PREMIÈRE PARTIE
Deux touristes anglais découTrirent , ii y i , je crois, une cinquantaino^d'années, la vallée de Chamounix, ainsi que Tatteste une inscription taillée sur un quartier de roche à l'entrée de la Mer-de-Glace.
La prétention est un peu forte , si Ton considère la position géographique de ce vallon , mai^ légitime jusqu'à un certain point , si ces touristes , dont je n*al pas retenu les noms , indiquèrent les premiers aux poètes et aux peintres ces sites romantiques où Byron rêva son admirable drame de Manfred.
On peut dire en général , et en se plaçant au point de vue de la mode , que la Suisse n'a été découverte par
le beau monde et par les artistes que depuis le siècle dernier. Jean-Jacques Rousseau est le véritable Christophe Colomb de la poésie alpestre , et, comme Ta trèsbien observé M. de Chateaubriand , il est le père du romantisme dans notre langue.
N*ayant pas précisément les mêmes titres que Jean- Jacques à l'immortalité , et en cherchant bien ceux que je pourrais avoir, j'ai trouvé t|ue j'aurais peut-être pu m'illustrer de la même manière que les deux Anglais de la vallée de Chamounix , et réclamer l'honneur d'avoir découvert l'île de Majorque. Mais le monde est devenu si exigeant, qu'il ne m'eût pas suffi aujourd'hui de faire inciser mon nom sur quelque roche baléarique. On eût exigé de moi une description assez exacte , ou tout au moins une relation assez poétique de mon voyage, pour donner envie aux touristes de l'entreprendre sur ma parole; et comme je ne me sentis point dans une disposition d'esprit extatique en ce pays-là , je renonçai à la gloire de ma découverte , et ne la constatai ni sur le granit ni sur le papier.
Si j'avais écrit sous l'influence des chagrins et des contrariétés que j'éprouvais àloi^, il ne m'eût pas été possible de me vanter de cette décourerte; car chacun, après m'avoir lu , In'eût répondu qu'il n'y avait pas de quoi. Et cependant il y avait de quoi , j'bse lé dire aujourd'hui ; c^r Majorque est pour les peintres un des plus beaux pays de la terre et un des plus ignorés. Là où il n'y a que la beauté pittoresque à décrire, l'expression littéraire est si pauvre et si insuffisante, que je ne songeai même pas à m'en charger. Il faut le crayon et le burin du dessinateur pour révéler les grandeurs et les grâces de la nature aux amateurs de voyages.
Donc , si je secoue aujourd'hui la léthargie de mes
A MAJOflQUE. Il
souvenirs , c'est parce que j*ai trouvé un de ces derniers matins sur ma table un joli volume intitulé :
Sauv^nir^ d'un Forage d*ark à i'ih de Majarqu^, par J,-B, LaurensK
Ce fut pour moi une véritable joie que de retrouver Majorque avec ses palmiers, ses aioès , ses monumenla arabes et s^ costumes grecs. Je reconnaissais tous les sites avec leur couleur poétique , et je retrouvais toutes mes impressions effacées déj^ , du moins à ce que je croyais. Il n'y avait pas une masure , pas une broussaille , qui ne réveillât en moi un monde de souvenirs , comme on dit aujourd'hui ; et alors je me suis senti , sinon la force de raconter mon voyage , du moins celle de rendre compte de celui de M. Laurens , artiste intelligent , laborieux , plein de rapidité et de conscience dans l'exécution , et auquel il faut certaiqement restituer l'honneur que je m'attribuais d'avoir découvert l'île de Majorque.
Ce voyage de M. laurens au fond de la Médjterranée , sur des rive^l où la mer est parfois aussi peu hospitalière que les habitants, est beaucoup plus méritoire que la promenade de nos deux Anglais au Montapvert, rféanmoms, si la civilisation européepne était arrivée i ix point de supprimer les douaniers et les gendarmes, ces manifestations visibles des méfiances et des antipathies nationales; si la navigation à la vapetir était organisée directement de chez nous vers ces parages, Majorque ferait bientôt grand tort à la Suisse; car on pourrait s'y rendre en aussi peu de jours , et on y trouverait certainement des beautés aussi suaves et des gran^
^ Chez Artbus Bertrand, libraire-éditeur, roe Hautefenille, 23, et chez Gihaut frères, boulevard des Italiens; 1 vol. grand lii-8>>, avec âô plancbes Uthographiées. Prix : 24 fr.
deurs élraoges et sublimes qui fourniraient à la peinture de nouveaux aliments.
