UM H1V£R
Ferrer , ou Ferrier , pour rengager à venir prêcher à Mallorca. Ce fut don Louis de Prades • évêque de Mallorca , camerlingue du pape Benoît XIII ( Tanti^pape Pierre de Luna ) « qui écrivit , en 1A12 » aux jurats de Yaknce une lettre pour implorer Tassistance apostolique de maître Vincent, et qui , Tannée suivante , Tattendit à Barcelone et s'embarqua avec lui pour Palma. Dès le lendemain de son arrivée , le saint misdoanaire commença ses prédications et ordonna des processions de nuit, La plus grande sécheresse régnait dans Tîle; mais au troisième sermon de maître Vincent , la pluie tomba. Ces détails furent ainsi maudés au roi Ferdinand par son procureur royal don Pedro de Casaldagaila :
« Très-haut , très-excellent prince et victorieux sei- » gneur , j*ai Thonneur de vous annoncer que maîU'e 9 Vincent est arrivé dans cette cité le premier jour de » septembre I et qu'il y a été soleoneUement reçu. Le » samedi au matin , il a commencé h prêcher devant 9 une foule immense « qui l'écoute avec tant de dévo- 9 tion , que toutes les nuits on fait des processions dans » lesquelles on voit des hommes, des femmes et des en- 9 fanisse flageller. £1 comme depuis long-teiQps il n'é- » tait tombé de l'eau , le Se^neur Dieu , touché des 9 prières des enfants et du peuple , a voulu que ce 9 tx)yaume, qui périssait par la sécheresse, vit tomber» • dès le troisième sermon , une pLuie abtmdante sur toute l'île , ce qui a beaucoup réjoui les habitants.
• Que Notre- Seigneur Dieu vous aide longues années^ 9 très-victorieux seigneur , et exhausse votre royale 9 couronne.
» Mallorca, 11 septembre 1413.»
» La foule qui voulait enteudi*e le saint missionnaire
croissait de telle façon, qne, ne pouvant Tadmeltre dans la Taste église do couvent de Saint-Dominique, on fut obligé de lui livrer Timmense jardin du couvent, en dressant des échafauds et abattant des murailles.
» Jusqu'au 3 octobre , Vincent Ferrîer prêcha à Palma, d*oà il partit pour visiter Tile. Sa première station fut à Yalldemosa , dans le monastère qui devait le recevoir et le loger , et qu'il avait choisi sans doute en considération de son frère Bonîface, général de l'ordre des chartreux. Le prieur de Yalldemosa était venu le prendre à Pahna et voyageait avec lui. A Yalldemosa plus encore qu'à PaUna , l'église se trouva trop petite pour contenir la foule avide. Yoici ce que rapportent les chroniqueurs :
» I^a ville de Yalldemosa garde la mémoire du temps où saint Yincent Ferrier y sema la divine parole. Sur le territoire de ladite ville se trouve une propriété qu'on appelle Son Guai * ; là se rendît le missionnaire, suivi d'nne multitude infinie. Le terrain était vaste et uni ; le tronc creusé d'un antique et immense olivier lui servit de chaire. Tandis que le saint prêchait du haut de l'olivier , la ploie vint à tomber en abondance. Le dé- Hïon, promoteur des vents, des éclairs et du tonnerre, semblait vouloir forcer les auditeurs à quitter* la place pour se mettre à l'abri , ce que faisaient déjà quelquesuns d'entre eux, lorsque Yincent leur commanda de ne pas bouger , se mit en prière , et à l'instant un nuage s étendit comme un dais sur lui et sur ceux qui l'écoutaient , tandis que ceux qui étaient restés travaillant dans le champ voisin furent obligés de quitter leur ouvrage.
^ Son signifie maison, propriété rurale, villa, en majorquin.
» Le vieux tronc existait encore il n'y a pas on siècle, car nos ancêtres l'avaient religieusement conservé. Depuis , les héritiers de la propriété de Son Gttal ayant négligé de s'occuper de cet objet sacré, le souvenir s'en effaça. Mais Dieu ne voulut pas que la chaire rustique de saint Vincent fût h jamais perdue. Des domestiques de la propriété, ayanl voulu faire du bois, jetèrent leur vue sur l'olivier et se mirent en devoir de le dépecer ; mais les outils se brisaient à l'instant, et, comme la nouvelle en vint aux oreilles des anciens , on cria au miracle , et l'olivier sacré resta intact. Il arriva plus tard que cet arbre se fendit en trente-quatre morceaux ; et , quoique à portée de la ville , personne n'osa y toucher , le respectant comme une relique.
» Cependant le saint prédicateur allait prêchant dans les moindres hameaux , guérissant le corps et l'âme des malheureux. L'eau d'une fontaine qui coule dans les environs de Valldemosa était le seul remède ordonné par le saint. Cette fontaine ou source est connue encore sous le nom de Sa tassa Ferrera,
» Saint Vincent passa six mois dans l'Ile , d'où il fut rappelé par Ferdinand , roi d'Aragon , pour l'aider à éteindre le schisme qui désolait l'Occident. Le saint missionnaire prit congé des Mallorquins dans un sermon qu'il prêcha le 22 février ihik à la cathédrale de Palma ; et après avoir béni son auditoire, il partit pour s'embarquer, accompagné des jurés, de la noblesse, et de la multitude du peuple , opérant bien des miracles , comme le racontent les chroniques , et comme la tradition s'en est perpétuée jusqu'à ce jour aux îles Baléares. »
Cette relation , qui ferait sourire mademoiselle Fanny Elssler , donne lieu à une remarque de M. Tastu , eu-
rieuse sous deux rapports : le premier , en ce qu*elle explique fort oaturellement un des miracles de saint Vincent Ferrier ; le second , en ce qu'elle confirme un fait important dans Thistoire des langues. Voici cette note :
« Vincent Ferrier écrivait ses sermons en latin , et les prononçait en langue limosine. On a regardé comme un miracle cette puissance du saint prédicateur , qui faisait qu'il était compris de ses auditeurs quoique leur parlant un idiome étranger. Rien n'est pourtant plus naturel , si on se reporte au temps où florissait maître Vincent. A cette époque , la langue romane des trois grandes contrées du nord , du centre et du midi , était , à peu de chose près , la même ; les peuples et les lettrés surtout s'entendaient très-bien. Maître Vincent eut des succès en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, à Paris , en Bretagne, en Italie, en Espagne, aux îles Baléares ; c'est que dans toutes ces contrées on comprenait, si on ne la parlait , une langue romane , sœur , parente ou alliée de la langue valencienne, la langue maternelle de Vincent Ferrier.
» D'ailleurs , le célèbre missionnaire n'était-il pas le contemporain du poète Ghaucer , de Jean Froissart , de Christine de Pisan , de Boccace, d'Ausias-March, et de ^t d'autres célébrités européennes * ? »
^ Les peuples baléares parlent l'ancienne langue romane limo- Bîne, cette langue que M. Raynouard, sans examen, sans distinction , a comprise dans la langue provençale. De toutes les langues romanes, la mallorquine est celle qui a subi le moins de variations , concentrée qu'elle est dans ses lies, où elle est préservée de tout contact étranger. Le languedocien, aujourd'hui même dans son état de décadence , le gracieux patois languedo- ^cn de Montpellier et de ses environs, est celui qui offre le plus
Je ne puis continuer mon récit sans achever de compulser les annales dévotes de Yalldemosa ; car , ayant à parler de la piété fanatique des villageois avec lesquels
d'analogie avec le mallorquin ancien et moderne. Cela s'explique par lès fréquents séjours que les rois d^Âragon faisaient avec leur coiir dans la ville de Mohtpéi.Mer. Pierre II, tué à Muret (i 213) en combattant Simon de Moiitfbrt, avait épousé Marie i fiiie d'tm coMfe de Montpellier, et eut de ce mariage Jâime l^', ait lu Cotiquistador^ qui naquit daa& cette ville et y passa les pi^mières années de son enfance. Un des caractères qui distinguent Tidiome mallorquin des autres dialectes romans de la langue d'oc, ce sont les articles de sa grammaire populaire, et> Chose à remarquer, ces ai'ticfes se trouvent polir la plupart dans la langue vulgaire de quelques localités de l'Ile de Sardaigtie. Indépendamment de l'article lo masculin, le, et lu féminin, Ift, le tnàllorqoin a leâ articles suivants :
Mascuun. — Singulier : So, le; sos, les, au pluriel.
FÉMININ. — Singulier : Sa, la; sas, les, au pluriel.
Masculin et Féminin. — Singulier ; Es, le; ets, les, au pluriel.
Masculin. — Singulier : En, le; na, la, au féminin singulier; nas, les, au féiirinih pluriel.
Nous devons déclarer eti passant <ltie ces àiiicles, quoique d'ott usage antique, n'ont jamais été employés dans les instruments qui datent de la conquête des Baléares par les Aragonais; c'està-dire que dans ces lies, comme dans les contrées italiques, deui langues régnaient simultanément: la rustique, p/e^ea, à l'usage des peuples (celle-là change peu); et la langue académique littéraire , aulica illustra , que le temps , la civilisation ou le génie épurent ou perfectionnent. Ainsi, aujourd'hui, le castillan est la langue littéraire des Espagnes; cependant chaque province a conservé pour l'usage journalier son dialecte spécial. A Mallorca,
A MAJORQUE. tbi
nous fûmes en rapport , je dois mentionner la sainte dont ils s'enorgueillissent et dont ils nous ont montré la maison rustique.
« Yalldemosa est aussi la patrie de Gatalina Tomas , béatifiée en 1792 par le pape Pie VI. La vie de cette
le castiUan n'est guère employé que dans les circonstances officielles ; mais dans la vie habituelle, chez le peuple comme chez les grands seigneurs, tous n*entendrez parler que le mallorquin. Si tous passez devant le balcon où une jeune fille, une Atlote (du mauresque aila, lella) arrose ses fleurs, c'est dans son doux idiome national que vous l'entendrez chanter :
Sii» atiotes, tott es diumenges, Quôn Dû tenen res mes que fèr, Van à regar eê clavelier, Dihentli : Veul jà que no meojesl
« Les Jeunes filles , tous les dimanches,
» Lorsqu'elles n'ont rien de mieux à faire,
» vont arroser le pot d'œillets,
» Et lui disent : Bois, puisque tu ne manges pas ! •
La musique qui accompagne les paroles de la Jeune fille est rbythmée à la mauresque, dans un ton tristement cadencé qui vous pénètre et vous fait rêver. Cependant la mère prévoyante qui a entendu la jeune fille ne manque pas de lui répondre :
Atlotes,fi:au! fliant Que Ba camya se ri J ; T slno rapadassau , No ^'6 arribar 'à «'csliu !
• Fllletles, filez! filez t
• Car la chemise va s'usant tlUtéralement, la chcmiiic ri). B El si vous n'y mettez une pièce,
• Elle ne pourra vous durer jusiiu'à Télé. •
Le mallorquin , surtout dans la boucbe des femihes , t1 pour l'oreille des étrangers un charme particulier de suavité et de grâce. Lorsqu'une Mallorquine vous dit ces paroles d'adieu , si doucement mélodieuses : <• Boua nit tengua ! es meu cô no basta P«r dl H : Adios! » « Bonne nuit* mon cœur ne suflit pas & vous
15a UN HIVER
sainte fille a été écrite plusieurs fois, et en dernier Heu par le cardinal Antonio Despuîg. Elle offre plusieurs traits d'une gracieuse naïveté. Dieu , dit la légende , ayant favorisé sa serrante d'une raison précoce , on la vit observer rigoureusement les jours de jeûne , bien avant Tâge où l'Église les prescrit Dès ses premiers ans elle s'abstint de faire plus d'un repas par jour. Sa dévotion à la passion du Rédempteur et aux douleurs de
dire : Adieu ! » il semble qu'on pourrait noter la molle cantilène comme une phrase musicale.
Après ces échantillons de la langue vulgaire mallorquîne , je me permettrai de citer un exemple de l'ancienne langue académique. C'est le Mercader tnallorqui (le marchand mallorqoin), troubadour du quatorzième siècle, qui chante les rigueurs de sa dame et prend ainsi congé d'elle :
Gercats d'uy may, jà siats bella e pros, 'quels voslres près, e laus, e ris plesents, Car vengut es lo temps que m*aurets mens.
No m' aucirà vostre 'sguard amoros,
Ne la semblança gaya ;
Car trobat n'ay
Altra qui m'play,
sol quelulplaya!
Altra , sens vos, per que Pin volray be, E tindr' en car s'amor, que *xi s'conve.
■ Cherchez désormais, quoique vous soyez belle el noble, B Ces mérites, ces louanges, ces sourires charmants qui n*étaient
que pour vous ; » Or, le temps est venu où vous m'aurez moins près de vous, • voire regard d'amour ne pourra plus me tuer,
» Ni votre Teinte gaieté;
» Car j'en ai trouvé
» une autre qui me plaît :
» Si je pouvais seulement l'il plaire t » une autre, non plus vous, ce dont je lui saurai gré, « De qui l'amour me sera cher : ainsi dois-je faire. •
Les Mallorquins, comme tous les peuples méridionaux , sont naturellement musiciens et poètes, ou, comme disaient leurs
sa sainte mère était si fervente , que dans ses promenades elle récitait coniinuellement le rosaire , se servant , pour compter les dizaines , des feuilles des oliviers ou des lentisques. Son goût pour la retraite et les exercices religieux , sou éloignement pour les bals et les divertissements profanes, l'avaient fait surnommer la viejeeita , la petite vieille. Mais sa solitude et son abstinence étaient récompensées par les visites des anges et de toute la cour céleste : Jésus-Christ , sa mère et les saints se faisaient ses domestiques ; Marie la soignait dans ses maladies; saint Bruno la relevait dans ses chutes ; saint Antoine l'accompagnait dans l'obscurité de la nuit , portant et remplissant sa cruche à la fontaine ; sainte Catherine sa patronne accommodait ses cheveux et la soignait en tout comme eût fait une mère attentive et vigilante ; saint Côme et saint Damien guérissaient les blessures qu'elle avait reçues dans ses luttes avec le démon , car sa victoire n'était pas sans combat ; enfin saint Pierre et saint Paul se tenaient à ses côtés pour l'assister et la défendre dans les tentations.
» Elle embrassa la règle de saint Augustin dans le monastère de Sainte-Madeleine de Palma, et fut l'exem*
ancêtres, troubadours, trobadors, ce que nous pourrions traduire par improvisateurs. LMle de Mallorca en compte encore plusieurs qui ont une réputation méritée^ entre antres les deux qui habitent Sollcr. C'est à ces trohadors que s'adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux. Moyennant finance , et d'après les renseignements qu'on leur a donnés , les troubadours vont sous les balcons des jeunes filles, à une heure avancée de la nuit, ctiantant les cohlas improvisées sur le ton de l'éloge ou de la plainte, quelquefois même de l'injure , que leur font adresser ceux qui payent le poète-musicien. Les étrangers peuvent se donner ce plaisir, qui ne tire pas à conséquence dans rile de Mallorca. {Notes de M, Tastu,)
pie des pénitentes, et, comme le chante 1* Église en ses prières , obéissante, pauvre, chaste et humble. Ses historiens lui attribuent Tesprit de prophétie et le don des miracles. Ils rapportent que , pendant qu'on faisait à Maliorca des prières publiques pour la santé du pape Pie y, un jour Gatalina les interrompit tout à coup en disant qu'elles n'étaient plus nécessaires, puisqu'à cette même heure le pontife venait de quitter ce monde « ce qui se trouva vrai.
»EUe mourut le 5 avril 157&, en prononçant ces paroles du Psalmiste : — « Seigneur , je remets mon esprit entre vos mains. »
» Sa mort fut regardée comme une calamité publique ; on lui rendit les plus grands honneurs* Une pieuse dame de Maliorca , dona Juana de Pochs , remplaça le sépulcre en bois dans lequel on avait déposé d'abord la sainte fille par un autre en albâtre magnifique qu'elle commanda à Gênes; elle institua en outre , par son tes-* tament ^ une messe pour le jour de la translation de la bienheureuse , et une autre pour le jour de sainte Gatherine sa patronne ; elle voulut qu'une lampe brûlât perpétuellement sur son tombeau..
» Le corps de cette sainte fille est conservé aujourd'hui dans le couvent dos religieuses de la paroisse Sainte- Ëulalie, où le cardinal Despuig lui a consacré un autel et un service religieux ^ »
J'ai rapporté complaisamment toute cette petite lé« gende , parce qu'il n'entre pas du tout dans mes idées de nier la sainteté , et je dis la sainteté véritable et de bon aloi , des âmes ferventes. Quoique Tenthousiasme et les visions de la petite montagnarde de Yalldemosa
* Notes de M. Tastu.
n'aient plus le même sens religieui^ et la même valeur philosophique que les inspirations et les extases des saints du beau temps chrétien , la viejecita Tamara n'en est pas moins une cousine germaine de la poétique bergère sainte Geneviève et de la bergère sublime Jeanne d'Arc. En aucun temps TÉg^ise romaine n*a refusé de marquer des places d'honneur dans le royau^ie des deux aux (dus humbles enfants du peuple ; mais le$ temps sont venus où elle condamne et rejette ceux des apôtres qui veulent s^randir la pl«ce du peuple dans le royaume de la terre. La pagésa ^ Catalioa était ohéù^ santé , pauvre , chaste et humble : les page* vaQ^ demosans ont si peu profité de ses exemples et si peu compris sa vie , qu'ils voulurent un jour lapider mes enfants parce que mon fils dessinait les ruines du cou-» vent , ce qui leur parut une profanation. Ils faisaient comme l'Église , qui d'une main allumait les bûchers de l'auto-da-fé et de l'autre eaceusait reffigie de ses saints et de ses bienheureux.
Ce viilage de Yalldepiosa , qui se targue du droit de s'appeler ville dès le temps des Arabes ^, est situé dans le giron de la montagne , de plain-pied avec la Chartreuse , dont il semble être une annexe. C'est un amas de nids d'hirondelles de mer ; il est dans un site presque inaccessible , et ses habitants sont pour la plupart
* Pagétj pagésa, nom que portent les hommes et les femnies de la troisième ca^ à Majorque; la première, es cavaliers, est celle des chevaliers ou nobles; la deuxième» es pagésos, les cultivateurs; la troisième, es manastrals, les artisans. Pages &e dit de tout habitant des campagnes cultivant les terres.
{M. Tastu.)
* Les Arabes Rappelaient Villa-Àvente , nom roman qu'elle «vait reçu, je pense , dçs Pisans ou des Génois^ (M. Tasiu.)
des pêcheurs qui partent le matin pour ne rentrer qu'à la nuit. Pendant tout le jour , le village est rempli de femmes , les plus babillardes du monde , que Ton voit sur le pas des portes, occupées à rapetasser les filets ou les chausses de leurs maris , en chantant à tue-tête. Elles sont aussi dévotes que les hommes ; mais leur dévotion est moins intolérante , parce qu'elle est plus sincère. C'est une supériorité que, là comme partout, elles ont sur l'autre sexe. En général , l'attachement des femmes aux pratiques du culte est une affaire d'enthousiasme , d'habitude ou de conviction ,^ tandis que chez les hommes c'est le plus souvent une affaire d'ambition ou d'intérêt. La France en a offert une assez forte preuve sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, alors que l'on achetait les grands et les petits emplois de l'administration et de l'armée avec un billet de confession ou une messe.
L'attachement des Majorquins pour les moines est fondé sur des motifs de cupidité; et je ne saurais mieux le faire comprendre qu'en citant l'opinion de M. Marliani , opinion d'autant plus digne de confiance qu'en général l'historien de l'Espagne moderne se montre opposé à la mesure de 1836 , relative à l'expulsion subite des moines.
« Propriétaires bienveillants, dit-il, et peu soucieux de leur fortune ; ils avaient créé des intérêts réels entre eux et les paysans; les colons qui travaillaient les biens des couvents n'éprouvaient pas de grandes rigueurs , quant à la quotité comme à la régularité des fermages. Les moines, sans avenir, ne thésaurisaient pas , et du moment où les biens qu'ils possédaient suffisaient aux e;Eigences de l'existence matérielle de chacun d'eux, ils se montraient fort accommodants pour tout le reste* La
" qu'il
158 UN HlYJïia
carlistes. Sor-le^bamp toutes les mesures furent prises pour faire face au danger : Palma fut déclarée eu état de siège , et toutes les forces militaires de Tiie furent mises sur pied.
Cependaut rien ne parut , aucun buisson ne bougea, aucune trace d*un pied étranger ne s'imprima, comme dans rtie de Robinson, sur le saUe du rivage. L'autorité punit le pauvre prêtre de Tavoir rendue ridicole, et, au lieu de renvoyer (nromener comme un vistoDnaire, renvoya eo prison comme un séditieux. Mais les mesures de précaution ne furent pas révoquées, et, lorsque nous quittâmes Majorque, à Tépoque des exécutions de Maroto , l'état de siège durait encore.
Rien de plu9 étrange que l'espèce de mystère que les Hajorquiiis semblaient vouloir se faire les uns aux au^ 1res des événements qui bouleversaient alors la face de l'Espagne, Personne n'en parlait , si ce n'est en faflûOe
et à voix basse. Dans un pays où il n'y a vraimeot m méchanceté ni tyrannie , il est inconcevable de voir ré^ gner une méflance aussi ombrageuse. Je n*ai rien lo de si {daisant que les articles du journal de Palma, et j'ai toujours regretté de n'en avoir pas emporté quelques numéros pour échantillons de la polémique majof' quine. Mais voici, sans exagération, la forme daosJ^' quelle, après avoir rendu compte des faits, on ^ commentait le sens et l'authenticité :
« Quelque {trouvés que puissent paraître ces événe* menls aux yeux des personnes disposées à les accueillie nous ne jurions trop recommander à nos lecteurs d'en attendre la suite avant de les juger. Les réflexions qu^ se présentent à l'esprit en présence de pareils faits de^ • mandent à être mûries , dans l'attente d'une certitoA que nous ne voulons pas révoquer en douto , mais (f^
nous ite prendrons pas sur nous de hâter par d'imprudentes assertions. Les destinées de TEspdgne sont enve« loppées d'un voile qui ne tardera pas à être soulevé, mais auquel nul ne doit porter avant le temps une main imprudente* Nous nous abstiendrons jusque-là d'émettre notre opinion , et nous conseillerons à tous les esprits sages de ne point se prononcer sur les actes des divers partis , avant d'avoir vu la situation se dessiner plus net* tement , » etc.
La prudence et la réserve sont ^ de l'aveu même des Majorquins , la tendance dominante de leur caractère. Les paysans né vous rencontrent jamai» dans la campa^ gne sans échanger avec vous un salut ; mais si vous leur adressez une parole de plus sans être connu d'eux , ils se gardent bien de vous répondre , quand même vous parleriez leur patois* Il suffit que vous ayez un air étranger pour qu'ils vous craijgnent et se détournent du che^ min pour vous éviter.
Nous eussions pu vivre cependant en bonne intelti^ gence avec ces braves gens , si nous eussions fait acte de présence à leur église. Ils ne nous eussent pas moins rançonnés en toute occasion, mais nous eussions pu nous promener au milieu de leurs champs sans risquer d'être atteints de quelque pierre à la tête au détour d'un buisson* Malheureusement cet acte de prudence ne nous vint pas à l'esprit dans les commencements, et nous restâmes presque jusqu'à la fin sans savoir combien notre manière d'être les scandalisait Ils nous appelaient païens , mahométans et jdifs ; ce qui est pis que tout , selon eux. L'alcade nous signalait à la désapprobation de ses administrés; je ne sais pas si le curé ne nous prenait point pour texte de ses sermons. La blouse et le pantalon de ma fille les scandalisaient beaucoup aussi.
i60 UN HIVER
Ils trouvaient fort mauvais qu'unejeune personne de neuf ans courût les montagnes déguisée en homme. Ce n^était pas seulement les paysans qui affectaient cette pruderie.
Le dimanche , le cornet à bouquin qui retentissait dans le village et sur les chemins pour avertir les retardataires de se rendre aux offices nous poursuivait en vain dans la Chartreuse. Nous étions sourds , parce que nous ne comprenions pas , et quand nous eûmes compris , nous le fûmes encore davantage. Ils eurent alors un moyen de venger la gloire de Dieu , qui n*était pas chrétien du tout. lls( se liguèrent entre eux pour ne nous vendre leur poisson , leurs œufs et leurs légumes qu'à des prix exorbitants. Il ne nous fut permis d'invoquer aucun tarif, aucun usage. À la moindre observation : — Fous n'en vouiez pas ? disait le pages d*un air de grand d'Espagne , en remettant ses oignons ou ses pommes de terre dans sa besace ; vous n'en aurez pets. Et il se retirait majestueusement, sans qu'il fût possible de le faire revenir pour entrer en composition. Il nous faisait jeûner pour nous punir d'avoir marchandé.
Il fallait jeûner en effet. Point de concurrence ni de rabais entre les vendeurs. Celui qui venait le second demandait le double , et le troisième demandait le triple, Ki bien qu'il fallait être à leur merci et mener une vie d'anachorètes , plus dispendieuse que n'eût été à Paris une vie de prince. Nous avions la ressource de nous approvisionner à Palma par l'intermédiaire du cuisinier du consul, qui fut notre providence, et dont, si j'étais empereur romain , je voudrais mettre le bonnet de coton au rang des constellations. Mais les jours de pluie , aucun messager ne voulait se risquer sur les chemins , «k
quelque prix que ce fût ; et comme il plut pendant deux mois, nous eûmes souvent du pain comme du biscuit de mer et de véritables diners de chartreux.
C'eût été une contrariété fort mince si nous eussions tous été bien portants. Je suis fort sobre et même stoîque par nature à Tendroit du repas. Le splendide appétit de mes enfants faisait flèche de tout, bois et régal de tout citron vert. Mon fils, que j'avais emmené frêle et malade , reprenait à la vie comme par miracle , et guérissait une affection rhumatismale des plus graves , en courant dès le matin , comme un lièvre échappé , dans les grandes plantes de la montagne , mouillé jusqu'à la ceinture. La Providence permettait à la bonne nature de faire pour lui ces prodiges; c'était bien assez d'un malade.
Mais l'autre , loin de prospérer avec l'air humide et les privations , dépérissait d'une manière effrayante. Quoiqu'il fût condamné par toute la faculté de Palma , il n'avait aucune affection chronique; mais l'absence de régime fortifiant l'avait jeté , à la suite d'un catarrhe , dans un état de langueur dont il ne pouvait se relever. U se résignait , comme on sait se résigner pour soimême; nous, nous ne pouvions pas nous résigner pour lai , et je connus pour la première fois de grands chagrins pour de petites contrariétés, la colère pour un bouillon poivré ou chippé par les servantes , l'anxiété pour un pain frais qui n'arrivait pas , ou qui s'était changé en éponge en traversant le torrent sur les flancs d'un mulet. Je ne me souviens certainement pas de ce que j'ai mangé à Pise ou à Trieste; mais je vivrais cent ans, que je n'oublierais pas l'arrivée du panier aux provisions à la Chartreuse. Que n'eussé-je pas donné pour avoir un consommé et un verre de bordeaux à offrir
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tous les jotfrs II notre malade ! te» aliineots màjdi^iiins, et sdrtout la manière dont ils étaiedt apprêtéi^, quand nous n'y avions pas l'œil et la inain , lui causaient un invincible dégoût. Djrai^je jusqu'à quel pcfint ce dégoût était fondé? Un jotir qu'on nous ^frait un nlaigre poulet , nous vîmes sautiller sur son dos fumant d'énormes maîtres Fioh, dont HofiTmanti eût fait autant de malins esprits , mais que certainement il n'eût pas mangés en sauce. Mes enfants furent pris d'un si bdn rire d'enfants qu'ils faillirent tomber soui^ la table.
Le fond de la cuisine mâjorquifle est invariablâment le cochon sous toutes les forme» et Sous tous les aspects. C'est là qu'eût été de saisOîi le! dicton dtl {letît Savoyard faisant l'éloge de sst gargdtte , et AMUl avec admiration qu'on y mange cinq sortes de viandes , à éà\(Ar ! du cochon , du porc , dii làt-d , dû jémboii et du »alé. A Majorque , oh fdbHqde , j'en sui» sûr , |»Itis de dettx mille sortes de mets avec le pot^c , et au tnmm dem cents espèces de boudins ^ assaisonnés d'une telle ph)fusion d'ail , de poivre, de piment et d'éfrices corHwives dé tout genre, qu'on y risque la tie à chaqUe mdfceau. Vous Voyez pâi^îtfe su^ là table vitigt pldts qtil ressemblent à toutes sortes de mets chrétiens ; ne tous y fiez pas cependant; te dont des drogues infernales cuites par lé diable en persoUhe; Enfin tient au dessert Une tarte en pâtisserie de fort bonne mine; atéc dëè tranches de friiit qui t*essétnbleiit à des oranges siicfées; ib'est une tourte de coéhon â l'ail , aVec des tranches de tontatigas, de ponniies d'ainour et ^ë piment, le tout saupoudré de sel blanc que vous prendriez pour du sucre à son air d'innocence. 11 y a bien des poulets , mais ils n'ont que la peau et les os. A Valldemosa, chaque graine qu'oti notisi eût tendiie pour leë engraisser
A MAJOBQtTE. 103
eût été taxée sans doute un réal. Le poisson qu'on nous apportait de la mer était aussi plat et aussi sec qu6 les poulets.
Un jour nous achetâtnes un calmar de la grande espèce, pour aToir le plaisir de rexainiiier. Je n*ai jamais vu d*animal plus liorrible. Son corps était gro? comme celui d*un dindon, ses yeux larges comme des oranges, et ses bras flasques et hideux, déroulés, avaient quatre à cinq pieds de long. Les pêcheurs nous assuraient que c'était un friand morceau. Nous ne fûmes point alléchés par sa mine« et nous en fîmes hommage à la Maria-Antonia^ qui l'apprêta et le dégusta avec délices*
Si tiotre admiration pour le calmar fit sourir^e ces bonnes gens , nous eûmes bien notre tour quelques jours après. En descendant la montagne^ nous tîmes les pages quitter leurs trayaùx et se précipiter vers des gens arrêtés sur le chemin^ qui portaient dans un panier une paire d'oiseaux aduiirablcs , extraordinaires ^ merveilleux, incompréhensibles. Toute la population de la montagne fut mise en émoi par Tapparition de ces to» latiles inconnus. — Qu'est-ce que cela mange? se disait-on en les regardant, fit quelques-uns répondaient ; — Peut-être que cela ne mange pas ! -^ Celd vit-il sur terre ou sur mer?— Probablement cela vit toujours dans l'air. Bnfin les deux oiseaux avaient failli être étouffés par l'admiration publique , lorsque nous vérifiâmes que ce n'étaient ni dés condors i ni des phénix, ni des hippogriffes, mais bien deux belles oies de bassecour qu'tin riche seigneur envoyait en présent à un de ses amis.
A Majorque comme à Venise « les vins liquoreux sont abondants et exquis. Nous avions pour ordinaire du Qibseatel aussi bon et aussi peu cher que le Chypre
qu'on boit sur le littoral de l'Adriatique. Mais les vins rouges , dont la préparation est un art véritable , inconnu aux Majorquius , sont durs, noirs, brûlants, chargés d'alcool, et d'un prix pfus élevé que notre plus simple ordinaire de France. Tous ces vins chauds et capiteux étaient fort contraires à notre malade , et même à nous , à telles enseignes que nous bûmes presque toujours de l'eau , qui était excellente. Je ne sais si c'est à la pureté de cette eau de source qu'il faut attribuer un fait dont nous fîmes bientôt la remarque : nos dents avaient acquis une blancheur que tout l'art des parfumeurs ne saurait donner aux Parisiens les plus recherchés. La cause en fut peut-être dans notre sobriété forcée. N'ayant pas de beurre , et ne pouvant supporter la graisse, l'huile nauséeuse et les procédés incendiaires de la cuisine indigène, nous vivions de viande fort maigre , de poisson et de légumes , le tout assaisonné , en fait de sauce , de l'eau du torrent à laquelle nous avions parfois le sybaritisme de mêler le jus d'une orange verte fraîchement cueillie dans notre parterre. £n revanche , nous avions des desserts splendides : des patates de Malaga et des courges de Valence confites , et du raisin digne de la terre de Chanaan. Ce raisin , blanc on rose, est oblong, et couvert d'une pellicule un peu épaisse, qui aide à sa conservation pendant toute l'année. Il est exquis , et on en peut manger tant qu'on veut sans éprouver le gonflement d'estomac que donne le nôtre. Le raisin de Fontainebleau est aqueux et frais; celui de Majorque est sucré et charnu. Dans l'un il y a à manger, dans l'autre à boire. Ces grappes , dont quelques-unes pesaient de vingt à vingt-cinq livres, eussent fait l'admiration d'un peintre. C'était notre ressource dans les temps de disette. Les paysans croyaient nous le
vendre fort cher en uoas le faisant payer quatre fois sa valeur ; mais ils ne savaient pas que , comparativement au nôtre, ce n^était rien encore ; et nous avions le piai* sir de nous moquer les uns des autres. Quant aux figues de cactus , nous n'eûmes pas de discussion : c'est bien le plus détestable fruit que je sache.
Si les conditions de cette vie frugale n'eussent été, je le répète , contraires et même funestes à l'un de nous, les autres Toussent trouvée fort acceptable en elle-même. Nous avions réussi même à Majorque, même dans une chartreuse abandonnée , même aux prises avec les paysans les plus rusés du monde , à nous créer une sorte de bien-être. Nous avions des vitres , des portes et un poêle , un poêle unique en son genre , que le premier forgeron de Palma avait mis un mois à forger, et qui nous coûta cent francs. C'était tout simplement un cylindre de fer avec un tuyau qui passait par la fenêtre. 11 fallait bien une heure pour l'allumer, et à peine l'était-ii , qu'il devenait rouge , et qu'après avoir ouvert long-temps les portes pour faire sortir la fumée, il fallait les rouvrir presque aussitôt pour faire sortû* la chaleur. En outre , le soi-disant fumiste l'avait enduit à l'iutérieur, en guise de mastic , d'une matière dont les Indiens enduisent leurs maisons et même leurs personnes par dévotion , la vache étant réputée chez eux , comme on sait, un animal sacré. Quelque purifiante pour l'âme que pût être cette odeur sainte, j'atteste qu'au feu elle est peu délectable pour les sens. Pendant un mois que ce mastic mit à sécher, nous pûmes croire que nous étions dans un des cercles de l'enfer où Dante prétend avoir vu les adulateurs. J'avais beau chercher dans ma mémoire par quelle faute de ce genre j'avais pu mériter un pareil supplice , quel pouvoir j'avais en-
censé , quel pape oa quel roi j'atais encouragé danl son erreur par mes flatteries ; je n'avais pas seulenaent un garçon de bureau ou un huissier de la chambre sur la conscience, pas même une révérence à un gendarme ou à un journaliste !
Heureusement le chartreux pharmacien nous vendit du benjoin exquis, reste de la provision de parfums dont on encensait naguère, dans relise de son couvent « l'image de la Divinité ; et cette émanation céleste combattit victorieusement , dans notre ceUule « les exbalai* sons du huitième fossé de Tenfer.
'- Noiis avions un mobilier splendido : des lits de sangle irréprochables, des matelas peu mollets i plu» ehers qu'à Paris, mais neufs et propres, et de ces grands et exccllenfâ couvre-pieds en indienne ouatée et piquée que les juifs vendent assez bon marché à Palma. Une dame française « établie dans le pays$ avait eu la bonté de nous céder quelques livres de {dume qu'elle avait fait venir pour elle de Marseille , et dont nous avions fait deux oreillers à notre malade. C'était certes uù grand luxe dans une contrée où les oies passent pour des êtres fantastiques , et où les poulets ont des démangeaisotis même en sortant de la broche.
Noos possédions plusieurs tables^ {dusieurs chaises de paille comme celles qu'on voit dans nos chaumières de paysans , et un sofa voluptueux en bois blanc avec des coussins de toile à matelas rembourrés de laine^ Le sol, très-inégal et très-poudreux de la cellule, était couvert de ces nattes valenciennes à longues pailles qui ressemblent à un gazon jauni par le soleil , et de ces belles peaux de mouton à longs pmls^ d'une finesse et d'une blancheur admirables , qu'on prépare fort bien dans le pays.
Comme diez les Africains et les Orientaui , il n*y a point d'armoires dans les anciennes maisons de Major-* que, et surtout dans les cellules de chartreux. On y serre ses effets dans de grands coffres de bois blanc. Nos malles de cuir jaune pouvaient passer là pour des mea- Mes très^égants. Un grand châle tartan bariolé, qui nous avait servi de tapis de pied en voyage, devint une portière somptueuse devant l'alcôve , et mon fds orna le poêle d'une de ces diarmantes urnes d'argile de Fela^ nitz , dont la forme et les ornements sont de pur goût arabe.
