beau père a donné à la Moncarvel son St-Esprit de diamant et la belle mère une belle boete : ils font les choses au mieux comme vous voyes, je ne scaurois trop me louer de leur politesse pour moi et pour ma sœur.
Je ne sais ce que vous voulez dire de ce courrier de M. de Broglia. Ce qu'il y a de sur c'est qu'ils vont prendre leurs quartiers d'hyver. J'ai lue votre lettre à celuy à qui vous souhaitez tant de bonheur et il vous en est très obligé ; vous avez du recevoir de ses nouvelles ; il y a peut estre un article qui aura pu vous inquiéter par l'amitié queje me flatte que vous aves pour votre nièce , mais ce n'est rien ; l'on vous expliquera mieux l'affaire à votre retour : au reste tout est comme quand vous este parti. J'ay toujours oublié de vous complimenter sur votre mariage avec mademoiselle Chauvelin. C'est bien mal à vous de ne m'en avoir rien dit ; on n'a que faire de vouloir vous faire des tracasseries avecmoy, il me semble que vous vous en faite bien tout seul. Il faut pourtant que je rende une justice, c'est que l'on a pas encore essayé. Je crois que c'est que Ton en sent l'inutilité, et ils ont bien raison, car quelques choses'qu'il arrive vous pouves compter , cher oncle , sur ma tendre et sincère amitié. Je voudrois pouvoir vous en donner des preuves, ce seroit assurément de bien bon cœur.
« Madame de Chevreuse est toujours très mal et Fargy est morl. Le Roy est enrhumé, mais cela va bien ; la Reine maigrit tous les jours, incessamment elle sera etique. Voilà toutes les belles nouvelles de la cour, car sans doute que vous savez que la poule (1) a pondu ; madame de Niveriiois est accouchée d'une fille (2). »
(i) Madame de Flavacourt.
(2) Lettre autogr. de la duchesse de Château roux. Bibiioth. de Rouen.
Quelquefois c'était le maître qui prenait lui-même la plume, et mandait à son favori ce que faisait le Roi , ce que devenait la Princesse y entremêlant les nouvelles d'ironies ou de réflexions d'un détachement singulier sur les généraux de ses armées. « ...Je suis fasché — écrivait-il — que votre gênerai soit malade de corps et d'esprit; à l'égard du corps, tout s'use, vous le sentes moins qu'un autre, mais cela n'en est pas moins vray. n Puis il repassait la plume à Mme de la Tournelle qui écrivait sur la même feuille :
a Je nay pas le temps de vous écrire plus au long, cher oncle, parce que le courier va partir, vos nouvelles sont diabolique et elles mon mis du noir dans l'esprit toute la journée, et je ne scay comment sera la nuit. Je ne vous réponderez pas à tous les articles de Votive lettre parce que ce n'est pas à moy, si le Roy vpuloit, il s'en acquitteroit mieux que inoy, vous fefoit plus de plaisir et à moy aussi. Bonsoir. »
Et sur le peu de papier qui restait, le Roi écrivait ce badinage qui tourne si court, et comme une fin de chapitre du Sopha :
cr Puisque cela fairoit plaisir à la princesse je vous dires donc que je vous donne le bonsoir et que....; adieu. » (1).
Avec cette liaison, une existence nouvelle (jotnmençÉl
(1) Lettre autographe de Louis XV et de madame de Chateauroux. Bibliothèque de Roden.
pour le Roi. Délivré du préceptorat du cardinal^ de là réserve qu'il imposait à ses goûts et à ses plaisirs^ et ne gardant de ses conseils qu'une pente à l'économie^ il se précipita dans toutes lés jouissances de l'amoui* satisfait^ dans toutes les licences et toutes les paresses des passions vives et des sensualités molles. Ce fiit la furieuse échappade et la folle vie de garçon d'un jeune homme, élevé par un prêtre^ qui rompt^ à l'époque de maturité des appétits et de plénitude des sensj les entraves de sa jeunesse. Indifférent à la France^ à ses succès et à ses revei*s^ abrégeant les conseils^ il se plon^ gea et s'oublia dans les débauchés du vin et le libertinage de la bonne chère; Ni Prague, ni la Bavière^ ili l'armée n'avaieùt place dans sa tête^ pleine du vide des lendemains d'excès, où la pensée allait d'une truite du lac de Genève, envoyée par Richelieu^ à l'anecdote graveleuse toute chaude. Il y atait eu de nouvelles promotions dans les commensaux du Roi ; et l'ancienne sd^ ciété des petits soupers s'était accrue de gais convives^ affranchis comme le Roi de la crainte dil cardinal, et donnant aux réunions une aisance plus libre, à la causerie un ton plus vif. Au duc d'Ayen, au comte de Noailles, à Meuse, à Luxembourg, à Villeroy, à Coigny, s'était jointe cette bande spirituelle et folle, amie de la vie facile et des commodes amours : Guerchy, le dtic de Fitzjatties, le marquis de Gontaut, le duc d'AUmont, Soubise, Boufflers, et leur maître, le grand maître des plaisirs : Richelieu^ Puis e'était tout Teseadron de
femmes titrées, de femmes en place, empressées à faire une cour et ctanuie une maison à la favorite : mademoiselle de Cbarc»lois, rentrée en grâce, la princesse de Conti, mademoisi^lle de la Roche-sur-Yon , et cette duchesse, la duchesse de Ghevreuse qui manquant au noble rôle et au bcîl exemple de sa famille, couvrait une complaisance de nt elle rougissait du prétexte d'une ancienne amitié de couvent avec madame de la Tournelle; et madame d'Antin, et madame de Bellefond, monde enivrant et charmant de jolies femmes et d'aimables viveurs qui entourait le Roi aux petits soupers, aux parties de chasse, à tous les voyages ; petit peuple de ce Choisy, de cette cour en vacances qu'il faudrait peindre avec les pinceaux fripons d'un Beaudoin, où le Roi chaque matin venait éveiller les femmes, lutinant en jouant leur coquetterie ou leur pudeur du matin, et faisant ainsi de chambre en chambre et d'oreillers de dentelles en oreillers de dentelles ce qu'on appelait la ronde du Roi (1).
Madame de la Tournelle menait habilement sa faveur. Elle avait usé pour l'asseoir et l'étendre de deux moyens inspirés comme toute sa conduite par une sûre et profonde connaissance du caractère du Roi. Le premier avait été un mutisme affecté sur les affaires de l'État, et une abstention indifférente de ces sortes de choses poussée si loin qu'elle avait étonné le Roi comme
(1) Mémoires du duc de Luynes, vol. III.
MESDE»fOISELLES DE NESLE. 105
la moins ordinaire des qualités d'une maîtresse (1 J. Madame de la Tournelle forçait ainsi le Roi à lui en parler le premier, et se laissant consulter, se faisant prier pour écouter et donner son avis, elle arrangeait si bien la comédie de sa discrétion que c'était Louis XV luimême qui la faisait entrer dans le conseil et la direction de sa volonté de Roi, Louis XV, ce maître défiant, ombrageux et jaloux qui ne pardonnait point encore à la de Mailly et à la Vintimille leur curiosité des secrets d'État. Puis, madame de la Tournelle avait fait une habile concession à l'esprit d'économie du Roi qu'elle n'espérait changer qu'à la longue et par l'entraînement de l'habitude. Son orgueil d'ailleurs lui faisait assez facile le rôle de se montrer plus attachée aux honneurs de la faveur qu'à ses profits. Entièrement occupée de l'érection d'un duché en sa faveur, y bornant ses exigences présentes et y absorbant ses ambitions du moment, elle attendait patiemment les générosités du Roi, la maison qu'il lui avait promise , et ne s'indignait qu'à demi d'être obligée de recourir au traiteur pour recevoir le Roi et ses amis. Elle se garait de ces marchés compromettants, de ces pots-de-vin, dans lesquels Maurepas qui la guettait espérait lui prendre la main. Manquant d'argent, elle n'en demandait pas, elle défendait très-haut à ses amis d'en demander pour elle ; et cette modération, dont elle avait reconnu la nécessité, la fai-
(!) Mémoires du marquis d'Argenson. Jannetf 1857, vol. n.
sait avancer dans la confiance du Roi presque autant que sa discrétion. Et comment Louis XV eût-il gardé des craintes et des défenses dans une liaison si peu menaçante^ qui joignait au mérite de toucher si peu à rÉtat, la modestie inespérée de demander si peu au Trésor ?
Puis toute la conduite de madame de la Tournellej inspirée avant sa faveur comme madame de Vintimille^ par une intuition du caractère du Roi, était aujourd'hui soutenue par une analyse profonde et une expérience suivie de ce caractère. Elle eut l'art de le pénétrer, dé deviner ses répulsions et ses sympathies pour les individus, l'esprit de baser toute sa politique sur ses sentiments personnels, si puissants^ si vifs et si persévérants* chez le roi Louis XV. Les hommes que mesdames de Mailly et de Vintimille avaient soutenus, en dépit des secrètes préventions du Roi, espérant abriter la fortune et la durée de leurs amours à l'ombre de leur gloire, de leur génie, de leurs grands rèvesj de leurs plans heu^ reui, ces hommes étaient abandonnés par madame de la Tournelle pour des hommes moins brillants, mais agréables au Roi. C'est ainsi qu'elle abandonnait Belle- Islej ce grand homme de projets, nourri de fièvre^ et dont là fièvre inquiétait et troublait la paresse du Roi; ainsi qu'elle abandonnait Chauvelin dont le grand tort était d'atoir le patti des hommes sérieux de la cour j ce qui effrayait le Roi. Elle faisait le sacrifice de Tencin aux répugnances du Roi pour ses intriguesi Elle sou-
tenait Orry, le contrôleur général , c'est-à-dire le ministre de l'argent. Elle soutenait d'Argenson qui, répandu dans le monde et les salons, lui en apportait Tappuij et contre-balançait Maurepas sur le terrain même de ses influences et de sa puissance. Elle soutenait les Noailles, malgré leurs étroites relations avec sa sœur de Mailly, malgré les accointances et les amitiés des femmes de la famille avec Maurepas, parce qu'elle savait les de Noailles établis dans l'habitude et l'amitié du Roi de-» puis son enfance, et que ses ambitions, bien autrement orgueilleuses que les- ambitions de ses sœurs, ne prenaient nulle alarme de la personnalité du maréchal de Noailles. A cette tactique de ne jamais choquer le Roi *et de suivre ses préférences, elle joignait la force et l'adresse de cacher son crédit aux ministres, et de leur dissimuler tout ce qu'elle savait, tout ce qu'elle pouvait déjà, en demeurant auprès d'eux humble et ignorante, en les écoutant, en les consultant, et en caressant leur crédit comme si elle en avait le respect et le besoin. Pour la personne du Roi, elle continuait à la retenir et à la posséder par la tyrannie de la coquetterie sans cœur et du caprice sans pitié. Elle ne lui ménageait nul des tourments et des aiguillonnements avec lesquels les liaisons vénales tiennent l'amour en haleine. Tantôt c'étaient des froideurs, qui faisaient craindre au Roi d'être quitté ; tantôt, des exigences de femme, impérieuses et entêtées comme des volontés d'enfant; puis des colères, puis des jalousies, une succession d'indifférences et d'é-
clats, d'emportements et de bouderies qui ne laissaient point de trêve au Roi, et l'agitaient sans cesse. Elle mettait dés refus dans la possession même , et laissait encore son royal amant gratter à la porte. Elle irritait enfin par toutes les difficultés et tous les changements cet amour qu'elle voulait garder contre l'habitude et maintenir dans Tinquiétude ; et elle occupait chaque jour davantage ce roi inoccupé, lui emplissant l'esprit du changement de ses humeurs, égayant ou assombrissant, renouvelant à toute heure le ciel de ses pensées, le tenant auprès d'elle sous le coup et le charme de son inconstance et de sa mobilité. Elle obtenait bientôt de lui qu'il assistât à ses bains, et .que du fauteuil auprès de sa baignoire, il causât par la porte ouverte avec la ' cour rangée dans le salon voisin. Et sortie du bain, la favorite se mettait au lit, où elle dînait, trônant déjà comme une jeune Maintenon, le Roi assis à côté d'elle, la cour debout devant elle (1).
Madame de la Tournelle avait auprès d'elle deux sœurs qui l'aidaient à plaire au Roi. Peu jalouse, et soucieuse avant tout de distraire son amant, elle le laissait prendre plaisir aux méchancetés et à l'esprit emporte-pièce de sa sœur, madame de Lauraguais que le Roi appelait la rue des Mauvaises Paroles; elle le laissait s'amuser des naïvetés et des enfantillages de cette autre de ses sœurs, madame de Flavacourt, que
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. I.
ses effarouchements y ses émois , ses terreurs et ses piailleries de petite fille avaient fait surnommer la Poule. Elle avait avec raison toute confiance dans la supériorité de sa beauté, que les grâces lourdes et vulgaires, la grosse santé des charmes de madame de Lauraguais faisaient si bien valoir, et qu'elle savait encore, comme madame de Mailly, relever et ennoblir par de grandes parures qui lui donnaient une majesté presque royale. Elle ravissait les yeux par une peau d'une blancheur éclatante, un port léger, un geste volant, le regard enchanteur de ses grands yeux bleus, un regard dont la finesse était voilée de sentiment , par un sourire d'enfant, des lèvres humides, un sein haletant, battant, toujours agité du flux et du reflux de la vie, par cette physionomie passionnée tout à la fois et mutine, ardente et malicieuse (1), dont Nattier a essayé de fixer et d'immortaliser la jeunesse et le doux éclat dans l'allégorie du Point du Jour (2).
Cette-beauté de madame de la Tournelle, son enjouement sans fatigue, son esprit doucement railleur, cette ironie délicate, si habile à amener le sourire sur les lèvres du Roi, ce manège enfin plein d'adresse, et si opposé aux tristesses et aux tendresses larmoyantes, aux résignations et aux jalousies de madame de Mailly,
(1) Mémoires historiques de M. de B... Jourdain, 1807. — Fragment des mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres de Lauraguais. Buisson, an X. — Mémoires du maréchal duc de Richelieu, -voL Vf.
(2) Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de TAcadémie royale de peinture et de sculpture, 1854, vol. II.
iie LIVRE PREMIER.
surmentaient bientôt les dernières résistances du Roi et triomphaient de son caractère même. Le Roi, sortant de son économie, se décidait à lui monter une maison, à lui donner des diamants , des chevaux : madame de la Tournelle avait appris à Louis XV à payer l'amour en roi.
