‹ Les MajorcainsChapitre 11 sur 14 · VIS HIVER · texte numérisé non relu

VIS HIVER

nos yeux quand nous Teûmes bien interrogée. J*ai cédé, comme je fais toujours, à l'ascendant de mes souvenirs, et maintenant que j'ai tâché de communiquer mes impressions , je me demande poui^uoi je n'ai pas pu dire en vingt lignes ce que j'ai dit en vingt pages , à savoir que le repos insouciant de l'esprit , et tout ce qui le provoque, paraissent délicieux à une âme fatiguée, mais qu'avec la réflexion ce charme s'évanouit. C'est qu'il n'appartient qu'au génie de tracer une vive et complète peinture en un seul trait de pinceau. Lorsque M. La Mennais visita les camaldules de Tivoli , il fut saisi du même sentiment, et il l'exprima en maître :

ff Nous arrivâmes chez eux , dit-il , à l'heure de la » prière commune, lis nous parurent tous d'un âge assez » avancé , et d'une stature au-dessus de la moyenne. » Rangés des deux côtés de la nef, ils demeurèrent après » l'office à genoux , immobiles , dans une méditation » profonde. On eût dit que déjà ils n'étaient plus de la » terre ; leur tête chauve ployait sous d'autres pensées » et d'autres soucis; nul mouvement d'ailleurs, nul si- » gne extérieur de vie ; enveloppés de leur long man- » teau blanc , ils ressemblaient à ces statues qui prient n sur les vieux tombeaux.

» Nous concevons très-bien le genre d'attrait qu'a, » pour certaines âmes fatiguées du monde et désabu- » sées de ses illusions , cotte existence solitaire. Qui n'a » point aspiré à quelque chose de pareil? Qui n'a pas , » plus d'une fois , tourné ses regards vers le désert » et rêvé le repos en un coin de la forêt , ou dans la » grotte de la montagne , près de la source ignorée où A se désaltèrent les oiseaux du ciel?

« Cependant telle n'est pas la vraie destinée de n l'homme : il est né pour l'action ; il a sa tâche qu'il

» doit accoiïiplir. Qu'importe qu'elle soit rude ? D*est- » ce point à Tainour qu'elle est proposée? » ( Affaires de Rome. )

Cette courte page, si pleine d'images, d'aspirations, d'idées et de réflexions profondes , jetée comme par hasard au milieu du récit des explications de M. La Mennais avec le saint>siége , m'a toujours frappé , et je suis certain qu'un jour elle iournira à quelque grand peintre le sujet d'un tableau. D'un côté , les camaldules en prières, moines obscurs, paisibles, à jamais inutiles, à jamais impuissants, spectres affaissés , dernières manifestations d'un culte près de rentrer dans la nuit du passé , agenouillés sur la pierre du tombeau , froids et fflornes conune elle; de l'autre , l'homme de l'avenir, le dernier prêtre , animé de la dernière étincelle du génie de l'église , méditant sur le sort de ces moines, les regardant en artistes, les jugeant en philosophe. Ici, les lévites de la mort immobiles sous leurs suaires ; là , l'apôtre de la vie , voyageur infatigable dans les champs infinis de la pensée, donnant déjà un dernier adieu sympathique à la poésie du cloître, et secouant de ses pieds la poussière de la ville des papes, pour s'élancer dans la voie sainte de la liberlé morale.

Je n'ai point recueilli d'autres faits historiques sur ma Chartreuse que celui de la prédication de saint Vincent Ferrier à Valldemosa , et c'est encore à M. Tastu que j'en dois la relation exacte. Cette prédication fut l'événement important de Majorque en 1613 , et il n'est pas sans intérêt d'apprendre avec quelle ardeur on désirait un missionnaire dans ce temps-là, et avec quelle solennité on le recevait.

« Dès l'année 1^09, les Mallorquins, réunis en grande Assemblée , décidèrent qu'on écrirait à maître Vincent

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