‹ Les maitresses de Louis XVChapitre 11 sur 17 · Génie de la Musique. (Agathe orientale · texte numérisé non relu

Génie de la Musique. (Agathe orientale

Enfant nu, assis, jouant de la lyre.

Cela fait les soixante-trois planches, non compris le frontispice, qui composaient l'œuvre de la marquise vendu à la vente de son frère, le marquis de Ménars. Nous ne pouvons mieux terminer ce catologue que par cette lettre de madame de Pompadour faisant oflVir son œuvre à la margrave de Bareith, lettre qu'a bien voulu nous communiquer M. Niel.

« 28 au soir (1755).

« Le M^ est arrivé, petit époux; le courrier qui vous rendra cç billet, vous instruira de ce qui la ramené. Le party est bon et ferme, il n'y a que ceux-là de convenables à un aussy grand roi que le nôtre. Vous sçavés que telle a toujours été ma façon de penser. Vous pouvés en assurer très-afûrmativement S. M. P, ainsy que du peu dlntérest que je prends à la banque angloise. Quoyque îuy en ait dit son enragé de chancelier , ce n'est en vérité pas ma faute, s'il fesoit aussy souvent de mauvaises digestions , et je ne dois pas en porter la peine. Bonsoir, petit époux, vous devés autant compter sur M. de Sechelles que sur ma sincère amitié pour vous.

«Je ne suis pas en peine sur rétablissement de votre segonde fille. Si mad« la Margrave, qui a demandé à M. de Calvièreune de mes gravures, en désire la suite, je seray enchantée de luy en faire ma cour. J*ay remis votre lettre au R. »

« A Monsieur le duc de NivemoiSy à Bareith. o

Un bourgeois de Paris, qui eut au dix-huitième siècle la patience de tenir registre des faits divers de son temps, des bruits et des nouvelles de la ville de Paris, de toutes les choses qu'il voyait, entendait, apprenait, Hardy, dans son journal manuscrit , jusqu'ici ioédit, raconte que, le 1*"* février 1769, veille de la Chandeleur, un ecclésiastique de ses amis alla dîner dans une maison qu'on ne lui a pas nommée. C'était le moment où il n'était bruit à Paris que de la comtesse du Barry. Au dessert, un autre ecclésiastique, qui dînait dans cette maison avec deux de ses confrères , invita l'ami de Hardy, ainsi que toute la compagnie, à boire « à /a présentation » ; et comme l'ami de Hardy ne comprenait guère ce que cela signifiait, et demandait si c'é^

tait à la Présentation' de Notre-Seigneur au temple qui devait avoir lieu le lendemain, le prêtre, qui avait porté la santé , lui répondait : a C'est à celle qui a eu lieu hier, ou doit avoir lieu aujourd'hui, à la présentation de la nouvelle Esther qui doit remplacer Aman, et tirer le peuple juif de l'oppression (1). » La nouvelle Esther était madame du Barry ; Aman était le duc de Choiseul.

Pesez cette scène et cette parole : la raison de la fortune de madame du Barry est là.

Dans cette guerre des idées, la grande guerre du dixhuitième siècle, dans cette mêlée des esprits et des âmes, ardente et sans merci comme la mêlée du fer, dans cette guerre civile des consciences où le sang ne coule plus, mais où la persécution continue, au temps des excommunications et des proscriptions de* l'opinion publique, alors qu'une sorte de revanche de l'Édit de Nantes est prise sur Tordre militant des jésuites, sur cette armée de vieillards poussés par la main de Choiseul hors de cette France où croulent leurs maisons ; au I milieu de ce déchirement et de ce conflit entre les habitudes du vieil esprit français et les audaces nouvelles