Pour aujourd'hui , je ne puis en conscience recommander ee voyage qu'aux artistes robustes de corps et passionnés d'esprit Uu temps viendra sans doute où les amateurs délicats , et jusqu'aux jolies femmes, pourront aller à Palma sans ph)^ de fatigue et de déplaisir qu'à Genève.
Long-temps associé aux travaux artistiques de M. Tay^^ lor sur les vieux monuments de la France , M. Laurens« livré maintenant à ses propres forces, a imaginé, l'an dernier, de visiter les Baléares, sur lesquelles il avait eu si peu de renseignements, qu'il confesse avoir éprouvé un grand battement de cœur en touchant ces rives où tant de déceptions l'attendaient peut-être en réponse à ses songes dorés. Mais ce qu'il allait chercher là , il devait le trouver, et toutes ses espérances furent réalisées; car, je le répète , Majorque est l'Eldorado de la peinture. Tout y est pittoresque , depuis la cabane du paysan , qui a conservé dans ses moindres constructions la tradition du style arabe , jusqu'à l'enfant drapé dans ses guenilles, et triomphant dans sa inaipropreté grandiose , comme dit H^ri Heine à propos des femmes du marché aux herbes de Vérone. Le caractère du paysage , plus riche en végétation que celui de l'Afrique ne l'est en général , a tout autant de largeur, de cahne et de simplicité. C'est la verte Helvétie sous le ciel de la Calabre , avec la solennité et le silence de l'Orient.
En Suisse, le torrent qui roule partout et le nuage qui passe sans cesse donnent aux aspects une mobilité de couleur et pour ainsi dire une continuité de mouvement que la peinture n'est pas toujours heureuse à reproduire. La nature semble s'y jouer de l'artiste. A
Majorque, elle semble Tatteodre et Tinviter. Là , la végétation affecte des formes altières et bizarres ; mais elle ne déploie pa» ce luxe désordonné sous lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cime du rocher dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelaut , le palmier se penche de lui-même sur les précipices sans que la brise capricieuse dérange la majesté de sa chevelure , et, ja8qu*au moindre cactus rabougri au bord du chemin, tout semble poser avec une sorte de vanité pour le pkdsir des yeux.
Avant tout , nous donnerons une description très^ succincte de la .grande Baléare , dans la forme vulgaire d'un article de dictionnaire géogaphique. €eb n*est point si facile qu*on le suppose, surtout quand on cherche à s'instruire dans le pays même. La prudence de l'Espagnol et la méfiance de l'insulaire y sont poussées si loin , qu'un étranger ne doit adresser à qui que ce soit la question la plus oiseuse du monde , sous peine de passer pour un agent politique. Ce bon IVI. Laurens , pour s'être permis de croquer un castillo en ruines dont l'aspect lui plaisait , a été fait prisonnier par l'ombrageux gouverneur , qui l'accusait de lever le plan de sa forteresse ^ x\u$si notre voyageur, résolu à compléter
^ R La seule chose qui captiva mon attention sur ce rivage fut une masure couleur d'ocre foncé et entourée d*une iiaie de cactus. C'était le castillo de Soller. A peine avais-je arrêté les lignes de mon dessin , que je vis fondre sur moi quatre individus montrant une mine à faire peur, ou plutôt à faire rire. J'étais coupable de lever, contrairement aux lois du royaume , le plan d'une forteresse, li^lle devint à l'instant une prison pour moi.