Felanitz est un village de Majorque qui mériterait d'approvisionner l'Europe de ces jolis vases , si légers qu'on les croirait de liège, et d'un grain si un qu'on en prendrait l'argile pour une matière précieuse. On fait là de petites crudies d'une forme exquise dont on se «ert comme de carafes, et qui conservent l'eau dans un état de fraîcheur admirable. Cette argile est si poreuse que l'eau s'échappe à travers les flancs du vase, et qu'en inoms d'une demi -journée il est vide. Je ne suis pas physicien le moms du monde, et peut-être la remarque que j'ai £aite est plus que niaise ; quant à moi , elle m'a semblé merveilleuse, et mon vase d'argile m'a souvent paru endianté : nous le laissions rempli d'eau sur le poêle, dont la table en fer était presque toujours rouge, et quelquefois, quand l'eau s'était enfuie par les pores du vase , le vase, ^nt resté à sec sur cette plaque brû^ laate, ne cassa point. Tant qu'il contenait une goutte d'eau, cette eau était d'un froid glacial, quoique la cha^ leur du pcêlc fît noircir le bois qu'on posait dessus.
Ce joli vase , entouré d'une guii'lande de lierre cueillie sur la muraille extérieure, était plus satisfaisant pour des yeux d'artistes que toutes les dorures de nos ;t>èvres
les UM HIVER
modernes. Le pianino de Pleyel, arraché aux mains des douaniers après trois semaines de pourparlers et 400 fr. de. contribution, remplissait la voûte élevée et retentissante de la cellule d*un son magnifique. £nûn , le sacristain avait consenti à transporter chez nous une belle grande chaise gothique sculptée en chêne, que les rats et les vers rongeaient dans Tancienne chapelle des Chartreux , et dont le coffre nous servait de bibliothèque, en même temps que ses découpures légères et ses aiguilles effilées , projetant sur la muraille , au reflet de la lampe du soir, Tombre de sa riche dentelle noire et de ses clochetons agrandis , rendaient à la cellule tout son caractère antique et monacal.
Le seigneur Goroez , notre ex-propriétaire de Son- Vent, ce riche personnage qui nous avait loué sa maison en cachette, parce qu'il n*était pas convenable qu*uQ citoyen de Majorque eût Tair de spéculer sur sa propriété, nous avait fait un esclandre et menacés d'un procès pour avoir brisé chez lui (estropeado) quelques assiettes de terre de pipe qu'il nous fit payer comme des porcelaines de Chine. En outre , il nous fit payer (toujours par menace) le hadigtonnagc et le repicagc de toute sa maison, à cause de la contagion du rhume. A quelque chose malheur est bon , car il s'empressa de nous vendre le linge de maison qu'il nous avait loué ; et, quoiqu'il fût pressé de se défaire de tout ce que nous avions touché, il n'oublia pas de batailler jusqu'à ce que nous eussions payé son vieux linge comme du neu£ Grâce à lui , nous ne fûmes donc pas forcés de semer du lin pour avoir un jour des draps et des nappes , comme ce seigneur i<aUcu qui accordait des chemises à ses pages.
Il ne faut pas qu'on m'accuse de puérilité parce que
je rapporte des vexations dont , à coup sûr , je n'ai pas conservé plus de ressentiment que ma bourse de regret; ' mais personne ne contestera que ce qu*il y a de plus intéressant à observer en pays étranger, ce sont les hommes; et quand je dirai que je n*ai pas eu une seule relation d'argent , si petite qu'elle fut , avec les Majorquins , où je n*aie rencontré de leur part une mauvaise foi impudente et une avidité grossière ; et quand j'ajouterai qu'ils étalaient leur dévotion devant nous en affec^ tant d'être indignés de notre peu de foi , on conviendra que la piété des âmes simples , si vantée par certains conservateurs de nos jours , n'est pas toujours la chose la plus édifiante et la plus morale du monde , et qu'il doit être permis de désirer une autre manière de comprendre et d'honorer Dieu. Quant à moi , à qui l'on a tant rebattu les oreilles de ces lieux communs : que c'est un crime et un danger d'attaquer même une foi erronée et corrompue, parce que l'on n'a rien à mettre à la place; que les peuples qui ne sont point infectés du poison de l'examen philosophique et de la frénésie révolutionnaire sont seuls moraux , hospitaliers , sincères ; qu'ils ont encore de la poésie , de la grandeur et des vertus antiques, etc., etcl... j'ai ri à Majorque un peu plus qu'ailleurs, je l'avoue, de ces graves objections. Lorsque je voyais mes petits enfants, élevés dans l'abomination de la désolation de la philosophie , servir et assister avec joie un ami souffrant , eux tout seuls , au milieu de cent soixante mille Majorquins qui se seraient détournés avec la plus dure inhumanité , avec la plus lâche terreur, d'une maladie réputée contagieuse, je nie disais que ces petits scélérats avaient plus de raison et de charité que toute cette population de saints et d'apôtres.
pitaL Dans vingt ans il n*y aura plus de seigneurie ï Majorque. Les juifs pourront s*y constituer à l'état de puissance , comme ils ont fait chez nous , et relev( r leur tête encore courbée et humiliée hypocritement sous les dédains mal dissimulés des nobles et Thorreur puérile et impuissante des prolétaires. En attendant, ils sont les vrais propriétaires du terrain , et le pages tremble devant eux. Il se retourne vers son ancien maître avec douleur; et , tout en pleurant de tendresse , il tire à soi les dernières bribes de sa fortune. Il est donc intéressé à satisfaire ces deux puissances, et même à leur complaire en toutes choses, afin de n'être pas écrasé entre les deux.
Soyez donc recommandé à un pages , soit par un noble, soit par un riche (et par quels autres le seriez-vous, puisqu'il n'y a point là de classe intermédiaire ? ) , et à l'instant s'ouvrira devant vous la porte du pages. Mais essayez de demander un verre d'eau sans cette recommandation , et vous verrez !
Et pourtant ce paysan majorquin a de la douceur, de la bonté, des mœurs paisibles, une nature calme et patiente. Il n'aime point le mal , il ne connaît pas le bien. Il se confesse, il prie, il songe sans cesse à mériter le paradis; mais il ignore les vrais devoirs de l'humanité. Il n'est pas plus haïssable qu'un bœuf ou un mouton , car il n'est guère plus homme que les êtres eudormis dans l'innocence de la brute^^ récite des prières, il est superstitieux comme un sauvage ; mais il mangerait son semblable sans plus de remords, si c'était l'usage de son pays, et s'il n'avait pas du cochon à discrétion. U trompe , rançonne , ment , insulte et pille , sans le moindre embarras de conscience. Un étranger n'est pas un homme pour lui. Jamais il ne dérobera une olive à
son compatriote : au delà des mers rhumanité n'existe dans les desseins de Dieu que pour apporter de petits profits aux Majqrquins.
Nous avions surnommé Majorque ViU des Singes » parce que , nous voyant environnés de ces bêtes sournoises , pillardes et pourtant innocentes , nous nous étions habitués à nous préserver d'elles sans plus de rancune et de dépit que n'en causent aux Indiens les jockos et les orangs espiègles et fuyards.
Cependant on ne s'habitue pas sans tristesse à voir des créatures revêtues de la forme humaine , et marquées du sceau divin , végéter ainsi dans une sphère qui n'est point celle de l'humanité présente. On sent bien que cet être imparfait est capable de comprendre, que sa race est perfectible, que son avenir est le même, que celui des races plus avancées , et qu'il n'y a là qu'une question de temps, grande à nos yeux , inappréciable dans l'abîme de l'éternité. Mais plus on a le sentiment de cette perfectibilité , plus on souffre de la voir entravée par les chaînes du passé. Ce temps d'arrêt, qui n'inquiète guère la Providence , épouvante et contristc notre existence d'un jour. Nous sentons par le cœur, par l'esprit , par les entrailles , que la vie de tous les autres est liée à la nôtre, que nous ne pouvons point nous passer d'aimer ou d'être aimés , de comprendre ou d'être compris, d'assister et d'être assistés. Le sentiment d'une supériorité intellectuelle et morale sur d'autres hommes ne réjouit que le cœur des orgueilleux. Je m'imagine que tous les cœurs généreux voudraient , non s'abaisser pour se niveler , mais élever à ^ux , en un clin d'œil, tout ce qui est au-dessous d'eux, <iûn de vivre enfin de 1^ vraie vie de sympathie , d'é-
change , d'égalité et de communauté , qui est l'idéal re* ligieux de la conscience humaine.
Je suis certain que ce besoin est au .fond de iùm les cœurs, et que ceux de nous qui le combattent et croient l'étouffer par des sophismes , en ressentent une ^ffrance étrange, amère, à laquelle Us ne savent pas donner un nom. Les hommes d'en bas s'usent ou s'éteignent quand ils ne peuvent monter ; ceux d'en haut s'indignent et s'affligent de leur tendre vaihetnent h main; et ceux qui ne veulent aider personne sont dévorés de l'ennui et de l'effroi de la solitude , jusqu'il ce qu'ils retombent daiïs un abrntissèmeht qui tes fait dc^ cendre au-dessous des prerhlers;
Nous étions donc seuls à Majorque , aussi ÈeiitÈ que dans un désert ; et quand la subsistance de chaque jtittr était conquise, moyennant la guerre aux singes; dons nous asseyions en famille pour en rire autour dû po^e; Mais à mesure que l'hivet* avançait, la tristesse paralysait dans mon sein les efforts de gaieté 'kl de sérénité; L'état de notre malade empirait toujours ; le vent pleurait dans lé ravin , la pluie battait nos vitres , la voix du tonnerre perçait nos épaisses murailles et venait jeter ÈH note lugubre au milieu des rires et des jeux des enfanta. Les aigles et les vautours , enhardis par le bt-ohillard , venaient dévorer nos pauvres passereaux jusque sur le grenadier qui remplissait ma fenêtre. La mer fùriedse retenait les embarcations dans les ports; nous noussen* tions prisonniers, loin de tout secours éclairé et de
toate sympathie efficace. La mort semblait planer sui' nos têtes pour s'emparer de ]*nn de nous, et nous étions seuls à lui disputer sa proie. Il n*y avait pas une seule créature humaine à notre portée qui n'eût voulu au contraire le pousser vers la tombe pour en finir plus vite avec le prétendu danger de soû voisinage. Cette pensée d'hostilité était affreusement triste. Nous nous sentions bien assez forts pour remplacer les uns pour les antres, à fotce de soins et de dévouement , l'assistance et la sympathie qui nous étaient déniée^s ; je crois même que dans de telles épreuves le cteur grandit et l'âfféctioû s'exalte , retrempée de toute la force Éfu'elte puise dans le i^entlment de la solidarité humaine; Mais nous souffrions dans nos finies de nous voir jetés au milieu d'êtfes qui ne côtnprenaient pas ce sentiment ^ eé [Miur lesquels , loiù d'être plaints par eux , il nous fallait ressentir la plus douloureuse pitié.
J'éprouvai^ d'ailleurs de vives perplexités. Je n'ai àuetltiè tiotion scientifique d'aucun genre, et il m'eût fallu être médecin , et grand médëèin , pour soigner la mnladie dont toute la responsabilité pesait sur mon cœur.
Le médecin qui nous voyait , et dont je Ue révoque en doute ni le zèle ni lé talent , se trompait, comme tout médecin , même dès p\m illustres , peut se tremper, et comme, de son propre aveu, tout savant Sincère s'est tromt)é souvent La bronchite avait fait place à une excitation nerveuse qui produisait plusieurs des phénomènes d'une phthisie laryngée.
Le médecin qui avait vu ces phénomènes à de certains moments, et qui ne voyait pas les symptômes contraires , évidents pour mol à d'autres heures , s'était prononcé pour le régime qui convient aux phthisiqties, pour la saignée , pour la diète , pour le laitage. Toutes
ces choses étaient absolument contraires , et la saignée eût été mortelle. Le malade en avait Tinstinct, et moi , qui, sans rien savoir de la médecine, ai soigné beaucoup de malades, j*avais le même pressentiment. Je tremblais pourtant de m*en remettre à cet instinct qui pouvait me tromper, et de lutter contre les affirmations d*un homme de Tart; et quand je voyais la maladie empirer, j'étais véritablement livré à des angoisses que chacun doit comprendre. — Une saignée le sauverait , me disait-on, et si vous vous y refusez, il va mourir. Pour* tant il y avait une voix qui me disait jusque dans mon sommeil : Une saignée le tuerait , et si tu Ten préserres, il ne mourra pas. Je suis persuadé que cette voix était celle de la Providence ; et aujourd'hui que notre ami , la terreur des Majorquins, est reconnu aussi peu phthisique que moi , je remercie le ciel de ne m*avolr pas ôté la confiance qui nous a sauvés.
Quant à la diète , elle était fort contraire. Quand nous en vîmes les mauvais effets, nous nous y conformâmes aussi peu que possible; mais malheureusement il n'y eut guère à opter entre les épices brûlantes du pays et la table la plus frugale. Le laitage , dont nous reconnûmes par la suite l'effet pernicieux , fut , par bonheur, assez rare à Majorque pour n'en produire aucun. Nous pensions encore à cette époque que le lait ferait merveille , et nous nous tourmentions pour en avoir. Il n'y a pas de vaches dans ces montagnes , et le lait de chèvre qu'on nous vendait était toujours bu en chemin par les enfants qui nous l'apportaient , ce qui n'empêchait pas que le vase ne nous arrivât plus plein qu'au départ. C'était un miracle qui s'opérait tous les matins pour le pieux messager lorsqu'il avait soin de faire sa prière dans la cour de la Chartreuse , auprès de la fontaine.
Pour mettre fin à ces prodiges , nous nous procurâmes une chèvre. C'était bien la plus douce et la plus aimable personne du monde , une belle petite chèvre d'Afrique, au poil ras couleur de chamois , avec une tête sans cornes , le nez très-busqué et les oreilles pendantes. Ces animaux diffèrent beaucoup des nôtres. Ils ont la robe du chevreuil et le profil du mouton ; mais ils n*ont pas la physionomie espiègle et mutine de nos biquettes enjouées. Au contraire, ils semblent pleins de mélancolie. Ces chèvres diffèrent encore des nôtres en ce qu'elles ont les mamelles fort petites et donnent fort peu de lait Quand elles sont dans la force de l'âge , ce lait a une saveur âpre et sauvage dont les Majorquins font beaucoup de cas , mais qui nous parut, repoussante.
Notre amie de la Chartreuse en était à sa première maternité ; elle n'avait pas deux ans , et son lait était fort délicat ; mais elle en était fort avare , surtout lorsque , séparée du troupeau avec lequel elle avait coutume, non de gambader (elle était trop sérieuse , trop majorquine pour cela), mais de rêver au sommet des montagnes , elle tomba dans un spleen qui n'était pas sans analogie avec le nôtre. Il y avait pourtant de bien belles herbes dans le préau, et des plantes aromatiques, naguère cultivées par les chartreux, croissaient encore dans les rigoles de notre parterre : rien ne la consola de sa captivité. Elle errait éperdue et désolée dans les cloîtres , poussant des gémissements à fendre les pierres. Nous lui donnâmes pour compagne une grosse brebis dont la laine blanche et touffue avait six pouces de long, une de ces brebis comme on n'en voit chez nous que sur la devanture des marchands de joujoux ou sur les éventails de nos grand'mères. Cette excellente compagne lui rendit un peu de calme , et nous donna elle-même
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an lait assez crémeux. Mais à elles deux , et quoique bien nourries , elles en fournissaient une si petite quantité , que nous nous méfiâmes des fréquentes visites que la Maria-Ântonia, la nina et la Gatalina rendaient à notre bétail. Nous le mimes sous clef dans une petite cour au pied du clocher, et nous eânies le soin de traire nous-mêmes. Ce lait, des plus légers, mêlé à da lait d'amandes que nous pliions alternativem^t , mes en-fants et moi, faisait une tisane assez saine et assez agtéable. Noos n'en pouTions guère avoir d'autre. Toutes les drogues de Palma étaient d'uAe itialpi*opreté in* tolérable. Le sucre mal rafiidé G|n'on y apporte d'l<]spagae est noir, huileux , et doué d'une vertu purgative pour ceux qui n*en ont pa$ l'habitude.
Un jour nous nous crames sauvés , parce que nous aperçûmes des violettes dans le jardin d'un riche fermier. Il nous permit d'en cueillir de quoi faire une infusion , et , qtiand nous eâmes fait notre petit {Niquet , il nous le fit payer à raison d'un son par violette : un sœ majorqnin , qui vaut trois sous de France.
 ces soins domestiques se joignait la nécessité de balayer nos chambres et de faire nos lits nous-mêmes quand nous tenions à dormir la nuit ; car la servante majorquine ne pouvait y toucher sans nous communiquer aussitôt, avec une intolérable prodigalité, les mêmes propriétés que mes enfants s'étaient tant réjouis de pouvoir observer sur le dos d'un poulet rôti. Il nous restait à peine quelques heures pour travailler et pour nous promener ; mais ces heures étaient bien employées. Les enfants étaient attentifs à la leçon, et nous n'avions ensuite qu'à mettre le nez hors de notre tanière pour entrer dans les paysages les plus variés et les plus admirables. À chaque pas, au milieu du vaste cadre des
moDtagoes , s*offralt usk accident pittoresque, une petite chapeUe sur un rocher escarpé , un bosquet de rosages jeté à pic sur une pente lézardée , un ennitage auprès d'une source pfeine de grands roseaux , un massif d'ar-* bres sur d'énormes fragments de roches mousseuses et brodées de lierre. Quand le soldl daignait se montrer un instant , toutes ces plantes, toutes ces pierres et tous ces terrains lavés par la pluie prenaient une couleur éclatante et des reflets d*une incroyable fraîcheur.
Nous fîmes surtout deux promenades remarquai>le8. Je ne me rappelle pas la première avec plaisir , quol^ qu'elle fût magnifique d'aspects. Mais notre malade, alors bien portant (c'était au commencement de notre séjour à Majorque) , voulut nous accompagner, et en ressentit une fatigue qui détermina Tinvaslon de sa ma-^ ladie.
Notre but était un ermitage situé au bord de la mer, à tr(Ns milles de la Chartreuse. Nous suivîmes le bras droit de la chaîne, et m(»Uâmes de cdline en coltine, par un chemin pierreuK qui nous hachait les pieds, jusqu'à la côte nord de Ttle. A diaque détour du sentier, nous eûmes le spectacle grandiose de la mer, vue à des pro-» fondeurs considérables, au travers de la plus belle végétation. C'était la première fois que je voyais des rives fertiles , couvertes d'arbres et verdoyantes jusqu'à la première vague, sans falaises pâles , sans grèves désolées et sans plage limoneuse; Dans tout ce que j'ai vu dos côtes de France, même sur les hauteurs de Port-Vendres, où elle m'apparut enfin dans sa beauté, la mer m'a toujours semblé sale ou déplaisante à aborder. Lé Lido tant vanté de Venise a des sables d'une affreuse nudité, peuplés d'énormes lézards qui sortent par milliers sous vos pieds, et semblent vous poursuivre de leur
nombre toujours croissant , comme dans un mauvais rêve. A Royant , à Marseille , presque partout , je crois, sur nos rivages, une ceinture de varechs gluants et une arène stérile nous gâtent les approches de la mer. Â Majorque , je la vis enfin comme je l'avais rêvée , limpide et bleue comme le ciel , doucement ondulée comme une plaine de saphir régulièrement labourée en sillons dont la mobilité est inappréciable , vue d*une certaine hauteur, et encadrée de forêts d'un vert sombre. Chaque pas que nous faisions sur la montagne sinueuse nous présentait une nouvelle perspective toujours plus sublime que la dernière. Néanmoins, comme il nous fallut redescendre beaucoup pour atteindre l'ermitage , la rive , en cet endroit , quoique très-belle , n'eut pas le caractère de grandeur que je lui trouvai en un autre endroit de la côte quelques mois plus tard.
Les ermites qui sont établis là au nombre de quatre ou cinq n'avaient aucune poésie. Leur habitation est aussi misérable et aussi sauvage que leur profession le comporte ; et , de leur jardin en terrasse, que nous te trouvâmes occupés à bêcher , la grande solitude de la mer s'étend sous leurs yeux. Mais ils nous parurent personnellement les plus stupides du monde. Ils ne portaient aucun costume religieux. Le supérieur quiUa sa bêche et vint à nous en veste ronde de drap bége ; ses cheveux courts et sa barbe sale n'avaient rjen de pittoresque. Il nous parla des austérités de la vie qu'il menait , et surtout du froid intolérable qui régnait sur ce rivage ; mais quand nous lui demandâmes s'il y gelait quelquefois, noush,e pûmes jamais lui faire comprendre ce que c'était que la gelée. Il ne connaissait ce mot dans aucune langue, et n'avait jamais entendu parler de pays plus froids que l'île de Majorque. Cependant il avait une
idée de la France pour avoir vu passer la flotte qui marcha en 1830 à la conquête d'Alger; c'avait été le plus beau , le plus étonnant , on peut dire le seul spectacle de sa vie. Il nous demanda si les Français avaient réussi à prendre Alger; et quand nous lui eûmes dit qu'ils venaient de prendre Constantine, il ouvrit de grands yeux et s'écria que les Français étaient un grand peuple.
Il nous fit monter à une petite cellule fort malpropre, où nous vîmes le doyen des ermites. Nous le prîmes pour un centenaire, et fûmes surpris d'apprendre qu'il n'avait que quatre-vingts ans. Cet honmie était dans un état parfait d'imbécillité, quoiqu'il travaillât encore machinalement à fabriquer des cuillers de bois avec des mains terreuses et tremblantes. Il ne fit aucune attention à nous, quoiqu'il ne fut pas sourd; et, le prieur Tâyani appelé, il souleva une énorme tête qu'on eût prise pour de la cire , et nous montra une face hideuse d'abrutissement II y avait toute une vie d'abaissement intellectuel sur cette figure décomposée , dont je dé tournai les yeux avec empressement, comme de la chos la plus effrayante et la plus pénible qiy soit au monde. Nous leur fîmes l'aumône , car ils appartenaient à un ordre mendiant , et sont encore en grande vénération parmi les paysans, qui ne les laissent manquer de rien.
£n revenant à la Chartreuse, nous fûmes assaillis par un vent violent qui nous renversa plusieurs fois , et qui rendit notre marche si fatigante que notre malade en fut brisé.
La seconde promenade eut lieu quelques jours avant notre départ de Majorque, et celle-là m'a fait une impression que je n'oublierai de ma vie. Jamais le spectacle de la nature ne m*a saisi davantage , et je ne sache
pas qu'il m'ait saisi à ce poiqt plus de Irois ou quatre fois dans ina vie.
Les pluies avaient eufin cessé, et le printemps se faisait tout à coup. Nous étions au mois de février; tous les amandiers étaient en fleurs , et les prés se remplissaient de jonquilles embaumées. C'était, sauf la couleur du ciel et la vivacité des tons du paysage, la seule dilîé* rence que Toeil pût trouver entre les deux saisons ; car les arbres de cette région sont vivaces pour la plupart. Ceux qui poussent de bonne heure n'ont point à subir les coups de la gelée ; les gazons conservent toute leur fraîcheur, et les fleurs n'ont besoin que d'une matinée de soleil pour mettre le nez au vent. Lorsque notre jardin avait un demi'-pied de neige, la bourrasque balançait, sur nos berceaux treillages, de jolies petites roses grimpantes, qui, pour être un peu pâles, n'en paraissaient pas moins de fort bonne humeur.
Comme , du côté du nord , je regardais la mer de la porte du couvent , un jour que notre malade était assez bien pour rester seul deux ou trois heures , nous nous mîmes enfin en route , mes enfants et moi , pour voir la grève de ce côté-là. Jusqu'alors je n*en avais pas eu la moindre curiosité , quoique mes enfants , qui couraient comme des chamois , m'assurassent que c'était le plus bel endroit du monde. Soit que la visite à l'ermitage , première cause de notre douleur , m'eût laissé une rancune assez fondée , soit que je ne m'attendisse pas à voir de la plaine un aussi beau déploiement de mer que je l'avais vu du haut de la montagne, je n'avais pas encore eu la tentation de sortir du vallon encaissé de Valldemosa.
J'ai dit plus haut qu'au point où s'élève la Charti*euse la chaîne s'ouvre , et qu'une plaine légèrement indinée
monte entre ses deux bras élargis jusqu'à la mer. Or , en regardant tons les jours la mer monter à rhorizon bien au-dessus de cette plaine, ma vue et mon raisonnement commettaient une erreur singulière : au lieu de voir que la plaine montait et qu'elle cessait tout à coup à une distance très-rapprochée de moi^ je m'imaginais qu'elle s'abaissait en pente douce jusqu'à la mer, et que le rivage était plus éloigné de cinq à six lieues. Gomment m'expliquér, en effet, que cette mer, qui me paraissait de niveau avec la Chartreuse , fût plus basse de deux à trois mille pieds ? Je m'étonnais bien quelquefois qu'elle eût la voix si haute , étant aussi éloignée que je la supposais ; je ne me rendais pas compte de ce phénomène , et je ûe sais pas pourquoi je me permets quelquefois de rtie moquer des bourgeois de Paris, car j'étais plus que simple dans mes conjectures. Je ne voyais pas que cet horizon maritime dont je repaissais mes regards était à quinze ou vingt lieues de la côte , tandis que la mer battait la base de l'île à une demi-heure du chemin de la Chartreuse. Aussi, quand mes enfants m'engageaient à venir voir la mer , prétendant qu'elle était à deux pas , je n'en trouvais jamais le temps , croyant qu'il s'agissait de deux pas d'enfant , c'est-àdire , dans la réalité, de deux pas de géant ; car on sait que les enfants marchent par la lête, sans jamais se souvenir qu'ils ont des pieds , et que les bottes de sept lieues du Petit Poucet sont un mythe pour signifier que l'enfance ferait le tour du monde sans s'en apercevoir.
Ënfm je me laissai entraîner par eux , certain que nous n'atteindrions jamais ce rivage fantastique qui me semblait si loin. Mon fils prétendait savoir le chemin ; mais, comme tout est chemin quand on a des bottes de sept lieues^ et que depuis long-temps je ne marche plus
dans la vie qu*avec des pantoufles , je lui objectai que je ne pouvais pas , comme lui et sa sœur, enjamber les fossés, les haies et les torrents. Depuis un quart d*heure je m*apercevais bien que nous ne descendions pas vers la mer, car le cours des ruisseaux venait rapidement à notre rencontre , et plus nous avancions , plus la mer semblait s'enfoncer et s'abîmer à Tborizon. Je crus enfin que nous lui tournions le dos ^ et je pris le parti de demander au premier paysan que je rencontrerais sd , par hasard, il ne nous serait pas possible de rencontrer aussi la mer.
Sous un massif de saules , dans un fossé bourbeux , trois pastourelles , peut-être trois fées travesties , remuaient la crotle avec des pelles pour y chercher je ne sais quel talisman ou quelle salade. La première n'avait qu'une dent, c'était probablement la fée Dentue, la même qui remue ses maléfices dans une casserole avec cette unique et affreuse dent La seconde vieille était, selon toutes les apparences , Garabosse , la plus mortelle ennemie des établissements orthopédiques. Toutes deux nous firent une horrible grimace. La première avança sa terrible dent du côté de ma fiUe , dont la fraîcheur éveillait son appétit. La seconde hocha la tête et brandit sa béquille pour casser les reins à mon fils , dont la taille droite et svelte lui faisait horreur. Mais la troisième , qui était jeune et jolie , sauta légèrement sur la marge du fossé, et, jetant sa cape sur son épaule, nous fit signe de la main et se mit à marcher devant nous. C'était certainement une bonne petite fée ; mais sous son travestissement de montagnarde il lui plaisait de s'appeler Périea de Pier-Bruno.
Périca est la plus gentille créature majorquine que j'aie vue. Elle et ma chèvre sont les seuls êtres vivants
qui aient gardé un peu de mon cœur à Vandemosa. La petite fille était crottée comme la petite chèvre eût rougi de Fêtre ; mais , quand eHe eut un peu marché dans le gazon humide, ses pieds nus redevinrent non pas blancs, mais mignons comme ceux d'une Àndalouse, et son joli sourire , son babil confiant et curieux , son obligeance désintéressée , nous la firent trouver aussi pure qu'une perle fine. Elle avait seize ans et les traits les plus délicats, avec une figure toute ronde et veloutée comme une pêche. C'était la régularité de lignes et la beauté de plans de la statuaire grecque. Sa taille était fine comme un jonc, et ses bras nus, couleur de bistre. De dessous son rebozillo de grosse toile sortait sa chevelure flottante et mêlée comme la queue d'une jeune cavale. Elle nous conduisit à la lisière de son champ , puis nous fit traverser une prairie semée et bordée d'arbres et de gros blocs de rochers ; et je ne vis plus du tout la mer, ce qui me fit croire que nous entrions dans la montagne , et que la malicieuse Périca se moquait de nous.
Mais tout à coup elle ouvrit une petite barrière qui fermait le pré, et nous vîmes un sentier qui tournait autour d'une grosse roche en pain de sucre. Nous tournâmes avec le sentier, et, comme par enchantement, nous nous trouvâmes au-dessus de la mer, au-dessus de l'immensité, avec un autre rivage à une lieue de distance sous nos pieds. Le premier effet de ce spectacle inattendu fut le vertige, et je commençai par m'asseoir. Peu à peu je me rassurai et m'enhardis jusqu'à descendre le sentier, quoiqu'il ne fût pas tracé pour des pas humains , mais bien pour des pieds de chèvre. Ce que je voyais était si beau 9 que pour le coup j'avais , non pas des bottes de sept lieues, mais des ailes d'hirondelle dans le cerveau ; et je me mis à tourner autour des grandes aiguilles cal-
186 Uïf HIVER
caires qui se dressaient comme des gëàhts de cent pieds de haut le long des parois de la côte, cherchant toujours ft voir le fond d'une anse qttt s'enfonçait sur ma droite dans les terres, et où les barques de pécheurs parat^ient grosses comme des mouches»
Tout à coup je ne vis plus rien devant moi et aU'de»sous de moi que la mer toute bleue. Le sentier àVait été se promener je ne sais où : la Périca criait au-dessus de ma tête, et mes enfants, qui me suivaient à quatre pattes , de mirent ft crier plus fort. Je me retournai et vis ma fille toute en pleurs. Je revins !)ur mes pas jpoor l'interroger : et -, quand j'eus fait un peu de réflétioti , je ni*aperçus que là terreur et le désespoir de m m- &nts n'étaient pas mal fondés. Un pas de plus , éi je ftisse descendu beaucoup plus Vite qu*il ne fallait « à Ddofais que je u^eusse réussi à marcher à la renverse , comme une mouche sur le plafond \ car les rochers où je m'avientufàis surplomblaient le petit golfe » et la baiic de l'île était rongée profondément au-dessoul Quand je tis le danger uû j'avais failli entraîner mes enfants, j'eus une peur épouvantable , et je me dépêchai de remonter avec eût\ mais, quand je les eus mis en sûreté derrière un del gigantesques pains de sucre , il me prit une nouvelle rage de revtir le fond de l'anse et le dessous de rescavation«
Je n'avais jamais rien vu de semblable à ce que je pre»- Beutais la^ et mon imagination prenait le grand galopi Je descendis par un autre sentier » m*accro(îhant aux ronces et embrassant les aiguilles de pierre dont chacune marquait une nouvelle cast^ade du sentier* Enfin , je commençais à entrevoir la bouche immense de l'excavation où les vagues se précipitaient avec une harmonie étrange. Je ne sois quels accords magiques je croyais
entendre, ni quel monde inconnu je me flattain de découvrir, lorsque inoti fils, effrayé et un peu furieux, vint me tii*er violetnment on arrière. Force me fut de tomber de la façôti la moins poétique du monde , non pas en avant, ce qui eût été la fin de l'aventure et la mienne, mais assis comme une personne raisonnable. L'enfant me fit de si belles remontrances que je renonçai h mon entreprise, mais non pas sans un regret qui me poursuit encot*e; car mes pantoufles deviennent tous les ans plus lourdes, et je ne pense pas que les ailes que j*eus ce jour^là repoussent jamais pour me porter sur de pareils rivage».
11 est certain cependant, et je le sais aussi bien qu'un autre , que ce qu*on voit ne vaut pas toujours ce qu'on r6ve. Mais cela n'est absolument vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humainci Quant à moi , soit que j'aie l'imagi» nation paresseuse à l'ordinaire , soit que Dieii ait plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus souvent trouvé la nature înQnimeat plus belle que je ne l'avais prévu , et je he me souviens pas de l'avoir trouvée maui^sade, û ce n'est à des heures où je l'étais moi-même.
Je ne me consolerai donc jamais de n'avoir pas pu tourner le rocher. J'aurais peut-être vu là Atophitrite en personne sous une voûte de nacre et le front couronna d'algues murmurantes. Au lieu de cela, je n'ai vu que des aiguilles de roches calcaires , les unes montant de ravin en ravin comme des colonnes, les autres pendantes comme des stalactites de caverne en cavern ^ , et toutes affectant des formes bizarres et des attitudes fantastiques. Des arbres d'une vigueur prodigieuse, mais tous dictés et à moitié déracinés par les vents , se pcn* chaiient sur l'abtme , et du fond de cet abîme une autre
montagne s'élevail à pic jusqu'au ciel , une montagne de cristal , de diamant et de saphir. La mer, vue d*une hauteur considérable, produit cette illusion, comme chacun sait, de paraître un plan vertical. L'explique qui voudra.
Mes enfants se mirent à vouloir emporter des plantes. Les plus belles liliacées du monde croissent dans ces rochers. A nous trois , nous arrachâmes enfin un oignon d'amaryllis écarlate , que nous ne portâmes point jusqu'à la Chartreuse , tant il était lourd. Mon fils le coupa en morceaux pour montrer à notre malade un fragment, gros comme sa tête , de cette plante merveilleuse. Périca , chargée d'un grand fagot qu'elle avait ramassé en chemin , et dont , avec ses mouvements brusques et rapides , elle nous donnait à chaque instant par le nez , nous reconduisit jusqu'à l'entrée du village. Je la forçai de venir jusqu'à la Chartreuse pour lui faire un petit présent que j'eus beaucoup de peine à lui faire accepter. Pauvre petite Périca! tu n'as pas su et tu ne sauras jamais quel bien tu me fis en me montrant \ysinm les singes une créature humaine douce, charmante et serviable sans arrière-pensée ! Le soir nous étions tous réjouis de ne pas quitter Yalldemosa sans avoir rencontré un être sympathique.
Entre ces deux promenades , la première et la dernière que nous fîmes à Majorque , nous en avions fait plusieurs autres que je ne me rappelle pas, de peur de montrer à mon lecteur un enthousiasme monotone pour
cette nature belle partout , et partout semée d*habitations pittoresques à qui mieux mieux, chaumières, palais, églises, monastères. Si jamais quelqu'un de nos grands paysagistes entreprend de visiter Majorque , je lui recommande la maison de campagne de la Granja de Fortuny, avec le vallon aux cédrats qui s'ouvre devant ses colonnades de marbre, et tout le chemin qui y conduit. Mais , sans aller jusque-là , il ne saurait faire dix pas dans cette île enchantée sans s'arrêter à chaque angle du chemin , tantôt devant une citerne arabe ombragée de palmiers , tantôt devant une croix de pierre , délicat ouvrage du quinzième siècle, et tantôt à la lisière d'un bois d'oliviers.
Rien n'égale la force et la bizarrerie de formes de ces antiques pères nourriciers de Majorque. Les Majorquins en font remonter la plantation la plus récente au temps de l'occupation de leur île par les Romains. C'est ce que je ne contesterai pas , ne sachant aucun moyen de prouver le contraire, quand même j'en aurais envie, tt j'avoue que je n'en ai pas le moindre désir. A voir l'aspect formidable , la grosseur démesurée et les attitudes furibondes de ces arbres mystérieux , mon imagination les a volontiers acceptés pour des contemporains d'Annibal. Quand on se promène le soir sous leur ombrage, il est nécessaire de bien se rappeler que ce sont là des arbres ; car si on en croyait les yeux et l'imagination, on serait saisi d'épouvante au milieu de tous ces monstres fantastiques, les uns se courbant vers vous comme des dragons énormes , la gueule béante et les ailes déployées; les autres se roulant sur eux-mêmes comme des boas engourdis; d'autres s'embrassant avec fureur comme des lutteurs géants. Ici c'est un centaure au galop , emportant sur sa croupe je no sais quelle hideuse guenon ;
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là un reptile sans nom qui dévore une biche pantelante; plus loin un satyre qui danse avec un bouc moins laid que lui ; et souvent c'est un seul arbre crevassé, noueux, tordu , bossu, que vous prendriez pour un groupe de dix arbres distincts ^ et qui représente tous ces monstreâ divers pour se réunir en une seule tête , horrible comme celle des fétiches indiens , et couronnée d'une 6eule branche verte comme d'un cimier. Les curieax qui Jetteront un coup d'œil sur les planches de M. Laur^ns ne doivent pas craindre qu'il ait exagéré la physionomie des oliviers qu'il a dessinés. Il aurait pu choisir des spécimens encore plus extraordinaires ^ et j 'espère que le Magasin pittoresque, cet amusant et infatigable vulgarisateur des merveilles de l'art et de la nature , se mettra en route un beau matin pour nous en rapporter quelques échantillons de premier choix.
