‹ Les MajorcainsChapitre 7 sur 14 · UN HIVER A MAJORQUE · texte numérisé non relu

UN HIVER A MAJORQUE

téressantes par leur architecture et leur antiquité appartenaient toutes au commencemeot du seizième siècle ; mais Tart gracieux et brillant de cette époque ne s*y montre pas sous la même forme qu'en France.

» Ces maisons n'ont au-<lessus du rez-de-chaussée qu'un étage et un grenier très-bas ^ L'entrée , dans la rue , consiste en une porte à plein cintre , sans aucun ornement ; mais la dimension et le grand nombre de pierres disposées en longs rayons lui donnent une grande physionomie. Le jour pénètre dans les grandes salles du premier étage à travers de hautes fenêtres divisées par des colonnes excessivement efSlées, qui leur donnent une apparence entièrement arabe.

» Ce caractère est si prononcé , qu'il m'a fallu examiner plus de vingt maisons construites d'une manière identique, et les étudier dans toutes les parties de leur construction pour arriver à la certitude que ces fenêtres n'avaient pas été enlevées à quelques murs de ces palais mauresques, vraiment féeriques, dont l'Alhambra de Grenade nous reste comme échantillon.

» Je n'ai rencontré qu'à Majorque des colonnes qui , avec une hauteur de six pieds, n'ont qu'un diamètre de trois pouces. La finesse des marbres dont elles sont faites, le goût du chapiteau qui les surmonte, tout cela m'avait fait supposer une origine arabe. Quoi qu'il en soit, l'aspect de ces fenêtres est aussi joli qu'original.

» Le grenier qui constitue l'étage supérieur est une galerie, ou plutôt une suite de fenêtres rapprochées et copiées exactement sur celles qui forment le couronnenient de la Lonja, EnQn , un toit fort avancé , soutenu

* Ce ne sont pas précisément des greniers , mais bien des éten • doirs , appelés dans le pays porchos,

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par deâ poutres artistement ciselées , présenre cet étage de la pluie ou du soleil , et produit des effets piquaats de lumière par les longues otiibres qu*il projette ftur la maison, et par ToppositiOn de là maisse brune de la charpente avec les tons brillants du ciel.

» L*escalier, travaillé avec un grand goût^ eSt placé dans une cour, au centre de la maison , et séparé de rentrée sur la rue i)ar un vestibule où Ton remarque dés pilastres dont le chapiteau est orné de feuillages sculptés , oii de quelque blason supporté par des angeâi

1» Pendant plus d'un siôcle enbore après la redaissancet les Majorquins ont mis un grand luxe dans la cobstrac* tion de leurs habitations particulières^ Tout en snivant la même distribution , ils ont apporté dani les vestibules et dans les escaliers lès changements de gdût ^ue Fir" cbitecture devait amener. Aitisi l'on trouve partout là colonne toscane bu dorienne; des rampes , des balus* trades j donnent toujours une apparence somptueuse aUs demeures de raristdcratie;

» Cette prédilection pdur romement de Tescâlier et ce souvenir du goût arabe se retrouvent aussi dans les plus humbles habitations^ tnême lorsqu'une seule échelle conduit directement de la rue au premier étage. Alors^ chaque marche est retouverte de barreaux en faïence peinte dé fleurs brillantes ^ bleues, jaunes ou rouges. »

Cette description est fort exacte, et les dessins de M. Laurens rendent bien Télégance de ces intérieurs dont le péristyle fournirait à nos théâtres de beaux décors d'une extrême shnplicité;

Ces petites cours pavées en dalles , et parfms entourées de colonnes comme le cortiie des palais de Venise, ont aussi pour la plupart un puits d'un goût très-pur au milieu. Elles n'ont ni le même aspect ni le même

ttR^ que noâ cours tmilprbpres et nues. Ou li'y place jamais Feutrée des écuries et dès remises. Ce sont de véritables présiox, peut-êtie un souvenir de ratrlum des Romains* Le puits du milieu y tient évidemment la place dé llmpluvium.

Lorsque ces péristyles sont ornés de pots de fleurs et de tendides de jodc, ils ont un aspect à Id fois élégant et sévère , dont les seigneurs majorquins né compren-^ nent nullement la poésie i car ils ne manquent guère de â*excuser sur la vétusté dé leurs demeures; et si vous en admirez le ^tyle » ils sourient , croyant que vous les raillez , ou méprisant peut-être en eux-mêmes ce ridi-> cale excès de eèortoisië française*

Au relte , tout n'est pas égaledient poétique dans là demeure des nobles majorquins. Il est certains détails de malpropreté doiit je serais fort embarrassé de donner ridée à mes lecteurs , à moins ^ comme écrivait Jacquemoiit en parlant des mœurs indiennes^ d'achever ^ lettre en latin.

Ne sachaiit -pas le latin « je renvoie les curieux au P^S9gB que M. Grasset de Saint ^ Sauveur $ écrivain inoins sérieux que M, Laurens , mais fort véridique sur ^ point,. consacre à la situation des garde-mangers h M^drquQ et daiis beaucoup d'anciennes maisons d'Ës- P^ne et d'Italie. Ce passage est remarquable à cause ^'une preteription de la médecine espagnole qui règne encore dans toute sa vigueur à Majorque» et qui est des Ptas étrattges *.

L'intérieur de ces palais ne répond nullement à l'ex- ^Heur; Hien de plus significatif, chez les nations comme chez les individus, que la disposition et l'ameublement ^ habitations.

^ ▼o)^ Grumt de Saint-danvéttri p. 1 19.

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A Paris , où les caprices de la mode et l'abondance des produits industriels font varier si étrangement l'aspect des appartements, il suffit bien, n'est-ce pas, d'entrer chez une personne aisée pour se faire en un clin d'œii une idée de son caractère, pour se dire si elle a du goût ou de l'ordre , de l'avarice ou de la négligence , un esprit méthodique ou romanesque , de l'hospitalité ou de l'ostentation.

J'ai mes systèmes là-dessus , comme chacun a les siens , ce qui ne m'empêche pas de me tromper fort souvent dans mes inductions , ainsi qu'il arrive à bien d'autres.

J'ai particulièrement horreur d'une pièce peu meublée et très-bien rangée. A moins qu'une grande intelligence et un grand cœur, tout à fait emportés hors de la sphère des petites observations matérielles, n'habitent là comme sous une tente , je m'imagine que l'hôte de cette demeure est une tête vide et un cœur froid.

Je ne comprends pas que, lorsqu'on habite réellement entre quatre murailles , on n'éprouve pas le besoin de les remplir, ne fût-ce que de bûches et de paniers , et d'y voir vivre quelque chose autour de soi , ne fût-ce qu'une pauvre giroflée ou un pauvre moineau.

Le vide et l'immobile me glacent d'effroi, la symétrie et l'ordre rigoureux me navrent de tristesse ; et si mon imagination pouvait se représenter la damnation éternelle , mon enfer serait certainement de vivre à jamais dans certaines maisons de province où règne l'ordre le plus parfait, où rien ne change jamais de place, où l'on ne voit rien traîner , où rien ne s'use ni se brise , et où pas un animal ne pénètre , sous prétexte que les choses animées gâtent les choses inanimées. Eh ! périssent tous les tapis du monde , si je ne dois en jouir qu'à

la condition de n*y jamais voir gambader ttn enfant , un chien ou un chat !

Cette propreté rigide ne prend pas sa source dans l'amour véritable de la propreté, mais dans une excessive paresse , ou dans une économie sordide. Avec un peu plus de soin et d'activité , la ménaglre sympathique à mes goûts peut maintenir dans notre intérieur cette propreté, dont je ne puis pas me passer non plus.

Mais que dire et que penser des mœurs et des idées d'une famille dont le honie est vide et immobile , sans avoir l'excuse ou le prétexte de la propreté ?

S'il arrive qu'on se trompe aisément , comme je le disais tout à l'heure , dans les inductions particulières , il est difficile de se tromper dans les inductions générales. Le caractère d'un peuple se révèle dans son costume et dans son ameublement, aussi bien que dans ses traits et dans son langage.

Ayant parcouru Palma pour y chercher des appartements , je suis entré dans un assez grand nombre de maisons; tout s'y ressemblait si exactement que je pouvais conclure de là à un caractère général chez leurs occupants. Je n'ai pénétré dans aucun de ces intérieurs sans avoir le cœur serré de déplaisir et d'ennui , rien qu'à voir les murailles nues , les dalles tachées et poudreuses , les meubles rares et malpropres. Tout y portait témoignage de l'indifférence et de l'inaction ; jamais un livre, jamais un ouvrage de femme. Les hommes ne lisent pas , les femmes ne cousent même pas. Le seul indice d'une occupation domestique , c'est l'odeur de l'ail qui trahit le travail culinaire ; et les seules traces d'un amusement intime , ce sont les bouts de cigare semés sur le pavé.

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Cette absente dé tie ititellectiteUe Ait de rhâbitation quelque chose de mort et de creux (}ui ti*a pas d'analogue chez nous , et qui donne au Majorquin ^m de ressemblance avec TAfricain qu'avec rËiiropéeu; .

