‹ Les maitresses du diableChapitre 2 sur 3 · Jeu de cartes ressemblant un peu à notre if^qs · texte numérisé non relu

Jeu de cartes ressemblant un peu à notre if^qs

âO L£S MAITRESSES DU DIABLE

animé comme lui par le refino (eau-de-vie) de Catalogne et le tepache (liqueur extraite de r ananas).

Estevan, le frère de Carmen, était presque aussi violent que son père, mais il était comme lui brave, loyal, fidèle à sa parole et chevaleresque comme un vieil hidalgo. On l'aimait beaucoup dans le pays.

Par suite de renseignements qu'il serait trop long de rapporter ici, Carmen pouvait crcJre que son frère avait pris part à rengagement du rancho del Sardo. Telle était la cause de ^es recherches, heureusement infructueuses, sur le champ de bataille.

Aussi passionnée peut-être au.^^ond de l'àme que son père et que son frère, Carmen concentrait dans son cœur cette flamme qui ne se trahissait que pai^^les éclairs qui faisaient quelquefois resplendir ses grands yeux noirs.

Elle n'avait pour son fiancé, le senor Cirilo

CARMENGITA SI

Matorral, qu'une affection calme bien voisine de rindifférence. Depuis cependant que, sur l'instigation de la jeune fille, il avait pris les armes pour la défense àe sa patrie, Carmen éprouvait pour lui un sentiment d*estime qu'elle s'exagérait et qu'elle cherchait à prendre pour de l'amour.

Vivant presque toujours seule, ne lisant jamais, ne connaissant le monde que par les récits de son père et de quelques autres vieux Mfexicaîns ou par les fables absurdes des paysans et des peones^ elle avait les idées le plus erronées sur une foule de choses.

Au lieu de regarder comme Taccomplissemenl d'un devoir sacré l'acte d'humanité qu'elle venait de faire, elle se reprochait par moments d'avoir secouru l'étranger, qu'elle regardait comme un ennemi de son pays et de sa religion.

A peine rentrée dans sa chambre, elle se jeta à genoux devant la Vierge de plâtre qui était

Û LES MAlfRÊââÊâ btt DIA6LE

ûxéè à la mdralllé dans une sorte dé niché IStôurée de fleuh^.

— Sainte Vierge, murmura la jeuiie fille en achevant sa prière, inspirèz-rnoi ce que je ào\È faire !

Ls première j[)ensée dé Carmen, en se levanl le lendemain matin, fut pour le blessé. Quoiqitfe n'éprouvant pour lui d'autre sentiment qiie rintérêt qtle iout être soiiffraht inspiré au cœur dès femmes, elle menait ùhè vie sî morlotone que le moindre incident eh dehors de ses habitudes devait prendre une large part dans ses pensées.

Tout éii se demahdahi si elle fetbUriiërait auprè£( du soldat français, Carmen prépalrali en cachette que^ués provisions pour lè blessé.

En si qudlité de hïaitressë de maisdh, \d chose éiaît facile : mais il Idi était hiôins dise de sortir de rhacienda une fois le soleil couché, ë( de tester longtemps absente sans éveiller Tàtténtion de sofi père. Ce h'éiaii pas qii*il kiit^

CARM£NGITA t3

veillai sa conduite : li coniiaissâii Irôp {)ién sa fille pour cela; mais, avec les gens de giiérré qui battaient la campagne, il n'était pas prudent de laisser iine jeune fille courir le soir.

Carmen le savait bien ; aussi ëut-elle la précaution de prendre son cbutedii è{ de lé cacher dans son corsage, avant dé partir pour la grotte. Elle fut longtemps à se décider à partir, mais, une fois sa résolution prise, elle courut tout d'un trait jusqu'à l'asile de son protégé.

Lorsqu'elle arriva, il dormait encore, il se réveilla en entendant remuer les branchages qui fermaient l'entrée de sa retraite .

Il accueillit sa belle protectrice avec une joie reconnaissante; mais Carmen se montra plus sombré et pliis taciturne encore que là veille. Elle le pansa de Nouveau avec beaucoup d'adresse, et de sollicitude; mais quand il voulut prendre sa main, elle se leva brusquement.

— Apprenez, seiior, lui dit-elle d'un ton offensé, que ces façons d'agir nié déplaisent.

Je fais mon devoir de chrétienne en sauvant la vie d'un chrétien, mais je vous hais, vous et votre nation .

Il protesta, mais elle ne Técouta pas.

— Voyons, reprît-elle, il y a encore une de vos blessures qui n'est pas pansée. Promettezmoi de ne pas prendre ma main, de ne pas me

parler, et je vais achever ma besogne.

Froissé à son tour d'être forcé d'accepter des services qu'on paraissait lui rendre si à contrecœur, Lambert ne répondit pas.

— Vous ne voulez pas me donner votre parole? diuCarmen surprise.

— Non, répondit-il.

Elle, hésita un instant; puis posant sur les genoux de Lambert le linge, la charpie et le baume qu'elle avait apportés, elle s'éloigna fièrement.

— Tant pis , murmura philosophiquement Lambert en pansant lui-même sa blessure, mon infirmière est trop hautaine. Je ne me

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laisserai pas traiter comme un chien qu'on nourrit... et qu'on n'abreuve pas, ajouta-t-il en s'apercevant que Carmen était partie sans remplir le bidon.

Comme il avait toujours la fièvre, la privation d'eau fut très-cruelle pour lui.

Le lendemain Carmen arriva de meilleure heure, rouge comme une personne qui a couru.

Aussitôt entrée, elle saisit le bidon et le remplit d'eau au moyen d'une gourde qu'elle avait apportée.

Lambert se hâta de le porter à ses lèvres et de rafraîchir son gosier brûlant.

— J'avais oublié le bidon hier au soir, lui dit-elle d'un ton moins froid que la veille. Vous avez dû bien souffrir de la soif?

— Oui, répondît-il simplement.

Épuisé par le sang qu'il avait perdu, ainsi que par la réaction qui succède toujours à la fièvre, le pauvre garçon était dans un de ces moments de découragement où tout semble

nous devenir indifférent. Èh outré, pliis il trouvait Èarmen belle ei séduisante, pliis îl souffrait de la pitié dédaigneuse que liiî témoignait la jeune fille. Aussi, lorsqii^èlle se mit en devoir de panser ses blessures, rie ét-îl âiiëûn mouvement pour s'y prêter.

— Qu avez-voûs donc? demandâ-t-ellè avec inquiétude. Seriez-vous plus malade?

— Non, murmura le zouave.

— Pourquoi ne me dohrièz-vbiis pas votre bras?

— t^ourquoif... Éh bien, tenez, pour vous parler franchement, c'est qiiô je suis humilié de vos secours, tant vous me lès otfrez a contrè-cœur. Les féraimès de mon pays aiment leur patrie tout autant que vous, senora; mais lorsqu'il s'agit de soigne^ iin blessé, fut-ce un ennemi, nié fùt-cè même qu un pauvre chien, elles savent trouver une bonne parole, un sourire bienveillant qui font autant de bien, voyezvous, que tous les bauméè qiie' vous appbrtèzlà.

La voix émue ^u jeune homme sembla trogver un écho dans le cœur de Carmen. Elle baissa involontairemen|. les yeux d'un air confis, et resta un instant immobile etsileppieuse.

— ^e ne veqx pas que vous me serriez fa main comme hier, dit-elle enfin.

-- Soit, répondit-il, mais vous ne prejji^rez plus l'air féroce que vous aviez hier. Vous m'enfonciez la charpie avec la même expression de ^gure que si c'avait été la lame d'un poignard. ^

Il disait cela si drôlement que Carmen ne put s'empêcher de sourire.

— Voilà la physionomie demandée, reprit-il en souriant aussi. Vous êtes encore plus jolie comme cela.

^ï\e haussa les épaules, mais sans colère, et sp mit à panser les blessures du Français.

Deux ou trois fois, en levant machinalement Ie§ yeux, elle rencontra le regard doux et reconnaissant de Lambert.

Une fois le pansement terminé, Carmen déposa devant Daritz les provisions qu'elle avait apportées et voulut s'éloigner.

— Encore un instant, je vous en prie, lui dit-il ; c'est si triste de manger tout seul ! Puis, je suis si maladroit.

Elle se rassit, et il commença son frugal repas.

— Je voudrais vous apporter mieux, murmura la jeune fille, mais nous autres Mexicains nous vivons de peu, et nos provisions ne sont pas abondantes.

— Bah! reprit-il, à la guerre comme à la guerre! Tenez, je vous propose un marché.

— Lequel ?

— Eh bien, demain apportez-moi quelques fruits de moins et quelques sourires de plus.

— Ce sera moins nourrissant, répondit-elle entraînée par la verve du jeune homme.

— Oui, mais ce sera tout de même plus fortifiant

GARMENGITA i9

Habituée à Temphase des apasionados (adorateurs) mexicains, qui parlent à leurs belles comme les héros des romans de chevalerie, Carmen était singulièrement déroulée par le ton d'enjouement de Lambert. La gaieté du jeune homme eut un bon coté : ce fut de contre-baiaucer un peu le langage trop expressif de ses yeux et de ne pas alarmer la belle Mexicaine.

Sans s'en apercevoir, elle resta plus longtemps que d'habitude avec Lambert. Elle fit un geste de surprise quand la cloche lointaine d'une église lui apprit qu*il était huit heures.

— Sainte Vierge ! murmura-t-elle en saisissant le petit panier dans lequel elle avait apporté les provisions.

— Adieu, senora, dit Lambert avec efTusion.

Vous avez été bonne comme un ange aujourd'hui. Que Dieu veille sur vous et sur votre famille, et me permette de vous prouver un

90 LES MÂITHE^SES pU DIABLE

jour toutjç I9 reconnaissance qui remplit ^on "cœur !

— A deoîain, lui dit-elle d'qn^ voix un peu émuq.

Elle partit en courant.

Lambert appuya l'orçille contre le sol ppur entendre plus longtemps le bruit de ses pas.

Bientôt le silence ^ç ûi qutour de lui.

La grotte, ou plutôt le souterrain qu'il h^bftait, aurait pu contenir deu^ou troi§ cent§ pergonnes. Quelques années après la guerre de l'indépendance^ deux colporteurs qui s'y étaient réfugiés pour passer une nuit 4'orage y avaient été assassinés avec des circonstances atroces. Qn prétendait que leurs spectre^ apparaissaient la nuit dans h souterrain. Jln'en avait pas fallu davantage pour que la superstitieuse popqlatioo des envirpn§ évitât de pî^sser dan^ le voisinage de h grotte de la Muert§.

L*entrée de ce souterrain était disposé^ de Jelle façon qu'on pouvait au besoin avoir dç {a

lumière dans certaines parties sans que la clarté se trahît au dehors. En revanche, daps ces epdrpits-la, il faisait nuit durant le^ yipgtquatre heures de la journée.

Pour plus de sûreté, Carmen* avait conduit Lapibert au fond même de la grotte, et par conséquent dans )a partie la plus obscure. Aux heures $le repas^ et lorsque Carmen était près de lui, il allumait une petite lanterne qu*elle lui av^jt apportée, et dont la lueur vacillante jetai) un demi-jour autour des deux jeunes gens.

Pendant pne semaine environ, Lambert ne sortit de la fièvre que pour tomber dans un profond assoupissement. Une de ses blessures était assez profonde, mais il avait par bonheur un de ces tempéraments sains, énergiques et robustes qui se rétablissent promptement. Malheureusement, en dépit de Tamélioration générale qu'il éprouvait, le pauvre garçon se trouyait toujours condamné à Timmobilité la plqs complète par qne blessqre reçue au pied^ et

qui, sans être dangereuse, se cicatrisait lentement.

Une fois délivré de ses grands accès de fièvre et des assoupissements qui leur succédaient, Lambert commença à trouver le temps bien long. Les heures s'écoulaient pour lui avec une lenteur désespérante. Les seuls bons moments de la journée étaient ceux où il voyait là belle Mexicaine. Il ne pensait guère qu'à cela du matin au soir, et quand elle était partie, il s'endormait en pensant encore à elle.

Nous n'avons pas besoin de dire qu'il en devint amoureux.

Ce n'était pas la première fois que pareille chose lui arrivait, mais il sentit tout de suite que cet amour ne ressemblait en rien à ceux qu'il avait éprouvés jusque-là.

— Il n'y a pas à dire, je l'aime pour de bon, murmurait-il ; mais elle, m'aime-t-elle ou me hait-elle ? Tonnerre ! je donnerais bien dix ans de ma vie pour savoir la vérité !

CARHENCITA 33

Hélas ! Carmea n'eo savait guère plus long que lui là-dessus. Peul-étre ne mettait-elle pas la même bonne volonté à s'éclairer sur l'élat de son cœur. On eût dit plutôt qu'elle l'évitait. Sous l'empire d'un sentiment nouveau pour elle, son caractère avait complètement changé. Obsédée par une préoccupation constante qu'elle cherchait vainement à chasser, Carmen devenait distraite, nerveuse et facile à irriter; tout l'impatientait, tout lui était à charge. Par un contraste singulier cependant, elle se sentait heureuse malgré tout. Il lui semblait par instants qu'une vie nouvelle animait tout son être. Sans qu'elle sans aperçût ou sans qu'elle voulût se l'avouer, toute sa vie se concentrait dans les moments qu'elle passait auprès du jeune Français.

Chaque jour, elle se promettait de chercher quelqu'un qu'elle put/ envoyer à la grotte à sa place, mais personne ne lui semblait assez sur pour qu'elle osât lui confier cette mission.

34 LES MA;TRES^S9 pu DIABLE

Peux }ieure3 av^nt ^q p^T{\v pour sa cpryée, çpmme elle l'appelait^ Carmen ne tenait plas en plaqe. Lçs i»ipu)^es liii paraissaient des heures.

Bien qu'elle trouyàt chaque soir un prétexte pour $e inet^re en rpqtç avant le nioraent fl^é, il lui semblait qu'elle allait arriver en retard, ^lorç elle courait de tputes pes forces jusqu'auprès de Ifi grotte, pt, elle s'apercevait qu'il faisait trop jour encore pour qu'il fût prudent 4*eQtrer, 4lors i) )ui fallait isrrer aux alentours une depirbeur^ et quelquefois plus^ maudissant la lenteur du soleil à disparaître, et se deman4ant s'il n'était^ pas survenu quelque perturbation dans la marçbiç de l'astre du jqiir.

En même temps elle se gourmandait de son empressement* Honteuse à la sei^li^ pi^psée que Iç Français put s'en douter, elle cherchai^ à le dissiiQuler en- prei)ant son air le plus sombre Q( le plus glacial. AGn de se justiOer pour ainsi dire envers ellerm^qoe^ elle s'évertuait à trou-

ver qiiêl^iié dhdse de désagréable à dire à l'étranger qu'elle régardait tbajours cômiiie l'eànemi de son pays, maiâ que sdn bceac lui luprochàit tcJilt bas dfe tviltef en àml.

De son côté, t'endu plUs susceptible par sa position, pal" soti ârrïbar même et par l'enrtui quèlutt;aijsalent les loilgnes heures de sa Captivité, LambeH [prenait ifop facitemeat la mouche. Au fond, c'était ritidlfférënce apparenté de Cafinèn qui l'irritait plus que toni lé resté. ■ De ces deux tàractèrës tendus pardlverâ motifs, résiihaientdesscënëâ très-vivëâ qui auraient fait rire un observateur désintéressé.

tin joui- on répandit te bruit d'uhé Aéhîie de l'armée frèiii^aise.Ghasëésd'Orizabaet décimés en chèiiiin, tiOs stildats ett dérodlë allaient s'èiribaf quer à Vërtt-Crùz et délivt-er â jamaiâ le UeXique de leur {trésëncè.

Don Cristobal antionça jtjyetJsement Ji âa (ille cette bonne nouvelle. Il eût dû cependant l'accepter moins facilèmenl, car on é'ri pu-

bliaitautaDl tous les quinze jours, et les Français n'en bougeaient pas davantage de ieur poste. Cette fois, du moins, la nouvelle était accompagnée de quelques détails qui lui donnaient une certaine vraisemblance.

La première pensée de Carmen fut une pensée de tristesse et non de joie : elle songea au départ du jeune Français ; mais sa pensée se reporta aussitôt sur son frère et sur son fiancé, ainsi que sur la délivrance de son pays. La réaction fut si vive que, le rouge au front, la belle Mexicaine se reprocha amèrement sa faiblesse.

— Voto à Bios ! s'écria don Cristobal, je veux célébrer cet heureux événement. Donne-nous une bouteille de valdepenas^ Carmencita^ et un flacon de refino. Tio (oncle, nom familier qu'on donne à un vieillard ami), Tio Felipe, nous allons boire à la liberté du Mexique.

— Buvons, répondit don Felipe, vieil hacenr

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dero des environs, qui avait fait jadis partie de la bande du célèbre Moreno.

Carmen, qui ne confiait à personne (et pour cause) les clefs du cellier, s'empressa de satis* faire le désir de son père. Après avoir posé de sa jolie main les deux flacons sur la table de bois blanc placée devant son père et deux autres hacenderos du voisinage, elle fit un pas pour se retirer.

— Bois d'abord avec nous, lui cria son père en lui tendant un verre de valdepenas.

— Merci, fit-elle,

— Je te dis que tu boiras, reprit le vieillard. Allons! à la mort des Français et à Tindépendance du Mexique !

Carmen porta le verre à ses lèvres, mais elle ne put avaler.

— Où vas-tu ? demanda machinalement son père, qui la vit s'esquiver.

— Je vous laisse causer de vos campagnes»

répondit-elle.

— Caramba ! s'écria don Felipe, ce ne sont pas les sujets qui nous manqueront^ Quand on a été comme moi le compagnon de Moreno !...

Ils commencèrent à se raconter leurs exploits. Les deux bouteilles étaient depuis longtemps terminées, qu'ils racontaient encore.

L'haeendero demanda du vin et de l'eau-devie, mais on en chercha vainement. Carmen avait conservé la clef. Doo Cristobal, furieux, envoya deux peones à sa recherche. Dans sa colère, il fit enfoncer la porte du cellier.

En sortant de la chambre de son père. Carmen était descendue à Técurie. Elle fit seller le cheval qu'elle montait d'habitude ; car, au Mexique, les femmes d'une certaine classe ne sortent guère qu*à cheval ou en voiture*

— Eh bieUj Carriiencita, où vas-tu î dit tout à coup une autre jeune fille qui sortait d'une des chambres de Thacienda.

C'était la jolie Manuelita, la petite^^fllle de don Felipe Ceporro, qui était venue avec son

CARliBNGITA ^

père pour pdsser quelques jours à Thacienda del Pdeûte.

Carmen fronça involontairement ses beaux sourcils. Elle aimait beaucoup Manueliia ce-^ pendant ; mais l'heure étdit venue de sa visite quotidienne à la grotte de la Muerte, et la présence de la Manuelita gênait beaucoup son amie.

-^ Je serai revenue dans un instant, dit Carmen.

— Mais où vas-tu î

— A deux pas.

— Je t'accompagnerai.

-^ Ton cheval est fatigué.

— Je prendrai un de ceux de ton père.

— Ce aers^it trop dangereux.

-- Bab ! je ne crains pas un cheval difficile.

— Estevan ne me pardonnerait jamais s'il t*arrivait quelque accident^ reprit Carmen en rassemblant les rênes de son cheval.. A propos^ si ta veux lire sa dernière lettre, la voici.

40 LES IfAITKËSSËS DU DIABLE

Elle remit une lettre de son frère Estevan à Manuelita, qui s* empressa de la lire; car Estevan était l'apasionado de la petite- fille du senor Ceporro.

Tandis que Manuelita lisait Tépitre de son prétendu, Carmen fit un mouvement pour la quitter.

— Â propos, lui dit Manuelita en levant la tète, lu sais que les Français vont évacuer le Mexique?

— Oui.

— Figure-toi que, l'autre jour, j'ai reçu trois lettres de mes amies de la Vera-Cruz.

Elles me parlent beaucoup de ces Français.

— Ah!

— Je ne les ai pas montrées à mon grandpère, car il aurait été furieux contre mes amies et contre moi.

— Que disaient-elles donc, ces lettres ?

— Elles disaient que les Français sont venus, non pour opprimer notre pays, mais pour

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renverser le gouvernement de Jaarez et mettre la nation à même de se choisir, librement un chef. Mes amies prétendent que les officiers français sont très-aimables, et qu'ils dansent à ravir. Mais elles ajoutent qu'ils sont très-volages et qu'ils rient de tout, même de Tamour. Ilparaitqu'un de leurs capitaines avait proposé à Dolorès Manancial de l'enlever : elle n'avait pas dit non, car il était très-beau et très-aimable; eh bien, il est parti sans lui en reparler. Ce n'est pas d'un vrai caballero, cela.

Un domestique qui appelait Carmen pour quelques détails de ménage lui donna enfin un prétexte pour échapper au bavardage de Manuelita. Elle se sauva dans la maison, prit bien vite les provisions destinées à Lambert, revint à l'écurie en évitant d'être vue par Manuelita,

sauta sur son cheval et partit au galop.

Le plus souvent elle allait à pied à la grotte, malgré la distance. Ce soir-là, elle était en retard, et l'impatience la dévorait.

H LES MAlTR£»S£t» DU DIABLE

A peine arrivée en vue de la grotte, elle éprouva plus vivement que jamais la réaotion que produisait ebes elle la lutte de deux sen* timents contraires.

Elle eut honte de son iinpatience, de son agitation et du sentiment de tristesse avec le»* quel elle avait appris le départ prochain des ennemis de son pays. La crainte que Lambert ne pût lire dans son cœur un intérêt trop ten^ dre, qu*elle«-méme refusait de s'avouer, lui fît prendre son expression de figure la plus froide et son ton le plus dur. Il lui semblait que chacun des battements précipités de son cœur devait se traduire sur sa physionomie.

— Enfin, vous voilà I s'écria joyeusement le blessé.

Au lieu de lui répondre, Carmen débrida lentement son cheval et le fit entrer dans un des coins de là grotte, qui avait jadis servi d'écurie pour les^ montures des partisans mexicains.

