PAR
ALFRED DE BRÉHAT^p--^a 'l
MlGllEL'L'ÈV't'FKÉR'È'S,' ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, SbIS, ETBODLEVARD DESITALIEXS, 1^
A LA LIBUAIRIE NOUVELLE
DroiU de reproduetion et de traduction réservés
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LES
GARMËNCITA
Le 3 avril 1862, une colonoe de troupes françaises escortait un convoi de provisions partant de Tejeria. Des guerrilleros mexicains l'attaquèrent au rancho del Sardo et lui enlevèrent quelqueii attelages de mules. Quoique
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épuisés par la maladie et par la iaiigue d'un
pénible voyage^ Jesrfïaiïçais dispersèrent
promptement jes: ^Jgr^ssçtjrs ,eî ^j)oursuivirent
leur route vers Orizaba.
Deux ou trois heures après le départ des
troupes françaises, une jeune tille portant le
i LES MAITRESSES DU DIABLE
pittoresque costume du pays, parcourait lentement le champ de bataille. Elle examinait successivement chaque cadavre de Mexicain et poussait lin soupir de soulagement qi^anâ ses yeux rencontraient une figure inconnue. li paraît qu'elle ne trouva point parmi les victimes celui qu'elle craignait d'y rencontrer; car, après avoir regardé le dernier cadavre, elle leva les yeux au ciel comme pour remercier la Providence.
C'était vraiment une lori belle créature avec ses épais cheveux d'un noir d'ébène et ses grands yeiix cle velours au regard pensif ei profond, dans lesquels semblaient resplendir
nacrée de ses tJenlsv'Ses**épaûîes, légèrement dorées par le 'âDlcdf/aY^tèQt^admirabies conours et semblaient taillées dans le marbre.
Au moment où Cnrmen Baldosa se retirait^ elle aperçut^ a une centaine de pas du champ
CARMENGlTÀ 3
de bataille, des traces de combat qui lui Grent jeter autour d'elle un regard attentif.
En suivant ces traces pendant quelques minotes, elle finit par arriver à une touffe d'arbustes deri*ière laquelle gisaient quatre cadavres. Trois de ces cadavres portaient le costume mexicain. Carmen courut les regarder. Leurs figures lui étaient sans doute inconnues; car, lorsqu'elle se leva, l'inquiétude qui avait un instant assombri sa physionomie avait déjà disparu.
Rassurée de ce côté, elle se mit à considérer le quatrième cadavre avec une vive curiosité.
Ce dernier portait le costume des zouaves.
La renommée de ces braves soldats s'était déjà
répandue dans les campagnes mexicaines. Le
merveilleux s'ajoutant à la réalité, Dieu sait
toutes les histoires qui circulaient sur le compté
des zouaves.
D'après ce qu'elle avait entendu dire à ses
compatriotes , Carmen s'attendait à voir une figure farouche, assombrie par une barbe énorme, et offrant quelque chose de diabolique.
Au lieu de cela, les yeux de la jeune fille contemplaient avec surprise un visage régulier que sa pâleur rendait plus intéressant encore, et dont les lignes gracieuses avaient toute la fraîcheur de la jeunesse.
Tandis que, rêveuse, elle cherchait à s'expliquer ce contraste, le prétendu cadavre fit un léger mouvement. Carmen, effrayée, bondit en arrière, mais elle s'arrêta aussitôt.
— A boire ! murmura le blessé d'une voix éteinte.
Comme il avait parlé en français, Carmen ne comprit pas et resta immobile.
Après avoir répété deux ou trois fois le même mot, le zouave ouvrit tout à fait les yeux. Son regard tomba sur la belle jeune fille qui se tenait immobile à cinq ou six pas de lui. Sans quitter Carmen du regard, le
CARHENCITA S
Français fil ud effort sur lui-même pour se rendre compte de sa situadon.
— Â boire, dit-il enfin en espagnol.
Carmen tressaillit et fit un pas vers le blessé,
mais elle s'arrêta de nouveau.
— Vous êtes Espagnol? dit -elle.
— Je suis Français : donnez-moi à boire, au nom du ciel !
— Chien d'hérétique ! Comment osez- vous invoquer le ciel?
— Je suis aussi bon catholique que vous, répondit le blessé, meilleur que vous même ; car si je voyais un ennemi expirant de soif à mes pieds, je n'hésiterais pas à lui donner ma ration d'eau.
— C'est Dieu qui vous punit pour avoir porté le trouble et la désolation dans mon pays...
