‹ Les majorats littérairesChapitre 5 sur 7 · CONSIDÉRATIONS MORALES ET ESTHÉTIQUES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS MORALES ET ESTHÉTIQUES

§ 1. — De la distinction des choses vénales et des choses non vénales.

Si nos modernes jurisconsultes et cconoinisles ont perdu jusqu'au sens critique, que requièrent par dessus tout leurs études et qui distinguait à un si haut degré leurs devanciers, c'est bien pis des gens de lettres, qui ne comprennent plus ce qui fait l'excellence de leur profession et leur propre dignité. J'en étonnerai plus d'un, en démontrant tout à l'heure cette proposition étourdissante que, parmi les choses qui entrent dans le commerce de l'hu-

manité, qui font l'objet de notre activité incessante et auxquelles nous attribuons une valeur, il en est qui, par nature et destination, sont vénales; d'autres qui, par nature et destination également ne le sont pas, et qu'au nombre de ces dernières il faut compter nos productions îes plus précieuses, celles de l'art et de la littérature.

Ceci est encore un sophmne à moi. M. de Lamartine, qui paraît n'estimer les choses, divines et humaines, qu'autant qu'elles peuvent se convertir en monnaie; qui, à cette fin, organise souscription sur souscription à ses vers et à sa prose; qui aux souscriptions ajoute le supplénunt d'une loterie monstre; qui, pour plus de sûreté, demande que l'on convertisse le monopole temporaire des auteurs en une rente perpétuelle, n'aura garde de se ranger à mon opinion. Quant aux économistes-jurisconsultes, que nous avons vus précédemment, tout en réclamant l'institution d'une propriété littéraire, reconnaître cependant, par la voix de M. Laboulaye, que le domaine intellectuel est inappropriable, je suppose qu'ils ne seront pas fâchés de savoir à peu près pourquoi.

Jusqu'à présent , nous n'avons considéré

Técrivain que comme producteur di' utilité: à ce titre, nous avons conclu pour lui à la légitimité d'une rémunération. Mais il y a autre chose encore dans l'écrivain qu'un producteur d'utilité. Le but qu'il poursuit n'est pas simplement un but utilitaire ; c'est surtout un but d'éducation morale, idéale. L'idéal, tant dans la sphère de la conscience que dans celle de la vie, voilà ce qui constitue la dominante du producteur littéraire, à l'iaverse de l'industriel, dont la dominante est l'utilité. A ce point de vue, je dis que l'œuvre de littérature et d'art cesse d'être rémunérable, qu'elle perd son caractère de vénalité, et que telle est la principale cause qui interdit toute appropriation dans le domaine intellectuel. Je soutiens en conséquence que la création d'une propriété artistique et littéraire, fùt-elle possible, serait la corruption de tout art et de toute littérature; qu'une littérature animée d'un tel esprit serait eu contradiction avec elle-même, à rebours du progrès, en opposition à la destinée sociale, en uu mot une littérature d'immoralité.

Est-ce entendu? Le paradoxe est-il assez éclatant ?... Pauvres avortons révolution-

uaires que nous sommes ! Il n'y a pas quairevingls ans, tout cela eût paru de pur sens commun, une banalité. Aujourd'hui, il nous faut une démonstration en règle.

^2. — De la religion.

Les choses qui, par leur excellence, sortent du cercle utilitaire sont de plusieurs catégories : la religion, la justice, la science, la philosophie, les arts et les lettres, le gouvernement. Un mot seulement de chacune.

Existe-t-il un livre qui se soit débitée un plus grand nombre d'exemplaires que l'Évangile, et dont l'auteur soit demeuré plus pauvre que Jésus-Christ? Voilà bien le comble du génie et de la vertu, joint au comble de Tin- (ligence. Eh bien, je le demande au plus grossier (!e; mortels : esl-ce que l'Évangile pouvait èlre un article de commerce ?

Pourtant, il Tant que celui (|ui annonce l'Évangile vive. Tout d'abord la question se présenta aux apôtres: Maître, que inangeronsnous? disaient-ils au réformateur de Nazareth. D'ai)rès la théorie de MM. de Lamartine, Laboulaye, J. Simon, T. Wissy vi (ittfi r/iianti,

l'Évangile étant la propriété de Jésus-Christ, l'Église son héritière, 1rs apôtres et leurs successeurs auraient eu le privilège, à perpétuité, de la vente des sermons sur la montagne, des paraboles, en un mot, de tous les dits et gestes du Christ, et tout chrétien^ pour lire le Nouveau-Testament, aurait dû, jusqu'à la fin des siècles, payer une prime.

Jésus ne l'entend pas ainsi. 11 sait, et en cela il est pîus profond économiste que les disciples de Malthus, que l'argent et la religion sont valeurs incommensurables, et il répond à ses disciples : Vous mangerez ce que vous trouverez. Ce que vous avez reçu en grâce, donnezle gratuitement : Gratum accepislis, gratis date. Plus positif, plus fier encore, et déjà moins confiant en l'hospitalité des néophytes, Paul prend un parti énergique : doiinaut ses Épîlres el sa prédication pour rien, il gagne son pain en fai)ri(iuaiit des tentes. C'est le plus beau trait de sa vie.

Ycilà comment fut résolu , au premier siècle de notre ère, le problème de la rémunération des auteurs. Mon Évangile n'est pas chose vénale : telle est la réponse de Jésus- Christ. Et quiconque a le sentiment religieux,

abstraction laite de tout dogme et de toute révélation, le comprend comme lui. Vendre l'Évangile, comme l'idée en vint à un économiste de répo(|ue, Simon le Mage, ce serait un crime contre Dieu, la dernière des indignités. C'est justement le crime que l'Église flétrit du nom de celui qui le premier allirma la propriété spirituelle, la simonie. Plus tard, il est vrai, l'Eglise tomba dans le reiàcliemenl. Pendant des siècles, les évoques furent seigneurs terriens, les ahhés eurent des serfs, le sacerdoce vécut de bénéfices, les couvents regorgèrent de donations extorquées. Mais le principe est resté : si l'Église ne veut pas que ses ministres mendient, elle n'en déteste pas moins les simoniaques.

Et tous les fondateurs et réformateurs de religions, P>ouddha, Confucius, Socrate, firent comme Jésus-Christ, prêchant le royaume de Dieu sur les toits, donnant leur pensée gratis, mangeant ce (ju'ils trouvaient, et scellant, à Poccasion, leur doctrine de leur sang. On a accusé Mahomet de fourberie ; il n'était pas insensible à la gloriole d'écrivain. On u'a jamais dit qu'il eût tiré une obole de la vente de PAlcoran.

i^ 3. — J)e la justice.

De même que le culte a donné naissance à un corps de ministres, qui est le sacerdoce, la justice a produit à son tour une spécialité de fonctionnaires, qui est la magistrature. Les uns comme les autres vivent des appoinlements, ou pour mieux dire, de Tindeninité qui leur est offerte : il ne serait vraiment pas exact de dire qu'ils sont payés. Le paiement serait synonyme de prévarication. Le plaideur qui, après le gain de son procès, adresserait seulement une parole de remerciement à son juge, lui ferait insulte : en pareille matière, tout présent, offert ou reçu, toute sollicitation, est un délit. Si le juge Goezmann était coupable, Beaumarchais ne le fut pas moins. Et cependant, quel travail chez le magistrat digne de ce nom pour démêler le mensonge, pour écarter la chicane ! Que de savoir, que de patience, que de bon vouloir il lui faut ! Les littérateurs se moquent du style judiciaire : tout jugement, bien motivé, brièvement rendu, est un chefd'œuvre, non-seulement de raison, mais de diction. S'avisa-t-on jamais de mettre en vente

les arrêts des tribunaux au profit de ceux qui les avaient rédigés ? Le recueil de Dalloz produit des bénéfices au collecteur, mais rie n aux niagislrals qui en ont fourni la nv.Miôre. Nul sci'vico n'est plus nidc : bien plus q;ie le laboureur aux champs, le juge, quand il réussit à vaincre le soniiucil, suc san^ et eau sur son tribunal. Parlez-lui de profits; essa\ez de lui dire, comnie Ta fait je ne sais plus ([m'Ile Commission mixte formée à l'aris poiu' la propriété littéraire, qu'il ne doit aux justiciables que sa parole, mais (pie la reproduction de ses sentences, si laborieusement motivées, si fprtcs de logitiue, de précision, de science juridique, si remarquables de style, appartient à lui seul : vous verrez de (piels regards votre proposition sera accueilli*'. Sous l'ancicune monai'cbie, on n'avait pas trouvé de meilleur moyen de faire vivre la magistrature que de lui allouer des épices : ce ui'^de injurieux de rétribution a été aboli en 89, à ra|)plaudisseinent universel, comme faisant de la justice une chose vénale. Praiiciuer la justice est chose pénible, que l'on récouq)ensechjz les enfants, à qui l'on décerne des prix de bonne conduite, mais quil est indigne de rémunérer chez les

hommes. Distribuer la justice, dire le droit, est cliose encore plus difficile, et, pour celte raison même, d'autant plus exclusive de l'idée de vente.