L'ascendant de la nouvelle favorite résistait à tout. Vainement Maurepas , avec cette ténacité enragée que les échecs ne pouvaient décourager ni ralentir, faisait intercepter des lettres de l'active correspondance nouée entre Richelieu et madame de la Tournelle, et montrait au Roi le programme de conduite politique dicté par le duc à la favorite : il ne faisait que parer une disgrâce et se raccrocher au ministère dont il allait tomber. Par cette communication , par les ombrages jetés à l'esprit ' défiant du Roi, si Maurepas était à Richelieu la chance de remplacer Amelot, a'il l'empêchait de devenir ministre des affaires' étrangères et de prêter au Roi de Prusse l'intermédiaire de ses bons offices pour traiter directement avec la favorite, il n'ébranlait en rien le crédit de madame de la Tournelle qui depuis quatre mois tourmentait le Roi pour obtenir de lui ce duché qu'elle semble chercher des yeux et du désir par toute la France dans cette lettre à Richelieu :
« A Versailles, ce 17 juillet 1743.
« Quand je prend la plume pour vous escrire, cher oncle, j'oublie la moitié de ce que jay a vous dire j je ne
peut pas m'empecher de vous répéter encore que vous m'avez paru d'une humeur de chien dans votre dernière lettre et déraisonnable au dernier point a Tégard de mon affaire ; elle n'est pas plus avancée que quand je vous en ay escrit. Le Roy a dit au contrôleur de chercher une tew^e de vingt mil livres de rente, aparemment qu'il ne l'a pas encore trouvé, tout ce que je scay c'est qu'il luy dit il y a quelque temps que la Ferté Imbault estoit a vendre, mais ci c'est celle la, je ne veux pas en porter le nom au moins qne de le partager par la moitié par galanterie pour la vieille duchesse de la Ferté. • Quant a ce que vous me dite de prendre mon nom, cela ne seroit guère possible, premièrement, il faudroit une permission de mon père et du comte de Mailly, et en second lieu une grande malhonnêteté pour la famille de mon mari, au lieu qu'en prenant le nom de la terre cela est tout simple : l'on m'a dit que le Roy pouvoit la nommer comme il voudroit, si celuy qu'elle porteroit ne me convenoit pas ; en ce cas dite moy quel est celuy que je demanderois. Je suis bien fâché que vous ne soyé pas ici car on ne peut pas parler aussi bien de tout cela par escrit. A l'égard de Vendôme et d'Angouleme il ni faut pas compter, l'on prétend que des qu'il y a dix ans' qu'un domaine ou terres est réuni a la couronne, le Roy n'est plus maitre d'en disposer, ou qu'au moins cela donneroit sujet a de grandes discussions, et il ne nous en faut point, il faut quelque chose qui aille tout de suite. Ainsi mendé moy ce que vous pensé surtout
cela car quand l'humeur ne vous a pas gagné je vous croit de bon conseil et ay confiance en vous (1). »
Quatre moia après Maurepas était obligé de libeller lui-même Térection du duché de Châteauroux par ces lettres où il semble avoir mis la vengeance de son ironie sérieuse, et de son persiflage à froid.
« Louis, par la grâce de Dieu... Le droit de conférer des titres d'honneur et de dignité étant un des plus sublimes attributs du pouvoir suprême, les rois:nos prédécesseurs nous ont laissé divers monuments de lusage ^qu'ils en ont fait en faveur des personnes dont ils ont voulu illustrer les vertus et le mérite... Considérant que notre très-chère et bien aimée cousine, Marianne de Mailly, veuve du sieur marquis de la Tournelle, est issue d'une des plus grandes familles de notre royaume, alliée à la nôtre et aux plus anciennes de l'Europe ; que ses ancêtres ont rendu depuis plusieurs siècles de grands et importants services à notre couronne ; qu'elle est attachée à la reine, notre très-chère compagne, comme dame du palais, et qu'elle joint à ces avantages toutes les vertus et les plus excellentes qualités du cœur et de l'esprit, qui lui ont acquis une juste estime et une considération universelle, nous avons jugé à propos de lui donner par notre brevet du 21 octobre dernier, le duché pairie de Châteauroux , ses appartenances et dépendances, sis en Berry, que nous avons acquis par con-
(1) Lettre autographe de la duchesse de Châteauroux. Bibliothèque de Rouen.
trat du 26 septembre 1736 de notre très cher et très amé cousin, Louis de Bourbon, comte de Clermont, prince de notre sang (1)... »
Le Roi accompagna Tenvoi de ces lettres, renfermées dans une magnifique cassette, d'une épître des plus amoureuses, et de l'assurance d'une rente de 80,000 livres. Et quelques jours après, la duchesse de Lauraguais présentait au Roi, à la Reine, à la famille royale, la duchesse de Ghâteauroux (2), qui prenait le tabouret et s'asseyait devant madame de Maurepas debout, en défiant la colère de son regard. Richelieu, qui avait été le serviteur et le meneur de cette intrigue, qui, de concert avec madame de Brancas, avait fait le mariage de Lauraguais avec mademoiselle de Montcarvel surprise, disait-on, par le Roi dans une de ses rondes libertines de Choisy ; Richelieu, qui avait préparé l'élévation de la favorite au rang de duchesse, reçut le salaire qui convenait à ses services et la place que méritait le dévouement de ses complaissuices : madame de Ghâteauroux lui donna la charge vacante par la mort du duc de Rochechouart ; elle fit premier gentilhomme de la chambre l'ami que les Parisiens appelaient le Président de la Tournelle.
Le succès de cet appareillage mettait donc Richelieu
(1) Mémoires da comte de Maurepas. Paris, Buisson, 1792, vol. IV.
(2) La marquise de la ToumeUe était déclarée duchesse de Châteai;
au premier plan, et Télevait à une place dont la constitution de la monarchie fr^çaise faisait une des plus grandes influences du temps. Tout à ITieure mêlé à tous les petits jeunes gens de la cour, confondu et perdu dans ce petit monde des Marmousets (1), une miniature de la cour des Valois, hier perdu dans la bande de ces jeunes hommes mettant du rouge,, passant une partie de la journée au lit, usant detFéYentail et se mirant dans le duc de Gesvres, leur modèle et leur maître, Richelieu sortait tout à coup de leurs rangs et saisissait la fortune. Il possédait une de ces ambitions actives, entêtées et remuantes, mais sourdes et cachées, qui savent marcher vers un but certain et fixé avec la ceinture lâche de la légèreté et du plaisir. Il joignait à cette ambition un cœur supérieurement sec, un grand mépris pratique des femnoes, une conscience sans pudeur qui, saus se laisser scandaliser par la honte du métier d'entremetteur royal, demandait en souriant aux préjugés si Ton rougissait de donner au souverain un beau vase , un agréable tableau , un bijou préeieux, et pourquoi l'on rougirait davantage de lui ottvit ce qu'il y a de plus aimable au monde,, une femme. A ce cynisme absolu , porté avec un air de gentilhomme , si Ton ajoute une bravoure spontanée et toute française, un certain tact des fausses démarches , cette facilité de
roux^ le 21 octobre 1743, à Fontainebleau. (Journal historique .4e Barbier, vol. II.) (1) Mémoires du comte deMaurepas. Paris, Suisson, 1792, vol. II.
MESDEMOMELLES DE NESLE. ilfi
galimatias sentimental dont il eut l'art de se faire une langue et un manteau , pifiis encore toutes ks grftces d'état du joueur/ et du joueur heureut, rasraranee du succès, la confiance insolente, et comme la supers* tition de son étoile , il semHe. qoe Ton ait tout Riches lieu, et que l'on possède entièrement le secret de ses prospérités. Et cependant une chose aida plus encore que tous ces dons la fortune de Richelieu î je reux parler de cette force modeste , la puissance d'assimi^ lation qui était la qualité supérieure de cet esprit étroit et de ce génie misérable. Dans ses nombreuses amours^ dans ses liai^ns avec ce que la cour et Faris possé* daient d'intelligences délicate» et vives, dans le contact et répanchemeiït de tant de femmes supérieurement douées, des princesses de Charolois , des ducheesete d^ Villeroy, Richelieu (S'appropria tout ce que cies c<»urs raffinés, ces esprits éveillés, ces yent perçants, ces âmes occupées de curiosité, ces nerfs sensibles, sentaient, devinaient, voyaient, percevaient pour lui. H ne puisa pas seulement chez les femmes avec lesquelles il vécut et k travers lesquelles il passa, la science des riens , la déduction des apparences , k seconde vuef des choses indifférentes, ce sens d'observation, cet instinct des hommes et des situations, qui n'appartiennent qu'à ce sexe armé providentiellement de toutes les armes de la faiblesse ; mais il tira encore de& îem-^ mes qui se lièrent à lui sa politique , sa diplomatie , ses plans d'intrigju^, ses audaces, les ressorts de sa
faveur et les moyens de son rôle. Ce furent des conversations de femmes, des conseils de femmes , des espionnages et des comptes rendus , des indications et des idées de femmes, qui réglèrent ses projets , dictèrent ou affermirent ses. résolutions, inspirèrent ou arrangèrent ses plans de campagne, marquèrent ses positions sur la carte de la cour, poussèrent ses manœuvres et lui soufflèrent la victoire. Pour ôter toute illusion sur la valeur et l'initiative de la personnalité de Richelieu , il suffit de le considérer et de le montrer dans cette intrigue de madame de Châteauroux : il s'agite, mais c'est une femme qui le mène; et à le voir allant, venant, avançant, reculant, tournant à droite, tournant à gauche, sous la dictée de madame de Tencin, il semble le pantin des intrigues de cette femme, le premier ministre de l'intrigue.
Richelieu et madame de Tencin s'étaient rencontrés dans la caverne de l'intrigue, chez l'abbé Dubois, alors que l'ex-religieuse , échappée de Grenoble pour venir donner d'Âlembert à Paris, tenait le ménage et le salon de l'abbé, et gagnait la faveur du Régent, en apportant à ses plaisirs la variété des débauches antiques, la distraction de nouvelles lupercales (1). Il y avait déjà d'audacieux projets dans cette tète pétillante de malice et d'esprit , si bien ajustée sur un long cou plein de grâces, dans cette jeune Tencin qui cherchait à se
(1) Mémoires da maréchal duc de Richelieu, vol. III.
glisser dans les affaires, à se loger quelque part dans l'État avec son frère , et la première peut-être des femmes politiques en France , comprenant le pouvoir des gens qui tiennent une plume , caressait et choyait ce parti nouveau : les hommes de lettres. Il y avait déjà en elle cette expérience de la vie , cette pratique des hommes et des femmes, cet a épais bon senfe » qui lui feront dire à Marmontel a de se faire des amies plutôt que des amis. Car au moyen de femmes, on fait tout ce que l'on veut des hommes ; et puis ils sont les uns trop dissipés , les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger les vôtres, au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Mais de celles que vous croirez pouvoir vous être utiles, gardez -vous d'être autre chose que Tami » (1). Entre cette femme qui, malgré tout, en dépit même de l'indulgence du temps, ne pouvait échapper à la déconsidération, et Richelieu qui, malgjpé le relief de ses amours, avait grand'peine à se faire accepter de la grande société , Richelieu qui avait besoin de tuer en duel le prince de Lixen pour ne plus entendre bourdonner à ses oreilles le nom de Vignerot (2) , entre ces deux ambitions qui pressentaient de si grands obstacles , une liaison ne pouvait être qu'une ligue, la mise en commun de l'esprit d'entreprise de la femme et de la réputation à la mode de l'homme.
(1) Mémoires de Marmontel.
(2) Journal historique de Barbier, 1854, vol. IL
îiB LIVRE PREMIE».
