L'OFFICIER
C'est le jour de ftauit Léon qu'on célèbre le pardoriy ou fête patronale de Plouhannec, un des nombreux et pittoresques villages disséminés sur le bord de la mer, entre Sain t-Brieuo et Saint-Malo. En 1849, cette fête tomba le 28 avril. Par un hasard assez rare sur nos côtes à cette époque de Tannée, un temps magnifique favorisa le pardon^ auquel on accourut de •toutes les communes voisines.
Les vêpres venaient de finir. Sortant tamultueusement de l'église, les paysans s'empressèrent de gagner une vaste pelouse située le long de la falaise sur laquolle devaient avoir lieu les danses et les divertissements.
Les uns s'asseyaient autour des tables couvertes de tranches de lard, de saucisses, de crêpes et de galettes. D*autres entouraient les fûts de cidre, dont le contenu se débitait sur place et sur les comptoirs en plein vent, où se vendaient aussi l'eau-de-vie et les liqueurs.
Grimpés sur des barriques vides, deux orchestres faisaient danser la jeunesse. Chaque orchestre se composait d'un unique violon, et semblait lutter avec son voisin à qui jouerait le plus faux. Un peu plus loin, d'autres jeunes gens dansaient au son des chansons, faute d'avoir le sou que le violoneux exigait impérieusement de chaque couple. Les deux méné- ' triers ne jouaient que des quadrilles, qui ont remplacé, dans presque toute la basse Bretagne,
nos anciennes danses au son de la musette et du biniou.
A Plouhannec, les héros de la danse étaient quelques marins et deux ou trois pécheurs tout récemment arrivés du service de TÉtat. Us se livraient à des entrechats, à des passe-pieds effrénés, à la grande admiration des spectateurs, mais non sans péril pour leurs voisins. (1 y avait aussi le fils d'un débitant de tabac de I^loubannec, H. Stanislas Gauron, qui passait, pour un des beaux danseurs de la contrée. Stanislas était ce qu'on appelle à la campagne un demi-homme^ c'est-à-dire un individu mibourg^is, mi-paysan, ayant reçu une demiéducation, et portant un vêtement moitié veste, moitié habit.
Durant les deux années qu'il venait dépasser à Rennes sous prétexte d'achever son éducation, Stanislas avait beaucoup cultivé le billard, le cornet à pistons et les danses de caractère. Il avait pris' aussi quelques notions de la savate,
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de ia canne et même du sabre. Beau garçon ^ du reste, comme on les aime au vill^fre, c'estàKlire assez grand, gros, large de carrure, rouge, chevelu et barbu, fumant, buvant et tapant dur, et chantant volontiers la gaudriole. Au moment où le quadrille finissait, Stanis-;las voulut, suivant l'expression du pays, rè^ galer sa danseuse. Il débuta par offrir un verre de liqueur : c'est Tusage dans nos campagnes. La jeune fille refusa. Il la conduisit alors de^ vant ia boutique où l'on vendait des macarons et des fruits. Cette fois. Rose Kervel ne put se dispenser d' accepter h part de pardon du beau Stanislas. On eût dit pourtant qu'elle y con*« sentait à eontre-icœur. Son œil distrait semblait chercher quelqu'un dans la foule qui se pressait autmir des quadrilles organisés sur tous les points de la pelouse. Dès qu'elle put quitter son danseur sans manquer aux lois de la politesse villageoise. Rose courut prendre le bras d'une de ses amies et se mit à se promener
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avec elle dans Tenoeinte des danses. Au bout de deux ou trois tours, mademoiselle Kervel et sa camarade se trouvèrent à passer tout près d'an jeune paysan de dix-sept à dix^huit ans, qu'on appelait Erouann (Yves) Loctudy. Son véritable nom était Yves Ploukaër; mais, ses parents étant originaires de la commune de Locludy, il avait toujours été connu sous ce dernier surnom.
Erouann servait comme valet de ferme chez Alain Kervel, le père de Rose, l'un des plus riches cultivateurs de la comAïune. Privé tout jeune de son père, qui s était noyé à la pèche, Erouann avait t^eaucoup pàti dans son enfance. II s'en éCait longtemps ressenti au physique comme aq moral. Toutceque gagnait Loctudy, il le donnait à sa mère, la Thérèse, qui habitait une chaumière en ruine, et n'avait pour vivre que les coques (sorte de coquillages) qu'elle ramassait sur la grève.
Aussi, le bon Erouann, fort peu rétribué
d'ailleurs chez Kervel, élait-il vêtu comme nn mendiant et n'avait-il jamais un pauvre sou dans sa pochette. Quand il venait au pardoD, c'était pour s'asseoira l'écart sur quelque /bsse. (C'était le nom qu'on donnait en Bretagne aux immenses talus qui entourent les champs»)
De cet observatoire élevé, il avait l'air de regarder les danses; en réalité, il ne voyait qae Rose Kervel, qu'il aimait comme un fou sans le lui avoir jamais dit et sans oser peut-être se l'avouer à lui-même.
— Eh bien !' Erouann, est-ce que tu ne danses pas? demanda Rose en s'arrétant devant Loctudy, qui rougit jusqu'au blanc des yeux.
— Non, Rose, balbutia le pauvre garçon en tortillant son chapeau de paille tressée.
— Pourquoi donc?
— Qui est-ce qui voudrait danser avec un pauvre gars comme moi? dit-il à demi-voix, en déiournant la tète.
— Moi donc ! répliqua vivement Rose ; s'il ne faut que ça pour te décider, je t'invite.
— Vous! s'écria-t-il, vous! mademoiselle Rose !
Erouann hésitant encore, Claudine Lehellinec, la compagne de Rose, prit la main du petit paysan et le tira si dru, qu'elle le fit dégringoler du talus sur lequel il était assis. Pour le consoler de sa chute, elle se hâta de lui donner une bonne tape^ur Tépaule. A la campagne, ce sont des marques d'amitié. Erouann, qui le prit bien ainsi, se releva en riant de tout son cœur. Il saisit la main de Rose, et courut avec là jeune fille vers l'endroit où Ton dansait.
Un moment pourtant il s'arrêta court. Une sueur froide lui vint aux tempes... Chaque couple devait payer un sou au violoneux. . . Or^ Erouann ne possédait pas un rouge liard. Rosé le vit trembler et rougir. Il faut croire qu'elle aimait un peu le pauvre garçon, car elle devina tout.
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-^ Âb! je ne veux pas dafiser au violon, moi ! s'écria-t-elle; j'aime mieux les rondes... Et toi?
— Moi aussi, répondis Ploukaër, qui respira comme si on l'avait déchargé d'un poids de deux cents livres.
Il reprit sa course en bousculant tout le monde pour faire place à Rose, qui le suivait en riant. Sans qu'Erouann eût dit un seul mot pour remercier mademoiselle Kervel, ceUe*ci comprenait combien le cœur du pauvre garçon débordait de joie et de reconnaissance.
Les rondes se dansaient en chantant; partant, point d'orchestre à payer. A la ronde succédait la Dérobée.
Cette dernière danse a reçu le nom de Dérobée ^ parce que, à des moments donnés, les cavaliers qui se trouvent seuls au milieu du cer^ ele ont le droit d'aller enlèvera leur partenaire la danseuse qui leur plaît. Pour cela, on passe devant le cavalier et Ton saisit le bras de la
daoseu9i9 dès que reeommraoe la promenade.
Quelquefois, il arrive que cinq ou six daaseurs se remplacent successivement devant la même jeune fille; tant mieux alors pour celui qui se trouve vj&-à-vis d'elle au moment où le$ règlements pern^tent de lui prendre le bras*
Ce jour-^k i comme d*habî(ude du reste^ Rose Kervel eut un graoïd succès. On lui savait gré de n'être ai fiés^ ni coquette, malgré sa fortune et sa beauté. Puis quelques jeunes gens prirent un maUfi plaisir à faire enrager Erouano, qui ne semblait nullement saiisfail de se voir eniever sa danseuse.
Les lois dft ia Dérobée ae lui permeitaiu point de reprendre immédiatement sa jolie partenaire, il la suivait pas à pas jusqu^au moment favorable. Tant pis pour qui se trouvait alors sur son passage : homme ou femme, il boiiseulaii tout. Quelquefois même, il proti'tait de la bonne voknHé de Siose pour supplaiiter ses rivaux en dehors des règleaients. Alors
ceux-ci récrimînaient contre maitreErouann.
Il n'en tenait compte et se contentait de serrer le bras de Rose contre sa poitrine, comme s*U eût eu peur qu'on n'employât la force pour le lui enlever. La jeune fille était bien un peu honteuse de tout cela ; mais une femme qui aime est toujours indulgente pour les fautes dont elle se sent la cause. Puis Erouann était si facile à décourager ! L'idée seule d'avoir un instant contrarié mademoiselle Kervel aurait suffi pour le rendre malheureux pendant huit jours ! Rose savait tout cela, et la bonne jeune fille aimait mieux s'exposer à quelques railleries que de troubler le bonheur du pauvre Erouann.
On achevait le dernier couplet de la ronde.
C'était le moment décisif; car, aussitôt la danse finie, chacun conserve presque toujours le bras de sa danseuse pour aller faire un tour de promenade dans le pardon . Erouann était dans des transes indescriptibles. Il se déme-
naft comme un brochet vivant sur le gril. Ses yeux bleus, habituellement si doux, dardaient des regards foudroyants sur ses rivaux, et principalement sur M. Stanislas. Celui-ci, fort épris, disait-on, de la dot et des beaux yeux de Rose Kervel, n'avait pas tardé à se mêler à la ronde dans laquelle figurait la jeune fille. Un sourire triomphant sur les lèvres, il arron- %dissait déjà le bras pour Toffrir à Rose, lorsque Erouann, passant lestement devant lui, s'empara de la main de mademoiselle Kervel.
Assez brutal de sa nature, surtout avec plus faible que lui, Stanislas poussa brusquement le valet de ferme. Ploukaër se retourna furieux ; mais Rose, qui craignait une querelle, Tentraina bien vite d'un autre côté.
— Qu'as-tu donc à gronder ainsi entre tes dents? demanda-t-elle à Loctudy.
— Moi, mamzelle Rose, rien; seulement, je dis que Stanislas m'a poussé tout à l'heure et
qu'il me payera cela.
là
âl8 LES MAITRESSES DU DIABLE
— Bah! il ne Ta pjis fait exprès.
— Oh ! que si ! il était fâché de ne pas rester le dernier vis-à-vis de vous.
— Eh bien ! alors, il faut lui pafrdonBer un mouvement tfimpatienee. ' '
— Encore, s'il n'avait poussé que moi ; mais il a failK nous faire tombertous les deux.
— Bah ! je n'y peiise déjà plus.
— Moi, j'y peRse.
— Tu es donc rancuneux ?
— Dame, quand on me fait du bien, je ne l'oublie jamais. Quand on me hh cla n^l, c'est là même chose.
— Mais, mon pauvre Erouann, Stanislas^si plus fati que toi.
— Je sais bien qu'il me fera plus de mal que je ne lui en fei'ai ; mais, tout d'même, il ne portera pas ça en paradis.
— Tu oublies que le recteur (le curé) a dit, ce soir encore, qu'il fallait pardonlier Ie$ înjures*
MON GENIVRË L'OFFIGIEE. 21^
— Il n'a pas parié des coups de poing, mnrmirra Erouann.
— Ces paroles sont d'un Normand, dit Rose en riant. Voyons, ne songe plus à ce grand imbécile de Stanislas, qoe je ne puis souffrir. Aide-moi à retrouver Claudine.
Le dédain que Rose venait de témoigner pour le beau Gauron' eâlma promplement Loctudy. Bientôt, tout enivré du bonheur de donner le bras à Rose et de la voir rire de ses saillies, il se mit à bavarder avec beaucoup d'entrain et de gaieté.