. — Ce n'est pas le moment de parler politique, ma chère enfant, dit le zouave, dont un sourire entr'ouvrit les lèvres pâlies. Je suis
blessé et je meurs de soif ! Me laisser souffrir ainsi, faute d'une goutte d*eau, n>st ni d'une chrétienne ni d'une femme.
Il laissa retomber sa tête, qu'il avait pénî* blement soulevée, et ne dit plus rien.
Carmen, toujours silencieuse, le contempla ainsi durant quelques instants. Tout un monde de pensées se heurtait évidemment dans la tête de la jeune ûlle.
Tout à coup elle s'approcha du zouave, prit le bidon qu'il portait en sautoir et courut à une fontaine située à cinq ou six cents pas de
Quelques minutes après, elle était de retour.
— Buvez, dit-elle en tendant au soldat le bidon rempli d'eau.
Il essaya de se soulevjer, mais le sac sur lequel il s'appuyait glissa sous sa main mal affer^ mie, et sa tête retomba lourdement à terre.
Le choc retentit dans le cœur de la jeune fille.
CARMENCITA 7
— Sainte Vierge ! marmura-i-el)e <sd soulevant la tète du blessé, qu elle appuya sur ses genoux tandis qu*il buvait.
Après avoir avalé quelques gorgées d'eau^ le Français s'arrêta prudemment.
^ — Que Dieu vous récompense de voire bonté, ma jolie Mexicaine ! murmura^il avec un soupir de soulagement.
Puis, apercevant près de sa propre tète les joues dorées de la jeune fille, il appqya ses lèvres sur leur tissu velouté.
Carmen, surprise, fit un bond comme si elle avait été mordue par un serpent. L'œil en fey çt la figure couverte d'une rougeur brûlante, elle murmura avec colère :
— Senorî...
Son mouyement avait été si brusque, que tous ses cheveux se détachèrent et ruisselèrent bientôt sur §es çpaules. Soudainement privée de son appui, la tête du blessé retomba de nouveau sur le sol. Soit à cause du choc, soit
à causé de l'eau qu'il venait déboire, le zouave avait de nouveau perdu connaissance.
Voyant qu'il ne rouvrait pas les yeux, Carmen se pencha sur lui et mit la main sur son cœur pour voir s'il battait encore.
— Pauvre jeune homme ! murmura-t-elle.
A ce moment, la main du blessé se posa sur la sienqe et la tint pressée contre son cœur.
Comme il avait toujours les yeux fermés et n'employait aucune force pour retenir la main de Carmen, la jeune filie ne la retira point. Bientôt cependant les pulsations du cœur, qui frappaient sa main à intervalles égaux, firent éprouver à Carmen une sensation étrange. Il lui sembla que ce cœur retentissait dans le sien, dont il précipitait les battements.
Toute rouge et tout émue, elle retira sa main.
— A ce mouvement, le blessé entrouvrit les paupières. Quoiqu'il eût les cheveux presque aussi noirs que ceux de la jeune Mexicaine,
GARMENGITA ' 9
ses yeux étaient d'un bleu de pervenche, et ce contraste en redoublait l'expression. Son regard, un instant vague et indécis, se fixa de nouveau sur la belle Mexicaine en exprimant la plus vive admiration.
— Mon Dieu ! que vous êtes belle ainsi !
murmura-t-il en contemplant les magnifiques cheveux noirs qui formaient un voile soyeux à la figure de la jeune fille et tombaient littéralement jusqu'à ses pieds.
Elle rougit et releva précipitamment sa che velure, qu'elle assujettit avec son grand peigne espagnol .
Pour mieux la voir, sans doute, il essaya de se lever, mais il ne put arriver qu'à se mettre sur son séant.
Au moment où elle attachait ses dernières tresses, Carmen rencontra le regard doux et brillant du Français.
— Qu'allez-vous devenir? demanda-t-elle au
zouave après un instant de silence.
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— J'ai trois perspectives, réplîqua-t-il prèsque en souriant : mourir ici de ma blessure, être fusillé par vos compatriotes, ou fait prîsonnier.
— Ils ne font pas de prisonniers, murmura Carmen.
— Diable ! alors, il ne me reste plus que les
deux premières perspectives.
Il y eut encore un silence.
— Comment se faii-il que vous parliez, espagnol? demanda Carmen brusquement.
— Parce que je suis du Béarn, c'est-à-dire d'un pays très-voisin de l'Espagne.
— Ah!... Vous avez encore vos parents?
— Ma mère et ma sœur.
— Pauvres femmes ! dit tout bas Carmen après quelques secondes.
Il passa la main sur ses yeux et ne répondit pas.