GARMBNCiTA 49

Après avoir donné une poignée de maïs a son cheval» Carmen a' approcha de Lambert et mit ou plutôt jeta devant lui 1^ provisions qu'elle avait apportées,

-^ Tenes, dit-^lle brusqnemeftt, buvez et mangea.

Cette dureté insolite^ qui contrastait si sin<* golièrement avec la douce intonation de voiji que Carmen prenait involontairement depuis quelques jours, froissa le jeune Français.

•^ Qu'y a-t^il donc? demanda«t-il.

«^ Il y a que les Français ont été battus et qu'ils sont diassés du Mexique, répondit Carmen avec Timpétuosité maladroite d'une personne qui veut briser du premier coup l'obstacle qu'elle ne se sent pas le oourage d'attaquer une seconde fois.

~ Cela n'est pas I s'écria le soaave en secouant la tête,

— Mon père en a reçu la nouvelle.

-* C'est une fausse nouvelle. Que nos

troupes, peu nombreuses relativement aux vôtres, aient éprouvé un échec, la chose est encore possible, quoique je ne le croie pas; mais nous laisser chasser d'un pays, jamais, jamais! Mes camarades se feraient tuer jusqu'au dernier auparavant!... Et moi qui ne suis qu'un malheureilx blessé hors d'état de foire un pas, je me traînerais sur le ventre pour faire le coup de feu plutôt que de laisser déshonorer mon drapeau.

Il essaya de se lever. Lorsqu'il voulut s'appuyer sur son pied blessé, ses forces le trahi-

rent. Il retomba. Elle fit un mouvement pour s*élancer vers lui, mais elle se contint et resta immobile. La crispation de ses mains, convulsivement serrées, révélait ce qu'elle éprouvait à chaque nK)uvement douloureux du blessé.

Depuis vingt-quatre heures, Lambert attendait avec une impatience d'enfant et d'amoureux l'arrivée de sa jolie protectrice. Les paroles de Carmen, auxquelles il était si loin de

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s'attendre, avaient produit sur lui l*effet d'une eau glacée sur un cerveau brûlant.

Il s'assit péniblement, le dos appuyé contre la muraille, laissa tomber sa tête sur ses mains et resta aussi immobile que la senora qui se tenait debout à deux pas de lui. Comme il se couvrait les yeux avec ses mains, il ne pouvait la voir. Elle en profitait pour le regarder. Peu à peu elle s'absorba dans une contemplation silencieuse qui détendit son irritation factice et amollit son cœur.

Il y eut un instant de silence.

— Vous ne mangez pas? demanda-t-elle enfin d'une voix plus douce.

Il fit signe que non sans la regarder.

— Vous n'avez pas faim ? reprit-elle au bout de quelques minutes.

— Non, dit-il.

— Goûtez au moins de cepmole, dit Carmen, Elle l'avait préparé de sa propre main avec

un soin minutieux et s'était fait une fête de lui

i3 LES MA|TI||ÎHa£^ pu DIABLE

voir manger. Par une de oea bisapp^rie^ du cœur humain, qu'uneciQntrariété puérile préocpupe quelquefois plus qu'une gp^nçld Couleur. Carmen ét^it déaolée que {jan^bert ne touchât pas à la friandise qu'elle lui âestingiU

— Merci, répondit lianibert,

-^ C'est moi qui l'ai préparé, murmurMelle.

r-r pbnnesrle à quelque Mexicain, dit Lambert avec cette brusquerie que lea femmes ne pardonnent qu'à un amoureux, parce qu'alors elles en devinent le vrai motif.

— Vous êtes en colère contre moi î repritelle d'une voix qui semblait s'adoucir en raison inverse de celle de Lambert.

r-T-En colère, non; je n'en ai pas le droit.

Mais vous m'avez fait beaucoup de peine.

— Devais-je vous dire autre chose que la vérité î

— Ce n'est pas la nouvelle en ellef^même qui m'a fait de la peine, car je n^y crois pas.

GARMBNCITA 43

C'est le ton joyeux avec lequel voua me l'ave» annoqeée.

— Le devoir d'une Mexicaine n'est-il paa dft se réjouir du succès de ses compatriotes?

— Avant d'être Mexicaine vous êtes femme, et votre cœur de femme aurait dà vous dire quil n'est pas génépeux de froisser un homme qui est en quelque sorte votre prisonnier, et que la reconnaissance, d^ailleurs, empêche de vous répondre.

Touchée de Taccent doux et triste avec le-< quel Lambert avait prononeé ces paroles, qui ne trouvaient que trep d'écho dans son propre cœur, Carmen tendit la main au jeune soldat.

— J'ai eu tort, dit«elle, pardonnez-moi !

Il prit la main de la Mexicaine et la porta

silencieusement à ses lèvres. Mais il avait en^ oore le cœur Uen gros , le pauvre garçon, et, comme il n^osait en dire je motif, il conservait son air préoccupé.

^ Maintenant vous allez manger, n'est-ce

pas ? dit-elle avec gaieté forcée. Commencez bien vite, ou je croirai que vous me gardez rancune.

Il obéit en souriant.

Heureuse d'avoir un prétexte pour le servir, elle lui présentait à mesure ce dont il avait besoin avec cette joie intime que les femmes trouvent à s'occuper du bien-être de celui qu'elles aiment. Oubliant son père, Manuelita, et les dangers que son absence prolongée pouvait entraîner, elle ne pensait plus qu'à Lambert, qui de son côté couvait des yeux chaque làouvementde la gracieuse jeune fille. Il se méprit sur la cause de la satisfaction qui rayonnait sur la physionomie de Carmen :

— On voit que son frère et son fiancé vont revenir au logis, se dit-il.

— Si les Français partaient, votre fiancé reviendrait, n'est-ce pas î demànda-t-il brusquement à Carmen.

— Certainement, répondit-elle, surprise et

GARMENGITA .49

froissée de cette question à laquelle elle était si loin de s'attendre en un pareil moment.

— Et vous répouseriez? reprit-il.

— Sans doute, Qt-elle en raffermissant sa voix.

Il y eut un instant de silence.

— Il me tuera auparavant, alors, s'écria Lambert laissant éclater la jalousie qui le dévorait,

— Vous tuer ? murmura Carmen craignant et désirant à la fois l'aveu qu'elle pressentait.

— Croyez-vous que je puisse vivre pour vous voir appartenir à un autre? Certes, votre fiancé doit vous aimer, senora, mais je vous jure qu'il ne peut vous aimer plus que moi.

De grâce, ne vous éloignez pas : je vous suivrais sur mes genoux, puisque je n'ai pas la force de marcher autrement.

— Seigneur Français ! . , .

— Âh ! laissez-moi parler ! Il y a assez longtemps que mon cœur brùle de vous dire com-

10 LES MA|TilESâ«S pu DIABLE

biea ja voua aime, Deux fois j'ai failli vûui Tavôuer, mais j'avais paur de voua fàohar.

» Tenez, je ne pui^ paa trouver demptspour voua exprimer tout ce que youa étea pour moi. En France, tout soldat peut devenir officia général. Noua avons des maréobauii qui ont oommencé eoipme moi. Ah ! si vous m'aimiez, il me semble que j'arriverais à me rendre digne de vous ! Je savais bien que je voua aimais, dena Carmen, mais je na^ Tavais jamais senti eomme aujourd'hui. Quand vous m'aveaan«noneé que notre arinée allait quitter le pays, quand j'ai vu avec quelle joie vous accueilliez son départ et le mien, tenez, cela m'a fait un mal... I Oqi,je vous jure que cela m'a causé plus de douleurs que la balle qui m' pi labouré la poitrine 1 Partir ! ne plus vous voir, ne plus vous entendre, Carmen 1 Non, non, j'aime mieux mourir ici 1

Carmen, éperdue, sivait éoeuté toutes ces paroles passionnées en se couvraqt ^'nae

CAHIIBNOITA 51

maÎQ i^ ^gur^ avec son reboso, et ne fnisait qu'un faible effort pour retirer l'autre main que tenait le blessé,

Toiit àcoyp un hunnisBement sonore retentit 4ans 1^ souterrain et fit tressaillir les deux jeunes geQp.

Carmen 9e leva d'un bond et courut à son cheval.

-~ Tais-rtoi, Fidelio, tais^toi I murmura* t-ellQ en flattant, de la main l'encolure de son mmtang (cheval).

L'intelligent animal sembla comprendre ce que lui disait sa midtresse, car il cessa de hennir. Ses yeux et ses oreilles cependant, dirigés du même côté, annonçaient quelque chose d'insolite.

Carmen se glissa jusqu'à la porte et jeta les yeux sqr la campagne, que doraient encore les derniers rayons du soleil expirant à l'horizoB. Elle aperçut à quelques portées de fusil trois cavaliers qui cheminaient en causant.

C'étaient trois peones de l'hacieDda que don Cristobal avait envoyés à la recherche de sa fille. Au lieu de se diviser, comme il eût été plus naturel de le faire pour explorer plusieurs routes, les peones avaient préféré voyager de compagnie vers une pulqueria où le matin même un d'eux avait goûté du pufqué fermenté juste à point.

Fidelio avait senti de loin leurs chevaux, ses compagnons de pâturage, et les avait appelés.

La vue de ces trois hommes rappela à la jeune Mexicaine son père, son pays, son frère et son fiancéy enfin tout ce que les paroles passionnées de Lambert venaient de lui faire oublier. Honteuse de l'aveu qu'elle avait été sur le point de laisser échapper, elle passa encore d'un extrême à l'autre.

Elle fit ses préparatifs pour s'éloigner sans répondre au jeune Français, qui s'était trainé auprès d'elle et la suppliait de lui donner encore quelques instants.

CARMENGITA. 8S

Il était d'autant plus désespéré qu'il la croyait fâchée contre lui et craignait qu'elle ne revînt plus.

— Vous reviendrez demain, n'est-ce pas ?

lui demanda«t-il d'un ton suppliant.

— Non, répondit-elleu Jamais !

Une de ces idées comme il en vient aux amoureux traversa le cerveau de Lambert.

— C'est peut-être votre fiancé qui passe là, dit-il, et voilà pourquoi vous êtes si pressée de me quitter.

— Oui, répondit la jeune fille, qui sentait son cœur la pousser dans les bras de Lambert et qui aurait voulu réunir toute son énergie pour élever entre eux une barrière infranchis- . sable.

— Par l'enfer! s'écria le zouave, fou de jalousie et d'amour, moi vivant, cet homme ne vous pressera pas dans ses bras !

Se cramponnant aux branches et aux pierres qui servaient à fermer l'entrée de la grotte, il

parvint à se lever et se mît à héler les Mexicains de toute la force de ses poumons.

— Que faites- vous? s'écria Carmen en M jetant au-^devant de lui.

— Je les appelle, pardieu !

— Ils vous tueront]

— Nous verrons j)ien.

-^ Ils sont trois, et vous êtes blessé.

-^ Eh bien, tant mieux, s'ils me tuent!

J'aime mieux cela que de vivre avec la pensée que vous appartenez à un autre.

Et il se remit à crier de plus belle. Heureusement pour lui que sa voix affaiblie n'avait pas une grande portée.

— Pour l'amour de Dieu, taisez-vous! di-* sait Carmen en posant les mains sur la* bouche, du jeune homme.

Mais ce dernier avait perdu la tète et continuait à crier. Carmen se tordait les bras de désespoir. Â la fin, un des Mexicains entendit probablement quelque chose, car il s'arrêta,

GAiiMKNQlTA W

drwa sur ses étriers et jeta ses regards autour de lui.

Comme Lambert et Carmen étaient protégés par l'ombre des murs de la grotte, il ne put heureusement les apercevoir.

Carmen vit que Lambert s'apprêtait à faire une nouvelle tentative et ne put y résister davantage.

— Tais-toi 1 je t'aime 1 s'écria-t^Ue en lui fermant la. bouche avec ses lèvres.

«^ Tu m'aimes 1 dit-il tout haletant d'émo* tiop et n'osant encore croire à son bonheur. Tu m'aimes ! Bien vrai ?

— - Oui, je t'aime plus que ma vie, plijs que mon père, que mon paysl... Je t'aime enfin!

Mais, au nom du ciel I tais*toi, car tu me fais mourir 1

Il essaya de la calmer; mais, folle de terreur, elle n'écoutait rien.

— ' Non, dit-elle, non, je ne veux rien entendre tant que je vous verrai ainsi exposé.

Rentrons dans la grotte, je vous en conjure, mon ami. Appuyez- vous sur moi.

Il passa son bras autour du cou de la belle Mexicaine, et, s*appuyant ainsi sur son épaule, il regagna l'endroit de la grotte qu'il occupait habituellement.

En arrivant à la litière de roseaux desséchés qui lui servaient de couche, Lambert se laissa tomber à genoux devant Carmen. Ses grands yeux pensifs la contemplaient avec un profond amour. Il prit les deux mains de la jeune fille dans les siennes et les porta à ses lèvres avec une effusion d'amour, de reconnaissance et de respect qui monta jusqu'au cœur de Carmen.

— Cela vous a fait mal de marcher, mon ami? dit la Mexicaine, qui avait senti les frémissements douloureux qui s'étendaient jusqu'au bras de Lambert, chaque fois qu'il posait

à terre son pied blessé.

— J'étais si heureux, que je n'ai rien senti, répondit-il. Vous m'aimez?

GaRMëNGITA 57

--T De toute mon àme ! niurnmra-t-elle d*une voix lente et grave dans laquelle vibraient toute la violence, toute la profondeur de son amour longtemps contenu. Mais vous, Lambert,vous?

— Si je vous aime, moi ! dit Lambert, si je^ vous aime ?

À quoi bon répéter ce qu'il lui dit. Raconter un dialogue d'amoureux, c'est absolument comme si on voulait donner une idée d'un duo de Mozart ou de Rossini en reproduisant seulement les paroleà.

Au bout de quelques minutes consacrées à ces adorables épanchements qui suivent un premier aveu, Carmen se leva.

— Déjà! fit Lambert avec tristesse.

— On doit s'inquiéter de mon absence, dit Carmen doucement. Je suis sûre que ces trois cavaliers que nous avons vus passer viennent de l'hacienda. Il faut que je sois de retour avant eux. Laissez-moi partir.

JHT LES MÀlf RE8SEA Ml DIABLE

Il la prit dans ses bras 9an9 qu'elle fit aucune résistance, dt la tint longtemps pressée contre son cœur.

«^ Pour que je puisse revenir demain^ lais* sez-moi partir, lui dit-elle encore.

Il ouvrit ses bras et la laissa aller.

Au moment de monter à cheval, elle revint à Lambert par un de ces élans passionnés si fréquents chez ces natures de feu^ et colla ses lèvres frémissantes sur celles du jeune homme, en murmurant i demi--voix :

— Sainte-Vierge ! si je suis coupable en aimant un étranger^ ne punissez que moi !

Elle se dégagea des bras de Lambert vive-' ment ému, s'élança sur Fidelio qui piaffait d'impatience^ et partit à fond de train.

Quelques minutes lui suffirent pour regagner r hacienda. Elle trouva son père à demi ivre^ ainsi que ses compagnons^ et furieux contre elle. Carmen lui donna quelques expli*< cations^ qu'il avait la tête trop lourde pour

GARMENCItA H»

comprendre, et se sauva dans sa chambre.

Malbeureusement pour la belle Mexicaine, elle avait compté sans Hannelita, qui la guettait, intriguée de savoir où sa compagne avait pu rester si longtemps.

Comme elle ne voulait confier à personne le secret de la retraite de Lambert^ Carmen fut obligée d'inventer toute une histoire. Elle s'en tira d'autant plus maladroitement qu'elle n'avait pas rhabitude du mensonge; puis elle était encore tellement sons l'influence dej»on entretien avec Lambert, qu'elle avait à peine conscience de ce qu'elle disait à Manuelita.

La pauvre petite avait hâte d*étre seule pour se livrer aux pensées qui gonflaient son cœur. Malheureusement pour elle, Manuelita partageait sa chambre, et la maligne jeune fille, qui pressentait un secret d'amour, avait d'autant plus envie de causer que Carmen s'y montrait moins disposée» A la fin cependant, le sommeil mit un terme au bavardage de Manuelita*

Protégée par l'obscurité, Carmen passa presque toute la nuit assise sur son lit, pensant à Lambert et se rappelant chacune desespar .

rôles.

Le lendemain, don Cristobal avait oublié sa colère et le motif qui l'avait causée. Manuelila, en revanche, y pensait toujours.

Cette jeune fille avait déjà passé quelque temps. Tannée précédente, chez les Baldosa. À cette époque, Carmen avait le cœur libre. Quoiqu'elle fût toujours plus sérieuse que son amie, elle partageait les goûts de Manuelita pour la danse, la musique et tous les plaisirs de ce genre. On n'avait pas besoin de la prier longtejtnps pour qu'elle accompagnât son amie aux fandangos des villages voisins, ou bien aux tertullias qui avaient lieu dans les environs. Puis, au retour, toutes deux se racontaient les incidents de la journée et les propos galants que leur avaient débités les cabâlleros.

Quelques jours avaient suffi pour n^éta-

CABMËNGITA 61

morpboser complètement Carmen. Tout disparaissait maintenant pour elle devant un nom, celui de Lambert. Excessivement jalouse ellemême, il lui semblait qu'elle se fut rendue coupable envers le pauvre blessé si elle avait pris part à des plaisirs qu'il ne pouvait partager.

Puis Carmen ne pouvait se décider à rester une journée entière sans voir son ami. Un jour qu'il lui fallait absolument accompagner son père et ses hôtes cbez un hacendero des environs, elle ne fit que se désoler durant toute la soirée. Bien lui en prit d'avoir emporté le rebozo national pour pleurer à l'abri de ses plis comjplaisants, en prétextant un violent mal de tète.

Son père s'apercevait bien d'un changement dans l'humeur jusque-là si égalé de Carmen.

Heureusement pour elle, il l'attribuait à l'absence de son futur, Cirilo.

Telle avait été aussi la première idée de Manuelita ; mais elle ne tarda pas à s'apercevoir

6i LES MAITRESSES DU DIABLE

de son erreur et à remarquer les mystérieuses absences de sa compagne.

Au bout de cinq ou six jours, la pauvre Carmen comprit que, si elle voulait continuer ses visites à la grotte sans éveiller les soupçons de son père, elle ne pouvait se dispenser dé mettre Manuelita dans sa confidence. Don Cristobal, en effet, avait remarqué deux ou trois fois que Caf meii sortait sans emmener sa camarade. Quoiqu'il n'y eût pas attaché d'importance jusque-là, il finirait certainement par s'en préoccuper tôt ou tard.

Manuelita avait d'ailleurs une telle façon de répondre : Je ne sais pas^ à toutes les ques^ tions de don Cristobal sur Carmen, que la méfiance du Mexicâiii aurait dû être éveillée depuis longtemps*

Trois motifs avaient jusqu'alors empêché les confidences de Carmen à sa compagne. D'abord elle redoutait l'indignation que témoignerait ManuéUtâ en apprenant son amour pour un

CARMENqiTA 6»

ennemi de sa nation ; gecondemeni, elle craignait qu'une indiscrétion de la jeune fille ne compromit la sûreté du blessé. Enfio, pardessus tout, elle était horriblement jalouse. Comme elle adorait Lambert, elle ne sa figurait pasqu'uQO autre f^mme pût le voir sans l'aimer aussi. Klle avait oonfiance d^ns la loyauté du jeuue homme ; mais la réputation faite aux Français par les Vera4^ruzainas ami^ de Ma* nuelita l'effrayait beaucoup.

Un soif que Carmen avait manqué sa visite à la grotte, parce que son père l'avait obligée d'accompagner Manuelita, à une tertullia des environs , Manueiita l'entendit qui pleurait dans son Ut« La jeune fille crut qu'elle était malade ou fit semblant de le croire. Elle vint l'embrasser et lui demander ce qu'elle avait. Émue par les caresses et les paroles affectueuses de IV^nuelita, Carmen lui avoua enfin la vérité.

-r^ Un Français 1 s'écria Manueiita.

— Je l'aime !

— Et Ciriïo, ton fiancé ?

— J'aime Lamberto.

— Et ton frère, ton père ?

— J*aime Lamberto,

Il n'y avait rien à répondre à cela ; Manuelita était trop femrpe ponr ne pas le comprendre.

Une minute après, déjà apprivoisée à cette idée,

elle écoutait d'une oreille attentive les châteaux

en Espagne de son amie. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la jeunefille mourait d'envie de voir le' beau zouave. Une sorte de terreur superstitieuse se mêlait pourtant à sa curiosité.

— Nous irons demain le voir ensemble, lui dit Carmen.

Le lendemain, au moment de partir, Carmen eut un de ces mouvements de jalousie tels qu'en éprouvent les femmes de ces contrées brûlées par le soleil.

— Ecoute, dit-elle à Manuelita, jure-moi sur ce crucifix que tu ne chercheras pas à m'enlever le cœur de Lambert.

GURMENGITA 65

— Je le jare ! dît Manuelita, moins surprise de cette demande solennelle que ne Teut été certainement une Européenne.

— Jure-moi que s'il venait à t*aimer, tu me préviendrais.

— Tu sais bien que j'aime ton frère Estevan, dit Manuelita.

— N'importe, jure.

— Soit, répondit Manuelita en haussant les épaules.

Carmen allait encore probablement lui imposer quelque nouvelle condition, lorsque Ceporro vint les interrompre. Afin de ne pas être retenues à l'hacienda, les deux amies se hàtè^ rent de prendre leur vol.

Le serment que venait de faire Manuelita la contrariait plus qu'elle n'aurait voulu se l'avouer. La jeune Mexicaine était fort coquette. Quoiqu'elle fût très-jolie, son minois éveillé ne pouvait lutter contre la beauté resplendissante de Carmen. Combien de fois

66 LES MA)TRfi9afi9 R^ DIABLE

n^ayaitrelle pas vu les apasimados sur qui §lle pQipptait le plus l'abandonner pouraller se brûler à la flamme des grands yeux de Carmen I yoins celle-ci en Xim\ vanité» plus Manuelita était contrariée de la voir accueillir si dédaigneusement des hommages quelle-même regrettait, non par affection, mais par amourpropre.