* . (1) Journal des événements tels qu*ils parviennent à ma connaissance, par Hardy. Bibliothèque impériale, manuscrits. Supplément Français,

qui ont pour ministre M. de Choiseul; entre ces deux absolus : l'Église et la royauté d une part, la révolution de l'autre, les esprits ne voient plus dans madame du Barry la femme, la courtisane, la fille, la du Barry : ils ne voient en elle qu'un moyen, une arme avec laquelle un parti tue un parti. Et voilà, chose étrange ! qu'en ce dix-huitième siècle, habitué à faire de la femme l'instrument des changements d'État, madame du Barry rallie autour d'elle, à son insu, tous les sentiments re* ligieux et tous les sentiments politiques contrariés,, blessés, humiliés par le ministère ChoiseuU Tout ce qu'il restait de vieille France enracinée dans ce qu'elle croyait et effrayée de cette chaîne d'incrédulité nouée de Fontenelle à Voltaire, par le médecin La Mettrie, le géologue Demaillet, le physicien Boulanger, le uatura^ liste Buffon, le géomètre d'Alembert; tous les hommef inquiets de cet assaut donné par les connaissances des choses naturelles, par les sciences exactes, positives, matérielles, aux mystères des choses divines; les hommes opposés à la nouveauté des théories gouverné^ mentales, au rêve des systèmes, à l'expérience du pro-. grès; ceux-là qui, avec l'Assemblée des évéques, croyaient l'Église et l'État unis dans la vie et dans la mort, et voyaient une révolution politique atf bout d'une révolution religieuse; ceux qui annonçaient dèe 1765 V que l'esprit philosophique était destiné à faire naître les plus étranges révolutions et à précipiter la France dafis les horreurs de l'anarchie ; » ceux4à encore qui

pensaient que l'esprit humain était contenu et sauvegardé dans l'avenir par Téducation que Tenfance recevait du corps des jésuites ; — tout ce grand parti était condamné à faire taire ses répugnances pour pousser madame du Barry là où elle devait le servir. Mille passions, mille dévouements, ce qu'un grand ordre laisse derrière lui de relations, d'amitiés, de souvenirs, d'intérêts ; l'effroi du cœur de Louis XV devant la multi^ tude républicaine (1) qu'il laisserait à son successeur; .les ressentiments secrets du Dauphin et delà Dauphine contre Choiseul, légués dans leur testament à Louis XVI, les espérances de la Reine brodant de ses mains bientôt glacées par la mort un meuble pour la première maison des jésuites rétablie, tout se ralliait ou était rattaché par le parti à cette présentation d'état. De là cette entente, cette complicité instinctive autour de la maîtresse, ces mains et ces secours invisibles qui soutinrent ladu Barry ; de là, ce souffle et cette aide d'une puissante opinion publique qui la portèrent au pouvoir sur le nuage de Psyché.

M. de Choiseul ne se trompa pas sur la signification de l'avéneraent de madame du Barry. A tous les reproches de détail faits à son administration, sa réponse était celle qu'il -avait faite en 1765 quand le parti groupé derrière madame d'Esparbès, celui-là même qu'il re-

(1) Eipressions d'une lettre de Louis XV à Choiseul datée de Fontainebleau, 15 octobre 1765, communiquée par M. le duc de Choiseul à la Re- . wie de PariSy 1829 , vol. IV. ,

trouvait derrière madame du Barry, avait cherché à le renvoyer • « Quoi qu'on ait dit — disait M. de Choiseul dans une sorte de justification adressée au Roi — que j'avais travaillé à renvoyer les Jésuites et que j'avais soutenu les demandes et les prétentions des parlements, de près ni de loin, je n'ai fait aucune démarche sur ces objets et n'ai eu d'autres idées que celles que Votre Majesté m'a vues dans son conseil lorsqu'il m'a demandé mon avis,... Enfin, le grand reproche tombe sur ma religion. 11 est difficile de m'attaquer positivement sur cette matière sérieuse. Je n'en parle jamais; mais, dans la forme, j'observe exactement la décence, et dans les affaires j'ai pour principe le maintien de la religion (1). »

Quelle était pourtant cette femme à laquelle les ironies de l'histoire laissaient attribuer et devaient permettre un tel rôle : la restauration de l'autorité monarchique et de l'autorité religieuse? C'était la femme dont nous allons essayer de dire la vie.

« Jeanne^ fille naturelle d'Anne Béqus dite Quantinyj est née le dix-neuvième août de l'an mil sept cent quarante-trois et a été baptisée le même jour; elle a eu

(1) Mémoire du duc de Choiseul, remis au Roi en 1765, cité dans la RCm vue française^ juillet 1828.

pour parain Joseph Démange, et pour maraine Jeanne Birabin qui ont signé avec moi.

Jeanne Birabine. L. Galon,

Vicaire de Vaucouleurs.

Joseph Démange (1). »

Tel est l'acte de naissance de madame du Barry, la vérité sur son origine, vérité jusqu'ici ignorée ou méconnue par rhistoire.