§ i. — De la philosophie et de la science.

Des choses de la religion et de la morale, qui tiennent une si grande place dans la consommation spirituelle des peuples, passons à d'autres.

La loi française sur les brevets d'invention a déclaré expressément que les principes \)\\\losophiipies ou scieutifKiUL's, c'est-à-dire la connaissance des lois de la nature et do la société, ne sont pas susceptibles d'appropiiation. La vente de la vérité, comme colle de la juslice, est chose qui réj)ugue, dit le législateur. h'e figure-t-on les Romains (pii, du temps de la républi pie, envoyèrent uns députatioa à Athènes pour en copier les lois, payant aux Athéniens un tribut pour cotte importation ? Sieyès, qui vcn lit sa constitution à Bonaparte, après avoir débuté dins la gloire a fini dans lo m -pris. Il en est du philosophe comme du législateur, comme du magistrat, comme

du prêtre : sa vraie récompense est dans la vérité qu'il annonce.

Le spéculateur inconnu qui inventa les chiffres appelés arabes; Vietle, qui créa l'algèbre; Descartes, (jui appliqua Talgèbro à la géométrie; Leibnitz, auteur du calcul différentiel ; Napier, qui découvrit les logaritiinies; Papin, qui recoiuiul lu puissance élastique de la vapeur et la possibilité de l'utiliser comme force mécanique ; Volta,qui construisit la fameuse pile; Arago, qui, dans l'éleclromagnétisme, signala la télégraphie électrique quiu/.e ou vingt ans avant qu'elle evislàt : aucun de ces i)onimes dont les découvertes dominent la science et l'industrie, n'eût pu être breveté. Pour ces intelligences de premier ordre, le désintéressement le plus absolu est de commando. La loi, qui a fait cette étrange répartition entre le savant, inventeur du principe, à qui elle n'accorde rien, et l'industriel, applicateur du principe, qu'elle privilégie, serait-elle injuste par hasard? Non : c'est notre conscience qui est faible, c'est notre dialectique qui se fourvoie.

Sans doute, il faut que le savant, le philosophe, aussi bien que le magistrat et le prêtre,

vivent : il leur est défendu de spéculer. — Quoi ! dites-vous, ils seront déshérités, condamnés à l'indiiçence, parce que leur lot a été de découvrir l'idée de ce dont le premier venu n'aura besoin pour s'enrichir que de faire à l'aide d'une commandite l'application ! Chacun d'eux n'a-t-il pas le droit de dire : Mes chiffres, mon algèbre, mon analyse, mes logarithmes, ma pile, aussi bien que Watt ou tel autre pouvait dire ma machine?

Non, répond la loi. La vérité en elle-même n'est pas objet de commerce ; elle ne peut faire la matière d'une appropriation. Qu'on cherche le moyen de faire vivre honorablement le penseur , mais en dégageant son existence de toute idée de trafic : je le permets, je le veux. Quant à l'applicateur, son métier est autre; il fait chose aléatoire, oii l'excès, bien rare, des bénéfices n'est que la compensation des risques. Qu'on régularise les bénéfices, qu'on diminue les risques, qu'on égalise les chances et, s'il se peut, les conditions ; ce sera d'une bonne économie, je ne m'y oppose point. Mais conduire la vérité à la foire, c'est immoral, contradictoire. De même que la justice, la religion, la vérité, si elle était vendue, se-

rait, par le fait môme de la vente, avilie ; son déshonneur la tuerait.

Ainsi rien de ce qui est de l'ordre de la science comme de l'ordre de la conscience ne saurait tomber dans la vénalité. L'idée de profit lui est anlipatiiicpie : il répugne que des choses de cetie nalurc deviennent matière d'appropriation. Le piiilosophe, magistrat de la vérité, est dans la même coiidilion (pie le juge. Par cela seul (pi'il l'ail profession d'enseigner la vérité, ou ce qu'il considère comme vérité, et de rectifier les préjugés de ses semblables, la vérité l'oblige; il la doitanx hommes : s'il la vend, il la viole. Un homme d'un génie extraordinaire s'est vu, dans noire siècle, faisant commerce de Y absolu. Traduit pour ce fait devant la police correctionnelle, il est resté, pour ses contemporains et pour la postérité, flétri du nom ùq charlatan. Déchu |)endant sa vie et après sa mort, Hœné Wronski ne conipte ni dans la philosophie ni dans la science.

Le caractère <7»?j*-?"n?r// de l'idée s'étendant à la fonction, il en résulte cpie le ministère du prêtre, du juge, du philoso|)ho, du savani, est essentiellement gratuit : je veuv dire par là

qu'ils ne font point métier et marchandise du verl)e dont ils sont les liérauts, et que la rémunération qui leur est allouée, de quelque manière qu'ils la recueillent, ne peut pas, en bonne économie, être considérée comme salaire. C'est une subvention respeclueiisc, une indemnité calculée non sur l:i valeur du service rendu ou de la coiiHunnication Hiile, service et communication dont l'eirctcsl inappréciable, au-dessus de toute merceuaiité, mais sur les besoins physiques de riiumauilé. Partout et dans tous les temps les peuples ont voulii sauver l'honorabilité du sacer loce, de la magis Iralure et du professoral, en élevant leur j)ersonnt'l au-dessus des tentations de l'avarice et des angoisses de l'indigence. La raison universelle a senti que de telles jonctions ne se paient pas, ne se mesurent pas d'après l'unité de valeur employée dans le ccmimeice, or,' argent, boisseau de blé, tèle de bétail ou journée de travail. Ici la règle utilitaire est abiindounée : tandis que l'industiiel fait entrer dans le prix de son produit, avec ses frais de produrtion, la rareté de l'objet et l'intensité du besoin qu'en ont les autres, et travaille ainsi pour le lucre, ceux que nous avons nommés précédem-

Oient producteurs intellectuels ne comptent que leur peine et leur temps; ils se contentent du pain quotidien, de la portion congrue; ce sont des hommes de sacrifice, à qui l'agiotage est inconnu.

C'est pourquoi je repousse, comme une offense à la tribune tant sacrée que profane et \m blasphème contre la science, les paroles de la Commission mixte dont je parlais tout à l'heure : « Les professeurs, les prédicateurs « ne doivent au public que \q\\y parole ; à eux a seuls appartient le droit de la reproduire « (en vue de gain) par l'impression. » Triste sophisme, qui ne pouvait se produire qu'à une époque de vénalité et de décadence. Le professeur, l'orateur, qui vend ses discours après les avoir débités moyennant indemnité, fait une chose peu digne et positivement injuste. On ne peut tirer d'un sac deux moutures : je dirais volontiers de cet homme qu'il est plus que simoniaque, il est concussionnaire. Je comprends certaines tolérances; je puis fermer les yeux sur certains abus : ma conscience se révolte dès qu'on prétend les ériger en principes.

§ 0. — Des lettres et des arts.

A côté du saint, dn juste et du vrai^ nous avons maintenant à considérer le beau. Sommes-uous fondés, au point de vue économique, à réunir ce nouveau terme à la même catégorie que les précédents, et à dire en conséquence que la poésie, la littérature et les arts répugnent à la vénalité? C'est ce qtie je vais essayer, non pas précisément de démontrer, puisque ce qui est du goût, comme ce qui est de la conscience, relève d'une l'acuité autre que l'intelligence, mais de faire sentir par quelques considéi^ations générales.

Remarquons d'abord qu'entre les choses de la religion, de la justice et de la science, et celles de la poésie, de l'éloquence et des arts, il existe une liaison intime, qui assiijcUit ces dernières, au moins pour une grande part, à la loi des autres. Ce que la forme est à la substance en métaphysique, les lettres et les arts le sont originellement à la justice, à la religion et à la morale. Plus tard la séparation sera faite; en attendant, leur destinée est solidaire.

Ainsi les sentiments religieux et moranx se trafiiiiseiit par des poésies, des ciiaiits, des temples, des slatues, des tableaux, des sculptures, des lé-ciules, des myliies, etc., toutes créations de l'art cl un peu de l'industrie, mais dont il ne peut entrer dans l'esprit de personne de faire un objet de rommerce. Se figure-t-on le roi David leviint un tribut sur les Psaumes; l'arcbitecle lliram percevant un péage à l'entrée du temple; Bossuet tirant un casnel de ses Oraisons funèbres, et nos prêtres, le jour de la Fête-Dieu, imposant aux fidèles une taxe pour voir défiler la procession?