Manuelita n'avait oertâinement pas l'intention de ravir à Carmen le cœur du Français que eellfi-^oi paraissait aimer si tendrement; mai», au fond du oceur, elle n'eût paa été fâchée de donner à son tour un peu d'inquiétude à aon amie.

En arrivant à la grotte, Carmen eut un instant d'hésitation. Si elle avait pu trouver un prétexte plausible pour retourner immédiatement à l'haoienda, elle y aurait certainement ramené Mapuelita. Mais il étaittrop tard désormais, et la jalouse Mexicaine ne put que demander encore à son amie une seeonde édition

aARMBNqiT^ «r

du serment qu'elle lui avait déjà ffiit prêter à

r hacienda.

Après cette forrnalité, à laquelle Ifanuelita

consentit en riant, les deux jeunes filles pénétrèrent dpns le souterrain.

Carmen avait parlé fort souvent à Lambert de son amie Manueljta. Elle lui avait même dit qu'elle serait peut-être obligée de l'amener avec elle» ^fin de pouvoir s'absenter de Tbacienda sans éveiller les soupçons de don Cristobal.

Quant à Maquelita, elle ne connaissait les

. zouaves que par la réputation que les Mexicains des environs faisaient à nos braves soldats, qu'on ne représentait jamais autrement que comme des buveur? de sang, avec des barbes incultes et des figures sauvages. Quoique Carmen lui eût déjà fait un portrait enthousiaste de Lambert, Manuelita n'en fut pas moins étonnée de voir que le terrible zouave était un très-joli garçon, dont les yeux bleus avaient un regard fort doux et fort expressif.

Estevan, le frère de Carmen, élait certes un beau cavalier. En France , ses cheveux noirs, ses yeux de flamme, sa taille élancée et ses dents éblouissantes auraient attiré l'attention de toutes les femmes. Il y aurait fait certainement bien plus de conquêtes que Lambert; mais ManueliCa connaissait dans les environs cinquante caballeros presque aussi bien qu'Estevan et lui ressemblant plus ou moins. Lambert, au contraire, ne ressemblait à aucun dés hommes qu'elle avait vus. Il avait le double attrait du fruit unique et du fruit défendu».

Puis sa position périlleuse, ses blessures et sa bravoure, son nom même de zouave, tout se réunissait pour l'entourer d'une auréole romanesque. Rien, d'ailleurs, n'est plus contagieux entre femmes que l'admiration. Si un bossu parvenait à se faire aimer de deux femmes sur six, les quatre autres en deviendraient folles avant un mois.

Lambert réussit d'autant mieux auprès de

CARHENGITA e9

Manuelita, qu'il se montra fort aimable pour elle. La jeune fille était rieuse, causante et singulièrement avide de tout ce qui se rapportait à Paris, ce paradis rêvé par toutes les femmes de l'univers.

Heureux de parler de son pays et d'être écouté avec tant d'intérêt par deux jolies femmes, Lambert parlait avec cet esprit et cette vivacité de geste et de physionomie particuliers aiix Béarnais. Carmen Técoutait silencieusement, tenant la main de Lambert dans les siennes et noyant ses grands yeux noirs dans ceux du jeune homme; elle serait restée ainsi des heures entières sans parier, mais Hanuelita parlait pour deux et pressait Lambert de questions.

Au bout de quelques minutes, le visage de Carmen s'assombrit. Elle fronça plusieurs fois ses beaux sourcils.

— Il est bientôt temps de partir, Manuelita, dit-elle d'une voix un peu altérée.

"ro LES MAITRB8US DU MABLE 1

Et son regard invitait clairemeat Manuelita à la laisser seule quelques instants avec le jeune Français.

Malheureusement, Manuelita n'était point pressée de comprendre et causait toujours.

Carmen devenait de plus en- plus sombre, et sa main tremblait dans celle de Lambert.

A la fin, elle ne put résister davantage à son impatience et à sa jalousie.

— Manuelita, dit-elle, laisse-nous un peu; j'ai à causer avec Lambert.

Peu habitué encore aux mœurs mexicaines, Lambert ne put s'empêcher de sourire à ce congé si nettement exprimé.

Quant à Manuelita, toute contrariée qu'elle fût, elle trouva la chose toute naturelle et se retira dans un enfoncement de la grotte, à quelques pas des deux amoureux.

— Cette fois votre amie a compris, dit Lambert en entourant de ses bras la taille souple de Carmen ,

CAHMISKCITA 71

Voyant qu'oUe n% répondait pas^ il écarta doucement le rebozo dont elle se couvrait la figure. De grosses larmes coulaient sur les joues de la belle Mexicaine.

— Qu aveahvous donc? s'écria-t-il; Carmen, mon amour, mon ange bien-aimé, pourquoi ces pleurs?

— Vous ne m'aimez pas^ murmura-'t^^dle en étouffant un sanglot.

— Moi !... mais je vous aime de toute mbn àme! Vous êtes ma seule pensée. Voyons^ Gftrinei} ^ vous savez bien que je vous aime, enfin 1 ajouta-t-il^ écartant la main dont la jeune fille se couvrait les yeux, et la forçant ainsi de le regarder^ Puisque tu ne veux pas me croire, consulte mes yeux^ pais ose encore répéter que je ne t'aime pas.

Elle le regarda un instant en silence; puis tout à coup e\\i se jeta dans ses bras par un élan passionné.

— Je suis folle, qtêerido mio ! murmurat-elle.

Elle passa son beau bras autour du cou de Lambert, et resta ainsi la tète appuyée sur Tépaule du jeune homme, qui la contemplait avec ivresse.

— Je suis jalouse, reprit-elle tout bas, trè^ j^ilouse; tout à l'heure, quand vous faisiez l'aimable auprès de Manuelita, j*ai cru que j'allais mourir.

~ Mon ange bien-aimé , reprit-il , je ne faisais pas Taimable auprès d'elle. Quand une femme vous interroge^ il est au moins poli de lui répondre, surtout quand elle est l'amie de celle qu'on adore.

— Pourquoi cela?

— Parce que je ne voudrais pas qu'elle put vous blâmer de votre choix et me nuire auprès de vous.

Elle haussa doucement les épaules.

— Maintenant que je vous aime, dit-elle, le

GARMENCITA 73

monde entier me dirait da mal de vous que je ne vous en aimerais pas moins. Tenez, vous autres Français, avec votre politesse et vos ménagements, vous ne savez pas aimer.

— Ce sont les maris mexicains qui font courir ce bruit-la, repartit gaiement Lambert, en replaçant le bras que Carmen avait tenté de retirer.

— Gomment, les maris? murmura Carmen, qui prenait son air sérieux.

Lambert attira la jeune fille sur son cœur et murmura à son oreille de douces et tendres paroles qu'ily trouvait sans peine, car il aimait sincèrement et passionnément la belle Mexicaine.

Il parait que Téioquence du zouave parvint à persuader la jalouse amoureuse, car lorsqu'il murmura à son oreille, après un long baiser de réconciliation :

— Dis encore que les Français ne savent pas aimer.

74 LES MAITRESSES MJf DIABLE

Elle répondit tout bas, tout bas :

•>^ Il y a des exceptions partout.

Elle était ^i jolie ainâi avec te sourire qui entr'ouvrait ses lèvres de i<ose et qui rayonnait dans sei yeux bumides^ que Lambert ne la laissa pas achever. Le r^ste de la pbrase se perdit dans un baiser.

Heureuse et rassurée maintenant, Gernien eut un remords de son injustice einvers Manuelita. Avec cette spontanéité qui caractél'isdit ses élans, elle coui^ut à sa compagne ^et âe j^ta à son cou. .

-^ Si tu savais comme il m^aîrtie (3t comtne je SUIS heureuse ! murmurà^-t^elle éft embrassant son amie avec une effusion dans laquelle débordait le frop'^ern ^êiofi cœur.

Manuelita se laissa embrasser assess froidement. Quoiqu'elle s'efforçât d'expi*îffier à Carmen combien elle partageait son bonheur, Dous sommes forcés d'avouer que sa sympathie n'avait pas des accents bien chaleureux. Elle

GARMeNCITA 7»

prit congé de Lambert, à (fui elie en voulaH ip son insu de la tendresse qu*il témoignait à Carmen, el partit avec son amie.

Maintenant que Manuelita connaissait Lam^ bert, Carmen lui en pai4aH toute la je^imée.

Manuelita était coquette, nous l'avons dit, mm en vérité bien d'autres jeunes filles turaient fini par céder à la même faiblesse qu'elle, or s'intéressant plhis vivement de jour en jour au blessé vers lequel on ramenait constamment ses pensées. Elle n'avait garde de le laissa* paraître. Cette dissimulalaon même était mue preuve de la f)aïsion coupable qu'elle éprouvait. Déjà envieuse de Carmen, iel1e «n vint bientôt à éprouver contre son amie une de ees haines de femme d'autant plus profondes et plus concentrées que le tncrtif en est moins avouable.

Tout en "se faisant prier pour accompagner Carmen qu'isUe avait toujours l'air de suivre à contre-cœur, Manuelha s'arrangeait babile*

ment de manière que celle-ci fût obligée de l'emmener. Lorsque, malgré tout, Carmen partait seule, Manuelita avait de tels accès de colère que deux ou trois fois ses réponses faillirent mettre don Cristobal sur les traces de la vérité.

D'un autre côté, lorsque Carmen l'emmenait et lorsqu'elle voyait son amie se jeter dans les bras de Lambert, qui IVcueillait avec Tivresse d'un amour passionné, il lui prenait des envies folles de sortir du souterrain et d'appeler le premier passant qu'elle rencontrerait pour faire égorger le Français entre les bras de sa rivale.

Carmen, du reste, avait un grand tort. Dès que Lambert s'animait un peu en causant avec Manuelita, dès que leurs regards se croisaient, dès qu'âle-méme pouvait se croire oubliée, ne fut-ce qu'une seconde, sa jalousie se réveillait. Elle prenait la main de Lambert, lui parlait tout bas, le forçait de la regarder et

GARMENCITA 17

trouvait enfin quelque moyen de rappeler a Manuelita que Lambert appartenait tout entier à sa qiierida Carmendia.

. Lambert riait alors en haussant doucement les épaules ; Carmen elle-même finissait souvent par rire de son mouvement de jalousie et par embrasser Manuelita comme pour lui en demander pardon. Manuelita souriait aussi»

mais elle avait Tenfer dans le cœur et soupirait après Foccasion de se venger.

Malheureusement pour Carmen, l'hacienda de don Céporro se trouvait sur le passage des convois français de Yera-Cruz à Orizaba. Il n'osait y retouner avec sa petite fille. Aussi prolongeait-il bien plus que d'habitude son séjour chez les Baldosa. Malgré son peu de fortune, don Cristobal était fort hospitalier. Don Ceporro était pour lui d'ailleurs une précieuse compagnie en l'absence d'Estevan. On n'avait pas reçu de nouvelles de ce dernier depuis assez longtemps. Sa famille commençait à éprou-

78 LES MA.I7REft8«a DU DIABLE

ver des inquiéiuëes d'autant plus vives cpie Gîrik)^ le fiancé de Carmen, avait écrit qu'il n'avait plus entendirparkr de e&Êk ami depuis un mm^ Gonune Citilo promettait de venir prechainemeBl faire une visite àrbacienda, od l'attendait avee une doubla impatienee^ daas l'espoir c|ii'il apfMurtetaii dtn nouvdies d'Eslavan.

Qoafid je dis ohi, |e n'ai pas bescnn d'ajouter que Carmen n'était pas comprise dans cet o», car la pauvre fille ne^ songeait qu'avee tefreur à l'arrivée de son fiancé^

Ce n'était pas qu'elle eût la moipdre hésitation sur le parti qu'elle prerâdrait à son égard. Quand une Mexicaine a donné son cœur, il est rare qu'elle ne soit pas disposée à sacrifier le monde entier à celui qu'elle aime.

Quoiqu'elle eût une grande affection pour son père, elle était décidée à suivre Lambert, dès^ue celui-ei aurait la force de rejoindre ses eomflatriotes.

Un jour que Carmen était venue seule et à cheval à la groUe de la Muerte^ f\le trouva Lambert en train de replacer on portefeuille dans son havre-sac de soldat. Avec cette chaN mante curiosité de la femme aimée, qui désire eonnaitre tout ce qui appartient à son amant, Carmen voulut s'emparer du portefeuille*

Pour taquiner la belle et grave Mexicaine^ te zouave fit semblant de le cacbw précipitasH* ment. Elle regarda Lambert d'un air étonné; puis, croyant qu'il agissait sérieusement^ elle poussa un gros soupir et sa figure s'assombrit tout à coup.

-^ Folle I lui diV^il m riant; prends*

II lui rendit le portefeuille* Elle Ten réeom^ pensa par un baiser et se mit à feuilleter tous les compartiments. Elle trouva dans l'un d'eux une petite photographie représentant une jeune fille de dix^buit à vingt ans.

— C'est ma fiancée, dit négligemment le Français.

Elle devint paie comme la mort et ses.

grands yeux se fixèrent sur ceux de Lambert avec une tdle expression qu'il en fut tout ému :

— Enfant 1 murmura-t-il en attirant sur son cœur la jeune fille qui tremblait de tout son corps, c'est le portrait de ma sœur. Vois comme elle me ressemble. Je n'ai jamais eu et n'aurai jamais d'autre fiancée que toi, mon ange chéri; je plaisantais.

Elle secoua doucement la tète et leva sur lui ses grands yeux, dans lesquels les larmes éteignaient encore le sourire.

— Ne plaisante jamais sur ce sujet-là, lui dit-elle, vois plutôt.

Elle appuya la main de Lambert sur son cœur qui battait avec tant de violence que le jeune homme en fut tout effrayé.

Il se jeta à ses genoux pour lui demander pardon. Elle le releva eu souriant.

— Maintenant, dit-elle , je suis bien aise de

GARH£NCITÂ 81

ce que tu as fait, puisque cela a dû te prouver combien tu es aimé.

Une fois calmée, elle se remit à fourrager dans Ip portefeuille.

— Qu'est-ce que c'est que cette médaille ?

demanda-t-elle en monk^ant une petite médaille mexicaine en or qui était dans une des poches.

— Ça, dit Lambert, je l'ai trouvé sur un pauvre diable de Mexicain que j'ai tué au pueblo de Mescalan .

— Gomment cela?

— Mon Dieu, nous allions d'Orizaba à la rencontre du convoi de Yera-Gruz. Je marchais en avant-garde avec d'autres zouaves de ma compagnie. Nous traversions le village sans rien dire à personne. Il y avait là une centaine de vos soldats cachés pour nous attendre. Ils nous ont envoyé une fusillade qui partait de toutes les maisons. Il a fallu monter à l'assaut de leurs retraites. Je suis arrivé le premier dans une grande chambre d'auberge où il y avait

82 liES HÂlTAKBBflS DU DIABLE

trois Mexicains^ deux debout et le troisième par terre. Un d'eux m'ajustait avec son fu§il je me suis élancé sur lui, et, ma foi, je lui ai enfoncé ma baïonnette dans la poitrine. L'autre, déjà blessé» n'avait plus que son sabre^ mais il ne m'en apas moins attaqué bravement* J'entendis les zouaves qui grimpaient Tescalier.

Comme nous avions eu plusieurs hommes tués, mes camarades étaient furieux et ils auraient massacré mon Mexicain séance tenante :

— Partez bien vite, ai-je dit à mon adversaire^ en abaissant mon fusil, et en lui montrant la fenêtre qui donnait sur le jardin.

Il hésitait encore, mais le bruit qui se faisait dans l'escalier le décida.

— Merci, zouave, m'a-t^il dit.

Et il a sauté, tandis que je retenais mes ca-^ marades qui voulaient courir après lui.

— Et les deux autres?

— ' Oh ! les deux autres !•,. celui que j'avais embroché était mort, et bien mort, C'est sur

GARMENCITA 83

lui que j'ai trouvé cette petite médaille. Quant au troisième^ que nous croyions aussi un ca-* davre^ il vivait encore et souffrait sans se plaindre et sans rien demander. Fargier, qui avait perdu son frère par cette damnée fusiU lade, était si en colère qu'il voulait achever le pauvre diable, un beau garçon, ma foi, à l'œil fier et hardi. Je me suis mis en travers, et comme Fargier s'entêtait, nous avons échangé quelques bottes. II m'a touché au bras, presque rien, et moi je lui ai entamé l'épaule. On nous a fait nous embrasser, et tout a été fini. Comme on Tévacuait sur Tarn ulance, en même temps que mon Mexicain « je lui ai re«* commandé ce dernier, que j'ai recommandé aussi à l'aide-major, un bon garçon qui est de loon pays. Alors ils ont fait route vers Orizabai et moi j'ai continué mon ehemin vers la Yera-* Craz pour venir me faire écharper au rancho del Sardo et devenir amoureux fou de la plus bellQ et de ki nieilleure de toutes les Mexicaines*

— Vous êtes brave et généreux, dit-eile en Tembrassant sur les yeux. Tenez, ce baiser*là, c'est pour vous récompenser d'avoir sauvé le premier cavalier. Celui-ci, c'est pour avoir protégé le second.

— Combien je regrette maintenant de n'avoir pas sauvé tout un régiment! s'écria Lam-

. bert... Vous partez déjà? dit-il en voyant Carmen se lever quelques minutes après.

— Oui, j'ai hâte d'être rentrée.

— ' Votre père aurait-il quelque spupçoo?

— Je ne sais trop. Il m'a regardée d'un air singulier quand je suis montée à cheval cette après-midi. Puis j'éprouve comme un pressentiment qui me serre le cœur.

Avant de sortir de la grotte, elle explora prudemment les alentours. Elle aperçut dans le lointain des cavaliers qui arrivaient au galop. En tête était don Cristobal.

— Mon père ! s'écria-t-elle. On dirait quil se dirige de ce côté... Oui... oui. Silence, Fi-

GARMENGlilA 85

delio, silence ! murmura-trelle en comprimani de ses deux mains les naseaux de son cheval qui reconnaissait déjà ses compagnons d'écurie.

Il devint bientôt évident que don Cristobal se dirigeait vers la grotte. De temps en temps il s'arrêtait et lâchait la bride de son cheVaL Celui-ci agitait la tète, et humait l'air dans diverses directions. Puis, poussant un joyeux hennissement, il reprenait le chemin qu'avait suivi son compagnon d'écurie.

^- Il faut avant tout vous cacher au fond de la grotte, dit Carmen qui tremblait.

— Vous croyez que votre père vient ici?

— J'en suis sûre maintenant. Son cheval suit les traces du mien. Nous sommes perdus.

Oh! si je savais qui nous a dénoncés ! Mais toi, comment te sauver?... Mon père a l'air indécis pourtant... Il se laisse guider par son cheval... S'il était certain de me trouver ici, il y viendrait tout droit... Qui sait? Peut-être est-ce moi seulement qu'il cherche? Mais comment

86 LES MAIiaESSES DU DIABLE

alors expliquer ma présence ici 1 Écoute, re« prit-elle, tu sais où est la cachette que je t*ai montrée, dans la troisième galerie du souter^ rain^ Va t'y renfermer le plus vite possible; moi je cours au*devant d'eux. Je t'aime de toute mon àme, querido mto, adieu«

Elle Tembrassa précipitamment et monta à cheval. Profitant d'un moment où l'attention de son père et des gens qui Tescortaient semblait dirigée d'un autre côté, elle sortit au galop de la grotte et se dirigea en droite ligne vers eux.

— D'où viens4u? s'écria don Cristobal, et que faisais-tu dans cette grotte ?

—- J'étais allée à la rancèeria de Maraïbo, répondit-elle en faisant un effort sur elle-même, A moitié chemin, j'ai rencontré des maraudeurs qui m'ont poursuivie. Je me suis' sauvée; comme ils me barraient le chemin de rbacienda^ j'ai profité de mon avance pour me réfugier dans la grotte de Uê Muertû.

CARMENCITA 87

Dans la plupart des pays, et au Mexique plus que partout ailleurs, il est difficile d'avoir la guerre sans que quelques aventuriers profitent du désordre qu'elle occasionne pour commettre leurs brigandages. L'incident qu'inventait Carnaen n'avait donc rien d'invraisemblable, et don Cristobal y crut d'autant plus facilement que, tout en grondant continuellement sa fille, il était habitué à s'en rapporter toujours à elle.

En ce moment, d'ailleurs, il était sous le coup d'une préoccupation très-vive, dont il se hâta de faire part à Carmen.

Dona £lena Candillo, tante et marraine de Carmen, à qui elle avait servi de mère après la mort de dona Baldosa, venait de tomber grièvement malade. On avait envoyé trois • peoQes et un capataz à l'hacienda del Puente avec une lettre par laquelle la senora priait Carmen d'accourir auprès d'elle. D'après ce que dit le capataz, Carmen n'avait pas de temps

à perdre si elle voulait recevoir le dernier adieu de sa marraine.

Trois mois auparavant, Carmen aurait tout abandonné sans hésitation et sans regrets pour courir au chevet de sa vieille tante, qui était la personne qu'elle aimait le plus au monde. Mais, depuis lors, un nouveau sentiment, le plus puissant de tous, avait envahi son àme.

— Quitter Lambert ! se dit-elle avec désespoir.

Quoiqu'elle éprouvât un véritable remords de son hésitation, ce ne fut qu'à regret qu'elle se décida à partir , et surtout à partir immédiatement, comme l'ordonnait son père.

