‹ Les MajorcainsChapitre 10 sur 14 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Nous partîmes pour Yalldemosa , vers la minléceinbre , par une matinée sereine , et nous allâmes prendre possession de notre chartreuse au milieu d*un de ces beaux rayons de soleil d^automne qui allaient devenir de plus en plus rares pour nous. Après avoir traversé les plaines fertiles d*£stabliments, nous atteiguîmes ces vagues terrains , tantôt boisés , tantôt secs et pierreux , tantôt humides et frais , et partout cahotés de mouvements abrupts qui ne ressemblent à rien.

Nulle part , si ce n'est en quelques vallées des Pyrénées, la nature ne s'était montrée à moi aussi libre dans ses allures que sur ces bruyères de Majorque , espaces assez vastes, et qui portaient dans mon esprit un certain démenti à cette culture si parfaite à laquelle les Majorquins se vantent d'avoir soumis tout leur territoire.

Je ne songeais pourtant pas à leur en faire un reproche ; car rien n'est plus beau que ces terrains négligés qui produisent tout ce qu'ils veulent , et qui ne se font faute de rien; arbres tortueux, penchés, échevelés; ronces affreuses, fleurs magnifiques, tapis de mousses et de joncs, câpriers épineux, asphodèles délicates et charmantes; et toutes choses prenant h les formes qu'il plaît à Dieu, ravin, colline, sentier pierreux tombant tout à coup dans une carrière, chemin verdoyant s'enfonçant

UN HIVER A MAJORQUE. i 1 1

dans un ruisseau trompeur , praîrie ouverte à tout venant et s'arrêtent bientôt devant une montagne à pic j puis des taillis semés de gros rochers qu'on dirait tom-* bés du ciel, des chemins creux au bord du torrent entre des buissons de myrte et de chèvrefeuille ; enfin une ferme jetée comme une oasis au sein de ce désert , élevant son palmier comme une vigie pour guider le voyageur dans la solitude.

La Suisse et le Tyrol n'ont pas eu pour moi cet aspect de création libre et primitive qui m'a tant charmé à Ma* jorque. Il me semblait que , dans les sites les plus sauvages des montagnes helvétiques , la nature, livrée à de trop rudes influences atmosphériques , n'échappait à la main de l'homme que pour recevoir du ciel de plus dures contraintes, et pour subir, comme une âme fougueuse livrée à elle-même , l'esclavage de ses propres déchirements. A Majorque , elle fleurit sous les baisers d'un ciel ardent, et sourit sous les coups des tièdes bourrasques qui la rasent en courant les mers. La fleur couchée se relève plus vivace , le tronc brisé enfante de plus nombreux rejetons après l'orage ; et quoiqu'il n'y ait point , à vrai dire , de lieux déserts dans cette île , l'absence de chemins frayés lui donne un air d'abandon ou de révolte qui doit la faire ressembler à ces belles savanes de la Louisiane , où , dans les rêves chéris de nia jeunesse, je suivais René en cherchant les traces d'Aiala ou de Chaclas.

Je suis bien sûr que cet éloge de Majorque ne plairait guère aux Majorquins, et qu'ils ont la prétention d'avoir des chemins très-agréables. Agréables à la vue, je ne le nie pas ; mais praticables aux voitures , vous allez en juger.

La voiture à votante du pays est la tartane, espèce

de coucou-omnibus conduit par un cheval ou par un mulet , et sans aucune espèce de ressort ; ou le hirlucho , sorte de cabriolet à quatre places, portant sur son brancard comme la tartane, comme elle doué de roues solides, de ferrures massives, et garni à Tintérieur d*un demi-pied de bourre de laine. Une telle doublure .vous donne bien un peu à penser quand vous vous installez pour la première fois dans ce véhicule aux abords doucereux I Le cocher s'assied sur une planchette qui lui sert de siège, les pieds écartés sur les brancards , et la croupe du cheval entre les jambes , de sorte qu'il a Favantage de sentir non-seulement tous les cahots de sa brouette , mais encore tous les mouvements de sa bête, et d'être ainsi en carrosse et à cheval en même temps. 11 ne paraît point mécontent de cette façon d'aller, car il chante tout le temps, quelque effroyable secousse qu'il reçoive ; et il ne s'interrompt que pour proférer d'un air flegmatique des jurements épouvantables lorsque son cheval hésite à se jeter dans quelque précipice , ou à grimper quelque muraille de rochers.

Car c'est ainsi qu'on se promène : ravins , torrents , fondrières , haies vives , fossés se présentent en vain ; on ne s'arrête pas pour si peu. Tout cela s'appelle d'ailleurs le chemin.

Au départ , vous prenez cette course au clocher pour une gageure de mauvais goût , et vous demandez à votre guide quelle mouche le pique. — C'est le chemin, vous répond-il. — Mais cette rivière? — C'est le chemin. — Et ce trou profond? — Le chemin. — Et ce buisson aussi ? — Toujours le chemin. — A la bonne heure !

Alors vous n'avez rien de mieux à faire que de prendre votre parti , de bénir le matelas qui tapisse la caisse de la voiture et sans lequel vous auriez iiifaillibloinent

les membres brisés , de remettre votre âme à Dieu , et de contempler le paysage en attendant la mort ou un miracle.

£t pourtant vous arrivez quelquefois sain et sauf, grâce au peu de balancement de la voiture, à la solidité des jambes du cheval, et peut-être à Tincurie du cocher, qui le laisse faire , se croise les bras et fume tranquillement son cigare, tandis qu'une roue court sur la mon-^ tagne et l'autre dans le ravin.

On s'habitue très- vite à un danger dont on voit les autres ne tenir aucun compte : pourtant le danger est fort réel. On ne verse pas toujours; mais, quand on verse , on ne se relève guère. M. Tastu avait éprouvé l'année précédente un accident de ce genre sur notre route d'Ëstabliments , et il était resté pour mort sur la place. Il en a gardé d'horribles douleurs à la tête , qui ne refroidissent pourtant pas son désir de retourner à Majorque.

Les personnes du pays ont presque toutes une sorte de voiture, et les nobles ont de ces carrosses du temps de Louis XIY, à boîte évasée, quelques-uns à huit glaces, et dont les roues énormes bravent tous les obstacles. Quatre ou six fortes* mules traînent légèrement ces lourdes machines mal suspendues , pompeusement disgracieuses , mais spacieuses et solides , dans lesquelles on franchit au galop et avec une incroyable audace les plus effrayants dé61és , non sans en rapporter quelques contusions, bosses à la tête , et tout au moins de fortes courbatures.

Le grave Miguel de Vargas, auteur vraiment espagnol, qui ne plaisante jamais, parle en ces termes de tos hor- Torosos caminos de iVlallorca : « En cuyo esencial ^ ramo de policia no se puede ponderar bastantemente

» el abandono de esta Balear. El que llaman camiiio es » una cadena de precipicios intratables, y el Iransito » desde Palma hasta los montes de Galatzo présenta al » infeliz pasagero la muerte a cada paso , » etc.

Aux environs des villes , les chemins sont un peu moins dangereux ; mais ils ont le grave inconvénient d*être resserrés entre deux murailles ou deux fossés qui ne permettent pas à deux voilures de se rencontrer. Le cas échéant , il faut dételer les bœufs de la charrette ou les chevaux de la voiture, et que Tun des deux équipages s*en aille à reculons, souvent pendant un long trajet. Ce sont alors d'interminables contestations pour savoir qui prendra ce parti; et, pendant ce temps, le voyageur, retardé, n*a rien de mieux à faire qu*à répéter la devise majorquine : mucha calma, pour son édification particulière.

