VENISE
Si tous les musées d'Italie avaient été catalogués avec autant de soin que le musée Correr l'a été par Lazari, on posséderait aujourd'hui une série de répertoires inépuisables. Parue en iSSg, l'œuvre de Lazari est à peine vieillie et le jour où les conservateurs du musée Correr voudront la réimprimer, ils n'auront que peu de chose à corriger ou à ajouter pour en faire un véritable modèle. Certes, à l'époque où Lazari a rédigé son catalogue, on ignorait encore beaucoup de choses sur les majoliques ; on a fait quelques petites découvertes depuis, mais il reste encore bien à faire. Cependant, si quelqu'un nous demandait de lui indiquer un livre dans lequel il pût puiser des notions élémentaires sur les majoliques, sur leur histoire, sur leur développement, c'est au catalogue du musée Correr que nous le renverrions ; il a paru depuis des œuvres plus complètes et plus volumineuses, mais aucune n'a été conçue plus méthodiquement.
On conçoit que, nous trouvant en fîice d'un catalogue aussi achevé, nous n'aurons que peu de choses à dire de la belle collection de majoliques du musée Correr ; nous ne pouvons songer à suivre pas à pas Lazari et à faire un erratum de son œuvre ; là n'est pas notre rôle. Nous nous bornerons donc à étudier certaines pièces particulièrement intéressantes, et qui, rapprochées de celles des autres collections, peuvent faire l'objet de quelques remarques.
Le musée Correr est le seul, à notre connaissance, qui possède une suite aussi parfaite de majoliques de la fabrique de
Faenza; les dix-sept pièces qui la composent sont des produits sinon d'un même artiste, du moins d*une même fabrique ; le dessin, les couleurs employées, Témail, tout tend à rendre cette opinion très vraisemblable. L'une de ces pièces (n« 2i5) porte la date de 1482, accompagnée du monogramme G I O. Cette date a été contestée, on a nié qu'elle pût s*appliquer à ces ouvrages qui datent bien plutôt du commencement du xvi« siècle que de la fin du xv»; que si cette pièce était réellement de 1482, les autres devaient avoir été fabriquées dans les années suivantes ^ La chose est possible. De ce que l'une de ces majoliques porte la date de 1482, il ne s'ensuit pas que toutes les autres aient été exécutées la même année ; mais quant à croire que le peintre a voulu vieillir son œuvre en l'antidatant, cela est tout à fait invraisemblable et nous ne pouvons partager cet avis. D'ailleurs le dessin atteste bien le xv'' siècle et il est à remarquer qu'aucune des productions connues de Faenza n'atteint à la perfection de celles-ci ; il n'est donc pas absurde de les supposer d'une autre époque que les majoliques assez grossières du xvi® siècle que nous pourrions leur comparer. Ajoutons que c'est là un produiutout à fait exceptionnel, pour lequel on a dû faire des cartons spéciaux, dont l'exécution a été confiée à un artiste d'une habileté rare, devenu peut-être majoliste pour la circonstance.
De toutes ces pièces, une seule est marquée au revers d'une croix bleue ; toutes les autres possèdent un revers d'une éclatante blancheur. Le ton général est extrêmement doux ; le trait est dessiné en bleu, le modelé traité en bistre roux, les vêtements en jaune, vert clair, violet, bleu; quelques parties très éclairées ont été rehaussées de blanc, mais c'est l'exception, car en général les lumières ont été réservées sur le fond d'émail Les fonds d'architecture ou de paysage sont aussi soignés que les personnages et traités avec une recherche d'exactitude, une étude de la nature très rares à cette époque.
I. Urbanide Ghcltof, Archivio Veneto, volume IV, parte I, page 192.
Ces majoliques nous offrent des échantillons de plusieurs séries, qui sont restées incomplètes ou dont la plupart des tableaux ont été perdus. Deux appartiennent à une série qui retraçait l'histoire de Salomon ; une autre représente les Saisons ; d*autres, comme celles qui représentent Narcisse, Apollon et Marsyas, Pelée et Thétys, Méléagre, sont des fragments d'une suite mythologique. Seule l'histoire d'Orphée et d'Eurydice est complète en cinq tableaux ; notons aussi l'emprunt fait par le peintre, en quête de sujets nouveaux, à des histoires telles que celle de Julie et d'Ottinel ; c'est là une chose fort rare, car les majolistes, sauf quelques scènes de Roland furieux y n'ont généralement représenté que des sujets historiques ou mythologiques.