Ce dernier avait pour sa belle-sœur autant d'affection que sa nature égoïste lui permettait d'en ressentir pour quelqu'un; de plus, il s'intéressait vivement à l'héritage de la bonne dame, qui n'avait point d'enfants et qui possédait quelques propriétés. C'était elle en grande partie qui avait arrangé le mariage de Carmen

GARMENGITA 89

et de Cirilo, qui était aussi son neveu, bien qu'i] ne fût nullement parent des Baldosa. On savait que la petite fortune de dona Elena devait revenir au futur époux, et 16 senor Cristobal tenait à ne point la laisser échapper. Aussi accorda-t-il à peine à sa fille le temps de faire les préparatifs les plus indispensables. Les réclamations et les instances de Carmen pour ne partir que le lendemain n'eurent d'autre résultat que d*éveiller les soupçons de don Cristobal, , qui ne lui laissa pas un instant de liberté.

Tout ce que put faire la pauvre fille fut de crayonner quelques mots pour Lambert, de les remettre à Manuelita et de supplier celle-ci en pleurant de veiller sur le cher blessé. Elle voulut aussi lui faire renouveler devant la petite Vierge de plâtre le serment destiné à rassurer sa jalousie, mais Manuelita traina la chose en longueur et fit si bien que l'arrivée de don Cristobal, bouillant d'impatience, la dispensa d*un nouveau parjure.

C'eût été UD parjure, en effet, car elle 80dgeait déjà à profiter de Tabsence de Carmen pour lui ravir le cœur du blessé. Son grand'père ayant promis à don Cristobal de surveiller les travaux de Thacienda jusqu'à son retour de chez la senora Elena, Manuelita avait toute la liberté de ses mouveEUxents^ Elle en profita pour courir à la grottQ dès le lendemain du départ de Carmen •

-^ Je voudrais bien savoir cec|ue Carmen dit à Lambert, murmurait Manuelita. Si je croyais qu'elle lui dise du mal de moi ! « . .

En attendant cette certitude, elle tourna et retourna si bien la lettre, qu'elle finit par endommager le cachet. Avant d'arriver à la grotte, elle en avait pris connaissance.

Somme toute, elle n'avait pas eu tout à fait tort de supposer que Carmen chercherait à prémunir Lambert contre les séductions de son amie. Carmen laissait en effet percer un peu d'inquiétude au sujet de Manuelita et suppliait

GARMËNGITA 91

le jeane Français de ne pas se montrer trop aimable auprès de dona Ceporro, qui était fort coquette et qui ne pourrait certainement pas l* aimer comme V aimait sa pauvre Carmen.

Cette phrase indigna Manuelita et lui sembla un outrage suffisant pour motiver les plus cruelles représailles.

— Ah ! je suis coquette, murmura-t-elle, et je ne suis pas capable d'aimer ! C'est ainsi qu'on me récompense de mes bontés, de mon abnégation !

Une fois qu'elle se fut bien persuadé que Carmen avait tous les torts possibles envers elle, Manuelita déchira le billet et pénétra dans la grotte. Elle venait de franchir le Rubicon, car au retour de Carmen , et probablement même auparavant, la disparition de cette lettre donnerait lieu à des explications que Manuelita ne pourrait fournir.

Il n'y a que le premier pas qui coûte, on a bien raison de le dire, et la plupart du temps

il nous entraîne forcément à d'autres faux pas.

A partir de ce jour-là, Manuelita commença une série de mensonges dont il lui aurait été impossible de se dépêtrer plus tard , quand même elle l'aurait voulu, à moins d'avouer complètement la vérité. Il lui fallut d'abord annoncer à Lambert que Carmen était partie sans lui écrire. Comme il ne pouvait en croire ses oreilles, Manuelita lui raconta que Carmen ne devait faire qu'une absence de quelques jours et ne parla de 1^ maladie de dona Elena que comme d'une indisposition qui servait de prétexte au voyage.

. En revanche, elle appuya fortement sur la parenté de cette dame et de Cirilo Matorral, le fiancé de Carmen, ainsi que sur les projets de la bonne dame à l'égard de Tunion de son neveu et de sa nièce.

Lambert fut très-peiné du silence de Carmen. Il ne pouvait se figurer qu'elle n'eût pas trouvé le temps de lui écrire deux mots. Telle

GARMENGITA 93

était néanmoins sa confiance en Carmen, que les adroites et perfides insinuations de Manuelita ne loi inspirèrent pas d'abord toute la jalousie qu'elle espérait.

Celle-ci poursuivit avec autant de patience que de finesse sa double tâche, celle de plaire à Lambert et celle de lui faire croire à l'infidélité de Carmen.

Elle était jeune, jolie, sémillante et désireuse de plaire. Elle avait pour le blessé de charmantes attentions, dont il lui savait d'autant plus de gré qu'il crut d'abord ne les devoir qu'à l'amitié. Sur les vingt-quatre heures de la journée, Lambert en passait dix à dormir et la majeure partie du reste à s'ennuyer mortellement. On comprend alors avec quel bonheur il accueillait l'arrivée de la jolie Mexicaine.

Quoiqu'il fût un honnête garçon, et qu'il, aimât sincèrement et tendrement sa chère Carmen, il n'était pas une de ces natures d'élite qui comprennent la fidélité avec toutes les déli-

94 lIbS MAITRESSES, du DIABLE

catesses de certaines femmes, c'est-à-dire en considérant comme un crime un regard, une pensée adressés à tout autre qu'à Tobjet de leur amour.

Il voyait bien le plaisir que Hanuelita trouvait à lai tenir compagnie; flatté d'intéresser cette jolie fille, il ne pouvait s'empêcher de montrer une amabilité qu'il se figurait n'être que de la politesse et que la pauvre Carmen eut certainement qualifiée avec moins d'indulgence.

Quelquefois aussi, malgré sa confiance en Carmen, il se laissait influencer par les apparences fâcheuses que Manuelita avait bien soin de faire ressortir, tout en ayant Tair de défendre son amie. Il lui prenait des accès de jalousie et de colère qui profitaient à Manuelita^ à laquelle il faisait alors sérieusement la cour, bien que, plus tard et de sang-froid, il se repentit d'avoir agi de cette façon sans avoir la certitude de Tinfidélitë de Carmen^

GARHENGITA 95

Une circonstalice vint donner beaucoup t!e poids aux paroles perfides de Manuefita.

Dell Gtistobal revitit chee lui. il avait laissé Caroien au chevet de doâa Eletia, toujears fort malade^ ^ rappertait à Manuelita une iMgQe lettre de son amie.

dette lettre en eon4eBaii4eiix aaires : l'one pour Lambert; Tatitra, totte eonfidentieiHe^ pour Manuelita. Quanta la première, à celle qui ô(Hilieiiaift les deux autres, eHê élait enôore adressée à MaMelita et destinée à passer au besein sous les yeux de don Crietobal et de don Ceporro.

Naturellement Garm^ n'y parlait ni du.

zouave ni de ^la grotte. En revanehe , afin de poser ie premier plan pour son prochain retour à l'hacienda ^ die «joutait en finis^^ sant :

c Nous avons appris loi que €irilo allait avoir probabletnent un coiigé de quelques jours, et qu'il comptaH le pafis^ cheiE mon

père. Tu comprends, ma chère Hanaelita, combien il me tarde de revenir, etc. >

Manuelita s'empressa de courir à la grotte et de montrer à Lambert cette dernière lettre, qui servait si bien les projets de la perfide jeune fille.

Au premier moment, Lambert éprouva une douleur si vive et si cruelle, qu'il se frappait la tète contre le rocher comme s'il avait voulu se briser le front. Manuelita lui jeta ses deux bras autour du cou en le suppliant de se calmer. Elle profita de l'occasion pour laisser échapper le secret de son amour.

Lambert remercia Manuelita avec effusion et jura d'oublier la perfide Carmm. Dominant son émotion, il montra pendant quelques minutes uii entrain et presque un enjouement qui auraient fait croire qu'il était complètement guéri, s'il n'avait eu par moment des contractions de sourcils qui révélaient quel effort douloureux il faisait pour étouffer sa souffrance.

CARIIËNCITA 97

Une fois seul^ il dépouilla le masque qu'il avait pris par orgueil, et se roula à terre»

criant et pleurant.

Il passa la nuit à retourner dans sa tête les idées les plus absurdes et à chercher les moyens de se faire tuer le plus tragiquement possible. A force de réfléchir à ce que Manuelita lui avait dit, il y trouva des contradictions et des invraisemblances.

Quand Manueljta revint, il la questionna de nouveau, mais cette fois avec une idée arrêtée et par conséquent avec plus d'adresse. Il eut soin d'espacer ses questions de manière qu'elles n'eussent pas l'air d'un interrogatoire. Malgré toute la finesÉse du Béarnais, Manuelit^ était femme, et par conséquent, plus fine encore que lui. Elle ne tarda pas à se tenir sur ses gardes, et Lamj^ert n'apprit pas grand'chose.

Connaissant le caractère de Carmen et son amour pour Lambert^ Hanuelita craignait toujours de la voir tout abandonner à l'hacienda

98 LES MAITRESSES DtJ DIABLE

del Apoyo et [arriver à Timproviste chez son père.

La présence de Carmen devant renverser en quelques secondes Téchafaudage faabitement édifié par Manuelita, celle-ci vivait dans des transes mortelles.

Comme Lambert allait beaucoup mieux, il tie songeait qu'à rejoindre son bataillon . Manaelita Fy poussait de tout son pouvoir. Quoiqu'il souffrît trop encore pour monter à cheval, il suivit le conseil de la jeune fille et prit le parH d'écrire à ses camarades pour les informer de sa position et les prier de faire leur possible pour le délivrer, lïanueli ta se chargea de trouver un péon qui, moyennant quelques piastres^ porterait la lettre à Orizaba.

Tandis quil écrivait au crayon sur une page détachée de son agenda, Hanuèlha eut la même curiosité que Carmen et voulut visiter le con^ tenu du portefeuille. Après avoir regardé le portrait elle prit la médaille que Lambert avait

CARMËNGITA 99

trouvée sur la poitrine du Mexicain à Tattaque du pueblo de Mescalau.

— Sainte Viergie ! s'écria-t-elle en pâlissant, où avez-vous pris cette médaille?

Tandis qu il racontait son aventure, Hanuelita Técoutait la tète cachée dans ses deux mains.

— Pauvre, pauvre Estevan ! dit-elle enfin, levant les yeux au ciel et se tordant les mains avec désespoir.

— Estevan l a'écria Lambert; le frère de Carmen?

— Lui-même^ mon Dieu ! mon Dieu !

— C'est impossible ! Carmen a vu cette médaille et n*a rien

— Elle ignorait qu'il la possédât. Je la lui ai donnée quand il est venu nous voir en quittant sa famille pour aller rejoindre Zaragoza. C'était un cadeau de mon grand-père» qui me l'avait rapportée de Mexico. Tenez, regardez plutôt; voilà encore mes initiales, M. C, qu'il y avait gravées avec la pointe de son couteau, et de

l'autre côté vous trouverez ses initiales à lui, E. B» 11 disait toujours qu'il les réunirait le jour de notre mariage. Âh ! pauvre, pauvre Estevan de mon àme !

Et la Mexicaine se mit à pleurer avec une douleur qui n'avait rien de factice.

Lambert examina là médaille et découvrit en effet les initiales dont Manuelita venait de lui parler.

— Son frère ! le frère de Carmen ! murmura le pauvre garçon éperdu; j'ai tué son frère!

Il était si désespéré, que Manuelita, ranimée par la jalousie, fut la première à le consoler.

Malgré son amour pour Lambert (si l'on peut donner ce nom au sentiment qu'elle éprouvait pour lui^ et dans lequel Torgu^il avait une grande part), Manuelita ne se sentit pas le courage de profaner si vite le souvenir du pauvre Estevan. Elle se retira de bonne heure et laissa le zouave à ses tristes réflexions.

Maintenant que Lambert se croyait trahi par

GARMENGITA

Carmen, cet incident augmentait encore son impatience de rejoindre son drapeau. Malheareusement il ne pouvait rien par lui-même ; Manuelita était forcée de s'occuper de tous les préparatifs y c'est-à-dire de se procurer des chevaux avec leurs selles et leurs br ides, des provisions et un guide fidèle, ce qui était encore le plus difficile à trouver.

Un matin qu'elle causait avec un péon, elle aperçut un cavalier qui accourait au galop en labourant de l'éperon les flancs de son cheval épuisé.

— Girilo ! s'écria-t-elle en reconnaissant le fiancé de Carmen.

— Où est dona Carmen ? demanda-t-il après avoir salué Manuelita.

— Elle est à Thacienda del Âpoyo, chez sa tante Elena.

— Non, répondit-il , j'en viens ; Carmen était partie quelques heures avant moi.

— Seule?

— Avec un péon seulement.

— Votre tantfe est donc mieux ?

— Un peu mieux. Mais comment va don Gristobal ?

— Tràs-bien.

— Commont, très^bien ! Carmen a dit à ma tante qu'elle était obligée de la quitter parce que son père venait de tomber très-malade.

— Il ne s'est jamais si bien porté.

— Et elle n'est pas arrivée ?

— ^Nm. Gomment se fait^il alors que vous ne rayez pas rencontrée en route?

*^ Quelque temps Iprès avoir quitté Thacienda del Âpoyo, j'ai pris, pour Hlier plus vite, ttn horrible chemin dé traverse, qui n'estautre que le lit d'un torrent. On gagné ainsi près de deux heures^ mais on est longtemps avant de reprendre la grande route. L'aurais-je devancée ? Aurait-elle été attaquée par quelques bandits ou bien par ces Français que Dieu coû*fonde ?

aARMSNGITA iOa

-^ Ils ne vont pas de oe côiéé Mais en. oe moment il y a tant de salteadbres (voleure- de gradd ohemin) eb< campagne !•

Tout en parlant ainsi, Manuelita remettait la bride de son cheval à quelques piiones qui étaient aceourils à son appel.

— Don Cristobal est sorti depuis deux heur res avee le senor Ceporro, lui dit un domestique.

Et quand reviendpont-ils?

^ A la nuit) certaineyient.

Cirilo lança une impvéeation»

— Il m'est impossible de rester daos cette iaqutéitidei dit^il. Il fout que j'aiUe au devant de Carmen, ûuTofi me donne un cheval.

Il mangea une tortilUa, but deux ou trois verres de refino, et partit au griop sur un des chevaux de l'hacienda.

On comprend quel coup avait reçu Manu&lita en apprenant la prochaine arrivée de Carmen* Elle resta un moment atterrée^ Quand

i04 LES MAITRESSES DU DIABLE

elle fut un peu remise, elle courut à la grotte. Quoi qu'elle fit pour se contenir, son agitation était trop vive pour qu'elle échappât au jeune Français.

— Qu'avez- vous î lui demanda-^il.

— Rien répondit-elle en cherchant à reprendre son sang-froid.

Voyant qu'elle ne pouvait y parvenir, elle prit un tour assez adroit.

— Eh bien, oui, dit-elle, je suis très-agitée par deux nouvelles que je viens d'apprendre, et qui vous feront de la peine.

— De quoi s'agit-il î

— D'abord un détachement de troupes mexicaines va s'établir dans les environs demain ou cette nuit.

— Diable ! Ensuite? parlez...

— Eh bien, puisqu'il faut tout vous dire, Carmen a épousé Cirilo.

Le coup était rude pour le pauvre blessé, plus rude certainement que ne le pensait Ma-

CARMENGITA 105

nuelita. Il devint pâle et resta quelques minutes sans pouvoir parler.

— Vous l'aimez toujours, murmura Manuelita avec amertume.

— C'est vrai, dit-il avec une profonde tristesse. Pardonnez-moi, Manuelita; votre tendresse pour moi méritait un meilleur sort ; mais, vous le savez, on n'est pas maitre de son cœur.

— Carmen vous a trompé, elle s'est jouée de vous, et vous l'aimez encore!

— Je ne crois pas qu'elle se soit jouée de moi, répondit-il; je crois qu'elle m'a aimé quelque temps* Plus tarxl, un autre amour qu'elle croyait éteint aura repris ses droits. Elle a été bonne et dévouée pour moi, et quoique je sois bien malheureux, je ne puis maudire celle que j'ai tant aimée.

— Et que vous aimez encore? reprit la jeune fille.

— Manuelita!

— Tanâi» que mot, qui 8ii» prèle à tCNil sacrifier pour vous... Ah! vofis êtes un ingral! BHe se mit à pleurer* II se jeta à genoux devant ellef kii jiMra qu'il

n'ainiait plus GarmeiEi^ et fit soo posnbte pour

k eoDfioler.

Une fois calmée par les témoignages de reconoaissanee de Lambert, Maauelita s^ mît à régler avec lui tous les préparatifs de leur fuite.

Ce n'était pas ua modale de vertu que notre lléros, mais c'était un honnête garçon. Malgré toute sa colère contre Carmen, il sentait bien qu'il l'aimait encore, et se serait reproché d'enlever Manuelita, pour laqudle il n'éprouvait d'autre sentiment que cdui de la reconnais^ sance et du vif désir qu'inspire toiqours une jeune et jolie fille.

Il n'en eût pas été de même avec Carmen, parce qu'il se sentait un amour assez dévoué^ assez profond, pour remplacer tous les liens de

GAmMfiNUlTÂ 197

famille «i d'affection que Carmen aurai! sacrifiés pour le euiyre.

Oiioiqiie eda lui eoût&t é»iroiéaieRi, il eul le «enrage d'aveuer à Manoelîta une partie de la vérité.

— Ibnuelila, lui dil-il, votre tendresse et votre déTooement pour moi me pénètrent de

reconnaissance, mais je m'en regarderais comme indigne si je ne vous parfais avec franchise, le donnerais ma vie pour vous sauver, pour vous vdr heureuse, mais je ne puis arracher de mon cœuf Kimage de Carmen. le ferai mon possible pour vous aimer comme vous méritez de l'être, mats un homme de cœur ne drft promettre que ce qu'il peut donner. Avant de quitter votre femille et vos amis, réSécMs* sez encore. Peul^re vaudrait-il mieun que je partisse seul. Si votre amour rémste à Tabsen'ce si voas voulez venir me rejomdre, je trouverai moyen d'avoir de vos nouvelles «et de vous fahre venir près de wm.

Cette loyaaté du zouave fut très-mal accueillie par Manuelita , qui recommença ses plaintes sur son indifférence. Il eut beaucoup de peine à la calmer de nouveau. Comme elle n'avait plus le temps de faire ses propres préparatifs et que sa présence pouvait être un danger pour le zouave, elle consentit à le laispartir seul. Mais il fut convenu qu'aussitôt arrivé, il prendrait ses mesures pour qu'elle pût le rejoindre. Cela bien décidé, les deux jeunes gens -s'entendirent au sujet de tous les préparatifs nécessaires pour que Lambert partit la nuit suivante.

Grâce à Manuelita, Lambert possédait déjà un grand manteau, un costume de cavalier mexicain, un cheval avec un harnachement et un maehete (sabre droit). Quelques provisions étaient rassemblées dans la grotte et renfermées dans un de ces bissacs de cuir dont on se sert au Mexique.

Quand tout fut bien convenu et bien arrêté,

CARMENCITA 109

Manuelita prit congé de Lambert, et regagna i'bacienda en faisant des' vœux pour que Carmen n'arrivât pas avant le lendemain.

Malheureusement pour elle, il y avait à peine un quart d'heure qu'elle était rentrée au logis, lorsqu'elle entendit le bruit de plusieurs chevaux. Elle sortit promptement de Thacienda et aperçut Carmen accompagnée de Cirilo et de quelques peones.

Le premier mouvement de Carmen fut de courir à Manuelita.

— Et Lambert? murmura-t-elle avec angoisse.

Manuelita baissa les yeux sans répondre.

— Mais parle donc, reprit Carmen avec angoisse. Tu vois bien que je meurs d'inquiétude.

— Il est parti, dit tout bas la perfide Mexicaine.

— Parti!... en mon absence!... sans m'attendre, sans me dire adieu !... Manuelita?

— Je t'ai dit la vérité. Il a trouvé une occa-

iîo LES MAltRËâSES tItJ DIABLE

sidh de rejoindre ses compatriotes, et il éd & profité.

Carmeî) la regarda fixement.

— Viens, dit-elle.

Elle l*entràinâ dans sa chafnbrë et là coHduisit devant la âtâtaette dé la Viëtgè qiiê noiis connaissons déjà.

— Dis-moî tout, murttiura Càrnièn, tout î mais auparavant, jure devant la Vierge èairitë que tii mè diras là vërltS.

— Tu es trop agitée en ce tnùtiiknt; répondit Manuelità qui n'osait ëommeitrè uH f)àrjure.

Demain .

— Non, non, aujourd'hui méitie, à Tinstânt.

S'il me fallait endurer jusqu'à dëttialfi la torture que j'éprouve, je dètiefadrdls folié, ï*âi*lè,' ai] nom dû ciel !

— Eh bien^ commença Manuelità, Lambèi'l^' qui s*éiâit remis rapidement après toh départ^ commençait à sortir de la grotte p^^ doiii la nuit. Il apprit je ne âéis comment

CAitMeMtit m

(Ju'tin eoilvoi fïattÇais tl*a versait le pays, et... Càrmeti ritltéjrrt)ill|)il en lui posant la main sur le bras.

— Tu n*as |)as ftllt lë serment que je t'avais demandé ? dit-elle.

— A quoi bon ceâernient! Quel intérêt...

— Si tu dis vl*ai, qtle t'itnporteî

— Ta méfiance ënVet'smol...

— Silence, interrompit Carmen ; moil pêfé.

C'était bien don CHstôbal, èil effet, dont le

pas retentissait et léë longs épetons résonnaient ëur le jialiet'. II ai'HVâit à Tlnstànt de son exedrsiôn, et il &^&\i été fort fort sùrpHs d'apprendre le retour imprévu de sa âUë.

— Poufcinôi às-tu quitté donàElenâ, |)uisqtfellè n*«tâlt pas eticôté guéHët lUl demanda- t-il.

— Elle allait nileùx, taon pèl^e.

— Ce ti'est pas Un motif pour Id |)rivêr si brusquement de tes soins.

^ Lë bruit s'était répandu autour de nous

que les Français avaient tout ravagé par ici et que notre hacienda avait été brûlée. J'ai eu peur, et je suis accourue.