Ainsi toutes ces maisons où les générations se suocè' délit sans rien transformer autour d'dles) et dans mar-* quer aucune empreinte individuelle sur les choseft qui ordinairement participent en quelque sorte à notre vie humaine , font plutôt TelTet de caravansérails que de maisons véritables ; et tandis que les nôtres donnent ridée d'un nid pour la famille , celieMà semblent dds gîtes où les groupes d'une population errante se retireraient indifféremment pour passer la nuit; Des personnes qui connaissaient bien l'Espagne m'ont dit qù'U en était gé*» néralement ainsi dans toute la Péninsule;

Ainsi que je l'ai dit plus haut , le péristyle ou Vdtrium des palais de chevaiiers (c'est ainsi que s'intitulent encore les patriciens de Majorque) ont un grand caractère d'hospitalité et môme de bien-être. Mais dès que vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans l'intérieur des chambres , vous croyez entrer dans un lieu disposé uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinairement dans la forme d'un carré long , très^levées, très-froides, très^sombres, toutes nues, blanchies à la chaux sans aucun ornement , avec de grands vieux portraits de famille tout noirs et placés sur une seule ligne» si haut qu'on n'y distingue rien} quatre ou cinq chaises d'uh cuir gras et mangé aux vefs » bordées de gros clous dorés qu'on n'a pas nettoyés depuis deux cents aUs ; quelques nattes vdlenciennes ) ou seulement quelques peaux de mouton à loUgs poils jetées çà et là sur le pavé ; des croisées placées trè&^haut et recouYertes de pagnes épaisses ; de larges portes de bois de difine

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Doir ain« qoe le plafond à solives , et parfois une antique portière de drap d'or portant Fécusson de la famille richement brodé, mais terni et rongé par le temps ; tels sont les palais majorquins à l'intérieur. Un n'y voit guère d'autres tables que celles où l'on mange ; les glaces sont fort rares , et tiennent si peu de place dans ces panneaux immenses, qu'elles n'y jettent aucune clarté.

On trouve le maître de la maison debout et fumant dans un profpnd silence , la maîtresse assise sur une grande ehaise et jouant de l'éventail sans penser à rien. On ne voit jamais les enfants : ils vivent avec les do<^ mestiqiies , à la cuisine ou au grenier , je ne sais ; les parents ne s'en occupent pas. Uq chapelain va et vient dans la maison sans rien faire. Les vingt ou trente valeti font la sieste , pendant qu'une vieille servante hérissée ouvre la porte au quinzième coup de sonnette du visiteur.

Celte vie ne manque certainement p^ de parac^ Af^y ccunnae nous dirions dans l'acceptiop illimitée que nous donnons aujourd'hui à ce mot 3 mais , si l'oii condamnait à vivre ainsi le plus calme de nosbourgeoisi il y deviendrait certainement fou de désespoir, ou dé^r Qiagogue par réaction d'esprit»

Lis trois principaux édifices de Palma sont Ifi oatbé-? drak , la lA>nja ( bourse) et le Palacio^ReaL

La cathédrale , attribuée par les Majorquins à don laime le Gonquéraut , leur premier roi chrétien çt en

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quelque sorte leur Charlemagne, fut en effet entreprise sous ce règne , mais elle ne fut terminée qu*en 1601. Elle est d'une immense nudité ; la pierre calcaire dont elle est entièrement bâtie est d'un grain très-fin et d'une belle couleur d'ambre.

Cette masse imposante , qui s'élève au bord de la mer, est d'un grand effet lorsqu'on enti^e dans le port ; mais elle n'a de vraiment estimable, comme goût , que le portail méridional , signalé par M. Laurens comme le plus beau spécimen de l'art gothique qu'il ait jamais eu occasion de dessiner. L'intérieur est des plus sévères et des plus sombres.

Les vents maritimes pénétrant avec fureur par les laides ouvertures du portail principal et renversant les tableaux et les vases sacrés au milieu des offices, on a muré les portes et les rosaces de ce côté. Ce vaisseau n'a pas moins de cinq cent quarante palmes ^ de longueur sur trois cent soixante-quinze de laideur.

Au milieu du chœur on remarque un sarcophage de marbre fort simple, qu'on ouvre aux étrangers pour leur montrer la momie de don Jaime II , fils du Conquislador , prince dévot , aussi faible et aussi doux que son père fut entreprenant et belliqueux.

Les Majorquins prétendent que leur cathédrale est très-supérieure à celle de Barcelone , de même que leur Lonja est infiniment , selon eux , plus, belle que celle de Valence. Je n'ai pas vérifié le dernier point ; quant au premier, il est insoutenable.

Dans l'une et dans l'autre cathédrale on remarque le singulier trophée qui orne la plupart des métropoles de l'Espagne : c'est la hideuse tête de Alaure en bois peint,

> Le pabno espagnol est le pan de nos provinces méridionales.

coiffée d*un turban , qui termine le pendentif de i*orgue. Cette représentation d'une tête coupée est souvent ornée d'une longue barbe blanche et peinte en rouge en dessous pour figurer le sang impur du vaincu.

On voit sur les clefs de voûte des nefs de nombreux écussons armoriés. Apposer ainsi son blason dans la maison de Dieu était un privilège que les chevaliers majorquins payaient fort cher ; et c'est grâce à cet impôt prélevé sur la vanité que la cathédrale a pu être achevée dans un siècle où la dévotion était refroidie. Il faudrait être bien injuste pour attribuer aux seuls Majorquins une faiblesse qui leur a été commune avec les nobles dévots du monde entier à cette époque.

La Lonja est le monument qui m'a le plus frappé par ses proportions élégantes et un caractère d'originalité que n'excluent ni une régularité parfaite ni une simplicité pleine de goût.

Cette bourse fut commencée et terminée dans la première moitié du quinzième siècle. L'illustre Jovellanos Fa décrite avec soin , et le Magasin Pittoresque l'a popularisée par un dessin fort intéressant , publié il y a déjà plusieurs années. L'intérieur est une seule vaste salle soutenue par six piliers cannelés en spirale , d'une ténuité élégante.

Destinée jadis aux réunions des marchands et des nombreux navigateurs qui affluaient à Palma , la Lonja témoigne de la splendeur passée du commerce majorquin ; aujourd'hui elle ne sert plus qu'aux fêtes publiques. Ce devait être une chose intéressante de voir les Majorquins , revêtus des riches costumes de leurs pères, s'ébattre gravement dans cette antique salle de bal; mais la pluie nous tenait alors captifs dans la montagne, et il ne nous fut pas possible de voir ce carnaval, moins

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renommé et moins triste peut-être que celui de Venise. Quant à la Lonja, quelque belle qu'elle m*ait paru, elle n*a pas fait tort dans mes souvenirs à cet adorable bijou qu'on appelle la Cadoro, Fancien hôtel des won-^ naiesy sur le Grand-Canal,

Le Palacio-Real de Palma, que M, Grasset de Saintr Sauveur n'hésite poipt à croire romain et mauresque (ce qui lui a inspiré des émotions tout à fait dans le goût de l'emiHre}, a été bâti, dit-on, en 1300, M, Laurens se déclare troublé dans sa conscience i^ l'endroit des petites fenêtres géminées » et des colonnettes énign mîitiques qu'il a étudiées dans ce monument.

Serait-il donc trop audacieux d'attribuer les anomalies de goût qu'on remarque dans tant de constructions mfûorquines à l'intercalatiou d'anciens fragments dans des constrqctions subséquentes 7 ûe mêmç qu'en France et en Italie le goût de la renaissance introduisit def médaillons et des bas-reliefs vraiment grecs et rom^ûns dans les ornements de sculpture, n'est-il pas probable que les chrétiens de Majorque , après avoir renversé tous les ouvrages mauresques S en utilisèrent les riches

^ La prise et le sac de Palma par les chrétiens, au mois de décembre de Tannée 1 229, sont trèspittoresquement décrits dans la chronique de Marsili (inédite). En voici un fragment :

• Les pillards et les voleurs fouillant dans les maisons trouvaient de très-belles feipmes et de charmantes filles maures qui tenaient dans leur girqn des pièces de monnaie, d'or et d'argent, des perles et piètres précieuses, des bracelets en or et en argent, des saphirs et toute sorte de joyaux de prix. Elles étalaient tous ces objets aux yeux des hommes armés qui se présentaient à elles, et, pleurant amèrement, eUes leur disaient en sarrasin i « Que tout ceci soit à toi, mais donne-moi seulement de quoi

vivre I »

V L'avidité du gaip fut telle, tel fut le dépor^ment, que les

débds et lés incnistèfent de plus ett plus datiB letiH constructions postérieures ?

Quoi qu*il en soit , le Palacio-Real de Palma est d*un aspect fort pittoresque. Rien de plus irrégulier^ de plus incommode et de plus dattragemént moyen âge que cette habitation seigneuriale ; mais aussi rien de plus fier, de plus caractérisé , de plus hidalgo que ce manoir composé de gdIeHes, de tours, de terrasses et d*arcades grimpant les unes sur les autres à une hauteur considérable i et terminées par un ange gothique, qui , du sein des nues, regarde TEspagne par -dessus la mer.