Avec le peu de frais où se mettent les Majorquins pour entretenir leurs routes, ils ont Tavantage d*avoir de ces routes-là à discrétion. On n'a que rembarras du choix. J'ai fait trois fois seulement la route de la Chartreuse à Palma , et réciproquement ; six fois j'ai suivi «ne route différente, et six fois le hiritteho s'est perdu et nous a fait errer par monts et par vaux, sous prétexte de chercher un septième chemin qu'il disait être le meilleur de tous, et qu'il n'a jamais trouvé.

De Palma à Yalldemosa on compte trois lieues, mais trois lieues majorquines, qu'on ne fait pas, en trottant bien , en moins de trois heures. On monte insensible* ment pendant les deux premières ; à la troisième , on entre dans la montagne et on suit une rampe très-unie (ancien travail des chartreux vraisemblablement), mais trè8*étroile , horriblement rapide , et plus dangereuse que tout le reste du cliemin.

Là on commence à saisir le côté alpestre de Majorque ; mais c'est en vain que les montagnes se dressent de chaque côté de la gorge , c'est en vain que le torrent bondit de roche en roche ; c*est seulement dans le cœur de rhiver que ces lieux prennent Taspect sauvage que les Majorquins leur attribuent. Au mois de décembre, et malgré les pluies récentes , le torrent était encore un charmant ruisseau courant parmi des touffes d'herbes et de fleurs ; la montagne était riante, et le vallon encaissé de Yalldemosa s*ouvrit devant nous comme un jardin prinlanier.

Pour atteindre la Chartreuse , il faut mettre pied à terre ; car aucune charrette ne peut gravir le chemin pavé qui y mène, chemin admirable li l'œil par son mouvement hardi , ses sinuosités parmi de beaux arbres, et lês sites ravissants qui se déroulent à chaque pas, grandissant de beauté à mesure qu'on s'élève. Je n'ai rien vu de plus riant et de plus mélancolique , en même temps que ces perspectives où le chêne vert , le caroubier, le pin , l'olivier , le peuplier et le cyprès marient feurs nuances variées en berceaux profonds ; véritables abtmes de verdure , où le torrent précipite sa course BOUS des buissons d'une richesse somptueuse et d'une grâce inimitable. Je n'oublierai jamais un certain détour de la gorge où , en se retournant , on distingue, au sommet d'un mont , une de ces jolies maisonnettes arabes que j'ai décrites , à demi cachée dans les raquettes ^6 ses nopals , et un grand palmier qui se penche sur l*ahime en dessinant sa silhouette dans les airs. Quand la vue des boues et des brouillards de Paris me jette dans le spleen , je ferme les yeux , et je revois comme ^ans un rôve cette montagne verdoyante , ces roches fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel rose.

Ii6 LX HIVER

La chainc de Yalldemosa s*élève de plateaux en plateaux resserrés jusqu'à une sorte d'entonnoir entouré de hautes montagnes et fermé au nord par le versant d*un dernier plateau à l'entrée duquel repose le monastère. Les chartreux ont adouci , par un travail immense, Tâpreté de ce lieu romantique. Ils ont fait du vallon qui termine la chaîne un vaste jardin ceint de murailles qui ne gênent point la vue , et auquel une bordure de cyprès à forme pyramidale , disposés deux à deux sur divers plans , donne Faspect arrangé d'un cimetière d'opéra. Ce jardin, planté de palmiers et d'amandiers, occupe tout le fond incliné du vallon , et s'élève en vastes gradins sur les premiers plans de la montagne. Au clair de la lune , et lorsque l'irrégularité de ces gradins est dissimulée par les ombres , on dirait d'un amphithéâtre taillé pour des combats de géants. Au centre et sous un groupe de beaux palmiers , un réservoir en pierre reçoit les eaux de source de la montagne , et les déverse aux plateaux inférieurs par des canaux en dalles , tout semblables à ceux qui arrosent les alentours de Barcelone. Ces ouvrages sont trop considérables et trop ingénieux pour n'être pas , à Majorque comme en Catalogne, un travail des Maures. Ils parcourent lout l'intérieur de l'île , et ceux qui partent du jardin des chartreux , côtoyant le lit du torrent , portent à Palma une eau vive en toute saison.

La Chartreuse, située au dernier plan de ce col de montagnes, s'ouvre au nord sur une vallée spacieuse qui s'élargit et s'élève en pente douce jusqu'à la côte escarpée dont la mer frappe et ronge la base. Un des bras de la chaîne s'en va vers l'Espagne , et l'autre vers l'orient. De cette chartreuse pittoresque on domine donc la mer des deux côtés. Tandis qu'on l'entend gronder

au nord, on Tapcrçoit comme une faible ligne brillante au delà des montagnes qui s'abaissent , et de ]*inimcnsc plaine qui se déroule au midi ; tableau sublime , encadré au premier plan par de noirs rochers couverts de sapins, au second par des montagnes au profil hardiment découpé et frangé d'arbres superbes, au troisième et au quatrième par des mamelons arrondis que le soleil couchant dore des nuances les plus chaudes, et sur la croupe desquels Tœil distingue encore , à une lieue de distance , la silhouette microscopique des arbres , fine comme l'antenne des papillons, noire et nette comme un trait de plume à l'encre de Chine sur un fond d'or étincelant. Ce fond lumineux , c'est la plaine ; et à cette distance , lorsque les vapeurs de la montagne commencent à s'exhaler et à jeter un voile transparent sur l'abîme , on croirait que c'est déjà la mer. Mais la mer est encore plus loin , et , au retour du soleil , quand la plaine est comme un lac bleu , la Méditerranée trace une bande d'arçent vif aux confins de cette perspective éblouissante.

C'est une de ces vues qui accablent -parce qu'elles ne laissent rien à désirer, rien à imaginer. Tout ce que le poète et le peintre peuvent rêver, la nature l'a créé en cet endroit. Ensemble immense , détails infinis , vai*iété inépuisable , formes confuses , contours accusés , vagues profondeurs , tout est là , et l'art n'y peut rien ajouter. L'esprit ne suffit pas toujours à goûter et à comprendre l'œuvre de Dieu ; et s'il fait un retour sur lui-même, c'est pour sentir son impuissance à créer une expression quelconque de cette immensité de vie qui le subjugue et l'enivre. Je conseillerais aux gens que la vanité de l'art dévore , de bien regarder de tels sites et de les regarder souvent. Il me semble qu'ils y

prendraient pour cet art divin qui préside à rélernelle création des choses un certain respect qui leur manque, à ce que je m'imagine d'après l'emphase de leur forme.

Quant à moi , je n'ai jamais mieux senti le néant des mots que dans ces heures de contemplation passées h la Chartreuse. Il me venait bien des élans religieux ; mais il ne m'arrivait pas d'autre formule d'enthousiasme que celle-ci : Bon Dieu , béni sois-tu pour m'avoir donné de bons yeux !

Au reste , je crois que si la jouissance accidentelle de ces spectacles sublimes est rafraîchissante et salutaire, leur continuelle possession est dangereuse. On s'habitue à vivre sous l'empire de la sensation , et la loi qui préside à tous les abus de la sensation , c'est l'énervement. C'est ainsi que l'on peut s'expliquer l'indiffé* rence des moines en général pour la poésie de leurs monastères, et celle des paysans et des pâtres pour la beauté de leurs montagnes.