— Pourquoi aussi êtes-vous venu porter la guerre dans mon pays? reprit-elle, répoqdant
fiARlipiîqiTA H
éyidei)[)|D(Çf)tt | guplque j^mé^ qqi yenait de surgir dans sa tête.
Il essaya de lui expliquer qqç If^ France avait
« ^nypyç sei^ troupes ai| Mi^xiqqe Qon pour le
Ç9Pqi}Çnrî piais pour h délivreirde Toppr^-
sien et le mettre à même de se former en liberté
8R ^ouyprR^wept stablç; njais il ^'^perçut bien
vite qu'ai; Ijeq de \^ p^rsuad^r, j| pç faisait qu^
l'irriter contre liji.
— Si y9Jj3 crpypz quç trente-six li^pres de jeûne et trois blessures çqnt unç l^oone pr^p^ratipppour cauçprpolitique, vous yous trompez, ma belle enfant, dit-il avep un peu d'^mertyine.
— Vous avez faim?
— Jfe crpis bien !
— Ce n'est pas k moi 4e ppnnrir leç emw}^ de mon pays.
— Très-biep, dit-il avec fierté; gardez vos provisions; je saurai mourir en splda^
Q ^PP^y^ 9^ 1§(^ epdolppe sqr sqi) sac et ferma les yeux.
Carmen s'éloigna. Tout à coup elle fit volteface et revint au blessé.
L'humanité avait vaincu.
— Pour l'amour de votre mère et de votre sœur, je vous sauverai, dit-elle au jeune Béarnais.
— Je savais bien que vous étiez trop belle pour ne pas être bonne, murmura-t-il à l'oreille de la jeune fille penchée vers lui.
— Vous ne pouvez rester là, reprit-elle avec un geste d'impatience. Le premier cavalier qui passera vous verra et vous tuera sans pitié.
— Connaissez-vous un moyen de mê sauver?
— A cinquante pas d'ici, il y a une sorte de grotte ou d'excavation profonde qui servait de retraite à mes compatriotes pendant la guerre de l'indépendance. Vous y serez du moins à Tabri du regard.
— Le difficile est d'y aller^ dit-il en faisant un effort pour se lever.
CARMEXCITA 13
Malgré tout son courage, une telle expression de souffraoce se peignit sur sa figure que CarmcD ne put y résister davantage.
Elle le prit dans ses bras, très-robostes pour ceux d'une femme, etPaida à se relever; puis elle lui donna son fusil dont il se servit comme d'une béquille. En dépit du bras de Carmen et du fusil, il mit près d'une demiheure à franchir les cinquante ou soixante pas qui le séparaient de la grotte. Une fois arrivé, il se laissa tomber sur le sol et perdit de nou-
veau connaissance.
Quand il rouvrit les yeux, Carmen, âge-
nouillée près de lui, pansait la blessure qu'il avait reçue à Tépaule.
Elle en 6t de même pour ses deux autres blessures, avec beaucoup de dextérité. Au Mexique, les blessures à l'arme blanche sont fréquentes, et toutes les femmes sont habituées à les soigner.
-^ Combien avez- vous donc reçu de blessu*
U LES MAITBlEÇSES DU DIABLE
res? demanda-t-elle en regardant d'autre^ cicatrices déjà anciennes.
— Sept.
— Vpgs êtes br§ve.
— Bah ! tous les camarades en font autant gue nioi. J'en connais (}ui ont plus dp trente blessures sur le corps.
— Vous avez faim, n'es^-ce pî(s ?
— Plus autant. La fièvre m'a un peu
coupé l'appétit.
Elle lui prit le bras et posa la niain ^ur je poignet du blessé.
Le zouave saisit l'autre main 4^ la jçpne fille et la porta doucement ^ ses lèvres. Carmen fit un mouvement d'impatience , mais cette fois ne lâcha point le br^s qu'elle tenait. Un instant après, cependant, elle se leva, regarda silencieusement le jeupe Français, gt partit sans dire un mot.
Lambert Daritz était le fils d'un maître d'écote des environs (le J^as^un dan^ lestasses*
CARMENGITA 15
Pyrénées. Peu soucieux de suivre la carrière paternelle, et promptenient dégoûté de la vie de commis dans une maison de rouennerie, il s'était engagé à vingt ans. En moins de quatre années, il avait déjà conquis, au prix de son sang, les jgalons de servent et la médaille paili taire.
Ses chefs Testimaient pour sa bravou{re, son
exactitude et sa bonne tenue. Ses camarades
l'ainaaien J pour sa joyeuge hunieur et sa loyapté.