Ce palais , qui renferme les archires, est la résidence du capitaine général , le personnage le plus éminent de rîlë. Voici comment M. Grasset de Saint^SauTCur dé^ crit rintérieur de cette résidence i

« La première pièce est une espèce de vestibule scr^- Tant de corps de garde* On passe à droite dans deux grandes salles , où à peine rencontre-t-on un siège.

» La troisième est la salle d'audience t elle est décorée d*un trône en velours cramoisi enrichi de crépines en or, porté sur une estrade de trois marches couvertes d'un tapis. Auï deux côtés sont deux lions en bois doré» Le dais qui couvre le trône est également de velours

hommes de la maison du roi d'Aragon ne parurent de huit jours en sa présence , occupés quMls étaient à chercher les objets Cachés pour se les approprier.

» C'était à tel point que le lendemain , comme on n*avait pu découvrir le cuisinier ni les officiers de la maison du roi , un noble aragonais, Ladro, lui dit :

« — Seigneur, je vous invite parce que j*ai bien de quoi manger, et qu'on m'annonce que j*ai à mon logis une bonne vache là vous prendrez un repas et coucherez cette ntiit. n

y* Le roi en eut une grande joie et suivit ledit noble. »

cramoisi surmonté de panaches en plumes d'autruche. Au-dessus du trône sont suspendus les porti^aits du roi et de la reine.

» C*est dans cette salle que le général reçoit , les jours d'étiquette ou de gaia, les différents corps de l'administration civile, les officiers de la garnison, et les étrangers de considération. »

Le capitaine général, faisant les fonctions de gouverneur, pour qui nous avions des lettres, nous fit en effet l'honneur de recevoir dans cette salie celui de nous qui se chargea d'aller les lui présenter. Notre compagnon trouva ce haut fonctionnaire près de son trône, le même à coup sûr que décrivait Grasset de Saint-Sauveur en 1807 ; car il était usé , fané, râpé , et quelque peu taché d'huile et de bougie. Les deux lions n'étaient plus guère dorés, mais ils faisaient toujours une grimace très-féroce. 11 n'y avait de changé que l'effigie royale ; cette fois , c'était l'innocente Isabelle , monstrueuse enseigne de cabaret, qui occupait le vieux cadre doré où ses augustes ancêtres s'étaient succédé comme les modèles dans le passe-partout d'un élève en peinture. Le gouverneur, pour être logé comme le duc d'frénéus d'Hoffmann , n'en était pas moins un homme fort estimé et un prince fort affable.

Un quatrième monument fort remarquable est le palais de l'Ayuntamicnto , ouvrage du seizième siècle, dont on compare avec raison le style à celui des palais de Florence. Le toit est surtout remarquable par l'a vancement de ses bords , comme ceux des palais florentins et des chalets suisses ; mais il a cela de particulier, qu'il est soutenu par des caissons à rosaces fort richement sculptées sur bois , alternées avec de longues cariatides couchées sous cet auvent, qu'elles semblent

porter en gémissant , car la plupart d'entre elles ont la face cachée dans leurs mains.

Je n'ai pas vu l'intérieur de cet édifice , dans lequel se trouve la collection des poitraits des grands hommes de Majorque. An nombre de ces illustres personnages , on voit le fameux don Jaime , sous les traits d'un roi de carreau. On y voit aussi un très-ancien tableau représentant les funérailles de Raymond Lulle, Majorquin , lequel offre une série très-intéressante et trèsvariée des anciens costumes revêtus par l'innombrable cortège du docteur illuminé. Enfin on voit dans ce palais consistorial un magnifique Saint Sébastien de Van-Dyck , dont personne , à Majorque, ne m'a daigné signaler l'existence.

« Palma possède une école de dessin , ajoute M. Lau* rens^ qui a déjà formé, dans notre dix-neuvième siècle seulement, trente-six peintres, huit sculpteurs, onze architectes et six graveurs , tous professeurs célèbres , s'il faut en croire le Dictionnaire des artistes célèbres de Majorque , que vient de publier le savant Antonio Furio. J'avoue ingénument que pendant mon séjour à Paima je ne me suis pas cru entouré de tant de grands hommes , et que je n'ai rien vu qui me fît deviner leur existence...

» Quelques riches familles conservent plusieurs tableaux de l'école espagnole... Mais si vous parcourez les magasins , si vous entrez dans la maison du simple citoyen , vous n'y trouverez que ces images coloriées étalées par des colporteurs sur nos places publiques , et qui ne trouvent accès en France que sous l'humble toit du pauvre paysan. »

Le palais dont Palma se glorifie le plus est celui du comte de Monténégro, vieillard octogénaire, autrefois

capitaine général, un des personnages de Majoitiue les plus illustres par la naissance et les plus importants par la richesse.

Ce seigneur possède une bibliothèque que nous fû-^ mes admis à visiter, mais dont je n'ouvris pas un seul volume, et dont je ne saurais absolument rien dire ( tant rtion respect pour les livres est voisin de répouvante), si un savant compatriote ne m*eût appris rim* portance des trésors devant lesquels j'étais passé indiffé^ rent, comme le coq de la fable au milieu des perles.

Ce compatriote * , qiii est resté près de deux aiîs en Catalogne et à Majorque pour y faire des études sur là langue romane, m*a coiUmuniqilé obligeamment ses no^ tes, et m*a autorisé, avec une générosité bien Htb ches les érudits , à y puiset- à discrétion, h ne le fet<ai pas sans prévenir mon lecteur qiie ce voyageur a été aussi enthousiasmé de toutes choses à Majorque que j*y ai été désappointé.

Je poun*ais dire , pour expliquer cette divergence d'impressions , que , lors de mon séjour, la populatibn majorquine s'était gênée et resserrée pour faire place à vingt mille Espagnols que la guerre y avait refoulés , et que j'ai pu , sans erreur et sans préventitm , trouver Palma moins habitable , et les Majorquins moins disposés à accueillir un nouveau surcroît d'étrangers qu'ils ne l'étaient sans doute deut ans auparavant Mais j'aime mieux encourir le biflme d'un bienveillant redresseur que d'écrire sous une autre impression que la mienne propre.

Je serai bien heureux, d'ailleurs, d'être contredit et

' ^f. Tastu , un de nos linguistes les plus ërudits, et Tëponi d'une de nos muses au talent 16 plus pur et au caractère le plus noble.

réprimandé publiquement , comme je l*ai été eti particulier ; car le public y gagnera un livre bien plus exact et bien plus intéressant sur Majorque que cette relation décousue, et peut-être injuste à mon insu, que je suis forcé de lui donner.

Que M. Tastu publie donc son voyage ; je lirai avee grand contentement de cœur , je le jure , tout ce qui me polirra faire changer d'opinion sur les Majorquins : j*en ai connu quelques-uns que je voudrais pouvoir considérer coiiime les représentants du type général , et qui, je Tespère, ne douteront pas de mes sentiments à leur égard < si cet écrit tombe jamais entre lêura mains.

Je trouve donc dans les notes de M. Tastu , à Ten-^ droit des richesses intellectuelles que possède encore Majorque, cette bibliothèque du comte de Monténégro, que j*ai parcourue peu révérencieusement à la âuite du chapelain de la maison , occupé que j*étais d'examiner éet intérieur d*uii vieux chevalier majorquin célibataire; intérieur triste et grave s*il en fut, régi silencieusement par un prêtre.

« Cette bibliothèque , dit M. Tastu , a été composée par Toncle du comte de Monténégro, le cardinal Antotiio Despuig , Fami iiitime de Pie Vf;

» Le savant cardinal avait réuni tout ce que TË^gne; ritalie et la France avaient de remarquable en bibliographie; La partie qui traite de la numismatique et des arts de Tantiquité y est surtout au grand complet:

» Parmi le petit nombre de manuscrits qu'on y trouve, il en est un fort curieux pour les amateurs de calligraphie : c'est un livre d'heures. Les miniatures en sont précieuses; il est des meilleurs temps de l'arL

» L'amateur de Uason y trouvera encore un armoriai

OÙ sont dessinés avec leurs couleurs les écus d*armes de la noblesse espagnole , y compris ceux des familles aragonaises, mallorquines, roussillonnaises et languedociennes. Le manuscrit» qui paraît être du seizième siècle, a appartenu à la famille Dameto, alliée aux Despaig et aux Monténégro. En le feuilletant , nous y avons trouvé reçu de la famille des Bonaparte d*où descendait noti*e grand Napoléon , et dont nous avons tiré le fac-similé qa' on verra ci-après...

» On trouve encore dans cette bibliothèque la belle carte nautique du Mallorquin Yalsequa , manuscrit de 1439 , chef-d'œuvre de calligraphie et de dessin topographique, sur lequel le miniaturiste a exercé son précieux travail Cette carte avait appartenu à AméricYespuce, qui Tavait achetée fort cher, comme l'atteste une légende en écriture du temps , placée sur le dos de ladite carte :

» Questa ampla peiie di geographia fà pagata da Amtrigo Fespucci CXXX ducaii di oro di tnarco.

