L®GNI
Nous serions assez porté à adopter une hypothèse suggérée par M. Frati, d'après laquelle il faudrait lire à la seconde ligne quelque chose comme « in casa », par analogie avec d'autres majoliques de Faenza signées in casa ou caxa Pirota; car Bologniesus Bolognese est un surnom et non pas un prénom, et vu la disposition matérielle de Tinscription il nous semble difficile de lire : BOLOGNIESVS BETINI. Nous proposons donc de restituer ainsi cette signature :
BOLoGNI[ESVS]
[IN CASA] BETINI FEO[TJ
Quant à la syllabe BE qui accompagne les trois noms de femme cités plus haut, il faut certainement y voir l'abréviation de BETINI ; la leçon BELLA proposée par M. Frati dans la première édition de son mémoire et adoptée ^par M. Fortnum est tout à fait inadmissible ; ce mot BELLA accompagnerait, comme dans tous les exemples connus, un portrait de femme ; or ici il n'y a rien de semblable, ces signatures occupant chacune un carreau entier. Ces signatures ainsi que celle de
Pietro Andréa de Faenza, qui accompagne la représentation d'un potier en train de décorer un vase, la lancette, emblème de la famille des Manfredi, seigneurs de Faenza, figurée sur
un autre carreau, indiquent assez la provenance de ces majoliques ; tandis que l'écu des Vaselli (d'azur chargé de trois tonnelets d'or posés 2 et i , au chef de même chargé de trois fleurs de lis d'or) et le mot LIBE[r]TAS, pièce des armoiries de Bologne, font connaître le donateur et sa nationalité.
Ces majoliques ne seraient pas signées que l'étude de leur dessin et de leurs couleurs suffirait pour les faire attribuer à Faenza ; les couleurs employées sont l'ocre, le jaune et le vert clair, le violet, et surtout le bleu lapis; la plaque datée de 1475, qui se trouve au musée de Cluny, et le plat du même musée h» 2809 (ancienne collection Delsette, n» 59), sortis vraisemblablement de Id même fabrique^, peuvent donner une idée fort juste du faife des majoliqueâ de San Petronio.
La décoration est encore plus variée que dans le pavage
î. Sur Cette fabrique Betini de Faenza, voyez les Memorte storiche sullè hiaioliche di Fden^a du docteur Carlo Malagola, p. i3o-i38.
de San Sebastiaho à Venise, que nous avons précédemment décrit; chaque carreau est différent; on y rencontre des fleurs, des animaux de toutes espèces, des portraits de femmes et d'hommes, des devises, enfin et surtout des entrelacs et des
figures géométriques de toutes les formes ; n'oublions pas de mentionner la représentation du labyrinthe figurée sur un carreau à gauche de Tautel. Tout cela est finement traité, trop
finement peut-être pour un pavage; ajoutons que le ton général est sombre, ce qui, )oint à la trop grande recherche des détails, fait que le pavage de Bologne est moins réussi comme effet que celui de Venise. Il n'en est pas moins l'un des plus beaux
et des plus intéressants monuments que nous aient laissés les majolistes du xv« siècle.
Les carreaux qui composent les bordures et Temmarchement de Tautel sont de deux sortes : les uns forment une bordure assez étroite sur laquelle est dessinée une course de rinceaux et de feuilles bleues et jaunes, bordée de chaque côté d'un rang de perles ; les autres, plus hauts que larges, forment une ornementation en losanges, semée régulièrement de tiges supportant
des fleurs ou de grosses rosaces ; le fond est chargé de menus rinceaux. Le tout est traité en bleu, ocre et vert clair ; l'aspect de ces bordures est tout différent de celui des carreaux du pavage principal; ils sont plus grossiers et rappellent une fabrication d'un autre âge. C'est du reste un fait que nous avons aussi observé à Pérouse : en général les bordures, presque toujours peu en vue, sont négligées et on y place des produits d'une qualité inférieure. Quoi qu'il en soit, nous pensons qu'il est impossible de méconnaître dans le dessin et la façon de traiter ces bordures une influence orientale que nous allons voir tout à l'heure s'exercer d'urte façon encore bien
plus frappante sur un autre pavage en majoliques, celui de la chapelle Bentivoglio à San Giacomo Maggiore.
De ce pavage, il ne reste aujourd'hui pas grand'chose, cependant ce qui subsiste suffit pour que Ton puisse s'en faire une idée exacte. Parmi les fragments que Ton peut encore étudier sont de grandes plaques hexagonales qui mesurent 29 centimètres dans leur grande largeur; des carreaux plus petits qui ont reçu une ornementation en réseau ; des bordures et enfin Técu mi-parti de Milan et Bentivoglio entouré d'une guirlande, formant un médaillon circulaire composé de sept pièces.