De même pour les créations artistiques de l'ordre civil. Les premières lois furent écrites eu vers (|ul' les enfants apprenaient par cœur, comme Cicérou le raconte de la loi des Douze- Tables : jamais il n'entra dans resj)iit di^ personne d'en consacrer la j)ropriété an profil du législateur ou d'en faire pour le préteur un revenant-bon. Au barde qui avait chaulé dans la bataille on oirrail un prix, on ne mellait pas ses versa prix. Tyrtée demandant aux Lacédémoniens le salaire de ses chants perdrait son prestige; Rouget de l'isle, réclamant après la bataille de Jemmapcs, en vei'tu du ))iiucipe

(l'expropriation pour cause d'utilité publique, une indeniiiilé pour sa Marseillaise, ne se concevrait pas davantage. Je vais dire une chose cruelle: Rouget de l'Ule est mort oublié, dans un état voisin de lindigence. I/hoslililé des gouvernf ments et la longueur des réactions en furent en partie cause : je serais fàclié, je l'avoue, pour l'honneur du principe et pour la gloire de la Révolution, qut' la Réi)ubli(iuelui eût accordé une pension. J'aurais volé un buste à Rouget de l'isle; je lui eusse refusé tout subside. Une nuit le génie de la Révolution l'avait visité et lui avait dicté, paroles et chant, la Marseillaise. Depuis ce jour, Rouget de risie voulut poursuivre sa carrière de chantre, et ne fil grand'chosede bon. Preuve que l'idée dont il avait été l'organe était plus collective que personnelle, qu'elle était du nombre des choses non payables. Rouget de l'isle vécut pauvre : ce fut 1 injure des circonslauces, qu'il faut bien se garder ici de mettre sur le compte des hommes. En 95 on n'en était pas, grâce au ciel, à spéculer sur la vente d'une ode ou d'une méditation poétique. On laissait ce commerce aux auteurs de ponts-neufs. Pour cotte veille sublime, qui rendit Rouget de Tlsle im-

mortel, la République ne devait littéralement rien... qu'une couronne. En dépit du préjugé contraire, je dirai toujours que le dévoueinent à la patrie et les monuments qui le traduisent sont hors de trafic; que c'est là tout ce (pii distingue l'écrivain et l'artiste de l'industriel, comme le soldat citoyen du mercenaire.

Reste à considérer l'art et la littérature libres, non officiels, je veuv dire indépendants de l'Église et de l'État, sans mission religi use, ni politique, ni pédagogique. Pour cette branche fort considérable de la littérature et de l'art, suivrons-nous la règle sévère?

Parlons d'abord du véritable écrivain, du franc artiste, j'entends par là celui pour qui le beau qu'il s'efTorce de reproduire dans ses œuvres passe avant les considérations de métier et d'utilité. Je dis que cet homme, dans la plénitude même de son indépendance, ne peut pas renier son caractère pour ainsi dire sacré. C'est toujours le prophète des choses divines, nu instituteur public , qui tient, si vous le voulez, son mandat de son génie, mais qui n'en travaille pas moins, à sa manière, à l'éducation, disons-mieux, à l'exaltation de l'humanité. Nous sommes ainsi ramenés à

notre point de départ, qui est la distinction des choses vénales et des choses non vénales, les premières formant la catégorie de l'utile, les autres embrassant tout ce qui est de la couscience, de l'idéal et de la liberté.

Que MM. les artistes et gens de lettres daignent une fois, pour leur propre honneur, le comprendre : la poésie, l'éloquence, la peinture, la statuaire, la musique, sont par nature comme la justice, la religion et la vérité, comme la beauté, inestimables. Tout les sert, tout leur devient instrument ou matière ; aucune limite, aucun type ne sont imposés à leurs créations : elles-mêmes ne servent que la vérit'^ et Injustice, qu'elles ne pourraient ofTenser sans se corrompre. Or, si la littérature et l'art ne sont serviteurs que du juste et du vrai , comment seraient-ils payés par autre chose ? C'est par la raison, le droit et l'art réunis, que l'homme s'affranchit : comment cet affranchissement s'opérerait-il si l'artiste, si l'écrivain était à la merci de la tyrannie des sens, s'il se faisait le courtisan du vice , si, à cette fin, il se mettait à prix et ne travaillait, comme le traitant et l'usurier, qu'en vue de la forlune ? L'art qui se fait vénal, de même que la

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femme qui trafique de ses charmes, ne lardera pas à se dégrader. On a prétendu que Tort était indépendml de la morale : la comparaison que je viens de faire montre en quelle mesure et dans quel sons. 11 y a des créatures aussi vicieuses que belles ; d'autres, maltraitées de la nature et iVuuq àm • snns lâche. Mais taudis que le vice dclériore inressamnienl les premières, la vérilé illumine e( semble embellir l(»s autres ; «n sorte qne beauté et verlu, laideur et vice, sont idcniicjues au fond et synonymes. Non, il n'est pas vrai que l'art, la religion de l'idéal, puisse se soutenir dans la pratique de l'immoralilé. Sur celle pente, il n'est talent qui résiste, génie qui prospère. Insensiblement l'artiste tombe dans la tiiviaiilé, delà trivialité dans l'impuissance; il est perdu.

Concluons sur ce point comme sur les précédents : les formes dont l'écrivain et l'ariiste end)i'llissent la pensée religieuse, morale ou philosopl;i(|ue, sont sacrées coninje la relit;ion, la morale et la vérité elles-mêmes. De même que la justice oblige le juge et la vérité le philosophe, la beauté oblige le poëte, l'orateur, l'artiste. Ils nous la doivent, cette beauté.

puisque leur but, en la mauifestaul, est de jious rendre plus beaux et meilleurs; puistiiie leur œuvre est une critique de notre figure et de toute notre personne , de même que la philosophie est une critique de notre raison et la jurisprudence une critique de notre conscience.

Un proverbe arabe dit : ^ On cueille des • chardons pour i'àne ; on n'attrapa pas des moucherons pour le rossignol. » Gela semble injuste; c'est juste. Tout auteur qui, pouvant vivre de son patrimoine, lire un sou de ses écrits, se rend, eu principe, coupable d'indignité. Indemnisé parla naissance et la fortune, il se devrait à lui-nièinc de repousser, du titre de ses œuvres, tout supplément de revenu, s'il n'était arrêté par la crainte d'humilier ses confrères moins heureux. C'est l'humilialiui de l'écrivain pauvre, en effet, de se sentir obligé, pour remplir sa mission, de réclamer un émolument. L'idéal de la vie d'artiste est de répandre la beauté pour h seule joie d'embellir le momie : la beauté ne se place pas sur hypothèqsie. Le grand orateur, en passioiuiant sou auditoire, s'efforce de l'élever au delà de la sphère des intérêts in-

lérieurs : faites de lui un mercenaire, vous lui coupez les ailes et lui ôtez sa puissance. C'est justement ainsi que nous en sommes arrivés, en France, à nous amuser des l,eaux discours; nous sommes devenus impénétrables à l'éloquence, comme nous sommes inaccessibles à la vertu. Ab! monsieur de Lamartine, qui avez tant peur qu'on ne prenne vos vers et votre prose

Quel bomme vous eussiez pu devenir, si vous aviez su être pauvre comme vous avez su être magnifique! Mais il vous était réservé de montrer, par votre exemple, que la grandeur des sentiments n'babite pas toujours avec le luxe des phrases, et que toutes ces magnificences de parole ne servent le plus souvent qu'il dissimuler la faiblesse du caractère et la politesse de l'idée.

Une poésie vénale, une éloquence vénale, une littérature vénale, un art vénal : est-ce que cela ne dit pas tout, et qu'ai-je besoin d'insisler davantage? Si nous ne croyons plus à rien aujourd'hui, c'est que nous sommes tous à vendre, nrbetn venaient, et que nous faisons commerce de notre âme, de notre es-

prit, de notre liberté, de notre personne , comme des produits de nos champs et de nos manufactures. L'antiquité a conservé le trait de ce citoyen qui, dans un besoin pressant, emprunta sur le cadavre de son père. Combien parmi nous songeraient à retirer un pareil gage? Nous y joindrions nos enfants et nos femmes.

§ 6. — Pourquoi certains produits "t services ne se veiidenl pas. — Causes du raercenai isme littéraire.

J'ai montré, par la simple opposition des idées, que les lois qui régissfnt l'utile sont inapplicables au monde de la conscience, de la philosophie et de l'idéal. Ce sont deux ordres incompatibles, qui ne se peuvent mêler sans se détruire. Le travail, payé d'un remerciement ou d'un bravo, serait une servitude à laquelle s'ajouterait la dérision. Inversement, la religion, pratiquée pour le profit, devient hypocrisie et simonie ; la justice, prévarication; la philosophie, sophistique; la vérité, mensonge ; l'éloquence, charlatanisme; l'art, un moyen de débauche ; l'amour, une luxure. Ce n'est pas moi qui dis cela : le

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sentimenl universel \c proclame, et tous les législateurs jusqu'à prësoFit ont statué en conséquence.

l.a distinction des choses vénales et dos non vénales est fondanienlale en économie politique aussi bien qu'en esthétique et en morale ; et si mes contradicleurs, qui font sonner si haut leur qualité d'éronv)n)istes, et qui se sont ingéré de vvi^ouûiv r.v p' ofrs,so la question des di'oits (rauleurs, avaient eu une véritable inlellifîenre de la science, de ses prin(j|)es, de ses liiniies et de ses divisions, voici la marche qu'ils îiuraienl suivie :

Aprcsavoir rappelé que l'économie poliliiine est la science de la produclion et de la distribution des richesses, de toule espèce de richesses, matérielles et immatérielles, temporelles et spi)il!iellcs, ils auraient délini la produc'ion, et montré qu'elle ne dilTère absolument en rien clu'z l'artisan et l'homme de lettres, puisqu'il s'agit toujours d'une forme personnelle à donner à des idées im|)ersonnclles, et d'un déplacement de matière, c'està-dire d'une prodîicliou de \'orc{\