» J'étais trop loin d'avoir de l'éloquence dans la langue espagnole pour démontrer à ces gens l'absurdité de leur procédé. Il fallut recourir à la protection du consul français de Soller, et , quel que fût son empressement, je n'eu restai pas moins captif
son album ailleurs que dans les prbioos d*éut ie Blajpr-» que, s'est-il bien gardé de s'enquérir d'autre chose que des sentiers de la montagne et d'interroger d'autres documents que les pieiTes des ruines. Après avoir passé quatre mois à Majorque , je ne serais pas plus avancé que lui, si je n'eusse consulté le peu de détails qui noua ent été transmis sur ces contrées. Mais là ont recommencé mes incertitudes; car ces ouvrages, déjà anciens, se contredisent tellement entre eux , et , selon la covhtume des voyageurs , se démentent et se dénigrent si superbement les uns les autres* qu'il faut se résoudre à redresser quelques inexactitudes , sauf à en commettre beaucoup d'autres. Voici toutefois mon article de dictionnaire géographique ; et , pour ne 'pas me départir de mon râle de voyageur , je commence par déclarer qu'il est ineonteslahlement supérieur à tous ceux qui le précèdent*
pendant trois mortelles heures, gardé par le senor Sei-Dedos, gouverneur du fort, véritable dragon des Hespérides. La tentation me prenait quelquefois de jeter à la mer, du haut de son bastion, ce dragon risible et son accoutrement milit^irs; mais sa mine désarmait toujours ma colère. Si j'avais eu le taleqt da Charlet, j'aurais passé mon temps à étudier mon gouverneur^ excellent modèle de caricature. Au reste, je lui pardonnais son dévouement trop aveugle au salut de Tétat. 11 était bien naturel que ce pauvre homme, n'ayant d'autre distraction que ceHe de fumer son cigare en regardant la mer, profitât de l'occasion que je lui offrais de varier ses occupations. Je revins donc à Soller, riant de bon cœur d'avoir été pris pour un ennemi de la patrie et de la constitution. » (Smivenirs (Tun Voyage d'art à l'Ue de Majorque, par J.-B. Laurens«)
A MAJORQUE. Ift
lî.
Majorque , que M. Laurens appelle BaleaHs Majar, comme les Romains, que le roi des historiens raajorquins , le docteur Juan bameto , dit avoir élé plus anciennement appelée Cluttiha ou Coiutnha , se nomme réellement aujourd'hui par cot*ruption Mallôrca, et la capitale ne s*est jamais appelée Majorque , comme il a plu à plusieurs de ilos géographes de l'établir, mais Palma,
Cette île est la pluiâ grande et la plus fertile de Tarchipel Ëaléare , vestige d'un continent dont la Méditerranée doit avoir envahi le bassin, et qui, ayant uni sans doute l'Espagne à l'Afrique , participe du climat et des productions de l'une et de l'autre. Elle est située à 23 lieues sud-est dé Barcelone , à /i5 du point le plus voisin de la côte africaine, et je crois à 95 ou 100 de la rade de Toulon. Sa surface est de l,53Zi milles carrés ^ , son circuit de 145 , sa plus grande extension de iky et ta moindre de 28. Sa population, qui, en l'année 1787, était de 136,000 individus, est aujourd'hui d'environ 160,000. La ville de Palma en contient 36,000 , au lieu de 32,000 qu^elle comptait à celte époque.
La température varie assez notablement suivant les diverses expositions. L*été est brûlant dans toute la plaine ; mais la chaîne de montagnes qui s'étend du
> fc Medida por el àyre. Cadà milla de mil pasos geôHnetricos y ton paso do 5 pies geonietricoâ. » ( Miguel de Varga», Descrip^ eiones de las islas Pithisas y Baléares. Madrid, 1787.)
nord-est au sud-ouest (indiquant [Nir cette direction son identité avec les territoires de l'Afrique et de l'Espagne, dont les points les plus rapprochés affectent cette inclinaison et correspondent à ses angles les plus saillants) influe beaucoup sur la température de Thiver, Ainsi i\Iiguel de Taïgas rapporte qu'en rade de Pakna , durant le terrible hiver de 178A , le thermomètre de Réaumur se trouva une seule fois à 6 degrés au-dessus de glace dans un jour de janvier; que d'autres jours il monta à 16, et que le plus souvent il se maintint à 11, — Or, cette température fut à peu près celle que nous eûmes dans un hiver ordinaire sur la montagne de YaU demosa, qui est réputée une des plus froides régions de l'ile. Dans les nuits les plus rigoureuses, et lorsque nous avions deux pouces de neige , le thermomètre n*était qu'à 6 ou 7 degrés. A huit heures du matin , il était remonté à 9 ou 10 , et à midi il s'élevait à 12 ou 1^. Ordinairement , vers trois heures , c'est-à-dire .après que le soleil était couché pour nous derrière les pics de montagnes qui nous entouraient, le thermomètre redescendait subitement à 9 et même à 8 degrés.
Les vents de nord y soufflent souvent avec fureur , et , dans certaines années , les pluies d'hiver tombent avec une abondance et une continuité dont nous n'avons en France aucune idée. £n général , le climat est sain et généreux dans toute la partie méridionale qui s'abaisse vers l'Afrique , et que préservent de ces furieuses bourrasques du nord la Cordillère médiane et l'escarpement considérable des côtes septentrionales. Ainsi, le plan général de l'île est une surface inclinée du nord-ouest au sud-est , et la navigation , à peu près impossible au nord à cause des déchirures et des précipices de la côte , escarpada y horrarosa , sin
abrigo ni resguardo (Miguel de Yargas), est facile et sûre au midi.