Le gars n'était point sot. Grâce à mademoiselle Kervel, il lisait assez bien, écrivait un peu, et connaissait tant bien que mal les quatre règles. Du temps où il était pàtour et gardait les bestiaux dans la solitude des landes, Ërouann avait dévoré la petite bibliothèque de Rose et même celle du recteur. Gomme il avait grand soiii.de se cacl^er pocur lire, afin d'évker les railleries 4es autres pàtours, nul ne se doutait
3ïO LES MAITRESSES DU DIAKLE de la manière dont'il pasâail ses journées.
Ërouaan parlait et riait avec tout le monde ; mais il ne causait à cœur ouvert qu'avec Rose : encore n'osait-il pas toujours lui dire ce qu'il pensait, fl est vrai que Rose le savait mieus que lui.
Madame Kervel était morte quelque temps après la naissance de Jeannic, sa troisième fille. Toute jeune encore, Rose avait dû tenir la maison et servir de mère à ses deux sœurs.
Malgré les pelles jalousies qu'on rencontre partout, il n'y avait qu'une voix dans toute la commune pour vanter la bonté, la douceur et la sagesse de cette jeune fille.
En voyant arriver à la ferme le petit Erouann, maigre et sou^reteux, Rose s'était senti le cœur pïis de pitié pour ce pauvre enrant. Quoiqu'ils fussent tous deux à peu près du même âge, elle l'avait d'abord aime comme elle aimait sa sœur, d'une affection presque maternelle.
Dieu sait combien elle lui avait épargné de
corrections, combien elle lui avait donné de bonnes choses, crêpes, fruits et beurre frais, en plus que sa part légitime! Peu à peu Erouann était devenu un gentil garçon, un peu pâlot, mais leste et agile, qui regardait Rose avec des yeux bien tendres, et montrait en toute occasion à la jeune fille un dévouement, une affection dont le cœur le plus ingrat eât été touché.
Bref, tous deux en étaient venus à s'aimer.
Si Erouann avait été moins lié, moins ami avec Rose , peut-être lui eùt-il déjà avoué son amour; mais le pauvre garçon, timide et modeste, attribuait à Tamitié toutes les prévenances de mademoiselle Kervel. Il craignait de tout perdre en avouant un sentiment que , d'ailleurs, il n'aurait su comment exprimer.
Aspirer à la main de Rose eût semblé à Loctudy tout aussi déraisonnable que de songer, au trône de France»
Quant à maître Alain Kervel, la pensée que
sa fille» la plus riche héritière de Plouhanoec, pût aimer un jour un valet de ferme, et surtout
'le petit Erouann, ne lui était jamais venue. Si on lui en avait parlé, cela Teùt fait rire de Hou cœur.
Tandis que les deux amoureux se prom&* naient bras dessus bras dessous en se tenant toujo&rs assez loin de la tente où bavait le père Kervel, Stanislas Gauron causait avec Tamie de Rose, Claudine Lehellinec. Guidé par sa jalousie, le fils du débitant commençait à soupçonner la vérité. Pour mieux éclaircir ses doutés, il résolut de questionner la confidente de Rose et prit le premier prétexte venu pour offrir son bras à Claudine, à laquelle il se mit à faire la cour. Tout en affectant de rire des galanteries de H. Gauron, la jeune fille les écoutait avec d'autant plus de satisfaction, que
^cela semblait vexer maintes coquettes du vil* lage.
Stanislas lui ayant enfin adressé une sorte
de déclaration, elle lui répondit par une phrase qu'il attendait depuis longtemps.
— Ah ! si Rose Kervel était là, lui dit-elle, ' ce n'est pas à moi que vous feriez tous ces
beaux complilnents.
— Je ne lui ai pas dit quatre mots aujour^* d'hui.
— Parce que vous êtes fâché qu'elle vous ait laissé là pour danser avec Erouann Loc* tudy.
— Ah 1 cela m'est bien égal !
— Ce n'est pas ce qu'on dit.
— Op dit tant de choses. Savez-vous ce qu'on m'a raconté de vous, l'autre jour?
— Quoi donc?
— Eh bien, je parlais de vous avec une de vos amies, et je ne lui cachais pas combien je vous trouvais aimable :
€ — Ah! M. Stanislas, me dit-elle, vous n'avez que faire de songer à Claudine, Elle est la bonne amie de le Flam ; l'autre soir encore.
ils étaient ensemble à causer dans le petit bois du Cosquer. »
— C'est Rose qui vous a dit cela, bien certainement! s'écria Claudine, se laissant prendre à ce grossier mensonge. Je n'ai' parlé qu'une fois à le Flam, et c'était pour remplir une commission de ma cousine Marianne Quéinec. Rose le sait bien ; elle a tort de parler ainsi de ses amies, car, si j'étais bavarde, moi...
— Eh bien?
— Rien... je sais ce que je sais... Qu'elle ne me fasse pas parler !...
— Je crois que vous ne trouveriez pas grand'chose sur son compte.
A force d'exciter la jeune Bile et de piquer adroitement son amour-propre, Stanislas obtint des demi-confidences qui lui apprirent tout ce que Claudine elle-même savait des petits secrets de la pauvre Rose. »
Dès que Stanislas fut au courant, il se débarrassa de sa Claudine, et se mit à chercher
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Rose et le valet de ferme. En route, il rencontra deux ou trois-jeunes gens auxquels il paya à boire.
— Venez donc avec moi, leur dit-il, nous allons rire.
Lui-même pourtant ne savait pas encore ce qu'il allait faire ; mais il comptait sur son esprit et sur la niaiserie de Loctudy pour jouer quelque méchant tour au pauvre Erouann.
Ce dernier ne songeait guère à l'orage qui allait fondre sur lui. Cependant il avait le cœur gros. Il traversait, avec Rose, la double haie formée par diverses petites boutiques où l'on vendait des fruits, des gâteaux, des gaufres, des colifichets de toilette et des bijoux en chrysocale. Chaque marchand sollicitait les acheteurs et les invitait à venir à sa boutique faire quelques emplettes pour leurs bonnes amies. La poche d'Erouann était vide. Il semblait au pauvre garçon que tout le monde devait deviner le triste état de ses finances. Aussi
passail-il comme un coupable et la tête baissée entre las boutiques, et devenait-il rouge comme une pivoine à chaque appel d'un mar* cband.
Rose, qui lisait à livre ouvert dans le cœur du ^pauvre garçon, vit des larmes dans ses yeux, et peu s'en fallut qu'elle ne pleurât aussi. A la campagne, il n'y a pas la même honte qu'en ville à recevoir quelque chose de la main d'une femme. Cependant, par une délicatesse instinctive, Érouann n'avait jamais voulu rien accepter de mademoiselle Kervel.
Un jour qu'elle insistait, le petit pâtour s'était mis à fondre en larmes. Quoiqu'il n'eût jamais voulu en dire le motif à la bonne Rose, celle-ci l'avait deviné et n'avait plus çssayé de lui offrir de l'argent, £lle s'en était dédommagée en envoyant secrètement toutes ses petites épargnes à la mère d'Erouann. Moins discrète que son fils, celle-ci se gardait bien de les refuser et n'en disait mot au petit^arçon.
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L'esprit le plas ingénieux ne pourrait lutter de ruse et de finesse avec le cœur de la femme, même la plus bornée, lorsque cette femme aime et lorsqu'il s'agit de celui qu'elle aime. A force de chercher, Rose se rappela qu'Erouann était un des. bons tresseurs de paille du pays. Elle feignit de regarder d'un air d'envie quelques chapeaux de faneuses étalés chez une marchande.
— J'en voudrais bien un pour cet été, dilrelle; mais ceux-là ne sont pas jolis. La tresse est trop grosse, et la paille n'est pas assez blanche.
— Je vous en ferai un, s'écria Érouann, et un beau, allez!... qu'il n'y en aura pas un comme cela dans toute la commune... Voulezvous?
Le pauvre garçon, qui ne connaissait guère le cœur des femmes, était loin de se douter que sa pauvreté l'avait plus servi auprès de Rose que les plus beaux présents. Plus la jeune fille
âS8 LES MAITRESSES DU DIABLE
le voyait souffrir^ plus elle cherchait à le dédommager par ses prévenances et le ton affectueux de ses paroles. Sans cela, elle eût depuis longtemps quitté le bras d'Érouann, Quoique ce dernier, élevé chez les Kervel, fût presque de la famille, il n*est point d'usage que les maîtres et les domestiques se promènent ainsi ensemble. Mais Erouann aurait pu deviner cela et s'en trouver humilié, puis... puis... enfin, Rose l'aimait. Toute femme dont le cœur parle encore vous dira que, lorsqu'on aime, ce mot-là explique les plus grandes imprudences.
Stanislas e*t ses compagnons vinrent bientôt se grouper autour de Rose et d'Erouann, qui, arrêtés devant la baraque des marionnettes, riaient de tout leur cœur en écoutant la parade. Ils commencèrent par ricaner ensemble assez haut pour être entendus des deux jeunes gens. Puis, s'animant peu à peu par leurs propres paroles, ils se mirent à lancer des mots à
doable entente et des railleries grossières dirigées contre le pauvre valet de ferme.
Au premier mot quMl entendit, Erouann se retourna furieux. Mademoiselle Kervel le retint avec force.
— Ne leur réponds pas, je t'en prie, lui ditelle.
— Voilà un quart d'heure qu'ils se moquent de moi ! murmura Loctudy, qui pâlissait et rougissait tour à tour. Ce M. Stanislas, voyezvous, Rose, je le tuerai quelque'jour.
— Pourquoi en veux-tu plutôt à celui-là
qu'aux autres?
— Parce qu*il est toujours à vous faire des
compliments. 4. et puis parce qu'on dit dans le bourg...
— Eh bien?
— Vous allez vous fâcher?
— Mais non ; achève donc. ^
— Eh bien, on dit qu'il veut vous épouser.
— Dame, peut-être bien, fit Rose en souriant.
Erouann serra Me poing, et devint pâle comme un mort. La figure du pauvre garçon exprimait une telle souffrance que Rose eul
pitié de lui.
Pour se marier, il faut deux consentements, ditrcUe. Si M. Stanislas n'épouse jani^is que moi, il peut être certain de mourir garçon.
— Bien vrai? s'écria Erouann avec un accent de joie qui alla au cœur de mademoiselle
Kervel.
— Ah ! pour ça, je te le garantis !
Ennuyé de voir que Rose et Erouann ne paraissaient prêter aucune attention à ses mau-
vaises plaisanteries» Stanislas s'approcha de mademoiselle Kervel et lui demanda si elle voulait entrer pour voir les marionnettes Elle refusa, Tandis que Stanislas et ses amis insis-» taieot pour Ty décider, cinq ou six jeunes filles de la connaissance de Rose vinrent lui dire bonjour. Stanislas ayant renouvelé sa proposition, les amies de Rose s'empressèrent d'accepter» Poqr ne pas s'exposer à de méchantes conjectures, Rose fut obligée de. les accompa-
gner.
— Et ioi^, jeune pdtour de mon dme^ veuxtu les voir aussi ? déclama Stanislas en s'adressant à Erouann.
On se mit à rire de cette phrase ampoulée.
— - Non, dit Erouann rougissant jusqu'aux oreilles. J'ai déjà vu cela*
Le pauvre garçon mentait, et mentait trop mal pour qu'on ne s'en aperçût pas.
— Vraiment? reprit Gauron, Monsieur s' est sans doute fait donner une représentation pour
lui tout seul... Monsieur a-t-il été content? A ces paroles, débitées d'un ton moqueur et emphatique, on se remit à rire. De" grosses larmes roulaient dans les yeux du pauvre Loctudy • Il fit un pas vers Stanislas ; mais Rose se jeta entre eux.
— Voyons, s'écria-t-elle, assez de plaisanteries comme cela. Si nous voulons voir le spectacle, il est temps d'entrer. Quant à Erouann, je le prie de rester ici pour attendre ma sœur. Erouann, tu diras à Sévère que je suis entrée et qu'elle vienne me rejoidre.
— Oui, Rose, dit le petit paysan.