Mais pour rendre le grand style de ces arbres 8âcrcs d'où l'on s'attend toujours h entendre sortir des voix prophétiques, et le ciel étincelant où leur âpre silhouette se dessine si vigoureusement , il ne faudrait rien moins que le pinceau hardi et gi*andiose de Rousseau *, Les eaux limpides où se mirent les asphodèles et les myrtes appelleraient Dupi'é. Des parties plus arrangées et où la nature , quoique libre , semble prendre ^ par excès de coquetterie I des airs classiques et fiers, tenteraient le sévère Corot. Mais pour rendre les adorables fouillis où tout un monde de graminées, de fleurs sauvages» de vieux troncs et de guirlandes éplorées se penche sur la source mystérieuse où la cigogne vient tremper èes lon-
^ Roasseau , un des plus grands paysagistes de nos jours, n'est point connu du public , grâce à l'obstination du jury de peinture, qui lui interdit depuis plusieurs années le droit d'exposer des chef]s-d'œuvre.
gues jambes, j'aurais voulu avoir, comme une baguette magique, à ma disposition , le buria de Huet dans ma poche.
Combien de fois , en vovant un vieux chevalier ma<jorquin au seuil de son palais jauni et délabré , n*ai^je pas songé à Decamps , le grand maître de la caricature sérieuse et ennoblie jusqu'à la peinture historique , l'homme de génie, qui sait donner de Tesprit, de la gaieté, de la poésie, de la vie, en un mot, aux murailles même! Les beaux enfants basanés qui jouaient dans notre cloître , en costume de moines , l'auraient diverti au suprême degré. Il aurait eu là des singes à discrétion , et des anges à côté des singes , des pourceaux à face humaine , puis des chérubins mêlés aux pourceaux et non moins malpropres ; Périca , belle comme Gala» thée, crottée comme un barbet, et riant au soleil conmie tout ce qui est beau sur la terre.
Mais c'est vous , Eugène, mon vieux ami » mon cher artiste, que j'aurais voulu mener la nuit dans la montagne lorsque la lune éclairait l'inondation livide.
Ce fut une belle capipagne où je faillis être noyé avec mon pauvre enfant de quatorze ans, mais où le courage ne lui manqua pas , non plus qu'à moi la faculté de voir comme la nature s'était faite ce aoir-là archi-roman* tique, archi-foUe et archi-sublime.
Nous étions partis de Valldemosa , l'enfant et moi , au milieu des pluies de l'hiver, pour aller disputer le pianino de Plcyel aux féroces douaniers de Palma. La matinée avait été assez pure et les chemins praticables : lirais, pendant que nous courions par la ville, l'averse recommença de plus belle. Ici, nous nous plaignons <le la pluie , et nous ne savons ce que c'est : nos plus longues pluies ne durent pas deux heures ; un nuage
192 UN HIY£R
succède à un autre , et entre les deux il y a toujours un peu de répit. A Majorque , un nuage permanent enveloppe Tîle, et s'y installe jusqu'à ce qu'il soit épuisé; cela dure quarante , cinquante heures , voire quatre et cinq jours , sans interruption aucune et même sans diminution d'intensité.
Nous remontâmes , vers le coucher du soleil , dans le birlocho , espérant arriver à la Chartreuse en trois heures. Nous en mîmes sept, et faillîmes coucher avec les grenouilles au sein de quelque lac improvisé. Le birlocho était d'une humeur massacrante; il avait fait mille difficultés pour se mettre en route : son cheval était déferré, son mulet boiteux , son essieu cassé, que saisje ! Nous commencions à connaître assez le Majorquin pour ne pas nous laisser convaincre , et nous le forçâmes de monter sur son brancard , où il fit la plus triste mine du monde pendant les premières heures. Il ne chantait pas , il refusait nos cigares ; il ne jurait même pas après son mulet , ce qui était bien mauvais signe ; il avait la mort dans l'âme. Espérant nous effrayer, il avait commencé par prendre le plus mauvais des sept chemins à lui connus. Ce chemin s'enfonçant de plus en plus , nous eûmes bientôt rencontré le torrent , et nous y entrâmes , mais nous n'en sortîmes pas. Le bon torrent, mal à l'aise dans son lit, avait fait une pointe sur le chemin ; et il n'y avait plus de chemin , mais bien une rivière dont les eaux bouillonnantes nous arrivaient de face , à grand bruit et au pas de course.
Quand le malicieux birlocho , qui avait compté sur notre pusillanimité, vit que notre parti était pris, il perdit son sang-froid et commença à pester et à jurer à faire crouler la voûte des cieux. Les rigoles de pierres taillées qui portent les eaux de source à la ville s'étaient
si bien enflées , qu'elles avaient crevé comme la grenouille de la fable. Puis , ne sachant où se promener, elles s'étaient répandues en flaques , puis en mares, puis en lacs , puis en bras de mer sur toute la campagne. Bientôt le birlocho ne sut plus à quel saint se vouer, ni à quel diable se damner. Il prit un bain de jambes qu'il avait assez bien mérité , et dont il nous trouva peu disposés à le plaindre. La brouette fermait très-bien , et nous étions encore à sec ; mais d'instant en instant , au dire de mon fils, ia marce nityiitait, nous allions au hasard , recevant des secousses effroyables , et tombant dans des trous dont le dernier semblait toujours devoir nous donner la sépulture. Enfin , nous penchâmes si bien , que le mulet s'arrêta comme pour se recueillir avant de rendre l'âme : le birlocho se leva et se mit en devoir de grimper sur la berge du chemin qui se trouvait à la hauteur de sa tête ; mais il s'arrêta en reconnaissant , à la lueur du crépuscule , que cette berge n'était autre chose que le canal de Yalldemosa , devenu fleuve , qui , de distance en distance , se déversait en cascade sur notre sentier, devenu fleuve aussi à un niveau inférieur.
Il y eut là un moment tragi-comique. J'avais un peu peur pour mon compte , et grand'peur pour mon enfant Je le regardai ; il riait de la figure du birlocho , qui, debout, les jambes écartées sur son brancard, mesurait l'abîme , et n'avait plus la moindre envie de s'amuser à nos dépens. Quand je vis mon fils si traniquille et si gai , je repris confiance en Dieu. Je sentis qu'il portait en lui l'instinct de sa destinée, et je m'en remis à ce pressentiment que les enfants ne savent pas dire , mais qui se répand comme un nuage ou comme un rayon de soleil sur leur front.
m u^ iuvi;a
Le birlocbo # voyant qu'il Q*y avait pii moyen ^ ooiu abandonner k noire malheureux lîort, m ré^lgoa à le partager, et devcnaQ^ tout li coup héroïque ; ^-^ I^'ayeK pa§ peur, mea eulauts ! noua dit-^il i'um vois paternelle. Puis il fit on grand cri , ot fouetta 9m vm^ let , qui trébucha ■ a*ahattit • se releva , trébucha eu* core • et se releva enfin à demi poyé. La brouette s'en* fonça d^ c6(é i Nous y voilà I se rejeta de l'autre côté < Noua y voilà encore 1 fit dea craquements ainistrei , des bonds fabuleux, et aortit enfiji triomphante de r4^ preuve « Gonune un uavire qui a touché les éçueils sans se briser.
Nous paraissions sauvés , noua étiooa à aeç i mais H fallut recommencer çel esaai de voyago pautiquQ et carriole une douzaine de fois ayant de gagiier la mn* tagne. Enfin • nous atteignîmes la rampe 1 mais là la mulet , épuisé d'une part , et de l'autre effarouché par le bruit du torrent et du vent dans la montagne, se mit à reculer jusqu'au précipice. Noua descendîmes pour pousser chacun une roue , pendant que le birlocbo tirait maître Aliboron par ses longues oreilles, Notti mîmes ainsi pied à terre je ne sais combien de fois s at au bout de deux heures d'ascension» pendant lesquelles nous n'avions pas fait une demi-lieue , le mulet «'étant acculé sur le pont et tremblant de tous ses membres, nous primes le parti de laisser là l'homme , la voiture et la bête, et de gagner la Chartreuse à pied.
Ce n*était pas une petite entreprise. Le seqtier rapida était un torrent impétueux contre lequel il fallait lutt^ avec de bonnes jambes. D'autres menus torrents impro» visés , descendant du haut des rochers à grand bruit 1 débusquaient tout d'un coup à notre droite , et il fallait souvent se hâlér pour pasys^r avant oui;» ou les traifiTSW
k tout rtêqùe , dam la eraittie qu'en »n Instant ils ne dèti&lsêttt l&francbissdbtes. La pluie tombait à flots ; de gros nuages plus noirs que Tencre voilaient à chsfque instant la face de la lune; et alors, enveloppés dans des ténèbres grisâtres et impénétrables , courbés par un vent impétueux ) sientant la dme ikis arbres se (dier jusque sur tios têtes, entendant craquer les sapins et rouler les pierres autour de nous ^ nous étions forcés de nous ar^ réter pour attendre, comme disait un poète narquois » que Jupiter eàt mouché k chandelle.
C'est dans ces intervalles d'ombre et de lumière que vous eussiez vu , Eugène » le ciel et la terre pâlir et s'illuminer tour à tour des reflets et des ombres les plus sinistres et les [dus étranges. Quand la luile repi^enait son éclat et semblait vouloir régner dans un coin d'azur rapidement balayé devant elle par le vent, les nuées lombres arrivaient comme des spectres avides pour l'en^ velopper dans les plis de leurs linceuls. Ils couraient sar elle et quelquefois se déchiraient pour nous la mon^ trer [dus belle et plus secourable. Alors la montagne ruisselante de cascades et les arbres déracinés par la tempête nous donnaient l'idée du chaos. Nous pensions à ce beau sabbat que vous avez vu dans je ne Sais quel rêve , et que vous avez esquissé avec je ne sais quel pinceau trempé dans les ondes rouges et bleues du Phlégéton et de rÉrèbe* £t à peine avions^nous contemplé ce tableau infernal qui posait en réalité devant nous , que la lune , dévorée par les monstres de l'air, dispa^ .raissait et nous laissait dans des limbes bleuâtres, où nous semblions flotter nous-mêmes comme des nuages, tar nous ne pouvions même pas voir le sol où nous hasardions les pieds.
Enfin nous atteignîmes le pavé de la dernière mon-
tagne , et nous fûmes hors de danger en quittant le cours des eaux. La fatigue nous accablait , et nous étions nupieds , ou peu s'en faut ; nous avions mis trois heures à faire cette dernière lieue.
Mais les beaux jours revinrent, et le steamer majorquin put reprendre ses courses hebdomadaires à Barcelone. Notre malade ne semblait pas en état de soutenir la traversée, mais il semblait également incapable de supporter une semaine de plus à Majorque. La situation était effrayante ; il y avait des jours où je perdais Tespoir et le courage. Pour nous consoler, la Maria-Antonia et ses habitués du village répétaient en chœur autour de nous les discours les plus édifiants sur la vie future. — Ce phthisique , disaient-ils , va aller en enfer, d'abord parce qu'il est phthisiquc, ensuite parce qu'il ne se confesse pas. — S'il en est ainsi, quand il sera mort, nous ne l'enterrerons pas en terre sainte, et comme personne ne voudra lui donner la sépulture, ses amis s'arrangeront comme ils pourront. Il faudra voir comment ils se tireront de là ; pour moi , je ne m'en mêlerai pas. — Ni moi. — Ni moi ; et amen !
Enfin nous partîmes, et j'ai dit quelle société et quelle hospitalité nous trouvâmes sur le navire majorquin.
Quand nous entrâmes à Barcelone, nous étions si pressés d'en finir pour toute l'éternité avec cette race inhumaine , que je n'eus pas la patience d'attendre la fin du débarquement. J'écrivis un billet au commandant de la station , M. Belvès , et le lui envoyai par une barque. Quelques instants après, il vint nous chercher dans son canot , et nous nous rendîmes à bord du Méiéagre.
En mettant le pied sur ce beau brick de guerre,
tenu avec la propreté et Félégance d'un salon , en nous voyant entourés de Ggures intelligentes et affables , en recevant les soins généreux et empressés du commandant, du médecin, des officiers et de tout Téquipage; en serrant la main de Texcellent et spirituel consul de France , M. Gautier d*Arc , nous sautâmes de joie sur le pont en criant du fond de l'âme : — Vive la France ! Il nous semblait avoir fait le tour du monde et quitter les sauvages de la Polynésie pour le monde civilisé.
£t la morale de cette narration , puérile peut-être , mais sincère , c'est que l'homme n'est pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres, avec le ciel pur, avec la mer azurée , avec les fleurs et les montagnes , mais bien avec les hommes ses semblables.
Dans les jours orageux de la jeunesse, on s'imagine que la solitude est le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures du combat ; c'est une grave erreur, et l'expérience de la vie nous apprend que, là où l'on ne peut vivre en paix avec ses semblables , il n'est point d'admiration poétique ni de jouissances d'art capables de combler l'abîme qui se creuse au fond de l'âme.
J'avais toujours rêvé de vivre au désert , et tout rêveur bon enfant avouera qu'il a eu la même fantaisie. Mais croyez-moi , mes frères , nous avons le cœur trop aimant pour nous passer les uns des autres ; et ce qu'il nous reste de mieux à faire , c'est de nous supporter mutuellement; car nous sommes comme ces enfants d'un même sein qui se taquinent, se querellent, se battent même , et ne peuvent cependant pas se quitter.
FIN
Il y a trois ans , il arriva à Saint-Front , petite ville fort laide qui est située dans nos environs et que je ne vous engage pas à chercher sur la carte , même sur celle de Gassini , une aventure qui fit beaucoup jaser, quoiqu'elle n*eût rien de bien intéressant par elle-même , mais dont les suites furent fort graves , quoiqu'on n'en ait rien su.
C'était par une nuit sombre et par une pluie froide. Une chaise de poste entra dans la cour de l'aubei^e du Lion couronné. Une voix de femme demanda des chevaux , vite, vite /.... Le postillon vint lui répondre fort lentement que cela était facile à dire ; qu'il n'y avait pas de chevaux , vu que l'épidémie (cette même épidémie qui est en permanence dans certains relais sur les routes peu fréquentées) en avait enlevé trente-sept la semaine dernière ; qu'enfin on pourrait pailir dans la nuit, mais qu'il fallait attendre que l'attelage qui venait de conduire la patache fût un peu rafraîchi. — Cela sera-t-il bien long ? demanda le laquais empaqueté de fourrures qui était installé sur le siège. — C'est l'aiïalre
d'une heure , répondit le postiUon à demi débotté; nous allons nous mettre tout de suite à manger l'avoine.
Le domestique jura ; une jeune et jolie femme de chambre qui avançait à k portière Sa t4te entourée de foulards en désordre , murmura je ne sais quelle plainte touchante sur Tennui et la fatigue des voyages. Quant à la personne qu'escortaient ces deux laquais, elle descendit lentement sur le pavé humide et froid , secoua sa pelisse doublée de martre , et prit le chemin de la cuisine sans proférer une seule parole.
C'était une jeune femme d'une beauté vive et saisissante , mais pâlie par la fatigue. Elle refusa l'offre d'une chambre, et, taudis que ses valets préférèrent s*enfermer et dormir dans la berline » elle s'asrit i devant le foyet*, mt la chaise tlassique » ingrat et revêche asile du Voyageur résigné. La servante , chargée de veilla son quart de nuit$ se feiâit à ronfler, le corps plié sor un batic et la faee appuyée sur la table. Le chat . qui B'étàit dérangé avec humeur pour faire plac« à la voyageuse, se blottit de nouveau sur les cendres tièdes. Pendant quelques instants il fixa sur elle des yuun verts et luisants pleins) de dépit et de méfiance \ tnaî« peu ï peu sa prunelle se resserra et s'amoindrit jusqu'à n'être plus qu'une mince raie noire sur un fond d'émeraude. Il retomba dans le bien-être égoïste de sa condition , fit le gros dos, ronfla sourdement en signe de béatitude, et finit par s'endormir entre les pattes d'un gros chien qui avait trouvé moyen de vivre en paii[ avec lui , grâce h ces perpétuelles concessions que , pour le bonheur da sociétés i le plus faible impose toujours au plus fort
La voyageuse essaya vainement de s'assoopli*» Mille images confuses passaient dans ses rêves et la réveillaient en sursaut Tous ces souvenirs puérils qui obsè*-
dent parfois les imaginations actives se pressèrent dans son carreau e| s*évertuèrent II le fatiguer sans but et sans fruit, jusqu'à ce qu'enfin une pensée dominante 9*établit i leur place.
• Oui , c'était une triste ville , pensa la voyageuse , une ville aux wm anguleuses et sombres, au payé ra-* boteux; une ville laide et psuvre comme celle-ci m'est apparue à travers la vapeur qui couvrait les glaces de ma voiture. Seulement il y a dan? celle-ci un ou doux , peut-être trois réverbères , et lè^bas il n'y en avait pas un seul Chaque piéton marcbail avec 9on falot après l'heure du couvre-feu. C'était affreux» cette pauvre ville, et pourtant j'y al passé des années de jeunesse et de force I J'étais bien autre alors... J'étais pauvre de eon** dition , mais j'étais riche d'énergie et d'espoir, Je SQuf^ frais bien I ma vie se consumait dans l'ombre et dans l'inaction ; uiais qui me rendra ces souffrances d'une àine agitée par 9a propre puissance? O jeunesse du cœur! qu'êtes-vous devenue?... » Puis, après ces spo» strophes un peu emphatiques que les têtes exaltées prodiguent parfois à la destinée, sans trop de si\jet peut- ^tre, mais par suite d'un besoin inné qu'elles éprouvent dédramatiser leur existence h leurs propres yeux, la jeune femme sourit involontairement , comme si une voix intérieure lui eût répondu qu'elle était heureuse encore ; et elle essaya de s'epdormir, en attendant que l'heure fût écoulée,
La cuisine de l'auberge n'était éclairée que par une lanterne de fer suspendue au plafond. Le squelette de ^ luminaire dessinait une farge étoile d'ombre tremblotante sur tout l'intérieur de la pièce , et rejetait sa pUe clarté vers les solives enfumées du plafond. L'étrangère était donc entrée sana riep distinguer au*
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tour d'elle , et Tétat de demi-sommeil où elle était Favait d'ailleurs empêchée de faire aucune remarque sur le lieu où elle se trouvait
Tout à coup Féboulement d'une petite avalanche de cendre dégagea deux tisons mélancoliquement embrassés ; un peu de flamme frissonna , jaillit , pâlit , se ranima, et grandit enfin jusqu'à illuminer tout l'intérieur de l'âtre. Les yeux distraits de la voyageuse, suivant machinalement ces ondulations de lumière, s'arrêtèrent tout à coup sur une inscription qui ressortait en blanc sur un des chambranles noircis de la cheminée. £lle tressaillit alors, passa la main sur ses yeux appesantis, ramassa un bout de branche embrasée pour examiner les caractères, et la laissa retomber en s'écriant d'une voix émue : — Ah Dieu I où suis-je? est-ce un rêve que je fais ?
 cette exclamation , la servante s'éveilla brusquement , et , se tournant vers elle , lui demanda si elle l'avait appelée.
— Oui , oui , s'écria l'étrangère ; venez ici. Dites-moi, qui a écrit ces deux noms sur le mur?
— Deux noms ? dit la servante él)ahie ; quels noms?
— Oh ! dit l'étrangère en se pariant avec une sorte d'exaltation, son nom et le mien , Pauline , Laurence ! Et cette date I 10 février 182...! Ohl dites-moi, dites-moi pourquoi ces noms et cette date sont ici?
— Madame, répondît la senante» je n'y avais jamais fait attention , et d'ailleurs je ne sais pas lire.
— Mais où suis-je donc? comment nommez -vous cette ville? N'est-ce pas Villiers, la première poste après L... ?
— Mais non pas, madame; vous êtes à Saint-Front, route de Paris , hôtel du Limi couronné.
— Ah ciel ! s*écria la voyageuse avec force en se levant tout à coup.
La servante épouvantée la crut folle et voulut s*enfuir; mais la jeune femme l'arrêtant :
— Oh! par grâce, restez, dit-elle, et parlez-moi ! Gomment se fait-il que je sois ici ? Dites-moi si je rêve ? Si je rêve , éveillez-moi I
. — Mais, madame, vous ne rêvez pas, ni moi non plus, je pense, répondit la servante. Vous vouliez donc aller à Lyon ? Eh bien ! mon Dieu , vous aurez oublié de Texpliquer au postillon , et tout naturellement il aura cru que vous alliez à Paris. Dans ce temps-ci toutes les voitures de poste vont à Paris.
— Mais je lui ai dit moi-même que j'allais à Lyon.
— Oh dame ! c'est que Baptiste est sourd à ne pas entendre le canon , et avec cela qu'il dort sur son cheval la moitié du temps , et que ses bêtes sont accoutumées à la roule de Paris dans ce temps-ci...
— A Saint-Front I répétait l'étrangère. Oh ! singulière destinée qui me ramène aux lieux que je voulais fuir ! J'ai fait un long détour pour ne point passer ici , et , parce que je me suis endormie deux heures , le hasard m'y conduit à mon insu ! Eh bien I c'est Dieu peutêtre qui le veut. Sachons ce que je dois retrouver ici de joie ou de douleur. Dites-moi , ma chère , ajouta-telle en s'adressant à la fille d'auberge , connaissez-vous dans cette ville mademoiselle Pauline D... ?
— Je n'y connais personne, madame, répondit la fille ; je ne suis dans ce pays que depuis huit jours.
— Mais allez me chercher une autre servante, quelqu'un ! je veux le savoir I Puisque je suis ici , je veux tout savoir. Est-elle mariée? est-elle morte? AUez, allez, informez-vous de cela ; courez donc I
La servante objecta que toutes les servantes étaient couchées , que le garçon d'écurie et les postillons ne connaissaient au monde qne leurs chevaux. Une prompte libéralité de la jeune dame la décida à aller réveiller iô chefj et , après un quart d*beure d'attente , qui parut mortellement long ^ notre voyageuse , on vint enûn lui apprendre que mademoiselle Pauline D.,, n'était poiqt mariée, et qu'elle habitait toujours la ville. Aussitôt l'é: trangère ordonna qu'on mit sa voiture squs )a remise et qu'on lui préparât une chambre.
Elle se mit au lit en attendant le jour , mais elle ne put dormir. Ses souvemirH • assoupis ou combattus long* temps , reprenaient alors tonte leur puissance ; elle re^ connaissait toutes les choses qui frappaient sa vue dans l'auberge du Lion couronné. Quoique l'antique hôtellerie eût subi de notables améliorations depuis dix ans, le mobilier était resté à peu près le même; les murs étaient encore revêtus de tapisseries qui représentaient les plus belles scènes de l'Astrée ; les bergères avaient des re(»*i8es de fil blanc sur le visage, et les bergers en lambeaux Bottaient suspendus à des clous qui leur perçaient la poitrine. Il y avait une monstrueuse tête de guerrier romain dessinée à l'estompe par la fille de l'aubei^iste, et encadrée dans quatre baguettes de bois pehit en noir; sur la cheminée, un groupe de cire, représentant Jésus à la crèche , jaunissait sous un dais de verre filé,
— Hélas ! se disait la voyageuse, j'ai habité plusieurs jours cette même chambre, il y a douze ans, lorsque je suis arrivée ici avec ma bonne mère ! C'est dans cette triste ville que je l'ai vue dépérir de misère et que j'ai failli la perdre. J'ai couché dans ce même Ut la nuit de mon départ ! Quelle nuit de douleur et d*espoir, de rc^
PAtLiNÉ. ÔOt
gret et d'attente ! Comme elle pleuraît, hia pauvre amie, ma douce Pauline, en m'embrassant sons cette ehemi^ née où je sommeillais tout à l'heure , sans savoir où yé* tais I Comme je pleurais , inoi aussi , en écrivant sur le mur son nom au-dessous du mien , avec la date de notre séparation ! Pauvre Pauline! quelle existence a ëté la sienne depuis ce temps-là 7 l'existence d'une vieille fille de province I Gela doit être affreux I £lle si aimante , si supérieure k tout ce qui l'entourait I Et pourtant je voulais là fuir, je m'étais promis de ne la revoir jamais! «^ Je vais peut-^être lui apporter un peu de consolation^ mettre un jour de bonheur dans sa triste vie I ^^ Si elle me repoussait pourtant I Si elle était tombée sous l'em-*
pire des préjugés ! Ah I cela est évident , ajouta tris^
lement la voyageuse; comment puis- je en douter? N'ai*elle pas cessé tout à coup de m'écrire en apprenant le parti que j'ai pris? Elle aura craint de se corrompre ou de se dégrader dans le contact d'une vie comme la mienne ! Ah ! Pauline I elle m'aimait tant, et elle aurait rougi de moi !... je ne sais plus que penser... A présent qne je me sens si près d'elle, à présent que je suis sûre de la retrouver dans la situation où je l'ai connue , je ne peux plus résister au désir de la voir. Oh ! je la verrai , dût-^elle me repousser! Si elle le fait, que la honte en retombe sur elle ! j'aurai vaincu les justes défiances de mon orgueil, j'aurai été fidèle à la religion du passé; c'est elle qui se sera parjurée \
Au milieu de ces agitations , elle vit monter le matin gris et froid derrière les toits inégaux des maisons déjetées qui s'accoudaient disgracieusement les unes aux autres. Elle reconnut le clocher qui sonnait jadis ses heures de repos ou de rêverie ; elle vit s'éveiller les lH)nrgeois en classiques bonnets de coton ; et de vieilles
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Ggures, dont elle avait un confus souvenir, apparurent toutes refrognées aux fenêtres de la rue. Elle entendit renclume du forgeron retentir sous les murs d'une mai* son décrépite; elle vit arriver au marché les fermiers en manteau bleu et en coiffe de toile cirée; tout reprenait sa place et conservait son allure comme aux jours du passé. Chacune de ces circonstances insignifiantes faisait battre le cœur de la voyageuse , quoique tout lui semblât horriblement laid et pauvre. — Eh quoi I disaitelle, j*ai pu vivre ici deux ans, deux ans entiers sans mourir ! j*ai respiré cet air, j*ai parlé à ces gens-là , j'ai dormi sous ces toits couverts de mousse , j*ai marché dans ces rues impraticables! et Pauline, ma pauvre Pauline vit encore au milieu de tout cela , elle qui était si belle , si aimable , si instruite , elle qui aurait régné et brUlé comme moi sur un monde de luxe et d*éclat!
Aussitôt que Thorlogc de la ville eut sonné sept heures , elle acheva sa toilette à la hâte; et, laissant ses domestiques maudire Tauberge et souffrir les incommodités du déplacement avec cette impatience et cette hauteur qui caractérisent les laquais de bonne maison , elle s'enfonça dans une des rues tortueuses qui s'ouvraient devant elle, marchant sur la pointe du pied avec l'adresse d'une Parisienne, et faisant ouvrir de gros yeux à tous les boui^eois de la ville, pour qui une figure nouvelle était un grave événement.
La maison de Pauline n'avait rien de pittoresque , quoiqu'elle fût fort ancienne. Elle n'avait conservé , de l'époque où elle fut bâtie, que le froid et l'incommodité delà distribution ; du reste, pas une tradition romanesque, pas un ornement de sculpture élégante ou bizarre, pas le moindre aspect de féodalité romantique. Tout y avait l'air sombre ot chagrin, depuis la figure de cuivre
ciselée sur le marteau de la porte , jusqu'à celle de la vieille servante non moins laide et rechignée qui vint ouvrir, toisa Téirangère avec dédain , et lui tourna le dos après lui avoir répondu sèchement : Elle y est.
La voyageuse éprouva une émotion à la fois douce et déchirante en montant Tescalier en vis auquel une corde luisante servait de rampe. Cette maison lui rappelait les plus fraîches années de sa vie , les plus pures scènes de sa jeunesse ; mais , en comparant ces témoins de son passé au luxe de son existence présente, elle ne pouvait s*empêcher de plaindre Pauline , condamnée à végéter là comme la mousse verdâtre qui se traînait sur les murs humides.
Elle monta sans bruit et poussa la porte qui roula sur ses gonds en silence. Rien n*était changé dans la grande^ pièce, décorée par les hôtes du titre de salon. Le carreau de briques rougeârrcs bien lavées, les boiseries brunes soigneusement dégagées de poussière , la glace dont le cadre avait été doré jadis , les meubles massifs brodés au petit point par quelque aïeule de la famille , et deux ou trois tableaux de dévotion légués par l'oncle, curé de la ville, tout était précisément resté à la même place et dans le même état de vétusté robuste depuis dix ans, dix ans pendant lesquels l'étrangère avait vécu des siècles I Aussi tout ce qu'elle voyait la frappait comme un rêve,
La salle , vaste et basse, oiïrait à l'œil une profondeur terne qui n'était pourtant pas sans charme. Il y avait , dans le vague de la perspective , de Tausiérité et de la méditation, comme dans ces tableaux de Rembrandt où l*on ne distingue, sur le clair-obscur, qu'une vieille figure de philosophe ou d'alchimiste brune et terreuse comme les murs , terne et maladive comme le rayon
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habilement ménagé où elle nage. Une fenétte h tAMmt étroits et montés en plomb , ornée de pots de basilic el de géranium , éclairait seule dette vaste pièée t tnais une suave figure se dessinait dans la lumière de l'embrasure, et semblait placée là , comme à dessein , pour féssortir seule et par sa propre beauté dans le fableatl i c'était Pauline.
Elle était bien changée , et , comme la Voyageuse ne pouvait voir son visage , elle douta long-temps que ce fût elle. Elle avait laissé Pauline plus petite de toute h tête, et maintenant Pauline était grande et d'une tétiuité si excessive qu'on eût dit quVUe allait He brisef eti ehangeani d'attitude ; elle était vê.tue de brun , aVeo une petite collerette d'tln blanc scrupuleux et d'une égalité de plis vraiment monastique. Ses beatiï cheveux ehftlauoii étaient lissés sur ses tenlpes avec un soin affecté; elle se livrait & un ouvrage classique, ennuyeût, t^dieuit à toute organisation pensante ! elle faisait de très-^petit^ points réguliers avec une aiguille imperceptible sur un mor^ ceau de batiste dont elle comptait la trame fil par fil. U vie de là grande moitié des femmes se èotisUiiië » en France , à cette solennelle ôtcuipatioti^
Quand la voyageuse eut fait qudqueè pan / èllé di^ tingua , dans la clarté de la fenêtre « les lignes brilianteB du beau ptofil de Pauline : ses traits réguliers et calmes, ses grands yeux voilés et nonchalants , son front pur et Uni , plutôt découvert qu'élevé , sa bouche délicate qui semblait incapable de sourire» Elle était toujours admirablement belle et jolie ; mais elle était maigre et d'une pâleur uniforme, qu'on pouvait regarder comme passée à Fétat chronique* Dans le premier instant, son ancienne àtnie fut tentée de la plaindre ; mais, en admh*attt la se* bénite profonde de ce front mélancolique doucement
penché sur soA ouvrage , elle se sièûtit pénétrée de res-^ pect bien plusi que de pitié.
Elle resta donc immobile et muette à la regarder ( mais , comme si sa présence se fût révélée à Pauline par un mouvement instinctif du cœur, celle-ci se tourna tout à coup Vers elle et la régarda ûxement sans dire un mot et sans changer de visage.
— Pauline ! ne me reconnais-tu pas? s'écria Tétran*gère t as^ta oublié la figure de LbUrence 7
Aloré Pauline jeta un cri , se leva , et retomba sans force sur un siège. Laurence était déjà dans ses bras ^ et iottt^ déuk pleuraient.
-— Tu ne me reconnaissais pas 7 dit enfin Laurence*
•^ Oh ! que dis-tu là I répondit Pauline* Je te recon*naissais bien , mais je n'étais pas étonnée. Tu ne sais pas une chose , Laurence t G*esi que les personnes qui vivent dans la solitude ont parfois d'étranges idéesa Comment te dirai-je ? Ce sont des souvenirs , des ima-^ ges qui se logent dans leur esprit , et qui semblent pas»- Bêr devant leurs yeux. Ma mère appelle cela des visions. Moi , je sais bien que je ne suis pas folle i mais je pende que Dieu permet souvent, pour me consoler dails mon isolement, que les personnes que j'aime m'apparaisSent tout à coup au milieu de mesréverieSb Yài bien Souvent je t'ai vue là devant cette porte « debout comme tu étais tout à l'heure , et me regardant d'un air indécis» J'avais coutume de ne rien dire et de ne pas bouger, pour que l'apparition ne s'envoiftt pas. Je n'ai été surprise que quand je t'ai entendue parler. Oh I alors ta voix m'a réveillée! elle est venue me frapper jusqu'au cœur! Chère Laurence ! c'est donc toi vraiment I dis-moi bien que c'est toi !
Quand Laurenoe eut timidement exprimé à son amie
la crainte qui Tavait empêchée depuis plusieurs années de lui donner des marques de son souvenir, Pauliae Fembrassa en pleurant.
— O mon Dieu I dit-elle , tu as cru que je le méprisais, que je rougissais de toi ! moi qui t*ai conservé toujours une si haute estime , moi qui savais si bien que dans aucune situation de la vie il n*était possible à une âme comme la tienne de s'égarer J
Laurence rougit et pâlit en écoutant ces paroles ; elle renferma un soupir, et baisa la main de Pauline avec un sentiment de vénération.
— Il est bien vrai, reprit Pauline, que ta condition présente révolte les opinions étroites et intolérantes de toutes les personnes que je vois. Une seule porte dans sa sévérité un reste d'affection et de regret : c'est ma mère. Elle te blâme, il faut bien t'attendre à cela ; mais elle cherche à t'excusér, et Ton voit qu'elle lance sur toi l'anathème avec douleur. Son esprit n'est pas éclairé, tu le sais; mais son cœur est bon , pauvre femme !
— Comment ferais-je donc pour me faire accueillir? demanda Laurence.
— Hélas ! répondit Pauline , il serait bien facile de la tromper ; elle est aveugle.
— - Aveugle I ah ! mon Dieu !
Laurence resta accablée à cette nouvelle ; et , songeant à l'affreuse existence de Pauline , elle la regardait fixement, avec l'expression d'une compassion profonde et pourtant comprimée par le respect Pauline la comprit, et, lui pressant la main avec tendresse, elle lui dit avec une naïveté touchante :
— Il y a du bien dans tous les maux que Dieu nous envoie. J'ai failli me marier il y a cinq ans ; un an après, ma mère a perdu la vue. Vois I conmie il est heureux
que je sois restée fille pour la soigner ! Si j*avais été mariée, qui sait si je l'aurais pu?
Laurence, pénétrée d'admiration, sentit ses yeux se remplir de larmes. ^
— Il est évident , dit-oUe en souriant à son amie h travers ses pleurs , que tu aurais été distraite par mille autres soins également sacrés, et qu'elle eût été plus ^ plaindre qu^ëlle ne l'est.
^-Je l'entends remuer, dit Pauline; et elle passa vivement , mais avec assez d'adresse pour ne pas faire le moindre bruit , dans la chambre voisine.
Laurence la suivit sur la pointe du pied , et vit la vieille femme aveugle étendue sur son lit en forme de corbillard. Elle était jaune et luisante. Ses yeux hagards et sans vie lui donnaient absolument l'aspect d'un ca* davre. Laurence recula , saisie d'une terreur involontaire. Pauline s'approcha de sa mère, pencha doucement son visage vers ce visage affreux , et lui demanda bien bas si elle dormait. L'aveugle ne répondit rien , et se tourna vers la ruelle du lit. Pauline arrangea ses couvertures avec soin sur ses membres étiques, referma doucement le rideau , et reconduisit son amie dans le salon.