Le Louvre ne possède malheureusement aucune pièce qui puisse être attribuée au peintre des majoliques du musée Correr. Pour notre part nous ne connaissons qu'une seule majolique qui mérite cet honneur ; elle se trouve au musée de Pesaro (n® 477) et représente l'automne ou la vendange. A droite, on voit Bacchus nu et couronné de pampres assis sur un tonneau et tenant une coupe de la main gauche. Devant lui, un homme à genoux verse des raisins d'une corbeille dans une cuve. Au centre de la composition et au second plan, se tient une femme debout, vêtue d'une robe jaune, une corbeille de fruits sur la tête ; près d'elle, deux enfants portent une autre corbeille. Les personnages se détachent sur un fond de paysage et de montagnes traité en bleu. Le trait est en bleu clair et le modelé en bistre ; on y retrouveces tons jaunes et vert clair et surtout cette douceur et cette harmonie de tons qui sont les caractères essentiels des majoliques décrites par Lazari.
Avant de quitter le musée Correr, nous voudrions compléter la description de quelques pièces ou en signaler quelques autres qui y sont entrées depuis la confection du catalogue. Relevons d'abord une erreur : Lazari attribue à l'atelier de Deruta un plat sur lequel est représenté l'enlèvement de Ga-
nymède, peinture rehaussée de rouge et de )aune métalliques. Au revers se lit la légende : « Jove et Ganymede », tracée en bleu, au-dessus la date i538 en jaune changeant et au-dessous un S majuscule en bleu, sur la partie inférieure duquel est tracé un N en rouge métallique. Même à première vue, il est facile de reconnaître que cette pièce sort d'un des ateliers d'Urbino, de celui de Francesco Xanto probablement, et que les ouvriers de Gubbio, et non ceux de Deruta, ne sont ititervenus dans la fabrication que pour la décorer de reflets métalliques. C'est du reste une pièce assez belle d'émail, mais fort médiocre de dessin, et de ce ton sombre et poussé au noir que Ton rencontre fréquemment dans les majoliques d'Urbino qui ont subi les retouches des potiers de Gubbio.
Nous devons dire quelques mots d'une coupe d'accouchée, «r impalliata da puerpera », qui porte la signature de Xanto et la date i53o. Cette date est la plus ancienne qui apparaisse sur les ouvrages de Xanto, et comme cette coupe a été longtemps la seule pièce de ce maître portant une date aussi reculée, elle a été contestée ; aujourd'hui cette majolique n'est plus unique, car nous avons vu que le musée de Milan en possède une qui porte le même millésime. Toutefois, comme la thèse qui a été soutenue par M. Labarte contre la coupe du musée Correr pourrait être reprise un jour ou l'autre, il n'est pas inutile de démontrer qu'elle n'est guère soutenable et ne repose que sur une lecture un peu trop légère de Lazari*. Sur les côtés de cette coupe sont réservés deux cartouches : sur l'un est tracée en bleu la signature F. X. A. R.; sur l'autre la date M.D.X.X.X, — La place ayant manqué pour donner au dernier X la même taille que les autres, il s'en est suivi qu'il a une forme qui se rapproche d'un K ; c'est ainsi que Lazari l'a transcrit, tout en ayant soin de l'interpréter « 1 53o 0. M. Labarte eût fait sagement de se ranger à l'avis du conservateur du musée Correr. Au lieu de
I. Labarte, Histoire des Arts industriels, deuxième édition, tome III, pag3 290.
cela il s'est appuyé sur la présence de ce K pour donner de cette date une interprétation aussi bizarre qu'inattendue. Au lieu d'un simple X mal fait, il a voulu y voir un K grec, lequel en numération équivaut à 20, ce qui ajouté aux deux autres X faisait 40 : l'inscription, suivant lui, doit donc se lire 1540. Nous n'avons pas besoin de faire ressortir ici tous les côtés faibles de ce système, à peine soutenable alors qu'on ne connaissait pas d'autre pièce portant cette date.
Parmi les majoliques du musée Correr, nous mentionnerons encore deux bouteilles (n*» 279 et 280) que Lazari a attribuées à Castel Durante, et que nous donnerons plutôt à Urbino et à l'atelier d'Orazio Fontana. Le musée de South Kensington en possède deux autres de même forme et de même teinte (Catalogue Fortnum, p. 387), et il n'est guère possible de méconnaître ici l'influence des Fontana.
Parmi les pièces entrées au musée depuis la rédaction du catalogue de Lazari, nous n'en mentionnerons qu'une seule : c'est une salière de forme ovale, ornée de mascarons et de têtes de béliers de haut-relief. Dans la partie concave destinée à recevoir le sel est peint un bûcher avec la devise que nous avons déjà eu l'occasion de mentionner : ARDET iETERNVM. C'est une pièce de plus à ajouter à celles qui proviennent d'un service des ducs de Ferrare. Cette salière est teintée de bleu, de vert et de jaune; mais le travail en est assez grossier; c'est, à notre connaissance, la plus médiocre des pièces qui portent cette devise.