(!el'i posé, ils auraient remarqué que, parmi les produits de l'activité humaine, il y en a

qui naturellement doivent se payer, et d'autres qui ne sauraient l'être ; les uns dont la vénalité est de droit, et les autres dont la vénalité répusne. Ils auraient fait voir que cette dislinction est nécessaire, et que de l'observatiou de ces deux lois contraires, la vénalité et la non-vcnali!é, dépeuflcnt la sécurité des transaciioiis, la liherlé des personnes, la dignité humaine et l'ordre social tout entier. En eirel, anraient-ils dit, ce n'est pas tout, d'avoir produit, il faut que les produits se consomraent, qu'ils soient assimilés, les uns par les âmes, les autres par les corps. A celte (iu, il est indispensable que les produits destinés à la consommalion physique, et qui forment plus spécialement la catégorie de l'utile, soient échangés, c'est-à-dire payés, valeur pour valeur ; que les autres, qui appartiennent aux catégories du beau, du juste et du vrai, soient distribués gratis, sans quoi la distribution du travail et la répartition des objets de consommation non gratuite seraient bientôt entachées de servitude et de fraude. L'homme qui ne croit à rien, qui ne respecte rien, devient vite un malhonnête homme et un voleur.

Or, mettons la main sur notre conscience,

ol nous trouverons qu'en dernière analyse nous n'avons de foi qu'à ce qui nous est donne'' gratis, nous ne respectons (pio ce qui ne se paie pas. Et c'est le respect des choses non payables qui seul a la vertu de nous faire acquitter ponctuellement celles qui doivent être payées.

En autres ternies, il ne sutTit pas d'avoir démontré les lois de l'économie politi(|ue, qui sont objectivement celles du tien et du micu, pour que la société vive et se développe ; il faut (jne ces lois soient relif^ieusemcnt et par tous (ibservécs : ce qui ne peut se faire que par nue large, continuelle et gratuite dilTusion des idées du beau, du juste et du vrai. C'est ainsi que dans l'économie sociale l'égoïsme se concilie avec le bien public. A l'individu ses droits, à la société les siens. Comment les idéesdubeau, du juste et du vrai agissent-elles sur les âmes, et les inclinent-elles à l'observance des lois de l'utile? Précisénieiil parce qu'elles sont comme des dons de Dieu, |)lacées hors trafic, et qu'elles coulent d'en haut sur l'humanité comme une bénédiction.

Mais, auniient eu soin d'ajouter les économistes, attendu que le magistrat, le savant,

l'artiste, en produisant des choses non vénales, sont obligés pour subsister de consommer des utilités vénales, et que beaucoup parmi eux sont sans fortune, il est juste que la communauté les défraye et fournisse à leurs besoins. Seulement leur rémunération prendre un caractère diirérenl : elle ne sera pas réputée prix ou salaire du service, mais subvention. Le beau, le jusie et le vrai n'entrent pas en comparaison avec l'utile; ce n'est plus ici le produit qui est vendu, acheté ; c'est l'bomme qui est secouru, indemnisé... A cette fin, la loi accorde à tout auteur un privilège temporaire, en le laissant juge de son propre besoin et de la nécessité où il peut se trouver de recourir au commerce.

Voilà comment la démonstration aurait dû être conduite, le nœud de la question étant, comme je l'ai dit, la non-vénalité des choses de littérature et d'art, par opposition à celles de l'industrie. — Subsidiairemeiit, et pour le cas où la distinction entre les choses vénales et les non vénales serait rejetée comme excessive et paradoxale, les économistes, se retranchant dans les règles de l'utile, auraient prouvé, ainsi que je l'ai Hiit dans la première

parlic (le cet écrit, que l'œuvre artistique et lilléraire élaiil lui produit, et ce produit entrant dans la consommation par la voie de l'cciiangc, il ne saurait y avoir lieu , dans aucun cas, à une constitution de propriété.

Ces principes sont ceux de la justice éternelle; ils marquent le point précis où l'éconoiiiie politi(iue touche à la morale et ne lait pins (|u'u») avec elle ; ils n'ont jamais fait dclaut à aucune société, à aucune époque. Ceux qui oseraient les nier ressembleraient à ces patriciens de l'ancienne Rome, (jui refusaient le mariage et la religion à la plèbe, la jugeant indigne de ces hautes communications; ou bien encore à ces propriétaires d'esclaves qui n'estiment pas qu'un nègre vaille la peine d'être baptisé.

]N*avons-nous pas nous-mêmes nos politiques qui protestent contre l'instruction donnée aux masses? iN'avons-nous pas notre onmopole dis journaux, monopole qu'on ne cesse, depuis quarante ans, de reprocher au gouvernement, mais dont s'accommodent si bien les critiques monopoleurs d)?... Certes, il est

(1) La proposiiio.: de combattre le socialisme par la

aisé de voir que si depuis ireiile aus, depuis que la question de la propriété littéraire a été portée à nos assemblées, les principes que je défends avaient été proclamés par la science, si le public en avait été fortement saisi, la pensée en France n'eût jamais été asservie ; l'influence des coteries et des sectes n'aurait pas essayé de fausser l'opinion et de la corrompre.

Comment donc l'idée d'une propriété littéraire s'est-elle emparée des esprits, au point que nous la verrons tout à l'heure érigée en loi de l'État chez la nation la plus policée de l'Europe? Il y a là un phénomène à étudier, qui accuse un égal abaissement du sens esthétique et du sens moral, et qu'il est impossible de passer sous silence.

L'opinion, actuellementfort répandue, d'une propriété intellectuelle , tient à plusieurs causes. Pour les économistes, elle vient sursuppression des écoles a été produite sous la république, et, si je ne me tromp», par M. Thiers. Quant au journalisme, j'ai montré dans une autre publication (Du principe fedératif, 3" partie, ch. I ), quels sont les vrais auteurs de la vénalité et de la servitude de la presse.

tout de leur entraînement à prouver que les écrivains et les artistes, que le vulgaire est enclin à regarder comme des parasites, sont de vrais producteurs, et qu'à ce titre ils méritent rémunération ou indemnité, sinon salaire ; elle tient encore, cette opinion malheureuse, au zèle inconsidéré qui depuis 18 i8 s'est emparé des gens pour la défense de la propriété. C'est une exagération de polémique, rien de plus. Mais du côté du public, Terreur est bien autrement profonde. Elle a sa source dans la démoralisation générale causée par la commotion de 89 et 93, démoralisation qui n'a fait que s'aggraver et s'étendre depuis soixante-dix ans, à travers une série de catastrophes.

La Révolution entreprise par la nation française, il faut le reconnaître, embrassant la société dans toutes ses couches et dans tout son système, dépassait notre portée. C'était, disait Barrère exilé, plus fort que nous. Nos pères se comportèrent au commencement avec bravoure; puis ils lléchirent, et nous n'avons fait que rétrograder. Je ne sais si d'autres eussent été plus vaillants ou plus !ieureux ; toujours est-il que nous avons succoiuiMÎ

à la tâche. Or, si une révolution menée à fin est une régénération, une révolution manquée est une cause d'affaissement moral et de décadence. Rebutés, découragés, nous sommes tombés de toute la hauteur de nos principes. Après avoir perdu la foi en nous-mêmes, nous l'avons perdue dans nos idées et dans nos institutions; nous sommes devenus sceptiques à l'endroit même des' choses qui excluent essentiellement tout scepticisme, le bien, le beau et l'honnête; et ce qui nous distingue à cette heure aux yeux du monde est une inconsistance de raison, une faiblesse de caractère et une lâcheté de conscience désespérantes. L'homme est condamné au combat et à la victoire : quand l'éuergie tombe, les idées s'écroulent bientôt ; l'honneur et la dignité s'abîment à leur tour, et il ne reste que putréfaction.

§ 7. — Défaillance politique : cause première du mercenarisme littéraire.

Une vérité n'est définitivement établie que lorsque l'erreur contraire est expliquée. Or, comme il s'agit ici de nous, de notre passé, de

notre avenir ; comme la loi proposée se rattache, par son idée et ses conséquences, à l'évolution des quatre-vingts dernières années, j'ai cru qu'il ne serait pas inutile de rapporter le rameau à l'arbre et d'en observer de plus près la végétation. J'abrégerai, autant qu'il dépendra de moi, ces considérations. D'ailleurs, je n'oblige pas le lecteur à tout lire; je crois seulement qu'il est de mon devoir de ne rien omettre.

Je disais donc que nous avons été impuissants ou malheureux dans noire entreprise de réforme ; que la démoralisation était venue à la suite ; et que cette défaillance nationale avait son expression, entre autres, dans la vénalité liltéraire et dans le projet de convertir les produits du génie en propriétés.

A l'appui de ces propositions je demande à citer quelques faits.