Nous n'eûmes pas le temps de nous lasser de tout cela , car le brouillard descendait presque tous les soirs au coucher du soleil , et hâtait la chute des journées déjà si courtes que nous avions dans cet entonnoir. Jusqu'à midi nous étions enveloppés dans l'ombre de la grande montagne de gauche , et à trois heures nous retombions dans l'ombre de celle de droite. Mais quels beaux effets de lumière nous pouvions étudier, lorsque les rayons obliques pénétrant par les déchirures des rochers , ou glissant entre les croupes des montagnes , venaient tracer des crêtes d'or et de pourpre sur nos seconds plans ! Quelquefois nos cyprès , noirs obélisques qui servaient de repoussoir au fond du tableau , trempaient leurs têtes dans ce fluide embrasé ; les régimes de dattes de nos palmiers semblaient des grappes de

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rubis , et une grande ligne d*ombre , coupant la vallée en biais, la partageait en deux zones: Tune inondée des clartés de Tété , Tautre bleuâtre et froide à la vue comme un paysage d*hiver.

La chartreuse de Yalldemosa contenant tout juste » suivant la règle des chartreux , treize religieux y compris le supérieur, avait échappé au décret qui ordonna , en 1836,1a démolition des monastères contenant moins de douze personnes en communauté; mais, comme toutes les autres , celle-là avait été dispersée et le cou* vent supprimé, c*est-à-dire considéré comme domaine de Tétat L*étatmajorquin, ne sachant comment utiliser ces vastes bâtiments , avait pris le parti , en attendant qu'ils achevassent de s*écrouler, de louer les cellules aux personnes qui voudraient tes habiter. Quoique le prix de ces loyers fût d'une modicité extrême , les villageois de Yalldemosa n'en avaient pas voulu profiter, peut-être à cause de leur extrême dévotion et du regret qu'ils avaient de leurs moines, peut-être aussi par effroi superstitieux : ce qui ne les empêchait pas de venir y danser dans les nuits du carnaval , comme je le dirai ci*-après; mais ce qui leur faisait regarder de trèsmauvais œil notre présence irrévérencieuse dans ces murs vénérables.

Cependant la Chartreuse est en grande partie habitée» durant les chaleurs de l'été , par les petits bourgeois pahnesans, qui viennent chercher, sur ces hauteurs et sous ces voûtes épaisses , un air plus frais que dans la plaine ou dans la ville. Mais aux approches de l'hiver le froid les en chasse , et lorsque nous y demeurâmes, la Chai^ireuse avait pour tous habitants , outre moi et ma famille , le pharmacien > le sacristain et la Maria-An-» tonia.

La Maria-AïUoiiia était une sorte de feniine de charge qui était venue d'Espagne pour échapper, je crois , a la misère , et qui avait loué une cellule pour exploiter les hôles passagers de la Chartreuse. Sa cellule était située à côté de la nôtre et nous servait de cuisine, tandis que la dame était censée nous servir de ménagère. C'était une ex-jolie femme , fine , proprette en apparence , doucereuse , se disant bien née , ayant de charmantes manières, un son de voix harmonieux, des airs patelins, et exerçant une sorte d'hospitalité fort singulière. Elle avait coutume d'offrir ses services aux arrivants , et de refuser, d'un air outragé , et presque en se voilant la face , toute espèce de rétribution pour ses soins. EUe agissait ainsi , disait-elle , pour l'amour de Dieu por Vassistencia, et dans le seul but d'obtenir l'amitié de ses voisins. Elle possédait , en fait de mobilier, un lit de sangle , une chaufferette , un brasero , deux chaises de paille , un crucifix , et quelques plats de terre. Elle mettait tout cela à votre disposition avec beaucoup de générosité , et vous pouviez installer chez elle votre servante et votre marmite.

Alais aussitôt elle entrait en possession de tout votre ménage , et prélevait pour elle le plus pur de vos nippes et de votre dîner. Je n'ai jamais vu de bouche dévote plus friande , ni de doigts plus agiles pour puiser, sans se brûler, au fond des casseroles bouillantes , ni de gosier plus élastique pour avaler le sucre et le café de ses hôtes chéris à la dérobée , tout en fredonnant un cantique ou un boléro. C'eût été une chose curieuse et divertissante, si on eût pu être tout à fait désintéressé dans la question , que de voir cette bonne Autouia , et la Catalina , cette grande sorcière walldcmosane qui nous servait de valet de chambre, et la

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nlfta , petit monstre ébouriffé qui uous servait de groom , aux prises toutes trois avec notre dîner. C4*était l'iieure de F Angélus, et ces trois chattes ne manquaient pas de le réciter : les deux vieilles en duo , faisant main basse sur tous les plats , et la petite répondant amen , tout en escamotant avec une dextérité sans égale quelque côtelette ou quelque fruit confit. C'était un tableau à faire et qui valait bien la peine qu'on feignît de ne rien voir; mais lorsque les pluies interceptèrent fréquemment les communications avec Palnia , et que les aliments devinrent rares, i' assistencia de la Maria- Antonia et de sa clique devint moins plaisante , et nous fumes forcés de nous succéder, mes enfants et moi , dans le rôle de planton pour surveiller les vivres. Je me souviens d'avoir couvé , presque sous mon chevet , certains paniers de biscottes bien nécessaires au déjeuner du lendemain , et d'avoir plané comme un vautour sur certains plats de poisson , pour écarter de nos fourneaux en plein vent ces petits oiseaux de rapine qui ne nous eussent laissé que les arêtes.

Le sacristain était un gros gars qui avait peut-être soni la messe aux chartreux dans son enfance , et qui désormais était dépositaire des clefs du couvent. Il y avait une histoire scandaleuse sur son compte ; il était atteint et convaincu d'avoir séduit et mis à mal une senorita qui avait passé quelques mois avec ses parents à ^a Chartreuse , et il disait pour s'excuser, qu'il n'était chargé par l'état que de garder les vierges en peinture. Jl n'était pas beau le moins du monde ; mais il avait des prétentions au dandysme. Au lieu du beau costume demi-arabe que portent les gens de sa classe, il avait « ^n pantalon européen et des bretelles qui certainement

donnaient dans l'œil des filles de l'endroit. Sa sœur était

la plus beUe Majorquiae que j*aie vue. Us n'habitaient pas Je couvent , ils étaient riches et Gers , et avaient une maison dans le village; mais ils faisaient leur ronde chaque jour et fréquentaient la Maria-Antonia , qui les invitait à manger notre diner quand elle n'avait pas d'appétit

Le pharmacien était un chartreux qui s'enfermait dans sa cellule pour reprendre sa robe jadis blanche » et réciter tout seul ses offices' en grande tenue. Quand on sonnait à sa porte pour lui demander de Ja guimauve ou du chiendent (les seuls spéciûques qu'il possédât), on le voyait jeter à la hâte son Iroc sous son lit , et apparaître en culotte noire , en bas et en petite veste , absolument dans le costume des opérateurs que Molière faisait danser en ballet dans ses intermèdes. C'était un vieillard trèsméfiant • ne se plaignant de rien , et priant peut-être pour le triomphe de don Carlos et le retour de la sainte inquisition , sans vouloir de mal à personne. Il nous vendait son chiendent à prix d'or , et se consolait par ces petits profits d'avoir été relevé de son vœu de pauvreté. Sa cellule était située bien loin de la nôtre , à l'entrée du monastère, dans une sorte de bouge dont la porte se dissimulait derrière un buisson de ricins et d'autres plantes médicinales de la plus belle venue. Caché là comme un vieux lièvre qui craint de mettre les chiens sur sa piste , il ne se montrait guère ; et si nous n'eussions été plusieurs fois le réclamer pour lui demander ses juleps, nous ne nous serions jamais doutés qu'il y eût encore un chartreux à la Chartreuse.