Lazari, en recherchant les origines des fabriques de majoliques à Venise, avait été amené à signaler et à étudier deux pavages en majoliques : celui de la sacristie dé Sant' Elena et celui de la chapelle de la famille Lando, à San Sebastiano. De ces deux pavages, le premier avait déjà disparu quand il imprima son catalogue et on ne sait ce qu'il est devenu. Sur les carreaux composant ce pavage étaient dessinés des aigles bleus sur champ blanc accompagnés du nom IVSTINIANL Ce
— 4» — pavage, établi dans la sacristie de Sam' Elena aux frais de Giovanni et de Francesco Giustiniani, devait dater d'avant 14S0, ann^e de la mort du premier de ceux-ci. On comprend quel întérSt présenteraient aujourd'hui des majoliques aussi anciennes. Lazari les croyait sorties de Feenza.
Chapolle de l'AnnuniMta, ji San Sebaititno.
Le second pavage dont parle Lazari est heureusement encore aujourd'hui complètement intact. S'il ne remonte pas à une date aussi ancienne que celui de Sant' Elena, le pavage de la chapelle Lande, à San Sebastiano, n'en est pas moins un monument très précieux pour l'histoire de la fabrique de Faenza; nous disons de Faenza, Lazari l'nltribuait à Castel Durante ; mais après avoir étudié le pavage de la chapelle de
San Sebastiano, à San Petronio de Bologne, nous ne pensons pas qu'il soit possible de douter de Torigine faentine de ces carreaux de majoliques. A part quelques légères différences, différences bien explicables, puisque celui de Venise date de i5io, tandis que celui de Bologne remonte à 1487, le dessin,
êlï3
Monogramme et dates peints sur le pavage de la chapelle de TÂnaunziata, à San Sebastiano.
le faire, les couleurs employées, tout est semblable dans ces deux pavages ; or on sait que le pavage de San Petronio de Bologne a été exécuté par des artistes de Faenza, qui ont du reste pris la peine de signer leur œuvre en toutes lettres.
Le pavage de la chapelle Lando ou de TAnnunziata, à San Sebastiano, se compose de plus de 3oo carreaux de 20 centimètres de côté; il oflre vingt rangées formées chacune de 18 carreaux. Un grand carreau disposé au centre tient la place de quatre petits. Sur cette grande brique est dessiné un écu soutenu par deux hommes nus. Sur Técu est peint en bleu sur fond blanc un aigle impérial posé sur un globe. Sur le globe lui-même se trouve un dessin très indistinct que l'on peut prendre à la rigueur pour les murailles d'une ville. Enfin, sur la poitrine de Taigle, en abîme, pour parler la langue du
blason, se voit l'écu de la familla Lando, dcartelé d'argent et de sable, cet émail étant figuré par un bleu lapis très foncé. Les Lando furent les patrons de la chapelle de l'Annunziata', en i53i seulement d'après Litta, mais bien avant cette époquo gi nous en croyonsla date de iSjo inscrite sur le pavage.
Si ce pavage n'est pas signé, il porte un monogramme. Au milieu d'un octogone est tracé çn capitales romaines un chiffre
composé des lettres V, T, B, L, Q. Il est à remarquer que plusieurs pièces attribuées à un atelier de Faenza portent un monogramme composé des deux lettres T et B conjuguées >.
Il n'y aurait rien d'invraisemblable à ce que ces carreaux proviifssent de la même fabrique. Un autre monogramme est composé des lettres T, G, A et JQ. Ce sont autant de rébus dont il est inutile de chercher à deviner le sens, non plus que des arabesques qui sont tracées sur les banderoles qui déco-
Détail du pavage de la chapelle de l'Annunziata, à. San Sebastiano.
rent plusieurs carreaux. Quanta la date i5io, elle est tracée dans des cartouches sur deux carreaux différents. Est-il utile d'entrer dans une description complète de ce pavage ? Nous ne le croyons pas. Il nous suffira de dire que rien n'offre une suite d'images plus variées; du lion à l'escargot tout le règne animal a fourni son contingent, sans oublier l'âne et le chameau ; les objets les plus usuels y ont été représentés avec autant de fidélité que les animaux; des vases, des pupitres, des livres, des lunettes, des trophées d'armes alternent avec des cœurs enflammés, des amours ou des satyres. C'est là un véritable enseignement par les yeux. Quant aux couleurs
employées, elles sont fort peu nombreuses : le bleu pour le trait et le modelé, l'ocre, le vert clair et le jaune font tous les frais de cette ornementation. Pris pièce à pièce, ce pavage offre des assemblages de couleurs plus inattendus qu'harmonieux, mais l'aspect en est tout différent si on le voit en place; tous les tons, tous les dél.iils prennent alors leur véri-
ll chapelle de
table valeur, et ce qui avait choqué au premier abord forme alors le plus riche tapis que l'on puisse river. Ajoutons que pour être traité sommairement le dessin n'en est pas moins très habile; nous n'en voulons pour exemple que ces superbes mascarons terminés en feuilles largement découpées, ces profils enlevés d'un coup de pinceau Certes on y trouve les traces d'une véritable entente de la décoration, et celui qui a conçu et exécuté ce pavage peut être regardé non comme un simple potier, mais comme un véritable artiste.