Malgré ses ouragans et ses aspérités , Majorque , à bon droit nommée par les anciens l'Ile dorée , est extrêmement fertile , et ses produits sont d'une qualité exquise. Le froment y est si pur et si beau , que les habitants l'exportent , et qu'on s'en sert exclusivement à Barcelone pour faire la pâtisserie blanche et légère , appelée pan de Maiiorca. Les Majorquins font venir de Galice et de Biscaye un blé plus grossier et à plus bas prix , dont ils se nourrissent; ce qui fait que , dans le pays le plus riche en blé excellent, on mange du pain détestable. J'ignore si cette spéculation leur est fort avantageuse.
Dans nos provinces du centre, où l'agriculture est le plus arriérée, l'usage du cultivateur ne prouve rien au« tre chose que son obstination jet son ignorance. A plus forte raison en est-il ainsi à Majorque, où l'agriculture, bien que fort minutieusement soignée , est à l'état d'enfance. Nulle part je n'ai vu travailler la terre si patiem* ment et si mollement. Les machines les plus simples sont inconnues ; les bras de l'homme, bras fort maigres et fort débiles comparativement aux nôtres , suffisent à tout , mais avec une lenteur inouïe. Il faut une demîjournée pour bêcher moins de terre qu'on n'en expédierait chez nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des plus robustes pour remuer un fardeau que le moindre de nos portefaix enlèverait gaiement sur ses épaules.
Malgré cette nonchalance, tout est cultivé , et en apparence bien cultivé à Majorque. Ces insulaires ne con-
id UN HlVEh
naissent point, dlt-ôh, la mi^fé ; mais m M\im de tùtiS les trésors de la nature, et sous le plus beau oiel^ leiii* vie est plus rude et plus tristement sobre que celle de nos paysans.
Les voj'ageurs ont coutume dis faire dleS phtàses sur te boiibeur de ces pekiptes teéridiohaiik, dotit léâ Aguréiâ et les costumes pittoresques leur apparai^eht le dimanche atit rayons dil soleil , et dotit ils pi-éhhent l*ath sence d*idées et le maiique de ^irévoyatice poùl' rîdêalé sérénité de là Vie champêtre. C*eiJt tthe etréur que J*aî isouVient commise înbl-même, hiâis dont jfe isuls bîeii reveliu, surtout depuis que j*ai Vu Màjorqiîé.
Il n'y i rien de si triste et dé à ^àtivrte iVt mohde (tiiîc te paysan qui ne satt (|ùe prier, chàhtër, travailler; et tjui lie pehse jamais. Sa prièrte est tiûe ferbute Stbjiîdiô qui ne présente aucun sens à son esprit ; soi! tnaVàil eâi une opération des musctes qû'auciih effort de sbtt itilelllgeiice ne lui enseigne à simplifier, et Son chàiit est Tet* |)ression de cette niôrne mélancolie ^ul l'àccabte ï sorl iilsù , et dont là p<^ésië nous frappe m\% se k*évéter à hu I!*étàit la Vanité qUi réveille dé teittpâ en tenipà de ^i tbrpeur pour le pousser à là dârise ^ Sfes jbUrs de fête se* 4-aient consacrés au sommeil;
Màiâ je m'échappe déjà hors du cadré )|ue je Me Mi tracé, j'oublie qhe -, dans h rigtieùr de l'usage, r^rtîcle gé(^raphiqiie doit meHtiôimer avant totlt l'éconoillie productive et tommerciale , et tte 8'0bGUJ)er qu'feh dfernier ressort, affres les céréales et lé bétail, dé l'ià^pëce Homme.
Dans toutes les géographies descriptiveii que j'ai consultées , j'ai trouvé à l'article Baléares cette cottrtfe indication que je confirme ici, sauf à revenir plué tdrd sur les considét^ations qui en atténuent la vérité t « Ces iii^
BDlair sont f9ï*t uffkhieè (on sait i}uei dans toutes les tleS) la race hanlame se cla$9e en deux catégiH'ies : Ceux qui isottt antfar(]^)ophagei»et ceux qui 89&t fort aflbbles). Ils sont doux) hospitaliers I il est rare qu'ils coitainettent des crimeë « et le vol est presque inooaiM chez eux» i En Yéi*ité^.je reviendrai sur ce texte.