Ainsi, nous avons essayé de nous emi)arcr de la monarchie et de la façonner au rôle nouveau que lui assignait la liberté. C'était une des conditions du problème révolutionnaire : nous n'avons pas réussi. L'Anglais nous avait ouvert la route et donné l'exemple. 11 s'était dit : « Je suis monarchiste, et je veux conser-

ver chez moi le principe et l'institution de la royauté. Mais cette royauté sera telle que je la veux, non telle qu'elle voudrait être ; le roi régnera, représentera, nommera les ministres, exercera sa part d'influence, servira de trait d'union et de point de ralliement entre le gouvernement et la volonté nationale, exprimée par la majorité. Mais il ne gouvernera pas, n'administrera point : c'est moi qui me gouvernerai et qui m'administrerai. Le prince n'aura pas d'autre pensée que ma pensée, et

ses amis devront être mes amis »

L'Anglais, se tenant à lui-même ce langage, n'avait garde d'ajouter, comme l'Espagnol, Y sino no, ce qui aurait impliqué qu'il laissait l'option au prince et lui mettait le marché en main. L'Anglais est moins superbe et bien autrement fort que l'Espagnol. Il voulait un roi, mais à sa guise, et il l'eut. Le peuple anglais a assez de mauvais côtés pour qu'on lui rende la justice qu'il mérite : je regarde la discipline de la royauté comme le fait le plus remarquable de l'histoire d'Angleterre. 11 en coûta des siècles de luttes : un roi, ce fut l'un des plus honnêtes, périt sur l'échafaud; un autre, obstiné entre tous, fut expulsé avec sa race; le loyalisme

anglais en pleura. Mais la royauté fat domptée, assouplie; elle vit aujourd'hui dans la meilleure intelligence avec le pays.

La France aussi est monarchique : je ne sais pourquoi VIndépendance belge, un journal aussi peu républicain que possible, me faisait une espèce de reproche de l'avoir dit. La France est monarchique jusqu'à la moelle des os, jusque dans le dernier atome de sa démocratie. En vain, depuis trente ans, le déroulement des faits, la raison des intérêts, la dialectique parlementaire, la portent ailleurs; l'instinct l'emporte. Sous une forme ou sous une autre, dictatoriale, impériale, présidentielle, légitimiste, orléaniste, la France est monarchique; la démocratie française, par sa politique unitaire, le confesse hautement, et ceux qui ne l'avouent pas le pensent.

La monarchie absolue devenue impossible, la France a donc entrepris, comme l'Angleterre, de convertir son vieux despotisme. Elle a amené la royauté de Versailles à Paris, elle l'a ramenée de Varennes, elle lui a fait jurer une constitution, elle l'a coiffée du bonnet rougo, puis elle l'a guillotinée. Plus tard, elle a abandonné Napoléon I", chassé Charles X, démoli Louis-

Philippe ; par deux fois elle a fait mine de se mettre en république, et par deux fois elle a glissé dans l'Empire. Pouvons-nous nous flatter d'avoir vaincu, dompté, façonné le principe monarchique, dont nous ne savons d'ailleurs nous séparer? Avons-nous, en fait de gouvernement, celui que nos pères, en 1789, consultant à la fois leur génie monarchique et leurs aspirations libérales, choisireut, h tort ou à raison, comme le plus propice, et que la plupart d'entre nous réclament encore, je veux dire un système politique tel que l'avait pressenti Montesquieu, que le concevait Turgot, que le voulut l'Assemblée constituante, que la Charte de 1814 et celle de 1830 essayèrent de le réaliser et que le gouvernement de Napoléon III promet de nous le donner un jour, si nous sommes sages ?

Non, la monarchie n'a pas été chez nous franchement constitutionnelle; notre impuissance à la morigéner, comme à nous en passer, a été telle que, sans vouloir entendre davantage parler de république, nous avons fini par laisser à notre fougueux coursier la bride sur le cou. Cet état de choses n'est que transitoire, direz- vous. Sans doute.

loin t'sl transitoire dans celle vie. l.e besoin de liberté devenant chaque jour plus intense, les aiïaires publiques et les aiïaires privées de plus en plus solidaires^ on est induit à supposer, et les avances faites depuis deux ans par le gouvernenienl impérial viennent à l'appui de cette hypothèse, que la nation française rentrera, sinon dans la plénitude de son autocratie, au moins dans une part plus grande de son gouvernement. Mais outre que ce n'est là qu'une induction, à laquelle le caractère connu du pays commande de se fier peu, qui ne voit que cet heureux progrès, couronnement de l'édifice, résulterait alors de la force des choses, que dis-je ? de la prudence du gouvernement lui-même, nullement de la volonté de la nation? Ce serait comme en iSliH, où tout le monde se trouva républicain par nécessité, sans que personne pût se flatter d'avoir vaincu la monarchie.

J'insiste sur ce fait, que nos historiographes c\pli(|ucnt d'une façon commode, en disant que la faute fut aux princes, qui tous manquèrent a leurs promesses et forcèrent le pays u les rejeter. Comme s'il n'était pas de l'essence du Pouvoir d'empiéter sans cesse I Si grands

que soient les torts d'une femme, le divorce laisse toujours planer un doute sur la capacité du mari : que penser quand on voit le même homme divorcer coup sur coup jusqu'à quatre fois? Toutes nos luttes ont été des querelles de ménage, à la suite desquelles la monarchie, un moment éliminée, est toujours rentrée triomphante, tandis que le pays, l'élément mâle, a constamment manqué de tenue et de décision. Nous n'avons pas fortement voulu la constitution de 91, déconsidérée avant d'avoir été mise en vigueur, et nous avons glissé dans la république de 93, que nous ne voulions pas du tout. Lorsque après le 18 brumaire Sieyès tenta pour la seconde fois de nous initier au système constitutionnel, nous applaudîmes aux paroles de Bonaparte, disant qu'il ne voulait pas être im cochon à l'engrais; tant notre légèreté comprenait peu ce que devait être la monarchie nouvelle. Nous avons péroré sous la Restauration, mais sans prendre la Charte au sérieux, faisant chaque jour échec au roi, et nous vantant après d'avoir joué la comédie. Les vieux Bourbons n'étaient pas difficiles à brider cependant, et Charles X n'était pas un Jacques IL Après 1830, quand M, Thiers,

dans un instant de verve, prononça son fameux adage, Le roi règne et ne gouverne pas, nous ne sûmes y voir qu'un sarcasme de sujet révolté : ce fut un argument de plus pour le parti républicain. Le gouvernement du roi citoyen fut emporté comme l'avait été celui du roi chevalier : mais, la belle avance! Il s'agit d'atteler le lion, non de le tuer. Je ne voudrais pas décourager les amis de la liberté; mais il faut qu'ils se le disent : jusqu'à ce que les idées sur la nature et les conditions du gouvernement se soient réformées, et que .la condition générale de la société européenne soit changée, le Pouvoir, en France, restera maître; il reviendra toujours à son type, qui est Clovis, Charlemagne, Louis XIV, ou Napoléon. Jamais, en face de l'Autorité, le peuple ne portera le haut-de-chausses.

Dernièrement, à propos du 21 janvier, certains journaux crurent devoir prendre la défense de la Convention et maintenir le bien jugé de la condamnation de J.ouis XVL Le moment, il faut l'avouer, était singulièrement choisi pour une pareille manifestation!... Ce régicide (qui aurait sa valeur), que l'histoire avouerait peut-être si, comme celui de

Charles I", il avait eu pour résultat de fonder d'une manière durable, sinon la république, au moins la monarchie constitutionnelle, cette exécution du tyran Cupet s'élève contre nous. Ce fut un acte, non d'énergie et de haute justice, mais de colère et de peur. On le vit, lorsque ceux qui avaient voté la mort du roi, Sieyès, Cambacérès, Fouché,Thil)audeau, se firent courtisans de l'Empereur ; lorsqu'en 1815 Benjamin Constant, le soi-disant tribun, se chargea de rédiger pour le revenant de l'île d'Elbe V Acte additionnel, dans lequel le principe fondamental de la monarchie constitutionnelle, représentative et parlementaire, posé par la Charte de 181 4, est si subtilement escamoté. La conséquence de tout ce,ci est que depuis 89 nous sommes entrés dans une crise. La Révolution n'est pas terminée, comme le disaient, en 1799, les consuls; elle n'est pas davantage refoulée, comme s'en vantèrent après 1814 les émigrés : elle n'est qu'enrayée. La religion de la royauté s'est affaiblie; mais le principe, mais la pratique sont restés intacts ; et comme la république, après deux expériences malheureuses, n'est pas encore définie, comme ses tendances sont à rebours de ce que

nous aimons el cùeichous daus la mouarcliie, il s'ensuit que nous n'avons ni foi monarchique ni conviction républicaine. Nous suivons une routine ; en fait, nous n'avons pas de principes politiques, incapables que nous sommes également, à l'heure où j'écris, de vivre avec ou sans un maître. Toute notre énergie est une énergie de théâtre. Au lieu diiself gove?'n- 7îient, dont la réalité se cache en Angleterre sous les insignes de la monarchie, nous avons le fonctionnarisme, rendu populaire par Vadmissibilité de tous les ci(oi/ens aux emplois ; au lieu d'une république fédérative ou d'une monarchie entourée d'institutions républicaines, nous ayons le démocratisme , qui n'est autre chose qu'une variété du despotisme ; en dernière analyse, un gouvernement qui, de quelque part qu'il vienne et quelque nom qu'il porte, simple mandataire, est forcé, à peine de périr, d'agir en souverain ; et une nation soidisant souveraine, qui, avide de subventions et de places, prenant l'État pour une vache à lait, et se jugeant assez libre pourvu qu'elle tette, se fait la servante de son élu et s'imagine exploiter son gouvernement.