— Causons , lui dit-elle ; ma mère se lève tard ordi* nairement. Nous avons quelques heures pour nous reconnaître; nous trouverons bien un moyen de réveiller son ancienne amitié pour toi. Peut-être sufiira-t-il de lui dire que tu es là ! Mais, dis-moi , Laurence, tu as pu croire que je te... Oh ! je ne dirai pas ce mot I Te mépriser ! Quelle insulte tu m'as faite là I Mais c'est ma faute après tout. J'aurais du prévoir que tu concevrais des doutes sur mon affection , j'aurais dû t'cxpliquer mes moiifs... Hélas ! c'élaii bien difficih^ h le faire compren-
J!4 PAULIiNÈ.
dre! Tu m^auraiâ accusée de faiblesse » quand, au contraire , il me fallait tant de force pour retioiicer k t*écrire , à te suiyre dans ce monde inconnu où , malgré moi , mon cœur a été si souvent te chercher! Et puis, Je n*osais pas accuser ma mère; Je ne pouvais pas me décider à t*avouer les petitesses de son caractère et les pi*éjugés de son esprit J'en étais victime; mais je tm* gissais de les raconter. Quand on est si Idin de toute amitié, si seule, si triste, toute démarçne difficile semble impossible. On s*observe, on scf craint soi^tnéme, et on se suicide dans la peur qu'pn a de se laisser mourir. A présent que te voilà près de nioi , je retrouve toute ma confiance , tout mon abandon. Je te dirtii totit. Mais d'abord parlons de toi , car mon existence est si monotone , si nulle , si pâle à côté de la tienne I Que de choses tu dois avoir à me raconter I
Le lecteur doit présumer que Laurence ne raconta pas tout. Son récit fbt même beaucoup moins long que Pauline ne s*y attendait. Nous le transcrirons en trois lignes, qui suffiront à l'intelligence de la situation.
Et d'abord , il faut dire que Laurence était née ) Paris dans une position médiocre. Elle avait reçu une éducation simple , mais solide. Elle avait quinze ans lorsque , sa famille étant tombée dans la misère , il lui fallut quitter Paris et se retirer en province avec sa mère. Elle vint habiter Saint-Front, où elle réussit à vivre quatre ans en qualité de sous-maîtresse dans un pen-* sionnat de jeunes filles, et où elle contracta une étroite amitié avec l'aînée de ses élèves, Pauline, âgée de quinze ans comme elle.
Et puis il arriva que Laurence dut à la protection de je ne sais quelle douairière d'être rappelée à Paris, pour y faire l'édiicalion des filles d'un banquier.
PAUWNK, au
Si vous voulez savoir commeut une jeûna fille presseol et découvre sa vocation, cunmmt elle raccomplit e» dépit de toutes les remontrances et de tous les obstacles, relisez les cbarn)ants Mémoires de mademoiselle Hip^ polyta aairon , célèbre comédienne du siècle dernier, Laurence fit comme tous cea artistes prédestinés ; elle passa par toutep Ic^s misères , par toutes les souffrances du talent ignoré ou méconnu ; enfin , après avoir traversé les vicissitudes de la vie pénible que Tartiste est forcé de créer lui-môme, elle devint pne bejle et intelligente actrice. Succès, richesse, hommages, renommée, tout lui vint ensemble et (oq| à coup, désormais elle jouissait d'une position brillante et d'une coosidération justifiée aux yeut des gens d'esprit par un noblo talent et un caractère élevé, Ses erreurs , ses passions ^ ses douleurs de femme, ses déceptions et sesrepeuiirs, elle ne les raconta point à Pauline. Il était encore trop tôt; Pauline n'eût pas compris.
Ci^PENDANT , lorsqu'au coup de midi i'aveugle s'éveilla , Pauline savait déjà toute la vie de Laurence , même ce qui ne lui avait pas été raconté , et cela plus que tout le reste peut-être ; car les personnes qui ont vécu dans le calme et la retraite ont un merveilleux in^ stinct pour se représenter la vie d'autrui pleine d*orages et de désastres qu'elles s'applaudissent en secret d'avoir évités. C'est une consolation intérieure qu'il leur faut laisser, car l'amour^propre y trouve bien un peu son
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compte , et la vertu seule ne suffit pas toujours à dédommager des longs ennuis de la solitude.
— £h bien ! dit la mère aveugle en s*asseyant sur le bord de son lit , appuyée sur sa fille , qui est donc là près de nous ? Je sens le parfum d*une belle dame. Je parie que c'est madame Ducornay, qui est revenue de Paris avec toutes sortes de belles toilettes que je ne pourrai pas voir, et de bonnes senteurs qui nous donneront la migraine.
— Non, maman, répondit Pauline, ce n'est pas madame Ducornay.
— Qui donc? reprit l'aveugle en étendant le bras.— Devinez , dit Pauline en faisant signe à Laurence de toucher la main de sa mère. — Que cette main est douce et petite I s'écria l'aveugle en passant ses doigts noueux sur ceux de l'actrice. Oh ! ce n'est pas madame Ducornay certainement. Ce n'est aucune de nos dames; car, quoi qu'elles fassent , à la patte on reconnaît toujours le lièvre. Pourtant je connais celte main-là. Mais c'est quelqu'un que je n'ai pas vu depuis long-temps. Ne saurait-elle parler ? — Ma voix a changé comme ma main, répondit Laurence , dont l'organe clair et frais avait pris, dans les études théâtrales, un timbre plus grave et plus sonore. — Je connais aussi cette voix , dit l'aveugle , et pourtant je ne la reconnais pas. Elle garda quelques instants le silence sans quitter la main de Laurence , en levant sur elle ses yeux ternes et vitreux , dont la fixii^ était effrayante. — Me voit- elle? demanda Laurence bas à Pauline. — Nullement, répondit celle-ci, mais elle a toute sa mémoire; et d'ailleurs notre vie compte si F° d'événements , qu'il est impossible qu'elle ne te reconnaisse pas tout à l'heure. A peine Pauline eut-elle prononcé ces mots, que l'aveugle, repoussant la main de
Laurence avec un sentiment de dégoût qui allait jusqu'à l'horreur, dit de sa voix sèche et cassée : — Ah ! c'est cette malheureuse quijotte ta comédie ! Que vientelle chercher ici ? Vous ne deviez pas la recevoir, Pauline!
— O ma mère ! s'écria Pauline en rougissant de honte et de chagrin, et en pressant sa mère dans ses bras, pour lui faire comprendre ce qu'elle éprouvait. Lau-^ rence pâlit , puis se remettant aussitôt : — Je m'attendais à cela , dit-elle à Pauline avec un sourire dont la douceur et la dignité l'étonnèrent et la troublèrent un peu.
— Allons , reprit l'aveugle , qui craignait instinctive^ ment de déplaire à sa fille , eu raison du besoin qu'elle avait de son dévouement , laissez-moi le temps de me remettre un peu; je suis si surprise! et comme cela, au réveil, on ne sait trop ce qu'on dit... Je ne voudrais pas vous faire de chagrin , mademoiselle. . . ou madame. . . Comment vous appelle-t-on maintenant ? — Toujours Laurence , répondit l'actrice avec calme. — Et elle est toujours Laurence, dit avec chaleur la bonne Pauline en l'embrassant ; toujours la même âme généreuse , le même noble cœur... — Allons ! arrange-moi, ma fille; dit l'aveugle, qui voulait changer de propos, ne pouvant se résoudre ni à contredire sa fille ni à réparer sa dureté envers Laurence; coiffe -moi donc, Pauline; j'oublie , moi , que les autres ne sont point aveugles, et qu'ils voient en moi quelque chose d'affreux. Donne-moi mon voile, mon mantelet... C'est bien, et maintenant apporte-moi mon chocolat de santé, et offres-en aussi à... cette dame.
Pauline jeta à son amie un regard suppliant auquel celle-ci répondit par un baiser. Quand la vieille dame ,
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enveloppée dans sa mante d'indienne brune à grandes fleurs rouges, et coi(îée de son bonnet blanc surmonté d'un voile de crêpe noir qui lui cachait la moitié du visage , se fut assise via>à-vis de son frugal déjeuner, elle s'adoucit peu à peu. L'âge, l'ennui et les infirmités l'avaient amenée à ce degré d'égolsme qui fait tout sacrifier, même les préjugés les plus enracinés , aux besoins du bien-être. L'aveugle vivait daps une telle dépendance de sa fille, qu'uue contrariété , une distraction de celle-ci pouvait apporter le trouble dans cette suite d'innombrables petites attentions dont la moindre était nécessaire pour lui rendre la vie tolérable. Quand l'aveugle était commodément couchée , et qu'elle ne craignait plus aucuu dsinger, aucune privation pour quelques heures , elle se donnait le cruel soulagement de blesser par des paroles aigres et des murmures injustes lesgeos dont elle n'avait plus besoin ; mais , aux heures de sa dépendance, elle savait fort bien se contenir, et enchaîner leur zèle par des manières plus affables. Laurence eut le loisir de faire cette remarque dans le courant de la journée, £lle en fit encore une autre qui Tattrisia davantage : c'est que la mère avait une peur réelle de sa fille. On eût dit qu'à travers cet admirable sacrifice de tous les instants , Pauline laissait percer malgré elle un muet , mais éternel reproche , que sa mère comprenait fort bien et redoutait affreusement* Il sen\blait que ces deux femmes craignissent de s'éclairer mutuellement sur la lassitude qu'elles éprouvaient d'être ainsi attachées l'une à l'autre , un être moribond à un être vivant : Tun effrayé des mouvements de celui qui pouvait à chaque instant lui enlever son dernier souffle , et l'autre épouvanté de cette tombe où il craignait d'être entraîné à la suite d'un cadavre.
PAULWfe. îld
LauretîCe, qui était douée d'uft fesprit judicieux et d'un cœur ttoble , se dit qu'il n'en pouvait pas être auiremeiit; que d'aiileui^ cette souffrance invincible chei Pauline to'ôlait rien à sa patience et ne faisait qu'ajouter à ses mérites. Mais, malgré elle, Laurence sentit qUe Teffroi et l'ehnui là jgagnâîfent entre ces deux victitnes. Un nuage passa dlir ses yeilx et un Msson dâuis ses veines. Vers le soir, lelle était accablée de fatigue , quoiqu'elle n'eût poiht fait un pas de la journée. Déjà l'horreur de la vie réelle se montrait derrière cette poésie , dont au premier moment elle avait, de ses yeux d'artiste , enveloppé la sainte existence de Pauline. Elle eût voulu pouvoir persister dans son illusion , la croire heureuse et rayonnante dans soh martyre comme une vierge catholique des anciens jours , voir la mère heureuse aussi, oubliant sa misère pour ne songer qu'à la joie d'être aimée et assistée ainsi \ enfin elle eût voulu, puisque ce sombre tableau d'intérieur était sous ses yeux , y contempler des anges de lumière , et non de tristes figures chagrines et froides comme là réalité. Le plus léger pli sur le front angélique de Pauline faisait ombre à ce tableau; un mot prononcé sèchement par cette bouche si pure détruisait là mansuétude mystérieuse que Laurence , au premier abord , y avait Vue régner. Et pourtant ce pli au front était Une prière $ ce mot errant sur les lèvres , une parole de Sollicitude ou de consolation i mais tout cela était glacé comme l'égnïsme chrétien , qui nous fait tout supporter en vue de la récompense, et désolé comme le renoncement monastique, qui nous défend de trop adoucir la vie humaine à autrui aussi bien qu'à nous-mêmes.
Tandis que le premier enthousiasme de l'admiration naïve s'affiiibllssait chez l'actrice , tout aussi naïvement
et en dépit d'elles-mêines , une modification d'idées s'opérait en sens inverse chez les deux bourgeoises. La fiUe, tout en frémissant à l'idée des pompes mondaines où son amie s'était jetée , avait souvent ressenti , peut-être à son insu , des élans de curiosité pour ce monde inconnu , plein de terreurs et de prestiges , où seâ principes lui défendaient de porter un seul regard. En voyant Laurence , en admirant sa beauté , sa grâce , ses manières tantôt nobles comme celles d'une reine de théâtre, tantôt libres et enjouées comme celles d'un enfant (car l'artiste aimée du public est comme un enfant à qui l'univers sert de famille), elle sentait éclore en elle un sentiment à la fois enivrant et douloureux, quelque chose qui tenait le milieu entre l'admiration et la crainte, entre la tendresse et Tenvie. Quant à Taveij^le , elle était instinctivement captivée et comme vivifiée par le beau son de cette voix , par la pureté de ce langage , par l'animation de cette causerie intelligente, colorée et profondément naturelle , qui caractérise les vrais artistes , et ceux du théâtre particulièrement. La mère de Pauline , quoique remplie d'entêtement dévot et de morgue provinciale , était une femme assez distinguée et assez instruite pour le monde où elle avait vécu. Elle l'était du moins assez pour se sentir frappée et charmée, malgré elle , d'entendre quelque chose de si différent de son entourage habituel , et de si supérieur à tout ce qu'elle avait jamais rencontré. Peut-être ne s'en rendait-elle pas bien compte à elle-même , mais il est certain que les efforts de Laurence pour la faire revenir de ses préventions réussissaient au delà de ses espérances. La vieille femme commençait à s'amuser si réellement de la causerie de l'actrice , qu'elle l'entendit avec regret , presque avec effroi , demander des clievau!( de
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poste. Elle fit alors un grand effort sur elle-même, et la pria de rester jusqu'au lendemain. Laurence se fit un peu prier. Sa mère, retenir à Paris par une indisposition de sa seconde fille , n'avait pii partir avec elle. Les engagements de Laurence avec le théâtre d'Orléans l'avaient forcée de les y devancer, mai3 elle leur avait donné rendez-vous à Lyon , et Laurence voulait y arriver en même temps qu'elles , sachant bien que sa mère et sa sœur, après quinze jours de séparation (la première de leur vie), l'attendraient impatiemment. Cependant l'aveugle insista tellement , et Pauline , à l'idée de se séparer de nouveau , et pour jamais sans doute , de son amie, versa des larmes si sincères, que Laurence céda, écrivit à sa mère de ne pas être inquiète si elle retardait d'un jour son arrivée à Lyon , et ne commanda ses chevaux que pour le lendemain soir. L'aveugle , entraînée de plus en plus, poussa la gracieuseté jusqu'à vouloir dicter une phrase amicale pour son ancienne connaissance , la mère de Laurence.
— Cette pauvre madame S..., ajouta-t-elle lorsqu'elle eut entendu plier la lettre et pétiller la cire à cacheter, c'était une bien excellente personne, spirituelle, gaie, confiante... et bien "étourdie! car enfin, ma pauvre enfant , c'est elle qui répondra devant Dieu du malheur que tu as eu de monter sur les planches. Elle pouvait s'y opposer, et elle ne l'a pas fait ! Je lui ai écrit trois lettres à cette occasion , et Dieu sait si elle les a lues ! Ah ! si eUe m'eût écoutée , tu n'en serais pas là!...
— Nous serions dans la plus jNrofonde misère , répondit Laurence avec une douce vivacité , et nous souffririons de ne pouvoir rien faire l'une pour l'autre, tandis qu'aujourd'hui j'ai la joie de voir ma bonne mère
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rajeunir au sein d*nne honnête aisance ; et elle est pins heureuse que moi , s'il est possible» de devoir son bien-* être à mon travail et à ma persévérance. Oh ! c'est und excellente mère, ma bonne madame D...| et i quoique Je sois actrice , Je vous assure que Je Taime autant que Pauline vous aime.
— Tu as toujours été une bonne fiUe , je le sais , dit Taveugle. Mais enfin comment cela finira-t-il7 Vous voilà riches , et je comprends que ta mère s'en trouve fort bien , car c'est une femme qui a toujours aimé ses aises et ses plaisirs; mais l'autre vie, mon enfant « vous n'y songez ni l'une ni Tautrel... Enfin je me réfugie dans la pensée que tu ne seras pas toujours au théâtre , et qu'un Jour viendra où tu feras pénitence.
Cependant le bruit de l'aventure qui avait amené à Saint^Front , route de Paris , une dame en chaise de poste qui croyait aller à Yiiliers , route de Lyon , s'était répandue dans la petite ville , et y donnait lieu , depuis quelques heures , à d'étranges commentaires. Par quel hasard, par quel prodige , cette dame de la chaise de poste, après être arrivée là sans le vouloir^ se décidaitelle à y rester toute la Journée? Et que faisait-elle , bon Dieu! chez les daniës D..<? Gomment pouvait-elle les Gonnatu*e ? £t que pouvaient-elles avoir à se dire depuis si long-temps qu'elles étaient enfermées ensemble ? Le secrétaire de la mairie, qui faisait sa partie de biUard au café situé justement en face de la maison des dames D. * . , vit ou crut voir passer et repasser derrière les vitres de cette maison la dame étrangère, vêtue singulièrement, disait'-il, et même magnifiquement. La toilette de voyage de Laurence était pourtant d'une simplicité de bon goût; mais la femme de Paris , et la femme artiste surtout , donne aux moindres atours un prestige éblouissant pour
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-la province. Toutes les dames des tnaisoâs voisines se collèrent à leurs croisées , les entr*o«vrîrent tnêiiie , e s'enrhumèrent toutes plus ou moins, dansTespérailce de découvrir ce qui se passait chez la voisine. On appela la servante comme elle allait aumardiéi ottrinterrogea. Elle ne savait rien , elle n*avait rien entendu ^ rien compris ; mais la personne en question était fort étrange , selott elle. Elle faisait de grands pas , parlait avec une grosse voix , et portait une pelisse fourrée qui la faisait ressembler aux animaux des ménageries ambulantes , soit à une lionne , soit à une tigresse : la servante ne savait pas bien à laquelle des deux. Le secrétaire de la mairie décida qu'elle était vêtue d'une peau de patithère » et Tad-^ joint du maire trouva fort probable que ce fût la duchesse de Berry. Il avait toujours soupçonné là vieille D... d'être légitimiste au fond du cœur, car elle était dévote. Le maire » assassiné de questions par les dames de sa famille, trouva un expédient merveilleux pour satisfaire leur curiosité et la sienne propre. 11 ordonna au maître de poste de ne délivrer de chevaux à l'étran-* gère que sur le vu de son passe-port. L'étrangère , se ravisant et remettant son départ au lendemain , fit ré* pondre pai* son domestique qu'elle motilrerâit sou passe-^ port au moment où elle r^emanderait des chevaux* Le domestique -, fin matois , véritable Frontin de comédie , s*amusa de la curiosité des citadins de Saint-Front, et leur fit & chacun un conte différent. Mille versions circulèrent et se croisèrent dans la ville. Les esprits furent très-agités j le maire craignit une émeute; le procureur du roi intima à la gendarmerie l'ordre de se tenir sur pied , et les chevaux de l'ordre public eurent la selle sur le dos tout le jour.
— Que faire î disait le maire qui était un homme de
mœurs douces et un cœur sensible envers le beau sexe. Je ne puis envoyer un gendarme pour examiner brutalement les papiers d'une dame ! — À votre place, je ne m'en gênerais pas ! disait le substitut , jeune magistrat farouche quiaspirait à être procureur du roi, et qui travaillait à diminuer son embonpoint pour ressembler tout à fait à Junius Brutus. — Vous voulez que je fasse de l'arbitraire! reprenait le magistrat pacifique. La mairesse tint conseil avec les femmes des autres autorités , et il fut décidé que monsieur le maire irait en personne, avec toute la politesse possible , et s'excusant sur la nécessité d'obéir à des ordres supérieurs , demander à l'inconnue son passe-port
Le maire obéit , et se garda bien de dire que ces ordres supérieurs étaient ceux de sa femme. La mère D... fut un peu effrayée de cette démarche ; Pauline , qui la comprit fort bien , en fut inquiète et blessée ; Laurence ne fit qu'en rire , et , s'adressant au maire , elle l'appda par son nom , lui demanda des nouvelles de toutes les personnes de sa famille et de son intimité, lui nommant avec une merveilleuse mémoire jusqu'au plus petit de ses enfants, l'intrigua pendant un quart d'heure, et finit par s'en faire reconnaître. Elle fut si aimable et si jolie dans ce badinage, que le bon maire en tomba amoureux comme un fou , voulut lui baiser la main , et ne se retira que lorsque madame D... et Pauline lui eurent promis de le faire dîner chez elles ce même jour avec la belle actrice de la capitaie. Le dîner fut tort gai. Laurence essaya de se débarrasser des impressions tristes qu'elle avait reçues , et voulut récompenser l'aveugle du sacrifice qu'elle lui faisait de ses préjugés en lui donnant quelques heures d'enjouement. Elle raconta mille historiettes plaisantes sur ses voyages en province,
et tnfime , au dessert , elle consentit à réciter à monsieur le maire des tirades de vers classiques qui le jetèrent dans un délire d'enthousiasme dont madame la mairesse eût été sans doute fort effrayée. Jamais l'aveugle ne s'était autant amusée ; Pauline était singulièrement agitée , elle s'étonnait de se sentir triste au milieu de sa joie. Laurence, tout en voulant divertir les autres, avait fini par se divertir elle- même. £llese croyait rajeunie de dix ans en se retrouvant dans ce monde de ses souvenirs , où elle croyait parfois être encore en rêve.
On était passé de la salle à manger au salon , et on achevait de prendre le café , lorsqu'un bruit de socques dans l'escalier annonça l'approche d'une visite. C'était la femme du maire , qui, ne pouvant résister plus longtemps à sa curiosité, venait adroitement et comme par hasard voir madame D... £lle se fût bien gardée d'amener ses filles , elle eût craint de faire tort à leur mariage si elle leur eût laissé entrevoir la comédienne. Ces demoiselles n'en dormirent pas de la nuit, et jamais l'autorité maternelle ne leur sembla plus inique. La plus jeune en pleura de dépit.
Madame la mairesse , quoique assez embarrassée de l'accueil qu'elle ferait à Laurence (celle-ci avait autrefois donné des leçons à ses filles) , se garda bien d'être impolie. Elle fut même gracieuse en voyant la dignité calme qui régnait dans ses manières. Mais quelques minutes après, une seconde visite étant arrivée, par hasard aussi , la mairesse recula sa chaise et parla un peu moins à l'actrice. Elle était observée par une de ses amies intimes, qui n'eût pas manqué de critiquer beaucoup son intimité avec une comédienne. Cette seconde visiteuse s'était promis de satisfaire aussi sa curiosité en faisant causer Laurence. Mais, outre que Laurence devint
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de plus en plas grave et réservée , la présence de la mairesse contraignit et gêna les cttriosités subséquentes. La troisième visite gêna beaucoup les deux premières , et fut à son tour encore plus gênée par Tarrivée de la quatrième. Enfin , en moins d'une heure , le vieux salon de Pauline fut rempli comme si elle eût invité toute la ville à une grande soirée. Personne n*y pouvait résister; on voulait , au risque de faire une chose étrange , impolie même , voir cette petite sous-maîtresse dont personne n'avait soupçonné Tintelligence , et qui maintenant était connue et applaudie dans toute la France. Pour légitimer la curiosité présente , et pour excuser le peu de discernement qu'on avait eu dans le passé, on afiectait de douter encore du talent de Laurence , et on se disait à Foreiile : — Est-il bien vrai qu'elle soit l'amie et la protégée de mademoiselle Mars? — On dit qu'elle a un si grand succès à Paris I — Croyez- vous bien que ce soit possible ? — Il paraît que les plus célèbres auteurs font des pièces pour ellCk — Peut-être exagère-t-on beaucoup tout cela ! — Lui avez-vous parlé î — Lui parlezvous? etc.
Personne néanmoins ne pouvait diminuer par ses doutes la grâce et la beauté de Laurence. Un instant avant le dîner, elle avait fait venir sa femme de chambre, et, d'un tout petit carton qui ressemblait à ces noix enchantées où les fées font tenir d'un coup de baguette tout le trousseau d'une princesse , était sortie une parure très>simple , mais d'un goût exquis et d'une fraîcheur merveilleuse. Pauline ne pouvait comprendre qu'on pût avec si peu de temps et de soin se métamorphoser ainsi en voyage , et l'élégance de son amie la frappait d'une sorte de vertige. Les dames de la ville s'étaient flattées d'avoir à critiquer cette toilette et cetie
tournure qu*oa avait aoooncées si étranges; elles étaient forcées d'admirer et de dévorer du regard ces étoffe^ moelleuses négligées dans leur richesse, ces coupes élé^ gantes d'ajusteoients siiqs roideur et saps étalage, nuance à laquelle n'arrivera jamais l'élégante de petite ville, même lorsqu'elle copie exactement l'élégante des grandes villes; enfin toutes ces recherches de la chaussure, de la manchette et de la coiffure , que les femmes sans goût exagèrent jusqu'à l'abiiurde , ou suppriment jusqu'à la malpropreté. Ce q^i frappait et intinndait plus que tout le reste, c'était l'aisance parfaite de Laurence» ce ton de la meilleure compagnie qu'on ne s'attend guère » en province , à trouver chez une comédienne , et que » certes, on ne trouvait chez aucune fenime à Sainte- Front Laurence était imposante et prévenante à son gré. Elle souriait en elle-même du trouble où elle jetait tous ces petits esprits qui étaient venus à l'insu les uns des autres, chacun croyant être le seul assez hardi pour s'amuser des inconvenances d'une bohémienne , et qui se trouvaient là honteux et embarrassés chacun de la présence des autres, et plus encore du désappointement d'avoir à envier ce qu'il était venu perâfler, humilier peut-être I Toutes ces femmes se tenaient d'un côté du salon comme un régiment en déroute , et de Tautre côté , entourée de Pauline , de sa mère et (ie quelques hommes de bon sens qui ne craignaient pas de causer respectueusement avec elle , Laurence siégeait comme une reine affable qui sourit à son peuple et le tient à distance. Les rôles étaient bien changés, et le malaise croissait d'un côté, tandis que la véritable dignité triomphait de l'autre. On n'osait plus chuchoter, on n'osait même plus regarder, si ce n'est à la dérobée, li^nfin^ quand le départ des plus désappointées eut
éclairci les rangs, on osa s'approcher, mendier une parole, un regard, toucher la robe, demander l'adresse de la lingère , le prii des bijoux , le nom des pièces de théâtre les plus à la mode à Paris , et des billete de spectacle pour le premier voyage qu*on ferait à la capitale.
A l'arrivée des premières visites , Taveugle avait été confuse, puis contrariée , puis blessée. Quand elle en« tendit tout ce monde remplir son salon froid et abandonné depuis si long-temps, elle prit son parti, et , ces^ sant de rougir de l'amitié qu'elle avait témoignée à Laurence , elle en affecta plus encore , et accueillit par des paroles aigres et moqueuses tous ceux qui vinrent la saluer. — Oui-dà , mesdames , répondait-elle , je me porte mieux que je ne pensais , puisque mes infirmités ne font plus peur à personne. Il y a deux ans que l'on n'est venu me tenir compagnie le soir, et c'est un merveilleux hasard qui m'amène toute la ville à la fois. Estce qu'on aurait dérangé le calendrier, et ma fête , que je croyais passée il y a six mois, tomberait-elle aujourd'hui? Puis, s'adressant à d'autres qui n'étaient presque jamais venues chez elle, elle poussait la malice jusqu'à leur dire en face et tout haut : — Ah! vous faites comme moi , vous faites taire vos scrupules de conscience , et vous venez , malgré vous , rendre hommage au talent? C'est toujours ainsi, voyez-vous; l'esprit triomphe toujours, et de tout. Vous avez bien blâmé mademoiselle S... de s'être mise au théâtre; vous avez fait comme moi , vous dis-je , vous avez trouvé cela révoltant, affreux ! £h bien, vous voilà toutes à ses pieds ! Vous ne direz pas le contraire , car enfin je ne crois pas être devenue tout à coup assez aimable et assez jolie pour que l'on vienne en foule jouir de ma société.
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Quant à Pauline , elle fut du commencement à la fin admirable pour son amie. Elle ne rougit point d'elle uu seul instant , et bravant , avec un courage héroïque en province, le blâme qu'on s'apprêtait à déverser sur elle, elle prit franchement le parti d'être en public à l'égard de Laurence ce qu'elle était en particulier. Elle l'accabla de soins , de prévenances , de respects même ; eUe plaça elle-même un tabouret sous ses pieds , elle lui présenta elle-même le plateau de rafraîchissements; puis elle répondit par un baiser plein d'effusion à son baiser de remercîment; et quand elle se rassit auprès d'elle , elle tint sa main enlacée à la sienne toute la soirée sur le bras du fauteuil.
Ce rôle était beau sans doute , et la présence de Laurence opérait des miracles , car un tel courage eût épou» vanté Pauline si on lui en eût annoncé la nécessité la veUle ; et maintenant il lui coûtait si peu qu'elle s'en étonnait elle-même. Si elle eût pu descendre au fond de sa conscience , peut-être eût-elle découvert que ce rôle généreux était le seul qui l'élevât au niveau de Laurence à ses propres yeux. Il est certain que jusque-là la grâce , la noblesse et l'intelligence de l'actrice l'avaient déconcertée on peu ; mais , depuis qu'elle l'avait posée auprès d'eUe en protégée, Pauline ne s'apercevait plus de cette supériorité, difficile à accepter de femme à femme aussi bien que d'homme à homme.
Il est certain que , lorsque les deux amies et la mère aveuglé se retrouvèrent seules ensemble au coin du feu, Pauline fut surprise et même un peu blessée de voir que Laurence reportait toute sa reconnaissance sur la vieille femme. Ce fut avec une noble franchise que l'ac' trice, baisant la main de madame D... et l'aidant à reprendre le chemin de sa chambre , lui dit qu'elle sen-
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tait tout le prix de oe qu'elle aYsiit fait et 4e ce qu'elle avait été pour elle durant cette petite épreuve. -^-^ Quant à toi, ma Pauline, dit-elle i son awie lorsqu'elles furent tête à tête » je te fâcherais si je te faisais le mêa^ remerdmeni Tu n'as point de préjugés assez obstinés pour que ton mépris de la sottise provinciale me semble un gi*and effort. Je te copnais, tu ne serais plus toimême si tu n'avais pas trouvé un vrai plaisir à t'élever de toute ta hauteur au-dessus de ces bégueules,
— C'est il cause de toi que cela m'est deyeau un plaisir, répondit Pauline un peu déconcertée^
-^ Allons donc, rusée I reprit Laurence en Tembras^ sant , c'est h cause de vous-même !
Était-ce un instinct d'ingratitude qui faisait parler ainsi l'amie de Pauline 7 Non, I^aurence était la femme la plus droite avec les autres et la plus sincère vis-è-vis d'ellemême. Si l'effort de son amie lui eût paru sublime, elle ne se serait pas crue humiliée de lui montrer de la reconnaissance ; mais elle avait un sentiment si ferme et si légitime de sa propre dignité , qu'elle croyait le courage de Pauline aussi naturel , aussi facile que le siea Elle ne se doutait uuUemcut de l'angoisse secrète qu'elle excitait dans cette âme troublée. Elle ne pouvait la deviner ; elle ne l'eût pas comprise.
Pauline, ne voulant pas la quitter d'un instant, exigea qu'elle dormît dans son propre lit Elle s'était fait arranger un grand canapé où elle se coucha non loin d'elle , afin de pouvoir causer le plus long-temp» possible. Chaque moment augmentait l'iaquiétude de la jeune . recluse , et son désir de comprendre la vie ^ les jouissances de l'art et celles de la gloire , celles de l'activité et celles de l'indépendance. Laurence éludait ses questions» U lui semblait imprudent de la part de Pauline
dt votilolf tonnattfe les avantage d*tme ))OsitioA ni û\U férente de là Meniie ; il Itti eût semblé peu délicat à elle^ même de lui en faire un tableau séduisant. Elle s'eflbixa de répondre k ses questions par d'autres questions ; elle Toulut lui faire dire les joies intimes de sa vie évangélique , et tourner toute Texaliation de leur entretien \er8 cette poésie du devoir qui lui semblait devoir être le par»* tage d*nne âme pieuse et résignée. Mais Pauline ne répondit que par des réticences. Dans leur premier entretien de la matinée, elle avait épuisé tout te que sa vertu avait d'orgueil et de fmesse pour dissimuler sa souffrance. Le soir, elle ne songeait déjà plus à son rôle. La soif qu'elle éprouvait de vivre et de s'épanouir, comme une fleur long^temps privée d*air et de soleil , devenait de plus en plus ardente. Elle l'emporta, et força Laurence à s'abandonner au plaisir le plus grand qu'elle connût, celui d^épancher son âme avec Confiance et naïveté. Laurence aimait sou art , non-seulement pour lui-même, maiâ aussi en raison de la liberté et de TélévatiôU d'esprit et d'habitudes qu'il lui avait procurées. Elle s'honorait de nobles amitiés; elle avait connu aussi des affections passionnées , et , quoiqu'elle eût la déli-» catesse de n'en point parler à Pauline , la présence de ces souvenirs encore palpitants donnait à son élo^ quence naturelle une énergie pleine de charme et d'en< tralnement.
Pauline dévorait ses parole^. Elles tombaient dans son cœur et dans son cerveau comme une pluie de feu ; pâle, les cheveux épars , l'œil embtasé , le coude appuyé sur son chevet virginal , elle était belle comme une nymphe antique à la lueur pâle de la lampe qui brûlait entre les deux lits. Laurence la vit et fut frappée de l'expressiou de ses traits. Elle craignit d'en avoir tn)p dit , et se le
reprocha, quoique pourtant toutes ses pardes eussent été pures comme celles d'une mère à sa fille. Puis , in^ volontairement , revenant à ses idées théâtrales , et onbliant tout ce qu'elles venaient de se dire , elle s*écna, frappée de {das en plus : — Mon Dieu , que ta es belle, ma chère enfant! Les classiques qui m*ont voulu enseigner le rôle de Phèdre ne t'avaient pas vue ainsi. Voici une pose qui est toute de Técole moderne ; mais c'est Phèdre tout entière.... non pas la Phèdre de Racine peut-être , mais celle d'Euripide , disant :
Dieux! que ne suis- je assise à Tombre des forêts !...
Si je ne te dis pas cela en grec , ajouta Laurence en étouffant un léger bâillement , c'est que je ne sais pas le grec... Je parie que tu le sais, toi!...
— Le grec ! quelle folie ! répondit Pauline en s'efforçant de sourire. Que ferais-je de cela?
— Oh ! moi , si j'avais , comme toi , le temps d'étudier tout , s'écria Laurence, je voudrais tout savoir !
Il se fit quelques instants de silence. Pauline fit un douloureux retour sur elle-même ; elle se demanda à quoi, en effet, servaient tous ces merveilleux ouvrages de broderie qui remplissaient ses longues heures de silence et de solitude , et qui n'occupaient ni sa pensée ni son cœur. Elle fut effrayée de tant de belles années perdues, et il lui sembla qu'elle avait fait de ses plus nobles facultés, comme de son temps le plus précieux, un usage stupide, presque impie. Elle se releva encore sur sm coude , et dit à Laurence : — Pourquoi donc me comparais-tu à Phèdre ? Sais-tu que c'est là un type affreux ? Peux-tu poétiser le vice et le crime î... — Laurence ne répondit pas. Fatiguée de l'insomnie de la nuit précédente, calme d'ailleurs au fond de l'âme, comme on
l'est^ malgré tous les orages passagers, lorsqu'on a trouvé au fond de soi le vrai but et le vrai moyen de son existence, elle s'était endormie presque en parlant. Ce prompt et paisible sommeil augmenta Tangoisse et Tamertume de Pauline. £lle est heureuse, pensa t-elle... heureuse et contente d'elle-même, sans effort, sans combats, sans incertitdde... Et moi!... O mon Dieul cela est injuste !
Pauline ne dormit pas de toute la nuit. Le lendemain, Laurence s*éveilla aussi paisiblement qu'elle s'était endormie, et se montra au jour fraîche et reposée. Sa femme de chambre arriva avec une jolie robe blanche qui lui serrait de peignoir pendant sa toilette. Tandis que la soubrette lissait et tressait les magnifiques cheveux noirs de Laurence, celle-ci rqiassait le rôle qu'elle devait jouer à Lyon , à trois jours de là. C'était à son tour d'être belle avec ses cheveux épars et l'expression tragique. De temps en temps , die échappait brusquement aux mains de la femme de chambre, et marchait dans l'appartement en s'écriant : « Ce n'est pas cela!... je veux le dire comme je le sens ! • Et eUe laissait échapper des exclamations , des phrases de drame ; elle cherchait des poses devant le vieux miroir de Pauline. Le sang-froid de la femme de chambre , habituée à toutes ces choses, et l'oubli complet où Laurence semblait être de tous les objets extérieurs, étonnaient au dernier point la jeune provinciale. Elle ne savait pas si elle devait rire ou s'effrayer de ces airs de pythonisse; puis elle était frappée de la beauté tragique de Ijiurence, comme Laurence l'avait été de la sienne quelques heures auparavant Mais elle se disait : Elle fait toutes ces choses de sang-froid, avec une impétuosité préparée, avec une douleur étudiée. Au fond , elle est fort tranquille , fort
hetiretise ; et mol , qui deyrais avoit" lé eâlme de Dt^ sar le front , il se trouve que Je ressemble à Phèdre!