— Et quand Sévère arrivera, tu lui payeras le spectacle, comme un joli garçon que tu es, ajouta Stanislas en ricanant.
— Laissez donc ce pauvre garçon tranquille, dit Rose en prenant le bras de Gauron pour l'emmener. Ce que vous faites là est fort mal et prouve un mauvais cœur.
— Un mauvais cœur !
— Oui, VOUS savez bien que, si Loctudy est pauvre, c'est qu'il donne tout ce qu'il gagne à sa mère, qui mourrait de faim sans cela. Il est assez malheureux de ne pouvoir s'amuser comme les autres garçons .de son âge, sans qu'on aille encore le chagriner par de méchants propos.
— Je plaisantais; répondit Gauron.
— Rose a raison, dit une des jeunes filles ; le pauvre gars avait des larmes plein les yeux.
Un des jeunes gens qui avaient suivi Stanis-las revint brusquement sur ses pas et s'approcha du jeune paysan.
— Erouann, lui dît-il avec cordialité, peutêtre que tu n'as pasd'argent pour entrer. Veuxtu que je te prête deux sous?
— Non, répondit sèchement Loctudy.
— C'est de bon cœur, reprit Fanche (François) ; veux-tu ?
— Non... d'ailleurs, il faut que j'attende Sévère.
— Oui, J6 sais bien, mais, si elle arrive, tu pourras entrer avec elle. Tiens, voilà quatre sous, mon gars ; tu me les rendras quand tu voudras.
Gomme Ërouann se défendait, le robuste paysan le prit dans ses bras d'Hercule, fourra les quatre sous dans la poche de Loctudy et se sauva en riant,
— Qu'est-ce que vous venez de dire à Erouann ? lui demanda Rose avec un peu d'inquiétude.
Le paysan le lui expliqua d'un air tout embarrassé.
— Vous êtes un brave garçon, Fauche le Meur, dit Rose avec émotion. Je raconterai cela à ma cousine Marianne, et vous pouvez être sûr qu'elle n'en aura que plus d'amitié pour vous.
Marianne était la howm amie de Fauche le Meur, qui passait pour le plus vigoureux , mais non pour le plus spirituel des garçons de
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Ploohannec» Au fond, il avait bon cœuc, et il adorait Marianne , dont la coquetterie villageoise le mettait quelquefois à de rudes épreuves.
Il s'assit tout joyeux à côté de Rose, qui s'empressa de lui faire une place entre elle et Stanislas.
Prévoyant les mauvais desseins de Gauron contre Erouann, Rose avait formé le projet de donner un allié à Loctudy dans la personne de Fanche le Meur. Aussi, lorsqu'on sortit de la baraque, accepta-t-elle volontiers le bras du paysan, qui venait de l'inviter à danser.
Erouann ayant pris au sérieux la recomman^ dation de mademoiselle Kervel, était resté en faction devant les marionnettes. Lorsqu'il aperçut Rose^ il courut à elle et resta fort désappointé en la voyant prendre le bras de Fanche le Menr.
Durant quelque temps, Erouann suivit de près Rose et son cavalier. Stanislas et ses amis
marchaient derrière lui et riaient de ses efforts pour se tenir, malgré la foule, à côté de mademoiselle Kervel. Celle-ci, s'apercevant des plaisanteries et des conjectures auxquelles donnait lieu cette persistance d*Erouann , cherchait vainement à lui faire comprendre qu'il devait s'éloigner. Injuste et maladroit comme tous les jaloux , le petit paysan s'entêtait à suivre Rose. Il ne l'abandonna que lorsqu'elle eut pris place à une contredanse.
Dès que Stanislas le vit seul et ne craignit plus rintervention de Rose Kervel, ses amis et lui entourèrent le pauvre garçon et recommencèrent leurs railleries. L'envie de faire de l'esprit, d'exciter le rire et les applaudissements, entraine bien loir) au village, comme partout ailleurs. Erouann se contint quelque teinps; enfin, la patience lui échappa. Il voulut ré* pliquer ; mais, étouffé par la colère qu'il couvait depuis si longtemps, il né put que balbutier
quelques mois inintelligibles. Les paysans se mirent à rire.
— Écoutez, M. Stanislas, reprit Erouann, qui tremblait comme une feuille, mais non pas de crainte comme le croyait Gauron, je ne me moque jamais des autres et je ne veux pas qu'on se moque de moi.
-r- Tu ne veux pas, mon petit ? dit Stanislas d'un ton railleur... Et si je veux, moi ?
Poussé à bout, Erouann répondit par une menace de voie de fait trop énergiquement exprimée pour que nous puissions la rapporter ici.
— Toi ? riposta Gauron. Tu n'oserais pas.
— Parce que?
— Tu es trop failli (faible) et trop poltron. Il n'avait pas achevé sa phrase, qu'un coup
de poing lui arrivait en pleine figure. Gauron, furieux, s'élança sur son adversaire et du premier coup l'envoya trébucher dans la foule.
Suivant la déplorable habitude des paysans
en pareil cas, au Keu de mettre un terme ^ cette lutte inégale, on fit "cercle autour des combattants en les animant encore de la voix et du geste.
Plus vigoureux et plus âgé que son adver^ saire, Stanislas avait en outre l'avantage dfe connaître à fond la noble science du chausson. En moins de deux minutes, Erouann avait reçu vingr formidables coups de poing, tandis que tous les siens avaient été détournés par les parades de Gauron. La foule, bète en Bretagne comme partout , applaudissait Stanislas.
Ivre de rage, Loctudy tira de sa poche un de ces petits couteaux de deux sons qu'on appelle des jeannots. Dans le Midi, un coup de couteau est chose toute naturelle ; en Bretagne, au contraire, on peut très-bien assommer quelqu'un à coups de poing, de sabot ou de bâton, c'est reçu ; mais une égratignure faite avec un couteau est considérée comme une
déloyauté, une traiîrisi^, suivant Texpression du pays.
Un murmure s*éteva contre Erouann. Deux ou trois paysans lui arrachèrent son codtean et lancèrent au loin cette arme, bien peu dangeuse pourtant. Alors Erouann, déjà couvert de sang, bondit comme un tigre sur Stanislas et le saisit par sa cravate, qu'il tordit vigoureusement. En vain, Gauron, qufcommençait à perdre la respiration, lui meurtrissait-il la figure à coups de poing : Erouann ne cherchait ni à riposter, ni à parer; il se contentait de serrer toujours. Enfin, les deux adversaires roulèrent ensemble ; Stanislas était dessus , mais Erouann n'avait point lâché prise.
— Me làcheras-tu ? criait Gauron en frappant h tète d'Erouann contre le sol.
Erouann serrait toujours.
Cette scène affreuse durait depuis deux ou trois minutes, lorsque la foulo. s'entr'ouvrit précipitamment.
— Les gendarmes! cria-t-on.
Gauron voulut fuir et se redressa par un effort désespéré ; mais Erouann, quoique presque évanoui, se cramponnait toujours à sa cravate. Tous deux retombèrent.
Un gendarme se pencha sur les combatlaots pour les séparer; Gauron, à moitié étouffé, avait déjà cessé de frapper ; mais il fallut se mettre à deux pour desserrer les doigts du valet de ferme. *
— Ce n'est pas beau, ce que vous -avez fait là, M. Stanislas, dit le brigadier.
— C'est lui qui a frappé le premier! s'écria Gauron, commençant à respirer; n'est-ce pas, vous autres? cpntinua-t-il en s'adressant à la foule.
— Oui ! oui! répondirent quelques voix. .
Pendant que Gauron et ses amis, assez honteux pourtant de leur conduite, racontaient à leur façon la manière dont avait commencé la querelle, quelques femmes cherchaient à faire
revenir le pauvre Erouann. Outre les meurtrissures qui couvraient sa figure, ce dernier avait deux grands trous à la partie postérieure lie la tête. Un de ses yeux était noir et enflé.
Rose et sa sœur arrivèrent bientôt auprès du pauvre garçon. Comme il était de leur maison^ chacun fit place aux deux jeunes filles. Nul ne s'étonna non plus de voir Rose poser la tète d'Ërouann sur ses genoux, et sacrifier son beau mouchoir brodé pour étancher le sang qui couvrait la figure de Loctudy.
— Pauvre garçon ! disaient toutes les femmes. «
Et chacune proposait un moyen pour le faire revenir. L'une apportait de l'eau, l'autre du cidre, le plus grand nombre un verre d'eau-devie, cette panacée universelle des campagnes.
De tout ce qu'on lui offrait. Rose n'accepta que le verre d'eau, dans lequel pourtant une des matrones versa, bon gré mal gré, quelques gouttes d'eau-de-vie. Sévère, à genoux près
242 LES MAltRËSSES DU DIABLE
de sa sœar, aidait Rose à laver le sang qui ruisselait sur la figure de Loctudy.
Le premier regard d'Erouann fut pour Rose.
Un faible sourire glissa sur ses lèvres, qui s'agitaient sans parler; mais la jeune fille sentît bien que c'était son nom à elle qu'il prononçait.
Le père Kervel, qu'on avait été prévenir au cabaret en plein vent, où il buvait chopine avçc quelques voisins, arriva bientôt de fort mauvaise humeur. Le grand secret de sa colère était la perspective qu'il entrevoyait d'être obligé de garder son domestique à ne rien faire pendant plusieurs jours. lï parla même de renvoyer se guérir chez sa mère. Sévère, qui voulut lui faire comprendre ce que cet ordre avait de cruel, reçut une rebuffade fort dure. Plus adroite, Rose se contenta de dite tout bas au bonhomme que cela ferait bien mauvais effet dafns le pays, surtout de la part d*un homme aussi riche que lui*
— Il y a déjà tant de jaloux de votre fortune! dit-elle. Ils crieront joliment après vous.
< — Cela m'est bien égal ! s'écriale bonhomme, qui se préoccupait beaucoup, au contraire, des qu en-dira-hon du pays. Au reste, fais ce que tu voudras, reprit-il ; ce que j'en ai dit, c'est parce que je n'aime point les batteries. Autrement. Dieu merci, la huche et le charnier d'Alain Kervel sont encore assez bien garnis pour qu'il ait de quoi nourrir ses domestiques, qu'ils travaillent ou non.
Un murmure d'approbation courut dans la foule à ces dernières paroles du bonhomme.
(Cela le mit de bonne humeur.
— Guill (Guillaume) et Joson (Joseph) âont là, continua-t-il. Si Erouann ne peut pas marcher, qu'on l'emmène dans le char*à*bdncs. Fais-le mettre dans le lit clos de la cuisine, et donnelui tout ce qu'il voudra, même du vin, si le rebouiewr (guérisseur de village) le conseille.
— C'est bien parlé, ça, Alain, dirent deux
â44 LES MAITRESSES DU DIABLE
OU trois paysans en s'approchant du riche cultivateur.
— Je suis comme ça, moi, répondît Kervel en dissimulant son orgueil sous un gros rire. Voulez-vous venir prendre une bolée de cidre avec moi, hein? Allons, arrivez!
C'était justement ce que désiraient les deux flatteurs, qui s'empressèrent de suivre Kervel au cabaret.
Pendant ce temps, Stanislas avait achevé de reprendre haleine et de raconter la bataille au brigadier. Celui-ci vint visiter Erouann, qu'il trouva assis contre le talus et buvant un verre de vin. Il adressa deux ou trois questions au petit paysan, qui répondit d'une voix affaiblie.
— Stanislas est le seul coupable ! s'écria Rose avec feu ; c'est d'autant plus mal à lui de dire qu'Erouann a commencé, que voilà plus d'une heure qu'il tourmente ce pauvre garçon.
Stanislas, qui avait suivi le brigadier, se hâta de répliquer et s'attira une verte réponse de
Rose KerveL II riposta par quelques mots à double entente sur la partialité de Rose pour Erouann.