» Ce précieux monument de la géographie du moyen âge sera incessamment publié pour faire suite à TAtlas catalan-mallorquin de 1375 , inséré dans le xiv*" vol. , 2*" partie, des Notices de manuscrits de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. »

En transcrivant cette note , les cheveux me dressent à la tête, car une scène affreuse se retrace à ma pensée.

Nous étions dans cette même bibliothèque de Monténégro , et le chapelain déroulait devant nous cette même carte nautique , ce monument si précieux et si rare , acheté par Améric Yespuce 130 ducats d'or , et Dieu sait combien par l'amateur d'antiquités le cardinal

Despuig!... lorsqu'un des quarante ou cinquante domestiques de la maison imagina de poser un encrier de liège sur un des coins du parchemin pour le tenir ouvert sur la table. L*encrier était plein , mais plein jusqu'aux bords!...

Le parchemin , habitué à être roulé , et poussé peutêtre en cet instant par quelque malin esprit , fit un effort , un craquement, un saut / et revint sur lui-même entraînant l'encrier , qui disparut dans le rouleau bondissant et vainqueur de toute contrainte. Ce fut un cri général; le chapelain devint plus pâle que le parchemin.

On déroula lentement la carte, se flattant encore d'une vaine espérance! Hélas! l'encrier était vide! La carte était inondée , et les jolis petits souverains peints en miniature voguaient littéralement sur une mer plus noire que le Pont-Euxin.

Alors chacun perdit la tête. Je crois que le chapelain s'évanouit Les valets accoururent avec des seaux d'eau, comme s'il se fût agi d'un incendie, et , à grands coups d'épongé et de balai , se mirent à nettoyer la carte, em« portant pêle-mêle rois , mers , îles et continents.

Avant que nous eussions pu nous opposer à ce zèle fatal, la carte fut en partie gâtée, mais non pas sans ressource; M. Tastu en avait pris le calque exact , et on pourra , grâce à lui , réparer tant bien que mal le dommage.

Mais quelle dut être la consternation de l'aumônier lorsque son seigneur s'en aperçut ! Nous étions tous à six pas de la table au moment de la catastrophe ; mais je suis bien certain que nous n'en portâmes pas moini{ tout le poids de la faute , et que ce fait , imputé à des Français, n'aura pas contrihué à les remettre en bonne odeur à Majorque.

Cet éTéDement tragique nous empêcha d'admirer et même d*aperceToir aucune des merteilles que renferme le palais de Monténégro, ni le cabinet de médailles, ni les bronzes antiques, ni les tableaux. Il nous tardait de fuir avant que le patron rentrât, et , certains d*étre accusés auprès de lui, nous n*osâmes y retourner. La note de M. Tastu suppléera donc encore ici à mon igno* rance.

t Attenant à la bibliothèque du cardinal se troute un cabinet de médailles celtihériennes , mauresques , grecques, romaines et du moyen âge) inappréciable collection, aujourd'hui dans un désordre affligeant^ et qui attend un érudit pour être rangée et classée.

» Les appartements du comte de Monténégro sont décorés d'objets d'art en marbre ou en bronze antique , provenant des fouilles d'Ariccia, ou achetés à Rome par le cardinal. On y voit aussi beaucoup de tableaut des écoles espagnole et italienne , dont plusieurs pourraient figurer avec éclat dans les plus belles galeries de l'Etirope. »

Il faut que je parle du château de Belver ou Bellver» l'ancienne résidence des rois de Majorque, quoique je ne l'aie vu que de loin , sur la colline d'oà il domine la mer avec beaucoup de majesté* C'est une forteresse d'une grande antiquité , et une des plus dures prisons d'état de l'Espagne.

« Les murailles qui existent aujourd'hui , dit M. Laurens, ont été élevées à la fin du treizième siècle, et elles montrent dans un bel état de conservation un des plus curieux monuments de l'architecture militaire au moyen âge. »

Lorsque notre voyageur le visita ^ il y trouva une cinquantaine de prisonniers carlistes, couverts de haillons

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et presque nus, quelques-uns encore enfants, qui mangeaient à la gamelle avec une gaieté bruyante un chaudron de macaroni grossier cuit à Teau. Ils étaient gardés par des soldats qui tricotaient des bas, le cigare à la boucbOp

C'était au château de Belver qu'en transférait effectif vement à cette époque le trop plein des prisons de Bar« celone. Mais des captifs plus illustres ont vu se fermer sur eux ces portes redoutables.

Don Gaspar de Jovellanos , un des orateurs les plus éloquents et des écrivains les plus énergiques de TEs^ pagne, y expia son célèbre pamphlet Pan y taras, dans la ti^rve de hamena^e, euya cuva, dit Yargas, e« la mas eruda prUion, U y occupa ses tristes loisirs à Récrire scientifiquement sa prison, et è retracer Vbian toiro des événements tragiques dont elle avait été le théâtre au temps des guerres du moyen âge.

Les Majorquins doivent aussi à son séjour dans leur lie une excellente description de leur cathédrale et de leur Lonja. En un mot , ses Lettres sur Majorque sont les meilleurs documents qu'on puisse consulter.

Le même cachot qu'avait occupé Jovellanos , sous le règne parasite du prince de la Paix , reçut bientôt après une autre illustration scientifique et politique^

Cette anecdote peu connue de la vie d'un homme aussi justement célèbre ei| France que Jovellanos l'est en Espagne intéressera d'autant plus, qu'elle est un des chapitres romanesques d'une vie que l'amour de la science jeta dans mille aventures périlleuses et tou^ chantes.

Chargé par Napoléon de la mesure du méridien , M. Arago était , en 1808, à Majorque , sur la montagne appelée le Ctot deGaiatzo^ lorsqu'il reçut la nouvelle des événements de Madrid et de Tenlèvement de Ferdinand. L'exaspération des habitants de Majorque fut telle alors qu'ils s'en prirent au savant français , et se dirigèrent en foule vers le Glot de Galatzo pour le tuer.

Cette montagne est située au-dessus de la côte où descendit Jaime I*" lorsqu'il conquit Majorque sur les Maures ; et comme M. Ârago y faisait souvent allumer des feux pour son usage , les Majorquins s'imaginèrent qu'il faisait des signaux à une escadre française portant une armée de débarquement.

Un de ces insulaires nommé Damian , maître de timonnerie sur le brick affecté par le gouvernement espagnol aux opérations de la mesure du méridien , résolut d'avertir M. Arago du danger qu'il courait. Il devança ses compatriotes, et lui porta en toute hâte des habits de marin pour le déguiser.

M. Arago quitta aussitôt sa montagne et se rendit à Palma. Il rencontra en chemin ceux-là mêmes qui allaient pour le mettre en pièces, et qui lui demandèrent des renseignements sur le maudit gabacho dont Os voulaient se défaire. Parlant très-bien la langue du pays, M. Arago répondit à toutes leurs questions, et ne fut pas reconnu.

En arrivant à Palma , il se rendit à son brick ; mais le capitaine don Manoel de Yacaro , qui jusque-là avait toujours déféré à ses ordres, ^efu^a formellement de le

conduire à Barcelone, et ne lui offrit à son boixl pour tout refuge qu'une caisse dans laquelle , vérification faite , M. Arago ne pouvait tenir.

Le lendemain, un attroupement menaçant s'étant formé sur le rivage, le capitaine Vacaro avertit M. Arago qu'il ne pouvait plus désormais répondre de sa vie ; ajoutant, sur Tavis du capitaine-général, qu'il n'y avait pour lui d'autre moyen de salut que d'aller se constituer pri sonnier dans le fort de Belver. On lui fournit 5 cet effet une chaloupe sur laquelle il traversa la rade. Le peuple s'en aperçut, et, s'élançant à sa poursuite, allait l'at* teindre au moment où les portes de la forteresse se fer* mèrent sur lui.

M. Arago resta deux mois dans cette prison, et le capitaine général lui fit dire enfin qu'il fermerait les yeux sur son évasion. Il s'échappa donc par les soins de M. Rodriguez , son associé espagnol dans la mesure du méridien.

Le même Majorquin Damian , qui lui avait sauvé la vie au Clôt de Galatzo, le conduisit à Alger sur une barque de pécheur, ne voulant à aucun prix débarquer en France ou en Espagne.

Durant sa captivité, M. Arago avait appris des soldats suisses qui le gardaient que des moines de l'île leur avaient promis de l'argent s'ils voulaient l'empoisonner.

En Afrique , notre savant eut bien d'autres revers , auxquels il échappa d'une façon encore phis miraculeuse; mais ceci sortirait de notre sujet, et nous espérons qu'un jour il écrira cette intéressante relation.

Au premier abord , la capitale majorquiue ne révèle

pas tout le caractère qui est en elle. C'est en la parcou-

74 Uff UIV£R

raDt dans rintérieur, en pénétrant le soir dans ses rues profondes et mystérieuses, qu'on est frappé du style élégant et de la disposition originale de ses moindres constructions. Mais c'est surtout du côté du nord, lorsqu'on y arrive de l'intérieur des terres , qu'elle se pré« sente avec toute sa physionomie africaine*

M. Laurens a senti cette beauté pittoresque, qui n'eût point frappé un simple archéologue , et il a retracé un N^ des aspects qui m'avait le plus pénétré par sa grandeur

et sa mélancolie; c'est la partie du rempart sur laquelle s'élève, non loin de l'église de Saint* Augustin, un énorme massif carré sans autre ouverture qu'une petite porte cintrée.