Màis^ avslnt tout, parlons des produtot car je crois Xjpx'û a été prononcé dernièriSmëilt à la chambre quel-^ ques paroles (au moins imprtideiltiss) Sur Toccupation réalisable de Majorque p&r les Français « et je présume que , si cet écrit tembe entre les mains de quelqu'un de nos députés , il s'intéressera beaucoup plus h la partie des denrées qu'à mes réflexions philosophiques sur la situation intellectuelle des IVIajorquins.
Je dis donc que le sol de Majorque est d'une fertilité admirable, et qu'une culture plus active et plus savante en décuplerait les produits. Le principal commerce extérieur consiste en amandes , en oranges et en cochons. Ô belles plantes hespérides gardées par ces dragons immondes , ce n'est pas ma faute si je suis force d'accoler votre souvenir à celui de ces ignobles pourceaux dont le Majorqùin est plus jaloux et plus fier que de vos fleurs embaumées ei: de vos pommes d'or ! Mais ce Majorquin qui vous cultive n'est pas plus poétique que le député qui me lit.
Je reviens donc % mes cochons. Ces animaux, cher lecleur, sont les plus beaux de la terre, et le docteur i\!igucl Vargas fait , avec la plus naïve admiration , le portrait d'un jeune porc qui , à l'âge candide d'un an et demi , pesait viugt-quati'e arrobes, c'est-à-dire six cents livres.
En ce temps- là , l'exploitation do cocbMi ne jouissait pas à Majorque de cette splendenr qn'elie a acquse de nos jours. Le commerce des b^aux était entravé par la rapacité des (Msentùtes im fournisseurs , auxquels le gouYernemcDt espagnol confiait , c'est-^dire vendait l'entreprise des approvisionnements. En vertu de leur pouvoir discrétionnaire 9 ces ^culateurs s'opposaient à toute exportation de bétail , et se réservaient la fiKulté d'une importation illimitée.
Cette pratique usuraire eut le résultat de dégoûter les cultivateurs du soin de leurs troupeaux^ La viande se vendant k vil prix et le commerce extérieur étant prohibé, ils n'eurent plus qu'à se ruiner ou à abandonna complètement l'éducation du bétail. L'extinction en fat rapide. L'historien que je cite déplore pour Majorque le temps où les Arabes la possédaient , et où la seule montagne d'Arta comptait plus de têtes de vaches fécondes et de nobles taureaux qu'on n'en pourrait rassembler aujourd'hui , dit-il , dans toute la plaine de Majorque.
Cette dilapidation ne fut pas la seule qui priva le pays de ses richesses naturelles. Le même écrivain rapporte que les montagnes, et particulièrement celles de Torella et de Galatzo , possédaient de son temps les plus beaux arbres du monde. Certain olivier avait quarante-deux pieds de tour et quatorze de diamètre ; mais ces bois magnifiques furent dévastés par les charpentiers de marine, qui, loi*s de l'expédition espagnole contre Alger, en tirèrent toute une flottille de chaloupes canonnières. Les vexations auxquelles les propriétaires de ces bois furent soumis alors -, et la mesquinerie des dédommagements qui leur furent donnés, engagèrent les Majorquins à détruire leurs bois , au lieu de les augmenter.
ÂHJourd'hni la végétation est encore si abondante et si belle que le voyageur ne songe point à regretter le passé ; mais aujourd'hui comme alors , et à Majorque comme dans toute ]*£spagne , Vahus est encore le premier de tous les pouvoirs. Cependant le voyageur n'entend jamais une plainte , parce qu'au commencement d'un régime injuste le faible se tait par crainte , et que, quand le mal est fait , il se tait encore par habitude.
Quoique la tyrannie des assentistes ait disparu , le bétail ne s'est point relevé de sa ruine , et it ne s'en relèvera pas, tant que le droit d'exportation sera limité au commerce des pourceaux. On voit fort peu de bœufs et de vaches dans la plaine, aucunement dans la montagne. La viande est maigre et coriace. Les brebis sont de belle race , mais mal nourries et mal soignées ; les chèvres , qui sont de race africaine , ne donnent pas la dixième partie du lait que donnent les nôtres.