Comme elle pensait cela , Laurence lui dit brusqtie^ ment : — Je fais tout ce que je peux pour trottter (â pose d*hier soir quand tu états là sur ton eoùde... je ne peut pas en Tenir à bout! C'était magnifique. AUons! c'est trop récent Je trouverai cela plus tard, par inspiration ! Toute inspiration est une réminiscence , d'est^ ce pas, Pauline? Tu ne te coiffe^ pas bien, tnon eniatit; tresse donc tes cheveux au lieu de le» lisser ainsi en bandeau. Tiens , Suzette va te mOnlreh
£t tandis que la fémtbe de chambre faisait tttl6 tfette, Laurence fit l'autre , et en un instant Paultfie ne trouva si bien coiffée et si embellie qu'elle fit m ctl d« surprise. — Aht moii Dieu, quelle adrefiëe! s'krlâ-t-elle; je ne me colffaii» pas ainsi de petir d'y perdre trop de temps , et j^en mettais le double.
•^ Oh ! c'est que nous autres i répondit Laurence t itods sommes forcées de nous faire belles le plus possible et le plus vite pôssiblet
-— Et & quoi cela me servirait4I , & moi! dit Pauline en laissant tomber s^ coudes sur la toilette^ et en se regardant au miroir d'un air Sombre et désolé.
•^ Tiens , s*écria Laurence , te voilà encore Phèdre 1 Reste comme cela, j 'étudie I
Pauline sentit ses yeux se remplir de larmes. Pour que Laurence ne s'en aperçût pas (et c*est ce que Pauline craignait le plus au monde en cet instant)» elle s'enfuit dans une autre pièce et dévora d'amers sanglots, il y avait de la douleur et de la colère dans son âme, mais elle ne savait pas elle-même pourquoi ces orages s'élevaient en elle. Le soir, Laurenoe était partie. Pauline avait pleuré eu la Voyant monter en voiture i ei i cette
(bis , o*était de regret ; c&r LaureiKe Venait de la faire vivre pendant trente-islx heures , et elle pensait avec cf* froi au lendemain. Elle tomba accablée de fatigue dans son lit , et s*endorniit brisée, désirant ne plus s*éveiller. Lors(}U*elle s*éveilla, elle jeta un regard de morne épou-* vante sur ces murailles qui ne gardaient aucune trace du rêve que Laurence y avait évoqué. Elle se leva lentement ,' s*assit machinalement devant son miroir et es* saya de refaire ses tresses de la veille. Tout à coup, rap* pelée à la réalité par le chant de son serin qui s'éveillait dans sa cage, toujours gai , toujours indifférent à la captivité , Pauline se leva , ouvrit la cage , puis la fenêtre , et poussa dehors Toiseau sédentaire , qui ne voulait pas s*envoler. <( Ah ! tu n*es pas digne de la liberté ! n dit^ elle en le voyant revenir vers elle aussitôt. Elle retourna à sa toilette , défit ses tressés avec une sorte de rage, et tomba le visage sur ses mains crispées. Elle resta ainsi jusqu'à rheure où sa mère s'éveillait. La fenêtre était restée ouverte , Pauline n'avait pas senti le froid* Le serin était rentré dans sa cage et chantait de toutes ses forces.
Un an s'était écoulé depuis le passage de Laurence à 8aint-Ki*ont , et l'on y parlait encore de la mémorable soirée où la célèbre actrice avait repani avec tant d'éclat parmi ses concitoyens ; car on se tromperait grandement si l'on supposait que les préventions de la pro* vince sont difficiles à vaincre. Quoi qu'on dise à cet ^ard , il u*est point de séjour où la bienveillance soit
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plus aisée à conquérir » de même qu'il n'eu est pas où elle soit plus facile à perdre. On dit ailleurs que le temps est un grand maître ; il faut dire en province que c*est Tennui qui modifie » qui justifie tout. Le preaiier choc d*une nouveauté quelconque contre les habitudes d*uBe petite ville est certainement terrible, si Ton y songe la veille ; mais le lendemain on reconnaît que ce n*était rien, et que mille curiosités inquiètes n'attendaient qu'un premier exemple pour se lancer dans la carrière des innovations. Je connais ceitains chefs-lieux de canton où la première femme qui se permit de galoper sur une selle anglaise fut traitée de cosaque en jupon , et où , Tannée suivante, toutes les dames de Tendroit voulurent avoir équipage 'd*amazone jusqu'à la cravache in« dusivement.
A peine Laurence fut-elle partie qu'une prompte et universelle réaction s'opéra dans les esprits. Chacun voulait justifier l'empressement qu'il avait mis à la voir en grandissant la réputation de l'actrice, ou du moins en ouvrant de plus en plus les yeux sur son mérite réel Peu à peu on en vint à se disputer l'honneur de lui avoir parlé le premier, et ceux qui n'avaient pu se résoudre à l'aller voir prétendirent qu'ils y avaient fortement poussé les autres. Cette année-là , une diligence fut établie de Saint-Front à Mont-Laurent , et plusieurs personnages importants de la ville (de ces gens qui possèdent 15,000 fr. de rentes au soleil, et qui ne se dép!acent pas aisément, parce que, sans eux, à les entendre, le pays retomberait dans la barbarie), se risquèrent enfin à faire le voyage de la capitale. Ils revinrent tous remplis de la gloire de Laurence, et fiers d'avoir pu dire à leurs voisins du balcon ou de la première galerie , au moment où la salle crouiait, comme on dit, sous les
applaudissements : — Monsieur, cette grande actrice a long-temps habité la ville que j'habite. C'était Tamie intime de ma femme. Elle dînait quasi tous les jours à ia maison. Oh ! nous avions bien deviné son talent ! Je vous assure que , quand elle nous récitait des vers» nous nous disions entre nous : « Voilà une jeune personne qui peut aller loin! » Puis, quand ces personnes furent de retour à Saint- Front , elles racontèrent avec orgueil qu'elles avaient été rendre leurs devoirs à la grande actrice, qu'elles avaient dîné à sa table, qu'elles avaient passé la soirée dans son magnifique salon... Ah! quel salon! quels meubles! quelles peintures! et quelle so^ ciété amusante et honorable I des artistes , des députés; M. un tel , le peintre de portraits ; madame une telle , la cantatrice ; et puis des glaces, et puis de la musique... Que sais-je ? la tête en tournait à tous ceux qui entendaient ces beaux récits , et chacun de s'écrier : Je l'avais toujours dit qu'elle réussirait ! Nul autre que moi ne l'avait devinée.
Toutes ces puérilités eurent un seul résultat sérieux, ce fut de bouleverser l'esprit de la pauvre Pauline , et d'augmenter son ennui jusqu'au désespoir. Je ne sais si quelques semaines de plus n'eussent pas empiré son état au point de lui faire négliger sa mère. Mais celle-ci fit une grave maladie qui ramena Pauline au sentiment de ses devoirs. Elle recouvra tout à coup sa force morale et physique , et soigna la triste aveugle avec un admirable dévouement. Son amour et son zèle ne purent la sauver. MadameD... expira danssesbrasenviron quinze mois après l'époque où Laurence était passée à Saint-Front.
Depuis ce temps, les deux amies avaient entretenu nne correspondance assidue de part et d'autre. Tandis qu'au milieu de sa vie active et agitée, Laurence aimait
à songer à Patiliiie , & pénétrer en esprit dam sa paisible et sombre demeure , à s'y reposer du bruit de la foule auprès du fauteuil de Taveugle et des géraniums de la fenêtre ; Pauline , effrayée de la monotonie de ses habi«' tudes, éprouvak l'invincible besoin de secouer cette mort lente qui s'étendait sur elle, et de s'élancer en réte dans le tourbillon qui emportait Laurence. Peu à peo le ton de supériorité morale que , par un noble orgueil, la jeune provinciale avait gardé dans ses premières let*très avec la comédienne , fit place à un ton de résignation douloureuse qui , loin de diminuer l'estime dé son amie, la toucha profondément. Enfin les plaintes s'ex** halèrent du cœur de Pauline, et Laurence fut forcée de se dire , avec une sorte de consternation , que l'exercice de certaines vertus paralyse l'âme des femmeê , au lien de la fortifier. — Qui donc e^t heureux , demandait-elle un soir à sa mère en posant mr son bureau une lettre qui portait la trace des larmes de Pauline ; et où faut4l aller chercher le repos de l'âme ? Celle qui me plaignait tant au début de ma vie d'artiste se plaint aujourd'hui de sa réclusion d'une manière déchirante , et me trace un si horrible tableau des ennuis de la solitude , que je suis presque tentée de me croire heureuse sous le poids du travail et des émotions.
Lorsque Laurence reçut la nouvelle de la mort de l'aveugle, elle tint conseil avec sa mère, qui était une personne fort sensée , fort aimante , et qui avait eu le bon esprit de demeurer la meilleure amie de sa fille. Elle voulut la détourner d'un projet qtt*elle caressait depuis quelque temps : celui de se charger de l'existence de Pauline en lui faisant partager la sienne aussitôt qu'elle serait libre. — Que deviendra cette pauvre enfant désormais ? disait Laurence. Le devoir qui l'atu
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cbait à sa mère est accompli. Aucun mérite rel^eux ne viendra plus ennoblir et poétiser sa vie. Cet odieux séjour d*une petite ville n'est pas fait pour elle. £lte sen( vivement toutes choses , son intelligence cherche à se développer. Quelle vienne donc près de nous; puisqu'elle a besoin de vivre , elle vivra.
^Oui, elle vivra par les yeux, répondit madame S.,., la mère de Laurence; elle verra les merveilles de Tart , mais son âme n*en sera que plus inquiète et plua avide.
— Eh bien I reprit raclrice , vivre par les yeux lors^. qu'on arrive à comprendre ce qu'on voit, n'est-ce pas vivre par l'intdligence? et n'est-ce pas de cette vie que Pauline est altérée ?
— Elle le dit , repartit madame S..,, elle te trompe , elle se trompe elle-même. C'est par le cœur qu'elle demande ^ vivre , la pauvre fille !
— Eh bien ! s'écria Laurence , son cœur ne Irouverat-il pas un aliment dans l'afTection du mien ? Qui l'aimerait dans sa petite ville comme je l'aime ? Et si Tamitié ne sqflit pas à son bonheur, croyez-vous qu'elle ne trouvera pas autour de nous un homme digne de son amour?
La bonne madame S... secoua la tête. — Elle ne voudra pas être aimée en artiste , dit-elle avec un sourire dont sa fille comprit la mélancolie.
L'entretien fut repris le lendemain. Une nouvelle lettre de Pauline annonçait que la modique fortune de sa njère allait être absorbée par d'anciennes dettes que son père avait laissées , et qu'elle voulait payer à tout prix et sans retard. La patience des créanciers avait fait grâce «^ la vieillesse et aux infirmités de madame D...; mais sa fille I jeune et capable de travailler pour vivre, n'avait
pas droit aux mêmes ^ards. On pouyait , sans trop rougir, la dépouiller de son mince héritage. Pauline ne Toulait ni attendre la menace, ni implorer la pitié; elle renonçait à la succession de ses parents et allait essayer de monter un petit atelier de broderie.
Ces nouvelles levèrent tous les scrupules de Laurence et imposèrent silence aux sages prévisions de sa mère. Toutes deux montèrent en voiture , et huit jours après elles revinrent à Paris avec Pauline.
Ce n'était pas sans quelque embarras que Laurence avait offert à son amie de remmener et de se charger d'elle à jamais. Elle s'attendait bien à trouver chez elle un reste de préjugés et de dévotion ; mais la vérité est que Pauline n'était pas réellement pieuse. C'était une âme fière et jalouse de sa propre dignité. Elle trouvait dans le catholicisme la nuance qui convenait à son caractère, car toutes les nuances possibles se trouvent dans les religions vieillies ; tant de siècles les ont modi- Gées , tant d'hommes ont mis la main à l'édifice , tant d'intelligences , de passions et de vertus y ont apporté leurs trésors, leurs erreurs ou leurs lumières, que mille doctrines se trouvent à la fin contenues dans une seule, et mille natures diverses y peuvent puiser l'excuse ou le stimulant qui letir convient. C'est par là que ces religions s'élèvent , c'est aussi par là qu'elles s'écroulent
Pauline n'était pas douée des instincts de douceur, d'amour et d'humilité qui caractérisent les natures vraiment évangéliques. Elle était si peu portée à l'abnégation , qu'elle s'était toujours trouvée malheureuse , immolée qu'elle était à ses devoirs. Elle avait besoin de sa propre estime , et peut-être aussi de celle d'autrui, bien plus que de l'amour de Dieu et du bonheur du prochain. Tandis que Laurence, moins forte et moins orgueilleuse.
se consolait de toute privation et de tout sacrifice en voyant sourire sa mère , Pauline reprochait à la sienne, malgré elle et dans le fond de son cœur, cette longue satisfaction conquise à ses dépens. Ce ne fut donc pas un sentiment d*austérité religieuse qui la fit hésiter à accepter Vcffve de son amie , ce fut la crainte de n*être pas assez dignement placée auprès d'elle.
D'abord Laurence ne la comprit pas , et crut que la peur d'être blâmée par les esprits rigides la retenait encore. Mais ce n'était pas là non plus le motif de Pauline. L'opinion avait changé autour d'elle; l'amitié de la grande actrice n'était plus une honte , c'était un honneur. Il y avait désormais une sorte de gloire à se vanter de son attention et de son souvenir. La nouvelle apparition qu'elle fit à Saint-Front fut un triomphe bien supérieur au premier. Elle fut obligée de se défendre des hommages importuns que chacun aspirait à lui rendre, et la préférence exclusive qu'elle montrait à Pauline excita mille jalousies dont PauUne put s'enorgueillir.
Au bout de quelques heures d'entretien, Laurence vit qu'un scrupule de délicatesse empêchait PauUne d'accepter ses bienfaits. Laurence ne comprit pas trop cet excès de fierté qui craint d'accepter le poids de ta reconnaissance ; mais elle le respecta , et se fit humble jusqu'à la prière, jusqu'aux larmes, pour vaincre cet orgueil de la pauvreté, qui serait la plus laide chose du monde si tant d'insolences protectrices n'étaient là pour le justifier. Pauline devait-elle craindre cette insolence de la part de Laurence? Non; mais elle ne pouvait s'empêcher de trembler un peu , et Laurence , quoiqu'un peu blessée de cette méfiance , se promît et se flatta de la vaincre bientôt. Elle en triompha du moins
momentanément , grâce à cette éloquence du cœur dont elle avait le don ; et Pauline , touchée , curieuse , entraînée , posa un pied tremblant sur 1q seuil de cette vie nouvelle , se promettant de revenir sur ses pas au premier mécompte qu'elle y rencontrerait.
Les premières semaines que Pauline passa à Paris furent calmes et charmantes. Laurence avait été assez gravement malade pour obtenir» il y avait déjà deux mois , un congé qu'elle consacrait à des études consciencieuses. Elle occupait avec sa mère un joli petit hôtel au milieu de jardins où le bruit de la ville n'arrivait qu'à peine, et où elle recevait peu de monde* C'était la saison où chacun est à la campagne , où les théâtres sont peu brillants , où les vrais artistes aiment à méditer et à se recueillir. Cette jolie maison , simple, mais décorée avec un goût parfait , ces habitudes^ élégantes , cette vie paisible et intelligente que Laurence avait su se faire au milieu d'un monde d'intrigue et de corruption, donnaient un généreux démenti à toutes les terreurs que Pauline avait éprouvées autrefois sur le compte de son amie. Il est vrai que Laurence n'avait pas toujours été aussi prudente , aussi bien entourée , aussi sagement posée dans sa propre vie qu'elle l'était désormais. Elle avait acquis à ses dépens de l'expérience et du discernement , et , quoique bien jeune encore , elle avait été fort éprouvée par l'ingratitude et la méchanceté. Après avoir beaucoup souffert, beaucoup pleuré ses illusions et beaucoup regretté les courageux élans de sa jeunesse , elle s'était résignée à subir la vie telle qu'elle est faite ici-bas , à ne rien craindre comme à ne rien provoquer de la part de l'opinion , à sacriQer souvent l'enivrement des rêves à la douceur de suivre un bon conseil, l'irritation d'une juste colère à la suinte
joie de pardonner. En un mot, elle commençait à résoudre, dans l'exercice de son art comme dans sa vie privée, un problème difficile. Elle s'était apaisée sans se refroidir, elle se contenait sans s'effacer.
Sa mère , dont la raison l'avait quelquefois irritée , mais dont la bonté la subjuguait toujours , lui avait été une providence. Si elle n'avait pas été assez forte pour la préserver de quelques erreurs, elle avait été assez sage pour l'en retirer à temps. Laurence s'était parfois égarée , et jamais perdue. Madame S.. . avait su à propos lui faire le sacrifice apparent de ses principes , et, quoi qu'on en dise , quoi qu'on en pense , ce sacrifice est le plus sublime que puisse suggérer l'amour maternel. Honte à la mère qui abandonne sa fille par la crainte d'être réputée sa complaisante ou sa complice ! Madame S... avait alTronté cette horrible accusation , et on ne la lui avait pas épargnée. Le grand cœur de Laurence l'avait compris, et, désormais sauvée par elle, arrachée au vertige qui l'avait un instant suspendue au bord des abîmes , elle eût sacrifié tout , même une passion ardente, même un espoir légitime, à la crainte d'attirer sur sa mère un outrage nouveau.
Ce qui se passait à cet égard dans l'âme de ces deux femmes était si délicat, si exquis et entouré d'un si chaste mystère, que Pauline, ignorante et inexpérimentée à vingt-cinq ans comme une fille de quinze, ne pouvait ni le comprendre , ni le pressentir. D'abord , elle ne songea pas à le pénétrer; elle ne fut frappée que du bonheur et de l'harmonie parfaite qui régnait dans cette famille : la mère, la fille artiste et les deux jeunes sœurs , ses élèves , ses filles aussi , car elle assurait leur bien-être à la sueur de son noble front, et consacrait à leur éducation ses plus douces heures de liberté. Leur inti-
mité, lear enjouement à toutes, faisaient un contraste bien étrange avec l'espèce de haine et de crainte qui a^ait cimenté rattachement réciproque de Pauline et de sa mère. Pauline en fit la remarque a^ec une souffrance intérieure qui n'était pas du remords (elle a^ait vaincu cent fois la tentation d'abandonner ses devoirs), mais qui ressemblait à de la honte. Pouvait-elle ne pas se sentir humiliée de trouver plus de dévouement et de véritables vertus domestiques dans la demeure élégante d'une comédienne, qu'elle n'avait pu en pratiquer au sein de ses austères foyers? Que de pensées brûlantes lui avaient fait monter la rougeur au front, lorsqu'elle veillait seule la nuit, à la clarté de sa lampe, dans sa pudique cellule! et maintenant, elle voyait Laurence couchée sur un divan de sultane, dans son boudoir d'actrice, lisant tout haut des vers de Shakspeare à ses petites sœurs attentives et recueillies , pendant que la mère , alerte encore, fraîche et mise avec goût , préparait leur toilette do lendemain et reposait à la dérobée sur ce beau groupe, si cher à ses entrailles, un regard de béatitude. li étaient réunis l'enthousiasme d'artiste, la bonté, la poésie , l'affection , et au-dessus planait encore la sagesse, c'est-à-dire le sentunent du beau moral , le respect de soi-même , le courage du cœur. Pauline pensait rêver, elle ne pouvait se décider à croire ce qu'elle voyait ; peut-être y répugnait-elle par la crainte de se trouver inférieure à Laurence.
Malgré ces doutes et ces angoisses secrètes , Pauline fut admirable dans ces premiers rapports avec de nouvelles existences. Toujours ûère dans son indigence, éOe eut la noblesse de savoir se rendre utile plus que dispendieuse. £lle refusa avec un stoïcisme extraordinaire chef une jeune provinciale les jdies toilettes que Laurence
lui Toulait faire adopter. Elle s*en tint strictement à son deuil habituel , à sa petite robe noire , à sa petite collerette blanche , è ses cheveux sans rubans et sans joyaux. Elle s'immisça volontairement dans le gouvernement de la maison , dont Laurence n'entendait , comme elle le disait , que la synthèse , et dont le détail devenait un peu lourd pour la bonne madame S. . . £lle y apporta des réformes d'économie , sans en diminuer l'élégance et le confortable. Puis , reprenant à de certaines heures ses travaux d'aiguille , elle consacra toutes ses jolies broderies à la toilette des deux petites filles. Elle se fit encore leur sous-maîtresse et leur répétiteur dans l'intervalle des leçons de Laurence. Elle aida celle-ci à apprendre ses rôles en les lui faisant réciter ; enfin elle sut se faire une place à la fois humble et grande au sein de cette famille , et son juste orgueil fut satisfait de la déférence et de la tendresse qu'elle reçut en échange.
Cette vie fut sans nuage jusqu'à l'entrée de l'hiver. Tous les jours Laurence avait à dîner deux ou trois vieux amis; tous les soirs, six à huit personnes intimes venaient prendre le thé dans son petit salon et causer agréablement sur les arts , sur la littérature , voire un peu sur la politique et la philosophie sociale. Ces causeries , pleines de charme et d'intérêt entre des personnes distinguées, pouvaient rappeler , pour le bon goût, l'esprit et la politesse, celles qu'on avait, au siècle dernier, chez mademoiselle Verrière , dans le pavillon qui fait le coin de la rue Gaumartin et du boulevard. Mais elles avaient plus d'animation véritable; car l'esprit de notre époque est plus profond , et d'assez graves questions peuvent être agitées , même entre les deux sexes , sans ridicule et sans pédantisme. Le véritable esprit des femmes pourra encore consister pendant long-temps à
savoir interroger et écouter ; mais H leur est déjà permis de comprendre ce qu'elles écoutent et de vouloir une réponse sérieuse à ce qu'elles demandent
Le hasard fit que durant toute cette fin d'automne la société intime de Laurence ne se composa que de femmes ou d'hommes d'un certain âge , étrangers à toute prétention. Disons, en passant, que ce ne fut pas seuiement le hasard qui fit Ce choix , mais le goût que Laurence éprouvait et manifestait de plus en plus potir les choses et partant pour les personnes sérieuses. Autour d'une femme remarquable, tout tend k s'harmoniser et à prendre la teinte de ses pensées et de ses sentiments. Pauline n'eut donc pas l'occasion de voir une seule per*sonne qui pût déranger le calme de son esprit; et ce qui fut étrange , même à ses propres yeux, c'est qu'elle commençait déjà à trouver cette vie monptone, cette société un peu pâle , et à se demander si le rêve qu'elle avait fait du tourbillon de Laurence devait n'avoir pas une plus saisissante réalisation. Elle ^'étonna de retomber dans l'aifaissement qu'elle avait si long-tetûps combattu dans la solitude ; et , pour justifier vts-à-vis d'elle-même ceue singulière inquiétude , elle se persuada qu'elle avait pris dans sa retraite une tendance au spleen que rien be pourrait guérir.
Mais les choses ne devaient pas durer ainsi. Quelque répugnance que l'actrice éprouvât à rentrer dans le btuit du monde , quelque soin qu'elle prît d'écarter de son intimité tout caractère léger, toute assiduité dangereuse , l'hiver arriva. Les châteaux cédèrent leurs hôtes aux salons de Paris, les théâtres ravivèrent leur répertoire , le public réclama ses artistes privilégiés. Le mouvement, le travail hâté, l'inquiétude et l'attrait du succès envahirent le paisible intérieur de Laurence. U
PAULINE. iM
fallut laisser franchir le seuil du sanctuaire à d'autres homrties Qu'aux vieux amis. Des gens de lettres , des camarades de théâtre , des hommes d'état , en rapport par les subventions avec les grandes académies dramatiques^ les uns remarquables par le talent, d'autres par la figure et l'élégance , d'autres encore par le crédit et la fortune , passèrent peu h peu d'abord , et puis en foule , devant le rideau sans couleur et sans images où Pauline brûlait de voir le monde de ses rêves se dessiner enfin à ses yeux. Laurence, habituée à ce cortège de la célébrité, tie sentit pas sOti Cœur s'émottvoir. Seulement sa vie changea forcètnent de cours , ses heures furent plus remplies , son cerveau plus absorbé par l'étude, ses fibres d'artiste plus excitées par le contact dû public. Sa mère et ses sœurs la suivirent, paisibles et fidèles satellites , dans son orbe éblouissant. Mais Pau^
line! Ici commença enfin à poindre la Vie de son
âme , et à s'agiter dans son âme le drame de sa vie.
t^ÂKMi les jeunes gtsns qui se posaient en adorateurs de Laurence, il y avait un certain Montgenays» qui faisait des vers et de la prose pour son plaisir, mais qui , soit modestie , soit dédain , lie s*avouait point homme de lettres. 11 avait de l'esprit , beaucoup d'usage du monde^ quelque instruction et une sorte de talent. Fils d'un banquier, il avait hérité d'une fortune considérable , et ne songeait point à l'augmenter» mais ne se mettait guère en peine d'en faire un usage plus noble que d*a-
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cheter des chevaux, d'avoir des loges aux théâtres, de bons dîners chez lai , de beaux meubles , des tableaux et des dettes. Quoique ce ne fût ni un grand esprit ni an grand cœur , il faut dire à son excuse qu*il était beaucoup moins frivole et moins ignare que ne le sont pour la plupart les jeunes gens riches de ce temps-ci. C'était un homme sans principes, mais par convenance ennemi du scandale; passablement corrompu, mais él^ant dans ses mœurs, toutes mauvaises qu'elles fussent; capable de faire le mal par occasion et non par goût; sceptique par éducation, par habitude et par ton; porté aux vices du monde par manque de bons principes et de bons exemples , plus que par nature et par choix ; du reste , critique intelligent, écrivain pur, causeur agréable, connaisseur et dilettante dans toutes les branches des beauxarts , protecteur avec grâce , sachant et faisant un peu de tout ; voyant la meilleure compagnie sans ostentation, et fréquentant la mauvaise sans effronterie ; consacrant une grande partie de sa fortune , non à secourir les artistes malheureux , mais à recevoir avec luxe les célébrités. Il était bien venu partout , et partout il était parfaitement convenable. Il passait pour un grand homme auprès des ignorants, et pour un homme éclairé chez les gens ordinaires. Les personnes d'un esprit élevé estimaient sa conversation par comparaison avec celle des autres riches , et les oi^ueilleux la toléraient parce qu'il savait les flatter en les raillant. Enfin , ce Montgenays était précisément ce que les gens du monde appeUent un homme d'esprit ; les artistes , un homme de goût Pauvre, il eût été confondu dans la foule des intelligences vulgaires; riche, on devait lui savoir gré de n'être ni un juif , ni un sot , ni un maniaque. Il était de ces gens qu'on rencontre partout^ que tout
le monde connaît au moins de vue , et qui connaissent chacun par son nom. Il n*était point de société où il ne fût admis, point de théâtre où il n*eût ses entrées dans les coulisses et dans le foyer des acteurs, point d'entreprise où il n*eût quelques capitaux , point d'administration où il n'eût quelque influence , point de cercle dont il ne fût un des fondateurs et un des soutiens. Ce n'était pas le dandysme qui lui avait servi de clef pour pénétrer ainsi à travers le monde; c'était un certain savoir-faire , plein d'égoîsrae , exempt de passion, mêlé de vanité, et soutenu d'assez d'esprit pour faire paraîti*e son rôle plus généreux, plus intelligent et plus épris de l'art qu'il ne l'était en effet.
Sa position l'avait, depuis quelques années déjà , mis en rapport avec Laurence ; mais ce furent d'abord des rapports éloignés, de pure politesse ; et si Montgenays y avait mis parfois de la galanterie , c'était dans la mesure la plus parfaite et la plus convenable. Laurence s'était un peu méfiée de lui d'abord , sachant fort bien qu'il n'est point de société plus funeste à la réputation d'une jeune actrice que celle de certains hommes du monde. Mais quand elle vit que Montgenays ne lui faisait pas la cour, qu'il venait chez elle assez souvent pour manifester quelque prétention , et qu'il n'en manifestait cependant aucune , elle lui sut gré de cette manière d'être , la prit pour un témoignage d'estime de très-bon goût; et , craignant de se montrer prude ou coquette en se tenant sur ses gardes , elle le laissa pénétrer dans son intimité , en reçut avec confiance mille petits services insignifiants qu'il lui rendit avec un empressement respectueux , et ne craignit pas de le nommer parmi ses amis véritables , lui faisant un grand mérite d'être beau» riche , jeune , influent , et de n'avoir aucune fatuité.
La conduite extérieure de Montgenays autorisait cette confiance. Chose étrange cependant , cette confiance le blessait en même temps qu'elle le flattait. Soit qu*on le prît pour l'amant ou pour l*ami de Laurence, son amour-^ propre était caressé. Mais lorsqu^il se disait qu'elle le traitait en réalité comme un homme sans conséquence, il en éprouvait un secret dépit , et il lui passait par l'es^ prit de s'en venger quelque jour.
Le fait est qu'il n'était point épris d'elle. Du moins, depuis trois ans qu'il la voyait de plus en plus intimement, le calme apathique de son cœur n'en avait reçu aucune atteinte. Il était de ces hommes déjà blasés par de secrets désordres , qui ne peuvent plus éprouver de désirs violents que ceux où la vanité est en cause. Lorsqu'il avait connu Laurence , sa réputation et son talent étaient en marche ascendante ; mais ni l'un ni l'autre n'étaient assez constatés pour qu'il attachât un grand prix à sa conquête. D'ailleurs , il avait bien assez d'esprit pour savoir que les avantages du monde n'assurent point aujourd'hui de succès infaillibles. Il apprit et il vit que Laurence avait une âme trop élevée pour céder jamais à d'autres entraînements que ceux du cœur. Il sut en outre que , trop insouciante peut-être de l'opinion publique alors que son âme était envahie par un sentiment généreux , elle redoutait néanmdns et repoussait l'imputation d'être protégée et assistée par un amant. Il s'enquit de son passé , de sa vie intime ; il s'assura que tout autre cadeau que celui d'un bouquet serait repoussé d'elle comme un sanglant affront ; et en même temps que ces découvertes lui donnèrent de Testime pour Laurence, elles éveillèrent en lui la pensée de vaincre cette fierté , parce que cela était difficile et aurait du retentissement C'était donc dans ce but qu'il s'était
glissé dans son intimité , mais avec adresse » et pensant bien que le premier point était de lui ôter toute crainte sur ses intentions.
Pendant ces trois ans le temps avait marché , et Toccasion de risquer une tentative ne s'était pas présentée^ Le talent de Laurence était devenu incontestable , sa célébrité avait grandi , son existence était assurée, et» ce qu'il y avait de plus remarquable, son cœur ne s'était point donné. Elle vivait repliée sur elle-même, ferme, calme , triste parfois , mais résolue de ne plus se risquer à la légère sur l'aile des orages. Peut-être ses réflexions l'avaient-elle rendue plus difficile, peut-être ne trouvaitelle aucun homme digne de son choix... Était-ce dédain, était-ce courage? Montgenays se le demandait aveo anxiété. Quelques-uns se persuadaient qu'il était aimé en secret, et lui demandaient compte , à lui , de son indif^ férence apparente. Trop adroit pour se laisser pénétrer, Montgenays répondait que le respect enchaînerait toujours en lui la pensée d'être autre chose pour Laurence qu'un ami et un frère. On redisait ces paroles à Laurence, 6ton lui demandait si sa fierté ne dispenserait jamais ce pauvre Montgenays d'une déclaration qu'il n'aurait Jauiais l'audace de lui faire. — Je le crois modeste , répondait-elle, mais pas au point de ne pas savoir dire qu'il
3une , si Jamais il vient à aimer. Celte réponse rêveï^ait à Montgenays , et il ne savait s'il devait la prendre pour la raillerie du dépit ou pour la douceur de l'indifférence. Sa vanité en était parfois si tourmentée , qu'il était prêt à tout risquer pour le savoir ; mais la crainte <le tout gâter et de tout perdre le retenait , et le temps s écoulait sans qu'il vît jour à sortir de ce cercle vicieux où chaque semaine le transportait d'une phase d'espoir ^ une phase de découragement, et d'une résolution
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d'hypocrisie à une résolution d'impertinence , sans qu'il lui fût jamais possible de trouver l'heure convenable pour une déclaration qui ne fût pas insensée , ou pour une retraite qui ne fût pas ridicule. Ce qu'il craignait le plus au monde , c'était de prêter à rire , lui qui mettait son amour-propre à jouer un personnage sérieux. La présence de Pauline lui vint en aide , et la beauté de cette jeune fille sans expérience lui sucera de nouveaux plans sans rien changer à son but.
Il imagina de se conformer à une tactique bien vulgaire , mais qui manque rarement son effet , tant les femmes sont accessibles à une sotte vanité. Il pensa qu'en feignant une velléité d'amour pour Pauline il éveillerait chez son amie le désir de la supplanter. Absent de Paris depuis plusieurs mois , il fit sa rentrée dans le salon de Laurence un certain soir où Pauline, étonnée, effarouchée de voir le cercle habituel s'agrandir d'heure en heure, commençait à souffrir du peu d'ampleur de sa robe noire et de la roideur de sa collerette. Dans ce cercle , elle remarquait plusieurs actrices toutes jolies ou du moins attrayantes à force d'art; puis , en se comparant à elles , en se comparant à Laurence même , elle se disait avec raison que sa beauté était plus régulière , plus irréprochable , et qu'un pen de toilette suffirait pour l'établir devant tous les yeux. £n passant et repassant dans le salon, selon sa coutume, pour préparer le thé , veiller à la clarté des lampes et vaquer à tous ces petits soins qu'elle avait assumés volontairement sur elle , son mélancolique regard plongeait dans les glaces , et son petit costume de demibéguine commençait à la choquer. Dans un de ces moments-là elle rencontra précisément dans la glace le regard de Montgenays , qui observait tous ses mou-
vements. Elle ne l'avait pas entendu annoncer ; elle Tavait rencontré dans rantichambre sans le voir lorsqu'il était arrivé. C'était le premier homme d'une belle figure et d'une véritable él^ance qu'elle eût encore pu remarquer. £lle en fut frappée d'une sorte de terreur; elle reporta ses yeux sur elle-même avec inquiétude , trouva sa robe flétrie, ses mains rouges, ses souliers épais , sa démarche gauche. Elle eût voulu se cacher pour échapper à ce regard qui la suivait toujours, qui observait son trouble , et qui était assez pénétrant dans les sentiments d'une donnée vulgaire pour comprendre d'emblée ce qui se passait en elle. Quelques instants après , elle remarqua que Montgenays parlait d'elle à Laurence; car, tout en s'entretenant à voix base , leurs regards se portaient sur elle. — Est-ce une première caraériste ou une demoiselle de compagnie que vous avez là? demandait Montgenays à Laurence, quoiqu'il sût fort bien le roman de Pauline. — Ni l'une ni l'autre, répondit Laurence. C'est mon amie de province dont je vous ai si souvent parlé. Comment vous plalt-^Ue ? — Montgenays affecta de ne pas répondre d'abord , de regarder flxement Pauline ; puis il dit d'un ton étrange que Laurence ne lui connaissait pas ,. car c'était une intonation mise en réserve depuis long-temps pour faire son effet dans l'occasion : — Admirablement belle , dé< licieuseinent jolie ! — En vérité I s'écria Laurence toute surprise de ce mouvement , vous me rendez bien heureuse de me dire celai Venez, que je vous présente à elle. — Et, sans attendre sa réponse, elle le prit par le bras et l'entraîna jusqu'au bout du salon , où Pauline essayait de se faire une contenance en rangeant sou métier de broderie. — Permets-moi , ma chère enfant , lui dit Laurence , de te présenter un de mes amis que
tu ne connais pas encore, et qui depuis long-temp» désire beaucoup te connaître* *-^ Puis » ayant nommé Montgenays à Pauline, qui, dans son trouble, n'en* tendit rien , elle adressa la parole à un de ses camara^ des qui entrait; et, changeant de groupe, elle laissa Montgenays et Pauline face à face» pour ainsi dire tête à tête , dans le coin du salon.
Jamais Pauline n*avait parlé à un homme aussi bien frisé , cravaté , chaussé et parfumé. Hélas I on n'ima* gine pas quel prestige ces minuties de la vie élégante exercent sur rimagination d*une fille de province. Une main blanche, un diamant à la chemise, un soulier verni > une fleur k la boutonnière, sont des recherches qui ne brillent plus en quelque sorte dans un sddon que par leur absence ; mais qu*un commis^voyageur éiaie ces séductions inouïes dans une petite ville » et tous les regards seront attachés sur luL Je ne veux pas dire que tous les cœurs volerimt au-devant du sien , mats du moins je pense qu'il sera bien set s*il n*en accapare pas quelques-uns.