Un groupe de beaux palmiers couronne cette fiabriquct dernier vestige d'une forteresse des templiers, premier plan admirable de tristesse et de, nudité au tableau magnifique qui se déroule au bas du rempart , la plaine riante et fertile terminée au loin par les montagnes bleues de Valdemosa. Vers le soir, la couleur de ce paysage varie d'heure en heure en s'harmonisant toujours de plus en plus ; nous l'avcms vu au coucher du soleil d'un rose étincelant , puis d'un violet splendide « et puis d'un lilas argenté , et enfin d'un bleu pur et transparent à l'entrée de la nuit.

M. Laurens a dessiné plusieurs autres vues prises des remparts de Palma.

« Tous les soirs , dit-il , à l'heure où le soleil colore vivement les objets, j'allais lentement par le rempart i m'arrêtant à chaque pas pour contempler les heureux accidents qui résultaient de l'arrangement des lignes des montagnes ou de la mer avec les soimnités des édiûces de la ville.

» Ici , le talus intérieur du rempart était garni d^une

effrayante haie d*aIoès d*où sortaient par centaines ces hautes tiges dont rinflorescence rappelle si bien un candélabre monumental. 4u delà, des groupes de palmiers s'élevaient dans les jardins au milieu des figuiers, des cactus , des orangers et des ricins arborescents ; plus loin apparaissaient des belvédères et des terrasses ombragées de vignes; enfin , les aiguilles de la cathédrale, les clochers et les dômes des nombreuses églises se détachaient en silhouettes sur le fond pur et lumineux du cîeL »

Une autre promenade dans laquelle les sympathies de M. Laureos ont rencontré les miennes , c*est celle des ruines du couvent de Saint-Dominique.

Au bout d*un berceau de vigne soutenu par des piliers de marbre se trouvent quatre grands palmiers que rélévation de ce jardin en terrasse fait paraître gigan^» tesques , et qui font vraiment partie , à cette hauteur , des monuments de la ville avec lesquels leur cime se trouve de niveau. A travers leurs rameaux on aperçoit le sommet de la façade de SaitU-Étienne , la tour massive de la célèbre horloge baléarique * , et la tour de FAnge du Palacio-Real.

*■ a Cette horloge, que les deux principaux historiens de Majorque, Dameto et Mut, ont longuement décrite, fonctionnait encore il y a trente ans, et voici ce qu'en dit M. Grasset de Saint-Sauveur : « Cette nmchine, très*ancienne , est appelée V horloge du Soleil. Elle marque les heures depuis le lever jusqu'au coucher de cet astre, suivant l'étendue plus ou moin^ grande de Tare diurne et nocturne ; de manière que le 10 juin elle frappe la première heure du jour à cinq heures et demie, et la quatorzième à sept et demie , la première du la nuit à huit et demio , la neuvième à quatre et demie de la matinée suivante. C'est l'inverse à commencer du 10 décembre. Fendant tout le cours de l'année, les heures sont exactement réglées, suivant les variations du

Ce couvent de Tinquisition , qui n'offre plus qu'un monceau de débris , où quelques arbrisseaux et quelques plantes aromatiques percent çà et là les décombres, n'est pas tombé sous la main du temps. Une main plus prompte et plus inexorable , celle des révolutions , a renversé et presque mis en poudre, il y a peu d'années, ce monument que l'on dit avoir été un chef-d'œuvre, et dont les vestiges, les fragments de riche mosaïque , quelques arcs légers encore debout et se dressant dans le vide comme des squelettes, attestent du moins la magnificence.

C'est un grand sujet d'indignation pour l'aristocratie palmesane, et une source de regrets bien légitimes pour les artistes , que la destruction de ces sanctuaires de l'art catholique dans toute l'Espagne. Il y a dix ans , peut-être eussé-je été , moi aussi , plus frappé du vanlever et da coucher do soleil. Cette horloge n'est pas d*iine grande utilité pour les gens du pays, qui se règlent d'après les horloges modernes ; mais elle sert aux jardiniers pour déterminer les heures de l'arrosage. On ignore d'où et à quelle époque cette machine a été apportée à Palma ; on ne suppose pas que ce sot d'Espagne, de France, d'Allemagne ou d'Italie, où les Romains avaient introduit l'usage de diviser le jour en douze heures, à commencer au lever du soleil.

» Cependant un ecclésiastique, recteur de Tuniversité de Palma , assure , dans la troisième partie d'un ouvrage sur la religion séraphique, que des Juirs fugitifs, du temps de Vespasien , retirèrent cette fameuse horloge des ruines de Jérusalem et la transportèrent à Majorque, où ils s'étaient réfugiés. Voilà une origine merveilleuse , conséquente avec le penchant caractéristique de nos insulaires pour tout ce qui tient du prodige.

» L'historien Dameto et Mut, son continuateur, ne font remonter qu'à Tannée 1385 l'antiquité de l'horloge haléarique. Elle fut achetée des pères dominicains et placée dans la tour où elle existe. » {Voyage ottx îles Baléares et PifUiuses^ 1807.)

dalisme de cette destruction que de la page historique dont elle est la vignette.

Mais , quoiqu'on puisse avec raison , comme le fait M. Marliani dans son Histoire politique de {'Espagne moderne , déplorer le côté faible et violent à la fois des mesures que ce décfet devait entraîner, j'avoue qu'au milieu de ces ruines je sentais une émotion qui n'était pas la tristesse que* les ruines inspirent ordinairement La foudre était tombée là , et la foudre est un instrument aveugle , une force brutale comme la colère de l'homme ; mais la loi providentielle qui gouverne les éléments et préside à leurs apparents désordres sait bien que les principes d'une vie nouvelle sont cachés dans la cendre des débris. Il y eut dans l'atmosphèi^ politique de l'Espagne , le jour où les couvents tombèrent, quel* que chose d'analogue à ce besoin de renouvellement qu'éprouve la nature dans ses convulsions fécondes.

Je ne crois pas ce qu'on m'a dit à Palma, que quelques mécontents avides de vengeances ou de dépouilles aient consommé cet acte de violence à la face de la population consternée. Il faut beaucoup de mécontents pour réduire ainsi en poussière une énorme masse de bâtiments , et il faut qu'il y ait bien peu de sympathies dans une population pour qu'elle voie ainsi accomplir un décret contre lequel elle protesterait dans son cœur.

Je crois bien plutôt que la première pierre arrachée du sommet de ces dômes ût tomber de l'âme du peuple an sentiment de crainte et de respect qui n'y tenait pas plus que le clocher monacal sur sa base ; et que chacun , sentant remuer ses entrailles par une impulsion mystérieuse et soudaine, s'élança sur le cadavre avec un mélange de courage et d'effroi , de fureur et de remords. Le monachisme protégeait bien des abus et ca-

7g XJN HIVER

ressait bien des égofemes; la dévotion eit bien puissante en Espagne , et sans doute plus d*un démolisseur se repentit et se confessa le lendemain au religieux qu*ii ▼enail de chasser de son asile. Mais il y a dans le coeur de rhomme le plus ignorant et le plus aveugle quelque chose qui le fait tressaillir d'enthousiasme quand le des* tin lui confèt*e une mission souveraine.

Le peuple espagnol avait bali de ses deniers et de ses sueurs ces insolents palais du clei^é régulier, à la porte desquels il venait recevoir depuis des siècles Tobole de la mendicité fainéante et le pain de Tesclavage intellec* tuel. Il avait participé à ses crimes, il avait trempé dans ses lâchetés. Il avait élevé les bûchers de Tinquisitloo, Il avait été complice et délateur dans les pwsécutiona atroces dirigées contre des races entières cpi'on voulait extirper de son sein. Et quand il eut consommé la ruioe de ces juifs qui Favaient enrichi, quand il eut banni ces Maures auxquels 11 devait sa civilisation et sa grandeur, il eut pour châtiment céleste la misère et rignorance, Il eut la persévérance el la piété de ne pas s'en prendre à œ clergé , son ouvrage , son corrupteur et son fléau. H souffrit long^temps , courbé sous ce joug façonné de ses propres mains. Et puis, un jour, des vdx étranges, audacieuses , firent entendre à ses oreilles et à sa con*science des paroles d'aifranchissement et de délivrance. Il comprit rM*reqr de ses ancêtre^, rougit de son abaissement, s'indigna de sa misère, et malgré l'idolâtrie qu'il conservait encore pour les images et les reliques , il brisa ces simulacres, et crut plus énei^quement à soq droit qu'à son culte.

Qudle est donc cette puissance secrète qui transporta tout d'uti coup le dévot prosterné, au point de tourner son fanatisme d'un jour contre lea objets de Padoration

de toute sa vie T Ce n'est, à coup sûr, ni le mécontentement des hommes , ni l*ennui des choses. C'est le mécontentement de soi-'méme , c'est Tennui de sa propre timidité.