Madame da Teapin pensa que Richelieu était le seul homme qui pût mettre soû frère au miaistère, et peutêtre^ Fleury mourant, lui procurer sa sudcession. Elle s'attacha complètement à lui, surveillant lès études de son fils, réglant les comptes de son intendant, servant ses amoprs , éclairant par des ret^mnaissances habiles tout ce qull tentait, interrogeant et confessant pour lui, à l'armée, ou en province, la cour , Paris, le grand nionde, le petit monde, la livrée, lui mettant l'oreille à toutes les portes, lui ouvrant l'intérieur de la Reine et du cardinal, tàtant les gens auxquels il allait avoir affaire, lui en donnant la clef et la valeur, lui ménageant le^ entrevues, lui épargnant les démarches, le mettant en garde contre la sottise des rancunes et la niaiserie des premiers mouvements, l'empêchant de perdre du temps avec de petites femmes , lui prêchant toutefois de les faire parler, le conseillant , le renseignant, lui montrant l'ennemi ou le danger, la chose à faire ou le coup à craindre, la faveur à miner ou le crédit à ménager, dans une langue de scepticisme précise et cor-î cise, froide et nettfe comme la pai'ole même de Texpé» rience. Type curieux de ce temps dont Titpparence n'est que moUeu», paresse, et dont l'abord n'est plein que des dieisx du repos, tandis qu'au fond et dans l'omble des àmm s'agitent les ambitions dévorante^ et le^ actj* vités furieuses qui sd plaignent dan# la voix d'un homme de ce siècle « de ne pas dormir assez vite ; » madame de Tencin n'est que mpuvemènt, qu'agitation,
ijue fièvre. Toute la journée aux visites, aux audiences, aux conciliabules des ministres, aux avis de ses amis, de ses espions, toute la nuit aux écritures, aux mémorandums, aux rapports, aux lettres de dix pages, il semble qu'elle ne soit femme que par le système nerveux, et qu'elle ne ^tienne à l'humanité que par cette maladie de foie qui irrite encore son activité des cba* leurs de sa bile. L'amour est pour elle une affaire de canapé ; ni la passion ni le sentiment ne parlent à son cœur, ^igné et rempli tout entier par la nouvelle religion du siècle que Maurepas baptise « la religion de l'esprit. » Et cependant cette femme détachée de son sexe, de son cceur, supérieure aux instincts tendres, aux illusions, aux émotions, partage son âme av^çc uiie autre moitié d'elle-même. Elle vit dans une de ces communautés d'existence, et toute à l'un de ces dévouements où souvent tout le cœur des sceptiques «e concentre et se réfagie* Ces menées sans trêve, cette imagination sans sommeil, le maniement admirable de la flatterie, les ressources de l'intelligence, prescience, coup d'œil, esprit, séduction, tout était ramené par madame de Tencin vers l'ambitioi^ vers la fortune de «on frère, de ce frère avec lequel, au* dire du public, elle faisait ce ménage dont le public voulut voir un autre exemple dans l'amitié fameuse de la duchesse de Grammont et du duc de Choiseul ; liaisons étranges et profondes, où l'ambition aurait violé 1^ na- . ture pour faire garder à la famille les secrets entendijs
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de roreiller seul, se dérober aux tentations comme aux expansions extérieures, et assurer à cette confidence et à cette intimité dernières la discrétion d'un même sang ! Aussitôt les amours du Roi arrangées par Richelieu, la faveur de mads^me de la Toumelle déclarée, madame de Tencin parle à Richelieu du besoin qu'ils ont d'unir toutes leurs* forces pour l'appui de madame de la Tournelle, et de joindre, contre les efforts et les ressentiments de Maurepas, les Rohan aux de Noailles. Elle lui montre que là est la grande nécessité de leur situation, leur défense et le nœud du succès : il faut que Richelieu ramène à lui et rattache au parti madame de Rohan, cette maîtresse qu'il n'a point voulu offrir au Roi , préférant lui donner la maîtresse de son cousin. Et pour désarmer ce dépit amoureux d'un nouveau genre, ce sera madame de Tencin elle-même qui ira trouver madame de Rohan, et qui parviendra à obtenir qu'elle ne se plaigne plus qu'avec un reste d'aigreur « de n'avoir pu acquérir un ami , et de n'avoir paru digne à Richelieu que de certains sentiments. » Après avoir rallié les Rohan à Richelieu, toute son attention et toute sa stratégie se tournent contre Maurepas. Voilà l'ennemi contre lequel madame de Tencin ne cesse de mettre en garde Richelieu, l'homme à craindre, le ministre à ruiner. Elle le perce, elle le suit. Elle dit à l'oreille de Richelieu le gazetin que Maurepas rédige et qui est remis au Roi tous les matins, les éclats de rire continuels que le Roi et le ministre s'en vont cacher dans les embrasures des fenê-
très, Talliance de Maurepas avec le contrôleur général, les trois quarts d'heure que Maurepas a passés avec le cardinal , la mine joyeuse qu'il montrait en sortant, la police des propos des petits appartements faite par Meuse pour le compte de Maurepas, chaque pas, chaque piste, chaque détour, chaque traité secret, chaque marche et jusqu'à chaque mouvement de physionomie de Maurepas. Puis, s'élevant à la conclusion, à la vue générale de la position, considérant, sans se laisser aveugler par l'hostilité, Tensemble du pouvoir de Maurepas, son influence sur l'esprit du Roi, sa toute-puissance sur le secret de la poste, son armée d'espions, sa fabrique de petites nouvelles , elle laissait à Richelieu dégrisé et ramené au vrai sens des choses, l'option entre deux seules conduites : un raccommodage plâtré ou une attaque à fond ; et pour l'attaque, c'est elle encore qui en trace le plan et en marque le terrain : « La marine a recueilli cette année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer ; » c'est là, dit-elle, où il faut attaquer Maurepas. Si rien ne la trouble ni ne l'effraye , nul ne l'éblouit ni ne la trompe. Le maréchal de Belle- Isle, dont les trois quarts des Parisiens font un homme de génie, ce Belle-Isle qui inquiète l'Europe, n'entre dans son jeu que comme un comparse : elle ne voit en lui qu'un assommoir à ministres, un moyen d'annihiler Maurepas, et elle engage Richelieu à renforcer les prôneurs de Belle-Isle, à répéter qu'il fait au delà des forces humaines, pour lui faire prendre toute la place,
et tenir le ministère dans Thumilité et le néant. Le contrôleur général ne la dupe pas avec son air bonhomme; et elle avertit Richelieu de jouer serré avec ce gros bourgeois qui cache la finesse du paysan sous l'encolure des rôles à manteau de nos comédies. Elle pousse encore en avant le maréchal de Noailles , sachant bien • que le héros n'est guère sérieux, et que c'est une bonne marionnette à faire disparaître un jour au profit de Richelieu. Cette alliance avec les de Noailles, il était bon, suivant elle, de l'affermir par une liaison avec les Paris Duverney. Elle voyait de solides avantages à s'attacher ces grands amis de Belle-Isle et à tourner leur enthousiasme naturel au profit du maréchal de Noailles. Elle montrait qu'ils avaient beaucoup d'amis , « tous les souterrains possibles, » de l'argent à répandre , rien à désirer ni à demander, et qu'ils ne seraient accessibles que par les caresses de l'amitié. Puis, dans cette revue des puissances et des influences de la cour, des individualités et des groupes d'intérêts , c'était d'Argenson qu'elle peignait livré au parti Coigny, hostile au maréchal ; c'était toute la faction de Maurepas qu'elle pénétrait jusqu'à l'âme, jusqu'à cette intrigante Mauconseil, dont elle disait « que Richelieu aurait toujours à sa volonté la personne, mais jamais le cœur. »
Lumières, renseignements^ conseils, tout aboutissait toujours au centre des opérations de Richelieu ^ et au cœur de sa faveur : à madame de Châteauroux, Par madame de Tencin, Richelieu était instruit jour par jour du
d^ré d'amitié de la duchesse. Par elle , il pénétrait dans les mystères de son alcôve. Madame de Tencin lui mandait les manœuvres employées pour refroidir madame de Châteauroux à son égard^ et le renouvellement des tentatives déjà faites auprès de madame de Rijillypour «jeter les jalousies et les défiances entre la maîtresse et le favori. Toute dépitée que fût madame de Tencin des froideurs de madame de Châteauroux pour son frère, du refus qu'elle avait fait de ses services , de la répulsion qu'elle devinait en elle pour elle-même et ses intrigues, elle ne donnait rien au ressentiment, ni même à l'antipathie dans ses rapports sur la favorite. Ses jugements sur cette femme haute comme les mords , ainsi qu'elle dit quelque part, étaient exempts de toute passion. Son intelligence l'avait si bien délivrée des jalousies et des petitesses de son sexe, qu'après avoir pouBsé Richelieu à la maintenir , elle consentait à la faire entrer dans un grand projet et à lui indiquer un grand rôle. Les plaintes de la France n'étaient pas sans écho dans cet esprit de femme auquel on ne saurait refuser la clairvoyance, la lucidité, la netteté, le sang-froid, en même temps que l'instinct d'une politique générale plus grande, malgré toute la misère de ses détails, que la politique du ministère. Madame .de Tencin se plaignait de la faiblesse ou plutôt de Tabsence àQ cette volonté qui domie la vie aux monarchies et circule du Roi dans l'État. Elle se plaignait de ce sommeil d'indifférence dont rien ne pouvait tirer le Roi , de cette lâ-
cheté apathique qui le disposait aux résolutions les plus mauvaises, mais lui donnant le moins d'embarras à prendre et le moins de peine à suivre. Elle déplorait avec l'opinion publique .la paresse de tête et de cœur de ce sdllverain que la vue de Broglie, à son retour d'Allemagne, n'animait pas même d'un peu d'indignation, de ce souverain qui se dérobait aux déplorables nouvelles pour échapper à leur désagrément, et, désertant les affaires, voyant le mal et le laissant faire par crainte d'un dérangement ou d'un effort, croyant par lassitude chaque ministre sur parole, paraissait jouer à pile ou face dans son conseil les plus grands intérêts de l'État. Lui parler raison « c'était comme parler aux rochers, » disait madame de Tencin, avec un fond de mépris qu'elle ne pouvait cacher. Et pour le tirer de son engourdissement, elle ne voyait d'autre moyen qu'une sortie violente de ses habitudes et de sa vie, d'autre voix que la voix de sa maîtresse : madame de Châteauroux devait décider Louis XV à se mettre à la tête de ses armées.
Tel était le projet dont madame de Tencin faisait donner par Richelieu l'idée à la favorite; et c'est ainsi qu'au moment même où les esprits indignés des insolences de madame de Châteauroux commençaient à se tourner contre le Roi, madame de Tencin préparait dans la coulisse une Agnès Sorel de sa façon, qui devait, dans ses idées, non-seulement reconquérir à la maîtresse du Roi et au Roi les sympathies de la nation,
mais encore valoir à Richelieu l'oubli de ses intrigues et la chance d'une grande fortune (1).
Le projet de madanae de Tencin tombait dans une âme qui y était toute prête et disposée : madame de Châteauroux se précipitait au rôle que Richelieu lui apportait. Aux ardeurs, aux hauteurs d'orgueil d'une Montespan, elle unissait les énergies et les ambitions viriles d'une Longueville. Cette cour molle et paresseuse, ce temps de petites choses, ce règne sans appareil, sans grandeur^ sans déploiement de majesté, lui paraissaient un théâtre trop étroit pour son amour : dans sa fierté, dans ses impatiences, dans la fièvre de sa volonté, dans l'activité de ses projets, dans la passion de son esprit, il y avait le feu d'une Fronde aussi bien que l'âme d'un grand règne. Enivrée par le plan de madame de Tencin, elle devenait tout à coup une autre maîtresse et révélait une nouvelle femme : elle se mettait à remuer les volontés du Roi, à le mener au plus haut de ses devoirs, à lui faire manier presque de force les plus grandes parties du gouvernement, à l'aiguillonner et à l'accabler du sentiment de sa responsabilité^ à lui parler sans cesse des ministres, du parlement, de la paix, de la guerre, de ses peuples, de l'État, et faisait à tout
(1) Correspondance du cardinal de Tencin et de madame de Tencin, sa sœur, sur les intrigues de la cour de France, 1790. — Lettres de mesdames de Villars, de la Fayette, de Tencin. Chaumerot, 1823.
moment te rôle et le bruit de la conscience d'un roi . auprès de ce monarque fainéant qui, tout étourdi de ces grandes paroles , de ces grandes idées dont madame de Châteauroux ne cessait de le poursuivre, lui disait : Vous me tuez ! — Tant mieux ^ Sire, répondait madame de Châteauroux, il faut qu'un roi ressuscite (1) ! ■ <t Ressusciter le Roi ! » rendre à TÉtat un roi enlevé à une reine , l'armer pour l'honneur de ba couronne et \é seilut de ses peuples , marcher debout à eàté de lui comme la victoire, être l'inspiration de ma courage, la voix de sa gloire, et désarmer enfin les^ chantsons de la Fsrance avec le» TeDevm de Notre-Dame... telle est la superbe ambition qui s'empare de la favorite , éblouie de ce magnifique avenir. '
Et voilà madame de Châteauroux versant à Louis XV hr zèle qui la dévore, l'exhortant à la guerre, le poussaiit auit armées. Elle lui promet la reconnaissance et les aérations de sea sujets. Elle lui montra les insolences de l'ennemi, nos frontières mêîiacée&, nos armes sans audace, nos généraux sans génie, noe troupes sani confiance, notre fortune épuisée. Elle sort du tombeau l'ombre de Louis XIV pour rappeler à son perti^fils les soins de son héritage, les obligations^ de son sang. Elle tente à toute heure les mains du Roi avec cette ép^ de la France, si belle à porter,
(l) Fragment des Méi^oires de madame la duchesse de Brancas, pufcîjé dans les Lettres (ïe Lairrâguaîsà madame *^. Parts, Êtnsson, an x, — Portraits et caractères dé personnages distingues de la fin du dix-huitième siècle, par Senac de Meilhan. Doitu, 1813.
Des intrigues de cour croisaient bientôt les projets de madame de Châteauroux et les servaient. Maurepas entrait dans ses vues ; il comptait pendant la guerre et à Tarmée s'insinuer plus avant dans les bonnes grâces du Roi, aller à ses fins, faire rendre à sa position tous ses avantages, se ménager de faciles occasions de s*attacher des créatures , rendre son ministère plus recommandable, et rapporter tous les succès de la campagne à la sagesse de ses avis et à la célérité de ses ordres. Le maréchal de Noailles venait après M. de Maurepas donner aux plans enthousiastes de madame de Châteauroux l'appui de représentations énergiques et l'autorité de sa position à la cour. Aimé du Roi, craint des ministres, les inquiétant par la supériorité de son esprit, l'ascendant de son âge, le crédit de ses alliances, le maréchal de Noailles avait été désigné par les avis réunis du conseil pour commander l'armée de Flandres; el le Roi IV vait nommé. Cette nomination était un coup habile des ministres; le maréchal était par ce commandement exilé de la cour, écarté de la personne du Roi. Mais il y avait dans la famille de Noailles un conseil précieux, une femme de tête, qui, malgré ses quatre-vingt-dix ans, passait encore aux yeux des bons observateurs, pour le phis habile politique de son tenrps. Cette femme vénérable et redoutable, dont tout le coeur et tout i'esprit n'avaient été toul-nés, pendant tout le cours d'une si longue vie, que vers l'agrandissement de sa maison; cette aïeule, mère de oïlz^filtoti eidedix fils, dont les
enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, tant morts que vivants , poussés par elle aux premiers emplois de l'État, montaient à plus de cent (1); cette femme de cour, sans scrupule et sans rigorisme étroit, qui avouait avoir usé également, presque indifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement de la faveur des princes et l'avancement des siens, la vieille maréchale de Noailles, née Beurnonville, n'était point encore rassasiée des prospérités, des charges, des héritages, des survivances, qu'elle avait amassés sur son sang ; et lorsque ses courtisans la comparaient à la mère des douze tribus d'Israël, lorsqu'ils lui promettaient que sa race s'étendrait comme les étoiles du firmament et le sable de la mer, il échappait à la vieille maréchale inassouvie un soupir et parfois ce mot : «Et que diriez -vous si vous saviez quels bons coups j'ai manques ! » (2). En sortant de conférer avec elle, le maréchal de Noailles entrait à fond dans les idées de Maurepas. La maréchale lui avait fait toucher du doigt le nœud de la situation : il fallait emmener le Roi à l'armée, de façon à jouer aux ministres ce bon tour d'avoir le maître sous la main, et de travailler avec lui sur tous les paquets venant de Paris.
Insinuations de Maurepas, représentations du maréchal de Noailles, insistances de Richelieu, de tous les familiers, de tous les courtisans à la dévotion de la
(1) Mémoires du comte de Maurepas, vol. IV.