Le brigadier était un vieux soldat, et le courage avec lequel le petit paysan s'était battu lui inspirait un intérêt involontaire. Il s'agenouilla près de lui, et visita ses blessures avec beaucoup de soin et de précaution. Elles lui parurent sans doute sérieuses, car il conseilla d'envoyer chercher un chirurgien. Pendant ce temps, Stanislas pérorait toujours et commençait à lancer de grossières épigrammes sur mademoiselle Kervel. Une large main, qui s'appesantit tout à coup sur son épaule, interrompit son éloquence.
— Écoutez, îStanislas, c'est vous qui avez tort là dedans, lui dit Fanche le Mcur. Puis ce n'est pas 6rat?eà vous de battre un enfantcomme Erouann.
Stanislas voulut encore répondre par une raillerie.
— Je ne sais pas causer comme vous, moi, reprit le Weur tranquillement. Je n'ai pad reçu d'éducation. Seulement, je vois que yqijs è^s en train de dire du. mal de Ro^e KerveU qui est une bonne fil)e« Je ne veux pas de ça. Tout monsie%^r que vous êtes, si vous continuez, je y o\3i%. casserai les reins. Oui, foi de Fanche le Meur, quand tous les gendarmes de Lannion seraient là pour m'en empocher.
Il n'y avait poiqt à badiner avec leMeur. Stanislas se contenta de grommeler une répons^ et battit bientôt en retraite avec ses trois ou quatre satellites, qu'il Qmmen^ au cabaret.
Quanta l^octudy, on le (it monter dans le charà-bancs du père Kervel. Joson prit les guides, et Rose s'assit à côté du petit valet de ferme.
Afin de protéger la tète endolorie d'Erouann contre les cahots répétés du chemin, Rose ap*puya sur ses genoux le front du pàtour, qu'on avait couché au fond du chari^-bancs, sur une litière de paille.
Le pauvre garçon refusa d'abord da rester dans cette position, qui lui paraissait pourtant si douce. Il avait honte ^ comme on dit à la campagne, et craignait qu'on ne sa moquât de lui ; mais Rose, qui savait se faire obéir de tout le monde, n'entendait point qu'on bravât ainsi son autorité* Elle gronda maître Erouann, moitié riant, moitié sérieusement, comme elle eût grondé un enfant mutin* Il avait trop peur de la fàeher pour désobéir plus longtemps.
Au bout de quelques minutes, sa joue meurtrie reposait sur la main gauche de Rose, dont la main droite pressait, comme pour le calmer, le front brûlant et fiévreux du pauvre garçon.
Malgré toutes les précautions de Joson, le cbar-à-bancs faisait de temps en temps de violents soubresauts; car le cbamin du pardon n'était pas n^éme une route comn^unale.
Erouann devait beaucoup souffrir ; mais il ne poussait ni pne plainte, ni un gémissement. De temps en temps seulement, il ouvrait à demi
les yeux et cherchait mademoiselle Kervel en murmurant :
— Rose, êtes-vous là?
— Oui, répondait la jeune fille, je suis là, sois tranquille.
— Retournez au pardon, reprenait Erouann, je suis bien maintenant; je ne veux pas que ' vous quittiez la fête pour moi.
— Ah ! qu*il est entêté ! s'écriait Rose en le •forçant de reprenflre sa première position.
Puisque je te dis que je suis fatiguée. Veux-tu . m'obéir, oui ou non î
— Oh ! oui, murmurait Erouann. Mon Dieu !
que vous êtes bonne. Rose !
Et il retombait dans la somnolence causée par la perte de son sang. Dans son demi-sommeil, Rose Tentendait murmurer à chaque instant : < Rose ! Rose ! n Alors elle appuyait un peu plus fortement sa main sur le front du malade, et lui disait quelques mots qui le calmaient aussitôt.
Deux heures plus tard, Erouann, couché dans le meilleur lit de la maison, dormait d'un sommeil agité sous la garde de la bonne et attentive jeune fille.
Quant à Joson, lesté d'un solide souper et monté sur un des chevaux de charrue, il courait chercher un médecin à Perros-Guîrec.
Les blessures d'Ërouann étaient sérieuses ; mais, à son âge, on a la vie dure et Ton se remet bien vite. Puis il fut soigné comme Teùt été le fils de la maison. Continuellement aux champs, Alain Kervel laissait l'administration intérieure de la maison à sa fille Rose, et celle-ci n'épargnait rien pour le rétablissement du pauvre Erouann.
Durant les deux ou trois premiers jours, Loctudy eut un délire très-violent. Il ne reconnaissait personne et se livrait aux plus folles rêveries. Les noms de Rose et de Stanislas venaientlk chaque instant sur ses lèvres. Dès que la jeune fille s'approchait d'Ërouann et lui
âSO LES MAITRESSES DU DIABLE
prenait les mains, il se calo^ait un peu, quoique en ce moment il ne la reconnût pas.
La mère du petit paysan vint aussi le veiller ; mais bien qu'il eut pour elle une grande affection, elle n'exerçait pas sur )ui la même influence bienfaisante que mademoiselle Kervel. N'eàt^ejle pas déjà aimé Lo^ctudy, Rose n'aurait pu rester insensible à ces preuves touchantes d'affection, Aussi sentait-elle augmenter chaque jour le pochant qui Ten traînait vers Erouann, Malheureuseoient, elle ne songeait pasass^ à tous les gens qni l'observaient. Rassurée par la pureté de se^ senti* ments, et s'excusant envers elle-même de sa trop grande amitié pour Erouann par l'état du pauvre garçon, Rose passait une grande partie de sa journée auprès du blessé.
Tant que Loctudy fut en danger, personne ne murmura dans la ferme, où la douceur et la complaisance d'Erouann l'avaient rendu cher à tout le monde^ Mais, dès qu'il fut en
MON GENDRB LaFFICIER 251
convaleseence, Thitmeur bavarde des filles et la jalousie des garçons commencèrent à s'éveiller* On trouva que mademoiselle Rose prodiguait les confitures et les biscuits à son malade et que Jean-Marie Bannatec, Pantre valet de ferme, qui avait été malade quelques mois auparavant, n'avait jamais* etx autant de douceurs.
— On me refusait à manger, à moi, disait
Jean-Marie, et ce petit Erouann, on le bourre de bonnes choses.
n y avait du vrai là-dedans; car, maitre Jean ayant eu une inflammation d'entrailles, on avait dû le mettre à une.diète très-sévère; mais, à la campagne, personne ne veut croire aux vertus de la diète; manger toujours pour prendre des forces, voilà le grand remède des paysans.
Il va sans dire aussi que le récit de la querelle d'Erouann avec Stanislas avait couru tout le pays avec force embellissements.
353 LïlS MAITRESSES DU DJ^ABLE
Stanislas essaya de se raccommoder avec Rose; mais la jeune fille, qui avait eucore $ous les yeux le pauvre Erouann tout sanglant, recul fort mal les excuses et les galanteries du beau Stanislas. Grâce à son aplomb et surtout à son argent, Gauroa avait eu quelques succès parmi le beau sexe des environs de Plouhannec. Cela lui avait donné des manières de conquérant villageois qu'il eut la maladr^se de vouloir employer à l'égard de Rose Kervel.
Poussée à bout, la jeune fille lui déclara uq ijour, devant cinq ou six personnes, que s'il avait le malheur de lui parler encore d'une manière si inconvenante, elle le ferait chasser par les domestiques de la ferme.
Rose ayant dit cela avec beaucoup de fermeté et devant des gens graves et sensés, tout le monde prit son parti. On se moqua de Stanislas. Le curé lui-même se mêla de l'affaire el (it de sévères reproches au trop enlreprenaDi jeune homme.
MON GENDKB L'OFFICIER 253
Le débitant qui s'enorgueillissait sottement ^es conquêtes de son fils, était encore plus vexé que Stanislas.
— Mon fils vaut bien les filles de Kerveî', répétait-il à qui voulait l'entendre. Alain doit encore de l'argent à Saint-Malo, lui..., tandis que ma petite ferme ne doit rien à personne.
Puis Stanislas a de l'éducation, et ce que je lui laisserai vaudra bien le tiers d'héritage qui re-*
vient à Rose Kervel.
Si le père Gauron s'en était tenu là, il n'y aurait eu que demi-mal, mais, chaque jour, il ajoutait quelque chose à ses récriminations. Ceux qui venaient chercher du tabac ne manquaient jamais de mettre le débitant sur ce chapitre. Chacun y joignait ses petites réflexions. Quand les domestiques de Kervel achetaient quelque chose au débit de tabac, on les questionnait beaucoup, et quelques-uns ne demandaient pas mieux que de répondre.
Au bout d^ quinze jours de'ce manège, tout
le monde savait que Rose était la bonne amie du petit valet de ferme. Malbeureusemeut, tous ces propos vinrent aux oreilles du père Kervel. Il rentra chez lui furieux^ et ne parlant de rien moins que de mettre Erouann à la porte. Ce dernier était, suivant lui, le seul coupable. Kervel n'avait pas, en effet, supposé un seul instant que Rose put aimer un simple valei> qui, d'ailleurs, n avait nullement la réputation d'un joli garçon.
Quand Alain arriva à la ferme, Rose était sortie. Craignant les représentations de sa fille (qui avait sur Kervel une plus grande influence que le digne cultivateur ne se l'avouait à luimême), Alain résolut de brusquer les choses.
Il fit atteler le char-à-baocs, et dit à Jean-Marie de conduire immédiatement Erouann chez sa mère, la Thérèse.
Loctudy ne répondit rien auifr reproches dont Taccablait M; Kervel. Il dévora ses larmes, fit un petit paquet de ses pauvres hardes, embrassa les autres dome9tiques et se mit en route pour la chaumière de sa mère.
Quoique bien souffrant et bien faible encore^ lepetit paysan refusa démonter dans lef cbar-àbancs^ et voulut s'en aller à pied. Kervel in* sista vainement ; Ërouànn ne consentit même pas à se laisser accompagner.
Dès qu'il eut perdu de vue le toit de la ferme^ le pauvre garçon sentit s'évanouir le courage et la force factice qui l'avaient soutenu jusque-là. Il se laissa tomber à terre ei pleura longtemps comme si son cœur allait se briser.
Après avoir cédé à son premier mouvement de colère^ Alain Kervel regretta ce qu'il venait de faire; Entré tout enfant à Kerprat, Erouanïi
■i56 LES MAITRESSES DU DUBLE faisait presque pariie de la famille; Kervel était habitué à le voir et l'aimait à sa manière. Puis, quoique moins vigoureux que les autres valete de ferme, Erouann rendait beaucoup de services dans la maison par son intelligence et son activité. Comme il faisait peu de bruit et n'était point vantard, on ne s'en apercevait pas. Il avait fallu que sa maladie le mît pendant quelques jours dans l'impossibilité de travailler pour qu'on lui rendît justice et que l'on comprit combien il savait se rendre utile. Que de foia Kervel n'avait-il pas entendu répéter depuis quinze jours :
— Ab ! si Erouann était là !
Maintenant que le pauvre garçon était renvoyé, toutes ces idées trottaient dans la cervelle un peu épaisse de maitre Alain. Cela le mettait de très-mauvaise humeur, non-seuleinent contre lui-même, mais contre les autres; aussi, quand Rose vint pour embrasser son père, au relour du marché, fut-elle fort mal
MON GENDRE L'OFFICIER â57
reçue, La pauvre fille, le cœur navré, ne répondit rien aux reproches paternels et se contenta de pleurer.
Ce n'était pas là ce que voulait Kervel; il eût préféré qu'elle cherchât à 3e justifier et lui donnât ainsi quelque prétexte pour rappeler Erouann, Au fond du cœur, Kervel aimait l'orphelin, et sa présence lui manquait déjà. Voyant
que Rose ne disait rien pour sa justification, il se décida à la faire lui-même.
— Voyons, dit-il, Jobic Faille a menti, n'est-ce pas? Erouaim n'a pas eu l'audace de te faire la cour?... il ne t'a jamais dit qu'il t'aimait?... hein?... Parle donc! reprit-il après un moment de silence.
—^Jamais, mon père, jamais! je vous assure.