Cette Chartreuse n'a rien de beau comme ornement d architecture , mais c'est un assemblage de bâtiments très-fortement et très-largement consti*uit& Avec une

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pareille enceinte et une telle masse de pierres de taille , il y aurait de quoi loger un corps d*armée; et pourtant cette vaste construction avait été élevée pour douze personnes. Rien que dans le nouveau cloître ( car ce monastère se compose de trois chartreuses accolées Tune à l'autre à diverses époques), il y a douze cellules composées chacune de trois pièces spacieuses donnant sur m des côtés du cloître. Sur les deux faces latérales sont situées douze chapelles. Chaque religieux avait la sienne, dans laquelle il s^enfermait pour prier seul. Toutes ces chapelles sont diversement ornées, couvertes de dorures et de peintures du goût le plus grossier , avec des statues de saints en bois colorié , si horribles que je n'aurais pas trop aimé, je le confesse, à les rencontrer la nuit hors de leurs niches. Le pavé de ces oratoires est formé de faïences émaillées et disposées en divers dessins de mosaïque d*un très-bel effet. Le goût arabe règne encore en ceci , et c'est le seul bon goût dont la tradition ait traversé les siècles à Majorque. Enfin chacune de ces chapelles est munie d'une fontaine ou d'une conque en beau marbre du pays , chaque chartreux étant tenu de laver tous les jours son ora« tolre. Il règne dans ces pièces voûtées , sombres , et carrelées d'émail , une fraîcheur qui pouvait bien faire des longues heures de la prière une sorte de volupté dans les jours brûlants de la canicule.

La quatrième face du nouveau cloître, au centre du* qnel règne un petit préau planté symétriquement de buis qui n'ont pas encore perdu tout à fait les formes pyramidales imposées par le ciseau des moines , est parallèle à une jolie église dont la fraîcheur et la propreté contrastent avec l'abandon et la solitude du monastère. Nous espérions y trouver des orgues ; nous avions ou-

blîé que la règle des chartreux supprimait toute espèce d^instruments de musique , comme uu vain luxe et un plaisir des sens. I/église se compose d'une seule nef pavée en belles faïences très -finement peintes , à bouquets de fleurs artistement disposés comme sur un tapis. Les lambris boisés, les confessionnaux et les portes sont d*une grande simplicité ; mais la perfection de leurs nervureis et la netteté d'un travail sobrement et délicatement orné attestent une habileté dans la main-d'œuvre qu'on ne trouve plus en France dans les ouvrages de menuiserie. Malheureusement cette exécution consciencieuse est perdue aussi à Majorque. Il n'y a dans toute l'île , m'a dit M. Tastu , que deux ouvriers qui aiont conservé cette profession à l'état d'art. Le menuisier que nous employâmes à la Chartreuse était certainement un artiste, mais seulement en musique et en peinture. Étant venu un jour à notre cellule pour y poser quelques rayons de bois blanc , il regarda tout notre petit bagage d'artistes avec cette curiosité naïve et indiscrète que j'avais remarquée autrefois chez les Grecs esclavons. Les esquisses que mon fils avait faites d'après des dessins de Goya représentant des moines en goguette, et dont il avait orné notre chambre, le scandalisèrent un peu ; mais ayant aperçu la Descente de croix gravée d'après Rubens , il resta long-temps absorbé dans une contemplation étrange. Nous lui demandâmes ce qu'il en pensait : « Il n'y a rien dans toute l'île de Majorque , nous répondit-il dans sou patois , d'aussi beau et d'aussi naturcL »

Ce mot de naturel dans la bouche d'un paysan qui avait la chevelure et les manières d'un sauvage nous frappa beaucoup. Le son du piano et le jeu de l'artiste le jetaient dans une sorte d'extase. Il abandonnait son

travail et venait se placer derrière la chaise de Texécutant , la bouche entr'ouverte et les yeux hors de la têto. Ces instincts élevés ne rempéchaient pas d'être voleur comme tous les paysans majorquins le sont avec les étrangers); et cela sans aucune espèce de scrupule, quoiqu'ils soient d'une loyauté religieuse , dit-on , dans les rapports qu'ils ont entre eux. Il demandait de son travail un prix fabuleux , et il portait les mains avec convoitise sur tous les petits objets d'industrie française que nous avions apportés pour notre usage. J'eus bien de la peine à sauver de ses larges poches les pièces de mon nécessaire de toilette. Ce qui le tentait le plus , c'était un verre de cristal taillé , ou peut-être la brosse à dents qui s'y trouvait , et dont certainement il ne comprenait pas la destination. Cet homme avait les besoins d'art d'un Italien et les instincts de rapine d'un Malais ou d'un Cafre.

Cette digression ne me fera pas oublier de mentionner le seul objet d'art que nous trouvâmes à la Chartreuse. C'était une statue de saint Bruno en bois peint, placée dans l'église. Le dessin et la couleur en étaient remarquables; les mains, admirablement étudiées, avaient un mouvement d'invocation pieuse et déchirante ; Texpression de la tête était vraiment sublime de foi et de douleur. Et pourtant c'était l'œuvre d'un ignoï*ani ; car la statue placée en regard, et exécutée par le même manœuvre, était pitoyable sous tous les rapports; mais il avait eu en créant saint Bruno un éclair d'inspiration , un élan d'exaltation religieuse peut-être , qui l'avait élevé au-dessus de lui-même. Je doute que jalûais le saint fanatique de Grenoble ait été compris et rendu avec un sentiment aussi profond et aussi ardent ^i'était la personnification de l'ascétisme chrétien. Mais,

I2fl UN HIVER

& Majoix]ue même , remblôme de cette philosophie du passé est debout dans la solitude.

L'ancien cloître, qu'il faut traverser pour entrer dans ie nouveau , communique à celui-ci par un détour fort idmple que , grâce à mon peu de mémoire locale , je n*ai jamais pu retrouver sans me perdre préalablement dans le troisième clottre.

Ce troisième bâtiment, que je devrais appeler le pre* mier parce c[u*il est le plus ancien , est aussi le plus petit. 11 présente un coup d*œii charmant. Le préau qu*il embrasse de ses murailles brisées est l'ancien cimetière des moines. Aucune inscription ne distingue ces tombes que le chartreux creusait durant sa vie , et où rien ne devait disputer sa mémoire au néant de la mort Les sépultures sont à peine indiquées par le renflement des touiTes de gazon. M. Laurens a retracé la physio^ nomie de ce cloître dans un joli dessin, où j'ai retrouvé avec un plaisir incroyable le petit puits à gable aigu , les fenêtres h croix de pierre où sa suspendent en fes* tons toutes les herbes vagabondes des ruines , et les grands cyprès verticaux qui s'élèvent la nuit comme des spectres noirs autour de la croix de bois blanc. Je suis fâché qu'il n'ait pas vu la lune se lever derrière la belle montagne de grès couleur d'ambre qui domine ce doi* tre , et qu'il n'ait pas mis au premier plan un vieux laurier au tronc énorme et h la tôte desséchée qui n'existait peut-être déjh plus lorsqu'il visita la Char^ treuse. IVlais j'ai retrouvé dans son dessin et dans son texte une mention honorable pour le beau palmier nain {çhatnœrops) que j'ai défendu contre l'ardeur naturaliste de mes enfants , et qui est peut-être un des plus vigoureux de l'Europe dans son espèce.