Au milieu de la contradiction des récits, devant l'hostilité évidente des anecdotes et des mémoires publiés au lendemain de la mort de Louis XV et de la disgrâce de sa dernière favorite, devant le parti pris de paradoxe des réhabilitations essayées depuis, en face des biographies qui cherchent l'intérêt romanesque et ne semblent viser qu'au public des romans, il est assez difficile de retrouver, de discerner et d'établir la vérité vraie sur l'enfance et la première jeunesse de madame du Barry. Il faut, croyons-nous, se contenter de la vérité vraisemblable : elle suffit d'ailleurs à de pareilles biographies, et la postérité peut se consoler de ne point posséder une certitude absolue et des lumières entières sur le degré précis de faiblesse auquel descendit une femme qui est devenue un personnage historique par hasard, et comme par mégarde.

(1) Cet aete de naissance de madame du Barry, extrait des registres de rétat civil de la viUe de Vaucouleurs, et délivré à Saint-Mihiel, le 25 septembre 1827, DOQsest confirmé par une lettre de M. le maire de Vaucouleurs, en date du 30 novembre 1859.

De toutes les traditions du dix- huitième siècle s'accordant pour, donner comme père à madame du Barry un certain Gomard de Vaubernier, erreur dont on trouvera la clef plus loin, et comme parrain un financier du nom de Dumonceau, il semble qu'on ne puisse guère recueillir et accepter' d'autres faits qu'une grande misère de la mère et de la fille, la mort du père de Tenfant poussant la mère à Paris, et peut-être, avant ce voyage à Paris, des rapports de charité et de bienfaisance déjà établis à Vaucouleurs entre Anne Bécu et ce M. Dumonceau, un des. principaux intéressés dans la fourniture des vivres de Tannée. C'est dans ce sens que nous allons suivre les récits du temps*

La mère de la petite Jeanne, sans ressource, eut donc idée d'aller tenter fortune à Paris, et sa première visite fut pour l'opulent financier dont le souvenir et les charités lui étaient restés au cœur. M. Dumonceau, qui ne pensait plus guère à sa petite protégée, fut émerveillé de sa jolie figure et de son espièglerie. Il donna douze livres à la mère, avec promesse de pareille somme tous les mois pour faire apprendre à lire et à écrire à la petite ieanne. Au Bout de quelques mois et de quelques douze livres, le bonhomme Dumonceau se laissait intéresser par la misère de la mère ; et, dans la naïveté de sa charité, il ne trouvait rien de mieux que de placer la mère et la fille chez sa maîtresse, mademoiselle Frédérique, une courtisane qui avait presque un liom en ce temps-là. La jolie enfant était en train de devenir une

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charmante jeune fille, quand mademoiselle Frédérique, qui était une personne d'esprit, trouva qu'elle grandissait bien vite, et se mit à avoir peur de l'avenir. Elle décida M. Dumonceau, prêché d'un autre côté par un parent fort dévot, à faire entrer la petite Jeanne au couvent de Sainte- Aure (1).

Les filles de Sainte-Aure étaient une communauté dont la spécialité et le but étaient tout particuliers. Sainte-Aure ne servait point d'asile aux faiblesses, de retraite aux fautes : ce couvent était destiné à prévenir les chutes. C'était, dans la pensée des réformateurs de cet institut, un asile ouvert, moyennant une pension modique de deux cents livres, à toutes les jeunes personnes qui, nées d'une famille honnête, « se trouvaient dans des circonstances où elles couraient risque de se perdre (2). » Les dix livres pour le lit furent payées; la petite fut fournie de deux paires de draps et de six serviettes (3), et les portes du couvent de la rue Neuve- Sainte-Geneviève se fermèrent sur elle.

Pour .une jeune fille ainsi élevée, ne connaissant de la vie que ce qu'elle en avait vu chez mademoiselle Frédérique, bercée dans ce luxe d'une existence de fille, la tête et les yeux éblouis de rubans et de belles robes, pour une enfant gâtée de chatteries et de caresses comme une jolie enfant qu'elle était, coquette déjà, et

(1) Anecdotes sur madame la comtesse du Barri. Londres, 1775.

(2) Tableau de l'humanité et de la bienfaisance, ou Précis historique des charités qui se font dans Paris, 1769.