— Hum ! murmura le vieillard en regardant iixement Carmen qui rougissait et balbutiait, tant le mensonge lui était odieux. Je crois que le plaisir de retrouver certain cavalier de ma connaissance a été pour beaucoup dans ton retour,

— Que voulez- vous dire, mon père ! murmura- t-elle d'une voix tremblante.

— C'est le hasard, n'est-ce pas, qui fait que ton arrivée coïncide avec celle de Cirilo?... Âhiah!

Carmen avait rougi, en effet, tant avait été vive la double émotion qu'elle venait d'éprouver.

— Nous causerons de tout cela demain, reprit don Cristobal. Pour le moment, il s'agit de souper.

— Permettez-moi de ne pas descendre.

GARMENGITA 113

mon père, dit Carmen. Je suis brisée de ffitigue et j'ai besoin de repos.

Don Cristobal aurait mieux aimé que sa fille présidât le souper, mais il lui fallut bien cédei\ au désir qu'exprimait la jeune fille. Il descendit en emmenant Manuelita, qui n'était pas fâchée d'être ainsi délivrée d'un interrogatoire embarrassant.

Malgré les efforts de don Cristobal pour animer ses botes, le souper fut assez triste. Hanuelita était inquiète et préoccupée. Don Cirilo aussi.

L'accueil de Carmen lui avait paru singulièrement froid et embarrassé. Elle avait silencieusement écouté ses paroles d'amour et n'avait fait à ses questions que des réponses évasives. Elle finit par lui dire que le lendemain

elle aurait un secret à lui confier ; que d'ici là

elle le suppliait de ne parler à son père ni de leur mariage, ni de la façon dont elle avait quitté l'hacienda del Apoyo. Le pauvre garçon,

1|# LES MAITRfiSSIiS PU DIABLE

qui aimait sincèrement la belle Mexicaipe, avait, on le voit, de quoi se tourmenter.

— VotQ à liio9 I a'écria don Cristol)al à la fin du souper, nous i»omme9 tous sombre^ comme des hérétiquea, Une bouteille de \ien malaga nous rendra peut-être un peu do gaieté. Le tout est de savoir où on Ta mis* Je crois bien que Carmen l'aura renfermé dans le petit oelHer avec le valdepmas que m'a donné mon ami don Gregorio... le capitaine de la goélette que nous sommes allés voir à Yera^Crus. Ce-^ porro, ajouta-t-il en se tournant vers le grandr père de Hanuelita, maintenant que la voici de retour, au moins nous aurons la clef. Va la lui demander, Manuelita.

— Elle dort, répondit la jeune fille, et ea serait. ••

— Va toujours, interrompit le vieillard, elle se rendormira.

Cirilo et le vieux Ceporro insistèrent peur empée|)er qu'on ne réveillât la jeune fillei

mai? 4pQ Prif tot^al aurait rendu dos points à ^n^ ¥nul^ pour l'entéteinent. Il 4ppe|^ §a ppr« vante et Texpédia chez Carfn.eq,

La çpïiora p'est pas d^n? pa pbambrQ, vint dire I4 JQun^ fill§ quelques minutes plus J9r4. Don Crigtobal crut qq'çlle avait uj^l pej^rdé q( renvoya de qpHyeau chez Carmen. 4 §.9P retour, elle fit 1^ mémP répPOSS.

^ Qu'p^t-ce que cela signifie? p'écri? )'Jiacendero en fronçant ses épais sourpils.

il mQpta lui-même dans la pb^pfibr^ de sa fille, Carmen n*y était p^s^ fit ppn lit n'était même pas Refait.

— E)lg aqm couru à la grotte^ se dit Manuejita plws ipp^te que» vivjB. Si MfP^^^rt et elle pnt qne explication, je 3uis perdufi.

Tandis que don Cristobal, fort inquiet latfort irrité^ explorait la maison et les alentour^ pour retrouver sa fille , Manue)ita s'approcha de Cirilp.

— Suivez le cb^min qui conduit au pont

jusqu'au grand champ de maïs, lui dit-elle ; et surtout ne dites pas que c'est moi qui vous ai indiqué cette direction. *

Cirilo s'élança de côté, tandis que Manuelita montait dans sa chambre et se hâtait de faire ses préparatifs pour quitter furtivement l'hacienda, èi l'explication qu elle redoutait avait eu lieu entre Carmen et Lambert.

Au bout de quelques minutes , Cirilo rencontra Carmen qui revenait.

— On vous cherche partout, lui dit-il ; votre père est furieux. Il vous croyait couchée.

D'où pouvez-vous venir à cette heure?

— Par pitié, ne me demandez rien, répondit-elle d'une ton suppliant. J'ai la tète perdue.

— Dites plutôt! que vous n'osez pas avouer la vérité ! s'écria- t-il.

— Peut-être, murmura-l-elle.

— Mais je saurai tout ! reprit-il avec colère. Alors, je vous le jure, malheur à vous et à celui pour qui vous me trompez!

CARMENCITA 117

— Il est désormais hors de votre atteinte, dit-elle d'une voix brisée.

— C'est donc vrai ? vous me trompiez ?

— Non, Cirilo; je n'ai jamais eu l'intention de vous tromper. Je m'étais promis de vous révéler la vérité dès que je vous verrais, et je l'aurais fait demain comme je vous l'avais promis, mais aujourd'hui je souffre tant!

— Un prétexte encore, dit-il avec une sourde colère. Vous avez bien trouvé des forces pour aller le voir, lui !

— Hélas, dit-elle, ne me reprochez pas ma faute, Cirilo ; lui-même s'est chargé de m'en punir.

— Lui, qui lui? Je veux savoir son nom, je veux tout savoir.

— Vous saurez tout, excepté son nom, Cirilo; j'espère que Dieu me rappellera bientôt à lui, et je ne veux pas mourir avec l'idée d'avoir fait couler le sang de l'un ou de l'autre d'entre vous.

— Le sien, car poup le mien...

— Vous vous trompez, Cirilo. Je crois que

vous avez une àme kioble et généreuse, et j'ai pour vous Taffection d'une sœur.

— D*une sœur!... Obi cet homme!..* Voyons, parlez, parlez doncl...

— Mais mon père, mais tout le monde qui me cherchent î...

— Quimpopte ? ils attendront. J'ai bien attendu ce soir, moi. Au nom du ciel et de l'enfer! parlez, Carmen, parlez 1

Elle poussa up soupir en regardant la figure bouleversée de Girilo. Appuyant contre un tronc d'arbre son pauvre corps brisé par la fatigue et par l'émotion, elle raconta au Mexicain la rencontre qu'elle avait faite, l'amour que lui avait inspiré Lambert, et son projet de fuir avec lui pour Tépouser au camp des Français.

— Alors c'est pour le revoir que vous êtes revenue si précipitamment de l'hacienda dei

Appyo? demunda Cirilo ^^ tourmentant la poignée dft son maobete.

— le TavQue. En arrivant, mqn pr^ipier PiQt a été pour demander de aea nouvelles à Manueli(si. Elle m'a dit qq'il é^ait p^rti. Oui , parti , ppti a^p^ ra'attendre , sans pje dire adîep 9 sapa avoi> même répondu à fpes lettres,

-T^ Tant mieu^ î ^'écri^rtril ^vec png joie farouche, tant mieu:!^ I Cela vona apprendra à préférer eee étrangers n)audit9 h vnq compatriotes à dédaigner un qœur qui vam eifne pour donner votre amour à qi^elque ^éduPteur européen qui vous délaisse et qqi rirq de vous avec les femmes de son pay$#

— Si cela peut soulager votre douleur, eppablei-ripoj, Cjrilo, lui dit^elle. Je mérite tous vos reproches et ^utes vos railleries ; mais vous voyei bie^ que vpqs frappez un cadavre.

La pwYi^« fille di^^iit vr^i • Cirijo le comprit

rjpn qp 3p $on de sa yoix. p'étqit ai bipn l'uc-

iSO LES MAITRESSES DU DIABLE

cent calme et résigné d'une moijfrante, que, malgré sa fureur et sa jalousie, Cirilo se sentit pris de pitié pour cette malheureuse créature.

Elle voulut se redresser et marcher pour retourner à Tbacienda ; mais, brisée par la fatigue, Tinsomnieet le chagrin, elle chancela aussitôt. Cirilo vit qu'elle allait tomber et la retint dans ses bras.

Au même instant, un homme enveloppé d'un long manteau sortit d'un petit bois situé à une vingtaine de pas et s'avança vers eux.

Il marchait lentement et avec peine.

— Allons, dit-il d'une voix sourde 6t tremblante, je vois qu'on ne m'avait trompé qu'à demi. La belle Carmen et son époux me permettront-ils....,

— Lambert ! s'écria Carmen en s' élançant au cou du Français, Lambert, c'est toi !

Malgré l'émotion qui le gagnait à ce cri parti du cœur, Lambert hésitait encore à presser sur sa poitrine la jeune fille contre laquelle tant

CARMENCITA 121

d'apparences se réunissaient pour la lui faire croire coupable:

— Ce mariage dont m'avait parlé Manuelita?.... murmura-t-il.

— Elle t'aura trompé. A moi, elle m'a dît que tu étais parti, parti sans m'attendre ! Âh ! je savais bien que c'était impossible. J'en serais morte ! Je t'aime tant ! Dis-moi que tu m'aimes toujours, Lamberto, mon Lamberto ! Dieu est bon et je t'aime.

— Et moi aussi, je t'aime! s'écria-t-il. Je* ne veux rien savoir. Manuelita a menti, j'en suis sur. Tu m'aimes toujours et nous fuirons cette nuit.

— A condition de passer sur mon corps, (lit Cirilo en s'avançant.

— Quel est cet homme ? demanda Lambert.

— C'est Cirilo, murmura-t-elle tout bas. Au nom du ciel, au nom de notre amour, laissemoi lui parler. Cirilo, mon ami, continua-t-elle

i^Si LES MAIT1SI)SS9 DU DIABLE

en se retournqnt vers le jeupe Mei^ic(|iR, je

vous

— Assez, dit-il en l'écartant r^dem^nt• Quand je vous ai vu tout à l'heure seule et ipalbeureuse, j'ai pu oublier mon ressentiment; mais nul pouvoir au monde ne saurait i|i'epipéc)tpr de me venger de mon rival.

— Je suis |i vos ordres, senpr , di{ Laq^^ft en jetant son mantpau pour ^voir le brasljl^re.

— Il est blessé! s'écria Carmen, se jefSDt entre les deux jeunes gens ; Cirilo, vqtre générosité

— Pardon, dit vivement Lambert, du (QQment qu'un Français peut se tenir d^bouf, il est de force à résister à n-importe quel ennemi.

— Un souave ? dit Girilo, qui avait déjà dégainé son machele En effet, cette voix, cps

traita.... N'étiez-vous pas, il y a un qiûis environ, à l'attaque du puebla de tfescalan?

— Oui, senor.

fiRMSNGITA m

— Vop3 0t^9 entré le premier dans une pa-

— Où j'ai trouvé trois Mexicains.

— Moi entre autres, et vous m'avez sauvé la vie.

— Bah ! dit Lambert, c'est un des hasards delà guerre. Je vous ai sauvé la vie, c'est vrai, mais je vous ai pris votre fiancée ; par conséquent nous sommes quittes, et vous pouvez sans scrupule croiser le fer avec moi.

— Je regrette que vous soyez blessé, dit Girilo qui hésitait.

■^ Cela m'évitera la peine de rompre , dit le zouave, voilà tout. En garde ? senor.

— Lambert ! s'écria la pauvre Carmen en se suspendant au bras du zouave, vous n'avez donc aucune pitié de moi? S'il vous tue, je meurs !

— Pauvre ange bien-aimé ! répondit-il en la pressant contre sa poitrine, tratiquillise-tqi. J'ai le cœur navré de ton chagrin, mais tu ne

Iâ4^ LES MAITRESSES DU DIABLE

saurais aimer un lâche, et c'est pour t'offrir

mon nom que je dois en soutenir rhonneur aujourd'hui.

— Allons, finissons-en, murmura Cîrillo, dont ces tendres paroles irritaient la blessure encore saignante.

Les deux rivaux avaient à peine croisé le fer, lorsque plusieurs peones et capataz , attirés par le bruit de leurs voix qu'ils avaient oublié de modérer, accoururent et se précipitèrent sur les combattants.

Cirilo fut aussitôt reconnu et relâché; mais en se débattant contre ses agresseurs, Lambert déchira ses vêtements mexicains, et Ton aperçut une partie de son costume de zouave qu'il avait conservé par-dessous pour ne pas abandonner son uniforme.

— Un Français, un zouave ! A mort ! à mort !

s'écrièrent les pex)nes avec des gestes frénétiques.

Tandis que Carmen et Cirilo faisaient des

GARMENGITA 125

efforts inutiles pour obtenir qu'on relâchât Lambert, don Cristobal et son ami Geporro arrivèrent au bruit.

Carmen, éperdue, se jeta aux genoux de son père en le suppliant de sauver Lambert.

— C'est mon époux, lui dit-elle, je jure devant Dieu que si on le tue, je me tue aussi .

Étouffant les conseils de la jalousie et de la colère pour n'écouter que la voix de la reconnaissance, Cirilo eut la générosité de joindre sesinstancesà celles de la belle Mexicaine.

L*hacendero leur imposa silence à tous deux. . Sa décision ne fut pas longue; il ordonna de fusiller le prisonnier, qu'il soupçonnait d'être un espion à cause du costume mexicain qu'il portait par-dessus son uniforme.

En fouillant le portefeuille du zouave» on trouva la photographie de sa sœur, deux lettres de famille et la médaille mexicaine.

— Ce doit être un signe de reconnaissance avec quelque Mexicain traître à son pays, dit

4ii LES MAITRESSES DU DIABLE

l^hacendero eq examinant attentivement ia méi* daille.

— D'où vous vient-elle? demandatt-il au prisonniep.

— Je l'ai ppise à un guérillero au pueblo de Mescalan, répondit Lambert, trop fier pour reculer devant lin aveu qui l'exposait à un danger quelconque.

— Vous l'aureE volée sur quelque cadavre, dit le senor Geporro pn examinant à son tour la médaille.

— Il était bien vivant, pardieu, car il m'a tiré un coup de fusil dont la balle m'a effleuré la joue.

— Vous l'avez massacré, alors?

— J'étais seul contre trois,

<r Demandez au cavalier que voilà , ajoutartril en désignant Girilo. J'ai riposté à celui qui me frappait, et je l'ai tué. Q'Qst le droit de la' guerre.

— Voto 4 Pig^t s'écrit le vieu)^ Ceporro,

mais je reaonn^ia cqU^ médaille ! Çest iQQi qui lai apportée de Mexico pour Manueliti)*^ Av^p ma pérmissÎQQ, elle )> dQnné^ h .^on fiai^pé Estevan, g votre fils, dqn Cnstol)al. Tpnez, voilà leurp initj^lps qi4'Es|§vaq s'était ^mwé k graver devant moi,

— Mon Dieu I ayez pitié de nous I mur^iurfi la pauvre Garmeo écrasée par ce dernier coqp,

EÏQ apprenapt que le zouave ^vait tué Es*!tevaD, qui était adoré dans le voisinage, tous les gens de Thacienda éclatèrent en malédictions et en menaces. Quant à don Cristobal, il était littéralement ivre de colère. Il repoussa violemment Carmen qui se traînait à ses pieds, écarta Cirilo avec la même violence et tira spn macbete pour l'enfoncer dans la poitrine de celiiii qui ayait tué son fils.

— Non, pon, d\\ quelqu'un, cet espion français, l'assassin de notre biep-aimp ^stevan, qe mérite pas de moqrjr de cettp mprt Jionorable. llfautlep^ndr^. J

Cette sauvage proposition fut accueillie avec des transports de joie. On se hâta de tout préparer pour le supplice du malheureux zouave.

Plus préoccupé de l'idée qu'il avait tué le frère de Carmen que de là mort qui le menaçait, Lambert cherchait à voir sa bien-aimée, que d'autres femmes tâchaient d'entraîner vers rhaciendà. Quant à Cirilo, qui avait tenté inutilement de défendre le zouave, on l'avait attaché à un arbre, et il avait failli payer de sa vie ses généreux efforts.

Le nœud coulant d'un lazo de cuir fut passé autour du cou de Lambert, qui réunit toutes ses forces pour jeter un suprême adieu à Carmen.

Cinq ou six peones soulevèrent Lambert sur leurs robustes épaules, tandis qu'un autre nouait solidement la corde à la maîtresse branche d'un arbre.

— C'est fait, dit ce dernier.

Les autres lâchèrent le zouave, qui tournoya

GARMENGITA 129

au bout du lazo» subitement tendu par le poids de son corps.

Au même instant, un cavalier qu'on n'avait pas aperçu au milieu de l'animation générale, déboucha sur la clairière, théâtre du supplice du malheureux Français.

À la. lueur des torches et des branches résineuses qui éclairaient cette lugubre scène, il avait vu de loin le corps qui se balançait dans les airs. Au moment où il n'était plus qu'à une vinglaine de pas du groupe d'énergumènes qui entourait la victime, il fit un brusque mouvement et enfonça ses longs éperons dans les flancs de son cheval. En quelques bonds il arriva comme la foudre au milieu des peones, et d'un coup de sabre il trancha le lazo.

Les Mexicains poussèrent un cri de fureur.

Dix machetes se levèrent aussitôt sur le nouveau venu.

— Eh bien, c'est ainsi qu'on me reçoit!

iSÔ LES MAITRË^^ËS Ati DIABLE

§*écpia-t-il étl jétaht sbti manteau et le large chapeau qui lui couvrait la figure.

— tobti Estevàtt ! s'écrièrent lès peones.

— Mon fils ! tHa don Ct^istobal^ qui se préci jpi ta dàn^ les bras dd jeUtié honltne.

Penché sur le corps de Làtabèf t et roréillè cbliée contre sa pbitrinë, EëtèvËh né s'bccupait (jue du zouave; Prbfltàtit de réîiiotion géiiêrale cdùsée par l'aitivêe inattendue dé Son frère, Carmen avait échappe àu^ hlégêre^ qui là l*é^ tehaiènl et s'était {Irêcipitée sur LâtnbeH.

— Dieu mei*ci ! âbtt éteùr bat eùfeore, et je suis arrivé à tettit)s, jB'écrlâ edfih le jedbe Bàl-

dosa Pluà iàM, rhes amis, plusi tard, ajou-

ta-t-il éh se tbtiftiânt Vers tous ceujt qui cherchaient à llii Bétrët là iïiaifa. Avant tbut, il faut que je sative ce brSVé ëdldàt.

— Pourquoi prend&-tu tant d'intérêt à là vie d'Un ennemi! lui demanda soh pèH-.

— Dites d'un ami^ mon père. Si ce toaave était fhoH; je vëUs jUlre c|Ue je serais l'ëtourné

eARMËflGITA ISt

âu eàùïp fbaâçaid pém offrir à s6b eamarades là seule expiation qui fût eu mon pouvoir :

ma Tië.

— Que vèiix-tu dire ?

— amen ! ftiurititirâ Lambert^ dont le prelUiër regâird avait reiieontrê les yeux de sa bîen-aithée.

— Lslmbertd Itiio! répondit la pauvre enfsltlt^ qdi fit j;)Ë6sei^ dans ee îuot toutes ses angoisses, tout ëoii bonheur et tout son amour.

Malgré l'affection qu'EstevaU avait su ins-^ pirer aux gens de ThaciëUda ainsi qu'à ées voisins, ta hâitlë contre les Français était si vive parmi cette pbpulatioh égarée pât* dés rumeurs ttiëbsongèfes, qUe les pètMéê et les tanehetoi hésitaient à lâëhër lëiir ptoië.

— Mes amis, leiir dit Estévàrij je dois là vie à cet homme, tl ih'a trôuVé empirant au pueblo de Mesbiilah ; âù lied de Se venger de là mort de ses tàttaràiléë tuéâ pit dous^ il à partagé sa gôiirde àVëb tiiôi, m'a fait portei* à l'ambu^^

lance et m'a recommandé à ses camarades ainsi qu*à un chirurgien son compatriote et son ami. J'ai été soigné parles Français comme leurs propres blessés. Une fois rétabli, je n'ai trouvé partout que de nobles cœurs empressés à me rendre service et à faire leur possible pour adoucir les chagrins de ma captivité.

Enfin, on m'a laissé venir ici sur parole pour négocier mon échange avec mon protecteur.

Vous voyez bien qu'en le tuant vous me condamniez à mort.

Tandis quil haranguait ainsi les trente ou quarante personnes attroupées autour de lui, quelques domestiques de l'habitation, guidés par Cirilo, emportaient à l'hacienda Lambert, qui avait tout à fait repris connaissance mais qui ne pouvait encore se soutenir. Carmen le suivait, tenant sa main et le couvant de son Tègard ardent et profond. Quant à don Gristobal, occupé d'Estevan, il ne le quittait pas une seconde et contemplait avec ravissement le

GARMENCITA 133

fils chéri qu'il croyait à jamais perdu pour lui. Tout en marchant, il l'accablait de questions.

— Comment se fait-il, demanda Thacendero à son fils, que nous ayons trouvé sur cet homme la médaille que t'avait donnée Hanuelita? A propos, Manuelita est ici.

— Son grand-père me Ta dit. Que je suis heureux de la retrouver !

— Eh bien, cette médaille?

— Quand une balle française m'a traversé la poitrine dans la posada de Mescalan, je me suis cru perdu. J'ai remis cette médaille teinte de mon sang à Gaspardo Fuentès qui se tenait à coté de moi. Il m'a juré de la porter à Manuelita avec mon dernier adieu. Mais le pauvre garçon a été tué un instant après par Lambert, qui me sauvait la vie quelques minutes plus tard, en retenant les armes déjà levées de ses camarades.

— Comment les Français ont-ils su que ce zouave était prisonnier ici? Nous venons à peine de l'arrêter.

— Il était caché depuis un mois dans la grotte de la Muerie. L'autre jour un peon est arrivé au quartijsr général des français avec une lettre de Lambert pour ses camarades. Comme il était estimé de ses chefs et très-aimé de tout son bataillon, on m'a demandé à moi, qui connaissais le pays, ce qu'on pouvait faire pour le sauver. Puis on a fini par m'autoriser à venir vous proposer un échange entre nous.