— Et toi, tu ne l'aimes pas non plus?... tu n'es pas assez sotte pour cela, je l'espère bien?. . hein?.,. Réponds donc!... voyons, répondrastu?... Tu ne l'aimes pas... hein?
â58 L£S MAITRESSES DU DIABLE
— Si, mon père, répondit courageusement la jeune fille.
Dans sa stupéfaction, Kervel laissa tomber son bâton sur deux ou trois écuelles de terre, dont il se mit ensuite à relever les débris en jurant comme un possédé. Pendant plus (t'une heure, il sermona, gronda, tempêta. ..Rose ne répondait rien et pleurait toujours... L'arrivée d'un étranger vint enfin mettre un terme à cette scène, qui faisait autant de mal au père qu'à la fille.
Dès que Kervel fut sorti avec cet étranger, qui était un marchand de bestiaux, Rose courut au presbytère pour tout raconter au recteur et lui demander conseil. Â mesure qu'elle approchait de la demeure du vénérable prêtre,^ elle sentait faiblir son courage et augmenter sa timidité. Enfin elle s'arrêta, indécise si elle devait continuer sa marche ou revenir sur ses pas. En ce moment, il lui sembla entendre des sanglots tout près d'elle, de l'autre côté du.
fossé. Elle monta sur le talus et aperçut le pauvre Erouann étendu à terre dans le fond de la douve, et pleurant toutes les larmes de son cœur, comme on dit au village.
Rose avait-elle pris le chemin le plus direct pour courir chez le recteur? Était-ce bien sa route de passer par ce petit sentier qui conduisait de Kerprat à la demeure de Ploukaër?...
Pas tout à fait... Pauvre fille! elle aimait de si bon cœur, que Dieu dut lui pardonner.
En voyant Erouann étendu à terre, elle le crut blessé et courut à lui.
Il poussa un cri de joie ; puis, cachant sa tête dans ses mains, il se remit à pleurer de plus belle. Le pauvre gars était, tout honteux.
Jamais jeune fille, venant de laisser échapper ses premiers aveux d'amour, n'a été aussi confuse que Tétait Loctudy. Quant à Rose, presque aussi embarrassée que son ami, elle regardait Erouann quipleurait et ne savait que lui dire. La pauvre fille ne demandait pas
mieux pourtant que d'avouer à Loctudy qu'elle raimait; mais comment faire la première an pareil aveu? Après ce qui venait de se passer, il lui semblait, d'ailleurs, qu'Erouann devait connaître les sentiments qu'elle avait pour lui.
Malheureusement, Erouann pensait tout autrement. Aimer Rose et en être aimé lui semblait une ambition si folle, qu'il n'eût jamais osé s'en reconnaître coupable. Dès que Rose baissait la tète, il la contemplait avec passion ; dès qu'elle le regardait, il n'osait plus jeter les yeux sur elle.
^— Que vas-tu devenir, mon pauvre Erouann?
lui demanda enfin mademoiselle Kervel.
— Je ne sais pas, répondit-il d'un ton sombre ; mais, bien «tir, je tuerai ce Stanislas.
Rose poussa un cri de frayeur. Elle connaissait assez Loctudy pour savoir que cette * . menace n'était pas un vain mot et qu'il avait
MON GENDRE L'OFFICIER fGi
bien réellement l'intention de l'exécuter tôt oo tard. Elle fit son possible pour ramener Erouaon i des sentiments plps chrétiens; mais sa tâche était bien difficile. D'abord, Erouann gardait rancune à Stanislas au sujet de la scène du pardon, puis il conservait toujours au fond du cœur l'idée que Gauron devait épouser Rose Kervel.
— Mon Dieu, mon Dieu, que tu es donc entêté ! s'écria enfin la pauvre fille effrayée de l'exaltation de son ami. 9e te jure sur ma part du paradis que jamais je n'épouserai ce. Gauron... Es-tu content, enfin?
Erouann poussa un grand soupir, quoique la promesse de Rose Teût rendu bien joyeux.
— PTempéche^ continua-t-il, que ton père m'a chassé, et qu'il m'a déclaré qu'il me casserait les reins s'il nous trouvait jamais ensemble*
Rose fit un geste d'effroi.
— Oh ! ce n'est pas cefa qui m'inquiète ! fit
ses LES MAITRESSES DU DIABLE
Loctudy. Il peut me battre tant qu'il voudra, le père Kervel : jamais je ne lèverai la main contre lui ; mais il te grondera, il t'empêchera de sortir, il te forcera de te marier. ^
— Je ne me marierai jamais contre le gré de mon père, répondit la jeune fille ; mais je n'épouserai jamais non plus quelqu'un qui ne me conviendra pas.
Erouann se prit la tête entre les deux mains et resta ainsi durant deux ou trois minutes.
— Rose, dît-il enfîb, promets que tu ne vas pas te fâcher contre moi ?
— Je te le promets,
— Ni te moquer non plus î — ,Je te le promets encore.
— Eh bien, si je devenais riche, bien riche, si j'avais tant ^eu^ement une belle place...
^ que tu voudrais... est-ce que jepourra/s.. \^Kla sueur coulait à grosses gouttes sur ift /roD(^"^^" pauvre garçon) est-ce que, enfin.
^ ntirais à m' épouser
— Dame, fit Rose en baissant les yeux, pourquoi pas ?.., Tu es un bon garçon, tout le monde t'aime, et je crois qu'une femme serait heureuse avec toi.
Un éclair de bonheur illumina la physionomie du pàtour.
— H faudrait peut-être attendre bien longtemps, reprit-il après une pause.
— Je ne suis point pressée de me marier, moi, dit Rose comme si elle se parlait à ellemême.
Le petit paysan la regardait toujours : les émotions les plus contradictoires et les plus vives passaient tour à tour sur sa physionomie.
— Tiens, Rose, s'écria-t-il enfin, tu sais bien la grande falaise qui est au-dessus des rochers de Banaïc? Eh bien, si tu me disais : « Va te jeter, ia tête la première, de la falaise sur les rochers ; si tu en réchappes, je t'aimerai un peu... un tout petit peu seulement, »
se hâta d'ajouter le pauvre garçon ; si tu me
i04 LES MAITRESSES DU DIABLE disais cela, vois-lu , Rose, foi d'Erouann, j'irais tout de suite !
Rose leva les yeux et les baissa Inen vite devant le regard passionné du petit paysan.
— Dis-le et j'y cours ! reprit celui-ci ; veuxmî
— Tu sais bien que je t'aime, murmura la jeune fille.
— Oui; mais c'est pas ça que je veux dire...
m'aimeras-tu comme... enfin , comme Marianne aime le grand Fanche?
Erouann était si ému, qu'il tremblait de tous ses membres. Le pauvre garçon avait l'air de tant souffrir, que la bonne Rose ea eut pitié : elle ne dit rien, mSis elle le regarda si tendrement avec des yeux bumides et un sourire si bon, si doux, qu'il sentit son cœur bondir d'espérance et de joie.
— Vois-tu, Rose, lui dit-il, quand tu me reg:)rdes ainsi, il y a des moments où j'ai pcui' de devenir fou. Est-ce que, gi j'avais
le conaentement de ton père, tu m'épouserais?
Comme on voit, Erouann tournait toujours dans le même cercle. Il ne manquait point de pénétration pourtant; mais, à dix-huit ans on n'est point hardi. Plus on aime, plus on craint de n'être pas aimé.
Il fut bien longtemps à comprendre que son amour était partagé. Alors, ainsi qu'il arrive presque toujours en pareil cas, il passa aussitôt d'nn désespoir affreux à une joie excessive. Du moment qu'il se sentait aimé, tout lui paraissait facile. Rose, un peu plus raisonnable, lui exposa vainement toutes les difficultés presque insurmontables qui s'opposaient à leur union. Il bâtissait des châteaux en Espagne avec tant de feu et de vivacité, qu'il finit par entraîner l'imagination de Rose à la suite de la sienne.
Emportés par leurs tendres espérances, les deux amants en étaient déjà à penser à leur future installation, à leurs troupeaux, etc.^
lorsque leur entretien fut brusquement trou-
blé par Tarrivée du propriétaire du champ dans lequel ils se tenaient. En entendant la voix
du cultivateur et en voyant arriver les bestiaux qu'il conduisait, les amants se sauvèrent chacun de leur côté.
Rose eût une bonne inspiration. Elle courut chez le recteur et loi raconta tout. Le bon prêtre la gronda d'être restée si lopgtemps avec Erouann à Tinsu de son père. Sur ce point, Rose reconnut ses torts; mais, lorsque le reeteiir voulut lui faire jurer de se soumettre aux volontés de Kervel, il rencontra plus de résistance.
Rose était une vraie Bretonne , douce et pieuse, mais constante et ne sachant pas aimer à demi ; aussi ne voulut-elle pas promettre ce qu'elle se sentait incapable de tenir.
— Écoutez, M. le recteur, dit-elle en pleurant, mais avec une singulière fermeté, je sais bien que j'ai eu tort de rester avec Erouann,
puisque mon père me l'avait défendu. Désormais, cela ne m'arrivera plus. . . Mais, pour cesser de l'aimer, pour en épouser un autre que lui, cela, je ne peux pas le promettre; ce serait mentir.
Le recteur vit qu'elle était sous l'empire d'une vive exaltation, et ne voulut pas trop l'exiger.
— Nous causerons de cela plus tard, mon enfant, lui dit-il ; retournez à Kerprat, et venez me voir dans quelques jours.
Dès que la jeune fille eut quitté le presby^ tère, le curé prit son chapeau, son bâton et son bréviaire, et se mit en route pour la cabane de la mère d'Erouann. Prompte à s'inquiéter comme le sont toutes les femmes qui aiment, Rose n'avait pas caché au bon prêtre la crainte que lui avaient inspiré les menaces de Loctudy contre Stanislas Gauron.
Erouann fut encore plus difficile à con-
vaincre que ne l'avait été Rose Kervel. Du mo-
ment que Rose l'airoait' le reste du monde n'existait plus à ses yeux. Il ne cherchait point à discuter avec le bon recteur et se buttait^ comme on dit, dans les deux idées suivantes : < Primo. Stanislas Gauron m'a battu ; il est la cause qu'on m'a chassé de chez les Kervel : il me payera cela plus tard. Seconda. J'aime Rose de tout mon cœur; elle m'aime aussi. Je veux l'épouser, et je l'épouserai. »
— Mais, mon pauvre garçon, disait le curé.
Rose ne t'épousera point sans le consentement de son père.
— Sans doute, M. le recteur; mais il faudra bien qu'il le donne.
— Kervel est riche et tu n'as rien.
— Je deviendrai riche moi aussi .
— Tu parles là comme un enfant... Comment feras-tu pour t'enrichir ?
— Je travaillerai.^, je serai économe...
— Soit... mais tu auras beau faire, il le fau-
dra bien une douzaine d'années, et plus, pour faire fortune.
— Eh bien, j'attendrai douze ans, quinze ans s'il le faut.
— Et Rose?...
— Rose m'a promis d'attendre aussi.
— Dans douze ans, Rose sera une vieille fille.
— C'est égal, ce sera toujours Rose.
. A cette naïve réponse, partie du cœur, le curé ne put s'empêcher d'être un peu ému. Il vit briller des larmes dans les yeux du petit paysan et lui prit la main avec une bonté toute paternelle. Erouann avait une fièvre violente. Faible comme il l'était encore, toutes les émotions qu'il venait d'éprouver coup sur coup lui avaient fait beaucoup de mal. Le recteur l'engagea à se coucher, et dit à Thérèse de lui préparer de la tisane. Erouann fut obligé de céder.
Il ne put dormir un seul instant de toute la
nuit. Sa mère, qui le veillait, ne l'entendit pourtant pas se plaindre une seule fois. Quand elle lui offrait quelque chose avec cette insistance quelquefois fatigante, commune à toutes les mères en pareil cas^ Erouann acceptait en silence; maison voyait que c'était pour être plus tôt libre de retourner à ses rêveries. Dès que le soleil éclaira la pauvre masure de ses premiers rayons, Erouann se jeta en bas du lit de varech sur lequel il couchait tout habillé. Sa mère essaya de le retenir. Ce fut en vain. Il l'embrassa tendrement avant de sortir, mais il refusa de lui dire où il allait.