(3) État ou Tableau de la ville de Paris, 1760.

déjà montrant cette humeur espiègle que Versailles même ne pourra contenir, la chute était grande et le changement rude. Adieu la charmante petite toilette taillée dans les mise-bas de la Frédérique ! Sur cette tète éveillée, voici deux voiles noirs d'étamine , accompagnés d'une guimpe commune sans empois. Voici, sur ces blonds cheveux, une bande de mauvaise toile qui les cache, et descend couvrir plus des trois quarts du front. Sa robe est de serge d'Aumale blanche et commune, sans aucun arrangement ni ornement superflu; et ses petits pieds sont chaussés de souliers de veau jaune sans façon, attachés avec deux cordons pareils. Et nul moyen de tromper cette discipline impitoyable de rhabit : les archives de la communauté, ne conservent-elles pas comme modèle et comme règle une statue hiératique ainsi habillée ? Et tout, autour de la petite Jeanne, est grossier, sévère et triste comme son nouveau costume, dans cette communauté si retranchée, qu'elle n'a d'argent que l'argenterie de l'infirmerie, d'or que la dorure de l'autel. C'est le vœu de pauvreté dans sa rigueur, défendant à macune la possession personnelle, supprimant le tien etile mien ; c'est le travail des mains, le travail de l'instructiea, le travail et l'observation du grand silence. Là sont défendus et punis les badineries, les petits airs délicats, les ris outrés ou d'éclat, toute phrase plaisante, tout ton railleur (1). Vaines

(1) Constitution des religieuses de Sainte-Aure, suivant la règle de saint

défenses ! par dessus lesquelles sautait bientôt la petite Jeanne, mettant dans Taustère maison la gaieté de son âge et de son humeur, et y faisant la révolution de Vert-Vert. Le tapage, le mauvais exemple d'une telle jeunesse, vainement grondée et refrénée, et dont la contagion était à craindre, faisaient renvoyer le charmant petit diable chez sa mère, c'est-à-dire chez là Frédérique. La Frédérique, trouvant grandies et formées, plus dan- ^gereuses que jamais, les grâces de sa protégée, lasse de la mère, qu'elle soupçonnait d'espionnage dans son intérieur, imaginait de jeter les hauts cris sur les relations singulièrement familières de la mère de Jeanne avec un moine Picpus nommé Gomard. Sur ce scandale, et sur l'indignation fort bien jouée de la Frédérique, M. Dumonceau laissait jeter à la porte la mère et la fille.

C'est vers ce temps que la petite fille d'une quinzaine d'années, sans ressource et livrée au hasard, se montre dans les rues de Paris, ainsi que la Mignone de Rétif de la Bretonne, portant dans une petite boîte ouverte des objets de « quinquaillerie, » allant de porte en porte, et offrant à qui passe ses cordons de montre , ses tabatières , ses fausses perles , ses épingles à brillants, ses étuis, et toute la menue mercerie qu'on achète pour les beaux yeux de la marchande, et qu'on paye le prix de son sourire ; boutique en plein air, métier scabreux, négoce si petit qu'il semble un prétexte,

Augustin. A Paris, de l'imprimerie de Simon, imprimeur de monseigneur Tarchevêque de Paris, I78<».

courses douteuses sur le pavé glissant, exposées aux propos,^ aux offres, à la nuit, à la misère qui racole, aux domestiques qui ramassent du plaisir pour leur maître (1) Pendant ce temps, il se faisait un changement dans la famille qui allait retirer la petite de cette vie au moins suspecte. Son oncle ou son prétendu oncle, le frère Picpus, qui avait obtenu la prêtrise, devenait, par un cumul digne du temps et fait pour rhomme , l'aumônier de la chapelle en même temps que le souffleur de la comédie du château de Courneuve où la vieille femme du fermier général Lagarde amusait sa vieillesse avec un théâtre de société (2). Le Picpus intéressait à Jeanne la curiosité de la vieille madame, Lagarde, qui faisait venir la jolie fille à Courneuve, se laissait charmer par son visage, son caquetage, et la retenait auprès d'elle comme demoiselle de compagnie, femme de chambre au besoin. Malheureusement, if se trouvait que madame Lagarde avait des fils qui étaient des jeunes gens ; il y eut bientôt au château le roman qu'on devait attendre, le commencement d'une intrigue avec la séduisante petite personne; et de Courneuve, la mère et la fille retombaient encore une fois sur le pavé de Paris.