Et le peuple espagnol fut plus grand qu'on ne pense cejour-^là. Il accomplit un fait décisif, et s'ôta à luimôme les moyens de revenir sur sa détermination t comme un enfant qui veut devenir homme . et qui brise ses Jouets , aCn de ne plus céder à la tentation de les re* prendre.

Quant à don Juan Nendizabal (son nom vaut bien la peine d*être prononcé à propos de tels événements) ^ si ce que j'ai appris de son existence politique m'a été fi^ dèlement rapporté , ce serait plutôt un homme de principes qu'un homme de faits , et , selon moi, c'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de lui. De ce que cet homme d'état aurait trop présumé de la situation intellectuelle de l'Espagne en de certains jours, et trop douté en de certains autres, de ce qu'il aurait pris parfois des mesu* res intempestives ou incomplètes » et semé son idée sur des champs stériles où la semence devait être étouf* tée ou dévorée, c'est peut-être une raison suffisante pour qu'on lui dénie l'habileté d'exécution et la persistance de caracti^re nécessaires au succès immédiat de ses entreprises ; mais ce n'en est pas une pour que l'histoire, prise d'un point de vue plus philosophique qu'on ne le fait ordinairement , ne le signale un jour comme un des esprits les plus généreux et les plus ardemment progressifs de l'Espagne K

* Cette pensée droite, ce sentiment élevé de l'iiiatoire, a inspiré M. Marliani lorsqu'il a tracé Téloge de M. Meudiiabal en tôte de la critique de son ministère : « ... Ce qu'on ne pourra jamais lui refuser, ce sont des (qualités d'autant plus adoUraMes qu'elles

go UN HIVER

Ces réflexions me vinrent souvent parmi les ruines des couvents de Majorque, lorsque j'entendais maudire son nom , et qu*il n'était peut-être pas sans inconvénient pour nous de le prononcer avec éloge et sympathie. Je me disais alors qu'en dehors des questions politiques du momrat, pour lesquelles il m'est bien permis de n'avoir ni goût ni intelligence , il y avait un ju« gement synthétique que je pouvais porter sur les hommes et même sur les faits , sans crainte de m'abuser. Il

86 sont rarement trouvées dans les hommes qui i*ont précédé au pouvoir : c'est une foi vive dans l'ayenir do pays , c'est an dé* vouement sans bornes à la cause de la liberté, c'est un sentiment passionné de nationaUté , un élan sincère vers les idées progrès* sives et même révolutionnaires pour opérer les réformes que réclame l'état de l'Espagne ; c'est une grande tolérance, une grande générosité envers ses ennemis; c'est enfin un désintéressement personnel qui lui a fait en tout temps et en toute occasion sacrifier ses intérêts à ceux de sa patrie , et qu'il a poi-té assez loin pour être sorti de ses différents ministères sans un iiiban à sa boutonnière... Il est le premier ministre qui ait pris au sérieux la régénération de son pays. Son passage aux afiaires a marqué on progrès réel. Le ministre parlait cette fois le langage du patriote. Il n'eut pas la force d'abolir la censure , mais il eut la générosité de délivrer la presse de tonte entrave en faveur de ses ennemis contre lui-même. 11 soumit ses actes administratifs au libre examen de l'opinion publique; et quand une opposition violente s'éleva contre lui du sein des cortès , soulevée par ses anciens amis, il eut assez de grandeur d'âme pour respecter la liberté du député dans le fonctionnaire public. Il déclara à la tribune qu'il se couperait la main plutôt que de signer la destitution d*un député qui avait été comblé de ses bienfaits et qui était devenu son plus ardent ennemi politique. Noble exemple donné par M. Mendizabal avec d'autant plus de mérite qu'il n'avait en ce genre aucun modèle à suivre ! Depuis il ne s'est pas trouvé de disciples de cette vertueuse tolérance. » (Histoire poiitiqt^ de l'Espagne moderne, par M. Marliani.)

A MAJORQUE. 8i

n'est pas si nécessaire qa*on le croit et qa'on le dit de connaître directement une nation , à*en avoir étudié à fond les mœurs et la vie matérielle , pour se faire une idée droite, et concevoir un sentiment vrai de son histoire^ de son avenir, de sa vie morale en un mot. Il me semble qu'il y a dans l'histoire générale de la vie humaine une grande ligne à suivre et qui est la même pour tous les peuples , et à laquelle se rattachent tous les fils de leur histoire particulière. Cette ligne, c'est le sentiment et l'action perpétuelle de l'idéal , ou , si l'on veut, delà perfectibilité, que les hommes ont porté en eux-mêmes , soit à l'état d'instinct aveugle , soit à l'état de théorie lumineuse. Les hommes vraiment éminents l'ont tous ressenti et pratiqué plus ou moins à leur manière , et les plus hardis, ceux qui en ont eu la plus lucide révélation , et qui ont frappé les plus grands coups dans le présent pour hâter le développement de l'avenir, sont ceux que les contemporains ont presque toujours le plus mal jugés. On les a flétris et condamnés sans les connaître , et ce n'est qu'en recueillant le fruit de leur travail qu'on les a replacés sur le piédestal d'où quelques déceptions passagères, quelques revers incompris les avaient fait descendre.

Combien de noms fameux dans notre révolution ont été tardivement et timidement réhabilités ! et combien leur mission et leur œuvre sont encore mal comprises et mal développées! En Espagne, Mendizabal a été un des ministres les plus sévèrement jugés, parce qu'il a été le plus courageux , le seul courageux peut-être ; et l'acte qui marque sa courte puissance d'un souvenir ineffaçable , la destruction radicale des couvents , lui a été si durement reproché, que j'éprouve le besoin de protester ici en faveur de cette audacieuse résolution et dé

renivrement avec lequel le peuple etçagnol Tadoptaet la mit en pratique.

Du moins c'est le sentiment dont mon âme fut remplie soudainement à la vue de ces ruines que le temps n'a pas encore noircies , et qui , elles aussi , semblent protester contre le passé et proclamer le réveil de la vérité chez le peuple. Je ne crois pas avoir perdu le goût et le rei^ct des arts, je ne sens pas en moi des instincts de vengeance et de barbarie; enfin je ne suis pas de ceux qui disent que le culte du beau est inutile , et qu'il fant dégrader les monuments pour en faire des usines ; mais un couvent de l'inquisition rasé par le bras populaire est une page de l'histoire tout aussi grande , tout aussi instructive, tout aussi émouvante qu'un aqueduc romain ou un amphithéâtre. Une administration gouvernementale qui ordonnerait de sang-froid la destruction d'un temple, pour quelque raison d'utilité mesquine ou d'économie ridicule, ferait un acte grossier et coupable; mais un chef politique qui, dans un jour décisif et périlleux , sacrifie l'art et la science à des biens plus précieux , la raison, la justice, la liberté religieuse, et un peuple qui, malgré ses instincts pieux, son amour pour la pompe catholique et son respect pour ses moines , trouve assez de cœur et de bras pour exécuter ce décret en un clin d'oeil, font commo l'équipage battu de la tempête , qui se sauve en jetant ses richesses à la mer.

Pleure donc qui voudra sur les ruines! Presque toas ces monuments dont nous déplorons la chute sont des cachots où a langui durant des siècles , soit l'âme , soit le corps de l'humanité. Et viennent donc des poètes qui, iru lieu de déplorer la fuite des jours de l'enfance du monde , célèbrent dans leurs vers , sur ces débris de hochets dorés et de férules ensanglantées, l'âge viril qui

a SU s'en affranchir I 11 y a de bien beaux vers de Ghamisso sur le château de ses ancêtres rasé par la révolulion française. Cette pièce se termine par une pensée très-neuve en poésie» connue en politique :

« Béni sois-ta , vieux mflnotr, sar qui passe maintenant le soe de la charrae! et béni soit celdl qui fait passer la eharrue sur toi! »

Après avoir évoqué le souvenir de Cette beDe poésie , oserai-je transcrire quelques pages que m'inspira le couvent des dominicains? Pourquoi non, puisque aussi bien le lecteur doit s'armer d'indulgence , là où il s'agit pour lui déjuger une pensée que l'auteur lui soumet en immolant son amour-propre et ses anciennes tendances ? Puisse ce fragment, quel qu'il soit, jeter un peu de variété sur la sèche nomenclature d'édifices que je viens de faire I

LE COtîVENT DE l'iNQUISÎTION*

Parmi les décombres d'un couvent ruiné , deux hommes se rencontrèrent à la clarté sereine de la luue. L'un semblait à la fleur de l'âge, l'autre courbé sous le poids des années « et pourtant celui-là était le plus jeune des deux.

Tous deux tressaillirent en se trouvant face à face | car la nuit était avancée, la rue déserte, et l'heure son«nait lugubre et lente au clocher de la cathédrale»

Celui qui paraissait vieux prit le premier la parole ;

— Qui que tu sois , dit- il, homme, ne crains rien de

moi ; je suis faible et brisé : n'attends rien de md non plus , car je suis pauvre et nu sur la terre.

— Ami , répondit le jeune homme, je ne suis hostile qu'à ceux qui m'attaquent , et, comme toi, je suis trop pauvre pour craindre les voleurs.