Quelques heures plus tard, une voisine vint raconter à la Thérèse que son fils était au cabaret avec Joson le Tallic.
La nouvelle était d'autant plus extraordinaire, qu'Erouann n'allait jamais dans les auberges. Thé;*èse eut quelques soupçons de la vérité, et courut chercher le pâtour. Lorsqu'elle arriva au cabaret, on lui dit que son
fils venait de sortir avec le Tallic. En ce moment, en effet, ce dernier individu cheminait aux côtés d'Erouann sur la grande route, et tous deux causaient avec beaucoup de vivacité.
Ce JosoD le Tallic était un ancien militaire, amputé d'un bras en Afrique, et décoré. Ne sachant ni lire ni écrire, il n'avait pu, malgré sa bravoure, devenir autre chose que simple soldat.
Pendant ses longues insomnies, Erouann n'avait songé qu'à une seule chose : c Comment s'y prendre afin d'acquérir en peu de temps une fortune suffisante pour que le père Kervel consentit à lui donner la main de Rose? »
D'obstacles, de difficultés et de dangers, il ne fut question de rien de tout cela. Erouann considérait^ le but et le temps nécessaire pour Tatteindre, voilà tout. Après bien des réflexions, le pàtour, guidé sans doute par le souvenir de ses lectures, n'avait rien trouvé
de plus favorable à ses projets que l'état niilitaire. Voilà pourquoi il était allé trouver le Tallic. D'abord, tout avait bien marché. Aoimé par quelques verres de cidre et encouragé par I9 naïve admiration du petit paysan, Joson avait raconté ses campagnes avec beaucoup de feu et d'enthousiasme. Les deux coudes ap-' puyés sur la table, le menton dans les mains, les narines dilatées et les yeux étincelants, Erouann se croyait déjà au milieu de la bataille. Néanmoins, il ne perdait pas de vue son but principal. Après force questions, il en arriva à conclure que, pour se mettre au niveau de Rose, il ne lui fallait pas moins que le grade d'officier. Le Tallic avait d'abord encouragé les idées belliqueuses du petit bas Breton ; mais quand ce dernier dit gravement -.
— Alors il faudra que je devienne officier.
Le vieux soldat lui rit au nez.
— Tu ne seras jamais of&cier, lui dit-il ; le suia-je moi î
MON GENDRR L'OFFICIER S73
— Tu viens de dire tout à l'heure que tu serais lieutenant, si tu avais su lire et écrire !
— ^ Après !
— Hoi, je sais lire et écrire.
— Oui, assez pour Plouhaanec : mais au régiment oa est bien plus difficile.
— Eh bien, j'apprendrai.
Le Tallîc haussa lesépaules.
— En combien de temps est-ce qu'on peut devenir officier? reprit Erouann.
— On en a vu qui portaient l'épaulelte au bout de cinq ans.
Ërouann fit un bond de Joie.
— Cinq ans ! s'écria-t-il, je serais encore à temps pour...
— Pour quoiî demanda Taille d'un ton goguenard.
— Pour rien, ajouta le petit garçon olcigoant tout à coup le feu de son regard pour prendre l'air niais sous lequel les paysans
masquent si souvent leur pensée à l'œil le plus observateur.
— Dans quel corps est-ce qu'on avance le plus vite ?
— Dans l'infanterie : la cavalerie, cest tous des propres à rien.
— J'aurais pourtant bien aimé à monter à cheval, avec un bel uniforme, soupira Erbuann. N'importe, va pour Tinfanlerie ; et quel régiment ?
— Dans les chasseurs de Vincennes et \éè zouaves on va plus vite parce qu'on est presque toujours en Afrique
— Où s engage-t-on pour ceux-là !
Le Tallic se mit à rire.
— Voyons, dit-il, tout ça, c'est des plaisanteries» mon pauvre garçon... Tu ne deviendras jamais officier.
— Tu disais que c'était possible?
— C'est vrai, je le dis encore, mais faut pas y songer^
^0!i GENDRE L'OFFICIEH 275
— G'est-y possible? répéta Erouann.
— Oui... mais...
— Eh bien, j'essayerai.
Et le gars continua à prendre ses renseignements.
Huit jours après il arrivait chez le recteur, lui expliquait son intention de s'engager, et lui demandait une lettre de recommandation pour Saint-Brieuc. Après avoir vainement essayé de le dissuader de ce projet, le recteur lui fit observer qu'il était encore très-affaibli et qu'on ne prenait au service que les gens bien portants.
Erouann s'en alla sans mot dire.
Quinze jours après, il reparut au presbytère.
— Me voilà bien portant maintenant, dit-il au curé. Ma lettre, s'il vous plaît?
— Comment feras-tu le voyage ? As-tu de l'argent pour manger, en route et à Saint- Brieuc î
' — Non, dit Erouann.
— li faudrait pourtant y songer avant tout.
"■ — C'est vrai, reprit Erouann, qui se retira.
La semaine ne s'était pas écoulée, qu'il revenait au presbytère un bâton à la main et un bissac sur l'épaule,
— M. le recteur, dit-il, j'ai trois petits écus dans ma poche et un pain de six livres daos mon bissac; ma lettre, s'il vous plait?
— Et tes papiers?... Sais-tu seulement ceux qu'il te faut ?
— Oh ! oui ! Le Tallic m'a envoyé au maître d'école, qui est le secrétaire de la mairie ; je les ai tous, voyez plutôt ma lettre.
— Et ta mère ?
* Ërouann s'essuya les yeux.
— J'enverrai ma paye à la bonne femme ^ dit-il ; elle sait que je mourrais de chagrin s'il me fallait rester ici et elle est consentante M mon départ. Ma lettre, s'il vous plaît?
Le recteur eut beau prêcher, Erouann resta inébranlable. Il y avait tant d'intelligence et de
MON GENDRE LOFFfClER 277
fermeté dans ce jeune homnûe, que le recteur ne put s'empêcher de partager un instant ses espérances.
— - Que lâ volonté de Dieu soit faite ! murmura-t-il. Quand ^veux-tu partir?
— Tout de suite.
— Tu as donc revu mademoiselle K^rvel ?
— Hier, à la messe et aux vêpres, dit le gars en baissant les yeux
— Et tu lui as parlé?
— Je n'ai pas osé. Quand j'aurai votre lettre, j'irai à Kerprat ; peut-être que je trouverai Rose.
— Mais si le père Kervel se fâche !:.. il est brutal quelquefois.
— Je ne parlerai à Rose que devant lui.
Quand je ne suis point fautif, ça m'est égal d'être battu... c'est-à-dire parle père de Rose; autrement...
Il avait un petit air tout belliqueux.
Le recteur lui donna cinq francs, un pain,
une grande tranche de jambon, et une lettre pour un des vicaires de SainlrBrieuc. Puis, coBime le pauvre enfant s'aliendrissail au souvenir de sa mère, il lui promit de veiller. sur elle.
En quittant le presbytère, Ërouann se rendit chez Kervel. Le cœar du petit paysan battait un peu; mais il s'était juré de faire cette démarche. Quand il fui en présence du père Kervel, le courage lui manqua, on avait un peu causé dans le village du renvoi d'Ërouanu, et bien des gens avaient remarqué le tristesse et les yeux rouges de Rose Kervel. Il en était réeulté des commérages, des conjectures et des plaisanteries qui avaient irrité d'autant plus te cultivateur, que sa fille, jadis,la joie de la maison, ne chantait et ne riait plus comme àutrefuis. En voyant entrer ErouaDD,qu'il.regardait comme la cause première de tout le mal, il courut au pàtoar et lui cria de s'en aller..
Erauann, découcerté, voulut balbutier une
justification : le père Kervel, furieux^ leva la
main. Au lieu d'effrayer Erouann, ce geste lui rendit tout son courage.
— Frappez si vous voulez, dit-il au cultivateur; mais, quand vous devriez me tuer sur place, je vous dirai ce que j'ai à vous dire.
— Eh bien, dis-le vite, chien d'entêté !
Erouann lui débita tout d'un trait la série des
avantages attachés à la position d'un officier, puis il lui annonça son intention de partir le leûdemain pour s'engager. A cette nouvelle, Alain reprit sa bonpe humeur.
— Vous donnerez bien votre fille en mariage à un officier, n'est-ce pas, M. Kervel ? demanda Erouann.
— Va/rdine! répondit Kervel d'un ton moqueur.
— l'aimerais mieux que vous me disiez cela d'une autre manière, fit Erouann en se grattant l'oreille; mais n'importe. Je vais faire de mon mieux pour gagner le grade d'officier :
280 LES MAlTRESSESvDU DIABLE '
je viendrai vous rappeler votre promesse.
Kervel haussa les épaules et se mit à rire.
— Compte là-dessus, lui dit-il du même ton gouailleur. Bonsoir !
— Je voudrais pourtant bien dire adieu à Rose.
— Va-t-en au diable ! fit le cultivateur.
— Je ne m'en irai point sans cela, murmura le petit paysan.
Kervel se mit en colère tout de bon et saisit le bâton de houx.
Erouann baissa la télé, niais il ne recula pas d'une semelle.
Rose, qui écoutait, arriva tout en pleurs.
Dans le premier mouvement de son chagrin, elle se jeta dans les bras d'Erouann, qui se mit à sangloter. m
— Je ne veux pas que tu partes, lui dit-elle; tu vas te faire tuer là-bas.
Erouann n'eut pas le temps de répondre.
Furieux de la conduite de Rose et craignant
qu'elle ne décidai Erouann à rester, Kervel prit sa fille par le bras et la renvoya durement. Puis il montra la porte à Loetudy, qui, cette fois, dut battre en retraite.
Le lendemain soir , il entrait à Saint- Brienc. Le malheureux avait fait quinze lieues dans sa journée, et ses pieds étaient en sang.
En basse Bretagne, la population des côtes est bien supérieure, comme vigueur, comme audace et comme résistance à la fatigue, à la population de Tintérieur. Aussi, quoique classé parmi les faillis gars de Plouhannec, Erouann formait-il encore un conscrit fort acceptable. La grande question pour lui était de savoir dans quel corps s'engager.
t'PJL
Quelqu'un montra au petit Breton des gravures représentant les divers uniformes de l'armée ; le turban des zouaves effraya quelque peu maître Erouann. Il trouva que ces geaslà avaient bien plus Fair de Turcs que de chrétiens.
— Je suis né catholique, dit-il, et je n'aimerais point à servir avec des infidèles.
On lui expliqua l'organisation des zouaves ; mais le diable de turban trottait toujours dans la cervelle de Loctudy. Quoique moins brillant, le costume des chasseurs lui plut davantage.
— Avec ce costume-là, dit-il, on est quasîn)ent comme un officier de la garde nationale.
— Mais, si les engagements ne sont pas ouverts pour cecorp8">lày comment ferez-vous? lui demandar-t-on .
— Dame, j'entrerai ailx zouaves, fit résolument Loctudy. Demain j'irai savoir cela à la préfecture.
Erouann avait trouvé parmi les employés
de la prtfeciare on jeune homme des environs de Tréguier. Ce dernier se chargea de recueillir, tons les renseignements nécessaires^ et, grâce à sa position dans les bareaux, il les obtint promptement. Les -engagements volontaires étant reçus pour deux des bataillons de chasseurs de Vinoennes, Erouann accomplit toutes les formalités nécessaires et se fit ins* crire. Grâce an vicaire et au jeune employé, plusieurs personnes s'intéressaient déjà au petit pâtour. Beaucoup de Bretons embrassaient la carrière des armes, sur terre et sur mer ; la Bretagne compte parmi ses enflants un grand nqmbre d'officiers. Grâce à cette circonstance, on put remettre à Erouann plusieurs lettres de recommandation et lui faire obtenir de passer presque immédiatement en Afrique.