(2) Mémoires du maréchal duc de Rtcbelleu, vol. V.
maîtresse, tout conspirait auprès du Roi et dans ses entours les plus intimes pour le succès de madame de Châteauroux. Dans le cœur même de Louis XV se réveillaient les véhémentes apostrophes que le père jésuite Tainturier avait osé lui adresser en face du haut de la chaire, dans son sermon sur la Vie molle; et il sentait retentir en lui cette voix audacieuse et sévère l'appelant à toutes les activités, à toutes les initiatives, à tous les courages de la royauté,* lui montrant, à côté de son conseil à éclairer, de ses ministres à gouverner, ses armées à conduire pour faire éclater en elles la puissance du bras de Dieu (1). Et déjà la duchesse triomphait ; déjà la décision du Roi était prise, déjà s'était répandue, dans les applaudissements du public et l'allégresse de la France, la nouvelle du départ du Roi pour l'armée, quand tout à coup M. de Maurepas se démasquait. Tandis que madame de Châteauroux caressait l'avenir et ses rêves, M. de Maurepas voyait dans la présence du Roi à l'armée l'éloignement de madame de Châteauroux, l'indifférence, l'oubli du Roi pour elle, et le crédit du ministre assis sur la ruine de la favorite. 11 faisait entendre doucement, puis plus ouvertement à Louis XV que s'il voulait faire son rôle de roi de façon à jouir entièrement de l'affection de ses sujets, de l'estime même de ses ennemis, il fallait pousser jusqu'au bout le sacrifice de ses habitudes, se séparer en un mot
(1) Journal historique et anecdotique du rr gne de Louis XV, par Barbier, 1849, vol. U.
de madame de Ghâteauroux pendant la campagne ; et il ne manquait pas de rappeler au Roi l'exemple de Louis XIV abandonnant en pareille circonstance madame de Montespan aux soins de Colbert. Madame de Ghâteauroux, servie et défendue par son parti, liguée avec M. d'Argenson, eut beau lutter et combattre pied à pied; les paroles de M. deMaurepas, peut-être aussi cette popularité où le Roi entrait, Tapplaudissement de Topinion publique qui élevait en ce moment son cœur et, en lui donnant la force de certains renoncements, lui apprenait Tinstinct de certaines pudeurs, semblaient avoir fixé sa volonté : les larmes de la favorite étaient vaines. Madame de Ghâteauroux recevait Tordre de rester à Paris ; mais, comme si le Roi avait voulu donner une consolation à Thumiliation de sa maîtresse, en faisant la part égale entre elle et la mère du Dauphin, Louis XV en partant défendait à la Reine de le suivre ; et les instances, les humbles prières, les billets timides et suppliants de Marie Leczinska n'obtenaient de son mari qu'un billet, quatre lignes sèches écrites sur un coin de bureau, où Louis XV, au moment de monter en carrosse, répondait à la Reine que « les dépenses l'empêchaient de la mener avec lui aux frontières. »
Le 2 mai 1744, le Roi part. Il arrive à l'armée. La France ne parle que de lui, et ce ne sont que louanges. On s'entretint de sa gaieté extraordinaire, de ses visites aux places voisines de Valenciennes, dans les magasins, dans les hôpitaux. Il a goûté le bouillon des malades
et le pain des soldats ; et ebacua de le dira que cela va contenir les e^ferepreaiaups. Il se montra attentif, labo* rieux, discret. On sa dit encore qu'il «'applique, qu'il b^ donne de grands mouvements pour savoir et pour con*» naître, qu'il se fait présenter les officiers, qu'il parle à tout le monde. On admire le ton haut de sa réponse à l'ambassadeur extraordinaire des Hollandais : « Je vous ferai réponse en Flandres. » La joie, la confiance est parmi les troupes. Et surtout il n'est point question de femmes j se répètent la peuple et les bourgeois. Enfin, l'illusion est si ^ande, que jusqu'à ceux qui connaissent Louis XV, tous espèrent, tous disent : « Aurionsnous donc un roi. ... ? » Soudain l'enthousiasme tombe, les Flandres superstitieuses s'alarment et se scandalisent, l'armée rougit et chansonne, des risées entourent la tente du Roi, les plus vieux officiers apprennent ai#x plus jeunes jie refrain :
; Je 4evie9dr$ii foi)
Un murmure de dépit, d'indignation, court par tout le peuple, les espérances de- la France sont trompées et jouées : madame de Ghâteauroux a rejoint le Roi à Lille.
Madame de Ghâteauroux et son conseil avaient été
forcés de plier sous la manœuvre de Maurepas ; et Richelieu n'avait pu tirer du ministre d'autre vengeance que de lui faire donner, pendant la campagne, une mission d'inspection dans les ports, mission qui l'écartait de la guerre et du Roi. Mais le mentor de Madame de Châteauroux connaissait à fond le Roi. Il le savait « un homme d'habitudes subjugué, » et en quittant madame de Châteauroux, il l'avait assurée qu'elle n'aurait point besoin d'une longue patience, et que la sagesse du Roi n'avait point de quoi alarmer ses familiers ni ses maîtresses. Sur ces assurances, madame de Châteauroux allait embrasser le ministre de la guerre qui partait, venait pleurer à l'Opéra, puis se retirait avec madame de Lauraguais à Champs chez M. de la Vallière. De là elle passait à Plaisance dans la belle maison de Paris Duverney où, recevant du Roi courriers sur courriers, elle attendait sans inquiétude la réalisation des promesses de Richelieu : deux jours après le départ du Roi, les courtisans bien informés ne savaient-ils pas que M. de Boufflers faisait arranger à Lille, pour la commodité des amours du Roi, les maisons perçant dans le Gouvernement?
Le 3 juin madame de Châteauroux écrit à Richelieu cette lettre où déborde une si furieuse colère contre Maurepas, où se montrent tant d'impatiences, tant d'inquiétudes :
'( Plaisance, le 3 juin 1744.
Brûlé cette lettre aussitôt que vous Taure veue.
Je puis VOUS repondre, cher oncle, que M. d'Argenson s'est moqué du maréchal de Noailles en luy faisant entendre qu'il seroit ministre des affaires étrangères : car le Roy na point envie de les lui donner au moins quil nait changer de façon de penser depuis quatre jours, ce qu<e je ne croit pas. A l'égard de faquinet (Maurepas), je pense bien comme vous et suis persuadée que je n'en viendrai à bout qu'avec des faits, mais où en prendre? Que l'on m'en fournisse et je promet d'en faire usage, car il mest odieux et je ne l'avouré qu'à vous, car cela leur feroit trop de plaisir, mais il fait le tourment de ma vie. Lon parle plus que jamais de M® dé Flavacourt, l'on prétend quelle escrit au Roy, la Reine la ménage beaucoup et je scay quelle luy a dit quelle voulait estre sa confidente et que la poule luy a repondu quelle n'avait nul goût pour le Roy, au contraire, mais que la peur d 'estre chassé de la cour et de se retrouver avec son mary luy feroit tout faire. Je nen ay pas soufflé le mot au Roy, parce que je croit que cela ne vaut rien par ' lettre et qu'en arivant je veut l'assommer de tout ce que ce scay pour luy faire avoué si il y a quelque fondement, Convenés qu'avec ce que nous scavons lon peut bien estre inquiète: mais parlé moy tout franchement, le Rey atil lair destre occupé de moy, en parle-t-il souvent, s'ennuye-t-il de ne me pas voir ; vous pouvés
fort bien demesler tout cela. Pour moy jen suis très contente, Ion ne peut pas estre plus exact à m'ecrire ni avec plus de confiance et d amitié, mais je n'en tirerois nul conséquence : le moment ou Ion vous trompe est souvent celuy ou l'on redouble de jambe» pour mieux cacher son jeu. Faquinet quoiqu'absentremue ciel et terres il faut nous en défaire et je nen désespère pas, parceque je ne perd pas cette idée là de vue et qua la longue Ion réussit» Que l'on me donne des faits et je seré bien forte; mais il fetut que je soit présente, car cest tout différent. Lon dit que le maréchal de Noailles ne désire pas que jaille, pourtant le duc d'Ayen en paroit en avoir envie. Je ny comprend rien: en vérité, cher oncle, je nestois guère faite pour tout cecy et de temps en temps il me prend des découragemens terrible ; si je n'aimoiô pas le Roy autant que fais je serois bien tenté de laisser tout cela la. Je vous parle vray, je laime on ne peut davantage, mais il faut que je prenne part atout, cestun tourment continuelle, car réellement cela m'affecte plus que vous ne croyé. Cestoit si antipathique à mon caractère quil faut que je soit une grande folle pour mestre venu fourer* dans tout cela. Enfin ce»t fait^ il faut prendre patience ; je Suis persuadé que tout tournera selon mes désirs: quelque chose qui arrive, cher oncle, je puis vous assurer que vous n'aurés point d'amies qui vous aime plus tendrement. M* de Modène a pris le prétexte dulogement que le Roy luy a donnée pour luy escrire unpe** tit remerciement pour lui donnée occasion de lui mar-
quer par escrU quil auroit envie quelle vint à Lille pour pouvoir avoir une raison à donner à M'' d'Orléans^ ,ce que j'ay mandé.au Roy, mais elle voudercwit que vous engageassiez lambaâsadeur de Naples i luy escrire pour la pressé de venir et quil luy mande que sa présente aist nécessaire pour les affaires. Arrangé tout cela comme vous voudrés, pourvu que nous allions, car je sens qu'il faut que je me raproche. L'autre lettre que je vous eserit est pour que vous la fassies voir au Roy, veillé de près M* de Conty et rende moy compte de la réception que le Roy luy aura faite.
Pour vous seul (1 ). »
Mais, pour que madame de Ghâteauroux allât à Tarmée, il restait à sauver les apparences ou du moins à autoriser le scandale. Il fallait pour faire le pont une pre- . mière complaisante. Ce fut une princesse du sang, la duchesse de Chartres, que sa belle-mère, la très-basse princesse de Conti, força à cette démarche, etf dont le voyage fut couvert par une prétendue chute de cheval du duc de Chartres. Le grand point était emporté : une cour de femmes était commencée à l'armée du Roy* C'est alors que Richelieu, inquiet du crédit que le maréchal de Noailles prend sur l'esprit du Roi, de la con* fiance dont le duc d'Ayen s'empare dans les conseils,
(1) Lettres autographes de madame de Chdteauroux. Bibliothèque de Bouen.
brusque les choses et frappé les grands coups. Il mande à madame de Châteauroux de venir en Flandre, même sans Tordre du Roi. Il annonce en même temps au Roi, dans ce pathos anacréontique auquel les femmes du temps prêtaient un si joli sens et tant de séductions, « le voyage de l'amour aveugle et désobéissant si digne de pardon quand il ôte son bandeau ; » et, pour mieux surmonter les craintes de la maîtresse aussi bien que les scrupules de Tamant, il déclare à Fun comme à l'autre, d'un ton décidé et d'un air sans réplique, prendre la responsabilité de tout ce qui pourra suivre le rapprochement.
Le 6 juin, la Reine recevait la visite de madame de Châteauroux, qui, par une dérision de respect, venait prendre congé. La Reine poussait la patience et le sublime de la charité évangélique jusqu'à lui parler avec tant de bonté, que madame de Châteauroux sentait la honte lui monter au visage, et que madame de Lauraguais, embarrassée de l'embarras de sa sœur, rompait assez cavalièrement l'entrevue. Mais l'épreuve de la Reine n'était pas encore finie : elle était forcée d'essuyer les salutations injurieuses de la cour des favorites, de leurs suivantes, des duchesses deModène, des comtesses d'Egmont, passant prendre ses ordres avant le départ pour Lille : vile comédie! qui à la fin lassait la Reine, et lui mettait à la bouche l'impatience de cette réponse • « Faites votre sot voyage comme vous voudrez ; cela ne me fait rien ...»
Deux jours après, le, 8 juin, dans le secret de la nuit, à l'heure où dorment les huées d'un peuple, une gondole à six places emportait pour l'armée madame de Châteauroux qu'accompagnaient madame deLauraguais, madame et mademoiselle de Bellefond.
Quelque décence que Richelieu eût mise au rapproche ment, quelque habiles que fussent les arrangements pris par ce maître des cérémonies des plaisirs du Roi, en dépit de cette cour d'honneur donnée à l'adultère où l'on ne comptait pas moins de trois princesses du sang, les murmures allaient croissant, les chansons des Suisses ne respectaient plus les oreilles du Roi. Le Roi, la favorite et sa sœur, le duc de Richelieu lui-même, jugeaient bon de paraître céder au déchaînement d'opinion de Paris, des provinces, de l'armée. Le Roi allait prendre Ypres en laissant madame de Châteauroux à Lille. C'est de Lille qu'à la nouvelle de la prise d' Ypres, la fière duchesse écrivait à Richelieu cette lettre qui débute avec l'orgueil d'une rodomontade espagnole, et dont le papier, rencontre bizarre 1 porte pour filigrane : Pro patria :
(c Lille, ce 25 juin 1744 à deux heures et demie après minuit.