Leste, spirituel et joli garçon, comme la ma-
jeure partie des Béarnais, il avait d'habitude
l'œil brillant et la repartie proiQpfe ; mais le
sang qu'il avait perdu cp jouf-là l'avait sip^u-
lièr^mept affaibli sous tQus lp3 rapports. Une
Jpis §a protectrice partie, il tomba çj^ns upi^
sorte d'asçoupissemept, et il n'en fut tiré que
parla voie de Carmçp^ qqi revint quelques
heures après. La jeune fille 4evait avoir cpiiru,
car la^ueur ruisselait sur son front, et ces na-
I turgs éner|;iqpe3, çalcipé^s par un soleil de
feu, transpirent difficilement. Elle apportait au bles&é de Teau-de-vie , quelques tortillas (galettes) de maïs, des piments et des fruits.
Lambert voulut la remercier, mais elle lui fit signe de se taire et de manger.
Elle avait l'air sombre, inquiète et mécontente d'elle-même. Elle resta debout, dans un coin de la grotte, à dix pas de Lambert, tandis que' ce dernier mangeait. Il ne put la décider à s'approcher 4e tar. Elle ne répondait à ses queâUi3Jis que par quelques paroles sèches çt laconiques; la plupart du temps, elle ne :répondait mèiJSte pas.
Elle avait posé à côté de Lambert le bidon qu'elle éiait allé remplir d'eau fraîche. Il feignit de ne pouvoir l'atteindre. Après un momèiK* d'hésitation I Carmen s'approcha, prit le bidon et le tencftt au zouave. Celui-ci profita de l'occasion pour saisir la main de la jeune fille.
Carmen se dégagea vivement avec uatoou-
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vement de colère et frappa presque le Français à la figure.
— Que vous êtes méchante ! dit ce dernier eu souriant.
Elle le regaVda un instant en silence et sortit la tète haute sans prononcer une seule parole.
— La singulière créature ! murmura Lambert en écoutant le bruit des pas de la jeune fille qui s'éloignait. N'importe, elle est bien belle, je crois qu elle est meilleure qu'elle ne veut le paraître ! Quels cheveux ! quels yeux !
Il mit son sac de soldat sous sa tète, étendit son corps endolori sur le sol, et malgré la fièvre qui le dévorait, ses paupières se fermèrent bientôt sous le poids de la fatigue et du sommeil.
Don Cristobal Baldosa, le père de Carmen, habitait une petite hacienda située à une demilieue environ de la grotte où dormait Lambert Daritz. Il avait pris une part active à la guerre de Tindépendance, et le seul nom d'Espagnol
1q faisait encore bondir de colère. Il n'aimait pas davantage les Anglais, qu'en leur gaalîté d'hérétiques jl regardait comme de vr^is criminels.
Quant aux Français^ depuis qu'il les avait vus débarquer au Mexique avec les Espagnols et les Anglais^ il les enveloppajt dans la même haine. Oq lui avait persuadé qu'ils venaient pour conquérir son ppys et le replacer (le nouveau sous i^pe domination étranjgère, celle jde l'Espagne, disait-pn ; de §orte qu'il en voulait mortellement à qos soldats. Trop vieux désormais pour porter les arnies contre ceux qu'il regardait comme les ennemis de sa patrie, il avait envoyé son fils Estevan sous les drapeaux du général mexicain Zaragosa.
Poussé par le hqcendero^ Cirilo Matorral, le prétendu de Carmen^ avait çuivi son futur beaufrère.
Il ne restait plus à V hacienda del Puenlç (du pont) que don Cristobal, Carmen et (|ue|qaes
4oipestigj}ef pçq pprnbrs!jx, pai» |g fnontçi * avait enlevé i^ii yi^ux p^rtjgQtn presqpiQ to^t qç qu'il possédait.
Il aurait même été cpfnplét^ment ruiné par 1q j(^u e^ le désQirdre, sj Çamen n'avait pris depuis quelque tjsrpps la directjpi) de la ijfiaison. Qn pomprend toutes les luttes qu'ejle devait avoir euà soutenir et qu'elle soutenais encore chaque jour contre un vieijlard aussi yiylent que maître CristobaK Tout en adorant sa 011e et en lui donnant raison quapd il était de sang-froid, il s'emportait contre elle à la moindre observation. Deux ou trois fois, il avait failli la tuer dans un élan d'aveugle colère. Carmen portait encore au front la cicatrice d'un coup de machete (sabre droit) que son père lui avait donné un jour qu'elle avait voulu l'empêcher de se battre a^ec un ami