— Frère , reprit l'homme aux traits flétris , pourquoi donc as-tu tressailli tout à l'heure à mon approche?

— Parce que je suis un peu superstitieux , comme tous les artistes , et que je t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui ne sont plus , et dont nous foulons les tombes brisées. Et toi , l'ami , pourquoi as-tu également frémi à mon approche ?

— Parce que je suis très-superstitieux , comme tous les moines , et que je t'ai pris pour le spectre d'un de ces moines qui m'ont renfermé vivant dans les tombes que tu foules.

— Que dis-tu ? Es-tu donc un de ces hommes que j'ai avidement et vainement cherchés sur le sol de l'Espagne?

— Tu ne nous trouveras plus nulle part à la clarté du soleil ; mais, dans les ombres de la nuit, tu pourras nous rencontrer encore. Maintenant ton attente est remplie ; que veux-tu faire d'un moine ?

-—Le regarder, l'interroger, mon père; graver ses traits dans ma mémoire, aQn de les retracer par la peinture ; recueillir ses paroles , afin de les redire à mes compatriotes; le connaître enfin , pour me pénétrer de ce qu'il y a de mystérieux , de poétique et de grand dans la personne du moine et dans la vie du cloître.

— D'où te vient , ô voyageur ! l'étrange idée que tu te fais de ces choses? N'es-tu pas d'un pays où la domination des papes est abattue, les moines proscrits, les cloîtres supprimés t

— Il est encore parmi nous des âmes religieuses envers le passé ^ et des imaginations ardentes frappées de la poésie*du moyen âge. Tout ce qui peut nous en apporter un faible parfum , nous le cherchons, nous le vénérons, nous Fadorons presque. Ah! ne crois pas, mon père , que nous soyons tous des profanateurs aveugles. Nous autres artistes, nous haïssons ce peuple brutal cpii souille et brise tout ce qu'il touche. Bien loin de ratifier ses arrêts de meurtre et de destruction , nous nous efforçons dans nos tableaux , dans nos poésies , sur nos théâtres, dans toutes nos œuvres enfin, de rendre la vie aux vieilles traditions , et de ranimer Tesprit de mysticisme qui engendra Fart chrétien, cet enfant sublime!

— Que dis-tu là, mon fils? Est-il possible que les artistes de ton pays libre et florissant s'inspirent ailleurs que dans le présent? Ils ont tant de choses nouvelles à chanter, à peindre, à illustrer! et ils vivraient , comme tu le dis, courbés sur la terre où dorment leurs aïeux? Ils chercheraient dans la poussière des tombeaux une inspiration riante et féconde , lorsque Dieu , dans sa bonté, leur a fait une vie si douce et si belle?

— J'ignore, bon religieux, en quoi notre vie peut être telle que tu te h représentes. Nous autres artistes, nous ne nous occupons point des faits politiques , et les questions sociales nous intéressent encore moins. Nous chercherions en vain la poésie dans ce qui se passe autour de nous. Les arts languissent, l'inspiration est étouffée, le mauvais goût triomphe, la vie matérielle absorbe les hommes ; et , si nous n'avions pas le culte du passé et les monuments des siècles de foi pour nous retremper, nous perdrions entièrement le feu sacré que nous gardons à grand'peine.

•-— On m*avait dit pourtant que jamais le génie hu-

86 UN HIY£R

maiu n*avait porté aussi loin qae daus vos contrées la science du bonheur , les merveilles de Tindustrie , les bienfaits de la liberté. On m^avait donc trompé?

— Si on t'a dit « mon père , qu*en aucun temps on n'avait puisé dans les richesses matérielles un si grand luxe, un tel bien-être , et, dans la ruine de l'ancienne société , une si effrayante diversité de goûts , d'opinions et de croyances, on t'a dit la vérité. Mais si on ne t'a pas dit que toutes ces choses , au lieu de nous rendre heureux , nous ont avilis et dégradés t on ne t'a pas dit toute la vérité* m

— D'où peut doiic venir un résultat si étrange? Toutes les sources du bonheur se sont empoisonnées sur vos lèvres , et , ce qui fait l'homme grand , juste et bon , le bien-'être et la liberté , vous a faits petits et misérables? Explique-moi ce prodige*

— Mon père, est-ce à moi de te rappeler que l'homme ne vit pas seulement de pain ? Si nous avons perdu la foi , tout ce que nous avons acquis d'ailleurs n'a pu profiter à nos âmes.

— Explique-moi encore, mon fils^ comment vous avez perdu la foi , alors que, les persécutions religieuses cessant chez vous, vous avez pu élargir vos âmes et lever vos yeux vers la lumière divine? C'était le moment de croire , puisque c'était le moment de savoir. £t , à ce moment-là , vous avez douté ? Quel nuage a donc passé sur vos têtes?

— Le nuage de la faiblesse et de la misère humaines. L'examen n'est-il pas incompatible avec la foi, mon père?

— C'est comme si tu demandais, ô jeune homme! si la foi est compatible avec la vérité. Tu ne crois donc à rien , mon fils ? ou bien tu crois au mensonge ?

-— Hélas I moi, je ne crois qu'à l'ai t Mais n'est-ce pas

A MAJORQtJE. 17

assez pour donner à l'âme une forée, une confiance el des joies sublimes?

— Je rignorais , mon fils , et je ne le comprends pas. Il y a donc encore chez vous quelques hommes heureux ? Et toi-même , tu t'es donc préservé de l'abattement et de la douleur?

— Non , mon père ; les artistes sont les plus malheu* reuK, les plus indignés, les plus tourmentés des hommes; car ils voient chaque jour tomber plus bas Fobjet de leur culte, et leurs efforts sont impuissants pour le re» lever,

— D'où vient que des hommes aussi pénétrés laissent périr les arts au Heu de les faire revivre ?

*— C'est qu'ils n'ont plus de foi , et que sans la foi il n'y a plus d'art possible.

— « Ne vien8*tn pas de me dire que l'art était pour toi une religion ? Tu te contredis , mon fils , ou bien je ne sais pas te comprendre.

•^ Et comment ne serigns-nous pas en contradiction avec nous-mêmes , ô mon père ! nous autres à qui Dieu a confié une mission que le monde nous dénie , nous à qoi le présent ferme les portes de la gloire , de l'inspiration, de la vie ; nous qui sommes forcés de vivre dànii le passé , et d'interroger les morts sur les secrets de l'é*temelle beauté dont les hommes d^aujourd'hui ont perdu le culte et renversé les autels? Devant les œuvres des grands maîtres, et lorsque l'espérance de les égaler nous sourit, nous sommes remplis de force et d'enthousiasme ; mais lorsqu'il faut réaliser nos rêves ambitieux, et qu'un monde incrédule et borné souffle sur nous le froid du dédain et de la raillerie, nous ne pouvons rien produire qui soit conforme à notre idéal , et la pensée meurt dans notre sein avant que d'éclore à la lumière.

JBS UN HIVER

Le jeane artiste parlait avec amertume, la lune éclairait son visage triste et fier, et le moine immobile le contemplait avec une surprise naïve et bienveillante.

— Asseyons -nous ici , dit ce dernier après tm mo-* ment de silence, en s'arrêtant près de la balustrade mas* sive d'une terrasse qui dominait la ville , la campagne et la mer.

C'était à l'angle de ce jardin des dominicains, naguère riche de fleurs , de fontaines et de marbres précieux , aujourd'hui jonché de décombres et envahi par toutes les longues herbes qui poussent avec tant de vigueur et de rapidité sur les ruines.

, Le voyageur, dans son agitation , en froissa une dans sa main , et la jeta loin de lui avec un cri de douleur. Le moine sourit :

— Cette piqûre est vive , dit-il , mais elle n'est point dangereuse. Mon fils, cette ronce que tu touches sans ménagement et qui te blesse , c'est l'emblème de ces hommes grossiers dont tu te plaignais tout à l'heure. Ils envahissent les palais et les couvents. Ils montent sur les autels, et s'installent sur les débris des antiques splendeurs de ce monde. Vois avec quelle sève et quelle puissance ces herbes folles ont rempli les parterres où nous cultivions avec soin des plantes délicates et précieuses dont pas une n'a résisté à l'abandon ! De même les hommes simples et à demi sauvages qu'on jetait dehors comme des herbes inutiles ont repris leurs droits, et ont étouffé cette plante vénéneuse qui croissait dans l'ombre et qu'on appelait l'inquisition.

— Ne pouvaient -^ ils doue l'étouffer sans détruire avec elle les sanctuaires de l'art chrétien et les œuvres du génie ?

— Il fallait arracher la plante maudite, car elle était

Tîvace et r^unpante. H a fallu détruire jusque dans leurs fondements ces cloîtres où sa racine était cachée.

— Eh bien ! mon père , ces herbes épineuses qui croissent à la place , en quoi sont-elles belles et à quoi sont-elles bonnes ?

Le moine rêva un instant et répondit :

— Comme vous me dites que vous êtes peintre, sans doute vous ferez un dessin d'après ces ruines ?

— Certainement. Où voulez-vous en venir ?

— • Éviterez-vous de dessiner ces grandes ronces qui retombent en festons sur les décombres , et qui se balancent au vent, ou bien en ferez*vous un accessoire heureux de votre composition , comme je l'ai vu dans un tableau de 8alvator Rosa ?