L$. il fallut manger et vivre. La petite colporteuse de

(1) Mémoires secrets de 1770 à 1830, par M. le comte d'Allonville. 1838, vol. I*'.

(S) Les DltertîsBementg de te Cour neuve ont été pubUés dam un vo-* lume rarissime: Étrennes de la Cour neuve pour Tannée 1774, dédiées à M. de la Garde, maître des requêtes. A la Cour neuve, 1774.

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mercerie prit un état où la vertu était encore un héroïsme . assez difficile y mais où les tentations n'avaient plus la même brutalité ; elle entra sous le nom de mademoiselle Lançon, ou peut-être Rançon, du nom du mari que sa mère venait de prendre, chez M. Labille, marchand de modes, rue Saint-Honoré. L'histoire des demoiselles de modes au dix-huitième siècle n'est ni très-longue à faire ni très-variée à dire. Imaginez des magasins tout en vitres où de charmants désœuvrés, de jolis seigneurs lorgnent du matin au soir ; des fermetures qui servent à la correspondance et qui laissent passer, par le trou des chevilles, les billets plies en éventail; des courses au dehors , où la pimpante demoiselle de modes , telle que nous l'a dessinée Leclerc dans la suite des. Costumes d'Esnault et Rapilly , trottine d'un air vainqueur , la tête couverte d'une grande calèche noire qui laisse échapper les boucles de ses cheveux blonds , la taille ronde et fine serrée dans une polonaise de toile peinte garnie de mousseline , les petits souliers à talons^ et à boucles, et dans la main un léger éventail qu'elle agite en marchant ; imaginez au bout de cela des conversations, des propositions ; puis au bout des propositions, et des réponses aux propositions, c'est pour presque toutes, comme pour la petite Lançon, quelque monsieur de la Vauvenardière, ou quelque monsieur Duval, ou quelque autre. Quelques-uns ont. voulu que madame du Barry fût allée dans ce désordre jusqu'au servage de la débauche. Ils font intervenir à ce moment, dans

sa vie, une des plus fameuses entremetteuses du siècle. C'est un point de controverse qu'il faut laisser au scandale. Toutefois, il y a dans ces premiers entraînements de madame du Barry assez de liberté dans le choix, assez d'incoustance, un goût et un dégoût assez vifs et assez personnels pour supposer que son cœur est resté à ses pièces. Bientôt arrive sa liaison avec le coiffeur Lamet, sitôt nouée, sitôt dénouée, quand la demoiselle de modes, mordant au luxe et prenant goût aux dépenses, a mangé le dernier argent du coiffeur dans les meubles qu'elle lui doit. Le coiffeur s'était sauvé en Angleterre et la jeune personne ne savait que faire, quand sa mère, devenue madame Rançon, la mettait en rapport avec une voisine^ madame Duquesnoy, qui tenait une maison de jeu, rue de Bourbon. Une maison de jeu ! ce fut toujours pour les filles galantes le rendez-vous de l'occasion, le meilleur endroit pour attrapper Ip. fortune ; et chez la Duquesnoy , au milieu du cercle attiré par sa beauté nouvelle et inconnue , la charmante Jeanne ne tardait pas à s'emparer du comte du Barry qui lui assurait, dans l'espèce de sérail qu'il avait à Paris, la place de sultane favorite (1).

Ce comte du Barry était un gentilhomme des environs de Toulouse, faisant grand bruit de sa descendance des Barymore d'Angleterre, mais dont toute la noblesse venait vraisemblablement du capitoulat. 11 était resté jus-

(1) Anecdotes sur madame la comtesse du Barri.