En cinq ou six mois, cet enfant se développa d'une manière extraordinaire, au physique comme au moral. La nourriture des soldats est saine et abondante, et leurs fatigues, en temps
â84 LES MAITRESSES DU DIABLE
de paix, sont loin d'égaler celles qu'ont chaqae jour à supporter les paysans de rÂrmorique. Au bout d'un an, Loctudy n'était plus recon* naissable. Il avait grandi, élargi des épaules et pris un air de force et de santé. Quant au caractère, il avait subi la même transformation. L'enfant timide ^t embarrassé était devenu un homme calme et grave, tout en conservant une douceur, une aménité de caractère qui le faisaient aimer de tous ses camarades. Erouann, en effet, n'était ni causeur, ni démonstratif; mais il avait un cœur essentiellement bon et généreux, et montrait un grand dévouement à ceux qu'il aimait.
A son arrivée au régiment, sa tournure un peu gauche et son accent furent l'objet de maintes plaisanteries. Quoique vivement froissé de ces railleries, Loctudy attendit longtemps avant de se fâcher. 11 n'était pas certain qu'il fût dans son droit. Un jour, poussé à bout, il alla trouver un de ses compalriotes, vieux sergent dé-
coré, et lui raconta les avanies qu'on venait^de lai faire subir. ^
— Eh bien, qu'est-ce que tu as répondu, blanc-bec? lui demanda le sergent.
— Dame^rien...
— Tu as donc peur ?
— Non, Laënnec ; seulenoenl, je voulais savoir auparavant comment je dois m'y prendre pour les faire se taire.
— Dame, il faudrait s'allonger un coup de sabre avec celui qui t'a dit toutes ces bêtises et qui a fait rire les autres à tes dépens.
— C'est ennuyeux... Si j'ai une querelle, ça me fera peut-être tort pour mon avancement!
— Bah! reprit le sergent, intérieurement fort vexé de voir molester son compatriote, c'est toujours ainsi quand on arrive au régiment. D'ailleurs, les officiers voient que vous avez du cœur, et ça vous sert plus que ça ne vous nuit.
— Ah bien! alors, c'est différent, reprit
tranquillement Erouann. Je vais aller trouver Barragnac, Villiers et Sourdille et les claquer.
— Tous les trois ?
— Dame ils m'ont ennuyé tous les^ trois, et, puisque ça ne nuit pas à mon avancement...
— Comme tu y vas!... c'est bien assez de Barragnac, ce bavard qui n'est bon qu*à la gamelle et à la blague. <
— Lui, d'abord, reprit Erouann ; mais Villiers m'a appelé l'autre jour verrat breton^ et Sourdille m'a dit que, chez nous, on n'avait jamais pour peigne que l'étrille des chevaux. Puisque cela ne nuit pas à mon avancement, ils ne porteront point ça en paradis.
— Commence toujours par un, dit Laënnec ; nous verrons plus tard pour les autres.
Puis le brave sergent courut prévenir le lieutenant, Breton cJmme lui, de l'intention de Loctudy, qui avait repris son nom de Ploukaër. L'officier connaissait assez les idées des soldats, pour savoir qu'empêcher ce duel serait nuire
à son protégé. Il se promit seulement (le n'en permettre qu'un seul^ et recommanda secrètement à Laënnec et au mailre d'armes (témoiii presque obligé des duels de régiment) de faire leur possible pour que le combat ne fût pas mortel.
Bdrragnac tirait assez bien; Eroiiann» au contraire, n'entendait pas grand'chose à l'escrime, i^u'il venait seulement de commencer.
Eir se rendant sur le terrain, le petit Breton, qui pensait à sa mère et à Rose, marchait d'un air sombre. Ses yeux se remplirent deux ou trois fois de larmes.
■^ Tonnerre! s'écria Laënnec, que l'inquiétude rendait fori irascible, est-ce que tu aurais -peur, mon gars?
— Je ne crois pas, dit Ërouann. Je pensais au pays. •
—- C'est bon... mais les autres qui te regardent... ils vont croire que tu as peur.
-^C'<est vrai, sergent, dit Erouann.
Il passa le dos de sa main sur ses yeux, et sa figure prit en un clin d'œil cette expression de calme et de fierté qui donne quelque chose de si admirable à la physionomie du marin au moment du danger. On arriva sur le terrain.
Barragnac causait beaucoup et plaisantait grossièrement d'un ton assez fanfaron. Ploukaër regardait et ne disait rien.
On les mit en présence, et tous deux tombèrent en garde. A la seconde passe, Erouann reçut un coup de sabre qui entama le bras.
Le maitre d'armes sépara aussitôt les deux combattants; mais, depuis qu*il avait vu couler son sang, Ploukaër n'était plusle mèmehomme.
— Ce n'est qu'une égratîgnure ! s'écria-t-il; continuons.
Il repoussa les témoins, refusa d'écouter son adversaire et se remit en garde. Puis il se jeta sur Barragnac avec une telle impétuosité, que ce dernier, quoique brave cependant, perdit la tête et fut obligé de rcftnpre. Avec du sang- froid,
,; MON GENIJUK L't)FFlClER ±S\i
il.jB^t tué Erouann , car ce dernier, toul ocènjpré^de frapper, ne songeait point à parer ; mais, avant que Barragnac eût le temps de riposter à la furieuse attaque du Breton, ce dernier lui fit une profonde jen taille à Tépaule.
— A toi maintenant , Sourdille ! s'écria Erouann en s*adressant au témoin de Barragnac.
' Laënnec et le maître d'armes s'interposerent , mais Erouann avait, comme on dit, le diable au corps.
— Si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, dit-il ; autant vaut en finir tout de suite. Allons, Sourdille, viens que je le monlre comment on étrille les mauvais plaisants dans mon pays.
Sourdille se mit en garde et se conlenta de « tendre le bras au moment où Erouann fonçait sur lui, Ploukaér s*enferra bel et bien, mais il blessa en même temps son ennemi. ^
Restait Villiers, vieux grognard aohevropsV contemporain du maître d armes et de Laënnee. Ce dernier, qui n'aimait pas Tinaction, avait en outre sur le cœur le mot de verrat brelon. Il mourait d'envie de se battre avec Villiers, de bonne amitié^ disait-il, et seulement pour voir. Vu la différence de grade , ceci devenait beaucoup plus sérieux. De son côté, Erouann, tout blessé qu'il était, réclamait son tour.
Tandis que chacun discutait pour établir sefi droits, et que le maître d'armes, à bou4 d'argument conciliants, parlait aussi de se battre pour rétablir la paix, on aperçut dans le lointain Tuniforme d'un officier.
Le duel étant toléré, mais non permis, dans les régiments^ il fallut se séparer. Villiers et le maître d'armes donnèrent le bras à Barragnac, et Sourdille les suivit clopin-clopant« Quant à Erouann, il revint au quartier avec Laënnee, tout fier du succès de son compatriote.
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MON GENDRE L'OFTICIEK ^\
Aussitôt rendu, !e maitre d'armes courut faire son rapport au lieutenant. Celui-ci manda successivement Erouann, Laënnec et Viltiers, afin d'empêcher la querelle d'aller plus loin^ Le plus dinScile à calmm* fut le jeune soldat. L'injure de Villiers lui tenait au cœur. Enfin, grâce au lieutenant, tout s'arrangea pour le mieux ; Tilfiers, dont la bravoure était connue, tendit la main à Ploukaër, et lui dît qu'il n'avait parlé qu'en plaisantant, qu'il aimait tous les Bretons, et qu'il le tenait, lui surtout, pour un bon..* garçon.
Nous adoucissons le compliment, trop énergique pour être reproduit ici. De la partd*tin vieux brave comme Villiers, ces paroles désarmèrent notre héros. Il embrassa le grognard^ et tous deux restèrent les meilleurs amis dn monde, jusqu'au jour où le pauvre Villiers fut tué à iaatcha, à deux pas d'Erouann, déjà sergent-fourrier. Èrouann le porta sur son dos jtrequ'à Tambulance et reçut le dernier
292 LES MAITRESStlS DU DIABLE
soupir du vieux soldat, qui léguait à Ploukaër tout ce qu'il possédait au monde ; sa pipe en écume, trois francs et sa masse. Quant à Laënnec, il fut tué à Inkerman, et Ploukaër ne put même pas ^ui dire un dernier adieu.
Les deux duels dont nous venons de parier furent les lettres de naturalisation de Loctudy. A partir de ce jour, il fut respecté de tout le monde. Sa douceur et sa sagesse, qui eussent été des défauts chez un poltron, furent considérés comme des qualités chez un garçon brave et résolu. Saufquelques petites jalousies inséparables de tout rapide avancement, même lorsque chaque grade est gagné à la pointe de l'épée, comme le furent ceux d'Erouann, le jeune Breton vécut en excellents rapports avec tous ses camarades.
Tandis qu'Erouann se battait en Crimée, Rose, triste mais confiante, attendait avec une angélique patience le retour de son fiancé. La
MON GëNORE L'OFFICIER S93
position de la jeune fille était souvent bien pénible. Son père, qui n'avait d'abord regardé que comme des enfantillages les amours de Rose et de Ploukaër, commençait à s'apercevoir qu'il s'était trompé. A force dé travail et d'économie, Alain venait entin de solder la dette qu*il avait contractée avec les Malouins pour l'achat de sa grande ferme. Comme il
n'avait pas manqué de publier cela dans tout le village, un nouveau flot de prétendants à la main de ses deux filles avait déferlé sur Kerprat. Suivant un usage assez général chez les paysans, Kervel avait déclaré qu'il ne marierait Sévère qu'après son ainée. Une fois cette malencontreuse détermination annoncée, Alain avait mis de Tentétcment à la soutenir. Aussi, chaque soir, la pauvre ^ose avait-elle à soutenir de nouveaux assauts de la part de son père et de sa sœur. Les lamentations de Sévère désolaient Rose, et la pensée d'Erouann lui^
donnait seule le courage de persister dans sa résolution.
— Si Erouann s'est fait soldat , s'il est allé risquer sa vie en Afrique, c'est pour moi. Lui manquer de parole serait une trahison indigne. Je ne la commettrai pas.
Telle était la réponse que faisait la jeune fille aux instances, aux reproches et aux railleries de ses parents.
Enfin, le père Kervel céda sur un point, et Sévère épousa un cultivateur des environs.
Rose eut alors un moment de répit; mais bientôt le» sollicitations recommencèrent. Stanislas Gauron était toujours sur les rangs : il y mettait de Tamour-propre. Puis, son père, qui voyait en Rose une femme économe et sage, y tenait beaucoup pour son fils, de la raison duquel il se défiait toujours, et pour cause.
Ainsi que la plupart des paysans enrichis et ne travaillant pas, Stanislasse livrait de plus en
plus aux excès de table et de la boisson, Ujl seule amélioration qu'il y eût en lui aux yeux de son père, c'est que sa prodigalité, disparaissant ,peu à peu, laissait poindre que^ues symptômes d'avarice qui prenaient chaque jour un nouveau développement.
Six ans s'écoulèrent ainsi. Rose entrait dar\s sa vingt-cinquième année. On commençait déjà à lui donner le titre de vieille fille et à se moquer de sa longue, constance. Stanislas, surtout, ne se faisait faute de lancer contre elle une foule de méchancetés. Il avait fini par renoncer à cette difficile conquête et se vengeait de son échx^c par ses méchants propos. Pour se consoler, il faisait la cour à Marianne, la cousine de Rose, la bonne amie du pauvre Fanche le Meur, Celle-ci venait d'hériter d'une assez jolie fortune, d'un de ses oncles qui était capitaine au cabotage. Ses parents n'ayant pas voulu lui laisser épouser Fanche le Meur, Marianne avait pendant longtemps
suivi l'exemple de sa cousine et refusé les autres partis. Mais, depuis que le beau Stanislas lui faisait la cour, elle commençait à devenir moins récalcitrante; on parlait déjà de son prochain mariage avec Gauron, comme d'une chose assurée. Le pauvre Fanche en était tout changé, tant il avait de chagrin.