Cet engouement puéril ne dura qu'un instant chei Pauline. Intelligente et Gère, elle eut bientôt secoué ce reste de provùudalûé; mais ^e ne put se défendre de trouver une grande distinction et un grand charme dans les paroles que Montgenays lui adressa» £Ue avait rougi d*étre troublée par le seul extérieur d'un homme* £lle se réconcilia avec sa première impression en croyant trouver dans Tesprit de cet homme le même cachet d*élégance dont toute sa personne portait Tempreinte. Puis cette attention particulière qu'il lui accordait , le soin qu'il semblait avoir pris de se faire présenter à elle retirée dans un coin parmi les tasses de Chine et les vases de fleuri , le plaisii* timide qu'il pa-
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raissait goûter à la questionner sur ses goûts , sur ses impi'essioos et ses sympathies , la traitant de prime-* abord comme une personne éclairée , capable de tout comprendre et de tout juger ; toutes cea coquetteries dç la politesse du monde, dont Pauline ne connaissait pas la banalité ou la perfidie, la réveillèrent de sa langueur habituelle* jEIIq s*excusa un instant sur son ignorance de toutes choses ; Montgenays parut prendre cette timi^ dite pour une admirable noodestie ou pour une méfiance dont i] se plaignait d*une façon cafarde. Peu à peu Pau^ line s'enhardit jusqu'à vouloir montrer qu'elle aussi avait de l'esprit , du goût, de Finstruction. Le {ait est qu'elle en avait extraordinairement eu égard à son exis> tence passée , mais qu'au milieu de tous ces artistes brisés à une causerie étincelante elle ne pouvait éviter de tomber parfois dans le lieu commun. Quoique sa na^ ture distinguée la préservât de toute ei^pression triviale, il était facile de voir que son esprit n'était pas encore sorti tout à fait de l'état de chrysalide. Un bomoie su^ parieur à IVlontgenays n'en eût été que plus intéressé à ce développement ; mais le vaniteux en conçut un secret mépris pour l'intelligence de Pauline, et il décida avec lui-même, dès cet instant, qu'elle ne lui servirait ja^ n)ais que de jouet, de moyen, de victime, s;'il le fallait,
Qui eût pu supposer dans un hon^me froid et non^^ chalant en apparence une résolution si sèche et si cruelle? Personne , h coup sûr, Laurence , malgré tout son jugement , ne pouvait le ^upçonner, et Ps^uline , moins que personne , devait en concevoir l'idée.
Lorsque Laurence se rapprocha d'elle , se souvenant avec sollicitude qu'elle l'avait laissée auprès de MontgO'» nays troublée jusqu'à la fièvre , confuse jusqu'à l'an-» goisse , elle fut fort surprise de la retrouver brillante s
enjouée , animée d'ane beauté inconnue , et presque aussi à Taise que si elle eût passé sa vie dans le monde.
— Regarde donc ton amie de province , lui dit à Torelile un vieux comédien de ses amis; n'est-ce pas merveille de voir conune en un instant Tesprit vient aux filles T
Laurence fit peu d'attention à cette plaisanterie. Elle ne remarqua pas non plus , le lendemain , que Mon^enays était venu lui rendre visite une heure trop tôt, car il savait fort bien que Laurence sortait de la répétition à quatre heures ; et depuis trois jusqu'à quatre heures il l'avait attendue au salon, non pas seul , mais penché sur le métier de Pauline.
Au grand jour , Pauline l'avait trouvé fort vieux. Quoiqu'il n'eût que trente ans , son visage portait la flétrissure de quelques excès ; l'on sait que la beauté est inséparable , dans les idées de province , de la fraîcheur et de la santé. Pauline ne comprenait pas encore , et ceci faisait son éloge, que les traces de la débauche pussent imprimer au front une apparence de poésie et de grandeur. Combien d'hommes dans notre époque de romantisme ont été réputés penseurs et poètes , rien que pour avoir eu l'orbite creusé et le front dévasté avant, l'âge I Combien ont paru hommes de génie qui n'étaient que malades !
Mais le charme des paroles captiva Pauline encore plus que la veille. Toutes ces insinuantes flatteries que la femme du monde la plus bornée sait apprécier à leur valeur, tombaient dans l'âme aride et flétrie de la pauvre recluse comme une pluie bienfaisante. Son orgueil, trop long-temps privé de satisfactions légitimes , s'épanouissait au soufile dangereux de la séduction , et quelle séduction déplorable | celle d*un homme parfaitement
froid, qui méprisait sa crédalité, et qui voulait en faire un marchepied pour s'élever jusqu'à Laurence !
La première personne qui s'aperçut de l'amour insensé de Pauline fut madame S.... Elle avait pressenti et deviné , avec l'insliuQt du génie maternel , le projet et la tactique de Montgenays. Elle n'avait jamais été dupe de son indifférence simulée, et s'était toujours tenue en méfiance de lui ; ce qui faisait dire à Montgenays que madame S.... était, comme toutes les mères d'artiste^ une femme bornée, maussade, fâcheuse au développement de sa fille. Lorsqu'il fit la cour à Paulioe, madame S...., emportée par sa sollicitude, craignit que cette ruse n'eût une sorte de succès , et que Laurence ne se sentît piquée d'avoir passé inaperçue devant les yeux d'un homme à la mode. Elle n'eût pas dû croire Laurence accessible à ce petit sentiment; mais madame S...., au milieu de sa sagesse vraiment supérieure, avait de ces enfantillages de mère qui s'effraie hors de raison au moindre danger. Elle craignit le nioment où Laurence ouvrirait les yeux sur l'intrigue entamée par Montgenays, et, au lieu d'appeler la raison et la tendresse de sa fille au secours de Pauline , elle essaya seule de détromper celle-ci et de l'éclairer sur son imprudence.
Mais, quoiqu'elle y mît de l'affection et de la délicatesse, elle fut fort mal accueillie. Pauline était enivrée; on lui eût arraché la vie plutôt que la présomption d'être adorée. La manière un peu aigre dont elle repoussa
les avertissements de ipadame S.., doopôpent un peu d'amertume à celle-ci. Il y eut quelques paroles échau* gées où perçait d'une part le sentiment de rinférioriié de Pauline, de l'autre l'orgueil du triomphe remporté sur Laurence. Effrayée de ce qui lui était échappé, Pauline le confia à Montgenays , qui , plein de joie , s'imagina que madame S... avait été en ceci la confidente et l'écho du dépit de sa fille. Il crut toucher à son bût, et, comme un joueur qui double son enjeu, il redoubla d'attentions cl d'assiduité^ auprès de Pauline. Déjà il avait osé lui faire ce lâche mensonge d^un amour qu'il n'éprouvait pas. Elle avait feint de n'y pas cpôire; mais elle n'y croyait que trop , l'infortunée ! Quoiqu'elle se fât défendue avec courage , Montgenays ii'en était pas moins sûr d'avoir bouleversé profondément tout son être moral. Il dédaignait le reste de sa victoire , et attendait , pour la remporter ou l'abapdoQper , que Laurence se prononçât pour qu contre.
Absorbée par ses études et forpée de pa^r presque toutes ses journées au théâtre , le matin pour les répétltions, le soir pour les représentations, (.aurepce bc pouvait suivre les progrès que Montgenays faisait dans l'estime de Pauline. Elle fut frappée, un so|r, de l'émotion avec laquelle la jeune fille entendit Lavallée, (^ vieux comédien, homme d'esprit, qui avait servi de patron et pour ainsi dire de répondant à Laurence lors^l^ ses débuts, juger sévèrement le caractère et l'esprit de Montgenays. 11 le déclara vulgaire entre tpus les hommes vulgaires; et, comme Laurence défendait au moins l^s qualités de son cœur, Lavallée s'écria : — Quant à moi, je sais bien que je serai contredit ici par tout le monde, .car tout le monde lui veut du bien. Et savez-vous pourquoi tout le monde l'aime? c'est qu*il n'est pas mécbanl*
PAULINE;. 9&g
^ Il me semble qm c'est quelque cboae , dit Pauline avec intention et en lançant un regard plein d'amertume au vieil artiste , qui était pourtant le meilleur des hommes et qui ne prit rien pour lui de l'allusion. -sTr* C'est moins que rien , répop4it-iI ; car il n'est pas bon , et voilà pourquoi je ne l'aime pas, si vous voulez le savoir. On n*a jamais rien à espérer et l'on a tout à craindre d'un homme qui n'est ni bon ni méchant.
Plusieurs voix s'élevèrent pour défendre Moptgenays, et celle de Laurence par-dessus toutes les autres ; seulement elle ne put Texcuser lorsque Lavallée lui démon^ tra par des preuves que Montgenays n'avait point d'ami véritable , et qu'on ne lui avait jamais vu aucun de ces mouvements de vertueuse colère qui trahissent un cœur généreux et grand. Alors Pauline, ne pouvant se coutt tenir davantage , dit è Laurence qu'elle méritait plus qqe per^Qne le r^propbe d^ LavaUée • en laissant accabler un de ses amis les plus sûrs et les plus dévoués saDS indigqatiqp et sans douleur. Pauline , en faisant cette ortie étrange, tremblait et cassait son aiguille de tapisserie ; son agitation fut si marquée qu'il se fit un instant de silence, et tous les yeux se tournèrent vers elle avec surprise. Elle vit alors son impru46pce , et essaya de la réparer en blâmant d'une n^aiiiére générale le train du moqd^ en pes sortes d'aOfaires. — C'^st une chose bl^u triste à étudier dans ce pays, dit-elle, qu^ l'indifl^repce avec laquelle ou entend déchirer des gens auxquels on ne rougit pourtaut pas un iqstapt après d^ faire bop accueil et de serrer la main. Je suis une ignorante, moi , une provinciale sans usage; mais je ne peux m'habituer à cela... Voyons, monsieur Lavallée, c'est à vous de m^ donner raison ; car me voici précisément dans un de ces mouvements de vertu brutale dont vous reproche» J'ab-
sence à M. Montgenays. — £o prononçant ces derniers mots, Pauline s^efforçait de sourire à Laurence pour atténuer l'effet de ce qu'elle avait dit, et elle y avait réussi pour tout le monde, excepté pour son amie, dont le regard , plein de sollicitude et de pénétration , surprit une larme au bord de sa paupière. Laval lée donna raison à Pauline , et ce lui fut une occasion de débiter avec un remarquable talent une tirade du Misanthrope sur l'ami du genre humain. 11 avait la tradition de Fleury pour jouer ce rôle, et il l'aimait tellement que , malgré lui, il s'était identifié avec le caractère d'Alceste plus que sa nature ne l'exigeait de lui. Ceci arrive souvent aux artistes : leur instinct les porte à moitié vers un type qu'ils reproduisent avec amour , le succès qu'ils obtiennent dans cette création fait l'autre moitié de l'as^ similation ; et c'est ainsi que l'art , qui est l'expressiou de la vie en nous, devient souvent en nous la vie ellemême.
Lorsque Laurence fut seule le soir avec son amie, elle l'interrogea avec la confiance que donne une véri* table affection. £lle fut surprise de la réserve et de l'espèce de crainte qui r^ait dans ses réponses , et elle finit par s'en inquiéter. — Écoute, ma chérie , lui ditelle en la quittant, toute la peine que tu prends pour me prouver que tu ne l'aimes pas me fait craindre que tu ne l'aimes réellement Je ne te dirai pas que cela m'afflige , car je crois Montgenays digne de ton estime; mais je ne sais pas s'il t'aime , et je voudrais en être sûre. Si cela était , il me semble qu'il aurait dû me le dire avant de te le faire entendre. Je suis ta mère, moi! La connaissance que j'ai du monde et de ses abîmes me donne le droit et m'impose le devoir de te guider et de t'éclairer au besoin. Je t'en supplie, n'écoute les belles
paroles d'aucun homme avant de m'avoir consultée; c'est à moi de lire la première dans le cœur qui s'offrira à toi ; car je suis calme, et je ne crois pas que lorsqu'il s*agira de Pauline, de la personne que j'aime le plus au monde après ma mère et mes sœurs, on puisse être ha< bile à me tromper.
Ces tendres paroles blessèrent Pauline jusqu'au fond de l'âme. Il lui sembla que Laurence voulait s'élever audessus d'elle en s'arrogeant le droit de la diriger. Pauline ne pouvait pas oublier le temps où Laurence lui semblait perdue et dégradée, et où ses prières orgueilleuses montaient vers Dieu comme celle du Pharisien , demandant un peu de pitié pour l'excommuniée rejetée à la porte du temple. Laurence aussi l'avait gâtée comme on gâte un enfant , par trop de tendresse et d'engouement naïf. Elle lui avait trop souvent répété dans ses lettres qu'elle était devant ses yeux comme un ange de lumière et de pureté dont la céleste image la préserverait de toute mauvaise pensée. Pauline s'était habituée à poser devant Laurence comme une madone , et recevoir d'elle désormais un avertissement maternel lui paraissait un outrage. Elle en fut humiliée et même courroucée à ne pouvoir dormir. Cependant le lendemain elle vainquit en elle-même ce mouvement injuste, et la remercia cordialement de sa tendre inquiétude; mais elle ne put se résoudre à lui avouer ses sentiments pour Montgenays.
Une fois éveillée, la sollicitude de Laurence ne s'endormit plus. Elle eut un entretien avec sa mère, lui reprocha un peu de ne pas lui avoir dit plus tôt ce qu'elle avait cru deviner, et, respectant la méfiance de Pauline , qu'elle attribuait à un excès de pudeur , elle observa toutes les démarches de Montgenays. Il ne lui
aM PAULINE.
fallut pas beaucoup de temps pour s^assurer que madame S... avait deviné juste » et » trois jours après son premier soupçon , elle acquit la certitude qu*eUe cherchait. £Ue surprit Pauline et Montgenays au miliea d*un tête*à*tête fort aoimé , feignit de ne pas voir le trouble de Pauline, et, dès le soir même, die fit venir Montgenays dans son cabinet d*étude où elle dit : ^ Je vous croyais mon ami , et j*ai pourtant un manque dV mitié bien grave h vous reprocher , Montgenays. Vous aimez Pauline, et vous ne me Tavei pas confié. Vous loi faites la cour , e( vous ne m'ave% pas demandé de vous y autoriser.
Elle dit ces paroles avec un peu d*émotion , car elle blâmait sérieusement Montgenays dans son cceur, et la marche mystérieuse qu'il avait suivie lui causait quelque effroi pour Pauline. Montgenays désirait pooYoir attribuer ce ton de reproche à un sentiment personnel Il se composa un maintien impénétrable, et résolut d'être sur la défensive jusqu'à ce que Laurence fît éclater le dépit qu'il lui supposait. Il nia son amour pour Pauline , mais avec une gaucherie volontaire et ^vec Tintention d'inquiéter de plus en plus Laurence.
Cette absence de franchise l'inquiéta en effet , mais toujours à c^use de sou amie , et sans qu'elle eût seulement la pensée de mêler s^ personnalité à cette intrigue.
Montgenays, tout homme du monde qu'il était» eut la sottise de s'y tromper ; et, au moment où il crut avoir enfin éveillé la colère et la jalousie de Laurence , il risqua le coup de théâtre qu'il avait long-temps médité, lui avoua que son amour pour Pauline n'était qu'une feinte vis-à-vis de lui-même , un effort désespéré, inutile peut-être pour s'étourdir sur un chagrin profond i
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pour se guérir d'une passion malheureuse... Un regard accablant de Laurence Farrêta au moment où il allait se perdre et sauver Pauline, Il pensa que le moment n'était pas venu encore , et réserva son grand effet pour Une crise plus favorable. Pressé par les sévères questioûs de Laurence , il se retourna de mille manières » inventa un roman tout en réticences, protesta qu'il ne se croyait pas aimé de Pauline, et se retira sans pro» mettre de i'aimer sérieusement , sans consentir ^ la dé^ tromper , sans rassurer Tamitié de Laurence , et sans pourtant lui donner le droit de le condamner.
81 Montgenays était assez maladroit pour faire une chose hasardée, il était assez habile pour la réparer. 11 était de ces esprits tortueux et puérils qui, de combi'naison en combinaison , marchent péniblement et savamment vers un fiasco misérable. Il sut durant plusieurs semaines tenir Laurence dans une cdm^ète incertitude. Elle ne Tavait jamais soupçonné fat et ne pouvait se résoudre à le croire lâdie. Elle voyait Tamour et la souffrance de Pauline , et désirait tellement son bonheur, qu'elle n'osait pas la préserver du danger en éloignant Montgenays. — Non , il ne m'adressait pas une impudente insinuation , disait-elle à sa mère , lorsqu'il m'a dit qu'un amour malheureux le tenait dans l'incertitude. J'ai cru un instant qu'il avait cette pensée , mais cela serait trop odieux. Je le crois* homme d'honneur. Il m'a toujours témoigné une estime pleine de respect et de délicatesse. Il ne lui seiait pas venu à l'esprit tout d'un coup de se jouer de moi et d'outrager mon amie en même temps. Il ne me croirait pas si simple que d*être sa dupe.
— Je le crois capable de tout , répondait madame S..., Demandez à Lavallée ce qu'il en pense; confiez-
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lui ce qui se passe : c*est an homme sûr, pénétrant et dévoué.
— Je le sais, dit Laurence ; mais je ne puis cependant disposer d'un secret que Pauline refuse de me confier : on n*a pas le droit de trahir un mystère aussi délicat, quand on Ta surpris volontairement; Paidioe en souffrirait mortellement, et, fière comme eUe l'est, ne me le pardonnerait de sa vie. D'ailleurs Lavallée a des préventions exagérées : il déteste Montgenays ; il ne saurait le juger avec impartialité. Voyez quel mal noos allons faire à Pauline si nous nous trompons ! S'il est vrai que Montgenays l'aime (et pourquoi ne serait-ce pas? eUe est si belle, si sage, si intelligente I ) nous tuons son avenir en éloignant d'elle un homme qui peut l'épouser et lui donner dans le monde un rang qu'à coup sûr elle désire ; car elle souffre de nous devoir son existence , vous le savez bien. Sa position l'affecte plus qu'elle ne veut l'avouer ; elle aspire à l'indépendance, et la fortune peut seule la lui donner.
— Et s'il ne l'épouse pas ! reprit madame S. . . . Quant à moi , je crois qu'il n'y songe nullement
— Et moi , s'écria Laurence , je ne puis croire qu'un homme comme lui soit assez infâme ou assez fou pour croire qu'il obtiendra Pauline autrement
— Eh bien ! si tu le crois, repartit la mère, essaie de les séparer ; ferme-lui ta porte : ce sera le forcer à se déclarer. Sois sûre que , s'il l'aime, il saura bien vaincre les obstacles et prouver son amour par des oBres honorables.
— Mais il a peut-être dit la vérité , reprenait Laurence , en s'accusant d'un amour mal guéri qui l'empêche encore de se prononcer. Cela ue se voit-il pas tous les jours 7 Un homme est quelquefois incertain des an-
nées entières entre deux femmes dont une le retient par sa coquetterie , tandis que l'autre l'attire par sa douceur et sa bonté. Il arrive un moment où la mauvaise passien {ait place à la bonne , où Fesprit s'éclaire sur les défauts de l'ingrate mailresse et sur les qualités de l'amie généreuse. Aujourd'hui , si nous brusquons l'incertitude de ce pauvre Montgenays , si nous lui mettons le couteau sur la gorge et le marché à la main, il va , ne fût-ce que par dépit , renoncer à Pauline , qui en mourra de chagrin peut-être , et retourner aux pieds d'une perfide qui brisera ou desséchera son cœur ; au lieu que , si nous conduisons les choses aVec un peu de patience et de délicatesse, chaque jour, en voyant Pauline , en la comparant à l'autre femme , il reconnaîtra qu'elle seule est digne d'amour, et il arrivera à la préférer ouvertement. Que pouvons- nous craindre de cette épreuve? Que Pauline l'aime sérieusement? c'est déjà fait ; qu'elle se laisse égarer par lui ? c'est impossible. Il n'est pas homme à le tenter ; elle n'est pas femme à s*y laisser prendre.
Ces raisons ébranlèrent un peu madame S.... Elle fit seulement consentir Laurence à empêcher les tête-à-tête que ses courses et ses occupations rendaient trop faciles et trop fréquents entre Pauline et !\lontgenays. Il fut convenu que Laurence emmènerait souvent son amie avec elle au théâtre. On devait penser que la difficulté de lui parler augmenterait l'ardeur de Montgenays , tandis que la liberté de la voir entretiendrait son admiration.
Mais ce fut la chose la plus difficile du monde que de décider Pauline à quitter la maison. Elle se renfermait dans un silence pénible pour Laurence; celle-ci était réduite à jouer avec elle un jeu puéril , en lui
donnant des raisons dont elle ne la croyait point dupé. Elle lui représentait que sa santé était un peu altérée par les continuels travaut du ménage; qu'elle aiait besoin de mouTcment, de distraction. On lui fit même ordonnancer par un médecin un système de vie moins sédentaire. Tout échoua contre cette résistance inerte, qui est la force des caractères froids. Enfin Laurence imagina de demander à son amie, comme un service, qu'elle vtnt l'aider au théâtre à s'habiller et à changer de costume dans sa loge. La femme de chambre était maladroite, disait-on; madame S... était souffrante et succombait à la fatigue de cette vie agitée; Laurence y succombait elle-même. Les tendres soins d'une amie pouvaient seuls adoucir les corvées journalières du mé* lier. Pauline, forcée dans ses derniers retranchements, et poussée d'ailleurs par un reste d'amitié et de dévouement , céda , mais avec une répugnance secrète. Voir de près chaque jour les triomphes de Laurence était une souffrance à laquelle jamais elle n'avait pu s'habituer; et maintenant cette souffrance devenait plus cuisante Pauline commençait à pressentir son malheur. Depuis que Montgenays s'était mis en tête l'espérance de réussir auprès de l'actrice , il laissait percer par instants , mal' gré lui , son dédain pour la provinciale. Pauline ne voo* lait pas s'éclairer, elle fermait les yeux à l'évidence arec terreur ; mais , en dépit d'elle-même , la tristesse et la jalousie étaient entrées dans son âme.
MONTGKNAYS Vit les précautions que Laurence pr^ uait pour l'éloigner de Paiiiiiie $ il vit aussi la sombra
tristesse qui s'emparait de cette jeune fille. Il la pressa de questions; mais comme elle était encore avec lui sur la défensive , et qu'il ne pouvait plus lui parler qu*à la dérobée, il ne put rien apprendre de certain. Seulement il remarqua. Tespèce d'autorité que , dans la candeur de son amitié , Laurence ne craignait pas de s'arroger sur son amie, et il remarqua aussi que Pauline ne s*y soumettait qu'avec une sorte'd'indignation contenue. Il crut que Laurence commençait ^ la faire souffrir de sa jalousie ; il ne voulut pas supposer que ses préférences pour une autre pussent laisser Laurence indifférente et ioyale«
Il continua à jouer ce rôle fantasque , décousu avec intention , qui devait les laisser toutes deux dan» l'in-» certitude. Il affecta de passer des semaines entières saus paraître devant elles ; puis , tout à coup , il redevenait assidu , se donnait un air inquiet , tourmenté , montrant de l'humeur lorsqu'il était calme , feignant l'indifférence lorsqu'on pouvait lui supposer du dépit Cette irrésolu^ tioQ fatiguail Laurence et désespérait Pauline, Le ca-* ractère de cette dernière s'aigrissait de jour en jour. £Ue se demandait pourquoi Montgenays , après lui avoir montré tant d'empressement , devenait si nonchalant «i vaincre te& obstacles qu'on avait mis entre eux, Elle s'eq prenait secrètement à Laurence de lui avoir préparé ce désenchantement et ne voulait pas reconnaître qu'en l'éclairant on lui rendait service, Lorsqu'elle interrogeait Montgenays , d'un air qu'elle essayait de rendre calme, sur ses fréquentes absences, il lui répondait, s'il était seul avec elle , qu'il avait eu des occuputions , des af-^ bires indispensables ; mais , si Laurence était présente, il s*excusait sur la simple fantaisie d'un besoin de solilude ou de distraction. Un jour, Pauline lui dit devait
madame S..., dont la présence assidue lui était un supplice, qu*il devait avoir une passion dans le grand monde , puisqu'il était devenu si rare dans la société des artistes. Montgenays répondit assez brutalement :
— Quand cela serait, je ne vois pas en quoi une personne aussi grave que vous pourrait s'intéresser aux folies d*un jeune homme. En cet instant , Laurence entrait dans le salon. Au premier regard , elle vit un sourire douloureux et forcé sur le visage de Pauline. La mort était dans son âme. Laurence s'approcha d'elle et posa la main affectueusement sur son épaule. Pauline, ramenée à un sentiment de tendresse par une souffi-ance qu'en cet instant du moins elle ne pouvait pas imputer à sa rivale , retourna doucement la tête et effleura de ses lèvres la main de Laurence. Elle semblait lui demander pardon de l'avoir haie et calomniée dans son cœur. Laurence ne comprit ce mouvement qu'à moitié, et appuya sa main plus fortement , en signe de profonde sympathie, sur l'épaule de la pauvre enfant. Alors Pauline, dévorant ses lannes et faisant un nouvel effort:
— J'étais, dit-elle en crispant de nouveau ses traits pour sourire ^ en train de reprocher à votre ami l'abandon où il vous laisse. — L'œil scrutateur de Laurence se porta sur Montgenays. Il prit ce regard d'une sévère équité pour un élan de colère féminine » et se rapprochant d'elle : — Vous en plaignez vous , madame? dit-il avec une expression qui fit tressaillir Pauline. — Oui 9 je m*en plains , répondit Laurence d'un ton plus sévère encore que son regard. — Eh bien ! cela me console de ce que j'ai souffert loin de vous, dit Montgenays en lui baisant la main. Laurence sentit frissonner Pauline. —Vous avez souffert? dit madame S..., qui voulait pénétrer dans l'âme de Montgenays; ce n'est
pas ce qae voas disiez tout à l'heure. Vous nous parliez de folies déjeune homme qui vous auraient un peu étourdi sur les chagrins de l'absence. — Je me prêtais à la plaisanterie que vous m'adressiez , répondit Montgenays. Laurence ne s'y fût pas trompée. £IIe sait bien qu'il n'est plus de folies, plus de légèretés de cœur possibles à l'homme qu'elle honore de son estime. En parlant ainsi ^ son œil brillait d'un feu qui donnait à ses paroles un sens fort opposé à celui d'une paisible amitié. Pauline épiait tous ses mouvements; elle vit ce regard, et elle en fut atteinte jusqu'au cœur. Elle pâlit et repoussa la main de Laurence par un mouvement brusque et hautain. Laurence eut un moment de surprise. Elle interrogea des yeux sa mère, qui lui répondit par un signe d'intelligence. Au bout d'un instant, elles sortirent sous un léger prétexte , et , enlaçant leurs bras l'une à l'autre, elles firent quelques tours de promenade sur la terrasse du jardin. Laurence commençait enfin à pénétrer le mystère d'iniquité dont s'enveloppait le lâche amant de Pauline. — Ce que je crois deviner, dit-elle à sa mère avec agitation, me bouleverse. J'en suis indignée, je n'ose y croire encore. — Il y a long-temps que j'en ai la conviction , répondit madame S.... Il joue une odieuse comédie; mais ses prétentions s'élèven^ jusqu'à toi, et Pauline est sacrifiée à ses orgueilleux projets. — Eh bien ! répondit Laurence , je détromperai Pauline. Pour cela , il me faut une certitude ; je le laisserai s'avancer, et je le dévoilerai quand il se sera pris au piège. Puisqu'il veut engager avec moi une intrigue de théâtre si vulgaire et si connue, je le combattrai par les mêmes moyens , et nous verrons lequel de nous deux sait le mieux jouer la comédie. Je n'aurais jamais cru qu'il voulût se mettre en concur-
fence avee moi , lui dopt ce n*est pas U professa»*
— Prends garde, dit mad^iuie S.,t* tq t'en feras un ennenn mortel, et un ennemi littéraire, qui plus est.
— Puisqu'il faut toiyours avoir des. eqqemis ^m i« journalisme, reprit Laurence, que m'importe uo de plus? Mon devoir est de préserver Pauline, e(, pour qu'elle ne souffre p^s de l'idée d'une trahison de ma part , je vais , avant tout , l'avertir de m^ desseins.
— Ce sera le moyen de les faire avprter, répondit madame ^••- Pauline est plus eng^igée ayec lui qpe tu ne penses. £lle souffre , elle aime , elle est fo^l^ ^H^ o^ yeut pa^ que tu la détrpmpes. Elle te haîr{i quaod tu l'auras fait.
— Bh bieq ! qu'elle me haïsse s'il la li^t , 4^^ ^°' rence en laissant échapper quelques lîirm^^i ï^^^^ mieux supporter cette dotile^r gu§ 4ç \^ ▼olr 4^^^^ victime d*une infamie.
-T-r Bn ce cas , atien48-toi ^ xo^\ ; mfiis , si tp tcoï réussir, ne l'avertis pas. Elle préviendrait MoQtgenays et tu te compromettrais avec lui en pprç perte.
Laurence écoiita l^s conseils de sa mère, (lorsqu'elle rentra au salon , Pauline e\ iVloQtgenays avaient éobangé aussi quelques mots qui avaient rassuré la malheureuse dupe. Pauline était rayonnante ; elle embrassa son amie d^un air ou perçaient la haine et l'ironie du triomphe- Laurence renferma le chagrin mortel qu'elle en ressentit , et comprit toij^t l^ fait le jeu qi|e joqait iUootge-
nays. \
Ne voulant pas s'abaisser à donner une espérance positive à ce misérable , elle imita son air et ses mailjères, et s'enferma dans un i^ystème de bizarreries myrtérie^PPs, EUejotia tdDtôt h m^laRçoliç iogaipfe d'an
PAULINP, Vi
mOiW n^émm^ % taplôt la gaieté forcée (\'mù résolution CQur{\geu$e. Puisi elle semblait retomber c)a()s dç pror fonds 4éçouragemeots. Incapable d*échanger ^vçc iMoqt-r genays un regard provocant , elle prenait le temps où elle était observée par lui , et où Pauline av«ii|; le dos tourné , popr la suivre des yeux avec; ripip^tieppe d'upe feinte jalousie. Ënûn , elle fit si bien Ip personnage d'une femme au désespoir, mais fière jusqu'^ préférer la mort à rbumiliation d'un refus, que Montgenays trausporté oubli^^ son rôle , et pp songea plus qu*à deviner çe\\i\ qu'elle ^m\ pris. S^ vanité l'iniprpréti^il. suivant se§ désirs ; m«|is il u'osait encore se nsquer, car Laqrence ne pouvpi( ^e décider jk prpvoquer cl^iremept une déclaration dp sa part. £xcelief)te artisjte qu'elle était, il lui était impossible de représenter parfaitement, un personnage sans vraiseinbl^nce , et elle disait un jour à Layalléq que , malgré elle , sa mère ayait mis d^us la çonGçleuce ( il avait d'ailleurs tout deviné de luimême) i^- J*ai beau faire, je sui^ m^iHvaiae dans ce rôle. C'est pqmriie qujfiid jejpue une mauvaise pièce, je ue puis me Uietlrp dans la situation. Il te souvient que , quand nous étions en scène ayep ce pauvre IVÏélidor , qui disait si tranquillement les choses du monde les plus passionnées , nous éyi^ons de nous regarder pour pp pas rire. ,]ph bien ! avec ce Montgei^ayai , c'est absolu- Daent de même ; quand tu es là et que mes yeux rencontrent les tiens, je suis au moment d'éclaten alors» pour me conserver un air triste , il faut qpp jp peqse au malheur de Fgqlipe , et ceci me remet en scène naturellement ; mais ^ mes dépens , car mon cœiir saigne. 4h ! j^ np savais pas que la comédie filt plus fatigante à jouer dans le monde que sur les planches I -T 11 faudra que je ^^ide , répppdit I^avallép ; car je
vois bien que seule tu ne viendras jamais à bout de faire tomber son masque. Repose-toi sur moi du soin de le forcer dans ses derniers retrancbements sans te compromettre sérieusement.
Un soir, Laurence joua Hermione dans la tragédie A^ Àndromaque. Il y avait long-temps que le public attendait sa rentrée dans celte pièce. Soit qu'elle l'eût bien étudiée récemment , soit que la vue d'un auditoire nombreux et brillant Télectrisât plus qu'à l'ordinaire , soit enfm qu'elle eût besoin de jeter dans ce bel ouvrage toute la verve et tout l'art qu'elle employait si désagréablement depuis quinze jours avec Montgenays , elle y fut magnifique , et y eut un succès tel qu'elle n'en avait point encore obtenu au théâtre. Ce n'était pas tant le ^énie que la réputation de Laurence qui la rendait si désirable à Montgenays. Les jours où elle était fatiguée et où le public se montrait un peu froid pour elle , il s'endormait plus tranquillement dans la pensée qu'il pouvait échouer dans son entreprise ; mais , lorsqu'on la rappelait sur la scène et qu'on lui jetait des couronnes , il ne dormait point , et passait la nuit à machiner ses plans de séduction. Ce soir-là , il assistait à la représentation , dans une petite loge sur le théâtre , avec Pauline , madame S... et Lavallée. Il était si agité des applaudissements frénétiques que recueillait la belle tragédienne , qu'il ne songeait pas seulement à la présence de Pauline. Deux ou trois fois il la froissa avec ses coudes (on sait que ces loges sont fort étroites) en battant des mains avec emportement. Il désirait que Laurence le vît , l'entendit par-dessus tout le bruit de la salle; et Pauline s'étant plainte avec aigreur de ce que son empressement à apfdaudir l'empêchait d'entendre les derniers mots de chaque réplique, il lui dit brutalement : — Qu'avez-
voas besoin d'entendre? Est-ce que vous comprenez cela, vous?
Il y avait des moments où , malgré ses habitudes de diplomatie , Montgenays ne pouvait réprimer un dédain grossier pour cette malheureuse fille. Il ne Faimait point, quelles que fussent sa beauté et les qualités réelles de son caractère ; et il s*indignait en lui-même de Faplomb crédule de celte petite bourgeoise , qui croyait effacer à ses yeux Téclat de la grande actrice; et lui aussi était fatigué , dégoûté de son rôle. Quelque méchant qu'on soit , on ne réussit guère à faire le mal avec plaisir. Si ce n*est le remords , c'est la honte qui paralyse souvent les ressources de la perversité.
Pauline se sentit défaillir. Elle garda le silence ; puis, au bout d'un instant, elle se plaignit de ne pouvoir supporter la chaleur; elle se leva et sortit La bonne madame S..., qui la plaignait sincèrement , la suivit et la conduisit dans la loge de Laurence , où Pauline tomba sur le sofa et perdit connaissance. Tandis que madame S... et la femme de chambre de Laurence la délaçaient et lâchaient de la ranimer, Montgenays , incapable de songer au mal qu*il lui avait fait , continuait à admirer et à applaudir la tragédienne. Lorsque Tacte fut fini , Lavallée s'empara de lui , et , se composant le visage le plus sincère que jamais l'artifice du comédien ait porté sur la scène : — Savez- vous, lui dit-il, que jamais notre Laurence n'a été plus étonnante qu'aujourd'hui? Son regard, sa voix, ont pris un éclat que je ne leur connaissais pas. Cela m'inquiète !
— Gomment donc? reprit Montgenays. Craindriezvous que ce ne fût l'effet de la fièvre ?
— Sans aucun doute ; ceci est une vigueur fébrile , reprit Lavallée. Je m'y connais; je sais qu'une femme
délicate ei souffrante comme elle l'est n'arrive poiot ï de tels effets sans une excitation funeste. Je gagerais que Laurence est en défaillance durant tout Fenir^acte, Cest ainsi que cela se passe cbeï ces femmes dont k v^sm fait toute la force.
— Allons la voir ! dit Montgenaya en se levant,
— Non pas , répondit Lavallée en le faisant rasseoir avec une solennité dont il riait en lui-même; Ceci ne serait guère propre à calmer ses esprits,
— Que voulez vous dire? s'écria Montgenays,
— Je ne veux rien dire, répondit le comédien de Tait d*un homme qui craint de 8*être trahi*
Ce jeu dura pendant tout l'entr'acte. Montgenaysne manquait pas de méfiance, mais il manquait de pénétration. Il avait trop de fatuité pour voir qu*on le raillait. D^ailleurs, il avait affaire à trop forte partie, et lavallée se disait en lui-môme : — Oui-dà î tu veux te frotter Il un comédien qui pendant cinquante ans a fait rire et pleurer le public sans seulement sortir ses mains de ^ poches! tu verras!