qu'à vingt-huit ans à Toulouse , occupé à dissiper sa jeunesse, et à écorner une assez belle fortune^ Puis, la vie de province épuisée, il était venu à Paris avec des passions mûries, un appétit vague de changement et de fortune, une ambition sans but et prête à tout. Par madame de Malause, il entrait et s'établissait dans la bonne compagnie, et se poussait à des relations qui devaient plus tard valoir à son fils une place de page du Roi. D'abord les affaires étrangères lavaient tenté; mais le ministre Rouillé , lui trouvant la tête un peu jeune, lui avait conseillé un voyage en Allemagne, et le faisait quelque temps patienter avec la promesse de Temployer dans le cercle de Franconie. À Rouillé succédait Bemis, qui le faisait encore attendre avec des paroles ; puis arrivait Choiseul, qui tuait brutalement toutes les espérances du comte. Alors du Barry, dont la fortune commençait à s'embarrasser, laissait là ses rêves, de diplomatie et se tournait vers le solide; il obtenait de Berryer un intérêt dans les fournitures de la marine, de Belle-Isle un intérêt dans les fournitures de la guerre , puis encore un intérêt dans les vivres de la Corse (1). Sa fortune remise à flot par ces trois sources le rendait, plus prodigue que jamais, à ses goûts, à ses débauches, au jeu et aux femmes , à cette vie étourcfie, cynique et sans frein qui lui valut le nom de roué. Entre cet homme et la Rançon, ou plutôt la Lange, c'était le nom

(1) Correspondance du eomte du Barry. Revuede Partie Bovraibre 1836.

de guerre qae la courtisane avait pris, il ne pouvait guère y avoir autre chose que ce qu'il y eut : un appareillage où chacun trouvait ses convenances. La Lange, qui paraît, s'être donnée sans grand goût^ demeurait attachée à cette liaison pour l'argent que semait si facilement du Barry, pour cette vie large, désordonnée, brillante, qui devient le besoin de la femme de plaisir, et peut-être encore pour l'éducation qu'elle retirait de cette école et de ce frottement qu^ la formait aux grandes façons de la* galanterie^ et décrassait en elle la grisetteet la pe-* tite fille de modes. Elle se liait, dans ce monde, avec quelques courtisanes à la mode, et entrait dans le sa« Ion de cette espèce de Ninon, mademoiselle Legrand, qui- réunissait autour d'elle les Collé et les Crébillon (1). Pour du Barry, habitué à surmener ses eaptices et à user ses passions , la liaison finie, et tombée bientôt à l'indifférence, était devenue un projet de fortune ; et le Roué, échauffé par les idées et les exemples du siècle, calculait les probabilités de l'impossible, et mesurait le scandale sans en être découragé, voyant tout ce règne et tout ce royaum43 tourner sur les femmes, tant de courtisans, tant de ministres, gouverner, avancer, n'éclater' et ne grandir que par la maîtresse. Enhardi, impatient , cherchant les moyens , il n'était pas encore fixé, quand Lebel tout à coup ouvrait la route à ses projets et Versailles à sa maîtresse.

(1) Mémoires du général Dumouriez. Paris, Baudouin, 1822, vdl. I.

II existe beaucoup de témoignages sur la première rencontre du Roi âVec la du Barry. Dans une sorte de justification et d'exposé de sa vie adressée sous Louis XVI à M. de Malesherbes, lé comte du Barry, qui présente madame du Barry comme chargée avec sa mère de la ténue de sa maison , raconte que lui ayant cédé des intérêts dans les vivres de Corse, intérêts réduits à rien par.des dispositions de M. de Choiseul, madame du Barry alla à Versailles pour réclamer près du ministre : ce fut , suivant lui , dans ces courses de sollicitation que le Roi la vit. Un autre récit mérite plus de créance : c'est celui d'un homme qui a vécu familièrement dans la sofciété de M. de Choiseul , et qui semble tenir ses lumières et ses informations des confidences du ministre. Dutens a écrit qu'après le bruit fait aux oreilles du Roi de la beauté de madame du Barry par Lebel et Richelieu, il y eut un souper chez Lebel auquel assistaient mademoiselle Lange, Sainte- Foix qui, croyait-on, lui faisait oublier du Barry, et quelques femmes. Ce fut à ce souper que, mise à Taise et enhardie par le Champagne , la maîtresse de du Barry, avec la liberté, la gaîté et les jolies folies d'une femme qui ne se croit pas vue, charma les regards du Roi , qui , prévenu , la regardait par un jour secret pratiqué dans le mur de la chambre à manger de Lebel (1). Et il y eut tant de viva-

(1) Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens. Parls^ 1806, vol. IL

MADAME DU BAKRY. U^

cité dans cette première impression que le Roi la faisait mander ce soir-là même.