Quant à Rose, elle tenait bon. Sa résolution était d'autant plus méritoire, que, depuis bien longtemps, elle ne recevait plus de nouvelles d'Erouann. A peine rendu au régiment, il avait écrit à sa bonne amie. La lettre était tombée entre les mains de Kervel, qui n'avait eu garde d'en parler à sa fille. Moyennant une pièce de vingt sous donnée au facteur, Alain avait confisqué chaque missive. Cependant, Rose s'était doutée de la chose. Puis elle en avait eu la confirmation par la veuve Ploukaër. Celle-ci recevait régulièrement des nouvelles de son âls, qui lui envoyait tout ce qu'il pouvait économiser sur sa solde. Kervel avait
bien défendu à la veuve rentrée de Kerprat; mais il eût mis des sentinelles autour de Rose, qu'il n'eût pu empêcher la jeune fille de s'échapper de temps en temps pour courir chez la Thérèse. Mademoiselle Kervel se faisait alors donner les lettres d'Erouann et les emportait à Kerprat ; elle en étudiait chaque mot et les relisait si souvent, surtout lorsqu'elle avait du chagrin, que le papier en était tout usé.
Malheureusement , la pauvre veuve fut emportée par la fièvre typhoïde, ce choléra perpétuel de nos campagnes. Rose resta seule, sans conduite, sans amie, sans nouvelles de celui qu'elle aimait.
Dans sa dernière lettre, Erouann annonçait qu'il venait de passer sergent-major.
— Ton Erouann t'a oubliée, ma pauvre Rose, lui disaient charitablement ses compagnes; à moins pourtant qu'il ne soit mort; mais, si c'était ça, on l'aurait appris à la
mairie.
Rose dévorait ses larmes et ne répondait rien.
Six ans et demi s'écoulèrent ainsi sans qu'on entendit parler d'Erouann.
Le jour de Noël, le S5 décembre 18B5, une douzaine d'amis de la famille Kervel étaient venus passer la soirée à Kerprat. Parmi oes personnes, se trouvaient Marianne, dont le mariage avec Gauron était officiellement annoncé, et le pauvre le Meur, que Rose avait invité, au grand déplaisir de Kervel qui la gronda sévèrement à ce sujet. On jdevait faire réveillon à Kerprat et se rendre ensemble à la messe de minuit.
Kervel causait avec le père Gauron; Stanislas cajolait sa promise^ qui ne pouvait s'empêcher de temps de temps de jeter un regard repentant sur le pauvre Fanche. Celui-ci, triste et silencieux, regardait le feu d'un air sombre et découragé. Il ne relevait la tête que pour répondre par un sourire gauche et forcé au](
MON GENBftli: L'OFFICIER ^9
iK)itt)e8 parûtes qa6 Rose lui adressait m passant à o6cé de lui.
La jmûe Site faisait des crépee H se tientkit debout sur b foyer d^ Timmènse cheminée de la coisiae.
Ibut à coup) o» entendit dans la cmir un sabbat infernaK Lés chiens aboyaient coiillme dteS ftirietiix. Une voix forte et impérieuse leur imposait silence.
Rose tressaillit et laissa tomber la cuillerée de pâte liquide qu'elle allait étendre sur la gU" têtière. Elle fit un mouvement pour s élancer verstai porte ; mais elle s*arréta toute honteuse. Son ciaeuf battait à ftiire craquer le drap dfe son corsage.
— Qui diable nous arrivée à cette heure?
s'écria KerVêlcn se levant. Pourquoi Jean- Marie ne revient-il pas?
Au même instant, la porte s'ouvrit brusquement; un pas ferme et rapide retentit sur teè dallés. Un jeune homme, veto de Tuni-
300 LKS MAITRKSSËS DU DIABLE
forme bleu foncé à aiguillettes d'argeni et du képi des chasseurs à pied, parut sur le seuil de la porte, il portait les épaulettes d'officier et la croix d'honneur. Tout le inonde le regardait avec étonnement. Rose , éperdue , restait immobile, riant et pleurant tour à tour.
Le jeune officier courut à elle,
— C'est moi, Rose! lui cria-t^il; je suis officier !
La pauvre enfant poussa un cri et lui sauta au cou en sanglotant.
C'était Erouann Ploukaër ; mais, si le cri de Rose n'avait révélé son nom aux autres spectateurs, nul n'aurait reconnu le petit pâtour dans ce jeune officiera la démarche hardie, à la figure mâle et ouverte.
Il y eut un mouvement d'émotion presque général. Le père Kervel, ne sachant trop s'il devait se réjouir ou se fâcher, regardait autour de lui comme pour le demander aux yeux de ses voisins. Les femmes sanglotaient. Le Heur
battait des mains. Quant aux deux Gauron, ils haussaient les épaules et échangeaient des regards moqueurs. Enfin> les domestiques de la ferme contemplaient Erouann d'un œil d'admiration, et se demandaient s'ils devaient Taocueillir comme un ancien camarade ou le saluer comme un mmmeur. Mais la prospérité n'avait point changé Ploukaër. Dès qu'il eut embrassé le père Kervel, Sévère et Jeannic, il sourit à ses anciens camarades et les embrassa cordialement. Le brave garçon demanda même des nouvelles de ceux qui étaient entrés dans d'autres conditions.
Si le père Kervel avait prévu ce retour, peut-être aurait-il pris ses mesures pour empêcher l'entrevue de Rose et d'Erouann et pour se donner au moins le temps de réfléchir ; mais, après ce qui venait de se passer, il n'y avait guère moyen de se défendre.
Marianne se chargea de remplacer à la gc^ letière Rose Kervel, qui eût, bien certainement.
«M LIS IMTUtSfttS h^ ilAftLE
perdu, M jouHA^ m réfMitaiion éè ta pnBinîére ftiisMBe die crépefi du pây». Assise à<ïàlé 4'G^ rouann, k pravre Me wmi l^ imtîti du jeune officier dans les siennes et le «M^ntemptait «wo des yeux tneuillée de larmes de joie^ imi 901) eceor foiyotimit èu ee mumern Mt se ^y^ sboomie* Elle se dédomtnegeail de si^ «innées d1n«)uiétiKie et de tristes^. It aurait vraifAent fallu avèif un ^mxt de bmnze pour regarder sans être émue la figure de la douée et tendre jeune fille.
On RccaUa Erouann de qoestiont^. Il répon«dait à chacun ; mais ses yeux revenaient tôu* jours se fixer sur ceu'x de Rose. Une pression de main, promptemeni rendue, disait à ta jeune Klie que le lieutenant Ploukaèr avait toujours conservé lecœordu petit Erouann.
Stanislas GaDron était le seul à qtii Erouann n'eût pas tendu la main. Arrivé le matin à Saint- Brietie, Erouann était venu par la voiture du eôurrier jusqu'jf MtnpôL Ll, H avait krtif un
MON GENDRE L'OFFlGiBR 903
cheval pour achever sa route. En donnant IV voine à son bidet, à moitié chemin , Erouann avait fait causer la fille d'auberge, cette gazette ambulante des villages. Entre autres choses, elle lui avait raconté les propos de Gauron sur la famille Kervel, et Ploukaër s'était promis de mettre au pas l'inoorrigible mauvaise lan«> gue. Puisi sous son uniforme d'offlcier, Erouann avait conservé les qualités et les défauts des Bretons ; n'oubliant ni le bien ni le mal» il se rappelait les quatre sous du pauvre le Meur comme les injures et les coups de maitre Sta-* nislas.
^e premier soir pourtant, tout entier au bonheur de retrouver sa fiancée, Erouann ne dit rien à Gauron. Mais, le surlendemain, il alla trouver Stanislas et l'invita fort poliment, mais fort résolument, à lui rendre raison de tous ses méchants propos.
•«* Vous m'avcÉ raconté bien souvent, au* trefbis^ qu« vou9 étiee de première force à
loutes les armes, lui dit l'officier. Je vous laisse le choix ; mais il faut que nous vidions cette affaire.
Les Gauron jetèrent les hauts cris. Brave avec les faibles, le gars Stanislas tenait beaucoup à la conservation et à riniégrité du fiU
de sa mère. 11 se renferma chez lui ; son père courut chez Kervel, chez le recteur, chez le maire, etc. En deux jours^ Erouann reçut vingt ambassades de paix. Il fut poli envers tout le monde, mais rien ne put le faire démordre des deux conditions suivantes : < Stanislas viendra faire des excuses à Rose, et il renoncera à la main de Marianne. »
A ce prix, tout était oublié. Sinon, la guerre, c'est-à-dire une paire de soufflets la première fois qu'Erouann rencontrerait Gauron dans un lieu public.
Les Gauron avaient bien pour eux la police correctionnelle ; mais ils sentirent que les juges eux-mêmes se montreraient indulgents pour ce
brave enfant du pays, blessé dans huit cQmbats et mis cinq fois à l'ordre de l'armée. Puis l'opinion publique était pour Ploûkaër. En outre , tous les jeunes gens de Plouhannec aimaient le Meur et jalousaient un peu M. Stanislas. Marianne, elle-même, humiliée d'ailleurs de la poltronnerie de Gauron, avait eu honte de son inconstance en voyant combien l'on applaudissait maintenant à la courageuse affection de Rose Kervel. Celle-ci avait réconcilié sa cousine avec le pauvre Fanche, qui se montra si heureux de ce retour, que Marianne en fut touchée jusqu'au fond du cœur.
Cette querelle entre Gauron et Ploukaër préoccupait tout le bourg. En présence de l'énergique résolution de l'officier, Stanislas dut baisser pavillon. Pour éviter de paraitre céder complètement, il débita quelques mots d'excuses à Rose la première fois qu'il la rencontra, et la jeune fille l'interrompit au premier mot. Puis il partît pour Pon-
trieux, où demeurait une de ses cousines.
Huit jours après le départ de Stanislas, le père Gauron courut dans tout le village annoncer d'un air triomphant que son fils épousait sa cousine. Comme elle était riche et assez' belle fille, l'honneur des Gauron était sauvé.
Les parents de Marianne seuls furent un peu vexés de ce dénoùment. Ils n^ont pas encore accordé leur consentement au mariage de leur fille avec le Meur; mais on croit qu'ils ne tarderont guère. Le père se fait vie x, et le Fauche est un rude travailleur en même temps qu'un garçon rangé. Les voisins di^ sent tout basque la noce aura lieu à l'automne prochain, après la moisson.
Quant à Ploukaër, il a donné sa démission afin d'épouser plus vite sa jolie fiancée. En vain ses amis lui ont-ils fait des représentations sur ce qu'ils appelaient une folie.
— Abandonner une si belle position? lui
disait-on« Lieutenant à vingt-six ans, vous pouvez prétendre aux plus hauts grades.
— C'est possible, répondait-il ; mais je ne me suis fait soldat que pour épouser Rose. Si j'avais pu partir quand j'ai été nommé souslieutenant, je serais revenu à Plouhannec un an plus tôt. Voilà six ans que Rose et moi nous attendons ; ma foi ! c'est bien assez.
Il a repris ses habits de cultivateur et seconde son beau-père dans la surveillance des travaux agricoles. Son ancien colonel, qui vient de passer général, a promis de lui faire obtenir une pension. Avec cela, sa croix, son travail et la fortune de sa femme^ Ploukaër vivra dans Taisance. D'ailleurs, Alain Kervel est déjà fou de lui et ne peut ouvrir la bouche sans chanter les louanges de son gendre l'officier.,.
Quant à Rose, elle aime de tout son cœur son mari, qui le lui rend bien.
Il y a des gens qui prétendent qu'Erouann est un imbécile d'avoir renoncé au superbe
avenir qui s'ouvrait devant lui. D'autres trouvent qu'il a agi fort sagement. Erouanti laisse dire chacun, ne répond à personne et se contente d'être heureux. Son seul chagrin est que son père et sa mère n'aient pu voir sa croix d'honneur, assister à son mariage et profiter de sa fortune.