Assurément, cher oncle, que voilà une nouvelle bien agréable et qui me fait grand plaisir, je suis au comble de la joye, prendre Ipres en neuf jours, savé vous bien qu'il ni a rien de si gloHeux , ni de si flateur pour le
roy, et que son bisayeul tout grand qu'il estoit n'en a jamais fait autant ; mais il faudroit que la suite ce sou* tint sur le mesme ton et que cela alla toujours de cet air la. Il faut lespérer, et je m'en flatte, parceque vous scavé qu'assé volontiers je vois tout en couleur de rose et que je croit que mon estoille dont je fais cas et qui n'est pas mauvaise influe surtout ; elle nous tiendra lieux de bons généraux, ministre, etc. Il na jamais si bien fait que de se mettre sous sa direction. Dite moy donc un peu Meuse ce meurt; quelle folie, j'en suis pourtant fâché réellement, cette nouvelle lama chif onnée toute la journée : je naime point à voir finir les gens avec qui je vit; envoyé en scavoir les nouvelles de ma part, et si vous le voyé dite luy que je suis fâché de son état. M® de Modène meurt d'envie d'aller voir l'entrée du roy dans Ypres; elle vouloit que je le demanda au roy; je nen ay rien fait parceque je ne scay pas si il ne vaudroit pas mieux que je ni alla pas, parceque comme nous avons dit ensemble, si vous vous resouvené, avant votre départ qu'il faloit que je fus receus avec distingtion ou ni point aller, et je le pense. Je luy ay dit que je vous consulterois et que je n'en avois pas grande envie. Dite moy ce que vous en pensé et ail plus vite parceque je crois qu'il ni a pas un moment de tems a perdre. Je seré bienaise que du Vernay me donne la réponse de Monmartel sur les salles. Il est trop tard pour mentendre sur ce chapitre; tout ce que je puis vous dire c'est que je les soutiendré tant que
je pouré. Bon soir, cher oncle; je vous aime de tout mon cœur (1). »
' Après la prise d'Ypres, madame de Châteauroux allait attendre le Roi à Dunkerque, et le laissait visiter seul ' les principales villes de Flandres. A peine le Roi étaitil venu la retrouver , que le passage du Rhin par le prince Charles, la menace d'une invasion, le déterminaient , contre l'avis de son conseil , à aller secourir l'Alsace. Madame de Châteauroux refusait de quitter le Roi. Elle obtenait de le suivre; et dans toutes les villes de passage, le grand maréchal des logis comte de la Suse ménageait à l'avance les communications de leurs deux appartements. A Reims, un mal singulier et subit jetait la duchesse au lit. Et tandis que les méde* cins ne voyaient dans sa maladie qu'une ébuUition, les courtisans y voulaient voir un remords, un regret, un de ces retours de cœur si ordinaires aux femmes, le contre-coup de la blessure du beau d'Agenois à la prise du château Dauphin. Au milieu des consultations et des chuchotements , le Roi , enfoncé dans les idées noires, ne parlait que de l'endroit où on enterrerait madame de Châteauroux, et de la façon dont serait son tombeau. Il retardait d*un jour son départ de Reims, ne faisait que coucher à Châlons, et arrivait à Metz où le rejoignait madame de Châteauroux, guérie de son mal, et faisant taire son coeur et le passé. ^
(1) Lettres autographes de madame de Châteauroux. Bibliothèque de Rouen. '
Ce fut là que les amours royales, aguerries aux murmures d'étape en étape, se cachèrent le plus impudiquement : une galerie en planches, bâtie à grand bruit entre l'appartement du Roi et l'appartement de la favorite, dans l'abbaye de St-Arnould, quatre rues barrées au peuple, en publiaient le scandale en en affichant le mystère.
Tout à coup , dans cette ville murmurante et honteuse, au milieu de ces jouissances éclatantes et qui respectent à peine les regards du public ameuté , le Roi, après un grand souper et de nombreuses santés portées au roi de Prusse, son nouvel allié, après une nuit de fatigue, le Roi tombe malade. Une fièvre maligne se déclare. Du 4 août jusqu'au 12,^malgré les saignées et les purgations, les symptômes s'aggravent, le mal grandit ; le 12, un médecin de Metz, Cassera , dér clare ne point répondre delà vie du Roi. Aussitôt les portes des appartements du Roi se ferment. Personne n'entre plus. Madame de Châteauroux et Richelieu , le confident et la maîtresse, s'emparent du Roi , l'occupent et le tiennent. Autour du lit se relayent, comme des sentinelles, Meuse et madame de Lauraguais, les aides de camp, les domestiques affidés, tout le service intime et compromis. Madame de Châteauroux éperdue couye son amant. Elle s'attache à ces restes d'espérance, dont Richelieu la soutient : la jeunesse du Roi, l'habileté de Chirac, le dévouement de Lapeyronie à sa faveur ; et penchée sur l'oreiller du moribond, égarée, tremblante,
MESDEMOISELLES DE NESLE. i4J
et s'arrachant des sourires, elle le dispute à la maladie,
à la mort, aux terreurs, aux remords
Mais à quelques pas de ce lit, où se débattait l'agonie du maître, sous la main de Richelieu et sous les larmes et les caresses de la maîtresse , les princes du sang, écartés de la personne du Roi , les grands officiers de la couronne privés des fonctions de leurs charges, tout ce qui dans la cour appartenait encore à Thonneur ou représentait TÉglise, Bouillon, La Rochefoucauld, Villeroy, Tévêque de^Soissons, le père jésuite Pérusseau, confesseur du Roi, se réunissaient dans l'antichambre du Roi, et formaient contre le parti de la maîtresse le parti des princes. L'augmentation de fièvre du ma- Made, ses transports, précipitaient bientôt les démarches, les résolutions , la lutte. Après avoir tâté le terrain, les ennemis de madame de Châteauroux, menés par Fitz4ames uni à l'évêque de Metz , tournaient tous leurs efforts à faire arriver un confesseur jusqu'auprès du Roi. Mais les portes étaient bien gardées. Madame de Châteauroux ne laissait pénétrer dans la chambre princes, évêques et confesseur, que pendant la messe, et, aussitôt la messe finie, elle envoyait des huissiers les avertir de sortir. Le parti des princes, voulant tourner la position , forçait Chirac et la Peyronie à consulter publiquement, et à déclarer ce qu'ils pensaient de l'état du Roi. Mais Chirac et La Peyronie, gagnés aux intérêts de madame de Châteauroux , déclaraient avec fermeté que les transports du Roi n'avaient point de quoi
effraye): des médecins, et que sa maladie n'avait pas encore de caractère. Ils ajoutaient que ceux qui les in* terrogeaient devaient craindre de répondre de l'effet des alarmes qu'ils répandaient déjà ; que ces alarmes, si le Roi s'en apercevait, pouvaient changer de nature ses transports fiévreux, le mettre en danger, et causer un événement dont ses médecins n'étaient pas responsa* blés. Le ton de cette réponse étonnait et blessait la cour, et l'on parlait un instant d'arrêter le médecin et le chirurgien du Roi, tous deux huguenots. Puis , ces violences oubliées , les deux partis en venaient à parlementer. Madame de Châteauroux répondait par des tiers aux représentations des princes que sans doute rien n'était plus juste que le désir de servir le Roi et de rem- * plir les devoirs de sa charge , mais que rien aussi n'était plus juste que de se soumettre à la volonté du Roi qui parlait , « c'est le premier des devoirs ; » et, voyant croître les périls de son audacieuse résistance, l'énergie de l'évèque de Soissons, l'animation des princes réunis en conférence secrète , épouvantée des faiblesses du Roi, du délire de ses craintes qui lui feront prendre tout à l'heure la fumée d'un papier brûlant pour les flammes de l'enfer, croyant entendre , à chaque porte ouverte , entrer le confesseur, les canons de l'Église, et sa disgrâce avec l'absolution de son amant, elle tenait conseil sur conseil avec Richelieu et le valet de chambre des plaisirs du Roi. Il sortit de ces conei-» liabules une décision étrange : la maîtresse se résolut
à traiter avec le confesseur. L'entrevue eut lieu, derrière le lit du Roi, dans un petit cabinet dont Richelieu tenait la porte. La duchesse commença par aller droit au but, demandant au père jésuite si elle serait obligée de partir au «as où le Roi désirerait la confession et les sacrements; et comme Thomme de Dieu hésitait^ à s'expliquer, elle lui demanda une réponse nette, lui représentant combien un renvoi scandaleux compromettrait la réputation du Roi, et de quel avantage serait pour son honneur personnel , comme pour celui du monarque, une sortie secrète et volontaire, Pérusseau, qui avait le zèle du salut du Roi , de la finesse , de l'adresse , un grand attachement à son ordre et à sa "place, voulant se réserver et échapper à tout engagement, balbutiait, parlait sans répondre, répétait en se sauvant dans les formules et les suppositions vagues : «r Mais , madame , le Roi ne sera peut-être pas con^* fessé... — // te sera^ • lui disait vivement la duchesse, et^ parlant de la religion du Roi, de la sienne, elle déclarait qu'elle serait la première à exhortar le Roi à se confeseer pour le bon exemple ; qu'elle ne voulait pas s'exposera prendre sur elle qu'il ne le fût p««î mais qu'il s'agissait d'éviter un scandale : la reaverrail-on? Pérusseau troublé essayait encore d'esquiver la 4e^ mande de fiuudame de Châteauroux, en lui remontrant qu'il n'était pas permis d'arranger d'avance la confieisk sion d'un malade, que la vie du Roi lui était inconnue, ajoutant que , per&onnellement, il n'avait aucun mau-
vais préjugé des rapports du Roi et de madame la duchesse, que tout en un mot dépendait des aveux du Roi. . . « S'il ne faut que des aveux ! » interrompait madame de Châteauroux, et en quelques mots elle faisait d'un ton libre et cavalier la confession de son amant ; ptlis , s'entêtant à sa demande , elle redemandait en face au jésuite si c'était le cas do se faire renvoyer par Louis XV mourant, et s'il n'y avait point d'exception pour un roi ?
Plus embarrassé que jamais, tiraillé de côté et d'autre, lié de conscience avec le parti qui faisait de là confession du Roi le renvoi de la maîtresse, pesant aussi le ressentiment de madame de Châteauroux si le Roi guérissait sans confession, Pérusseau, à bout de paroles ambiguës, gagnait doucement le fond du petit cabinet et voulait s'évader, quand Richelieu, voyant sa manœuvre et lui barrant la retraite, le supplie d'accorder d'avance à madame de Châteauroux la faveur d'être renvoyée de la cour sans scandale; et, comme le jésuite s'enferme dans le silence, Richelieu, sautant sur lui, le pressant et le cajolant d'embrassades , le ramène à madame de Châteauroux, qui, laissant monter les larmes à ses yeux, usant de ses tentations dernières, se faisant humble et caressante , touchant avec le geste d'une Madeleine le menton du prêtre, lui jure que s'il veut bien éviter un éclat , elle se retirera de la chambre du Roi pendant sa maladie, qu'elle ne reviendra plus à la cour que comme son amie, qu'elle se convertira, qu'il la confes-
sera . Caresses et prorae8ses,rien ne put tirer de Pérusseau le secret du sacrifice qu'il comptait exiger du Roi pour le réconcilier avec Dieu; et cette capitulation offerte par madame de Châteauroux ne faisait qu'enhardir le parti des princes, grossi du parti des ministres, de Maurepas, de d'Argenson, et de tous les courtisans qui désertent les faveurs qui croulent. L'antichambre ne tardait pas à donner l'assaut à la chambre du Roi, et dans la lutte aux portes, le conflit allait jusqu'à l'injure, entre Richelieu et le duc de Chartres jusqu'à la violence. Clermont enfin, lancé par les plus timides, pénétrait jusqu'au lit du Roi, et lui portait le désir des princes du sang d'avoir la liberté d'entrer quelques moments. Mais aussitôt madame de Châteauroux parait le succès de cette première démarche, qui menait droit à la confession, en persuadant au Roi qu'il n'était point aussi malade qu'on le faisait; et elle en appelait au duc de Richelieu, qui,, se piquant de médecine et tâtant sans cesse le pouls du Roi, jurait sur sa tête que cette si grosse maladie n'était qu'un léger embarras des viscères. Aussi quand l'évêque de Soissons, saisissant le moment de la messe, faisait entendre au Roi, en termes théologiques, qu'une confession serait opportune, le Roi, tout chaud des assurances de madame de Châteauroux, lui disait qu'il n'était pas encore temps, et objectait à ses insistances un trop grand mal de tête, trop de choses à retrouver et à dire, et son besoin de repos. L'évêque sorti, le moribond, troublé et tiraillé entre la reconnaissance et l'épouvante
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de son passé, entre ses plaisirs et son salut, repoussait les caresses de madame de Châteauroux, et ces mains qui lui semblaient promener le péché sur son corps. « // faudra peut-être tèous réparer... murmurait-il. — Fort bien^ » répondait la favorite sur le ton de l'orgueil blessé. Le soir de ce jour, à onxe heures, h duc de Richelieu Triait dire aux princes et aux grands officiers qui assiégeaient la chambre, que le Roi ne voulait plus leur donner l'ordre : c'était leur interdire les approches de son lit; madame de Châteauroux avait encore une fois enlevé le Roi à l'Église, à sa maison, à lui-même. Mais, le lendemain de ce jour, La Peyronie effrayé allait prévenir le duc de Bouillon que le Roi n'avait plus que deux jours à vivre, et qu'il y avait nécessité de le confesser. M. de Bouillon envoyait aussitôt Champce^ netz auprès du Roi recommencer la démarche et les représentations du comte de Clermont ; et le Roi mourant, et se sentant mourir, à bout de forces et lassé d'une si longue dispute de sa personne, faisait appeler les princes et toute la chambre avant la messe. Pourtant le succès des ennemis de madame de Châteauroux s'arrêtait là; et quand M. de Bouillon parlait au Roi du désir de reprendre les devoirs de sa charge, le Roi rappelait ^es forces pour Tarrêter : les soupçons que loi avait donnés la favorite sur l'impatience des grands officiers de la couronne de le voir administrer pour faire parade de leurs charges, lui étaient revenus à l'esprit. Malgré tout, la faiblesse, la maladie, la mort, retiraient d'heure
en heure ragonisant des mains de madame de Châteauroux. Il avait à peu près perdu la force de parler, quand il tomba dans une faiblesse de plusieurs minutes qui jeta l'alarme dans la chambre. Madame de Ghateauroux le voit pâle, immobile; elle le croit mort... Mais quel autre coup de foudre, quand le Roi, reprenant ses sens etrecouvrant toute sa voix, crie : « Mon bouillon, mon bouillon!., et le père Pérusseau! vite le père Pérusseau! »
Richelieu et madame de Lauraguais ont entraîné la favorite dans le cabinet où quelques jours avant elle traitait avec le confesseur. Madame de Châteauroux, anxieuse, palpitante, attend, écoute ; étourdie de .sa chute, dévorant sa honte, elle s'impatiente d'attendre la jdisgrâce, quand, la porte à deux battants s'entr'ouvrant, une voix jette ainsi l'exil au visage des deux sœurs : Le Roi vous ordonne^ Mesdames ^ de vous retirer de chez lui sur-le-champ. Cette voix ajoutait encore à l'humiliation de madame de Châteauroux : c'était celle de l'évêque deSoi6son8(l).
Quel retour ! quelle fuite pour la fière duchesse !