L'engrais manque aux terres, et, malgré tous les éloges que les JVlajorquins donnent à leur manière de les cultiver, je crois que l'algue qu'ils emploient est un très-maigre fumier, et que ces terres sont loin de rapporter ce qu'elles devraient produire sous un ciel aussi généreux. J'ai regardé attentivement ce blé si précieux que les habitants ne se croient pas dignes de le manger : c'est absolument le même que nous cultivons dans nos provinces centrales, et que nos paysans appellent blé blanc ou blé d'Espagne ; il est chez nous tout aussi beau, malgré la différence du climat. Celui de Majorque devrait avoir pourtant une supériorité marquée sur celui que nous disputons à nos hivers si rudes et à nos printemps si variables. £t pourtant notre agriculture est fort barbare aussi , et, sous ce rapiport, nous avons tout à apprendre ; mais le cultivateur français a une persévérance
a UN ftlVER
et une énergie qt)e le Mdjnrquiti ttié^sérfttt WAÏiï^ une agitation désordonnée.
La figue , Tolive » Tamattde et l'ôtaiige vf etttiéni efi abondance à Majorque $ cependant, fauté dé bbemins dans rintérieur de l'île , ce commerce éSt loin d'avoil' TelLtensioU et Tactivité nécessaires; Cinq t^Hts ôhihges se vendent sur place environ 3 francs } inais^ potift' fftife transporter à dos de mulet cette charge volùmiheuise du (centre à la côte , il jfdut dépetisér presque autâtlt ({tié la valeur première. Cette considératioh fait hégligét* la cbl^ ture de l'oranget* dans Tintérieur du pays; Ce ti'est que dans la vallée de Soller et dans le voisinage des cri({ues$ où nos petits bâtiments viennent charger ^ qbé ces aî*^ bres croissent en abondance. Pourtant ils t*éUssîraient partout, et dans notre montagne dé Yaldemosa^ tme des plus froides régions de rtlè , nous tivioils des citrotis et des oranges magnifiques , quoique pltls tardives ({ué telles de Soller. A la Granja -, dans une autre t'égion montagneuse, nous avons cueilli des limons grà côtbmé la tête. Il mé semble qu*à elle seule llié dé Majorque pourrait entretenir de ces û-uits exquil^ toute la France, au même prix que les détestables oranges que noUs tirons d*Hyères et dé la côte de Gênes. Ce commerce ^ tant vanté à Majorque, est donc , comme le resté, feiitravé par une négligence Sbpetbé;
Oh peut en dire autant du produit imnietisé dés oli^ viei*s, qui sont certainement les plus beau* qu'il y ait aU monde » et que les Majorquins ^ grâce aux traditions arabes , savent cultiver parfaitement. Malheureusement ils ne savent en tirer qii*une hUile ratice et nauséeuse qui nous ferait horreur ^ et qu'ils rie poUrrorit jamais exporter abondamment qu'en Espagne , où le goût de cette huile infecte tègUe également. Mais l'ËStiaghe elle-
A MAJORQUE. aâ
même est très-riche en oliviers, et si Majorque lai fournit de rhuile , ce doit être à fort bas prix.
Nous faisons une immense consommation d'huile d'olive en France , et nous Tavons fort mauvaise à un prix e:^orbitant. Si notre fabrication était connue à Majorque et si Majorque avait des chemins, enfin si la navigation commerciale était réellement organisée dans cette direction , nous aurions Thuilc ^*ollve beaucoup au-dessous d^ ce que nous la pstyons, et nous Taurlons pure et abondante ^ quelle que fût la rigueur de Thiver. Je sais bien que Ips industriels qui cultivent Tolivier de paU en France préfèrent de beaucoup vendre au poids de J'or quelques tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers noient dans des foudres d'huile d'œillet et de colza pour nous l'offrir m prix coûtant; m^is il serait étrange qu'on s'obstinât à disputer cette denrée à la rigueur du climat, si , à vingt-quatre heures de chemin , nous pouvions nous la procurer meilleure à bon marché.
Que nos a&sentistes français ne s'effraient pourtant pas trop : nous promettrions au Majorquin, et, je crois, à l'Espagnol en général , de nous approvisionner chez eux et de décupler leur richesse, qu'ils ne changeraient rien à leur coutume. Ils méprisent si profondément l'amélioration qui vient de l'étranger , et surtout de la France, que je ne sais si pour de l'argent (cet argent que cependant ils ne méprisent pas en général) ils se ré^ stoudraiei^t à changer quelque chose au procédé qu'as tiennent de leurs pères ^.