Autour de ce petit clottre sont disposées les anciennes

chapelles des chartreux du quinzième siècle. Elles sont hermétiquement fermées , et le sacristain ne les ouvre à personne , circonstance qui piquait beaucoup notre curiosité. Â force de regarder au travers des fentes dans nos promenades , nous avons cru apercevoir de beaux débris de meubles et de sculptures en bois très-anciennes. Il pourrait bien se trouver dans ces galetas mysté^ rieux beaucoup de richesses enfouies dont personne à Majorque ne se souciera jamais de secouer la poussière.

Le second cloître a douze cellules et douze chapelles comme les autres. Ses arcades ont beaucoup de caractère dans leur délabrement. Elles ne tiennent plus à rien , et quand nous les traversions le soir par un gros temps , nous recommandions noire âme à Dieu ; car il ne passait pas d'ouragan sur la Chartreuse qui ne fft tomber un pan de mur ou un fragment de voûte. Jamais je n*ai entendu le vent promener des voix lamentables et pousser des hurlements désespérés, comme dans ces galeries creuses et sonores. Le bruit des tornsiits , la course précipitée des nuages , la grande clameur monotone de la mer interrompue par le sifflement de Torage , et les plaintes des oiseaux de mer qui passaient tout effarés et tout déroutés dans les rafales ; puis de grands brouillards qui tombaient tout à coup comme nn linceul , et qui , pénétrant dans les cloîtres par les arcades brisées , nous rendaient invisibles et faisaient paraître la petite lampe que nous portions pour nous diriger, comme un esprit follet errant sous les galeries, et mille autres détails de cette vie cénobitique qui se pressent à la fois dans mon souvenir : tout cela faisait bien de cette Chartreuse le séjour le plus romantique de la terre.

Je n'étais pas fiché de voir en pMn , et en réalité

une bonne fois , ce que je n'avais yu qu*en rêve , ou dans les ballades à la mode , et dans l'acte des nonnes de Rohert'ie-Diahle ^ à l'Opéra. Les apparitions fantastiques ne nous manquèrent même pas , comme je le dirai tout à l'heure ; et à propos de tout ce romantisme matérialisé qui posait devant moi , je n'étais pas sans faire quelques réflexions sur le romantisme en général.

A la masse des bâtiments que je viens d'indiquer , il faut joindre la partie réservée au supérieur, que nous ne pûmes visiter , non plus que bien d'autres recoins mystérieux; les cellules des frères convers, une petite église appartenant à l'ancienne Chartreuse , et plusieurs autres constructions destinées aux personnes de marque qui y venaient faire des retraites ou accomplir des dévotions pénitentiaires ; plusieurs petites cours entourées d'étables pour le bétail de la communauté , des logements pour la nombreuse suite des visiteurs ; enfin, tout un phalanstère, comme on dirait aujourd'hui , sous l'invocation de la Vierge et de saint Bruno.

Quand le temps était trop mauvais pour nous empêcher de gravir la montagne , nous faisions notre promenade à couvert dans le couvent , et nous en avions pour plusieurs heures à explorer l'immense manoir. Je ne sais quel attrait de curiosité me poussait à surprendre dans ces murs abandonnés le secret intime de la vie monastique. Sa trace était si récente , que je croyais toujours entendre le bruit des sandales sur le pavé et le murmure de la prière sous les voûtes des chapelles. Dans nos cellules, des oraisons latines imprimées et collées sur les murs , jusque dans des réduits secrets où je n'aurais jamais imaginé qu'on allât dire des oremm, étaient encore lisibles.

Un jour que nous aUions à la découverte dans des

galeries supérieures, nous trouvâmes devant nous une jolie tribune, d*où nos regards plongèrent dans une grande et belle chapelle , si meublée et si bien rangée , qu'on Teût idite abandonnée de la veille. Le fauteuil du supérieur était encore à sa place , et Tordre des exercices religieux de la semaine, affiché dans un cadre dé bois noir, pendait de la voûte au milieu des stalles du chapitre. Chaque stalle avait une petite image de saint collée au dossier, probablement le patron de chaque religieux. L'odeur d'encens dont les murs avaient été si long-temps imprégnés n'était pas encore tout à fait dissi[>ée. Les autels étaient parés de fleurs desséchées , et les cierges à demi consumés se dressaient encore dans leurs flambeaux. L'ordre et la conservation de ces objets contrastaient avec les ruines du dehors, la hauteur des ronces qui envahissaient les fenêtres , et les cris des polissons qui jouaient aux petits palets dans les cloîtres avec des fragments de mosaïque.

Quant à mes enfants, l'amour du merveilleux les portait bien plus vivement encore à ces explorations enjouées et passionnées. Certainement , ma fille s'attendait à trouver quelque palais de fée rempli de merveilles dans les greniers de la Chartreuse , et mon fils espérait découvrir la trace de quelque drame terrible et bizarre enfoui sous les décombres. J'étais souvent effravé de les voir grimper comme des chats sur des planches déjetées et sur des terrasses tremblantes ; et quand , me devançant de quelques pas , ils disparaissaient dans un tournant d'escalier en spirale , je m'imaginais qu'ils étaient perdus pour moi , et je doublais le pas avec une sorte de terreur où la superstition entrait peut-être bien pour quelque chose.

Car, on s'en défendrait en vain , ces demeures sinis-

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très, consacrées h un cnlte plus sinistre encore, agissent quelque peu sur l'imagination , et je défierais le cerveau le plus calme et le plus froid de s'y conserver long-temps dans un état de parfaite santé. Ces petites peurs fantastiques , si je puis les appeler ainsi , ne sont pas sans attrait ; elles sont pourtant assez réelles pour qu*il soit nécessaire de les combattre en SK)i-même. JV Toue que je n'ai guère traversé le cloître le soir sans une certaine émotion mêlée d'angoisse et de plaisir que je n'aurais pas voulu laisser paraître devant mes enfants, dans la crainte de la leur faire partager. Ils n'y paraissaient cependant pas disposés , et ils couraient volontiers au clair de la lune sons ces arceaux rompus qui vraiment avaient l'air d'appeler les danses du sabbat. Je les ai conduits plusieurs fois , vers minuit , dans le cimetière.

Cependant je ne les laissai plus sortir seuls, le soir, après que nous eûmes rencontré un grand vieillard qui se promenait parfois dans les ténèbres. C'était un ancien serviteur ou client de la communauté, à qui le vin et la dévotion faisaient souvent partir la cervelle. Lorsqu'il était ivre , il venait errer dans les cloîtres , frapper aux portes des cellules désertes avec un grand bourdon de pèlerin , où était suspendu un long rosaire , appelant les moines dans ses déclamations avinées , et priant d'une voix lugubre devant les chapelles. Comme il voyait un peu de lumière s'échapper de notre cellule , c'était là surtout qu'il venait rôder avec des menaces et des jurements épouvantables. 11 entrait chez la Maria-Antonia, qui eu avait grand'peur, et, lui faisant de longs sermons entrecoupés de jurons cyniques, il s'installait auprès de son brasero jusqu'à ce que le sacristain vînt l'en arracher à force de politesses et de ruses ; car le sacristain

D*était pas très-brave , et craignait de s*en faire un ennemi. Notre homme venait alors frapper h notre porte à des heures indues ;'et quand il était fatigué d'appeler en vain le père Nicolas , qui était son idée fixe , il se laissait tomber aux pieds de la madone ^ont la niche était située à quelques pas de notre porte, ets*y endormait , son couteau ouvert dans une main , et son cha* pelet dans l'autre.