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. VH. — Mémoires du marquis d'Argeusoii. Jannet, 1857, y4\. II. —Mémoires du eomte de Maurepas. Buisson, 1792, vol. IV. — Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres de Lauraguais, Buisson, an x. — Les amours de Zeo-Kinizul, roi des Cofirang (par Crébillon fils). Amsterdam, 1746, in-8. — Tanastès, conte allégorique, par Mademoiselle de... A la ffaye
Tombée d'une si haute fortune au fond de la voiture du maréchal d'Uxelles, où elle cachait^ pour n'être pas reconnue, les larmes de son orgueil; poursuivie par les échos furieux de Metz, elle passait et courait, tremblante, à travers les injures qui Téclaboussaient. Puis soudain à Bar-le-Duc elle s'arrêtait, et, se rattachant à l'espérance avec la passion froide qui semble le fond de son âme, elle déclarait à Richelieu sa résolution de rester à Sainte-Menehould et d'y attendre les événements, dans cette lettre où rien ne bat du cœur d'une femme que la colère et l'impatience d'une vengeance furieuse :
«c A Bar-le-Duc, à dix heures.
a Je ne say pas pour quoy, cher oncle, vous ne voulé pas que je prenne de l'espérance puisque le mieux est considérable, et que Dumoulin ditluy même qu'il y a grande espérance; je vous assure que je ne peut pas me mettre en teste qu'il en meurt; il est impossible que ce soit les monstres qui triomphe, mais ce que vous me dite de M. de la Rochefoucault, me fâche beaucoup, surtout si c'est pour faire dire quelques choses a faquinet; je croit bien que tant que la teste du roy sera faible il sera dans la grande dévotion, mais dés qu'il sera un peu remit je parie que je lui troterez furieusement dans la teste, et qu'a la fin il ne poura pas résister et qu'il parlera de moy, et que tout doucement il demandera a Lebel ou a Bachelier ce que je suis devenu. Comme
il sont pour moy , mon affaire sera bonne; je ne voit point du tout eii noir pour la suite si le roy en revient, et en vérité je le croit; je ne vais plus à paris, après mures reflections, je reste a ste menoult avec ma sœur, et ces clames s'en yront toujours ; il est inutile de le dire par ce quavans que Ion le sache ils ce passera au moins deux ou trois jours, et puis je peut estre tombé malade en chemin, qui est assurément fort vraisemblable ; mais remarqués que dicy a ce tems la choses sera dé-« cidé en bien ou en mal : si c'est en bien l'on nosera rien dire, et comme le roy ne ma pas fait spécifier lendroit et qu'il a dit a paris, ou bien ou elle voudra pourveu que cela soit loin, il est plus honneste pour luy si il en revient que j'aye crue que vingt lieu s estoit au bout du monde, et que je me sois retiré dans un lieu ou je ne peut avoir nul sorte de nouvelles ni de consolation, et uniquement livrées à ma douleur ; et puis dans la convalescence quarante lieues de plus ou de moins ne laisseront pas que dy faire, non pas pour me revoir car je ni conte pas sitôt, mais pour me faire dire quelque, chose; sy il en meurt je me renderé a paris, ou je vous attendrais la pour pouvoir vous parler; a légard de ma charge si je ne lay pas je vous dit que cela mets égal, mais je ne veus avoir rien a me reprocher pour raison, du reste qu'est que l'on pourra me faire, je resteré a paris, avec mes amis, mais je vous assure que je regretterai le roy toute ma vie, car je laimais a la folie et beaucoup plus que je le faisois paroistre, pour ce qui est de
faire prévenir le Mirepoix, le Broglio, je ne pense pas comme cela, tant que le roy est vivant il ne me convient pas de faire aucunes démarches auprès de qui que ce soit, il faut souffrir avec patience tous les tourment que Ton voudra lîie faire; si il en revient je l'en toucheré davantage, et il sera plus obligé à une réparation publique ; si il en meurt je ne suife pas pour faire des bassesses dut il men revenir le royaume de 4France ; jusqua présent je me suis conduit tel qu'il me convenoit avec dignyté , je me soutiraderé toujour dans le même goût, cest le seul moyen de me faire respecter, de faire revenir le public pour moy et de conserver la considération que je croit que je mérite; j'oubliois de vous dire sur ce que le Soissons ce defent davoir parle au roy de M® de Lauraguais, que je le croirois assé, et que jay pensé dès le premier moment que cela venoit du roy , et par bonté pour moy pour que nous ne fussions pas séparé, et pour que ma sœur fut ma consolation, mais il ne faut pas le dire par ce quo cela justifieroit le Soissons et qu'en vérité je ne suis pas payé pour cela ; je seré donc ce soira sainte menoùlt, ainsi je vous en prie que demain matin jy ait un Courier, et tous les jours, car vous ne scauriez croire quelle est ma situation de me trouver éloignée dans ce moment icy; ne laissé jamais M. de la Rochefoucaud teste a teste avec le roy, car cela m'inquiète ; sil en revient qu'il sera fâché de tout ce qu'il a dit et fait; je suis persuadé qu'il recevra la reine tout au mieux et
MESDEHOII^LLES DE :NESLE. 151
qu'il lui fera cent milles amitiés parce qu'il ce croit des torts avec quelle et obliger de le» réparer, vous me manderé quelle sont les dames qu'elle a amenés, vous dire a M. de Soubize la resolution ou je suis de rester a sainte menottlt, et sur toutes choses des couriers, mais si il en revient, cher oncle, que cela sera jolie, vous verre», je suis persuader que eecy est une grâce du ciel pour luj faire ouvrir les yeux et que les méchants périront ; si nous nous tirons de cecy vous convienderé que notre étoile nous conduira bien loing, et que rien nenouss^ra impossible, et jespere beaucoup, vous faite fort bien de garder ta lettre de Vemage, ne la perdez pas elle nous sera peut estre utile ; ma sœur vous remercie de moitié, je vous aime tendrement, brûlé mes lettres (1). »
Arrivée à Sainte-Menehould le 1 8 , le jour où se répand à Paris la nouvelle de la convalescence, nouvelle que n'a pas encore la duchesse de Châteauroux, lé ton de son âme est complètement changé. Avec la fatigue physique qui fait manger les mots à sa plume et lui fait écrire davante pour davantage, Rabattement moral est venu. Et elle donne à Richelieu sa parole que tout est fini pour elle, dans cette confession du moment, dans cette désespérance d'une heure : .
(1) Leilres autographes de la duchesse de Châteauroux. Bibliothèque de Roueu.
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« A Sainte-Menoult, ce 18 à onze lieures.
« Je suis persuadé que le roy en reviendra et jen suis dans le plus grand enchantement, sa dévotion me paroit poussée au plus loin , et cela ne métonne pas, ne soyé pas effrayé de ma proposition de rester icy. Ma lettre n'estoit pas party que je fis reflection que cela seroit ridicule, et nous partirons demain sans faute, mais c'est assé simple que ma teste se trouve égarée par cy par la, soyé tranquille je vous promets que je vais tout de suite a Paris, si l'on parle du retardement vous pouvé dire que ce sont les chevaux qui en sont cause, comme de fait, et je vous donne ma parole d'honneur que je ne paresse plus. Jespère que vous nauré pas de scène a essuyer , cela seroit aussi trop fort, mais il est bien certain que vous este plus a plaindre que les autres, estant plus craint et moins soutenu, tout cecy est bien terrible et me donne un furieux dégoût pour le pays que jay habité bien malgré moy, et bien loin de désirer dy retourner un jour comme vous croyé, je suis persuadée que quand on le vouderoit, je ne pourrois pas my résoudre, tout ce que je voudrois par la suite cest que l'on repara l'affront que Ion ma fait et nestre pas deshonorée, voila je vous assure mon unique ambition, bon soir, je ne peut pas vous en dire davante estant mourante, si vous mecrivez par la poste mandé moy simplement des nouvelles du roy sans au-
cunes reflections, mais je voudrois scavoir comment faquinet aura este recuet ; je conte sur des couriers de tems en tems, qu'est ce que M"** de Bouflers dit de notre triste avanture, faite luy mes compliment, jay rencontré la Poule ; elle meriteroit bien que M' de Soiasons luy donna une petite marque de bontée, je n'en désespère pas, ou elle viendra peut estre du roy, cela ^seroit assé plaisant; ah. mon Dieu qu'est ce que c'est que tout cecy, je vous donne ma parole que voila qui est fini pour moy, il faudroit estre une grande fôle pour avoir envie de sy rembarquer, et vous scavez combien peu j'estois flatté et éblouit de toutes les grandeurs et que si je m'en estois crue je n'en serois pas la, mais cest fait, il faut prendre son parti et ny plus songer , tacher de remettre du calme dans votre esprit, et de ne point tomber malade (1). »
Le voyage recommença. Ce fut un éternel chemin, fait à travers les malédictions, par le carrosse détesté et honteux qui semblait porter l'impopularité du Roi. Madame de Châteauroux se cachait aux relais. A cha- . que ville, à chaque bourg, elle s'enfonçait et se réfugiait dans quelque route de traverse où les chevaux venaient la reprendre, sans pouvoir l'emporter assez vite pour faire taire à ses oreilles les voix de l'horizon et ce murmure lointain qui demandait sa tète. Enfin, elle se glissait inaperçue dans ce Paris, tout entier
(1) Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux. Bibliothèque (le Rouen.
tendu vers les courriers de Metz, pleia d'anxiétés, de prières et de larmes et vouant à Louis le Bien Aimé un de ces grands amours nationaux de la France qui r^semblent à l'amour : ils en ont la passion, l'élan, la sincérité, aussi bien que les retours, .ritlogisme et le caprice. Là, encore cachée,'et se sauvant du peuple parisien, enfermée chez elle par les risées des rues et les brutalités des halles, elle se débattait avec tout ce qui ^ la soutenait et tout ce qui l'obsédait. Aux larmes succédaient les révoltes , à l'abattement l'orgueil. Elle rejetait la disgrâce, puia l'espérance ; et dans ce faible corps de femme remué et tourmenté par des crises de nerfs qui allaient jusqu'aux convulsions, les crises de rame variaient et se renouvelaient sans cesse. A la nouvelle de la réconciliation du Roi avec la Reine, madame de Châteauroux se laissait aller au désespoir ; puis,, le surmontant, elle reprenait courage et se rattachait à cette correspondance avec Richelieu, qu'elle n'avait point cessée, et qu'elle soutenait avec cet air d'ironie et ce sourire du bout des lèvres qui est parfois le masque et le ton des plus amères et des plus profondes douleurs de l'orgueil. EUle rassemblait ses esprits, son parti, ses chances. Elle pensait à l'habileté de Richelieu, aux démarches delaprince^e de Conti ; et^ foulant aux pieds ses çha^ grins et le présent, elle s'oubliait dans la poursuifte de ses rêves interrompus, elle se berçait avec Tavenir^ elle voyait déjà ses amours renoués, et envoyait en ces termes ses plans d'intrigues et ses raisons d'espérance à Richelieu :
« Moyje croît que s'il (le Roi) y alloit tout seul (1)
cela voudroit mieux pour le débarrasser de la reine , et puis pour qu'a son retour il prit son train de vie ordinaire ; je suis persuadé même que c'est la sa façon de penser et qu'actuellement il rumine a tout ces arrange* ments la. Je crois que la première fois qu'il vera ses aides de camps, il sera un peu embarrassé, mais il faudra tacher de le mettre le plus a ^on aise que faire se pourra, vous ne scavé peut être pas la raison pour quoy M*^ de Soissons en a usé avec tant de douceur pour moy, c'est que c'est l'homme du monde le plus ambitieux, qui a demandé au Roy la place de M** le cardinal de Roban, et qui a sceut que je m'y estois oposé et que javois beaucoup pressé le roy pour le coadjuteur, vous m'avouré que voilà un saint homme et qu'il est bien démontré que c'est la religion qui la conduit, en vérité avoir été au moment de voir périr le roy , pour des intérêts particuliers, est une chose incroyable, et dont je ne reviendrai pas sitôt. Adieu, cher oncle, je mennuye beaucoup de ne vous pas voir, vous scavez combien je vous aime.
<K Remettes toutes ces lettres à leurs adresses, retournés. Depuis ma lettre écrite japrend par la vQtre celle que M"^ d'Ârgenson vousa escrit. je ne peut pas vous dire dans quel état elle ma mis, je suis au desespoir; par la
(1) A Strasbourg, où la Heine éemandait à sidvre le R<d, qui, em doc- Uiné par Richelieu à la suite de cette lettre de madame de Chàteauroux, répondait : « Ce n'est pas la peine. » Voyez Vie du maréchal de Richelieu, Toi. vn.
datte de celle de M^ d'Argenson je voit que c'est a sa seconde communion que Ton Ta exigé de luy, et jaime mieux que ce soit dans ce moment la qu'a présent, qu'il est a luy totalement, cela n'est point ébruité du tout, aparamment qu'il n'en a pas nommé d'autre, et je ne tiens pas tout perdue, vous avez très bien fait de luy escrire, pour moy jay une petite lettre toute prête et je n'attend que le moment pour luy lâcher, par ou il aprendra tout ce qui s'est passé depuis le commencement de sa maladie jusqu'à la fin. Mais il faut bien prendre son temps, car il ne faut pas manquer son coup. Je ne peut pas me mettre en teste que tout cela tourne à mal, et suis même persuade que vous feré votre ambassade. Vous auriez bien du tenir secret la lettre de M. Dargenson, et je me meurs de peur que vous n'en ayez parlé ; vous avez bien raison de dire qu'il seroit joli de faire revenire la journée des dupes pour moy, je n'en doute pas, c'est justement de même un jeudy, mais il faut de la patience, il est vray qu'il en faut beaucoup. Tous les propos que l'on vous a mandé que Ton tenoit à Paris sont très réelle, vous ne scauriez croire jusqu'où ils sont poussé, si vous y aviez parue dans ce moment la vous auriez été mis en pièces. Vous faite très bien d'aimer madame d'Aiguillon comme vous faite et de luy escrire si souvent, car elle fait bon usage de vos lettres et elle a marqués prendre un grand interest avons et vous aimer beaucoup; je n'en ay jamais vue un si fol que vous, voue croyé tout ce que l'on vous
dit et que Ton vous aime à la folie, en vérité c'est pitoyable. Le roy continue a s'ennuyer a Paris, je crains même que cela ne fasse trainer sa convalescence, mais il ne tient qu'a luy d'y mettre ordre, moyennant quoy il est moins a plaindre. Vous m'aviez mandé que vous me diriés quel expédient vous aviés trouvé pour Lebel et Bachelier, vous rendissent conte de tout ce qui se passeroit, mais, dieu merci, vous n'en avez rien fait, et vous me paroisse très mal informé, mais quand on reçoit des lettres de ministres aussi agréables, on doit être content; c'est très bien a M. d'Argenson d'en user comme il fait avec vous, et j'en suis d'autant plus aise, qu'il est très nécessaire dans ce moment cy d'avoir quelquun comme luy dans sa manche. Je vous dis que nous nous en tirerons, et j'en suis persuadé; ce sera un bien jolie moment, je voudrais déjà y estre, vous le croire sans peine. Adieu, cher oncle, je vous aime, je vous aime de tout mon cœur, et suis outré de vous entrainer dans mon malheur, cela l'augmente je vous jure de beaucoup. Brûlé toutes mes^ttres, c'est a dire celles que je vous escrit. Joubliois bien de vous dire que vous avez grande raison d'estre déterminé à ne point donner la démission de votre charge, vous seriez bien fol, il ne faut la donner qu'avec votre teste, et je suis persuadé que M. de Soissons aura beau faire et beau dire qu'elle restera sur vos épaules, et que nous aurons le plaisir de l'y voir encore longtemps. Cela seroit pourtant plaisant que l'on vous coupe la teste pour ce que vous avez fait
pendant la maladie do roy, car je ne peux pas imaginer ce que Ton peutlny avoir dit (1). »
Dans une autre lettre du 1 3 septembre j madame de Châteauroux songeait à prendre un nouveau rôle , un rôle inattaquable, le rôle d'amie auprès du Roi, et son assurance prenait un air de défi triomphant :
« Ce 13 septembre , à Paris.