— Soit! dit l'hacendero en fronçant ses épails sourcils. Mais si je consens à cet échange, comment venger notre honneur !

— Que voulez-vous dire, mon père ?

— Que ta sœur aime ce Français, qu'elle l'a ' proclamé devant tout le îfaonde aujourd'hui, et

qu'elle veut le suivre et l'épouser.

Il y eut un instant de silence. Esteyan, évidemment préoccupé, hésitait à répondre.

— Mon père, dit-il enfin, demain nous causerons de tout cela. Laissez-moi auparavant en parler à Carmen. Vous avez confiance en

CARMENCITA 135

moi, et vous ne craignez pas de me confier le soin de veiller sur l'honneur de notre famille?

— tu as toujours été Forgueil et la joie de ton père, Estevan, et je consens à ce que tu demandes; mais si tu savais comme mon sang mexicain bout dans mes veines à la vue de ce Français !

Estevan, qui avait appris bien des choses et perdu beaucoup de préjugés pendant son séjour à Orizaba, essaya de faire comprendre à son père combien le gouvernement avait abusé la population du Mexique sur le compte des Français et de leurs projets : mais le vieux soldat de l'indépendance avait son idée en tête et n'en voulait point démordre. Pour ne pas l'irriter davantage, Estevan abandonna ce dangereux sujet de conversation.

Pendant ce temps, on était arrivé à l'hacienda. Estevan veilla à ce qu'on installât convena{)lement Lambert Harritz, qui était déjà assez bien pour pouvoir échanger quelques inot3 avec le jeune et loyal Mexicain.

— Estevan, dit Carmen en se jetant au cou de son frère, que Dieu te récompense? Sans toi, je serais morte avec lui; mon frère, mon bon Estevan, que je t*aime !

Cet élan de reconnaissance fit enfin éclater les sanglots qui étouffaient le cœur oppressé de la pauvre fille. Elle appuya la tète sur Tépaule d'Estevan et pleura ainsi dans les bras de son frère, que F attendrissement ne tarda pas à gagner.

— Tu Taimes donc bien, Carmen? dit-il tout bas à l'oreille de sa sœur.

— Plus que ma vie, plus que mon âme ! répondit-élle avec énergie.

— El tu veux l'épouser, le suivre?

— Je l'aime !

— Et lui ? Es-tu sûre qu'une fois de retour parmi les sienâ il tiendra sa promesse?

Carmen eut un mouvement de tète et un regard remplis d'une noble confiance.

» — Regarde-le, dit-elle en montrant à son

CARMENCITA 137

frère la figuré ouverte et loyal du jeune Français.

— Nous verrons, murmura enfin Estevan à demi vaincu par l'énergie de la passion de sa sœur. Comment se fait-il que je n'aie pas encore vu Manuelita? demanda le jeune Mexicain après un instant de silence. Elle est ici cependant.

Carmen baissa lesyeux. Il fallait bien qu'Estevan apprît la cruelle vérité sur sa fiancée, et pourtant il en coûtait à Carmen de répondre à la bonté de son frère par le triste récit qu'elle avait à lui faire de la conduite de son ancienne amie. Inquiet de l'hésitation et des réticences de sa sœur, Estevan sortit de la chambre et se mit à la recherche de Manuelita. A sa grande surprise, il apprit qu'elle venait de partir avec son grand-père au milieu de la nuit et sans dire adieu à personne. Il revint tout éperdu dans la chambre où Carmen veillait son trésor, et pressa la jeune fille de questions. Carmen fut

enfin obligée de raconter tout ce que Lambert lui avait appris de la conduite déloyale et perfide de Manuelita. Quoique le zouave eût beaucoup adouci la vérité et singulièrement ménagé Manuelita, le pauvre Ëstevan en apprit assez pour être convaincu de la double trahison de sa fiancée. Heureusement pour lui cette cruelle nouvelle lui arriva dans un moment où tant d'autres préoccupations le tourmentaient , qu'il y fut peut-être moins sensible qu'il ne l'eût été en toute autre circonstance.

La journée du lendemain fut naturellement très-agitée. Don Cristobal ne pouvait se résigner à consentir au mariage de sa fille avec un Français. Estevan regrettait lui-même de céder au vœu de Carmen. Quant à celle-ci, pâle, sérieuse et recueillie, elle répondait à toutes les objections :

— J'aime Lambert, et je le suivrai.

Le bruit s*étant répandu dans le pays qu'il

GARMËNGITA 139

y avait un officier français à l'hacienda del Puente^ quelques rancheros et hacenderos du voisinage arrivèrent chez don Cristobal avec des intentions très-peu bienveillantes pour le prisonnier. Estevan craignit quelque complication et prit le parti de quitter l'hacienda pendant la nuit avec son futur beau-frère. Il fit son possible pour décider Carmen à rester chez leur père en lui promettant de venir la chercher, mais la pauvre fille avait trop peur de se séparer de son bien-aimé. Bon gré, mal gré, elle s'obstina à le suivre. Don Cristobal, qui ne voulait pas passer aux yeux de ses compatriotes pour avoir consenti à une alliance avec un ennemi de son pays, fit semblant d'ignorer le départ de, ses enfants et du prisonnier.

Grâce au concours d'Estevan et de Cirilo (car ce dernier avait voulu accompagner son rival), Lambert arriva sans accident aux premiers postes français. Là, Cirilo prit congé de lui et de Carmen. Ce ne fut pas sans une profonde

émotion que le Français et la jeune fille dirent

adieu au loyal Mexicain chez lequel la voix de la reconnaissance et de l'amour l'avait emporté

sur les conseils d'un cœur jaloux et cruellement

froissé.

Quant à Estevan, il poussa jusqu'à Orizaba; il y resta même jusqu'au mariage de sa sœur.

Après avoir embrassé les jeunes époux au sortir de l'église, il retourna chez son père, mais en assurant à ses amis du 2® zouaves que pour rien au monde désormais il ne porterait les armes contre les Français.

En récompense de sa bravoure et de se^ blessures, Lambert a été nommé sous-lieutenant, et c'est le jour de son mariage qu'il a mis pour la première fois les insignes de son grade.

LA

C'était au temps où la Bretagne, gouvernée par ses ducs, n'était pas encore réunie à la France. Au milieu du diocèse de Tréguier, de vastes landes, connues sous le nom de landes de Boloï (nom qu'elles portent encore), commençaient aux abords du Trieux et s'étendaient fort avant dans les terres.

Même lorsqu'elle est égayée par les fleurs des ajoncs et des bruyères, la lande a toujours quelque chose de triste et de désolé. Sa terre grise ou jaunâtre apparaît à chaque instant dans les espaces dénudés , comme le corps

amaigri d'un pauvre par les trous de ses haillons. Rien ne rompt la monotonie du coup d'œil. Pas un arbre, pas un champ. Partout, à perte de Vue, le Vert éoitibre deè bruyères et des ajoncs épineux dont les tiges rabougries n'ondulent même pas au souffle du vent qui gémit dans la campagne. Tout parait mort autour de vous. Il semble que des fantômes, des spectres, des poulpiquets et des korrigans doivent être les seuls habitants de ces solitudes.

Au milieu de la lande s'élevait cependant autrefois un vieux château dont les murs, noircis par le temps , étaient en parfaite harmonie avec le terrain qui les entourait.

On l'appelait le château de Kernavohr.

Depuis bien des années il n'était plus habité. Ses murs épais et ses grandes tours à Taspect menaçant avaient résisté à l'action des orages. En revanche, les boiseries de l'intérieur avaient craqué en maints endroits. Presque toutes les

croisées avaient perdu les petils carreaux verdàtres de leurs vitrages de plomb.

BieD qu'inhabité depuis longtemps, Kernavohr avait conservé son riche mobilier. Les tableaux même et les armures étaient encore suspendues aux murailles. Une terreur superstitieuse protégeait le manoir contre les déprédations des malandrins et des pillards. Les fantômes qui apparaissaient chaque nuit sur la plateforme et qu'on voyait se promener sur les murs, défendaient Kernavohr mieux que les gardiens les plus vigilans.

Que de fois les pâtres attardés et les pilla^ vuers (chiffonniers nomades), qui se surprenaient bien malgré eux à traverser la lande sur le coup de minuit, n'avaient-ils pas aperçu sur les créneaux lointains de Kernavohr éclairés par la lune, deux spectres blancs qui marchaient les bras enlacés comme de nouveaux époux* Puis, derrière eux, surgissait un troisième fantôme qui les menaçait du geste et

iH LES MAITRESSES DU DIABLE

devant lesquels ils s'enfuyaient en poussant des cris étranges qu'on entendait à plusieurs lieues de distance et qui glaçaient le sang dans les veines des voyageurs.

C'était une terrible histoire que celle du château de Kernavohr.

Le dernier baron de ce nom était un rude guerrier. Il avait pris la croix pouf expier, disait-on, certains péchés de jeunesse, etsa bonne lance avait été fatale à plus d'un Sarrazin.

En revenant de la Terre-Sainte, il ramena avec lui un jeune femme d'une merveilleuse beauté qu'il avait épousée en Orient.

Elle lui donna un fils qui reçut le nom d'Alain. Il promettait de réunir à la beauté merveilleuse de sa mère la haute taille et la force herculéenne des sires de Kernavohr.

Le baron avait aussi ramené d'Orient une enfant de deux ans qu'on disait fille de son frère le chevalier de Kernavohr, mort en Terre- Sainte, et d'une Sarrazine. On l'appelait Zora.

Le baron se montrait très-fier de ses enfants, mais ceux-ci étaient loin de lui témoigner .

le respect qu'ils auraient dû lui montrer. Toute leur affection semblait être concentrée sur la baronne et sur eux-mêmes. Ils ne -se quittaient jamais : Alain partageait les amusements y de Zora, et celle-ci prenait part aux exercices de son cousin.

Malgré leur intelligence extraordinaire, le chapelain du château ne put jamais leur rien apprendre. Ils lui riaient au nez et se réfugiaient auprès de leur mère, car tous deux rappelaient ainsi. Elle recevait fort mal les plaintes du vieil abbé. Lorsque le pauvre prêtre mourut, le baron ne trouva personne

pour le remplacer.

Au bout d'une dizaine d'années de séjour à Kernavohr, la baronne disparut tout à coup.

Beaucoup de conjectures coururent dans le

pays à ce sujet. Les uns disaient que, ne pou-

vant résister à l'en nui que lui causaient le ciel

bnimeux de la Bretagne et le triste séjour du château, elle avait profité d'une absence de son mari pour s'enfuir dans son pays. D'autres assurai^t qu'elle avait été enlevée par Satan, avec lequel elle était en communication depuis longtemps.

Lorsque Zora entra dans sa dix-huitième année, son oncle la maria à l'un de ses compagnons d'armes, le comte Louis de Plougomeur^ qui habitait un magnifique château du côté de Châtelaudren. Le comte avait alors quarante-huit ans. C'était un époux un peu âgé pour la belle Zora. Elle avait déjà refusé de fort beaux partis et repoussé les recherches des plus brillants gentilshommes du pays. Cette fois, son oncle, irrité de ses refus réitérés, ira* posa sa volonté. La jeune fille dut se soumettre. Son cousin Alain^ qui avait voulu la soutenir contre le baron, fut enfermé dans la tour de Kernavohr« Il y passa deux mois sans avoir voulu demander gt^àce à son père^ qui mettait

cette condition à la liberté du jeune homme.

Quelques mois après le mariage de sa nièce, le baron repartit pour la Terre sainte.

Avant de se mettre en route, il retira son fils de sa prison et le plaça comme page chez le comte de Plougomeur.

L'absence du baron dura deux ans.

£n arrivant en Bretagne, il courut au château de Plougomeur , où il espérait retrouver ses deux enfants. Au moment où il entrait dans la cour du château, le châtelain parut sur le perron* II était vêtu de noir et les soucis avaient gravé leur empreinte sur sa mâle figure.

— Où est votre femme? demanda Kernavohr, inquiet de cet accueil lugubre.

— Elle a fui mon foyer, répondit Plougo-^ meur.

— Le nom du ravisseur?

— Alain de Kernavohr.

— Mon fils !

ttô LES MAITRESSES DU DIABLE

— Votre fils.

Le malheureux père se cacha la figure dans ses deux mains.

— Honte et malheur sur moi ! s'écria-t-il.

sang maudit de leurs mères !

— Que sont-ils devenus? reprit-il après un instant de silence.

— Ils habitent Kernavohr , répondit le comte; Alain, qui sème l'or à pleines mains, a rassemblé dans son château des soudards, ou plutôt des bandits qui sont l'effroi de la contrée. Zora et lui mènent une vie de crimes et d'orgies que favorise, dit-on, l'esprit des ténèbres auquel ils ont vendu leur âme.

— Et tu ne les as pas poursuivis ? s'écria le vieux baron.

— En approchant de Kernavohr, une sorte de panique s'est emparée de mes gens d'armes qui ont tous pris la fuite. Quant à moi, tu m'as vu souvent combattre près de toi, et tu sais si le comte de Poulgomeur est un lâche, un

homme sans force et sans énergie? Eh bien !

trois fois j'ai roaié à terre comme un enfant sous la main d'un géant. La valeur d'un homme ne peut lutter contre les forces de Tenfer.

^ Des larmes de honte et de rage brillèrent dans les yeux du comte, l'un des plus braves et des plus robustes guerriers de son époque.

— Le saint ermite du Mené-Brez, reprit-il, m'a dit que je devais attendre toti retour pour tirer vengeance de l'insulte faite à mon nom. J'ai attendu .

Dès le lendemain, les deux gentilshommes partirent pour Kernavehr, à la tète de nombreux soldats.

Hais Satan veillait sur le château, les assiégeants furent repoussés avec de grandes pertes. Dans cette extrémité, le baron envoya un messager au Mené-Brez pour supplier Noël, le saint ermite qui passait sa vie sur le sommet de la montagne, de venir au secours du père et de l'époux outragés.

A peine le messager était-il parti que l'ermite arrivait auprès du baron.

— Dieu m'a prévenu cette nuit que tu me demanderais, lui dit-il. Me voici, tout prêt à exaucer tes vœux; mais je crains pour toi le résultat de la journée. Es-tu prôt à mourir en chrétien, te résignant à la volonté de Diea et regrettant tes erreurs dont tu vois maintenant les suites terribles?

— ' Je suis prêt, répondit le baron qui, comprenant qu'il ne verrait pas se lever un nou« veau soleil, s*agenouilla pieusement aux pieds du solitaire.

Au moment où il se relevait, le front calme et f œil serein, après avoir obtenu l'absolution de ses fautes, un paysan des environs lui annonça qu'il connaissait un souterrain ignoré des habitants de Kernavohr et conduisant dans l'intérieur du château.

— Suivez cet homme, dit l'ermite en désignant le berger aux deux gentilshommes.

Ils obéirent. Vingt hommes d'armes marchèrent derrière eux.

L'ermite les accompagna.

Arrivés à l'endroit où le passage qui, continuant le souterrain, débouchait sur la grande salle. Termite fit signe de s'arrêter. Les deux gentilshommes regardèrent alors à travers des trous pratiqués dan» la tapisserie. Ils virent un spectacle étrange.

Au milieu de la salle, neuf hommes presque nus, placés à un pied de distance l'un de l'autre, formaient un carré comprenant trois hommes de chaque côté avec un neuvième au milieu. Us étaient enfin rangés absolument comme un jeu de quilles. Une sorte de bracelet en fer leur prenant la cheville, serrait les pieds de chacun d'eux de façon à ce qu'ils fussent dans l'impossibilité de faire un mouvement. Leurs mains étaient attachées de la même manière derrière leur dos.

Kemavohr et Plougomeur reconnurent dans

ces malheareux ceux de leurs soldats qu'on avait faits prisonniers dans le dernier assaut.

A vingt pas environ de ces hommes, se tenaient Alain de Kemavohr et deux hommes d'armes, dont l'un semblait être son écuyer.

Tous trois avaient à la main une boule en fer; celle d'Alain était presque aussi grosse que la tête d'un homme. U fallait la force herculéenne du jeune chevalier pour la manier.

A demi Couchée sur des coussins tout près des joueurs, Zora regardait la partie et souriait tendrement au chevalier.

Celui-ci leva sa lourde boule, la brandit deux ou trois fois et la fança d'un bras vigoureux. Du premier coup, il brisa la jambe d'un des prisonffiers et blessa un autre soldat. Leur chute en fit tomber trois autres. Alain poussa un cri de joie.

— Cinq, dit-il.

Les hommes d'armes applaudirent, tandis

que des pages à figure sournoise et méchante relevaient les prisonniers tombés et les remettaient sur pied. Quant aux blessés qui ne pouvaient plus se tenir debout, on les jeta dans la cour par la fenêtre. Sur un signe d'Alain deux hommes habillés de rouge et portant un glaive large et pesant sortirent de la salle. Quelques minutes après, deux cris suprêmes annoncèrent que les malheureux priscMoniers avaient cessé de vivre.

Au moment où l'un des compagnons du chevalier allait, à son tour, lancer sa boule de fer contre le jeu de quilles humain , le baron de Kernavohr s'élança dans la salle.

— Trahison ! cria le chevalier.

Puis, saisissant sa lourde boule, il la lança à la tète du baron qu'il n'avait pas eu le temps de reconnaître. Kernavohr poussa un cri et tomba roide mort. La boule l'avait atteint au milieu du front.

Un cri d'horreur s'éleva parmi les soldats

qui débouchaient du passage à la suite de Plougomeur.

— A moi, Satan 1 à moi Tenrer ! s'écria Alain. Des hommes d'armes surgirent aussitôt de

tous côtés et se précipitèrent sur les soldats du comte*

Tout à coup l'ermite Noël s'avança entre les deux troupes^ en élevant le crucifix qu'il tenait à la main.

— La volonté de Dieu s'est accomplie, dit* il ; sa miséricorde a pardonné au vieux baron de Kernavohr. Arrièrci vous tous, démons vomis par Tenfer?... Au nom du Très^Haut, je vous ordonne de retourner au séjour des maudits. '

Au même instant, un bruit étrange glaça de terreur tous les assistants. Les plus braves frissonnèrent jusque dans la moelle des os. Tout à coup les armures qui couvraient les soldats d'Alain restèrent vides et roulèrent sur le parquet avec un bruit épouvantable*

Alain resta seul avec sa cousine* Au lieu de se rendre et de reconnaître la puissance du Dieu qu'il avait outragé, le chevalier brandit son épée en s'écriant d'une voix tonnante :

— Contre Dieu même !

Puis, saisissant Zora dans ses bras, il se précipita vers la sortie en renversant tout sur son passage.

Au moment où il arrivait à la porte, Termite Noël se dressa devant lui sans autre arme que son crucifix. Alain resta immobile et comme rivé au soi, les yeux fixés avec rage sur le saint ermite. Les hommes d'armes se précipitèrent tous à la fois sur le chevalier, qu'ils firent prisonnier.

On le conduisit ainsi que sa complice de^^ant le comte de Plougomeur, qui venait de s'asseoir dans le grand fauteuil jadis occupé par le baron quand il rendait la justice à ses vassaux.

^ Alain de Kemavohr et vous Zora, dit

le comte d'un ton solentiel, votre vie est en mon pouvoir. Hier encore^ je n'aurais écouté que la voix de la vengeance et de mon honneur outragé. Aujourd'hui, après le miracle dont je viens d'être témoin^j'offre à Dieu le sacrifice de ma haine et de mon juste courroux. Propfiettez de vous repentir de vos crimes, de vous séparer à jamais et de vous enfermer pour le reste de vos jours, vous, Alain^ dans un monastère; vous, Zora, dans un couvent.

Je vous y ferai conduire à l'instant même et je bornerai là ma vengeance.

— Nous séparer! Jamais! s'écrièrent les deux jeunes gens en se jetant dans les bras l'un dtt l'autre.

Puis tous deux se mirent à insulter le ciel par d'horribles blasphèmes.

Cette audace criminelle et cette impiété révoltèrent à la fin le comte de Plougomeur. Il fit un signe à deux de ses hommes, qui s'approchèrent des coupables. L'un saisit Alain,

Tautre Zora. Quelques secondée après, les têtes des malheureux impies roulaient sur les dalles.

Depuis cette époque, nul n'avait osé pénétrer dans le château mauëit, à l'exception de quelques téméraires qui avaient, disait-on, payé leur audace de leur vie. Les gens du pays auraient mieux aimé faire un détour de deux lieues que de passer à proximité de Kemavohr.

Un soir d'hiver, cependant, vers neuf heures, et par un temps épouvantable, un cavalier galopait à fond de train dans la direction du château.

Au détour du sentier à peine tracé qu'il suivait, son cheval s'arrêta court en renâclant d'un air effrayé. Un jrillavuër^ que le cheval avait failli écraser, se jeta de coté en poussant an cri de détresse.

— Où trouverai-je un gite pour mon cheval et pour moi? lui demanda le cavalier, beau jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, vêtu d'un riche costume de page.

— Pas avant quatre lieues d'ici, répondit le pillavuër.

L'inconnu enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval; mais le pauvre animal, épuisé par une course trop longue et trop rapidci eut beaucoup de peine à reprendre le galop.

Vingt minutes après, le pillavuër, qui avait

continué sa route, trouva le cavalier jurant comme un païen auprès du cadavre de son cheval.

— Quel est ce château qu'on voit là^bas?

demanda le page au pillavuër, qui s'avançait d'un air assez peu rassuré.

— Kernavohr, monseigneur, répondit^il en se signant; car, bien que les pillavuërs soient généralement mieux avec le diable qu'avec le bon Dieu, la peur les rend dévots à Toccasion.

— Combien me faut-il de temps pour m'y rendre à pied?

Une heure environ : mais ce château est in«

habité, voilà près de cent aDS, moDseigneur, et jamais un chrétien n'y a mis le pied depuis cette époque sans y périr,

— Pourquoi ?