Son tapage ne nous inquiétait guère, parce que ce n'était point un homme à se jeter sur les gens à Tim-* proviste. Comme il s'annonçait de loin par ses exclama* lions entrecoupées et le bruit de son bâton sur le pavé, on avait le temps de battre en retraite devant cet animal sauvage, et la double porte en plein chêne de notre cellule eût pu soutenir un siège autrement formidable i mais cet assaut obstiné pendant que nous avions un malade accablé , auquel il disputait quelques heures de repos, n'était pas toujours comique. Il fallait le subir pourtant avec miicha calma, car nous n'eussions certes reçu aucune protection de la [X)Uce de l'endroit ; nous n'allions point à la messe , et notre ennemi était un saint homme qui n*en manquait aucune.

Un soir, nous eûmes une alerte et une apparition <i'un autre genre , que je n'oublierai jamais. Ce fut d'abord un bruit inexplicable et que je ne pourrais comparer qu'à des milUers de sacs de noix roulant avec continuité sur un parquet. Nous nous hâtâmes de sortir dans le cloître , pour voir ce que ce pouvait être. I^ cloître était désert et sombre comme à l'ordinaire ; mais le bruit se rapprochait toujours sans interruption , et nientôt une faible clarté blanchit la vaste profondeur nés voûtes. Peu à peu elles s'éclairèrent du feu de plusieurs torches , et nous vîmes apparaître , dans la va-

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peur rouge qu'elles répandaient, un bataillon d*êtres abominables à Dieu et aux hommes. €e n'était rien moins que Lucifer en personne , accompagné de toute sa cour, un maître diable tout noir, cornu , avec la face couleur de sang ; et autour de lui un essaim de diablotins avec des têtes d'oiseau , des queues de cheval , des oripeaux de toutes couleurs , et des diablesses ou des bergères, en habits blancs et roses, qui avaient l'air d'être enlevées par ces vilains gnomes. Après les confessions que je viens de faire , je puis avouer que pendant une ou deux minutes , et même encore un peu de temps après avoir compris ce que c'était , il me fallut un certain effort de volonté pour tenir ma lampe élevée au niveau de cette laide mascarade, à laquelle l'heure, le lieu et la clarté des torches donnaient une apparence vraiment surnaturelle.

C'étaient des gens du village , riches fermiers et petits bourgeois , qui fêtaient le mardi-gras et venaient établir leur bal rustique dans la cellule de Maria-Ântonia. Le bruit étrange qui accompagnait leur marche était celui des castagnettes , dont plusieurs gamins , couverts de masques sales et hideux , jouaient en même temps, et non sur un rhythme coupé et mesuré, comme en Espagne , mais avec un roulement continu semblable à celui du tambour battant aux champs. Ce bruit , dont ils accompagnent leurs danses, est si sec et si âpre, qu'il faut du courage pour le supporter un quart d'heure. Quand ils sont en marche de fête , ils l'interrompent tout d'un coup pour chanter à l'unisson une coptila sur une phrase musicale qui recommence toujours et semble ne finir jamais ; puis les castagnettes reprennent leur roulement, qui dure trois ou quatre minutes. Rien de plus sauvage que cette manière de se réjouir en se

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brisant le tympan avec le claquement du bois. La phrase musicale , qui n*est rien par elle-même , prend un grand caractère jetée ainsi à de longs intervalles, et par ces voix qui ont aussi un caractère très - particulier. Elles sont voilées dans leur plus grand éclat et traînantes dans leur plus grande animation.

Je m'imagine que les Arabes chantaient ainsi , et M. Tastu , qui a fait des recherches à cet égard, s'est convaincu que les principaux rhythmes majorquins , leurs fioritures favorites, que leur manière, en un mot, est de type et de tradition arabes ^

Quand tous ces diables furent près de nous , ils nous entourèrent avec beaucoup de douceur et de politesse, car les Majorquins n*ont rien de farouche ni d'hostile , en général , dans leurs manières. Le roi Beizébuth daigna m*adresser la parole en espagnol, et me dit qu'il était avocat. Puis il essaya , pour me donner une plus

* Lorsque nous allions de Barcelone à Palma , par une nuit liède et sombre , éclairée seulement par une phosphorescence extraordinaire dans le sillage du navire , tout le monde dormait À bord , excepté le timonier, qui , pour résister au danger d'en iaire autant, chanta toute la nuit, mais d'une voix si douce et si ménagée qu'on eût dit qu'il craignait d'éveiller les hommes de quart , ou qu'il était à demi endormi lui-même. Nous ne nous lassâmes point de l'écouter, car son chant était des plus étranges. ]\ suivait un rhythmc et des modulations en dehors de toutes DOS habitudes, et semblait laisser aller sa voix au hasard, comme la famée du bâtiment, emportée et balancée par la brise. C'était une rêverie plutôt qu'un chant, une sorte de divagation nonchalante de la voix , où la pensée avait peu de part, mais qui suivait le balancement du navire, le faible bruit du remou, et ressemblait à une improvisation vague, renfermée pourtant dans des formes douces et monotones.

Cette voix de la contemplation avait un grand charme.

haute idée encore de sa personne, de me parler en français ; et , voulant me demander si je me plaisais à la Chartreuse , il traduisit le mot espagnol cartuxa par le mot français cartotu^he, ce qui ne laissait pas de faire un léger contre-sens. Mais le diable majorquin n'est pas forcé de parler toutes les langues.

Leur danse n*est pas plus gaie que leur chant. Nous les suivîmes dans la cellule de Maria-Ântonia , qui était décorée de petites lanternes de papier suspendues , en travers de la salle , à des guirlandes de lierre. L'orchestre, composé d'une grande et d'une petite guitare, d'une espèce de violon aigu et de trois ou quatre paires de castagnettes , commença à jouer les jotas et les fandangos indigènes , qui ressemblent à ceux de l'Espagne, mais dont le rhythme est plus original et le tour plus hardi encore.

Cette fête était donnée en l'honneur de Rafaël Torres , un riche tenancier du pays, qui s'était marié, peu de jours auparavant , avec une assez belle fille. Le nouvel époux fut le seul homme condamné à danser presque toute la soirée face à face avec une des femmes qu'il allait inviter tour à tour. Pendant ce duo, toute l'assemblée, grave et silencieuse, était assise par terre, accrou* pie à la manière des Orientaux et des Africains, l'alcaldc lui-même , avec sa cape de moine et son grand bâton noir à tête d'argent

Les boléros majorquins ont la gravité des ancêtres, et point de ces grâces profanes qu'on admire en Ânda« louste. Hommes et femmes se tiennent les bras étendus et immobiles , les doigts roulant avec précipitation et continuité sur les castagnettes. Le beau Rafaël dansait pour l'acquit de sa conscience. Quand il eut fait sa corvée , il alla s'asseoir en chien comme les autres , et les

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malins de l'endroit vinrent briller â leur tour. Un jeune gars , mince comme une guêpe , Gt Tadmiration universelle par la roideur de ses mouvements et des sauts sur place qui ressemblaient à des "bonds galvaniques, sans éclairer sa figure du moindre éclair de gaieté. Un gros laboureur, très-coquet et très-suffisant , voulut passer la jambe et arrondir les bras à la manière espagnole ; il fut bafoué , et il le méritait bien , car c'était la plus risibte caricature qu'on pût voir. Ce bal rustique nous eût long-temps captivés, n'était l'odeur d'huile rance et d'ail qu'exhalaient ces messieurs et ces dames, et qui prenait réellement à la gorge.