Ces carreaux sont émaillés de blanc et décorés de feuilles ou de rosaces bleu turquoise, jaune clair, vert clair et violet. L'artiste qui a peint ces majoliques avait sous les yeux, à n'en
pas douter, des faïences d'origine persane ou tout au moins orientale. La chose est évidente surtout si l'on examine le grand carreau hexagone dont nous donnons le dessin : la rosace centrale, à triplôi^ rang de pétales, les feuilles évidées à
Tintérieur qui garnissent les bords de la pièce, tout rappelle les carreaux de revêtement dont les Orientaux font usage. Il en est de même de la bordure où, sous un dessin plus classique, il est cependant aisé de reconnaître une influence étrangère. Quant au dessin en réseau, dessiné en bleu lapis et bleu turquoise,^ bien qu'il ait été pratiqué en Occident à une époque très ancienne, il pourrait fort bien, lui aussi, avoir été calqué sur des majoliques orientales ; cela n'aurait rien d'étonnant ai l'on considère que certains fragments de pavage ou de revêtements assyriens présentent non-seulement les mêmes dispositions, mais le même assemblage de teintes ^
La teinte générale du pavage de San Giacomo n'est pas moins insolite ; pour notre part nous ne connaissons, excepté les faïences hispano-mauresques, aucun monument qui fasse mieux toucher du doigt les véritables origines des fabriques italiennes. Ce qui est encore remarquable dans ces pièces, c'est la large part qui est faite au fond blanc dans la décoration générale ; ce système fut à tort bien vite abandonné par les artistes italiens. Aussi en résulte-t-il dans les pavages qu'ils ont exécutés une certaine confusion, défaut qu'il eût été si facile d'éviter en s'en tenant aux dessins d'ornements.
A quelle fabrique faut-il attribuer ce pavage ? C'est une question sur laquelle il est difficile de se prononcer catégoriquement ; toutefois il n'est pas absurde d'en faire remonter la paternité à Faenza ; le seul fait qu'en 1487 on fit faire dans cette ville un pavage de majoliques pour la chapelle de San Sebastiano à San Petronio semble indiquer qu'il n'y avait point, à Bologne même, d'ouvriers capables d'exécuter un pareil travail ; d'autre part, si les statuts du commencement du xiv® siècle font mention de la corporation des potiers de Bologne, magistri artis urceoruni, aucun document ne prouve qu'ils aient fait des majoliques; la proximité de Faenza
I. Le Musée assyrien du Louvre en oftre d'assez nombreux échantillons; on en peut voir aussi au Musée céramique de la manufacture de Sèvres.
explique du reste assez l'exportation des produits de cette dernière ville à Bologne.
M. Luigi Frati^, se fondant sur les armoiries figurées sur ce pavage, pense qu'il n'est pas antérieur à 1487, date à laquelle fut décorée la chapelle, et ne peut être postérieur à 1494, date à laquelle Giovanni II Bentivoglio, mari de Ginevra ^orza, obtint de l'empereur Maximilien la permission de faire figurer l'aigle impériale dans ses armoiries. Pour notre part, nous sommes d'un avis tout différent.
D'abord il n'est pas exact de dire que la chapelle Bentivoglio à San Giacomo Maggiore fut décorée en 1487. Il existe dans la chapelle même une inscription qui a été publiée par Litta^, où il est dit que cette chapelle fut acquise et ornée, t acquistata, estabilita e ornata », par Annibale, fils d'Anton Galeazzo Bentivoglio, le 25 février 1445 ; de plus le monument funèbre de ce même Annibale, placé dans cette chapelle, œuvre attribuée à Niccolo dell' Arca, porte la date de 1458 ; on voit donc que la chapelle fut décorée avant 1487.
Il est véritablement impossible d'admettre que ce pavage soit contemporain de celui de San Petronio ; la simple comparaison du style et du dessin de ces majoliques ne permet pas de soutenir cette hypothèse.
Les majoliques de la chapelle Bentivoglio sont évidemment plus anciennes. Il ne s'agit donc que de trouver un membre de la famille Bentivoglio auquel les armoiries mi-parties de Milan puissent convenir. Cela nous reporte à Annibale lui-même qui, marié à Donnina, fille de Lancelloto Visconti, et cousine de Filippo Maria Visconti, duc de Milan, avait le droit de porter ces armes qui se trouvent tout naturellement peintes dans une chapelle qu'il avait achetée et dans laquelle se trouve sa statue équestre. C'est donc très probablement entre l'année 1445, date, de cette acquisition, et l'année 1458, date h