4 Clett6 huile esl si iofecte.quViD peut dire que dans Tile dd MiÙorqoA» maiaQO», habitants, voitures, et jusqu'à Tair des cbamps , tout e«t imprégné de sa puanteur. Ckunnie elle entre dans la composition de tous les mets , cliaque maison la voit fumer deiUL ou tsati fois par jouf, el les murailles en sont inhibées*
Ne sachant ni engraisser les bœufs, ni utiliser la laine , ni traire les vaches (le Majorquin déteste le lait et le beurre autant qu*ii méprise Tindustrie); ne sachant pas faire pousser assez de froment pour oser en manger; ne daignant guère cultiver le mûrier et recueillir la soie ; ayant perdu Tart de la menuiserie autrefois trèsflorissant chez lui et aujourd'hui complètement oublié ; n*ayant pas de chevaux (l'Espagne s'empare maternelle* ment de tous les poulains de Majorque pour ses armées, d'où il résulte que le pacifique Majorquin n'est pas si sot que de travailler pour alimenter la cavalerie du royaume) ; ne jugeant pas nécessaire d'avoir une seule route, un seul sentier praticable dans toute son île, puisque le droit d'exportation est livré au caprice d'un gouvernement qui n'a pas le temps de s'occuper de si peu de chose, le Majorquin végétait et n'avait plus rien à faire qu'à dire son chapelet et rapiécer ses chausses, plus malades que celles de don Quichotte , son patron en misère et en fierté , lorsque le cochon est venu tout sauver. L'exportation de ce quadrupède a été permise, et l'ère nouvelle, l'ère du salut , a commencé.
Ea pleine campagne, si vous êtes égaré, vous n'avez qu'à ouvrir les narines ; et , si une odeur d'huile rance arrive sur les ailes de la brise , vous pouvez être sûr que derrière le rocher ou sous le massif de cactus vous allez trouver une habitation. Si dans le lieu le plus sauvage et le plus désert cette odeur vous poursuit, levez la tète; vous verrez à cent pas de vous un Majorqujn sur son âne descendre la colline et se diriger vers vous. Ceci n'est ni une plaisanterie ni une hyperbole; c'e^t l'exacte vérité.
A 3IAJORQUË 25
Les Majorquius nommeront ce siècle , dans les siècles futurs , Fâge du cochon, comme les musulmans comptent dans leur histoire Fâge de Féléphant
Maintenant Folive et la caroube ne jonchent plus le sol, la figue du cactus ne sert plus de jouet aux enfants, et les mères de famille apprennent à économiser la fève et la patate. Le cochon ne permet plus de rien gaspiller, car le cochon ne laisse rien perdre; et il est le plus bel exemple de voracité généreuse , jointe à la simplicité des goûts et des mœurs, qu*on puisse offrir aux nations. Aussi jouit-il à Majorque des droits et des prén^atives qu'on n*avait point songé jusque-là à offrir aux hommes. Les habitations ont été élargies, aérées; les iruits qui pourrissaient sur la terre ont été ramassés , triés et conservés , et la navigation à la vapeur, qu'on avait jugée superflue et déraisonnable , a été établie de File au continent.
C'est donc grâce au cochon que j'ai visité File de Majorque ; car si j'avais eu la pensée d'y aller il y a trois ans, le voyage , long et périlleux sur les caboteurs, m'y eût fait renoncer. Mais, à dater de l'exportation du cochon, la civilisation a commencé à pénétrer.
On a acheté en Angleterre un joli petit steamer^ qui n'est point de taille à lutter contre les vents du nord , si terribles dans ces parages ; mais qui , lorsque le temps est serein, transporte une fois par semaine deux cents cochons et quelques passagers par-dessus le marché , à Barcelone.
Il est beau de voir avec quels égards et quelle ten-> dresse ces messieurs (je ne parle point des passagers) sont traités à bord , et avec quel amour on les dépose à terre. Le capitaine du steamer est un fort aimable homme» qui» à force de vivre et de causer avec ces
nobles bétes , a pris tout à fait leur cri et même un peu de leur désinvolture. Si un passager se plaint du bruit qu'ils font, le capitaine répond que c'est le son de l'or monnayé roulant sur le comptoir. Si quelque femme est assez bégueule pour remarquer l'infection répandue dans le navire , son mari est là pour lui répondre que Targent ne sent point mauvais, et que sans le cochon il n'y aurait pour elle ni robe de soie , ni chapeau de France , ni mantille de Barcelone, Si quelqu'un a le mal de mer, qu'il n'essaie pas de réclamer le moindre soin des gens de l'équipage; car les cochons aussi oot le mal de mer, et cette indisposition esf chez eux ac^ compagnée d'une langueur spleenétique et d'un dégoût de la vie quMl faut combattre à tout prix. Alors, abjurant toute compassion et toute sympathie pour conserver l'existence à ses chers clients , le capitaine en personoe, armé d'un fouet , se précipite au milieu d'eux , et derrière lui les matelots et les mousses , chacun saisissant ce qui lui tombe sous la main , qui une barre de fer, qui un bout de corde , en un instant toute la bande muette et couchée sur le flanc est fustigée d'une façon paternelle , obligée de se lever, de s'agiter, et do combattre par cette émotion violente l'influence funeste du roulis.