Les déguisements de carnaval avaient moins d'intérêt pour nous que les costumes indigènes ; ceux-là sont trèsélégants et très-gracieux. Les femmes portent une sorte de guimpe blanche en dentelle ou en mousseline, appelée rebozilio , composéef de deux pièces superposées ; une qui est attachée sur la tête un peu en arrière, passant sous le menton comme une guimpe de religieuse , et qui se nomme rehoziUo en aniount; et l'autre qui flotte en pèlerine sur les épaules , et se nomme reio^ iiito en votant; les cheveux, séparés en bandeaux lissés sur le front, sont attachés derrière pour retomber en une grosse tresse qui sort du rebozilio , flotte sur le dos et se relève sur le côté , passée dans la ccin*ture. En négligé de la semaine , la chevelure non tres^ sée reste flottante sur le dos en estoffade. Le corsage, en mérinos ou en soie noire, décolleté, à manches courtes, est garni, au-dessus du coude et sur les coutures du dos , de boutons de métal et de chaînes d'argent passées dans les boutons avec beaucoup de goût et de richesse. Elles ont la taille fine et bien prise, le pied trèspetit et chaussé avec recherche dans les jours de fête.

Une simple villageoise a des bas à jour, des souliers de satin , une chaîne d'or au cou , et plusieurs brasses de chaînes d'argent autour de la taille et pendantes à la ceinture. J'en ai vu beaucoup de fort bien faites , peu de jolies ; leurs traits étaient réguliers comme ceux des Andalouses , mais leur physionomie plus candide et plus douce. Dans le canton de SoUer , où je ne suis poinl allé , elles ont une grande réputation de beauté.

Les hommes que j'ai vus n'étaient pas beaux , mais ils le semblaient tous au premier abord , à cause du costume avantageux qu'ils portant. Il se compose , le dimanche, d'un gilet (guarde-pits) d'é:offe de soie bariolée, découpé en cœur et très-ouvert sur la poitrine, ainsi que la veste noire {sayo ) courte et collante à Ja taille , comme un corsage de femme. Une chemise d'un blanc magnifique , attachée au cou et aux manches par une bandelette brodée, laisse le cou libre et la poitrine couverte de beau linge, ce qui donne toujours un grand lustre à la toilette. Ils ont la taille serrée dans une ceinture de couleur , et de larges caleçons bouffants comme les Turcs , en étoffes rayées , colon et soie , fabriquées dans le pays. Avec cela , ils ont des bas de fil blanc, noir ou fauve, et des souliers de peau de veau sans apprêt et sans teint Le chapeau à larges bords , en poil de cbat sauvage {moxine), avec des cordons et des glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de cet ajustement Dans les maisons, ils roulent autour de leur tête un foulard ou un mouchoir d'indienne en manière de turban, qui leur sied beaucoup mieux. L'hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui couvre leur tonsure ; car ils se rasent , comme des prêtres , le sommet de la tête, soit par mesure de propreté, et Dieu sait que cela ne leur sert pas à grand'chose ! soit par

dévotion. Leur vigoureuse crinière bouffante , rude et crépue, flotte donc (autant que du crin peut flotter) autour de leur cou. Un trait de ciseau sur le front complète cette chevelure , taillée exactement à la mode du moyen âge , et qui donne de Uénergie à toutes les figures.

Dans les champs, leur costume, plus négligé, est plus pittoresque encore. Ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune jusqu*aux genoux , suivant la saison. Quand il fait chaud , ils n*ont pour tout vêtement que la chemise -et le pantalon bouffant. Dans l'hiver, ils se couvrent ou d'une cape grise qui a l'air d'un froc de moine, ou d'une grande peau de chèvre d'Afrique avec le poil en dehors. Quand ils marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d'une raie noire sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait volontiers pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours , en se rendant aux champs ou en revenant à la maison , l'un d'eux marche en tête, jouant de la guitare ou de la flûte, et les autres suivent en silence , emboîtant le pas , et baissant le nez d'un air plein d'innocence et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot qui se fierait ^ leur mine.

Ils sont généralement grands, et leur costume, en les rendant très -minces, les fait paraître plus grands encore. Leur cou , toujours exposé à l'air , est beau et ^goureux ; leur poitrine , libre de gilets étroits et de hretelles , est ouverte et bien développée ; mais ils ont presque tous les jambes arquées.

Nous avons cru observer que les vieillards et les hommes mûrs étaient , sinon beaux dans leurs traits , du moins graves et d'un type noblement accentué. Ceux-

là ressemblent tous 5 des moines , tels qu*on se les rejNrésenle poétiquement 1^ jeune génération nous a semblé commune et d*un type grivois , qui rompt tout à coup la filiation. Les moines aoraient-i^ cessé d'intervenir dans l'intimité domestique depuis une vingtaine d'années seulement?

— Ceci n'est qu'une facétie de voyage.

J'ai dit plus haut que je cherchais l surprendre le secret de la vie monastique dans ces lieux , oà $a trace était encolle si récente. Je n^entends point dire par Ëi que je m'attendisse à découvrir des faits myatérieui relatifs à la Chartreuse en particulier; mais je demandais à ces murs abandonnés de me révéler la pensée intime des reclus licencieux qu'ils avaient, durant des siècles, séparés de la vie humainoi J'aurais voulu suivre le fil amoindri ou rompu de la foi chrétienne dans ces âmes jetées là par chaque génération comme ua hdo* causte à ce Dieu jaloux , auquel il avait lallu des victi* mes humaines aussi bien qu'aux dieux barbares. Enûn j'aurais voulu ranimer un chartreux du quinzième siècle et UQ du dix-neuvième pour comparer entre eux ces deux catholiques séparés dans leur foi , sans le savoir, par des abîmes, et demander à chacun ce qu'il pensait de l'autre.

Il me semblait que la vie du premier était asses facile à reconstruire avec vraisemblance dans ma pensée. Je voyais ce chrétien du moyen âge tout d'une pièce, f^vent , sincère , brisé au cœur par le apectadq des gue^

res , des discordes et des souffrances de ses contemporains, Aiyant cet abfme de maux et cherchant dans la contemplation ascétique à s'abstraire et à se détacher autant que possible d'une ^ie où la notion de la perfectibilité des masses n'était point accessible aux individus. Mais le chartreux du dix-neuvième siècle , fermant les yeux à la marche devenue sensible et claire de Thuma^ nité » indifférent h la vie des autres hommes , ne comprenant plus ni la religion , ni le pape , ni l'église , ni la société, ni lui-même, et ne voyant plus dans sa Char*treuse qu'une habitation spacieuse, agréable et sûre, dans sa vocation qu'une existence assurée , l'impunité accordée à ses instincts , et un moyen d'obtenir , sans mérite individuel , la déférence et la considération des dévots, des paysans et des femmes, celui'^là je ne pouvais me le représenter aussi aisément Je Qe pouvais faire une appréciation exacte de ce quMl devait avoir eu de r^nords , d'aveuglement, d'hypocrisie ou de sincé* rité. 11 était impossible qu'il y eût une foi réelle à l'É*gUse romaine dans cet homme, à moins qu'il ne fût absolument dépourvu d'intelligence. 11 était impossible aussi qu'il y eût un athéisme prononcé ; car sa vie entière eût été un odieux mensonge, et je ne saurais croire Il un homme comj^étement stupide ou complètement vil. C'est rimage de ses combats intérieurs , de ses aU ternatives de révolte et de soumission , de doute philosophique et dQ terreur superstitieuse que j'avais devant les yeux comme un enfer ; et plus je m'identifiais avec ce dernier chartreux qui avait habité ma cellule avant inoi , plus je sentais peser sur mon imagination frappée ces angoisses et ces agitations que je lui attribuais ^