ce Tranquillisé vous, cher oncle, il se prépare de beaux cous pour nous , nous avons eut de rudes momens a passé, mais ils le sont, je ne connoit pas le roy dévot, mais je le connoit honneste homme et très capable damitié, quelques réflections qu'il fasse, sans me flatté je croit quelle ne seront qua mon avantage^ il est bien sure de moi, et Weo persuadé que je Taime pour luy, et il a bien raison , car j'ay senti que je Taimois à la . folie, mais c'est un grand point qu'il le sache , et j'espère que sa maladie no luy a pas oté la mémoire, jusquicy personne n'a connu son cœur que moy, et je vous répond qu'il la bon et très bon ; et tr^i capable de sentimens, je ne vous nires pas qu'il y ait un peu de singulier par mi tout cela, mais ce n'est pas ce qui l'emporte, il restera dévot, mais point càgot, je l'aime cent fois mieux, je seré son amie, et pour lors je seré inattaquable ; tout ce que les faquinets ont fait pendant sa
(1) Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux, Bibliothèque d« Rouen.
maladie, ne fera que rendre mon sort plus heureux et plus stable, je nauré plus a craindre ni changemens ni maladie ni le diable , et nous mènerons une vie délicieuse, ajouté un peu plus de foy que vous ne faites a tout ce que je vous dit, ce ne sont pas des rêveries, vous veré si cela ne se réalisera pas, tout cela est fondée sur la connoissance que jay de l'homme a qui nous avons afaire et je vous assure q«ie je connoit tout les plis et replis de son ame, et qu'il y a du beau et du bon, il ne faut pas le jugé parce qu'il a fait a votre égard , il n'estoit pas encore bien a luy et je suis persuadé que l'on luy adit quelque chose d'affreux, et je ne peux pas imaginer ce que c'est, je ne suis pas encore bien convaincu que vous nalliés pas en Espagne ; mais en tout cas je ne crois pas qu'il en nomme un autre , il fera faire la demande par l'eveque de Rennes, voila mon idée, quest ce que vous en dites, vous avés bien raison de dire qu'il ne faut marquer avoir aucune espérance de retour, cest inutile et cela augmenteroit la rage de ces monstres qui est déjà assé considérables , je pense comme vous sur ma lettre, il vaut mieux attendre que de manqué son coup (1). Monmartel est bien pour cela aussi, madame Tencin voudroit déjà qu'elle fut reçut, mais elles sent comme nous les conséquences si elle ne Testoit pas bien . Adieu, cher oncle, porté vous bien; pour moy je vas
(t) CeUe leUre que Madame de Oiâteauroox voulait adresser an Bot, mars à propos, ne hii était remise qae le 1(> octobre dans son pafsage à Saverne pour se rendre ml siège de Pribourg.
songer réellement a me faire une santé de crocheteur pour faire enrager nos ennemis le plus longtemps que je pourré et avoir le temps de les perdre , et ils le seront, vous pouves en être sure , vous connoissé mon amitié pour vous, elle est, je vous jure, des plus tendres, faites mes compliment a messieurs de Soubise et d'Ayen, quand vous reverré du Mesnil dite luy milles choses et que je ne luy ay pas fait responce parce que je ne n'ay su ou le prendre, voila une lettre pour monsieur Daumont que vous lui remettre bien exactement en luy faisant mes complimens (1). »
(1) Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux, Bibliothèque de Rouen. Voici deux lettres de madame de Châteauroux à Richelieu, également écrites de Paris avant sa rentrée en faveur :
« A Paris, ce 18 octobre.
(( J'ay vue, cher oncle, le cardinal de Teucin dont je suis enchanté ; il ma montré la lettre que vous avésescrit au roy que je trouve comique et très bonne, sûrement elle luy aura plu, mais vous aves mal fait de lui repondre verbalement a ce qu'il vous avoit demendé; il faloit lui escrire, c'est étonnant vous ne le connoissé pas du tout et vous este surpris comme quelquun qui arriveroit à la cour, vous estes un drôle d'homme, j'ai vu et vois Madame de Bouflers tous les jours dont je suis très aise; mais ma sœur pas tant je croit, je vous charge de faire mes complimens à M. de Belle-Isle et de luy dire que si je ne luy ai pas écrit sur sa lieutenance ^'est que... je ne scay pas quoy, je men raporte a vous pour tourner cela joliment, vous sente bien que c'est que jay oublié de lui écrire et que je veux que vous raccommodies ma sotise. Adieu, cher oncle, je vous aime, je vous assure on ne peut pas davantage et suis outré d'être si longtemps sans vous voir. A propos, le petit saint vous fera des difficultés sur le changement que vous demandés pour vos états, mais tachez d'avoir gain de cause, car il seroit ridicule que vous eussiez quinze jours après le siège de libre sans venir à Paris, c'est pour lors que l'on diroit que vous este en disgrâce. Remettes cette lettre au chevalier de ITriUe. »
Puis le souffle et l'humeur d'un moment emportaient tout : une désespérance absolue et sans bornes paralysait toutes ses facultés, la force même d'un désir lui manquait, et elle demeurait sans mouvement,, la pensée endormie, la volonté morte, dans un de ces anéantissements qu'elle peignait si bien alors qu'elle disait « ne plus reconnaître en elle ni madame de la Tournelle ni madame de Châteauroux, et se sentir devenir une étrangère à elle-même (1). » Puis un rien la tirait de là,
La lieutenance de M. de Belle-lsle dont parle madame de Châteauroux est la lieutenaDce générale de Lorraine qui lui avait été dounéo par le roi de Pologne., le t*' octobre 1744. — Le siège est le siège de Fribourgqui ne se rendit que le 1" novembre.
« A Paris, ce 25 octobre.
Voila un mémoire, cher oncle, qui vous expliquera ce que Ton désire do vous pour M.' du Fesy, réellement si vous le pouves vous feré très bien, car il est bien fâcheux pour luy d'avoir manques l'affaire des postes et cellecy le dédommageroit en quelques fa<^ns, enfin je suis chargé de vous prèsser très fort pour que vous luy accordies et je m'en acquitte. Par votre dernière lettre, je vous vois de très méchante humeur, et je ne peux pas dire que vous ayé tort, car tout ce qui vous est arrivée est fort désagréable et je Taysenty je vous assure encore mieux que vous. Mais pourquoy ne songerions nous a vous faire envoyer au devant de la daupbine, Ion dit que la commission est encore plus honorable que l'autre, j'en parlé hier avec le cardinal deTencin qui aprouva mon idée; qu'en dite vous, si vous laprouviez nous chercherions les moyens de la faire parvenir jusqu'au roy, mais sur toute chose nayé pas l'air d'y songer et n'en parlé a personne, car si nous ne réussissons pas ce seroit encore pis, je voulois vous écrire fort longuement aujourd'hui, mais j'ay été malade comme une bete toute la journée de ma colique. Vous n'auré qu'un petit bonsoir, ce maudit siège me fait trembler, je ne peut pas vous dire les inquiétudes que vous me causé, car je regarderé comme un espèce de miracle si il y en a un de vous qui en revienne ; vpus scavé, cher oncle , comme je vous aime je vous assure que je ne suis point changé et qu'au contraire je vous aime si cela est possible encore davantage. » ( Lettres autographes de la duchesse de Châteauroux \ BibL de Rouen).
(l) Lettre de la duchesse de Châteauroux publiée dans l'Isographie.
un aiguillon d'amour-propre, un sentiment de vengeance contre Maurepas, contre Pérusseau, et Timpati^nce d une revanche éclatante et sans pitié ne tardait pas à la posséder, et à donner à ses idées la furie de la fièvre.
Le Roi, entièrement guéri au mois de septembre, laissait bientôt voir une mélancolie qui rendait l'espoir et l'audace à Richelieu : l'amour n'était point mort dans ce cœur qui trouvait la solitude où madame de Châteauroux n'était pas. Le courtisan se remettait à l'œuvre, il reprenait ses plans, et travaillait pour la favorite avec l'ardeur d'un homme qui travaille pour sa fortune : ne voyait-il pas dans le lointain, au bout de ses efforts, derrière le retour de madame de Châteauroux , ce triomphe personnel de son ambition^ cette superbe récompense de son zèle, le rétablissement en sa faveur de la dignité de connétable de France ? Après s'être éclairé , après avoir fait tâter le Roi par le cardinal de Tencin et le maréchal de Noailles, il adressait au Roi un Mémoire détaillé sur sa maladie de Metz, Mémoire habile où il avait su glisser les ombrages et les soupçons , prêter à la conduite de ses adversaires des motifs d'ordre humain , attribuer enfin à tous les ennemis de madame de Châteauroux, qui avaient abusé des remords et de la faiblesse du Roi , des sentiments d'égoïsme , des vues ambitieuses , le désir presque et l'impatience de la mort du Roi. Le Roi se refroidissait avec la Reine. Dans un court séjour chez son beau-père
à la cour de Lorraine, il montrait à tous par ses distractions et sa taciturnité un homme amoureux absorbé dans le souvenir et les regrets. La gloire ne lui souriait plus, la guerre lui semblait une longue fatigue ; et lo 8 novembre, aussitôt la capitulation de Fribourg signée, il repartait en toute hâte pour Paris» 11 y courait chercher, non point l'applaudissement et le triomphe, mais le pardon de sa maîtresse.
Tenue au courant des choses par Richelieu , suivant mouvement à mouvement le cœur du Roi, raffermie et plus osée dans les insolences de son orgueil par la certitude de tout obtenir, la duchesse de Châteauroux avait pris la résolution de ne revenir à la cour qu'avec les plus formelles sûretés et les plus grandes satisfac-* tions. Pour oublier, pour pardonner les scènes de Metz et les ignominies de sa disgrâce, il lui fallait une expiation proportionnée à l'humiliation ^ une vengeance qui fît éclat, et ce n'était point encore assez, qui fît peur. L'honneur même du Roi lui semblait intéressé à cette réparation. Toutefois, à la première entrevue, dans la nuit du Vendredi au samedi 14 novembre ^ quand le Roi, s'échappant secrètement des Tuilerie pour courir rue du Bac, où logeait madame de CAâteauroux^ se présentait chez elle ^ madame de Châteauroux commençait par se trouver mal, confondue par cette satisfaction inespérée : la visite d'un Roi venant en personne lui faire des excuses et lui demander ses conditions pour renouer ; et Louis XV ne pouvait tirer
d'elle que ces paroles entrecoupées : .« Comme ils nous ont traités ! » Le Roi la suppliait humblement de venir à Versailles : madame de Châteauroux ne consentait à s'y rendre qu'incognito; son retour officiel devait être précédé de la retraite de tous ses ennemis. Et le lendemain elle partait pour Versailles, cachée dans une de ces voitures publiques appelées pots-de-chambre. Avant de partir elle avait dit à ses gens qui l'avertissaient de l'espionnage de Maurepas : « Bientôt il ne m'importunera plus... » (1).
Arrivée à Versailles, son émotion passait. Elle reprenait ses hauteurs, ses exigences. Elle jouait le détache* ment, l'indifférence, et répondait froidement aux sollicitations du Roi « que, satisfaite de ne pas aller pourrir dans une prison par ses ordres , et contente d'avoir la liberté et les plaisirs d'une vie privée, il en coûterait trop de têtes à la France, si elle revenait à sa
cour » A cette dernière phrase, le Roi l'arrêtait.
il lui disait « qu'il fallait tout oublier, mais revenir ce soir même à Versailles et reprendre son appartement et ses emplois à la cour. » Mais ces paroles du Roi ne décourageaient guère les espoirs de vengeance de la favorite. Les scènes de Metz, elle le savait, avaient humilié l'amour-propre du Roi. Louis XV y avait vu utie diminution de l'autorité et de la volonté royales , un empiétement dangereux de l'Église, et une victoire du
(1) Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres deLauraguais.
clergé grossie jusqu'à ritisoleace par les prédicateurs de Paris. Le Mémoire et la politique de Richelieu avaient encore envenimé ces secrètes alarmes du Roi, et le tableau désillusionnant de toutes ces ambitions, empressées à son lit de mort avec des attitudes de dévouement, Tavait vivement et profondément touché. Tout ce qui lui rappelait Metz lui était importun et suspect ; et tous ceux qui l'avaient précipité dans une pénitence publique de. ses faiblesses lui étaient devenus presque aussi odieux qu'à madame de Châteauroux . Il couvait une haine sourde contre Chatillon , le gouver neur du Dauphin , qui , malgré ses volontés , avait amené le Dauphin à Metz ; il nourrissait de vives colères contre madame de Chatillon qui avait insulté ses amours et parlé dans ses lettres à la Reine d'Espagne de l'indignité de madame de Châteauroux. Et pendant le reste de la campagne, il avait laissé échapper ses ressentiments contre l'évêque de Soissons Fitz-James, et contre son confesseur Pérusseau. Il n'y avait donc que l'horreur du sang qui séparât le Roi de madame de Châteauroux. La forme seule des vengeances demandées par sa maîtresse lui répugnait; et quand madame de Châteauroux abandonnait ces idées de sang, ces demandes de têtes qui peut-être n'étaient point dans son cœur, qui peut-être n'avaient eu place dans sa bouche que pour l'effet théâtral, elle n'avait point la peine de longues négociations pour amener le Roi à des sévérités qui suffisaient à sa vanité. Le Roi lui abandonnait le duc de Chatillon,
le gouverneur du Dauphin, qui élevait le fils du Roi dans le dégoût des amours de son père. Il lui abandonnait le duc de Bouillon, Larochefoucauld, Balleroy, Fitz-James , Pérusseau, qui tous étaient envoyés à l'exil ou punis par la disgrâce. Pourtant l'impérieuse duchesse caressait de plus énormes satisfactions : elle voulait rentrer en triomphe dans une cour vaincue et décimée,* et elle demandait que les princes du sang partageassent l'exil de leur parti pour que l'expiation de Metz fût entière, et que la punition de la faction fût un mémorable exemple. Le Roi avait besoin de mille efforts sur lui-même pour lui refuser ce sacrifice. Mais où la lutte fut la plus vive, où madame de Châteauroux s'acharna, ce fut autour de Maurepas. Madame de Châteauroux tenait absolument à ce qu'il fût chassé. Le Roi s'obstinait à garder ce ministre , le seul qui lui fît tolérable l'ennui du conseil et facile le travail du gouvernement. Enfin, après de longues batailles, une transaction eut lieu : madame de Châteauroux permit au Roi de garder Maurepas , mais à la condition qu'il lui «erait permis de l'humilier, et que la façon, la mesure et les moyens de l'humiliation seraient laissée à son bon plaisir. Et le traité de raccommodement ainsi conclu, madame de Châteauroux revenait à Paris pour recevoir Maurepas qui devait en personne lui signifier son rappel.