Lorsque nous revinines de Majorque à Barcelone, au mois de mars , il faisait une chaleur étoufi'ante ; cependant il ne nous fut point passible de mettre le pied sur le pont Quand même nous eussions bravé le danger d^avoir les jambes avalées par quelque pourceau de mauvaise humeur, le capitaine ne nous eût point permis, sans doute, de les contrarier par notre présence. Ils se tinrent fort tranquilles pendant les premières heures; mais, au milieu de la nuit, le p^ote rçmarqiM
qu'ils av&iem un sommeil bien morne , et qu'ils sem^* blaient en proie à une noire mélancolie. Alors on leur administra le fouets et régulièrement» à chaque quart d'heure « ilous fûmes réreillés par dès cris et des cla-^ meurs si épouyantabies^ d'une part la douleur et la rage des cochons fustigés , de l'autre les encouragements du capitaine à ses gens et les jurements que l'émtilation inspirait à ceux-ci , que plusieurs fois nous Crûmes que le troupeau dévorait l'équipage.
Quand nous eûtnes jeté l'ancre , nous aspirions cet* taînement à nous séparer d'une société aussi étrange , et j'avoue que celle des insulaires commençait à me peser presque autant qiie l'autre; mais il ne nous fut permis de prendre l'air qu'après le débarquement des cochons. Nous eussions pu mourir asphyxiés dans nos chambres que personne ne s'en fût soucié ^ tant qu'il y avait un cochon à mettre à terre et à délivrer du roulis.
Je ne crains point la mer, mais quelqu'un de ma famille était dangereusement malade. La traversée, la mauvaise odeur et l'absence de sommeil n'avaient ()as contribué à diminuer ses souffrances. Le capitaine n'avait eu d'autre attention pour nous que de nous prier de ne pas faire coucher notre malade dans le meilleur lit de la cabine , parce que » selon le préjugé espagnol , toute maladie est contagieuse; et comme notre homme pensait déjà à faire brûler la couchette où reposait le malade > il désirait que ce fût la plus mauvaise^ Nous Id renvoyâmes à ses cochons; et quinze jours après, lorsque nous revenions en France sur ie Phénicien, uii magnifique bateau à vapeur de notre nation , nous comparions le dévouement du Français h l'hospitalité de l'Espagnol. Le capitaine à'el Maiiorquin avait disputé un lit à un mourant ; le capitaine marseillais, ne trouvant
pas notre malade assez bien couché , avait ôté les matelas de son propre lit pour les lui donner.... Quand je Youlus solder notre passage, le Français me fit observer que je lui donnais trop ; le Majorquin m*avait fait payer double.
D'où je ne conclus pas que Thomme soit exclusivement bon sur un coin de ce gioée terraqtié, ni exclusivement mauvais sur un autre coin. Le mal moral n*est, dans Thumanité, que le résultat du mal matériel. La souffrance engendre la peur, la méfiance, la fraude, la lutte dans tous les sens. L'Espagnol est ignorant et superstitieux ; par conséquent il croit à la contagion, il craint la maladie et la mort, il manque de foi et de charité. — Il est misérable et pressuré par l'impôt; par conséquent il est avide , égoïste, fourbe avec l'étranger. Dans l'histoire, nous voyons que là où il a pu être grand , il a montré que la grandeur était en lui; mais il est homme , et, dans la vie privée , là où l'homme doit succomber, il succombe.
J'ai besoin de poser ceci en principe avant de parler des hommes tels qu'ils me sont apparus à Majorque; car aussi bien j'espère qu'on me tient quitte de parler davantage des olives, des vaches et des pourceaux. I^a longueur même de ce dernier article n'est pas de trop bon goût. J'en demande pardon à ceux qui pourraient s'en trouver personnellement blessés , et je prends maintenant mon récit au sérieux ; car je croyais n'avoir rien à faire ici , qu'à suivre M. Laurens pas à pas dans son Voyage (Part, et je vois que beaucoup de réflexions viendront m'assaillir en repassant par la mémoire dans les âpres sentiers de Majorque.