* C'est dans cette Cbartreqse et soqsom impressions c|oe j'ai

Il sufiisait de jeter les yeux siir les anciens cloîtres et sur la Chartreuse moderne pour suivre la marche des besoins de bien-être , de salubrité et même d*éiégance , qui s'étaient glissés dans la YÎe de ces anachorètes, mais aussi pour signaler le relâchement des mœurs céoobitiques, de l'esprit de mortiCcation et de pénitence. Tandis' que toutes les anciennes cellules étaient sombres, étroites et mal closes, les nouvelles étaient aérées, claires et bien construites. Je ferai la description de celle que nous habitions pour donner une idée de l'austérité de la règle des chartreux, même éludée et adoucie autant que possible.

Les trois pièces qui la composaient étaient spacieuses , voûtées avec élégance et aérées au fond par des rosaces à jour , toutes diverses et d'un très-joli dessin. Ces trois pièces étaient séparées du cloître par un retour sombre et fermé d'un fort battant de chêne. Le mur avait trois pieds d'épaisseur. La pièce du milieu était destinée à la lecture , à la prière , à la méditation ; elle avait pour tout meuble un large siège à prie-Dieu et à dossier , de six ou huit pieds de haut , enfoncé et fixé dans la muraille. La pièce à droite de celle-ci était la chambre à coucher du chartreux ; au fond était située l'alcôve , très-basse et dallée en dessus comme un sépulcre. La pièce de gauche était l'atelier de travail , le réfectoire, le magasin du solitaire. Une armoire située au fond avait un compartiment de bois qui s'ouvrait en lucarne sur le cloître, et par où on lui faisait passer ses aliments. Sa cuisine consistait en deux petits fourneaux situés au dehors, mais non plus, suivant la règle absolue,

fait presque entier un roman qui a pour sujet la vie monastique, et pour titre Spiridion,

en plein air : une voûte ouverte sur le jardin protégeait contre la pluie le travail culinaire du moine , et lui permettait de s'adonner à cette occupation un peu plus que le fondateur ne Faurait voulu. D'ailleurs une cheminée introduite dans cette troisième pièce annonçait bien d'antres relâchements , quoique la science de l'architecte n'eût pas été jusqu'à rendre cette cheminée praticable.

Tout l'appartement avait en arrière, à la hauteur des rosaces, un boyau long, étroit et sombre, destiné à l'aération de la cellule, et au-dessus un grenier pour serrer le maïs , les oignons , les fèves et autres frugales provisions d'hiver. Au midi , les trois pièces s^ouvraient sur un parterre dont l'étendue répétait exactement celle de la totalité de la cellule, qui était séparé des jardins voisins par des murailles de dix pieds , et s'appuyait sur une terrasse fortement construite , au-dessus d'un petit bois d'orangers, qui occupait ce gradin de la montagne. Le gradin inférieur était rempli d'un beau berceau de vignes, le troisième d'amandiers et de palmiers, et ainsi de suite jusqu'au fond du vallon, qui, ainsi que je l'ai dit , était un immense jardin.

Chaque parterre de cellule avait sur toute sa longueur à droite un réservoir en pierres de taille, de trois à quatre pieds de large sur autant de profondeur, recevant , par des canaux pratiqués dans la balustrade de la terrasse, les eaux de la montagne, et les déversant dans le parterre par une croix de pierre qui le coupait en quatre carrés égaux. Je n'ai jamais compris une telle provision d'eau pour abreuver la soif d'un seul homme, ni un tel luxe d'irrigation pour un parterre de vingt pieds de diamètre. Si on ne connaissait l'horreur particulière des moines peur le bain et la sobriété des

mœurs majorquîncs h cet égard , on pourrait croire que ces bons chartreux passaient leur vie en ablutions comme des prêtres indiens.

Quant à ce parterre planté de grenadiers , de citronniers et d'orangers, entouré d'allées exhaussées en briques et ombragées, ainsi que le réservoir, de berceaux embaumés , c'était comme un joli salon de fleurs et de verdure , où le moine pouvait se promener à pied sec les Jours humides et rafraîchir ses gazons d'une nappe d'eau courante dans les jours brûlants, respirer au bord d'une belle terrasse le parfum des orangers, dont la cime tonffùe apportait sous ses yeux un dftme éclatant de fleurs et de fruits , et contempler , dans un repos absolu , le paysage à la fois austère et gracieux , mélancolique et grandiose, dont j*ai parlé déjà; enfin cultiver pour la volupté de ses regards des fleurs rares et précieuses, cueillir pour étancher sa soif les fruits les plus savoureux , écouter les bruits sublimes de là mer , contempler la splendeur des nuits d'été sous le plus beau ciel , et adorer l'Éternel dans le plus beau temple que jamais il ait ouvert à l'homme dans le sein de la nature. Telles me parurent au premier abord les ineffables jouissances du chartreux ; telles je me les promis à moi-même en m'instaliant dans une de ces cellules qui semblaient avoir été disposées pour satisfaire les magnifiques caprices d^imagination ou de rêverie d'une phalange choisie de poètes et d'artistes.

Alais quand on se représente l'existence d'un homme sans intelligence et par conséquent sans rêverie et sans méditation, sans foi peut-être , c'est-à-dire sans enthousiasme et sans recueillement , enfouie dans cette cellule aux murs massifs, muets et sourds, soumise aux abrutissantes privations de la règle , et forcée d'en observer

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la lettre sans en comprendre Tesprit, coadanniée à l'horreur de la solitude , réduite à n'apercevoir que de loin, du haut des montagnes, Tespèce humaine rampant au fond de la vallée , à rester éternellement étrangère à quelques autres âmes captives, vouées au mémo silence , enfermées dans la même tombe « toujours voisines et tQujours séparées t même dans la prière; enfm quand on se sent soi-même, être libre et |iensant, con* duit par sympathie à de certaines terreurs et à de certaines défaillances , tout cela redevient triste et sombre comme une vie de néant , d'erreur et d'impuissance. Alors on comprend Tennui incommensurable do ce moine pour qui la nature a épuisé ses plus beaux spectacles^ et qui n'en jouit pas, parce qu'il n'a point un autre homme à qui faire partager sa jouissance ; la tristesse brutale de ce pénitent qui ne souffre plus que du froid et du chaud , comme un animal , comme une plante ; et le refroidissement mortel de ce chrétien chez qui rien ne ranime et ne vivifie l'esprit d'ascctisme. Condamné à manger stul, à travailler seul, à souffrir et à prier seul, il ne doit plus avoir qu'un besoin, celui d'échapper à cette épouvantable claustration ; cl l'on m'a dit que les derniers chartreux s'en faisaient si peu faute, que certains d'entre eux s'ahscnlaicut dos semaines et des mois entiers sans qu'il fût possible au prieur de les faire rentrer dans l'ordre.

Je crains bien d'avoir fait une longue et minutieuse description de notre Chartreuse , sans avoir donné la moindre idée de ce qu'elle eut pour nous d'enchanteur au premier abord , et de ce qu'elle i>erdit de poésie à

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