A la fin de la soirée , Montgenays avait la tête perdue. Lavallée, sans lui dire une seule fois qu'il était aiméf lui avait fait entendre de mille manière» qu'il l'éuii passionnément. Aussitôt que Montgenays s'y laissait prendre ouvertement , il feignait de vouloir le détromper, mais avec une gaucherie si adroite que le mystifia sVnferrait de plus en plus, Enfin , durant le dnquièo^ acte, Lavallée alla trouver madame S.,, — ^ Emmencï coucher Pauline, lui dit-il; faites-vous accompagner de la femme de chambre, et ne la renvoyez à votre ù^ qu'un quart d'heure après la fin du spectacle, il (^^^ que Montgenays ait un tête-à-tête avec Laurence dans sa loge. Le moment est venu ; il est h nous : je serai lài
caché derrière là psyché ; je ne quitterai pas votre fille d'an instant Âllear, et fiez-vous à moi.
Les choses se passèrent comme il l'avait prévu , et le hasard les seconda encore. Laurence , rentrant dans sa loge, appuyée sur le bras de Monigenays, et n'y trou-* vant personne (Lavallée était déjà caché derrière le rideau qui couvrait les costumes accrochés à la muraille, et la glace le masquait en outre) , demanda où était sa mère et son nrnie. Un garçon de théâtre qui passait dans le couloir, et à qui elle adressa cette question , lui répondit (et cela était malheureusement vrai) qu'on avait été forcé d'emporter mademoiselle D... qui avait des convulsions. Laurence ne savait pas la scène que lui ménageait Lavallée ; d'ailleurs elle l'eût oubliée en ap^ prenant cette triste nouvelle. Son cœur se serra, et, l'idée des souffrances de sou amie se joignant à la fatigue et aux émotions de la soirée , elle tomba sur son siège et fondit en larmes. C'est alors que l'impertinent MontgenayS) se croyant le maître et le tourment de ces deux femmes, perdit toute prudence, et risqua la déclaration la plus désordonnée et la plus froidement délirante qu'il eût faite de sa vie. C'était Laurence qu'il avait toujours aimée, disait-il; c'était elle seule qui pouvait l'empêcher de se tuer ou de faire quelque chose de pire , un suicide moral , un mariage de dépit. Il avait tout tenté pour se guérir d'une passion qu'il ne croyait pas partagée : il s'était jeté dans le monde , dans les ^ts , dans la critique , dans la solitude , dans un nouvel amour ; mais rien n'avait réussi. Pauline était assez belle pour mériter son admiration ; mais , pour sentir autre chose pour elle qu'une froide estime, il eût fallu ne pas voir sans cesse Laurence à côté d'elle. Il savait bien qu'il était dédaigné , et dans son désespoir , ne voulant
pas faire le malheur de Pauline en la trompant davantage, il allait s'éloigner pour jamais!... En annonçant celte humble résolution, il s'enhardit jusqu'à saisir une main de Laurence , qui la lui arracha avec horreur. Un instant elle fut transportée d'une telle indignation qu'elle allait le confondre ; mais Lavallée , qui voulait qu'elle eût des preuves, s'était glissé jusqu'à la porte, qu'il avait à dessein recouverte d'un pan de rideau jeté là comme par hasard. Il feignit d'arriver, frappa, toussa et entra brusquement. D'un coup d'œil il contint la juste colère de l'actrice , et , tandis que Montgenays le donnait au diable , il parvint à l'emmener, sans lui laisser le temps de savoir l'effet qu'il avait produit La femme de chambre arriva, et , tandis qu'elle rhabiUait sa maîtresse , Lavallée se glissa auprès d'elle et en deux mots l'informa de ce qui s'était passé. Il lui dit de faire la malade et de ne point recevoir Montgenays le lendemain; puis il retourna auprès de celui-ci et le reconduisit chez lui, où il s'installa jusqu'au matin , lui montant toujours la tête , et s'amusant tout seul , avec un sérieux vraiment comique , de tous les romans qu'il lui suggérait. U ne sortit de chez lui qu'après lui avoir persuadé d'écrire à Laurence ; et , à midi , il y retourna et voulut lire cette lettre que Montgenays, en proie à une insomnie délirante , avait déjà faite et refaite cent fois. Le comédien feignit de la trouver trop timide, trop peu explicite.
— Soyez sûr , lui dit-il , que Laurence doutera de vous encore long-temps ; votre fantaisie pour Pauline a dû lui inspirer une inquiétude que vous aurez de la peine à détruire. Vous savez l'orgueil des femmes; il faut sacrifier la provinciale, et vous exprimer clairement sur le peu de cas que vous en faites. Vous pouvez arranger cela sans manquer à la galanterie. Dites que Pau-
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line esl un ange peut-être , mais qu'une femme comme Laurence est plus qu'un ange ; dites ce que vous savez si bien écrire dans vos nouvelles et dans vos saynètes. Allez , et surtout ne perdez pas de temps ; on ne sait pas ce qui peut se passer entre ces deux iE^mmes. Laurence est romanesque, elle a les instincts sublimes d'une reine de tragédie. Un mouvement généreux , un reste de crainte , peuvent la porter à s'immoler à sa rivale... Rassurez -la pleinement, et si elle vous aime, comme je le crois, comme j'en ai la iérme conviction, bien qu'on n'ait jamais voulu me l'avouer, je vous réponds que la joie du triomphe fera taire tous les scrupules.
Montgenays hésita, écrivit, déchira la lettre , la recommença. •• Lavallée la porta à Laurence.
Huit jours se passèrent sans que Montgenays pût être reçu chez Laurence et sans qu'il osât demander compte à Mvallée de ce silence et de cette consigne , tant il était honteux de l'idée d'avoir fait une école, et tant il craignait d'en acquérir la certitude.
Pendant qu'elles étaient ainsi enfermées, Pauline et Laurence étaient en proie aux orages intérieurs. Laurence avait tout fait pour amener son amie à un épanchement de cœur qu'il lui avait été impossible d'obtenir. Plus elle cherchait à la dégoûter de Montgenays, plus elle irritait sa souffrance sans hâter la crise favorable dont elle espérait son salut. Pauline s'offensait des efforts qu'on faisait pour lui arracher le secret de
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son âme. EUe avail vu les ruses de Laurence pour forcer Montgenays à se trahir , et les avait int^{H%ièes comme Montgenays lui-même. Elle en voulait donc mortellement à son amie d'avoir essayé et réussi à lui enlever Tamoor d'un homme que , jusqu'à ces derniers temps, elle avait cru sincère. Elle attribuait cette conduite de Laurence à une odieuse fontaisie sucrée par l'ambition de voir tous les hommes à ses pieds. Elle a eu besoin , se disait-elle, d'y attirer même celui qui lui était le plus indifférent , dès qu'elle l'a vu s'adresser ï moi. Je lui suis devenue un <ri>jet de mépris et d'aversion dès qu'elle a pu supposer que j'étais remarquée, fût-ce par un seul homme , à côté d'elle. De là son indiscrète curiosité et son espionnage pour deviner ce qui se passait entre lui et moi ; de là tous les efforts qu'elle fait maintenant pour l'empêcher de me voir; de là enfin l'odieux succès qu'elle a obtenu à force de coquetteries, et le lâche triomphe qu'elle remporte sur moi en bouleversant un homme faible que sa gloire éblouit et que ma tristesse ennuie.
Pauline ne voulait pas accuser Montgenays d'un plus grand crime que celui d'un entraînement involontaire. Trop fière pour persévérer dans un amour mal récompensé , elle ne souffrait déjà plus que de l'humiliation d'être délaissée ; mais cette douleur était la plus grande qu'elle pût ressentir. Elle n'éuit pas douée d'une âme tendre, et la colère faisait plus de ravages en elle que le regret* Elle avait d'assez nobles instincts pour agir et penser noblement au sein même des erreurs où Tentraînait l'orgueil blessé. Ainsi elle croyait Laurence odieuse à son égard ; et dans cette pensée , qui paf elle-même était une déplorable ingratitude, elle n'avait pourtant ni le sentiment ni la volonté d'être ingrate*
Elle 86 coBsolait en s*éIevaDt dans son esprit au-dessus de sa rivale et en se promettant de lui laisser le champ libre, sans bassesse et sans ressentiment. Qu'elle soit satisfaite! se disait^eUe, qu'elle triomphe, je le veux bien. Je me résigne à lui servir de trophée» pourvu qu'elle soit forcée un jour de me rendre justice , d'admirer ma grandeur d'âme, d'apprécier mon inaltérable dévouement , et de rougir de ses perfidies I Montgenays ouvrira les yeux aussi , et saura quelle femme il a sacrifiée à l'éclat d'un nom. Il s'en repentira , et il sera trop tard; je serai vengée par l'éclat de ma vertu !
Il est des âmes qui ne manquent pas d'élévation , mais de bonté. On aurait tort de confondre dans le même arrêt celles qui font le mal par besoin et celle-s qui le font malgré elles , croyant ne pas s'écarter de la justice. Ces dernières sont les plus malheureuses : elles vont toujours cherchant un idéal qu'elles ne peuvent trouver; car il n'existe pas sur la terre , et elles n'ont point en elles ce fonds de tendresse et d'amour qui fait accepter l'imperfection de l'être humain. On peut dire de ces personnes qu'elles sont affectueuses et bonnes seulement quand elles rêvent.
Paidine avait un sens très-droit et un véritable amour de la justice ; mais entre la théorie et la pratique il y avait comme un voile qui couvrait son discernement : c'était cet amour-propre immense , que rien n'avait jamais contenu , que tout , au contraire , avait contribué à développer. Sa beauté , son esprit , aa belle conduite envers sa mère, la pureté de ses mœurs et de ses pensées, étaient sans cesse là devant elle comme des trésors lentement amassés dont on devait sans cesse lui rappeler la valeur pour l'empêcher d'envier ceux d'au-
trni ; car elle yonlait être quelque chose , et plus elle affectait de se rejeter dans la condition dn valgaire, plus elle se révoltait contre Tidée d'y être rangée. Il eût été heureux pour elle qu'elle pût descendre en ellemême avec la clairvoyance qui donne une profonde sagesse ou une généreuse simplicité de cœur ; elle y eût découvert que ses vertus bourgeoises avaient bien en quelque tache , que son christianisme n'avait pas toujours été fort chrétien , que sa tolérance passée envers Laurence n'avait jamais été aussi complète , aussi cordiale qu'elle se l'était imaginé ; elle y eût vu surtout un besoin tout personnel qui la poussait à vivre autrement qu'elle n'avait vécu , à se développer, à se manifester. C'était un besoin légitimé et qui fait partie des droits sacrés de l'être humain; mais il n'y avait pas lieu de s'en faire une vertu , et c'est toujours un grand tort de se donner le change pour se grandir à ses propres yeux. De là à la vanité d'abuser les autres sur son propre mérite il n'y a qu'un pas, et, ce pas, Pauline l'avait fait Il lui était impossible de revenir en arrière et de consentir à n'être plus qu'une simple mortelle , après s'être laissé diviniser.
Ne voulant pas donner à Laurence la joie de Tavoir humiliée , elle affecta la plus grande indifférence et endura 'sa douleur avec stoïcisme. Cette tranquillité, dont Laurence ne pouvait être dupe , car elle la voyait dépérir, l'effrayait et la désespérait. Elle ne voulait pas se résoudre à lui porter le deniier coup en lui prouvant la honteuse infidélité de Montgenays ; elle aimait mieux endurer l'accusation tacite de l'avoir séduit et enlevé. Elle n'avait pas voulu recevoir la lettre de Montgenays. Lavallée lui en avait dit le contenu , et elle l'avait prié de la garder chez lui toute cachetée pour s'en servir
auprès de Pauline au besoin ; mais combien elle eût voulu quecette lettre fût adressée à une autre femme! Elle savait bien que Pauline haïssait la cause plus que Tau* te ur de son infortune.
Un jour, Lavallée, en sortant de chez Laurence , rencontra Montgenays , qui , pour la dixième fois , venait de se faire refuser la porte. Il était outré , et, perdant toute mesure, il accabla le vieux comédien de reproches et de menaces. Celui-ci se contenta d'abord de hausser les épaules ; mais, quand il entendit Montgenays étendre ses accusations jusqu'à Laurence, et^ se plaignant d'avoir été joué , éclater en menaces de vengeance , Lavallée, homme de droiture et de bonté , ne put contenir son indignation. Il le traita comme un misérable , et termina en lui disant : — Je regrette en cet instant plus que jamais d'être vieux ; il semble que les cheveux blancs soient un prétexte pour empêcher qu'on se batte , et vous croiriez que j'abuse du privilège pour vous outrager sans conséquence ; mais j'avoue que, si j'avais vingt ans de moins, je vous donnerais des soufflets.
— La menace suffit pour être une lâcheté , répondit Montgenays pâle de fureur, et je vous renvoie l'outrage. Si j'avais vingt ans de plus , en fait de soufflets j'aurais l'initiative.
— £h bien ! s'écria Lavallée , prenez garde de me pousser à bout ; car je pourrais bien me mettre audessus de tout remords comme de toute honte en vous faisant un outrage public , si vous vous permettiez la moindre méchanceté contre une personne dont l'honneur m'est beaucoup plus cher que le mien.
Montgenays , rentré chez lui et revenu de sa colère, pensa avec raison que toute vengeance qui aurait du
retentiasoment tournerait contre lui ; et , après iwt bien cherché, il en inventa une plus odieuse q«eU)a\e& les autres : ce fut de renouer ^ tout prix son iptrigue I avec Pauline, afin de la détacher de Laurence, U ne voulut pas ôlre humilié par deux défaites ^ I4 fois. Il pensa bien qu'après le premier orage ces deux fermes feraient cause commune pour le railler ou 1^ mépriser, Il aima mieux se faire haïr et perdre Tune , afiu d'effrayer et d'aflligerTautre.
Dans cette pensée , il écrivit à Pauline , lui jura us éternel amour, et protesta (3Qn(re les trames igQ(d)les que , selon lui , Lavallée et Laurence auraient ourdies contre eux. Il demandait une explication , promettant de ne jamais reparaître devant Pauline si ellç pe le troovait complètement justifié après cette entrevue, Il la fallait secrète , car Laurence vQulait les séparer. ?wlia» alla au rendez-vous s hqu orgueil çt 80R ampur ay<ûent également besoin de cpnsqlatiou,
Lavallée , qui observait tout ce qui se passait 4diu k maison , surprit le message de Montgenaya. Il |e laisa passer, résolu à ne pas abandonner Pauliue à son maovais dessein , et dès cet instani il ue la perdit pas de vue; il la suivit comme elle sortait le soir, seule, à pied, pour la première fois de sa vie , e(. si tremblante qu'à chaque pas elle se sentait défaillir. Au détour de la première rue , il se présenta devant elle et lui ofliit son bras. Pauline se crut insultée par up inconnu , elle fit un cri et voulut fuir. — Ne Qrains riep , ma pauvre enfant, lui dit Lavallée d'un ton paternel ; mais vois à quoi tu t'exposes d'aller ainsi seule la nuit. Allons , ajouta-t-il en passant le bras de Pauline sous le sien , tu vemç faire une folie I au moins fais-la convenablement Je te conduirai , moi ; je sais où tu vas , je ne te perdrai pas dfl
vue. Je n'entendrai rien , vous causerez , je me tiendrai à distance , et je te ramènerai. Seulement rappelle-toi que, si Montgenays se doute le moins du inonde que je suis-là , ou si tu essaie^ de sortir de la portée de m^ viie, je tombe sur lui à coups de canne,
Pauline n*essaya pas de nier. ^]\e était foudroyée de l'assurance de Lavallée; et, ne ss^cbant comment s'expliquer sa conduite , préférant d'ailleurs toutes les humiliations à celle d'être trahie par son amant , elle se laissa conduire machinalement et à demi égarée jusqu'au parc de Monçeaui^ , pu Montgenays l'attendait dans une allée, Le comédien se cacha parmi les arbres, et les suivit de Tceil , Oïidis que p^iuline , docile à ses avertissements, se promena avec Montgenays sans se laisser perdre de vue, et sans vouloir lui expliquer l'obstinjition qu'elle mettait ^ ne pas aller plus loin. I| attribua cette persistance à une pruderie bourgeoise qu'il trouva fort ridicule, car il n'était pas asse? sot pour débuter par de l'audace. lise composa un maintien grave, une voi:i^ profonde, des discours pleins de sentiment et de respect. Il s'aperçut bientôt que Pauline ne connaissait ni la malheureuse déclaration ni la fâcheuse lettre ; et, dès cet instsint, il eut beau jeu pour prévenir les desseins de Laurence. Il feignit d'être en proie à un repentir profond et d'avoir pris des résolution^ sérieuses; il arrangea un nouveau roman, se confessa d'un ancien amour pour Laurence, qu*il n'avait jamais osé avouer à Pauline , et qui de temps en temps s'était réveillé ïùsigré lui , même lorsqu'il était aux genoux de cette aimable fille, si pure, si douce, si humble, si supérieure à l'orgueilleuse actrice. Il avait cédé à des séductions terribles, k des avances délirantes; et, dernièrement enoore , il avait été assez fo|i , nssez ennemi 4e
sa propre dignité, de son propre bonheur, pour adresser à Laurence une lettre qu'il désavouait, qu*il détestait, et dont cependant il devait la révélation textuelle à Pauline. Il lui répéta cette lettre mot à mot, insista sur ce qu'elle avait de plus coupable , de moins pardonnable , disait^l , ne voulant pas de grâce , se soumettant à sa haine, à son oubli, mais ne voulant pas mériter son mépris. — Jamais Laurence ne vous montrera cette lettre, lui dit-il; elle a trop provoqué mon retour vers elle pour vous fournir cette preuve de sa coquetterie ; je n'avais donc rien à craindre jde ce côté ; mais je n'ai pas voulu vous perdre sans vous faire savoir que j'accepte mon arrêt avec soumission y avec repentir , avec désespoir. Je veux que vous sachiez bien que je me rétracte, et voici une nouvelle lettre que je vous prie de faire tenir à Laurence. Vous verrez comme je la juge, comme je la traite, comme je la méprise, elle ! cette femme orgueilleuse et froide qui ne m'a jamais aimé et qui voulait être adorée éternellement. Elle a fait le malheur de ma vie, non pas seulement parce qu'elle a déjoué toutes les espérances qu'elle m'avait données, mais encore parce qu'elle m'a empêché de m'attacher à vous comme je le devais, comme je le pouvais , comme je le pourrais encore, si vous pouviez me pardonner ma la* cheté, mon crime et ma folie. Partagé entre deux amours, l'un orageux, dévorant , funeste, l'autre pur, céleste, vivifiant, j'ai trahi celui qui eût relevé mon âme pour celui qui la tue. Je suis un misérable , mais non un scélérat Me voyez en moi qu'un homme affaibli et vaincu par les longues souffrances d'une passion déplorable ; mais sachez bien que je ne survivrai pas à mes remords : votre pardon eût seul été capable de me sauver. Je ne puis l'implorer , car je sais que je ne le
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mérite pas. Vous me voyez tranquille, parce que je sais que je ne souffrirai pas long-temps. Ne craignez pas de m'accorder au moins quelque pitié; vous entendrez dire bientôt que je vous ai fait justice. Vous avez été outragée , il vous faut un vengeur. Le coupable , c'est moi; le vengeur, ce sera moi encore.
Pendant deux heures entières , Montgenays tint de tels discours à Pauline. Elle fondait en larmes ; elle lui pardonna , elle lui jura d'oublier tout , le supplia de ne pas se tuer, lui défendit de s'éloigner, et lui promit de le revoir, fallût-il se brouiller avec Laurence : Montgenays n'en espérait pas tant et n'en demandait pas davantage.
Lavallée la ramena. Elle ne lui adressa pas une parole durant tout le chemin. Sa tranquillité n'étonna point le vieux comédien ; il pensa bien que Montgenays n'avait pas manqué de belles paroles et de robustes mensonges pour la calmer. Il pensa qu'elle était perdue s'il n'employait les grands moyens. Avant de la quitter, à la porte de Laurence , il glissa dans sa poche la première lettre de Montgenays , qui n'avait pas encore été décachetée.
Laurence fut fort surprise le soir , au moment de se coucher, de voir entrer dans sa chambre, d'un air calme et avec des manières affectueuses, Pauline, qui , depuis huit jours 9 ne lui avait adressé que des paroles sèches et ironiques. Elle tenait une lettre qu'elle lui remit, en lui disant que c'était Lavallée qui l'en avait chargée. En reconnaissant l'écriture et le cachet de Montgenays, Laurence pensa que Lavallée avait eu quelque bonne raison pour la charger de ce message, et que le moment était venu de porter aux grands maux le grand remède. Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante , la parcourant des yeux, hésitant encore à la faire connaître à son
286 PAUUME.
amie, tant elle eu prévoyait l*efiet terrible. Qodie fat sa stupéfaction eu Usant ce qui soit :
c Laurence , je vons ai trompée ; ce n*est pas toos que j'aime, c'est Pauline; ne m'accusez pas, je me sois trompé moi-même. Tout ce que je vous ai dit , je le pensais en cet instant-là; l'instant d'après, et maintenant, et toujours, je le désavoue. C'est votre aniie que j'adore et à qui je voudrais consacrer ma vie^ si elle pouvait oublier mes bizarreries et mes incertitodcs. Vous avez voulu m'égarer , m'abuser, me faire croire que vous pouviez, que vons vouliez me rendre heoreux ; vous n'y eussiez pas réussi , car vous n'aimez pas, et mol j'ai besoin d'une affection vraie, profonde, dnraUe. Pardonnez-moi donc ma faiblesse , comme je vous pardonne votre caprice. Vous êtes grande, mais vous êtes femme ; je suis sincère , mais je suis homme; au moment de commettre une grande faute , qui eut été de nous tromper mutuellement, nous avons réfléchi et nous nous sommes ravisés tous doux, n'est-ce pas? Mais je suis prêt à mettre aux pieds de votre amie le dévouement de toute ma vie, et vous, vous êtes décidée à me permettre de lui faire ma cour assidûment» si eflemême ne me repousse pas. Croyez qu'en vous «Miduisant avec franchise et avec noblesse vous aurez en moi un ami fidèle et sûr, »
Laurence resta confondue ; elle ne pouvait comprendre une telle impudence, £lle mit la lettre dans son bureau sans témoigner rien de sa surprise. Mais Pauline croyait lire au dedans de son âme, et s'indignait des mauvaises intentions qu'elle lui supposait, 11 y avait une lettre outrageante contre moi , se disait-elle en se retirant dans sa chambre, et on me l'a remise; en voici une qu'on suppose devoir me consoler, et on ne me la
remet pas. JEIle s'endomiit pleine de mépris pour son amie, et, dans la joie dont son âme était inondée, le plaisir de se savoir enfin si supérieure à Laurence empêchait l'amitié trahie de placer un regret. L'infortunée triomphait lorsqu'elle-même venait de coopérer avec une sorte de malice à sa propre ruine.
Le lendemain, Laurence commenta longuement cette lettre avec Lavallée. Le hasard ou l'habitude avait fait qu'elle était absolument conforme, pour le {4i et le cachet , à celle que Montgenays avait écrite sous les yeux de Lavallée. On demanda à Pauline si elle n'avait pas eu deux lettres semblables dans sa poche lorsqu'elle avait remis celle-ci à Laurence. Triomphant en elle-même de leur désappoiatement , elle joua l'étonnement , prétendit ne rien comjn^endre k cette question, ne pas savoir de qui était la lettre, ni comment, ni pourquoi on l'avait glissée dans sa poche. L'autre lettre éuit déjà retournée entre les mains de Montgenays. Dans sa joie insensée , Pauline , voulant lui donner un grand et romanesque témoignage de confiance et de pardon , la lui avait envoyée sans l'ouvrir.
Laurence voulait encore croire à une sorte de loyauté de la part de Moo^enays. Lavallée ne pouvait s'y trom* per. Il lui raconta le rendez^-vous où il avait conduit Pauline, et se le reprocha. Il avait compté qu'au sortir d'une entrevue où Montgenays aurait menti impudemment , l'effet de la lettre sur Pauline serait décisif. Il ne pouvait s'expliquer encore comment Pauline avait si merveilleusement aidé sa perversité à triompher de tous les obstacles. Laurence ne voulait pas awe qu'elle aussi s'entendit à l'intrigue et y pilt une part si funeste à sa dignité.
Que pouvait faire Laurence ? £ll£ tenta un dernier
effort poar dessiller les yeux de son amie. Celle-ci éclatant enûn , et refnsant de croire à d'autres éclaircissements que ceux que Montgenays lui avait donnés , lui déchira le cœur par Famertume de ses reproches et le dédain triomphant de son illusion. Laurence fut forcée de lui adresser quelques avertissements sévères qui achevèrent de Fexaspérer ; et comme Pauline lui déclarait qu'elle était indépendante , majeure , maîtresse de ses actions, et nullement disposée à se laisser enchaîner par les volontés arbitraires d'une personne qui l'avait indignement trompée, elle fut forcée de lui dire qu'elle ne pouvait donner les mains à sa perte , et qu'elle ne se pardonnerait jamais de tolérer dans sa maison , dans le sein de sa famille , les entreprises d'un corrupteur et d'un lâche. — Je réponds de toi devant Dieu et devant les hommes , lui dit-elle ; si tu veux te jeter dans un abîme, je ne veux pas, moi, t'y pousser. — C'est pourquoi votre dévouement a été si loin , répondit Pauline , que de vouloir vous y jeter vous-même à ma place.
Outrée de cette injustice et de cette ingratitude, Laurence se leva , jeta un regard terrible sur Pauline , et , craignant de laisser déborder le torrent de sa colère, elle lui montra la porte avec un geste et une expression de visage dont elle fut terrifiée. Jamais la tragédienne n'avait été plus belle , même lorsqu'elle disait dans Bajazet son impérieux et magnifique : Sortez!
Lorsqu'elle fut seule , elle se promena dans sa chambre comme une lionne dans sa cage, brisant ses vases étrusques , ses statuettes , froissant ses vêtements et arrachant presque ses beaux cheveux noirs. Tout ce qu'elle avait de grandeur, de sincérité , de véritable tendresse dans Tâme , venait d'être méconnu et avili par celle
Pauline. 289
qu'elle avait tant aimée, et pour qui elle eût donné sa vie I II est des colères saintes où Jehovah est en nous, et où la terre tremblerait , si elle sentait ce qui se passe dans un grand cœur outragé. La petite sœur de Laurence entra , crut qu'elle étudiait un rôle , la regarda quelques instants sans rien dire, sans oser remuer; puis, s*efirayantde la voir si pâle et si terrible, elle aUa dire à madame S... : — Maman, va donc voir Laurence; die se rendra malade à force de travailler. Elle m*a fait peur.
Madame S... courut auprès de sa fille. Dès que Laurence la vit , elle se jeta dans ses bras et fondit en larmes. Au bout d'une heure, ayant réussi à s'apaiser, elle pria sa mère d'aller chercher Pauline. Elle voulait lui demander pardon de sa violence , afin d'avoir occasion de lui pardonner elle-même. On chercha Pauline dans toute la maison , dans le jardin , dans la rue... On revint dans sa chambre avec effroi. Laurence examinait tout , elle cherchait les traces d'une évasion ; elle frémissait d'y trouver celles d'un suicide. Elle était dans un éiat impossible à rendre, lorsque Lavallée entra et lui dit qu'il venait de rencontrer Pauline dans un fiacre se dirigeant vers les boulevards. On attendit son retour avec aniiété : elle ne rentra pas pour diner. Personne ne put manger ; la famille était consternée , on craignait de faire un outrage à Pauline en la supposant en fuite. Enfin, Lavallée allait s'informer d'elle chez Mouf^enays , au risque d'une scène orageuse , lorsque Laurence reçut une lettre ainsi conçue :
« Vous m'avez chassée , je vous en remercie. Il y avait long-temps que le séjour de votre maison m'était odieux; j'avais senti, dès le premier jour, qu'il me serait funeste. Il s'y était passé trop de scandales et
d*orages poor qo*oiie Sme paisible et hcmnête n*y fût pas flétrie oo briaée. Vous m'aves asseï avilie ! vous avez fiiit de moi votre serfaiite» Totre dope et votre victime! Je a*ooblteni jamab le jour où, dans votre loge ao théâtre , trouvant que je ne vous habillais pas assez vite, foos m*avez arraché des mains votre diadème de reine, en disant : « Je me oooroonerai bien sans toi et malgré toi ! » Yons vous êtes cooronnée en effet ! Mes larmes, mon hnmQiation , ma honte , mon déshonneur (car vods m*avez déshonorée dans votre famille et parmi vos amis), ont été les glorienx fleurons de votre couronne; mais c'est une royauté de théâtre , une majesté fardée , qoi n*en impose qu'à vous-même et au public qui vons paye. Maintenant , adieu ; je vous quitte pour jamais, dévorée de la honte d'avoir vécu de vos bienfaits; je les ai payés cher. »
Laurence n'acheva pas cette lettre ; elle continuait sur ce ton pendant quatre pages : Pauline y avait versé le fiel amassé lentement durant quatre ans de rivaliié et de jalousie. Laurence la froissa dans ses mains et la jeta an feu sans vouloir en lire davantage. Elle se mit au lit avec îa fièvre , et y resta huit jours accablée, brisée jusque dans ses entrailles , qui avaient été pour Pauline celles d'une mère et d'une sœur.
Pauline s'était retirée dans une mansarde où elle vécut cachée et vivant misérablement du fruit de son travail durant quelques mois. Montgenays n'avait pas été long à la découvrir; il la voyait tous les jours, mais il ne put vaincre aisément son stoïcisme. Elle voulait supporter toutes les privations plutôt que de lui devoir un secours. Elle repoussa avec horreur les dons que Laurence faisait glisser dans sa mansarde avec les détours les plus ingénieux. Tout fut inutile. Pauline, qui
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refusait les offres de Montgenays avec calme et dignité, devinait celles de Laurence avec Finstinct de la haine , et les lui renvoyait avec rbérolsme de Torgueil. Elle ne voulut point la voir, quoique Laurence fit mille tentatives ; elle lui renvoyait ses lettres toutes cachetées. Son ressentiment fut inébranlable , et la généreuse sol* licitude de Laurence ne fit que lui donner de nouvelles forces.
Comme elle n'aimait pas réellement Montgenays , et qu'elle n'avait voulu que triompher de Laurence en se rattachant , cet homme sans cœur, qui voulait en faire sa maîtresse ou s*eii débarrasser, lui mit presque le marché à la main. Elle le chassa. Biais il lui fit croire que Laurence lui avait pardonné , et qu'il allait retour* ner chez elle. Aussitôt elle le rappela, et c'est ainsi qu'il la tint sous son empire pendant six mois encore. Il s'attachait ^ elle de son côté par la difiiculté de vain* cre sa vertu ; mais il en vint à bout par un odieux moyen bien conforme à son système , et malheureusement bien propre à émouvoir Pauline, Il se condamna à lui dire tous les jours et à toute heure que Laurence était devenue vertueuse par calcul, afin de se faire épouser par un homme riche ou puissant. La régularité des mœurs de Laurence , qu'on remarquait depuis plusieurs années , avait été souvent , dans les mauvais mouvements de Pauline, un siù^^ de dépit. Elle l'eût voulue désordonnée , afin d'avoir une supériorité éclatante sur elle. Mais Montgenays réussit à lui montrer les choses sous un nouveau jour. Il s'attacha à lui démontrer qu'en se refusant à lui , elle s'abaissait au niveau de Laurence, dont la tactique avait été de se faire désirer pour se faire épouser. Il lui fit croire qu'en s'abandonnant à lui avec dévouement et sans arrière-pensée , elle donnerait
au monde un grand exemple de passion , de déslnlèressement et de grandeur d*âme. Il le lui redit si souvent , que la malheureuse fille finit par le croire. Pour faire le contraire de Laurence , qui était Tâme la plus généreuse et la plus passionnée , elle fit les actes de la passion et de la générosité , elle qui était froide et prudente. Elle se perdit.
Quand Montgenays Teut rendue mère , et que toute cette aventure eut fait beaucoup de bruit , il Tépousa par ostentation. Il avait , comme on sait , la prétention d'être excentrique , moral par principes , quoique, selon lui , il fût roué par excès d'habileté et de puissance sur les femmes. Il fit parler de lui tant qu'il put. Il dit du mal de Laurence, de Pauline et de lui-même; et se laissa accuser et blâmer avec constance, afin d'avoir l'occasion de produire un grand effet en donnant son nom et sa fortune à l'enfant de son amour.
Ce plat roman se termina donc par un mariage, et ce fut là le plus grand malheur de Pauline. Montgenays ne l'aimait déjà plus, si tant est qu'il l'eût jamais aimée. Quand il avait joué la comédie d'un admirable époui devant le monde, il laissait pleurer sa femme derrière le rideau , et allait à ses affaires ou à ses plaisirs sans se souvenir seulement qu'elle existât Jamais femme plus vaine et plus ambitieuse de gloire ne fut plus délaissée, plus humiliée , plus effacée. Elle revit Laurence , espérant la faire souffrir par le spectacle de son bonheur. Laurence ne s'y trompa point , mais elle lui épargna la douleur de paraître clairvoyante. Elle lui pardonna tout, et oublia tous ses torts, pour n'être touchée que de ses souffrances. Pauline ne put jamais lui pardonner d'avoir été aimée de Montgenays , et fut jalouse d'eDe toute sa vie.
Beaucoup de vertus tiennent à des facultés négatives. Il ne faut pas les estimer moins pour cela. La rose ne s*est pas créée elle-même , son parfum n*en est pas moins suave parce qu'il émane d'elle sans qu'elle en ait conscience ; mais il ne faut pas trop s'étonner si la rose 88 flétrit en un jour, si les grandes vertus domestiques s'altèrent vite sur un théâtre pour lequel elles n'avaient pas été créées.
FIN
« George-Maurice Guérin du Cayla naquit au châteauduCayla, département du Tarn, vers 1810 ou 1811. Sa famille était une des plus anciennes du Languedoc. 11 commença ses études à Toulouse, et les acheva au collège Stanislas, à Paris, sortit du collège de 1829 à 1830, passa près d'une année en Bretagne ^, revint à Paris , y développa $es facultés « mais par un travail sans suite, abandonné et repris souvent. Sa vie jusqu'à son mariage , qui eut lieu en 1838 , fut très-simple , nullement littéraire dans le sens extérieur que Ton donne ^ ce mot II n'aborda jamais aucun journal, ne publia rien, et partagea sou temps entre ses Içctyres , ses secrètes
^ Nous n'hésitons pas à ranger dans notre série le poète inconna, autear, comme on va le voir, d'une si magnifique ébauche. Il aurait mérité d'y figurer à coup sûr, s'il avait vécu. 11 y Fapré«ept<ira tant 4'im|rei jeûnas pi x^oWs amurs qui A'étaigoent sans ayoir brillé,
' Chez M. de l^a llfepnaii, qui s'occupait ftlors de l'éducation de plusieurs jeuqes gens. Qeorge Guérip fut confié à ses soins , et perfectionna chez lui ses études. M. de La Mennais a conservé de eet élève un souvenir affectueux et bienveillant. « C'était , nous a-t-il dit , un Jeune homme timide , d'une piété douce et timorée, d'qne organisation si frêle qu'on l'eût crue près de se briser à chaque instiint , e\ ne (noptrant pqipt encore les facqltés d'une iqtelli|(ence remarquable, v
études poétiques , et le monde qu^il aimait beaucoup. Il mourut Tamiée dernière, au château du Gayla.chez son père, ne laissant que des fragments, et en trèspetit nombre. »
Telle est la courte notice biographique qui nous a été transmise sur un beau talent ignoré de lui-même, et révélé seulement à quelques amis , aujourd'hui désireux de rendre hommage à sa mémoire par la publication d'un ou deux fragments de poésie, seul héritage qu*il ait laissé, comme malgré lui , à la postérité. Après avoir la ces fragments , nous nous sommes engagé à cette publication avec ce sentiment de profonde sympathie qae chacun éprouve pour le génie moissonné dans sa fleur, et croyant fermement accomplir un devoir envers le poète comme envers le public. Après la mort à la fois pénible et dramatique d*Hégésippe Moreau , cette notice et ces citations méritent quelque attention. S*il y a une certaine similitude dans ces mélancoliques destinées, dans ces gloires méritées , mais non couronnées , dans ces morts prématurées et obscures, il y a contraste dans la nature du talent , dans le caractère de Tindividu, dans les causes du dégoût de la vie (car il y a spleen chez l'un et chez l'autre), il y a surtout matièrei des réflexions différentes. Les nôtres seront courtes et respectueuses, car la douleur de George Guérin fot silencieuse et noblement portée jusqu'à la tombe.