La maîtresse de du Barry eut, peut-être naturellement et sans arrière-pensée, l'esprit de ne point jouer l'embarras, et la bonne foi de ne point tromper le Rqi sur son expérience. Elle mit à bas les grimaces d'ingénuité dont Louis XV était rebattu, et le grand luxe de confusion dont les plus savantes croyaient devoir l'hommage au Roi. Elle ne contrefit ni l'ignorance, ni la défense, ni la gaucherie. Elle fut elle-même , elle traita le Roi en homme; et l'homme, qui était encore dans le Roi, sortit amoureux de cette première entrevue. Lebel n'avait point cru si bien réussir ; il croyait à un de ces caprices que le matin dissipe. Effrayé de l'indignité de l'attachement où le cœur du IJoi s'engageait avec ses sens, il avouait au Roi qu'il l'avait trompé, que la femme qu'il lui avait fait connaître n'était ni mariée ni titrée , et il croyait devoir l'éclairer sur les suites compromettantes d'une liaison plus suivie avec elle , quand le Roi l'arrêtant lui commandait de la marier, et, le mariage fait, de la lui amener à Compiègne (1).

-A cet ordre transmis par Lebel , le comte du Barry écrivait à son frère Guillaume, pauvre officier des troupes de la marine , qui vivait. à Toulouse avec sa

(1) Fastes de Louis XV. A VUlefranche, chez la veuve Liber té, 1782, vol. 11.^ — Anecdotes sur madame du Barri. — Mémoires historiques de Jeanne Gomart de Vaubernier, comtesse Dubarry, par M. de Favrolle (Madame Guéuard)» Paris, ain xi, vol. I"'.

mère, et lui mandait Tavantageux mariage pour lequel il avait songé à lui.

Guillaume du Barry se hâtait de faire dresser à Toulouse la procuration (1) par laquelle sa mère, la dame Catherine Delacaze, veuve du noble Antoine du Barry, l'autorisait à contracter mariage avec telle personne qu'il jugerait à propos; et il accourait à Paris, et tombait à Thôtel de son frère, rue Neuve dés Petits- Champs, avec un zèle empressé et docile aux plans de Jean du Barry.

Le contrat de mariage se préparait aussitôt. Mais il y avait chez le futur mari, chez le Roi lui-même, des orgueils et des pudeurs que blessait la bassesse originelle de celle qui cherchait un mari pour appartenir au

(1) « Pardeviint le notaire royal (Je la ville de Toulouse et témoins basnommés, fut présente dame Catherine Delacaze^ veuVe de noble Antoine Du Barry, chevalier de l'ordre militaire de Saint- Louis, habitant de celte ville ;

« Laquelle a fait et constitué pour son procureur général et spécial M. Jean Gruel, négociant rue du Roule, à Paris, auquel elle donne pouvoir de , pour elle et en son nom , consentir que noble Guillaume du Barry, son fils, ancien officier d'infanterie, contracte mariage, avec telle personne qu'il jugera à propos, pourvu toutefois qu'elle soit approuvée et agréée par ledit sieur procureur constitué, et que la bénédiction nuptiale lui soit départie suivant les constitutions canoniques par le premier prêtre requis, sans cependant que ladite dame constituante entende rien donner à son fils dans son contrat de mariage ; voulant, en outre, que les présentes vaillent nonobstant surannotation, et jusqu'à revocation expresse, promettant, obligeant ^ renonçant.

«Fait et passé audit Toulouse, dans notre étude, le quinzième jour du mois de juillet avant midi, l'an 1768, en présence des sieurs Bernard Joseph Fourmont et Bonaventure Calvet, praticiens habitant cette ville soussignés, avec ladite dame constituante et nous notaire.

« %n^: Delacaze, DU Barry, Fourmont, B. Calvet et Sans, notaire.»