— Le château est hanté par les revenants.

Alain de Kernavohr et sa cousine y viennent chaque nuit ainsi que le vieux baron de Kernavohr. Erouan Thalec, Gwill Laënnec et Jobie Larmor, qui ont eu l'audace d'y pénétrer en sortant du cabaret, n'ont jamais reparu dans le pays.

— Eh! que m'importe 1 murmura le jeune homme. Je défie le ciel et Tenfer d'ajouter désormais quelque chose à mon malheur !

Sur ces paroles impies, prononcées avec un accent de désespoir impossible à rendre , le cavalier prit la direction du château de Kernavohr.

Quant au pillavuër, il s'éloigna en toute hâte en marmottant toutes les prières que lui rappelait sa mémoire.

Ce cavalier si audacieux et si désespéré s'appelait Hervé de Boloï. On l'avait trouvé tout enfant au pied d'une petite statue de la Vierge que des ^ens pieux avaient jadis élevée à l'entrée de la lande. Faute d'autre nom, il avait pris celui de l'endroit où il avait été trouvé.

Le comte Contran de Tréguidy, qui habitait un magnifique château situé à seize lieues environ de Kernavohr, recueillit le petit orphelin et le donna pour compagnon de jeux à son fils Roger. Ce dernier étant mort à Tàge de huit ans, Hervé n^en resta pas moins dans la maison et le châtelain en fit son page favori.

Lorsqu'il suivait son maitre dans les tournois ou dans les fêtes des châteaux voisins^ Hervé avait été remarqué par plus d'une noble dame pour sa beauté, sa courtoisie et son adresse. Il avait une voix douce et suave, et chantait en s'accompagnant sur le luth les joyeuses chansons de France, ou les sônes et les ballades mélancoliques de la basse Bretagne.

Ses cheveux noirs, fins et soyeux, tombaient en boucles abondantes sur son cou blanc et arrondi comme celui d'une femme. Ses grands yeux bleu foncé avaient un regard si tendre et si vif à la fois, que plus d'une châtelaine aurait, dit-on, donné son plus beau psdefroi, son château et même son mari, pour obtenir un regard d'amour du beau page.

Mais le cœur d'Hervé était pris depuis longtemps. Il aimait de toute son âme Y<rfande de Trégufdy, la fiUe unique de son maître, la plus riche et la plus belle {pennére) héritière de tout le diocèse.

Les deux beaux enfants, toujours ensemble, s'aimaient sans oser peutrétre se l'avouer à eux-mêmes. Hervé ne parlait pas d'amour à Yolande, mais ses yeux ne quittaient pas ceux

de la jeune fille. Pour un mot d'elle, il eût

risqué vingt fois sa vie. U exposait continuellement ses jours en gravissant les falaises les plus escarpées afin d'apporter à son amie des

nids OU des oiseaux rares. Il dressait lui-même ses faucons et ses chevaux. Plus d'une fois on Tavait trouvé pansant de ses propres mains la haquenée favorite de la jeune fille.

Il ne vivait enfin que pour Yolande, et celle* ci le savait bien* Lui, si brave et si hardi, elle Tavait vu devenir pàlè comme un mort, un jour qu'elle était tombée de cheval sur le gazon.

Les ducs de Bretagne étant alors en guerre avec les Anglais, le comte de Tréguidy fut obligé de rejoindre son suzerain pour com« battre à ses côtés. Il emiàena avec lui Hervé qui se comporta fort bravement à l'armée et qui reçut une blessure à laquelle il faillit succomber. Pour qu'il pût se rétablir, le comte le renvoya au château. On juge des soins qu'Yolande prodigua au cher blessé. Il l'en remercia si tendrement qu'un jour le front de la jeune fille se trouva tout près des lèvres du jeune homme qui murmurèrent :

— Yolande, je t'aime !

Je ne sais ce que répondait Yolande, mais, un quart d'heure après, les deux jeunes gens causaient tout bas, les mains entrelacées et les yeux brillants d'amour et de bonheur.

A force de soins, Hervé se rétablit complètement.

Quoique presque toujours seuls et libres de causer de leur mutuel amour, il faut avouer que les deux jeunes gens n'abusaient pas trop de leur liberté. Etre l'un près de l'autre, se promener ensemble, échanger de tendres paroles et quelquefois un baiser timide, cela suffisait à leur bonheur.

Le réveil fut cruel.

. Un beau jour le comte arriva à l'improviste* Il amenait avec lui un gentilhomme du pays d'Anjou, le chevalier de Pralaize, qu'il présenta à sa fille comme l'époux qu'il lui desti-* nait.

Pralaize était un beau et vaillant chevalier

164 L£S MAiTR£SS£S DU DIABLE

qiiî aurait séduit les yeux de plus d'une châtelaine; mais Yolande aimait ailleurs.

Au premier moment, ellç fut tellement at^ terrée par ce coup imprévu, qu'elle ne répondit pas un mot.

Dès qu'elle se vit seule, elle laissa éclater son désespoir. Hervé accourut bientôt auprès d'elle. Yolande lui raconta ce que le comte venait de lui apprendre.

Le désespoir d'Hervé égala celui de la jeune fille. Il voulait provoquer Pralaize et lui disputer Yolande les armes à la main. Tremblant pour son amant, trop jeune et trop faible encore pour lutter contre un champion aussi redoutable que le chevalier de Pralaize, Yolande le supplia de la laisser d'abord tenter un effort

auprès de son père. ^

Celui-ci arriva un instant après et parut tout étonné de trouver sa fille et son page pleurant tous deux à chaudes larmes. Sur un signe d'Yolande^ Hervé se retira ; mais il n'eut pas

LA PARTIE DE Ql]ILLE^S 165

le courage de s'éloigner. Il resta .dans le corridor et colla son oreille contre la porte, afin d*entendre l'entretien qui allait décider de sa vie.

Dès qu'Yolande fut seule avec son père, elle se jeta à ses genoux en pleurant, lui avoua toute la vérité et le supplia de la laisser épouser Hervé de Boloî.

— Toi, la femme d*Hervé? s'écria le comte avec une sorte d'effroi, jamais! j'aimerais mieux te voir morte !

— Je raime> mon père, reprit la jeune fille.

— Jamais ! Oh ! maudit soit le jour où cet enfant est entré sous mon toit ! Je le chasserai dès ce soir !

— Mon père, j'en mourrai ! Je l'aime tant.

— Ce n'est pas vrai ! ce ne peut pas être vrai, répéta le comte avec colère... Non !... il t'aura jeté quelque maléfice !

Comme il achevait ces paroles, en cherchant à s'arracher des mains de sa fille éplorée, la

porte de l'appartement s*oavrit avec violence, et Pralaize entra poussant devant lui Hervé qu'il tenait par l'oreille.

Quoique déjà robuste pour son âge, le beau page était incapable de résister au poignet de fer de Pralaize.

— Comte de Tréguidy, dit le gentilhomme angevin, je vous amène un coquin de page que j'ai trouvé l'oreille appuyée contre la porte pour mieux entendre votre conversation.

— Hervé, s'écria le comte furieux, sors à l'instant du château ! Je te chasse. Si jamais je te rencontre dans les environs de Tréguidy, fût-ce à dix lieues, je te fais fouetter par mes valets de chiens et pendre au premier arbre venu.

Hervé voulut s'expKquer, mais Pralaize le fit pirouetter en riant et le poussa brutalement dehors.

Ivre de douleur, de rage et de honte, Boloï se retourna vers Pralaize et le provoqua au combat.

L'ÂDgevin lui rit au nez.

— Je ne me bats pas avec les enfants, lui dit-il.

A cette insulte, Hervé bondit sur le chevalier et le frappa de sa dague; mais l'arme se brisa sur la cotte de mailles de Pralaize. Celui* ci saisit Hervé par le bras et le jeta du haut en bas de l'escalier.

Sur Tordre du comte, deux do|)estiques re« levèrent le pauvre page évanoui et l'emportèrent hors du château. Quand il revint à lui, il vit à ses côtés une bourse pleine d'or et son cheval favori qui approchait sa télé fine et inquiète de la figure de son jeune maitre, comme pour s'assurer si Hervé vivait encore.

Boloi resta quelques instants sans se rendre compte de ce qui lui était arrivé. Il lui semblait qu'il était le jouet d'un songe affreux. Â la fin pourtant la mémoire lui revint. Tous les affronts qu'il avait subis se dressèrent ensemble devant lui; Il poussa un cri de rage, en mena-

çantleciel de son poing fermé; puis, s'élançant sur son cheval, il se dirigea au galop vers h lande qui lui avait donné son. nom.

— C'est là qu'on a trouvé mon berceau, se disait-il; c'est là aussi qu'on trouvera ma tombe. Je me tuerai aux pieds de cette statue de la Vierge dont l'influence n'a pas su me protéger contre la douleur et la honte.

Enivré par la colère et la haine, Hervé ne songeait guère à diriger son cheval. Au bout de quelques heures» il avait complètement perdu son chemin. Puis, d'autres pensées fermentaient déjà dans son cerveau. Il se disait qu'en mourant il renonçait à se venger de Pralaize, dont il laissait ainsi Toffense impunie.

Fallait-il donc laisser cet Angevin maudit épouser Yolande?

 cette seule idée, la fureur et la jalousie déchiraient le cœur d'Hervé.

Dans un de ces moments de désespoir où la colère fait bouillonner et surgir toutes lesmau

vaises passions du cœur humain, il appela Satan à son aide. Ce fut quelques minutes après

qu'il aperçut ie château de Kernavohr et qu'il rencontra le pillavuër.

En quittant ce dernier, il se dirigea bravement vers le château de Kernavohr.

Le château occupait une vaste étendue de terrain. Il était flanqué à chaque angle d'une grosse tour hérissée de meurtrières et de mâchicoulis. Lorsque Hervé se présenta|devant le pont-levis, il s'aperçut que la herse était abaissée. Il entra dans la première cour, et de là dans le principal corps de logis.

Un large escalier formé d'énormes marches de granit se trouva devant Hervé. Cet escalier le conduisit à une vaste salle, encore garnie de riches tentures déchirées^ noircies par le temps, et de nombreux trophées d'armes.

Quelque brave et quelque dégoûté de la vie que fût Hervé, il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte de frisson en entendant ses pas re-

ilO LES MAITRESSES DU DIABLE

tentir sur les dalles de rappartement. Il lui semblait à cbaqoe instant que les personnages dont les portraits garnissaient les murailles, allaient sortir de leurs cadres et s'avancer vers lui.

Pénétrant par les croisées ouvertes ou brisées, les rayons de la lune jetaient de fantastiques lueurs dans la salle.

Le vent, s'engouffrant par toutes les issues, hurlait dans les corridors. Â certains moments, le manoir tout entier semblait pousser de lugubres gémissements. Troublées dans leurs re*

traites par les pas de ce visiteur audacieux, les chauves-souris voletaient dans la salle en poussant des cris confus et souffletaient le visage du jeune homme de leurs ailes velues et de leur corps glacé.

Hervé se roî^it orgueilleusement contre la Vague terreur qui commençait à le gagner.

II releva la tête, fixa un œil hardi sur les portraits et fit résonner plus bruyamment encofe ses épetons sur le sol.

LA PARTIE DE QUILLES 17i

Bientôt, cependant, la fatigue prit le dessus, A peine remis des suites de sa blessure, et brisé d'ailleurs par toutes les émotions quil venait d'éprouver, Hervé se laissa tomber dans un large fauteuil. Sa tête se pencha sur le dos** sier sculpté qui représentait des animaux fan« ta^tiques; il s'endormit enfin complètement.

Au bout de quelque temps, le page fut réveillé en sursaut par plusieurs voix qui parlaient tout près de lui.

En ouvrant les yeux, il s'aperçut que la vaste salle dans laquelle il se trouvait 8*était tout à coup remplie de monde.

A chaque coin de l'appartement se trouvaient des hommes d'armes ou plutôt des ar* mures qui restaient debout, maintenues par un pouvoir invisible. A côté de l'armure, la lance et Técu figuraient à la place ordinaire quMIs occupent lorsqu'un homme d'armes les tient à la main.

Au milieu de l'appartement^ un beau jeune

hommey ressemblant exactement au portrait que la légende faisait d'Alain de Kernavohr, jouait aux quilles avec deux squelettes. Leurs ossements grinçaient à chaque mouvement.

Les quilles étaient des ossements humains et se relevaient d'elles«mén^s chaque fois qu'elles étaient abattues par la tète de morl qui servait de bouleaux joueurs.

Chaque fois qu'il y avait un coup important, des voix étranges prononçaient dès paroles qu'Hervé ne pouvait entendre, et. toutes les armures s'agitaient avec bruit comme si elles avaient été secouées par les tressaillements d'un corps humain se livrant à des accès de pire.

En toute autre circonstance, Hervé eut été glacé de frayeur par cet étrange spectacle ; mais le désespoir qui rongeait son cœur le rendait insensible à tout. Il se souleva sur le coude et suivit d'un œil distrait les mouvements des joueurs.

Au bout de quelques minutes, une femme d'une merveilleuse beauté s'approcha du jeune page et vint appuyer sa main si près de celle d'Hervé qu'il n'aurait eu qu'à étendre un peu les doigts pour toucher cette main blanche et fine.

— Tu es brave, Hervé, lui dit enfin la séduisante créature, d'une voix aussi douce que le son d'une harpe. J'aime les braves. Veux-tu m'aimer ?

II fit signe que non.

— Tu me trouves laide ? reprit-elle en plongeant ses grands yeux noirs dans ceux du jeune homme, qui détourna la tète pour fuir son regard de feu*

— Je te trouve admirablement belle, ré-

pondit-il ; mais mon cœur n'est pas libre.

— D'ailleurs, tu aurais peur de m'aimer, dit-elle avec un sourire provoquant.

— Je ne crains rien ici-bas, répondit-il fièrement. Je te l'ai dit : j'aime quelqu'un.

— - Je le sais, tu adores la belle Yolande de Tréguidy.

-^Oui.

— Et tu crois qu elle t'aime ?

Il garda le silence.

— Elle te l'a dit, n'est-ce pas? la sirène... Elle le croyait alors...» Mais le cœur de la femme est si mobile! Tu sauras cela plus tard) mon pauvre Hervé. Si Yolande ne t'a pas encore complètement oublié , guère ne s'en faut.

Hervé ne répondit que par un sourire dédaigneux.

-— Le chevalier de Pralaize est un beau cavalier, reprit-elle; il a vécu à la cour et sait Tart de plaire aux femmes.

— Tu auras beau dire, repartit le page, tu ne me feras jamais douter du cœur d'Yolande.

— Tu crois, murmura-l-ellô en se penchant vers lui pour le regarder en souriant.

Eh bien I regarde.

En parlant ainsi, elle étendit le bras vers la muraille.

Hervé regarda machinalement.

Un cercle blanc se dessina d'abord sur la ta* pisserie. Puis» au milieu de ce cercle, Hervé aperçut bientôt Yolande de Tréguidy qui semblait prêter une vive attention aux propos du chevalier de Pralaize, assis à côté d'elle.

De temps en temps, elle levait les yeux de dessus l'ouvrage qu elle tenait d'une main distraite, et son regard semblait répondre à celui du chevalier, qui la contemplait avec passion.

Quelle que fût sa foi dans les serments de son amie, Hervé sentit la jalousie lui mordre le cœur. Après un moment de silence il se retourna vers Zora, qui s'était rapprochée de lai et qui lui souriait de ses lèvres roses et de ses grands yeux noirs.

Tout à coup un nuage de colère passa sur la figure de la séduisante sirène. Â la place de la scène qui se dessinait sur le mur, Hervé vit

apparaître Yolande toute seule dans une petite chambre et priant pour lui. Les prières de la pauvre enfant avaient rompu le charme de Tenfer et permis à Boloï d'entrevoir la vérité. Il poussa un cri de joie et montra du doigt à Zora la douce figure de son amie.

Zora leva les épaules et lui montra à son tour un page du chevalier de Pralaize apportant à Yolande un coffret rempli de bijoux et de lettres de son maître. La jeune fille déposa son, chapelet pour prendre les lettres. Au même instant, tout disparut de la muraille.

Quelques moments après, cependant, elle s'éclaira de nouveau. Boloï aperçut le comte de Tréguidy et le chevalier de Pralaize qu causaient gaiement en buvant du vin du Rhin.

Bien qu'il n'entendît pas leurs paroles, Hervé comprit, à l'expression de leur physionomie et à leurs gestes, qu'on parlait de lui. Une fois même, le chevalier fit le mouvement de jeter dehors quelqu'un qui résiste, et les

deux gentilshoaimes se mirent à rire aux éclats.

Une rougeur brûlante empourpra la figure d'Hervé,

— Oh ! quand donc pourrai-je me venger ?

murmura-t-il en serrant les poings.

— Quand tu voudras, murmura une voix à son oreille.

Il se retourna brusquement et aperçut Alain de Kernavohr qui lui offrait une coupe de vin de Chypre.

— Veux-tu boire à la vengeance? lui demanda le fantôme en riant.

Hervé hésita.

— Si tu as peur, dis-le franchement, reprit le fantôme d'un air railleur.

Le page prit la coupe sans répondre et Tavala d'un trait.

— Bien! s'écria Alain avec une joie farouche. Maintenant, écoute-moi : Tu voudrais^ n'est-ce pas, épouser Yolande et te venger de ton rival ?

— Oh ! oui, oui !

— Eh bien ! je puis exaucer les deux souhaits, mais à'Une condition.

— Laquelle?

*-* Nous allons faire tous deux une partie de quilles. Si tu gagnes deux parties sur trois, tu seras quitte et la réalisation de tes désirs ne t'aura rien coûté.

— Et si je perds!

— D'abord, tu donneras à ma cousine le baiser que tu viens de lui refuser en chevalier discourtois.

— Soit.

— Et moi j'obtiendrai à mon tour un baiser de ta belle fiancée, le soir même de vos noces.

— Non.

— Un seul.

— Non.

— Tu voudrais ne rien risquer, je le vois ; mais il faut bien que, moi aussi, je puisse ga* gner un enjeu.

— En ce qui me concerne, je puis tout risquer ; quant à Yolande, pour rien au monde je ne l'exposerai.

— Très-bien. Alors Pralaize épousera ta belle amie»

Hervé frappa du pied avec colère.

— Regarde, lui dit le fantôme en lui désignant le mur qui venait encore de s'éclairer»

Henri aperçut le chevalier de Pralaize qui baisait galamment la main d'Yolande, dont le comte de Tréguidy tenait l'autre main.

Sur un geste d'Alain, tout disparut au»« sitôt.

— J'accepte, murmura Hervé, dont le vin de Chypre avait un peu troublé les idées.

— Ainsi, c'est convenu : en cas de perte, tu viendras ici avec ta fiancée, le soir même de tes, noces 7. ••

— Eh bien ! oui I

Au même instant, des éclats de rire partirent de tous les coins de la salles Les ar-

mures vides s'agitèrent avec un bruit lugubjre :

— Des boules! cria Alain d'une voix retentissante.

Un petit monstre tout noir, haut de deux pieds tout au plus, dont les doigts étaient terminés par des griffes aiguës et dont les yeux brillaient comme des charbons ardents, sortit de la salle en faisant les plus étranges cabrioles.

— Tu me promets de te conformer loyalement .à nos conventions? dit Alain en s'adressant au jeune page.

— Je tiendrai ma promesse! répondit Hervé, dont le cœur battait pourtant avec violence, car la raison lui revenait peu à peu et il commençait à regretter son imprudence.

Un nouvel éclat de rire infernal ébranla les armures et se perdit dans le mugissement du vent qui s'engouffrait avec fureur par les croisées.

Un instant après, le petit nain rentra dans

^l'apparlement, portant deux têtes toutes sunglaotes qu'il tenait par les cheveux.

— Voilà nos boules, dit Alain en remettant une de ces têtes à Boloï, qui frissonna an contact de cette chair glacée et de ce sang brûlant qui suintait toujours*

— Âs-tu peur, mon beau page? demanda Zora, qui s'était rapprochée d'eux.

— Non, répondit Hervé, dont l'orgueil se réveilla.

— Tirons à qui commencera, dit Alain en prenant un cornet et des dés... Sept, ajoutat-il en regardant le point qu'il venait d*amener.

— Six, dit Hervé un instant après.

— A moi, reprit le fantôme.

Il prit sa tête de mort et la lança à tour de bras contre les ossements. Cinq quilles tombèrent et se relevèrent ensuite d'elles-mêmes, dès qu'on les eut comptées.

— A vous, reprit Alain d'un ton railleur.

18il LES MAITRESSES DU OIABLE

Surmontant le dégoût qu'il éprouvait, Hervé voulut imiter le fantôme; au moment où il braodissail te tète de mott pour la j«ter, elle lài saisit les doigtas et le mwdit cruelle^ ment.

Un nouvel éclat de rire ébr^iik IdB artiiCHres. Hervé se dégagea par Utte violente secousse, mais la tête ne ri)illa iqu'à 9epi< ^ huit pas et n'arriva même pas jusqu'aux quilles.

Alain croyjrit sans doute H}ii'Hervé allait réclamai mais lefier jdOHettomme^gaâPda u^ dédaigneux •sîlenee. . -

Le fantôme joua de nouveau et abattii qua^ tre quilles; cela faisait toeuf, et là partie se jouait en vingt-quatre points. Quand Hervé essaya de nouveau de lancer la tête huïnaine qu'il tenait, elle se mit à remuer entre ses mains avec tant de violence qu'il eut mille peines à la jeter. Cette fois encore, rien ne tomba. Alain, pWs heureux, fit huit points;

il ne itii en manquait plus que sept pour avoir gagné.