Conclusion : une nation tombée daus l'in-

différence politique est dans la pire des conditions pour avoir une littérature politique ; et il est fatal que les écrivains qui, dans les journaux ou dans les livres, traitent de matières politiques, économiques et sociales, deviennent insensiblement comme ces honnêtes employés qui servent leur pays sous tous les gouvernements.

§ 8. — Anarchie mercantile : deuxième cause du mercenarisme littéraire.

La même démoralisation qui, en politique, a produit parmi nous de si tristes fruits, n'a pas causé de moindres ravages dans la sphère des intérêts et dans celle des idées.

Avant 1789, le Tiers-État avait été refoulé, la roture méprisée. Le monde de la production utilitaire, qui formait les quatre-vingtdix centièmes de la i\alion, et qui avait bien le droit d'être compté pour quelque chose, n'occupait que le troisième rang. Cette subalternisation fut pour nous un irréparable malheur. La Révolution ayant éclaté, les masses populaires et bourgeoises font irruption dans

l'arène, chasscnl clergé, noblesse, royauté, et, d'un seul coup, se trouvent propriétaires du sol et maîtresses du pouvoir. C'eût été magnifique, si la puissance de réédificatiou avait été égale à celle de démolition. Après vingt-cinq ans de guerre, le torrent débordé rentre dans son lit : alors il s'agit d'organiser le régime industriel, appelé depuis 1789 à succéder au régime féodal. On avait passé d'un bond du système des corporations et maîtrises à celui de libre concurrence : une constitution économique était à créer sur ces ruines.

Mais ici encore la tache est trop lourde : la nation ne sait pas calculer son effort, disposer ses moyens, marcher au but avec intelligence et fermeté. L'arbitraire qu'on laissait au pouvoir, faute de savoir le contenir, on le voulait, à un autre point de vue, pour quiconque s'occupait de commerce et d'industrie. L'anarchie mercantile, dénoncée dès sa naissance par Sismondi, parut le dernier mot de la science et de la révolution. Aussi qu'arrive-t-il ?

Une des misères de notre révolution est que depuis 1789 nous n'avons eu phisrien de suivi, rien de traditionnel. Cela est sensible dans la

succession de ces gouvernements à courte échéance, qui ne tiennent point l'un à l'autre, et dont nous payons à tour de rôle le stérile apprentissage. Or, ce qui est vrai du pouvoir, l'est encore plus de la bourgeoisie. A dater de 92, elle subit une métamorphose : tout eu elle change de style et d'aspect. Une génération fraîchement sortie de dessous la motte, aussi étrangère à l'esprit bourgeois qu'aux mœurs nobiliaires, dont le titre est dans l'acquisition des biens nationaux et l'abolition des vieux cadres, prend la place, l'habit, le nom de l'ancienne bourgeoisie. C'est elle qui désormais fait l'opinion et dirige le mouvement. Apre à la curée, féroce aux souvenirs de l'ancien régime, elle ne s'aperçoit pas qu'elle refait, sous une autre forme, le système aboli. La féodalité du capital jette ses fondements. L'autre féodalité avait pour base, pour raison et pour sanction, la foi religieuse, tout un ordre de relations ultra-mondaines. Maintenant nous sommes revenus au matérialisme primitif, au culte grossier et sans voile désintérêts.

Ici pourtant, comme tout à l'heure, nous avons cru suivre Texemple de l'Angleterre. Mais la situation n'était pas la même. L'An-

glelerre, en donnant l'essor à l'induslrie, apanage de la classe bonrgeoise, avait conservé son aristocratie terrienne et son cler,i;6 ; elle avait nn syslème social, une religion nationale, une philosophie pratique, qui la garantissaient contre les aberrations de la politique et les excès de la spéculation. Elle avait, enfin, le monde entier pour clientèle et l'Océan pour empire.

Le résultat de cet entraînement fut une subversion économique aussi humiliante pour notre amour-propre que funeste à notre fortune. La richesse de la France, sa force, est dans un système de petites propriétés, de petites industries, équilibrées entre elles et servies par quelques grandes exploitations, juste le contraire de ce qui existe en Angleterre, et que nous nouselTorçons ridiculement d'importer chez nous depuis un demi-siècle. On ne l'a pas compris : c'est un de nos travers de dédaigner nos avantages et de nous enflammer pour l'imitation d'autrui. Pendant quelques années, la prospérité a été croissante : qu'estelle aujourd'hui ? Le paupérisme assiège toutes les classes de la nation. L'anarchie économique agissant à son tour sur le moral, les âmes,

déroutées par l'insuccès politique, se sont assombries. Sous Louis-Philippe, tandis que le gouvernement favorise le développement de l'instruction primaire , l'intelligence bourgeoise, inl'ectée par l'utilitarisme, décline à vued'œii. La bourgeoisie renonce à ces bonnes éludes qui, aux siècles précédents , avaient fait sa gloire, leur préférant une éducation toute mathématique et industrielle. A quoi bon les Grecs et les Latins? A quoi bon la philosophie et les hautes sciences, et les langues, et le droit, et l'antiquité? Faites-nous des ingénieurs, des contre-maîtres, des commis!... Les découvertes de l'industrie moderne achèvent d'aveugler cette caste boutiquière : ce qui devait élever les esprits ne fut qu'une victoire de plus pour l'obscurantisme. De ce moment, la science de la richesse, l'accord des intérêts, n'apparaissent que par leur côté antiesthétique. V Économie politique , a dit M. Thiers, est de la littérature ennuyeuse ; elle est tombée en réclame. La propriété intellectuelle, la littérature vénale, est une de ses inspirations.

yn fait qui montre comment la nouvelle bourgeoisie entend le commerce des idées et

la pratique des arts libéraux, est la manière dont elle exploite le journalisme. Vous reprochez à ce directeur de journal ses complaisances envers le pouvoir, ses rélicences, ses lâchetés. Il vous répond, le plus sérieusement du monde : Mais, si je fais ce que vous dites, je recevrai un avertissement. — Faites-vous avertir. — Je serai suspendu. — Faites-vous suspendre. — Je serai supprimé. — Faitesvous supprimer. — Et mon capital, il faut donc que je le perde? — Perdez votre capital, mais ne transigez pas avec votre conscience. Sur ce l'honorable puhliciste, scandalisé, vous tourne le dos. Évidemment cet homme, que le vulgaire accuse de s'être vendu au Pouvoir, est libre de tout engagement avec le Pouvoir. A quoi bon Tacheter ? Il est possédé par son capital, et cette possession est la plus forte des chaînes, et pour le Pouvoir une garantie plus sûre que toutes les trahisons.

Ainsi nous avons échoué dans notre tentative de révolution économique comme dans notre essai de réforme politique : de ce double échec il nous est resté, avec un sentiment profond d'impuissance, une altération non moins profonde de notre sens moral. Nous ne

sommes ni des dompteurs de rois ni de véritables entrepreneurs, et nous avons perdu, avec l'intelligence de notre fonction humanitaire, jusqu'à l'instinct de notre indigénat. Nos âmes détraquées, ne recevant plus les inspirations du sol, ont cessé d'être gauloises, et nous ne sommes pas même de notre pays. Il existe parmi nous des constitutionnels, des républicains, des catholiques et des voltairiens, des conservateurs et des radicaux : tout cela est pour l'enseigne. De pensée politique et sociale, il n'y en a réellement pas, et notre nationalité, toute dans rofficiel, étouffée par l'affluence étrangère et par des mœurs factices, est devenue un mythe. Quelle partie faisons-nous dans le concert européen ? Impossible de le dire. Aussi le monde va sans nous, en garde seulement contre nos cinq cent mille baïonnettes. Il y a soixante-quatorze ans que le tiers état, qui demandait modestement, par la bouche de Sieyès , à devenir quelque chose, est devenu tout : et depuis qu'il est tout, il ne sait que vouloir, il semble avoir donné sa démission !...

Parlerai~je de philosophie? Un simple rapprochement suffit.