Devant tant d'exemples de poésies et de morts spUù' niques que notre siècle voit éclore et inhumer, le moraliste a un triste devoir à remplir. Le désir inquiet des jouissances matérielles de la vie et le besoin des vulgaires satisfactions de la vanité, devenus des causes d'amertume , de colère et de suicide , ne sauraient être réprimés par de trop sévères arrêts , et la pitié sympa-
thiqiie qu'inspirent de teDes catastrophes doit trouver son correctif dans une critique austère et courageuse. L'auteur du poétique drame de Chatterton l'a bien senti ; car il a placé auprès du martyr de Tambition littéraire un quaker rigide dans ses mœurs et tendre dans ses sentiments, qui s'efforce de relever tantôt par la sagesse, tantôt par l'amour, ce cœur amer et brisé. Mais en face d'une douleur muette, comprimée , sans orgueil et sans fiel , au spectacle d'une vie qui se consmne faute d'aliments nobles, et qui s'éteint sans lâche blasphème, il y a des enseignements profonds que chacun de nous peut appliquer à soi-même dans l'état social où nous vivons aujourd'hui. Le simple bon sens humain peut alors remonter aux causes et prononcer, entre le poète qui s'en va et la société qui demeure, lequel fut ingrat, oublieux , insensible.
George Guérin ne fut ni ambitieax , ni cupide , fii vain. Ses lettres confidentielles, intimes et sublimes révélations à son ami le plus cher, montrent une résignation portée jusqu'à l'indifférence en tout ce qui touche à la gloire éphémère des lettres. « Il portait dans le monde (c'est ce même ami qui parle) une élégance parfaite, des manières pleines de noblesse et un langage exquis, ne jetait pas d'éclat, n'avait pas de trait, mais quelque chose de doux , de fin et de charmant que je n'ai vu qu'en lui , et dont l'effet était irrésistible. Il ai mait extrêmement la conversation ; et quand il rencontrait par hasard des gens qui savaient causer, il s'animait et jouissait de ce qu'ils disaient comme il jouissait de la musique , des parfums et de la lumière. » Il était malade, et sa paresse à produire, sa paresse à vivre, s'il est permis de dire ainsi , sans hâter sa mort, empêchèrent peut-être l'effort intérieur qui pouvait en conjurer l'ar-
rêt Ce a*e8t donc pas directement à la société qu'on peut imputer cette fin prématurée , mais c'est bien k die qu*on doit reprocher hautem^t et fortemeat cette langueur profonde , cet abattement douloureux où ses forces se consumèrent, sans qu'aucune révélation de ridéal qu'il cherchait ardemment vint h son secours, sans qu'aucun enseignement solide et vivifiant pénétrât de force dans sa solitude intellectuelle, Km avant de signaler Tborrible insensibilité , ou , pour mieux dire , la déplorable nullité du rôle maternel de cette société à regard de ses plus nobles enfants, nous pdndrons davantage le caractère de celui-ci r et Ton comprendra dès lors ce qui lui a manqué pour réchauffer dans ses veines l'amour de la vie.
C'était une de ces imes froissées par la réalité commune , tendrement éprises du beau et du vrai , donlonreusement indignées contre leur proi»*e insuffisance à le découvrir, vouées en un mot à ces mystérieuses souffrances dont René, Obermann et Werther offrent sous des faces différentes le résumé poétique. Les quinze lettres de George Guérin que nous avons entre les mains sont une monodie non moins touchante et non moins belle que les plus beaux poèmes psychologiques destinés et livrés à la publicité. Pour nous , elles ont un caractère plus sacré encore , car c'est le secret d'une tristesse naïve , sans draperies , sans spectateurs et sans art ; et il y a là une poésie naturelle , une grandeur instinctive, une élévation de style et d'idées , auxquelles n'arrivent pas les œuvres écrites en vue du public et retouchées sur les épreuves d'imprimerie. Nous en citerons plusieurs fragments , regrettant beaucoup que leur carao tère confidentiel ne nous permette pas de les transcrire en entier. On n'y trouverait pas un détail de l'intimiié
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la phi8 délicate à ré? éler qui ne fût senti et présenté avec grandeur et poésie. Ce sont peut^tre ces détails que, comme artiste ^ nous regrettons le plus de pass^ sous silence. •«•••*•••*.« •
« Je Yous dirais bien des choses, du fond de Tennui où je suis plongé , de prafundii ciamarem ad U ; mais il faut que je m'interdise ces folies. Elles n*ôtent rien au mal , et l'on prend la ridicule habitude de se plaindre. Nous avons tant de ridicules que nous ne cou» naissons pas , qu'il faut , du mdns autant que nous le pouvons, nous garder de ceux qui sont manifestes. Vous m'avez dit un jouv qu'en sortant du collège je devais être exagéré et en proie aux sottes manies qui ont travaillé toute cette jeunesse d'alors , mais qu'aujourd'hui , sans doute , j'étais vrai^ et ne jouais pas à l'en* nui et au dégoût Ah I n'en doutez pas; si je n'ai pas de bon sens, j'ai du moins uu peu de ce goût qui est le bon sens de l'esprit, et rien, à mon jugement, n'est plus choquant , surtout à notre âge , que ces affectations de coUége. Dieu merci , je ressemble assez peu à ce que j'étais dans ce temps-là ; et si j'affectais quelque chose, ce serait de faire oublier ma personne d'alors. J'ai le malheur de m'ennuyer aujourd'hui comme je faisais sous la grille de Stanislas , voUà ia ressemManee, A cette époque de mon ennui , j'en disais plus qu'il n'y en avait ; aujourd'hui j'en dis moins qu'il n'y en a, voilà ta différence. . * *
» Le jour est triste , et je suis comme le jour ; ah ^ ,
* Noas avons conservé scrupaletisement la ponctuation de Toriginal. Une particularité digne de remarque dans un texte rempli âé si doulodreuses exclamations, c'est l'ébseace de p9iiUs
mon ami, que sommes-nons , ou (dutôt quesois-je, pour souffrir ainsi sans relâche de toutes choses autour de moi, et voir mon humeur suivre les variati(ms de la lumière? J'ai pensé quelque temps que cette sensibilité bizarre était un travers de ma jeunesse qui disparaîtrait avec elle. Mais le progrès des ans, en quoi j*espérais, me fait voir que j*ai un mal incurable et qui vas*aigrissant. Les journées les plus unies , les plus paisibles, sont encore pour moi traversées de mille accidents imperceptibles qui n'atteignent que md. Gela s*élève à des d^és que vous ne pourriez croire. Aussi qu*y a-^-ilde plus rompu que ma vie , et quel fil si léger qui soit plos mobile que mon âme? J'ai à peine écrit quelques pages de ce travail qui avait d'abord tant d'attraits ; qui sait quand je le terminerai ? Mais j'y mettrai le dernier mot assurément; je ne veux pas accepter le dédit cent fois offert par ce mien esprit , le plus inconstant et le pios prompt au dégoût qui fut jamais. Vaille que vaiUe, vous aurez cette pièce , pièce en effet, et des plus pesantes.
» Si j'en croyais mes lueurs de bon sens , je renoncerais pour toute ma vie à écrire un seul mot de composition. Plus j'avance, plus le fantôme (l'idéal)
d'exclamation. Il nous semble que la ponctaation d*an maDii' scrit est comme l'allare de Thomme, Tinflexion de la voix, k geste, la prononciation, une manière d'être par laquelle le caractère se révèle , et que Tobservation psychologique ne devrait point négliger. Dans les premiers jouis de notre invasion romantique, des critiques malins i-emarquèrcnt Tabus des sigDCS apostropliiques. C'est peut-être la crainte et Thorreur de Mttc sorte d'emphase qui suggéra à George Guérin le besoin de supprimer entièrement le point admiratif, môme dans les endroils oii la règle grammaticale l'exige.
s*élève et devient insaisissable. Ce mot propre, cette expression, la seuie qui convient, dont parle La Bruyère, je n'ai jamais reconnu, au contentement de mon esprit, que je l'eusse trouvé : et, Feussé-je attrapé, rette Far* rangement et les combinaisons infinies , et la variété, et le piquant , et le soliA^, et la nouveauté dans les termes usés ; Fimprévu , Fimage dans le mot , et le contour, la justesse des proportions , enfin tout , le don d'écrire , le talent; et de tout cela , je n'ai guère que la bonne volonté. — Pardonnez-moi ce cours de rhétorîqire. H faut garder et couvrir ces choses. Fi donc , le pédant. » Pour qui aura lu attentivement te Centaure, cette recherche scrupuleuse et hardie dont la prétendue insuffisance est confessée ici avec trop de modestie, est clairement révélée. Mais , au risque de passer pour pédant nous-même , nous n'hésiterons pas à dire qu'il fout lire deux et même trois fois te Centaure pour en apprécier* les beautés , la nouveauté de la forme , l'originalité non abnipte et sauvage, mais raisonnée et voulue, de la phrase , de Fimage , de l'expression et du contour. On y verra une persistance laborieuse pour resserrer dans les termes poétiques les plus élevés et les plus concis une idée vaste , profonde et mystérieuse comme ce monde primitif à demi épanoui dans sa fraîcheur matinale , à demi assoupi encore dans le placenta divin. C'est en cela que la nature de ce petit chef-d'œuvre nous semble différer essentiellement de la manière de M. Ballanche, qui, à défaut des termes poétiques, n'hésite pas h employer les termes philosophiques modernes, et aussi de Chénier, qui ne songe qu'à reproduire Félégance , la pureté et comme la beauté sculpturale des Grecs ^ Nul n'admire
^ Un vieux ami de province, que j'ai consulté avant de me
Ballanche plus que nous. Cependant nous ne pouvons nous défendre de considérer comme un notable défaat cette ressource technique qui Ta affranchi parfois du travail de Tartiste , et qui détruit Tharmonie et la plas-
déterminer à publier le Centaure, mVécrit à ce sujet une letti« trop remarquable pour que je ne ma ftote pas un devoir de I» dter en entier. C'est un renaeignemeotqQe je lut denandais^et qu'il a eu la bonté de me dom^r pour moi mhiI. Je ne crois pas lui déplaire en insérant ici cet examen rapide» mais exact et important , des tentatives d'imitation grecque qui ont enrichi notre littérature. Ce petit travail pourrait servir de canerasaai critiques qui voudraient le développer. Il servira aussi d*excellente préface aux fragments de M. de Giiérin , et l'approbitioD d'un juge auesl érudit aurait, au besoin, plus de poids qœife mienne :
« Cette ébauche du Centaure me frappe surtout comme exprimant le sentiment grec grandiose , primitif, retrouvé et ob peu refait à distance par une sorte de réflexion poétique etphi* losophique. Ce sentinient-là , par rapport à la Grèce , ne se Rtrouve dans la littérature française que depuis Técole moderne' Avant Vffomère d'André Cbénier, les Martyrs de CbateaobHand , V Orphée et VÂntigone de Balianche, quelques pages <}« Quinet {Voyage en Grèce et Prométâée), on en chercherait les traces et Ton n'eu trouverait qu'à peine dans notre littératute classique.
» 1» 11 n'y a eu de contact direct entre l'ancienne Ganic et la Grèce que par la colonie grecque de Marseille. Ces infloenees grecques dans le midi de la Gaule n'ont pas été vaines. It y eut toute une culture, et dans le chapitre v de son Histoire Utléraire, M. Ampère a très-bien suivi cette veine grecque légère, comme une petite veine d'argent, dans notre littérature. Encore aujourd'hui , il y a quelques mots grecs restés dans le provençal actuel, il y a des tours grammaticaux qui ont pu venir deli? mais ce sont de minces détails. Au moyen flge, toute trace M interrompue. A la renaissance du seiziènne siècle, la langaeet la littérature grecques rentrèrent presque violenuiMat et à tof*
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tique de sor style , d'ailleurs si beau , si large et si co-loré d'originalité primitive. La pièce de vers, malheureusement inachevée, qui est placée à la suite du entoure , ne me parait pas non plus , comme il pourra
rent dans la littératare française : U y eat comme engorgement au confluent. L'école de Ronsard et de Buf se fit grecque en français par le calque des compositions et même la fabrique des roots $ il y eut excès. Pourtant des parties belles, délicates ou grandes furent senties par eux et reproduites. Henri Esticnne, Tun des meilleurs prosateurs du seizième siècle et des plus grands érudits p a fait un petit traité de la conformité de la langue française et de la langue grecque ; il a relevé une grande quantité de locutions, de tours de phrase, d*idiotismes com* rouns aux deux langues, et qui semblent indiquer bien moins une communication directe qu'une certaine ressemblance de génie. M. de Muistre, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, est de Ta vis de Henri Estienne, et croit à la ressemblance du génie des deux langues. Pourtant, il faut le dire, toute cette renaissance grecque du seizième siècle, en France, fut érudite, pédantesque, pénible; le seul Amyot, par Télégance facile de sa traduction de Plutarque, semble préluder à La Fontaine et à Fénelon.
» 2* Avec récole de Maliierbe et de ses successeurs classi*> ques, la littérature française se rapprocha davantage du caractère latin, quelque chose de clair, de précis, de concis, une langue d'affaires, de politique, de prose; Corneille, Malherbe, Boileau , n'avaient que très-peu ou pas du tout le sentiment grec. Corneille adorait Lucam et ce genre latin, Boileau s'attacbe à Ju vénal. Racine sent bien plus les Grecs ; mais, en bel esprit tendre , il sent et suit surtout ceux du second et du troisième âge, non pas Eschyle, non pas même Sophocle, mais plutôt Euripide; ses Grecs, à lui, ont monté Te^alier de Versailles et ont fait antichambre h l'Œilde Bœuf. On voit dans la querelle des anciens et des modernes, où Racine et Boileau défendent Homère contre Perrault, combien il y avait peu, de part et d'autre, de sentiment vrai de Tantique. Mais La Fon-^
sembler à quelques-uns au premier abord , une imitatioa de la manière de Ghénier. Ces deux essais de M. de Guérin ne sont point des pastiches de Ballanche et de Ghénier, mais bien des développements et des perfectionnements tentés dans la voie suivie par eux. Il ne semble même pas s*être préoccupé dç l!un ou de Faatre, car nulle part dans ses lettres , qui sont pleines de ses citations et de ses lectures , il n'a placé leur nom. Sans doute il les a admirés et sentis , mais il a dû , avant tout , obéir à son sentiment personnel , à son entraîne-
taîne , sans y songer, était alors bien plus grec que tous de sentiment et de génie; dans PhiUmon et Baueis, par exemple, dans certains passages de la âfort d'Adonis ou de Psyché. Sur* tout Fénelon Test par le goût, le délicat, le fin, le négligent d*nn tour simple et divin ; il Test dans son Télémaque, dans ses efsais de traduction d'Homère, ses Aventures d'Aristonoûs;ili l'est partout par une sorte de subtilité facile et insinuante qui pénètre et cbarme : c'est comme une brise de ces belles contrées qui court sur ses pages. Massillon aussi, né à Hyères, a reçu un souffle de l'antique Massilie, et sa phrase abondante et fleorie rappelle Isocrate.
» 3° Au dix-huitième siècle , en France , on est moins pr^ du sentiment grec que jamais. L&s littérateurs ne savent plus même le grec pour la plupart. Quelques critiques, comme l'abbé Arnaud , qui semblent se vouer à ce genre d'érudition avec enthousiasme , donnent plutôt une idée fausse. Bernardin de Saint- Pierre, sans tant d'étude, y atteint mieux par simple géuie; héritier en partie de Fénelon, il a, dans Paul et Virginie, dans bien des pages de ses Études, dans cette page (par exemple) où il fait gémir Ariane abandonnée à Naxos et consolée par Bacchus, des retours de l'inspiration grecque et de cette mose heureuse ; mais c'est le doux et le délicat plutôt que le grand qu'il en retrouve et en exprime. L'abbé Barthélémy, dans le Voyage d'Anacharsis (si agréable et si utile d'ailleurs) , accrédita un sentiment grec un peu maniéré et très-parisien , qui ne remontait pas au grand et ne rendait pas même le simple et te
ment prononcé, et l'on peut dire passionné, vers les secrets de la nature. Il ne l'a point aimée en poète seulement , il Fa idolâtrée. H a été panthéiste à la manière de Gœthe sans le savoir, et peut-être s'est-il assez peu soucié des Grecs, peut-être n'a-t-il vu en eux que les dépositaires des mythes sacrés de Gybèle , sans trop se demander si leurs poètes avaient le don de la chanter mieux que lui. Son ambition n'est pas tant de la décrire
pur. Heureasement André Cliénier était né , et par lui la veine grecque est retrouvée.
» 40 Au moment où l'école de David essaie, un peu en tâtonnant et en se guindant, de revenir à Tart grec, André Chénier y atteint en poésie. Dans son Homère , l'idée du grand et du primitif se retrouve et se découvre même pour la première fois. Dans l'étude de la statuaire grecque , on en resta ainsi longtemps an pur gracieux, à l'art joli et léché des derniers âges : ce n'est que tard qu'on a découvert la majesté reculée des marbres d'Égine, les bas-reliefs de Phidias, la Vénus de Milo.
» Peu après André Chénier, et , avant qu'on eût publié ses poèmes, M. de Chateaubriand, dans les Martyrs ^ retrouvait de grands traits de la beauté grecque antique; dans son Itiné* foire , il a surtout peint admirablement le rivage de l'Attique. Il sent à merveille le Sophocle et le Périclès.
» Un homme qui ne sentait pas moins la Grèce dès la fîn du dix-huitième siècle, est M. Joubert, sur lequel M. Sainte-Beuve a donné un article dans la Revue des Deux-Mondes : quelques pensées de lui sont ce qu'on a écrit de mieux en fait de critique littéraire des Grecs. Il aurait aimé le Centaure.
» Vous connaissez V Orphée, et je n'ai point à vous en parler; mais à Ballanche, à Quinet (dans son Voyage en Grèce)-, il manque un peu trop , pour correctif de leur philosophie conce- Tant et refaisant la Grèce, quelque chose de cette qualité grecque fine, simple et subtile, négligée et élégante, railleuse et réelle, de Paul- Louis Courier, ce vrai Grec, dont la figure, la bouche surtout, fendue jusqu'aux oreilles, ressemblait un peu à celle d'un faune. »
300 GEORGE DE QUÉRÏIf.
qaedeU cmnproMdro . et le» derniers vtrpts d» Ç^ taure révèlent asse^ la taviraieDt 4*Kn9 ardente mi\^ Dation qui ne sa contente pas des moti §t d§s imiig^i maîR qui interroge avec farveqr le9 paystèm de la C^^' tion. H ne lui faut rtea moioa pQur apaiaar TambitioD de son inteliigenea perdua dans la spbèra das ù^m^ fions. Il ne se aonteptaralt pas de peindre at de cbintar comme cbéuier. il m aa çouteiitarait pas d'interprété
systématiquement comme Ballaache. Il veut savoir, il veut surprendre et saisir le sens caché des signes dÎYJDB imprimés sur la face de la terre ; piaii^ il n*a embrassé que des nuageg , at WP $we §'est briséa d^ns Qçtte
i§tr^inta au-dassus des forpes bumaipes, G'ai^t être dij>
bien grand que d*avoir entrepria ooinma un i^rai Titan d'escalader POlympe et de détrôner Japiter. Un antre fragment de ses lettres exprimera avee grandeur et simplicité cet amour à la fois instinctif et abstfait de la
patqre,
9 \\ çbvrii i838, ~ Hier, ftçcès de fièyre dan§ les formes ; aujourd^bdi i faiblesse, alopia, épuiaament On vient d*ouvrir les fenêtres i le eiel est pup et le soleil magnifique.
Ah ) que ne mis-ja^assis à l'Qml>rie des fprét^ |
- lï Vous rire? de pette aifclamsitioa , puisqu'on ne voit pas encore aux arbres les plua précoces 6e^ premiers boutons que Bernardin de Saipt-^Pierre appelle des gouttes de verdure. Mais peut-être qu*au sein des forêts, dans la saison où la vie remonte jusqu'à l'extréfflité des rarpeaux, je recevrai quelque bienfait, et que j'aurai pia part dans TaboQdance de la fécondité et de l^i chaleur. Je revi^na • çoiuqiie vqh^ voyast , \ n^ap anciennes imaginations sur les choses naturelles , invincibfai tan?
^noe df) Jm peniséç, sorte de passipn qui me donae des eot||ou8ii|9R)e3 , 4e8 pleur» , des éclalis de joja , et ua ^tarDel ^liment de songerie, £t pourtant , je ne ^uis ni pbysiçiiEiQ , ni natur^lii^e , ni riea de mmU II y a ua jnot qni est le dieu de mon imaginaiipo , le tyran , deyraia^je dire , qui la fascine , rattirfi i Ini donne wn tra^ yail san» relsicbe , çt Tentraînera je ne sais oà ; c'est le mot de f/i>, Mon amour des choses naturelles ne va pas m dét^l at aui reçbercbes analytiqu^i et opiniâtres de la scieqc^, n)ais à rnniyersfilité d§ ce qui <pstf à la ma^t Pière orienuile, Si je ne craignaip de sortir de n)a pa-> r^sjse et dQ passer ppur f^n, j'écrirais d#{i rêveries || te«
nir en admiration toute r^lJen)agnQ , m {a FrpOQ ^^ assoupissement. » ^
Dans une autre lettre , il exprime ridentification de
son ^tre avea la natnre d*ttne nwnière mm^ plu» viyp
et plus matériellement sympathique,
« J'ai le (MBur si plein , ripiaginatiop pi inquiète , qu'il (aut que je cherche quelque ponsolation à tout
^k en m'ubanàonuapt avec ypus. Jô déhurde 4« lar^ mes , moi qui souffre si $ingulim§ui(^nt d§^ larn^ep 4p^
autres, yn truuhle niâ}é d@ douleurs et à^ charries s*est emparé de toute mon In^p, (.'^venir plein de tén^t briap Qii je vais eptp^r , le présent qui mp copïWe de biens e| de m^x , n^on étrange cœur i d'incroy^J^Ieg
cQpobdts, des épanchernents d'affection à entraîner avec
soi l'dme et la vie et tout ce que je puis êtr^ » \^ beauté 4u jour, la puissance de Tair et du soleil , ati , tout ce qui peut rendra éperdue une faible préature fup rem-: pjit et m'environne. Vraiqient je uq sais pas en quoi j*éclaterftis s'il survenait en c0 nipment unp WU^iQue çouim^ pelle de I9 p^§torfi^(p. Dieu pae ferait peut^êtr^ te grtee de M^ï s'en ^l§r de tput^s parts jppt c^ qui
compose ma irie. Il y a pour moi tel moment où il me semble qu*îl ne faudrait que la toucher du doigt le pins léger pour que mon existence se dissipât La présence du bonheur me trouble , et je souffre même d*un certain froid que je ressens ; mais je n*ai pas fait deux pas au dehors que Tagilation me prend , un regret infini, une ivresse de souvenir, des récapitulations qui exaltent tout le passé et qui sont plus riches que la présence même du bonheur; enûn ce qui est, à ce qu'il semble , une loi de ma nature, toutes choses mieux ressenties que senties. — Demain , vous verrez chez vous quelqu'un de fort maussade, et en proie au froid le pins cruel. Ce sera le fol de ce soir.
Caddi corne corpo morto cade.
Adieu ; la soirée est admirable ; que la nuit qui s'apprête vous comble de se beauté. »
Est-il beaucoup de pages de Werther qui soient sopérieures à cette lettre écrite rapidement , non relue , car elle est à peine ponctuée , et jetée à la poste , dont elle porte le timbre comme toutes les autres?
Je ne puis résister au plaisir de transcrire mot à mot tout ce qu'il m'est permis de publier.
« Le ciel de ce soir est digne de la Grèce. Que faisons-nous pendant ces belles fêtes de l'air et de la lumière? Je suis inquiet et ne sais trop à quoi me dévouer ; ces longs jours paisibles ne me communiquent pas le calme. Le soleil et la pureté de l'étendue me font venir toutes sortes d'étranges pensées dont mon esprit s'irrite. L'infini se découvre davantage et les linutes sont plus cruelles ; que sais-je enfin? je ne vous répéterai pas mes ennuis; c'est une vieille ballade dont je vous ai bercé jusqu'au sommeil. — J'ai songé aujourd'hui au
petit usage que nous faisions de nos jours ; je ne parle pas de l'ambition, c'est dans ce temps chose si vulgaire, et les gens sont travaillés de rêves si ridicules, qu'il faut se glorifier dans sa paresse et se faire , au milieu de tant d'esprits éclatants, une auréole d'obscurité : je veux dire que nous vivons plus tourmentés par notre imagination que ne l'était Tantale par la fraîcheur de l'eau qui irritait ses lèvres et le charmant coloris des fruits qui fuyaient sa faim. J'ai tout l'air de mettre ici la vie dans les jouissances, et je ne m'en défendrai pas trop , le tout bien entendu dans les intérêts de notre immortel esprit et pour son service bien compris; car, disait Sheridan , si la pensée est lente à venir , un verre de bon vin la stimule , et , quand elle est venue , un bon verre de vin la récompense. Ah I oui, n'en déplaise aux spiritualistes et partant à moi-même , un verre de bon vin est l'âme de notre âme, et vaut mieux pour le profit intérieur que toutes les chansons dont on nous repaît. Mais je parle comme un hôte du Caveau , moi qui voulais dire simplement que la vie ne vaut pas une libation.
Débrouillez tout cela si vous pouvez. Pour moi , grâce à Dieu , je commence à me soucier assez peu de ce qui peut se passer en moi , et veux enfin me démêler de moi-même en plantant là cette psychologie qui est un mot disgracieux et une manie de notre siècle. »
11 avait pourtant la conscience de son génie , car il dit quelque part :
« Je ne tirerai jamais rien de bon de ce maudit cerveau où cependant , j'en suis sûr , loge quelque chose qui n'est pas sans prix ; c'est la destinée de la perle
310 GEOB6E DE GTJÉRIN.
dans rhuttre au fond de l'Océan. Combien, et de la plos belle eau , qui ne seront jamais tirées à la lumière! »
Ailleurs il se raille lui-même et sans amertume , sans dépit contre la gloire qui ne Tient pas à lui , et qu'il ne veut pas chercher.
« Vous voulez donc que J'écrive quelque fdie sur ce fol de Benvenuto? Ce ne sera que vision d'un bout li l'autre. Ni l'art , ni l'histoire ne s'en trouveront bien. Je n'ai pas Tombre d'une idée sur Tidéal , et l'Iûstoire ne connaît point de galant homme plus ignorant que moi à son endroit, N'importe , je vous obéirai. N'étesvous pas pour moi tout le public et la postérité? Mais ne me trouvez*vous pas plaisant avec oe mot où sont renfermés tous les hommes à venir qui se transmettront fidèlement de l'un à l'autre la plus complète ignorance du nom de votre pauvre serviteur? Je venx dire que je n'aspire qu'à vous , à voU*e suffrage , et que je fais bon marché de tout le reste , la postérité comprise , pour être aussi sage que le renard gascon. »
Une seule fois il exprime la fantaisie de se faire im« primer dans une Revue « pour, battre un peu monnaie, « et presque aussitôt il abandonne ce projet en disant :
« Mais je n'ai dans la tête que des sujets insensés!
Hélas , rien n'est beau comme l'idéal ; mais aussi quoi de plus délicat et de plus dangereux à toucher ! Ce rêve si léger se change en plomb souvente fois dont on est rudement froissé. Je finirai ma complainte aujourd'hui par un vers de celle du juif errant :
« Hélas ! mon Dieu ! »
U y a des mots admirables jetés çà et là dans ses let* très , de ceux que les écrivains de profeaiion mettent
GË0R6Ê DE GUÉRm. 311
en réserve pour les enchâsser au bout de leurs périodes comme le gros diamant au faite du diadème. Il dit quelque part :
« Quand je goûte cette sorte de bien-être dans Tirritation, je ne puis comparer ma pensée (c'est presque fou) qu'à un feu du ciel qui frémit à Thorizon entre deux mondes. »
Et , vers la fin de la même lettre , il raconte que ses parentes s'inqidêtent de l'altération de ses traits ; cependant il leur cache le ravage intérieur de la maladie. « Âh I disent «elles en se ravisant, c'est le retranchement de vos cheveux qui vous rend d'une mine si austère. — Les cheveux repousseront , et il n'y aura que plus d'ombre. »
J'ai cité autant que possible , mais j'ai dû taire tout ce qui lient à la vie intérieure. C'est pourtant là que se révèle le cœur du poète. Ce ccEur, je puis l'attester, qu<H qu'en dise le noble rêveur qui s'accuse et se tourmente sans cesse comme à plaisir , est aussi délicat , aussi affectueux , aussi large que son intelligence. L'amitié est sentie et exprimée par lui de la façon la plus exquise et la plus profonde. L'amour aussi est placé là comme une religion ; mais peut-être cet amour de poète ne se contente-t-il absolument que dans les choses incréées. Quoi qu'il en soit , et Uen qu'à toute page un gémissement lui échappe , cet homme qui , dans son culte de l'idéal, voudrait s'idéaliser lui-même et ne sait pas s'habituer à l'infirmité de sa propre nature , cet homme est indulgent aux autres, fraternel, dévoué avec une sorte de stoïcisme , esclave de sa parole , simple dans ses goûts, charmé de la vue d'un camélia , résigné à la maladie, heureux d'être couché, tranquille derrière ses rideaux « « et plus près naturellement du pays
des songes. » Il n*a d'amertome que contre la mobilité de son haineur et la susc^tibilité excessive d*ane organisation sans doute trop exquise pour supporter la vie telle qu'elle est arrangée en ce triste monde. Qa*a-t-il donc manqué à cet enfant privilégié du del? Qa*eôt-il donc fallu pour que cette sensitive , si souvent froissée et repliée sur elle-même , s'ouvrît aux rayons d'un soleil bienfaisant? C'est précisément le soleil de l'intelligence, c'est la foi; c'est une religion, une notion nette et grande de sa mission en ce monde, des causes et des fins de l'humanité, des devoirs de l'homme par rapport à ses semblables et des droits de ce même homme eavers la société universelle. C'est là ce secret terrible que le Centaure cherchait sur les lèvres de Cybèle endormie , ce son mystérieux qu'il eût voulu recueillir sur la pierre magique où Apollon avait posé sa lyre. Il sentait l'infini dans l'univers, mais il ne le sentait pas en luimême. Effrayé de ce néant imaginaire qui a tant pesé sur l'âme de Byron et des grands poètes sceptiques , il eût voulu se réfugier dans les demeures profondes des antiques divinités, symboles imparfaits de la vie partout féconde , éternelle et divine ; il eût voulu dissoudre sou être dans les éléments, dans les bois , dans les eaux, dans ce qu'il appelle les choses naturelles ; il eût voulu dépouiller son être comme un vêtement trop lourd , et remonter comme une essence subtile dans le sein du Créateur , pour savoir ce que signifie cette vie d'un jour sur la terre et ce silence qui règne en deçà du berceau comme au delà de la tombe.
Dira-t-on que ce fut là un rêveur, un insensé, et que cette existence flétrie , cette mort désolée s(mt des faits individuels , des maladies de l'esprit qui ne prouvent rien contre l'organisation de la société humaine? Où
GEORGE DE GUÉBIN. 313
donc est le tort, dira-t-on peut-être, si les individus agitent de telles questions dans leur sein, que la société ne puisse les résoudre? £n adunettant rhumanité aussi condnuelleoieDt progressive que vous la rêvez, n'y aurat-il pas, dans des âges plus avancés , des individus qui seront encore en avant de leur siècle? N'y en aura-t-il pas tant que l'humanité subsistera, et sera-t-elle coupable chaque fois qu'une avidité dévorante poussera quelquesuns de ses membres à troubler son cours auguste et mesuré par l'impatience de leur idéal et le mépris des croyances reçues?
Il serait facile de répondre à de telles questions; mais les esprits qui condamnent ainsi les idéalistes impatients du temps présent n'ont pas mission pour juger de la so* ciété future. Ont-ils le droit d'y jeter seulement un regard, eux qui n'ont pas la volonté de moraliser et d'élever les intérêts de la vie actuelle ? eux qui n'ont ni respect, ni sympathie, ni pitié pour les tortures des âmes tendres et religieuses, veuves de toute religion et de toute charité ? eux qui vivent des bienfaits de la terre sans rechercher la source d'où ils découlent? eux qui ont fait le siècle athée et qui exploitent l'athéisme, re^ gardant naître et mourir avec une ironique tolérance les religions qui essaient d'éclore et celles qui sont à leur déclin? eux qui consacrent en théorie les principes du dogme éternel de l'égalité, de la liberté et de la fraternité, en maintenant dans le fait l'esclavage, l'inégalité , la discorde ? Qu'a-t-elle donc fait pour notre édu« cation morale , et que fait-elle pour nos enfants , cette société conservée avec tant d'amour et de soin? Pour nous, ce furent des prêtres investis de la puissance gouvernementale qui tyrannisaient nos consciences sans permettre l'exercice de la raison humaine. Pour nos en-
fants 9 ce sont des athées qui , ne s'inqoiétant ni de la raison ni de la conscience , leur prêchent pour umte doctrine le maintien d*un ordre monstnieux, inique, impossible. Étonnez - vous donc que cette génération produise de» intelligences qui avortent faute d'un ensei* gnement fait pour elles, et des cenreaux qui se brisenl dans la recherche d'une vérité que vous flétrisses de ridicule , que vous traitez de fotie coupable et d'inapti^ tude à la vie sociale? Il vous sied mal, en vérité, de dire que ceux-là sont des fous , car vous êtes insensés vous-mêmes de croire à un ordre basé sur l'absence de tout principe de justice et de vérité. Nos enfants n'accepteront pas vos enseignements , et , si vous réussissez à les corrompre , ce ne sera pas à votre proQt
Peut-être un jour vous diront-ils à leur tour : -^ Laissez-nous {deurer nos martyrs , nous autres poètes sans patrie , lyres brisées , qui savons bien la cause de leur gémissement et du nôtre. Vous ne coiii|»*enez pas le mal qui les a tués ; eux-mêmes ne l'ont pas compris. Pour voir clair en soi-même , pour s'expliquer ces langueurs, CCS découragements, pour trouver un nom à ces ennuis sans fin , à ces désirs insaisissables et sans forme connue, il faudrait avoir déjà une première ini' tiation ; et , dans ce temps de décadence et de transfo^ mation , les plus grandes intelligence ne l'ont eue qoe bien tard et ne l'ont conquise qu'après de bien rades souffrances. Saint Augustin n'avait-il pas le spleen, loi aussi , et savait-il, avant d'ouvrir les yeux au christianisme, quelle lumière lui manquait pour dissiper les ténèbres de son âme 7 Si quelques-uns d'entre nous aujourd'hui ouvrent aussi les yeux à une lumière nouvelle, n'est-ce pas que la Providence les favorise étrangement? et ne leur faul-il pas chercher ce grain de foi dans l'ob*
GEORGE DE GUÉRIN. 3f5
senrité, dans la tourmente, assaillis par le doute, Tironie, Fabsence de toute sympathie, de tout exemple, de tout concours fraternel , de toute protection dans les hautes régions de la puissance? Où sont donc les hommes forts qui se sont levés dans un concile nouveau pour dire : « ]1 importe de s'enquérir enfin des secrets de la vie et de la mort , et de dire aux petits et aux simples ce qu'ils ont à faire en ce monde. » Ils savent bien déjà que Dieu n'est pas un vain mot , et qu'il ne les a pas créés pour servir, pour mendier ou pour conquérir leur vie par le meurtre et le pillage. Essayez de parler enfin à vos frères cœur à cœur, conscience à conscience ; vous verrez bien que des langues que vous croyez muettes se délieront, et que de grands enseignements monteront d'en bas vers vous, tandis que la lumière d'en haut des« cendra sur vos têtes. Essayez,... mais vous ne le pouvez pas 9 occupés que vous êtes de reprendre et de recrépir de toutes parts ces digues que le flot envahit ; l'existence matérielle de cette société absorbe tous vos soins et dé« passe toutes vos forces. En attendant, les puissances de Tesprit se développent et se dressent de toutes parts autour de vous. Parmi ces spectres menaçants , quelques* uns s'effacent et rentrent dans la nuit, parce que l'heure de la vie n'a pas sonné , et que le soufQe impétueux qui les animait ne pouvait lutter plus long-temps dans l'horreur de ce chaos; mais il en est d'autres qui sauront attendre, et vous les retrouverez debout pour vous dire : Vous avez laissé mourir nos frères , et nous , nous ne voulons pas mourir.