' A ce moment, Hervé éprouva une ôensation singulière. II lui sembla qu'une main amie se posait sur son cœur brûlant et qu'il entendait ia voix d'Yolande murmurer è son oreille : • c Dieu tùuUjmùiani, Sûinîe^Vierge et vous^ ma sainte paironney veillez sur le pawyre Hervé t »

Par un mouvement instinctif, il porta vîve*ment la main à sa poitrine et renx^ntra une petite médaille de Notre-Dame d' Auray qn'Yalande lui avait donnée un mois auparavant en lui faisant promettre de la porter toujours. Il arracha vivement cette médaille en cassant le cordon qui la tenait suspemiue à son cou, et lui fit toucher la tète de mort qui s'agitait d'une façon épouvantable entre ses mains. Au contact de la sainte médaille, la tête cessa aussitôt de remuer.

texte fois Hervé «battit les neuf quilles ; mais

Alain 9 qui joua aussitôt après, en renversa huit et gagna la partie.

— Commençons la deuxième partie, dit Alain en souriant méchamment.

— Soit, murmura Hervé.

. Le fantôme abattit huit quilles, puis cinc^, puis six : quant à Hervé, qui faisait toucher la médaille à la tète chaque fois qu'il la lançait, il e\it à chaque fois neuf points et gagna la partie.

Le fantôme poussa un rugissement de rage qui fît tremblar tout le manoir comme un coup de tonnerre.

La troisième partie! cria-t-il en blasphémant.

Du premier coup, Hervé renversa encofe les neuf quilles. Son adversaire n'en avait abattu que quatre. Le fantôme poussait des cris inarticulés, grinçait des dents et mordait de rage la tète de mort qui lui servait de boule.

Au moment où le page s*y attendait le moins,

deux armures s'avancèrent vers lui sur un signe d'Alain, et le heurtèrent si violemment qu*il roula sur le sol. Dans le mouvement instinctif qu'il fit pour se retenir, la médaille lui échappa des mains. Il essaya de la retrouver, mais il ne put y parvenir.

Alain le pressant de jouer, il fut obligé de s'y décider. Cette fois il n'abattit qu'une quille. Cela faisait dix dans ses coups.

Les armures vides recommencèrent à rire de ce rire lugubre et moqueur qui glaçait le sang dans les veines d'Hervé. Kernavohr joua à son tour et renversa cinq quilles, qui, jointes aux quatre qu'il avait abattues l'autre fois, lui formaient un total de neuf points, un seulement de moins queBoloï. Au troisième coup, Hervé avait quatorze points, le fantôme quinze; au quatrième Boloï renversa les neuf quilles, ce qui lui donnait vingt-trois points. La partie était presque gagnée pour lui désormais. Le fantôme se mit à rire et lança sa boule

avec tant de force que le crâne se brisa et fît ' jaillir la cervelle de tous côtés.

— Neuf! s'écria-t-ii d'une voix tonnante.

— Neuf, répétèrent les armures oon^me au-»

tant d'échos.

Quinze et neuf faisaient vingt-quatre. L'enfer avait gagné.

— A nous le baiser des fiancés ! s^écria le

fantôme.

— Souviens-toi que tu dois être ici le soir même de tes noces, à minuit juste, Hervé.

— J'y serai, répliqua le page.

Un dernier éclat de rire fit trembler la vaste salle et tressaillir les armures. Zora s'approcha d'Hervé ; mais, à ce moment, le cbant du coq se fit entendre et tout disparut aux yeux de Boloï.

Resté seul et délivré du spectacle afFreu:^ qui l'obsédait, il essaya d'abord de se figurer qu'il avait été le jouet d'un horrible cau^ chemar.

Bn regardant aiitobr db loi^ ses yeiixv brûlée par rinsofnnie, ne lai révélèrent que trop la réalité de ses impressions. Des taches de sang, toutes fraiehes encore, marbraient le parquet et couvraient ses propres yàtements, H Iwti^ôuva sur son pourfuaint des che^^eux de la tête de mort qu'il avait été oontraint d'em^ . ptoyer ft un éaerilége usage. Poisi à deux pas de là, son pied i^neontra les débris delà eoupé eH^ôére hut)Àid« dans laquelle il aVait bu le vin de Chypre veréé par le spectre.

Le malheui*eux jéunt homme S0 pouvrit la figuré de i^es deux mains, et sie mit à songer avec effroi au terrible pacte qu'il wpait de contl^ctëf.

' Dévéf d d'l{ïquiétudë et de remords, il monta sur léë resÀpiarCs pour respirer l'air frais du n)atii[^ et tâdiër d^apiiser le feu qui brûlait sa poitrine. ' ,

Au moment-oà il mettait le pied sur la pl^te-^forme d'q[ne dés^ tourô^ ii entendit dans

le lointain le bruit d*une lutte et un diquetis i d'armes. Il porta les yeux de ce côté et aperçut à quelque distance du château un cavalier at-^ taqué par une douzaine d'hommes contre lesquels il se défendait vaillamment.

Écrasé par le nombre, Pinconnu allait suc* comber. Déjà l'un de ses agresseurs l'avait saisi au gorgerin avec le crochet d'une sorte de hallebarde et l'avait renversé de cheval. A ce moment, Hervé s'élança, la dagueà la main, contre les bandits. Malgré l'insuffisance de son arme, le page parvint à tuer l'un de ses agresseurs. Il s'empara de sa longue épée et s'en servit comme un vrai chevalier. Au bout de quelques minutes, huit soudards gisaient sur la lande, baignés dans leur sang. Quant aux autres, ils fuyaient à toutes jambes. Hervé attrapa un de ces derniers à la course et l'amena ' au chevalier inconnu' qui venait de lever sa visière pour reprendre haleine.

— Par Notre-Dame d'Auray, mon gentil-

homme, dit-il en tendant la main au jeune page, vous venez de me sauver la vie. Je ne l'oublierai pas, et si jamais l'appui d'un Roban peut vous être utile, disposez de moi. .

— Grâce, monseigneur! s'écria en ce moment le soudard que tenait Hervé en sa jetant aux genoux du chevalier.

— Dis-moi d'abord la vérité, reprit celui-ci. Uui t'avait chargé de m'assassiner? Voyons, réponds ou je te fais écorcher vif.

— Le sire de Karnouel, monseigneur.

— Je m'en doutais. Prends cet argent et va-t'en, ajouta-t-il en lui jetant quelques écus. Un Roban ne se venge pas de vermine comme toi.

L'homme d'armes se précipita sur l'argent et se sauva sans regarder derrière lui .

— Je vais à mon château de la Roche-Jagut, dit le chevalier. Delà je retourne à Nantes auprès de mon cousin le duc de Bretagne. Je reviendrai plus tard punir ce mécréant de

Karnouel, qui, trop lâche pour m'attaquer luimême^ a voulu me faire assassiner. Mais ja voudrais connaître, avant tout, le nom d6 mon sauveur,

— Hervé de Boloï, répondit le paga»

. ~ Boloï, répéta le baron. li y a <lonc upa fan^ille de ce nom ?

Hervé comprit que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de raconter une partie de son histoire. Seulement, il ne parla ni de ses amoqrs avec Yolande de Tréguidy, ni de la nuit qu'il venait de passer au château de Kernavohr.

— Eh bien 1 mon beau page, reprit le baron lorsqu'Hervé eut terminé son récii, tu as no-» blement gagné aujourd'hui tes éperons de chevalier, et c'est moi qui te les donnerai à la cour de notre duc. Quant à la fortune, notre maison possède, Dieu merci, assez de fiefs et de terres nobles. Je me charge dé t'y tailler un dotnaine qui ie permettra de porter convenablement ta lance de banneret.

LA PARtiE l^E QUlLLEiS 191

Déè te tendemaîfl, en efltet, Hervé partait pour Nantes avec le sire de Rohan. Ce dernier présenta le jeune page à toute la eour comVne un homme i là bravoure duquel il devait la' vie. Ui^anAa chevalier et lui fit doirde la terre de KerniKs, qui valait au moina nix mille liyrear de revenue, somme oenaidémMe à cettQ époque.

Pqia, Hervé suivit aon protecteur à la guerre et trouw, te rooyeft 4e a'illugtrer par ie x\qmf biiepx faite d'armed. Tiputefi lea eip§di(ioq$ qu'il, condujflftit i^éqasisBaient.

Un jour 5 il av^U attaqué av^ç quelques hQrpniea /d'armes, nm tour qu'on disait impre* nable et que défendaient im pon^bre de spidata

pre»ili^ 4oubl9 df9 aiena; m nf^om^t ou tout le monde te ensyait perdu, un (mg^ éppuvanr table Tint le fevoria^r, I^a foudre tomba au n^ir iieil dp la <wr ; H^rvé profita du tqmui(e pour pénéti?6r dans la ptece ^v^c aes soldat^ qui 4?ai4nt gisvi pou0 aa conduîta que p^nte que

les pâtres mêmes du pays n'auraient jamais osé escalader.

Ravi de tant de bravoure, le duc de Bretagne prit Hervé en amitié et lui donna de nombreuses preuves de sa bienveillance.

Au milieu de cette faveur et de ces brillants

succès, Hervé restait toujours triste et devenait chaque jour plus sombre et plus morose.

Chacun s'étonnait de cette mélancolie si profonde. Le pauvre chevalier songeait, hélas ! à la nuit de Kernavohr; à chaque succès qu'il remportait, ^ devinait la main de Satan,

Un jour, le duc de Bretagne le pressa de lui révéler la cause de son chagrin. Voyant qa*il hésitait, le duc ajouta en riant qu'il savait maintenant la vérité et que c'était au château de Tréguidy qu'il fallait aller chercher un remède à la mélancolie du vaillant sire de Kernilis. Hervé rougit et avoua son amour. Alors le duc lui apprit qu'il avait mandé le comte de Tréguidy à sa cour et que le châtelain devait

arriver dans deax ou trois jours avec sa fille.

— A vous, chevalier, de décider la belle Yolande à porter votre nouveau nom de Kernilis que vous avez déjà rendu illustre par vos succès.

Malheureusement pour Hervé, le chevalier de Pralaize arriva en même temps que le comte de Tréguidy. Passionnément épris d'Yolande, le chevalier ne quittait pas lés environs de Tréguidy et mettait tout en œuvre pour plaire à la jeune fille. Celle-ci tenait bon et continuait à repousser les hommages du chevalier en dépit des instances et des colères du comte de Tréguidy.

Un beau jour, les deux rivaux se rencontré- , , rent dans un étroit passage. Aucun d'eux, bien entendu, ne voulut céder la place à son ennemi. Les épées sortirent du fourreau, et le combat commença non-seulement entre les deux rivaux, mais encore entre les gens de leur suite. Malgré sa vigueur et son adresse,

Pralaize ne put résister à Kernilis 2 ce dernier l'ibattit à ses pieds d'un terrible eoup d'epée, et Tacheva d'un coup de sa miêérioorfle.

chacun félicita Eervé de son succès. Le duc de Bretagne fit mander de nouveau le comte de Tréguidy, qui, cette fois, dut se rendre au désir du duo. Nous devons même dire qu'il céda de bonne grâce. Quant à Yolande, elle ne cacha pas sa joie. Ce fui avec des larmes y de bonbeur qu'elle remercia le duc de son in^ tervention.

Quelques jours plus tard, Hervé suivait le eomte et sa fille à leur château de Tréguidy, où devait se célébrer le mariage.

Depuis la mort de son rivai et la réponse favorable du comte, Hervé était devenu plus sombre que jamais. En vain sa charmante fiancée cherchait-elle à Pégayer.

Plusieurs fois, inquiète de cette tristesse inexprimable, elle essaya d -en pénétrer le mystère, mais elle ne put y réussir.

LA PABTIE DE QUILLES m

Le jour du mariage arriva. '

Autant Yolande semblait heureuse et pouriante, autant son époux paraissait sombre et harcelé d'angoisses profondes.

Pendant le souper, il fut d'une distraction singulière. Chaque fois qu'il regardait sa femme, rayonnante de bonheur et de beauté, il poussait des soupirs et détournait la tét^ peur cacher les larmes qui remplissaient ses yeux.

Dès que les deux époux se trouvèrent seuls dans la chambre nuptiale, Hervé prit sa femm^è dans ses bras et la tint longtemps serrée contre son oçeur.

-T^ Psut-iétre qe la reverrai^-je plus, se dirsait le malheureux jeune homme, qui songeait à son rendez«-vous avec les spectres de Ker* navohr.

Jl avait résolu d'y aller seul.

— Hervé, s'écria Yolande en saisissant la main avec laquelle Hervé se couvrait les yeux.

Hervé, qu'avez-vous? D'où viennent ces larmes? Quel secret terrible me cachez-vous ? Je veux tout savoir. Jusqu'ici je n'étais que votre fiancée, et je n'osais insister... maintenant que nous sommes unis devant Dieu, nos douleurs et nos joies doivent être communesl Si vous avez un chagrin, j'ai le droit d'en réclamer la moitié,

— Pauvre enfant, pauvre ange bien-aimé !

dit Hervé en lui prenant la main avec tendresse, ah! je voudrais avoir toutes les joies de la terre pour les mettre à tes pieds.

— Je le sais, Hervé; je sais combien tu m'aimes, et cet amour est mon plus grand bonheur. Mais, aujourd'hui, je te vois tourmenté d'une angoisse dont j'ignore la cause, et cette incertitude me désole. Quelque cruel que soit ton sort, je veux le partager.

— C'est impossible , répondit vivement Hervé ; seul je suis coupable, seul je dois expier ma faute. Laisse-moi partir, Yolande. J'ai

jaré sur ma foi de gentilhomme d'être ce soir à dix lieues du château.

— A quel endroit î

— Je ne puis te le dire.

Mais que peut toute la volonté d'un homme contre les larmes et les caresses de la femme qu'il aime? Yolande se cramponna au bras de son mari, en le suppliant de lui dire toute la vérité. Après avoir longtemps résisté, Hervé finit par raconter ce qui s'était passé durant la terrible nuit du château de Kernavohr.

Yolande Técouta, la poitrine haletante et la main posée sur le front brûlant du jeune homme.

— Maintenant, tu dois me haïr et me mépriser, dit Kernilis.

— Je t'aime ! lui répondit elle. Comment ne pas te pardonner une faute que ton amour pour moi t'a seul fait commettre? Pauvre Hervé, que tu as du souffrir!

Elle-appuya la tête sur l'épaule de son mari, et tous deux pleurèrent en silence.

— 'Adieu ! dit enfin Hervé en s'arrachanl de ses bras.

— Attends cinq minutes encore! s'écrîa-t^ elle.

— Pourquoi?

*- Je te le dirai tout a l'heure, répliquaitelle en courant à son oratoire.

Elle en revint quelques minutes apràs.

—^ Partons, dit-elle.

-r- J'irai seul, fit Hervé en la repoussant avec douleur.

— J'ai fait vœu de t'accorapagner, sgoiitat^Ile simplement, As4u donc pensé que je te laisserais courir seul à ce danger auquel tu t'es exposé pour moi? Viens.

— Yolande !

~ Viens, J'ai tant prié Dieu et la Vierge qu'ils nous donneront peut-être un moyen de te sauver.

En dépit de ses instances, Hervé dut emmener sa jeune femme. Tous deux montèrent à

cheval et partirent sans être suivis d'aueun serviteur.

En arrivant au manoir de Kernavohr, ils montèrent dana le préau. De là^ ils montèrent dans la grande sftUe. Yolande tremblait et ses mains étaient glacées, mais elle marcl^ait courageusement.

-^ Laisse-moi seul, je t'en œnjure, lui disait Hervé; il est temps encore de retourner à Tréguidy.

•*-i Non, répondit la vaillante jeune femme : vivre ou mourir près de toi.

Tous deux s'assirent dans de vastes fauteuils à rextrémi(é de la salle et attendirent que minuit sonnât^ Hervé regardait tristement autour de lui. Tout ce qui l'entourait lui rappelait d'horribles souvenirs. Quant à Yolande, elle priait avec ferveur, et sa douce figure, éclairée par les rayons de la lune qui pénétraient à travers les fenêtres brisées, semblait celle d'un ange gardien veillant sur Kernilis.

200 LES MAITRESSES DU DIAfiLE

Au bout de quelques minutes, qui semblèrent autant de siècles au pauvre Hervé, une horloge invisible sonna noinuit. Au même instant la salle entière s*éclaira. En moins d'une seconde, Hervé eut devant les yeux le fantastique spectacle dont il avait déjà été témoin lors de sa première visite à Kernavohr.

Les armures vides riaient, marchaient et, bruissaient dans la salle. Les nains hideux circulaient autour des invités avec des coupes de vin. Les quilles d'ossements, renversées par une tète sanglante, se relevaient d'elles-mêmes et reprenaient leur première position.

Alain de Kernavohr, qui jouait aux quilles au milieu de la salle, laissa tomber sa boule informe pour accourir auprès d'Hervé et de sa pâle épousée. Zora l'accompagnait. Tous deux vinrent s'arrêter si près des deux époux qu'ils auraient pu les toucher en étendant le bras.

Une joie sinistre rayonnait dans les yeux des deux fantômes.

; — Ta femme est vraiment. fort belle, dit Alain en souriant. Une si charmante créature ' doit...

— Assez, interrompit fièrement Hervé. Me voici prêt à te payer ce que j'ai eu la coupable imprudence de te promettre. Dispose de moi, mais ne touche pas à cet ange que tu n'es pas digne de regarder.

— J'ai droit à un baiser d'elle. •

— Seul je suis coupable. Dieu ne permettra pas que ma femme soit victime de mes fautes.

— Je croyais pourtant, dit le fantôme en ricanant, que cette noble dame était venue ici dans l'intention de se dévouer pour toi.

— Vous avez raison, dit Yolande en se levant, je suis prête.

Hervé se jeta entre eux, mais Yolande le repoussa doucement.

— Malheureuse enfant! s'écria-t-il, je ne sais pas à quoi tu t'çxposes. Attends au moins

' que j'aie payé ma dette à cet autre fantôme. Tu

a02 LES MÂlTRËSSJSS DU DIABLE

verr-ad quelles traces laissent lès baisera -de l'enfer.

— Un mot auparavant, Henri, dit la jeune femme en s'approcbanl d^. lui.

Puis elle ajouta à voir basse :

— Ami, Dieu seol peut nous sauver, lurons d'èure à lui et d'entrer chacun dans un monastère.

— Renoncer à toi 1 Jamaisi

— Je t*en conjure !

— Non ! non !

— Au nom de notre amour !

— Je suis prêt à tous les sacrifices, mais mieux vaut le supplice le plus cruel que cette séparation.

— Allons^ dit Alain en saisissant le bras tf Hervé, le temps presse, que décides-tu?

— Je suis prêt, répondit Hervé en redressant fièrement la tète.

Un édat de rire sataniqae ébranla la salle.

TeuteB les armures tressaillirent, tandis que

Zora penchail ses lèvres vers la figure de Kernilis^ Ce dernier poussa un cri qui fut suivi d'un nouvel éclat de rire des spectateurs.

Zbra venait de lui enlever un grand morceau de iâ joue. Il fit deux ou (rois pas en chancelant, et tomba évanoui.

— Cela t'empêchera de plaire à d'autres femmes et de me trahir, mon beau chevalier, s*écria le fantôme en ricanant.

— À moi, maintenant, dit Alain en s'approchant d'Yolande.

— Mon Dieu, je me donne à vous, murmura la jeune femme en levant les yeux au ciel.

Sauvez-nous, Hervé et moi, et je fais vœu de prendre te voile au couvent que m'indiquera le saint abbê de Garlac.

Ihiis elle tendit sa joue pâle et frémissante aux lèvres du fantôme.

Celui-ci se pencha vers elle, mais il ne put la toucher. En vain avançait-il la tète, une force invisible semblait le repousser aussitôt.

mé LES MAITRESSES DU DIABLE

DaDs sa colère, il poussa un rugissemeut pareil à celui d'une béte féroce. Zora voulut se jeter sur Hervé , toujours étendu à terre, mais Yolande saisit son mari dans ses bras et, dès lors, les fantômes ne purent en approcher.

Durant toute la nuit Tenfer se déchaîna dans le manoir de Kernavohr. On entendit à plusieurs lieues à la ronde le vacarme effroyable que faisaient les démons, trompés dans leur aitente et cherchant à rattraper leur proie.

, Pour échapper au spectacle terrible qu'elle avait sous les yeux, Yolande ferma ses paupières brûlées par les larmes et priatoute la nuit. En vain les démons firent-ils autour d'elle une ronde fantastique ; en vain brisèrenir ils à ses pieds tous les objets qui se trouvaient dans ia salle, Yolande priait toujours et restait

immobile.

A la fin> le chant du coq se fit entendre. Les fantômes poussèrent un dernier rugissement

de fureur et siévanouirent comme la brume aux rs^yons du soleil.

Yolande épuisée se laissa tomber à genoux et roula évanouie à côté du corps de son mari. Au bout de quelques moments, ia courageuse enfant reprit ses sens. Elle parvint alors à ranimer Hervé dont la figure était dans un état horrible. Chaque dent du fantôme avait laissé la trace d'une brûlure. Puis, à la place du ^morceau de joue emporté, on voyait un trou hideux qu'Yolande se hâta de couvrir avec son mouchoir.

— Yolande! s'écria Hervé en revenant à lui, es-tu blessée?

— Non, mon ami, répondit la jeune femme,

Dieu m'a protégée. Nous sommes sauvés désormais. Tâchons de retourner au château.

Hervé se leva et s'approcha d'un miroir de métal placé dans un coin de la salle. Il poussa un cri en voyant son visage défiguré.

— Demain, si tu peux voyager^lui dit Yo-

lande, nous irons trouver le saint abbé de Carlac. Il nous dira ce que nous devons faire.

Tous deux sortirent de la salle et retrouvèrent leurs chevaux qui les attendaient à la porte extérieure. Quelques heures aprèsi '\\^ rentraient à Tréguidy.

Le lendemain ils partirent ensemble pour Chàtelaiidren, où demeurait Tabbé de Carlac, qui avait la réputation d'un saint dans tout ie pays. D'après ses conseils, Yolande ^tra dans un oouvent de Nantes.

Quant à Hervé on n'a pas de reoseigoementa aussi c^tains sur son compte. H parait cepen- <lant qu'après avoir obtenu les dispenses que nécessitait son mariage, il entra dans Tun des ordres de chevalerie dostinés à défendre la Terre sainte contre les infidèies.

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