Au seizième siècle, l'Allemagne s'était dit : «r La prostituée dont il est parlé dans l'Apocalypse, c'est la Papauté ; Rome, la nouvelle Babylone, infidèle à Christ, a détruit le règne de Christ. Mais moi je suis chrétienne, et je sauverai la religion... » Et l'Allemagne, se séparant de l'Église, opéra la Réforme. La piété relleurit sur la terre; l'induence prolestante s'étendit jusqu'au sein de l'Eglise, forcée, en condamnant V hérésie^ d'obéir au mouvement. De cette Réformation, inconséquente mais généreuse, sortit, trois cents ans plus tard, par le travail de la pensée libre, une philosophie splendide, la philosophie germanique, qui aujourd'hui soutient, nourrit, élève toutes les âmes en Allemagne ; qui, en les affranchissant du dogme, les soumet aux conditions juridiques de la liberté, .l'avoue que l'œuvre de Luther était moins dillicile que celle de Mirabeau. Mais enfin Luther a été entendu de sa nation, il a été suivi; la race germanique, de même que la race anglosaxonne, a fait ce qu'elle voulait et comme elle le voulait; tandis que nous avons délaissé, honni Mirabeau, et que nous en sommes à nous demander encore ce que voulait le su-

blime tribun et ce que voulaient nos pères. A riieure où j'écris, l'Allemagne travaille à sa constitution fédérative et républicaine, et continue, par des voies à elle, l'œuvre suspendue de 1789. Ainsi marche le peuple allemand, d'un pas lent mais assuré. Sa pensée, souvent nuageuse, est le sel de la terre ; et tant qu'on philosophera entre le Rhin et la Vistule, la contre-révolution ne prévaudra pas.

Nous aussi au seizième siècle nous avons été visités par la Réforme ; et nous l'avons proscrite deux fois, d'abord sous le nom de Calvin, puis sous celui de Jansénius. Au dixhuitième siècle, il est vrai, nous essayons de prendre notre revanche, en appelant à nous la philosophie. La philosophie française, Hegel l'a dit, fut la sœur aînée de la philosophie allemande. L'une posa les principes, l'autre déduisit les corollaires. Inaugurée par une élite puissante, composée des Fréret, des Montesquieu-, des Voltaire, des Condillac, des Diderot, des d'Alembert, des Buffon, des Condorcet, des Volney, on pouvait l'appeler également philosophie de la nature et philosoj)hie du droit, avec le sens commun pour interprète. De là est partie la foudre de 89. Mais la philo-

Sophie reste chez nous individuelle; la masse ne se l'assimile point. Nous avons produit, en tous genres, des génies égaux aux plus grands : soyons-en moins fiers, nous les avons traités comme des ermites. Si nous les visitons quelquefois, c'est pure curiosité. Leur pensée est comme la semence de l'Évangile, dont les oiseanx de la terre se nourrissent^ mais que nous laissons, quant à nous, sécher sur le roc. Les conchisions de la science ne nous profitent en rien. Nous avions trop cru lorsque nous nous mîmes à réfléchir ; nous avions eu trop de foi, pas assez de vertu. Aux premières clartés, nous fûmes renversés comme saint Paul sur le chemin de Damas, et nous ne nous sommes pas relevés. De nos penseurs, nous n'avons retenu que les gaietés et les blasphèmes. Après les orgies de 93 et du Directoire, la multitude retourna au vieil autel ; Bonaparte rouvrit les églises, et tout fut dit. Les plus hardis se cantonnèrent, qni dans le mysticisme, qui dans le libertinage ; le reste coula dansTindifférence. De cette indifl'ércnce est né l'éclectisme, macédoine métaphysique, philosophie de bric-à-brac. Voulez-vous du spiritualisme, du matérialisme, du déisme, de

l'écossisme, du kantisme, du platonisme, du spinosisme ? Voulez-vous accorder votre religion avec votre raison ? Parlez ; il y eu a pour tous les goûts et à toutes les doses ; il y en a pour toutes les bourses... Nous ressemblons aux compagnons d'Ulysse changés en pourceaux par une fée, et qui avaient conservé de leur nature d'hommes juste ce qu'il fallait pour tourner en dérision tout ce qui est de l'homme. Notre conscience est comme ce champignon des prés qui, desséché en automne, répand une poussière infecte, et que l'ironie rustique appelle d'un nom que l'honnêteté défend de dire. Tout ce que nous respections jadis est par nous souillé ; nous agiotons sur le droit et le devoir, sur la liberté et l'ordre, sur la vérité et la fantaisie, comme sur les titres d'emprunt et les actions de chemins de fer. Ni la morale humaine, ni la valeur vraie des choses, ni la certitude des idées et la fidélité aux principes ne nous occupent ; nous spéculons sur les fluctuations. Tout nous est occasion et matière de jeu ; nous escomptons jusqu'à des éventuatualités de banqueroute, et dans cette propriété pour laquelle nous affectons tant de zèle, nous ne cherchons que le produit net.

§ 9. — Décadence de la littérature sous l'influence du mercenarisme. Transformation prévue.

« La littérature est l'expression de la société : » ce mot, tant de fois cité, reçoit en ce moment une confirmation sinistre. Que peut être une littérature dans les conditions politiques, économiques et philosophiques que je viens de dire? Que peut être la conscience littéraire et la dignité de l'art ?

Après la chute du Directoire, la littérature française, expression du dix-septième et du dix-huitième siècle, cessa tout à coup d'être en rapport avec la situation des esprits. La France de 180/t pouvait-elle comprendre Bossuet. Voltaire ou Mirabeau?... La chute fut subite, immense. Le roi des beaux esprits fut Fontanes: qui a lu Fontaues? Napoléon faisait ses délices d'Ossian : qui lit Ossian ? Qu'est devenue la littérature impériale ?

Sous la Restauration, qui, en rappelant le passé, ranima l'esprit bourgeois, il y eut deux courants : l'un de littérature positive, remarquable surtout par les travaux d'histoire; l'autre de littérattwe rétrospective, le roman-

— IGO —

tisme. La première , estimable , mais sceptique et froide, n'arriva pas au sublime; le second fut le chant de l'eunuque. Les œuvres sérieuses de notre siècle dureront encore , grâce aux matériaux qu'elles contiennent : le romantisme est fini. Chateaubriand est passé : qui eût cru, en 181/i, qu'un si grand homme passerait ? Et bien d'autres passeront qui ne se soutiennent que par la puissance des coteries et la vertu de h réclame.

A partir de 1830, la France industrialisée a définitivement rompu avec sa tradition littéraire; alors aussi la décadence générale devient plus rapide. La littérature française, méconnaissant son génie propre, se souciant peu de rester elle-même, s'engoue de l'étranger dont elle fait des pastiches, perd le sentiment de la langue, qu'elle torture et corrompt. L'idée manquant, ou se jette dans le faux et l'outré ; on fait du placage littéraire ; on étend sur des brutalités , sur des turpitudes , les formes créées par les maîtres ; on fiibrique du style avec du style, comme on fait au collège des vers latins avec le Gradus ad Parnassmn, comme ces Italiens qui, ne produisant plus d'œuvres originales, fournissent, d'après les

maîtres, des statues, des bas-reliefs, des colonnes et jusqu'à des temples, pour l'exportation. Cela s'appelle écrire. Pour se donner une apparence d'originalité el de profondeur, on refait les règles, on dénigre les classiques, qu'on ne comprend seulement pas ; on remplit des bouls-rimés impossibles ; on revient à la langue des troubadours ; ou rébabilite, au nom de la nature, le laid ; ou cultive le vice et le crime ; on déborde en descriptions, en déclamations , en conversations diluviennes ; puis le bulletin de la librairie enregistre le succès. Cela s'appelle littérature.

Est-il vrai, oui ou non, que pour la majorité des lettrés la littérature est un métier, un moyen de fortune, pour ne pas dire un gagnepain? Or, il n'y a pas ici de distinction à établir : dès que l'écrivain entre dans la voie du mercantilisme, il la parcourra tout entière. 11 se dira que servir la vérité pour elle-même et la publier quand même, c'est se rendre tout le monde hostile ; que son intérêt lui commande de se rattacher à l'une ou à l'autre des puissances du jour, coterie, parti, jîouvernement; qu'avant tout il lui importe de ménager les préjugés, les intérêts, les amours-propres.

Il suivra le va-et- vient de l'opinion, les varialions de la mode ; il sacrifiera au goût du moment, encensera les idoles en crédit, demandant son salaire à toutes les usurpations, à toutes les hontes (1).

(1) L'art de vendre un manuscrit, d'exploiter une réputation, d'ailleurs surfaite, de pressurer la curiosité et l'engouement du public, l'agiotage littéraire, pour !e nommer par son nom, a été poussé de nos jours à un degré inouï. D'abord, il n'y a plus de critique : les gens de lettres forment caste ; tout ce qui écrit dans les journaux et les revues devient complice de la spéculation. L'homme qui se respecte, ne voulant ni contribuer à. la réclame, ni se faire dénonciateur de la médiocrité, prend le parti du silence. La place est acquise au charlatanisme. Mais le grand moyen de succès est le haut prix auquel se vendent les auteurs. On annonce que tel ouvrage, impatiemment attendu, annoncé avec mystère, va enfin paraître : l'auteur a traité avec telle maison de librairie pour le prix de 30,000, 100,000, 250,000 et 500,000 fr. Il existe, à ce qu'il paraît, des exemples de pareils marchés. Le plus souvent, chose dont on n'a garde d'informer le public, ces prix fabuleux sont payés par une commandite dans laquelle l'auteur entre pour la plus forte part, en-sorte que, hquidation faite, il lui revient le dixième de la somme annoncée. Un gros chiffre, même purement nominal, est ce qui flatte le plus la vanité des écrivains. Tel préférera pour son éditeur un charlatan qui lui promet 100,000 écus et fait banqueroute, à un libraire sérieux, qui aurait payé.