Le lendemain, au sortir du conseil, le Roi appelait Maurepas, lui communiquait ses instructions de vive voix, et lui mandait d'aller chez madame de Château-
roux pour lui faire satisfaction de sa part, et la rappeler à Versailles. Maurepas, que la commission ne prenait point au dépourvu, demandait au Roi d'écrire sous ses yeux le discours qu'il devait tenir ; Le voilà tout écrit, lui disait le Roi, et il lui remettait la formule que Richelieu avait envoyée d'avance à madame deChâteau- .roux. Maurepas quittait Versailles à midi ; à quatre heures, l'heure indiquée par le Roi, il se présentait chez madame de Châteauroux. Le suisse, prévenu, répondait que madame de Châteauroux n'y était pas, Maurepas demandait madame de Lauraguais, le suisse faisait la même réponse. Maurepas s'annonçait comme venant de la part du Roi : il entrait.
Madame de Châteauroux était au lit, enrhumée, avec la fièvre. 11 y eut d'abord un silence, où madame de Châteauroux considéra Maurepas sans un salut, sans une parole, et donna aux ressentiments de sa vanité de femme le spectacle et la pâture de l'embarras du ministre. Promptement remis, Maurepas lui donnait la lettre du Roi, et lui adressait ces paroles : « Madame, le Roi m'envoie vous dire qu'il n'a aucune connaissance de ce qui s'est passé à votre égard, pendant sa maladie à Metz. Il a toujours eu pour vous la même estime, la même considération. 11 vous prie de revenir à la cour reprendre votre place, et madame de Lauraguais la sienne. «
Madame de Châteauroux répondait :
a J'ai toujours été persuadée. Monsieur, que le Roi
n'avait aucune part à ce qui s'est passé à mon sujet. Aussi, je n'ai jamais cessé d'avoir pour S. M. le même respect et le même attachement. Je suis fâchée de n'être pas en état d'aller, dès demain, remercier le Roi : mais j'irai samedi prochain , car je serai guérie. » Et quelles pleines et infinies jouissances au fond de l'orgueilleuse femme, quand Maurepas, par un zèle ou parune ironie de bassesse, s'empressait de s'excuser sur les préventions qu'on avait pu lui donner contre lui, et descendait à lui baiser la main (t ) ! — Il est un autre récit de cette scène qu'il faut mentionner. Selon madame, de Brancas, il n'y aurait eu d'autres paroles entre la favorite et le ministre que ces seuls mots de madame de Châteauroux : Donnez-moi les lettres du Roi^ et allezvom-en (2).
Mais ce dernier triomphe de madanie de Châteauroux lui avait été mesuré court et à la mesure de ses jours. Elle disait : Je serai guérie samedi 1... et c'était la Mort qui devait la lever de ce lit où elle avait reçu des mains du premier ministre la soumission du Roi. Des transports, des convulsions l'agitaient subitement; elle éclatait en cris, elle se répandait en divagations; sa raison s'égarait, et ne lui revenait que pour la jeter dans des accès de dévotion qui touchaient et désarmaient le père Segaud, son confesseur, et Languet de qui elle re-
(1) Mémoires du maréchal duc de Richelieu, vol. VII.
(2) Fragment des Mémoires de la duchesse de Brancas. Lettres de Lauraguais.
cevait le viatique. Puis ce fut rborreur d'un délire furieux, usant les forces et le souffle de la malade en malédictions contre l'homme qu'elle accusait de son empoisonnement, Maurepas. Pendant les onze jours que dura, presque sans trêve, ce transport épouvantable, elle fut saignée onze fois au bras, au pied, à la jugulaire, sans que la perte de tout ce sang pût parvenir à maîtriser cette agonie furibonde et la rage de ce corps épuisé 1
Il ne manqua autour de la malade ni pitié, ni dévouement. Les princesses et toute la cour venaient chaque jour se faire inscrire chez madame de Lauraguais (1). Une amie de madame de Châteauroux, la duchesse de Modène, voulut la soigner jusqu'au dernier moment. Elle la servait elle-même nuit et jour. Madame de Flavacourt accourait auprès du lit de mort de sa sœur ; et c'était dans les bras d'une rivale qui lui pardonnait tout, dans les bras de madame de Mailly, que madame de Châteauroux expirait à l'âge de vingt-sept ans, le mercredi 8 décembre, à cinq heures du matin (2).
Elle mourut selon le vœu qu'elle avait formé dès l'enfance, un jour de fête de la Vierge, le jour de la Conception. Deux jours après, elle était inhumée dans la chapelle de saint Michel à Saint-Sulpice, une heure avant l'usage, et le guet sous les armes, pour sauver son cerciieil des fureurs de la populace.
(1) Journal historique du règne de Louis XV, par Barbier, vol. II.
(2) Mémoires historiques de M. de B... Jourdain, 1807, vol. II.
i70 LIVRE PREMIER.
Mort étrange, fatale, et qui, rapprochée de tant d'autres morts, de tant d'autres disparitions subites de la grande scène de Versailles, de tant d'autres foudroiements, promène, derrière la comédie, la folie et le sourire de ce siècle, derrière ce carnaval enchanté du plaisir, de la galanterie et de l'esprit, les soupçons et les terreurs d'une Italie du seizième siècle ! Fins hâtées, brusques dénoûments de jeunes existences, renversements des plus beaux rêves, les coups de la Providence ont en ce temps une violence qui ne semble appartenir qu'aux mains de l'homme ; la mort y semble véritablement humaine, tant elle se montre jalouse et précipitéel Princes, princesses, maîtresses de roi, sont enlevés si vite et dans de si particulières circonstances, qu'on les dirait emportés par l'ombre de Locuste. Le poison! un poison invisible et muet. Vaqua tofana^ voilà la grande épouvante léguée par la cour de Louis XIV à la cour de Louis XV. Le poison, c'est le cauchemar des agonies de ce dixhuitième siècle, qui verra plus tard le successeur de Louis XV entre un homme accusé de l'empoisonnement du Dauphin et un homme accusé de l'empoisonnement de madame de Châteauroux, entre Choiseul et Maurepas !
L'imagination publique, émue déjà de la mort de madame de Vintimille, ne taisait plus à la mort de madame de Châteauroux le murmure de ses accusations. Les accusateurs alléguaient les dénonciations de la mourante, ses indications précises d'avoir été empoisonnée une première fois dans une médecine à Reims. Ils appuyaient sur
MESDEMOISELl^S DE NESLE. 171
la deuiirsjournée passée à Paris par Maurepas, et dont remploi était inconnu. Ils parlaient de poisons, sub* tils comme les poisons de la Renaissance, glissés dans la lettre du Roi.
Mais ces accusations contemporaines n'étaient* que des suspicions et des préventions passionnées. Les lumières que l'histoire possède aujourd'hui donnent à l'historien le droit et le devoir d'en faire justice. Il suffira pour cela de rapporter l'opinion et le témoignage du médecin de madame de Châteauroux, Vernage. Aux insinuations d'empoisonnement, Vernage haussait les épaules. Il racontait qu'au retour de Metz, il avait prescrit à madame de Châteauroux un régime rafraîchissant, de la distraction, de l'exercice. Mais la duchesse n'avait point voulu suivre ses recommandations. Tout entière au souvenir et au ressentiment de la disgrâce, à 19* vengeance, elle s'était abandonnée à la fièvre de ses projets et de ses passions. Quinze jours avant sa mort, à la prière des amis de madame de Châteauroux, Vernage avait eu avec elle une longue et sérieuse conversation sur sa santé. Il lui avait dit : a Madame, vous ne dormez pas, vous êtes sans appétit, et votre pouls annonce des vapeurs noires ; vos yeux ont presque l'air égaré ; quand vous dormez quelques moments, vous vous réveillez en sursaut ; cet état ne peut durer. Ou vous deviendrez folle par l'agitation de votre esprit, ou il se fera quelque engorgement au cerveau, ou l'amas des matières corrompues vous occa-
sionn^a une fièvre putride. » Et Vefnage insistait auprès d'elle sur la nécessité pressante de se faire saigner, de se soigner. La duchesse promettait de prendre soin d'elle à Vernage, à Richelieu, à ses amis, à tous c*eux qui l'approchaient. Mais ce grand retour de fortune, la réconciliation avec le Roi, les débordements de la joie et de l'orgueil, les imprudences amoureuses dans un moment dangereux, amenaient la réalisation des prévisions de la médecine : c'était une fièvre putride, avec transport au cerveau, qui enlevait madame de Châteauroux. L'autopsie venait encore confirmer le dire de Vernage : elle ne révélait d'autres désordres intérieurs que la dilatation et le gonflement sanguin des vaisseaux capillaires de la tête (1).
Cependant, il est au-dessus de ces preuves matérielles des probabilités morales qui combattent plus victorieusement encore pour la défense de Maurepas. Le caractère du ministre le met au-dessus ou au-dessous d'une pareille accusation ; et sa défense, une défense qui est en même temps le jugement de Maurepas, est tout entière dans cette parole de Caylus : « Je vous réponds qu'il est encore plus incapable de crimes que de vertus (2). » Pour passer outre, pour persister dans
(1) Mémoires de madame du Hausset, publiés par M. F. Barrière. Lettre adressée à M. de Marigny se trouvant avec les cahiers du journal de madame du Hausset. — Mémoires historiques de M. de B... Jourdain, 1807, vol. II. — Vie privée de Louis XV. Peter Lyton, 1785, vol. II.
(2) Fragment des Mémoires de la duchesse de Braucas. Lettres de Lauraguais.
une accusation contre laquelle protestent toutes les déductions que la justice historique peut tirer de l'attitude morale de l'homme et des dehors de son âme, il faudrait admettre qu'il y ait eu dans le dix-huitième siècle des natures assez supérieures pour cacher sous l'insouciance et l'ironie, sous la plus charmante et la plus facile légèreté de la conscience et du ton, des sentiments et des paroles, une arrière-nature pleine de ténèbres et de profondeurs où les passions sans remords auraient travaillé à des crimes sans bruit. Evidemment ce serait là . une supposition dont le dix-huitième siècle ne mérite pas l'honneur ; les monstres n'y sont point si parfaits, les scélérats n'y sont que des roués.
Ainsi , des sœurs que le Roi avait aimées , deux étaient mortes tourmentées de la persuasion d'avoir bu la mort, désespérées et délirantes. Et la survivante, celle-là qui la première avait mêlé le sang des Nesle au sang royal, madame de Mailly, condamnée à vivre et réduite à envier le repos de madame de Vintimille et de nïadame de Châteauroux, traînait dans la déconsidération, dans les regrets, dans les austérités et les macérations religieuses les restes d'une existence qui n'était plus qu'une expiation. Après quelques lueurs d'espérance, désabusée bien vite par de cruelles lettres du Roi, « un curieux monument de la sécheresse humaine, » comme les appelle le prince de Tingry , madame de
Mailly s'était arrachée du monde pour se jeter en Dieu* Touchée par un sermon du père Renaud , ce disciple de Massillon, qui, venu comme lui de la Provence, prêtait à la religion les tendresses et les élancements amoureux du Midi, elle se sentait tout à coup ravie et dégoûtée d*elle-*même par cette parole douce et pénétrante qui parlait du bonheur de vivre avec Dieu. Uu jour où elle devait dîner chez monsieur de la Boixière et où elle était attendue par les convives qu'elle avait nommés , elle faisait dire qu'elle ne pouvait pas s'y rendre 5 et l'on apprenait le même jour un grand re*noncement de madame de Mailly : elle quittait pour toujours le rouge et les mouches. Une transformation s'était faite en elle, pareille à ces illuminations dont les historiens des premiers siècles de l'Église nous entretiennent comme de vivants miracles. De ce jour elle se vouait à une pénitence exemplaire ; et le jeudi, saint de l'année 1743, la cour et le peuple se pressaient chez les sœurs grises de Saint* Roch pour voir madame de Mailly, qu'accompagnait la jeune veuve du duc de la Trémouille, faire humblement le lavement des pieds (1). Toute sa bourse, tout son temps, toute son âme, étaient aux bonnes œuvres. Elle ne s'employait qu'à visiter les pauvres et les prisons , se ruinant et se dépouillant si bien en secours et en charités, que parfois c'était à peine si elle se réservait, pour son nécessaire personnel, deux
(l) Chronique du rogne de Louis XV. Revue rétrospective ^ 1834, vol. V.
ou trois écus de six livres. Cette vie d'immolation et de sacrifice dura jusqu'en 1751, année où madame de Mailly mourait avec un cilice sur la chair. Son légataire universel était son neveu, le fils du Roi et de madame de Vintimille ; son exécuteur testamentaire , le prince de Tingry auquel elle laissait une somme de 30,000 livres « pour ce qu'il savait bien, » C'était pour payer les créanciers mal payés par le Roi, et lésés dans des accommodements.
On l'enterra , selon ses volontés , dans le cimetière des Innocenta, parmi les pauvres, sous l'égout du cimetière ; et une croix de bois fut toute la tombe de celle qui , dérangeant quelques personnes à Saint-Roch et souffletée de ce mot : « Voilà bien du train pour une p....! » avait répondu : Puisque vous la connaissez, priez Dieu pour elle.