Roi. Le vrai nom de la future madame du Barry, nous l'ayons dit, était, d'après l'original produit dans le procès des héritiers du Barry, Jeanne Bequs ; d'après une communication du maire de Yaucouleurs, Jeanne Becu, De l'accord de ces deux témoignages authentiques, qui ne diffèrent que sur l'orthographe du nom, la maîtresse de Jean du Barry était fille naturelle. On voulut déguiser un état civil dont pouvaient s'armer l'indiscrétion et la malignité publiques. Il y eut de souterraines, dehonteuses complaisances, auxquelles se prêta sans doute un aumônier du Roi, Gomard de Vaubernier, lié à là fois avec les Rançon, Lebel et le comte Jean. Ce Gomard aurait donné url père à la fille naturelle dans la personne d'un de ses frères, d'un Gomard de Vau* bernier, dont les réclamations n'étaient point à craindre: il était mort depuis longtemps. Et à la place du véritable acte de naissance de madame du Barry, donné au commencement de cette histoire , les notaires eurent pour dresser leur contrat, le faux acte de naissance dont jusqu'ici ont été diipes les anecdotiers^ les romanciers, et les historiens. Voici ce faux acte :

« Extrait des registres de baptême de la paroisse àê Vaucouleurs, diocèse de Toul , pour l'année mil sept cent quarante-six.

a Jeanne, fille de Jean-Jacques Gomard de Vaubernier et d'Anne Bécu dite Quantigny^ est née le dixneuf août mil sept cent quarante-six , a été baptisée le même jour, a eu pour parrain Joseph de Mange , et

pour marraine Jeanne de Birabin , qui ont signé avec moi. L. Galon, vicaire de Vaucouleurs; Joseph de Mange et Jeanne de Birabin. »

On le voit, ce faux acte, certifié par L. P. Dubois, prêtre curé de la paroisse et ville de Vaucouleurs , certifié encore par le commissaire enquesteur-examinateur dé la ville et prévôté de Vaucouleurs , donnait à la fille naturelle un père de nom noble. Les témoins devenaient des gens à particules ; et la paysanne la Birabine était transformée en dame de Birabin. La flatterie des faussaires allait plus loin encore : elle allait jusqu'à rajeunir de trois ans la future de Guillaume dç Barry, en la faisant naître le 19 août 1746, au lieu du 19 août 1743.

Le 23 juillet 1768, on passait en ces termes le contrat de ce singulier mariage de comédie :.

« Par devant les conseillers du Roi, notaires au Châtelet de Paris, furent présents :

« Haut et puissant seigneur messire Guillaume comte du Bàrry, chevalier capitaine des troupes détachées de la marine, demeurant à Paris, rue Neuve des Petits-Champs , paroisse Saint-Roch, majeur, fils de défunt messire Antoine , comte du Barry, chevalier de Tordre royal et militaire de Saint-Louis , et de dame Catherine Delaeaze son épouse, actuellement sa veuve, demeurant à Toulouse, contractant pour lui et en son nom;

<t Sieur André-Marie Gruel, négociant à Paris, y de-

meurant , rue du Roule, paroisse Saint-GermainrAuxerrois, au nom et comme fondé de la procuration spéciale à Teffet du mariage dont va être parlé, de ladite dame du Barry mère^ passé devant Sans^ notaire royal à Toulouse, en présence de témoins, le 15 juillet présent mois, dont l'original dûment contrôlé et légalisé est , à la réquisition , demeuré annexé à la minute des présentes préalablement de lui certifié véritable, signé et paraphé en présence des notaires soussignés ;

« Ledit sieur Gruel, audit nom, assistant et autorisant autant que de besoin ledit seigneur comte du Barry d'une part;

a Et sieur Nicolas Rançon^ intéressé dans les affaires du Roi, et dame Anne Becu^ son épouse, qu'il autorise à l'effet des présentes , demeurant à Paris , rue du Ponceau, paroisse Saint-Laurent, ladite dame auparavant veuve du sieur Jean-Jacques Gomdrd de Vaubernier^ in- . téressé dans les affaires du Roi , stipulant pour madeselle Jeanne Gomard de Vauhernier, fille mineure de ladite dame Rançon et dudit feu sieur Gomard de Vaubernier, son premier mari, demeurant avec eux, à ce présente et de son consentement pour elle et en son nom ;

<c Lesquels, dans la vue du mariage proposé et agréé entre ledit sieur comte du Barry et ladite demoiselle Gomard de Vaubernier, qui sera célébré incessamment en face de l'Église, ont pris par ces présentes, volontairement fait et rédigé les clauses et conditions civiles dudit mariage ainsi qu'il suit, en la présence et de

ï agrément du haut et puissant seigneur , messire Jean du Barry-Ceres^ gouverneur de Levignac, frère aîné dudit seigneur futur époux, et de Claire du Barry^ draioiselle majeure, sœur dudit seigneur futur époux.

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