C'est ainsi que notre littérature s'est engagée dans une xlégradation sans fin. Parce qu'elle a méconnu la première loi de Tliomnie de lettres, qui est le sacrifice, et qu'elle poursuit le profit, elle est devenue, en moins d'un demi-siècle, d'abord une littérature factice, puis une littérature de scandale, enfin une littérature de servilité. Combien sont-ils ceux: qui croient que les lettres, en quelque genre que ce soit, ont surtout pour mission de défendre le droit, les mœurs, la liberté; que le génie même n'e\isle qu'à la condition de les défendre? Jamais, en présence d'événements aussi pleins de leçons, la poésie et la prose,

argent sur table, 50,000 fr. Parfois aussi un libraire novice, ébloui par un grand nom, se préscnlc, court la folle encbèro, et trouve la ruine là où il avait espéré la fortune; cola s'appelle, en librairie, boire un bouillon. Quelle gloire, pour un écrivain, qu'un pareil succès! Puis viennent les spéculations sur le format. La primeur en littérature est toujours chère : on commence par attaquer les grosses bourses, après quoi l'on s'adresse aux petites. Alors on change format, caractères, papier, mise en page. Tel ouvrage vendu 15 fr., en deux tomes, à ses débuts, s'est donné six mois après, en un seul volume, pour 3 fr. DilTércnce, 80 p. 00. —80 p. 0/0! C'est h peu près co qu'il y a fi rabattre, en général, sur les réputations et les livres.

d'ailleurs parfaitement travaillées, parurentelles plus vides? Quand la littérature devrait s'élever, suivre la marche ascensionnelle des choses, elle dégringole. A genoux devant le veau d'or, l'homme de lettres n'a qu'un souci, c'est de faire valoir au mieux de ses intérêts son capital littéraire, en composant avec [les puissances de qui il croit dépendre, et se mutilant ou travestissant volontairement. 11 oublie que de telles concessions faussent la conscience, tuent le génie, et que l'homme de lettres est ravalé ainsi à la condition du mercenaire, peu importe à qui il a vendu sa conscience, s'il s'est livré à un trafiquant de scandale, ou s'il a fait un pacte avec le démon. Mais, disent-ils, c'est justement afm de relever le caractère de l'homme de lettres, de lui assurer l'honorabilité et l'indépendance, que l'on demande l'institution d'une propriété littéraire... Mensonge! Il est prouvé que la création d'une semblable propriété, contraire aux principes de l'économie sociale, contraire au droit civil et politique, implique dans ses termes la confusion des choses vénales par nature avec celles qui ne le sont pas, et conséquemment la corruption de la littérature.

Et puis, est-ce pour les auteurs eux-mêmes qu'on la demande celte propriété, ou pour les héritiers ? Quand l'écrivain se révèle, il ne possède rien ; c'est à lui de faire son nid, sans subvention ni encouragement. Souvent même, c'est contre la pensée de ses contemporains qu'il doit diriger l'effort de son génie, quitte à ne trouver sa récompcuse que dans le tombeau. Ce sont donc les héritiers des auteurs qu'on a en vue;- ce sont des majorais d'une nouvelle espèce, une aristocratie de l'intelligence qu'on veut établir, tout un système de corruption et de servitude organisé sous le nom de propriété !

On raconte que le consul Mummius, au sac de Corinthe, disait à l'entrepreneur chargé du transport des statues : Si tu les brises, tu les remplaceras! En 145 avant J.-C, les Romains n'en étaient pas encore à distinguer les beaux-arts des métiers : nous au rebours, nous sommes revenus à les confondre. N'estce pas ce que nous faisons, en vérité, quand nous créons des maîtrises ès-arts et ès-lettres, non plus dans le'sens que les artistes donnent au mot de maître, mais dans le sens que lui donnait l'ancienne féodalité ? Et que de gens.

même parmi les lettrés, se flattent, in petto, que le génie ne manquerait pas s'il était grassement payé, et qu'un chef-d'œuvre se peut fabriquer sur commande comme une maison ou un carrosse ! C'est la consolation de la médiocrité de penser que les arts déclinent, parce qu'il n'y a pas pour les artistes d'encouragement.

On dit que lord Palmerston, s'entendant reprocher que son gouvernement ne faisait rien pour les artistes, s'écria : Ne sommesnous donc plus Anglais? Il voulait dire que ces sortes de choses regardent le public, non le gouvernement. Notre dilettantisme en est là : il n'est ni Anglais ni Français, et ne connaît plus rien aux lettres et aux arts. Nous croyons qu'une nation produit des chefs-d'œuvre quand elle est assez riche pour les payer, que Paris rebâti au prix de douze milliards sera le miracle de l'architecture, et que les lettres seront prospères quand les lettrés auront des rentes.

Au reste, il pourrait y avoir dans cette assimilation obstinée des créations de l'idéal avec celles de l'utile, une idée dont les partisans de la nouvelle propriété ne se doutent

pas. La civilisation est entrée dans une éclipse. Peut-être est -il dans la destinée générale que cette dégradation momentanée de la lumière humanitaire arrive. Si l'art se rabaisse au niveau de l'industrie, n'est-ce point qu'en effet l'industrie elle-même devient art? Regardez aux expositions : au dire des critiques, les œuvres d'art sont de plus en plus déplorables; en revanche, celles de l'industrie apparaissent de plus en phis brillantes. Est-ce que les produits de la manufacture de Sèvres, de celle des Gobelins, ne sont pas des œuvres d'art? Est-ce qu'il n'y a pas un art infini dans toutes ces machines, dans ces instruments de précision, dans ces étoffes de luxe, dans cette cristallerie, dans cette librairie si richement illustrée? Est-ce que ces inventions tout utilitaires, le télégraphe électrique, la photographie, la galvanoplastie, la machine à vapeur, les mécaniques à filer, à tisser, à coudre, à imprimer, à fabriquer le papier, etc., ne surpassent pas comme conception, n'égalent pas comme exécution, les œuvres les plus renommées de nos peintres, de nos statuaires et de nos poètes? Est-ce que l'idéal n'éclate pas dans les produits de nos industries de l^aris et de Lyon,

comme dans les ouvrages de nos romanciers et de nos dramaturges ? Est-ce que l'art de la parole, enfin, n'est pas porté à un degré éminent chez nos avocats, nos professeurs, nos journalistes, chez une foule de personnes qui ne font aucune profession de littérature et d'éloquence? Eh ! plût à Dieu que l'art de penser fût aussi vulgaire ! Nous cherchons l'idéal, le bien parler et le bien écrire, signes d'une intelligence lucide et d'une conscience saine ; et nous sommes, sans nous en apercevoir, tout idéal. Nous parlons comme Pindare et Phébus : grâce à cette énorme consommation de romans, de comptes rendus, de publications quotidiennes, hebdomadaires, mensuelles, à la portée de toutes les intelligences et de toutes les bourses, les élégances du discours français, la substance littéraire de l'antiquité et de l'âge moderne, sont devenues le patrimoine de toutes les classes et ne distinguent aujourd'hui personne. Qu'y a-t-il d'étonnant, après cela, que la littérature et l'art soient assimilés à l'industrie, quand tout industriel peut se dire artiste, quand les travailleurs ont leur poésie et les gens d'affaires leur éloquence ?

Soit donc : nous sommes en pleine transfor-

malion. Pendant un temps, pendant Icfhgtemps peut-être, nous n'aurons ni vraie littérature, ni véritable art, pas plus que dans une ère de constitutions et de rationalisme nous ne pouvons avoir de vraie royauté et de vrai sacerdoce, pas plus que sous une démocratie iV unité, de nalioiialilé, de gouvernement fort et de frontières nalurelles, il n'y a de république. 11 y aura des fonctionnaires du temporel et du spirituel, très- honorables du reste, depuis 1,200 jusqu'à 100,000 fr. de traitement; des scribes à appointements fixes ou à leurs pièces, ayant appris à écrire correctement le français et à décalquer sur toutes sortes de sujets le style des originaux; des dessinateurs coloristes, des praticiens du marbre et du granit, habiles à s'emparer des idées des maîtres et à en débiter les chefs-d'œuvre. Ce sera bien triste, bien monotone, bien ennuyeux; quelquefois bien infâme. Cojisolonsnous cependant : peu à peu le public apprendra à estimer à sa juste valeur cette littérature de contrefacteurs, cet art de flibustiers; la falsification sera ^^incue, exterminée, et, après un ou deux siècles de décrépitude, nous aurons une renaissance.

Soit, je le veux, j'y applaudis. Moi aussi, j'ai assez du partage, de l'écrivaillene, du pianisme et de l'enluminure. Mais alors, suivons la loi de l'industrie telle que l'a faite la Révolution. Des garanties de rémunération aux auteurs, aux inventeurs, aux perfectionneurs, tant qu'on voudra ; mais point de privilège, point de maîtrise, point de perpétuité. Partout, toujours, libre concurrence.

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