— Elles sont les inséparables compagnes des ruines , et aucun peintre ne manque d'en tirer parti.

— Elles ont donc leur beauté , leur signification , et par conséquent leur utilité.

— Votre parabole n'en est pas plus juste, mon père ; asseyez des mendiants et des bohémiens sur ces ruines, elles n'en seront que plus sinistres et plus désolées. L'aspect du tableau y gagnera ; mais l'humanité , qu'y gagne-t-elle ?

— Un beau tableau peut-être , et à coup sûr une grande leçon. Mais vous autres artistes , qui donnez cette leçon-là , vous ne comprenez pas ce que vous faites, et vous ne voyez ici que des pierres qui tombent et de l'herbe qui pousse.

— Vous êtes sévère ; vous qui parlez ainsi , on pourrait vous répondre que vous ne voyez dans cette grande catastrophe que votre prison détruite et votre liberté recouvrée; car je soupçonne, mon père, que le couvent n'était pas de votre goût.

-rr- Et Toas, iqon fils, auriez-voas poussé Tamour de Tart et.de la poésie jusqu'à vivre ici sans regret?

— Je m'imagine que c'eût été pour moi la plus belle vie du monde. Oh ! que ce couvent devi|it être vaste et d'un noble style! Que ces vestiges artnonoent de spleii<« deur et d'éléganee I Qu'il devait être doui de venir ici , le soir, respirer une douce brise et rôver au bruit de la mer , lorsque ces légères galeries'étaient pavées de ri-* ches mosaïques , que des eaux cristallines murmuraient dans des bassins de marbre , et qu'une lampe d'argent s'allumait comme une pâle étoile au fond du sanctuaire I De quelle paix profonde , de quel majestueux sUcnce vous deviez jopir lorsque le respect et la confiance des hommes vous entouraient d'une invincible enceinte , et qu'on se signait en baissant la voix chaque fois qu'on passait devant vos mystérieux portiques ! Ëh I qui Q*eût voulu pouvoir abjurer tous les soucis , toutes lep fatigues et toutes les ambitions de la vie sociale pour venir s'enterrer ici, dans le calme et l'oubH du monde entier, à la condition d'y rester artiste et d'y pouvoir consacrer dix ans , vingt ans peut-être , à un seul tableau qu'on eût poli lentement , comme un diamant précieux , et qu'on eût vu placer sur un autel , non pour y être jugé et critiqué par le premier ignorant venu , mais salué et invoqué comme une digne représentation de la Divinité même!

T-r Étranger, dit le moine d'vin ton sévère, tes paroles sont pleines d'orgueil , et tes rêves ne mni que yanité. Dans cet art dont tu parles avec tant d'emphaae et que tu fais si grand , tu ne vois que toi-même , et l'isolement que tu souhaiterais ne serait à tea yeux qu'un moyen de te grandir et de te déifier. Je comprends maintenant comment tu peux croire à cet art égoiste

lans croire à aneane religion ni à aucune société. Mm peut-ôtre n*aa-tu pas mûri ces choses dans Ion esprit avant de les dire ; peut- être ignores*^tu ce qui se passait dans ces antres de corruption et de terreur. Viens avec moi , et peut-être que ce quç je vais t*en apprendra changera tes sentiments et tes pensées.

A travers des montagnes de décombres et des précis pices incertains et croulants , le moine conduisit ^ non sans danger» le jeune voyageur au centre du monastère détruit ; et là, à la place où avaient été les prisons, il le fit descendre avec précaution le long des parois d'un massif d'architecture épais de quiuse pieds, que la bêche et la pioche avaient fendu dans toute sa profon* deur. Au «ein de cette affreuse croûte de pierre et de ciment s'ouvraient, comme des gueules béantes du lein de la terre, des loges sans air et sans jour, séparées les unes im autres par des massifs aussi épais que ceui^ qni pesaient ^ur leurs voûtes lugubres,

•^ Jeune homme , dit le moine , ces fosses que tu W, c^ n^ sont pas des puits, ce ne sont pas même des tombes ; ce sont les çachols de Tinquisition, C'est là que, durant plusieurs siècles, ont péri lentement tous les hommes qui, soit coupables , soit innocents devant pieu , soit dégradés par le vice , mit égarés par la fureur, soit inspirés {^r le génie et la vertu, ont osé ayoir unQ pensée diilêrente de ceU^ de rinquisition.

Ces pères dominicains étaient des savants , des let"* très» des artistes même, Ils avaient de vastes bibUothéqnes où les subtilités de la théologie , reliées dans Tor et la moire , étalaient sur des rayons d'ébène leurs mar^ ges reluisantes de perlas et de rqbis ; et cependant rhomme, ce livre vivant où de sa propre main Uieu a

écrit ^^ pen^ , ils le, descendaient vivant et le tepai^t

caché dans les cntranies de la terre. Us avaient des vases, d'argent ciselés , des calices étincelants de pierreries , des tableaux magnifiques et des madones d'or et d'ivoire ; et cependant rhomme, ce vase d'élection» ce calice rempli de la grâce céleste , cette vivante image de Dieu , ils le livraient vivant au froid de la mort et aux vers du sépulcre. Tel d'entre eux cultivait des roses et des jonquilles avec autant de soin et d'amour qu'on en met à élever un enfant , qui voyait sans pitié son semblable, son frère, blanchir et pourrir dans l'humidité de la tombe.

Voilà ce que c'est que le moine , mon fils ^ voilà ce que c'est que le cloître. Férocité brutale d'un côté , de l'autre lâche terreur ; intelligence égoïste ou dévotion sans entrailles , voilà ce que c'est que l'inquisition.

Et de ce qu'en ouvrant ces caves infectes à la lumière des cieux la main des libérateurs a rencontré quelques colonnes et quelques dorures qu'elle a ébranlées ou ternies , faut-il replacer la dalle du sépulcre sur les victimes expirantes , et verser des larmes sur le sort de leurs bourreaux , parce qu'ils vont manc[uer d'or et d'esclaves ? »

L'artiste était descendu dans une des caves pour en examiner curieusement les parois. Un instant il essaya de se représenter la lutte que la volonté humaine , ensevelie vivante , i)ouvait soutenir contre l'horrible désespoir d'une telle captivité. i\lais à peine ce tableau se fut-il peint à son imagination vive et impressionnable , qu'elle en fut remplie d'angoisse et de terreur. Il crut sentir ces voûtes glacées peser sur son âme ; ses membres frémirent , l'air manqua à sa poitrine , il se sentit défaillir {en voulant s'élancer hors de cet abîme , et il s'écria , en étendant les bras vers le moine » qui était

resté à rentrée : -<- Aidez-moi , mon père , au nom du ciel , aidez-moi à sortir d*ici !

— Eh bien ] mon Gis , dit le moine en lui tendant la main , ce que tu éprouves en r^ardant maintenant les étoiles brillantes sur ta tête , imagine comment je l'é* prouvai lorsque je revis le soleil après dii ans d'un pareil supplice !

— Vous , malheureux moine ! s*écria le voyageur en se bâtant de marcher vers le jardin ; vous avez pu sup-* porter dix ans de cette mort anticipée sans perdre la raison ou la vie? Il me semble que , si j'étais resté là un infant de plus , je serais devenu idiot ou furieux. Non , je ne croyais pas que la vue d'un cachot pût produire d'aussi subites , d'aussi profondes terreurs , et je ne comprends pas que la pensée s'y habitue et s'y soumette. J'ai vu les instruments de torture à Venise ; j'ai TU aussi les cachots du palais ducal , avec l'impasse ténébreuse où l'on tombait frappé par une main invisible, et la dalle percée de trous par où le sang allait rejoindre les eaux du canal sans laisser de traces. Je n*ai eu là qne l'idée d'une mort plus ou moins rapide. Mais dans ce cachot où je viens de descendre, c'est l'épouvantable idée de la vie qui se présente à l'esprit O mon Dieu ! être là et ne pouvoir mourir!

— Regarde-moi , mon fils , dit le moine en découvrant sa tête chauve et flétrie ; je ne compte pas plus d'années que n'en révèlent ton visage mâle et ton front serein , et pourtant tu m'as pris sans doute pour un vieiNard.

Gomment je méritai et conmient je supportai ma lente agonie , il n'importe. Je ne demande pas ta pitié ; je n'en ai plus besoin , heureux et jeune que je me sens aujourd'hui en regardant ces murs détruits et ces ca

U UN HIVEB

chotâ vides. Je. ne veox pas non plus t'iospirer I*bor* reur des moines ; ils sont libres, je la suis aussi ; Dieu est bon pour tous. Mais, puisque tu es artiste» il te sera salutaire d'avoir connu une de ces émotion^ sans lesquelles Tartiste ne comprendrait pas son œuvre.

ft si maintenant tu veux peindre ces ruines sur lesquelles tu venais tout à l'heure pleurer le passé , et parmi lesquelles je reviens chaque nuit me, prosterner pour remercier Dieu du présent , ta main et ton génie seront animés peut-être d'une rpensée plus baut^ cpe celle d'un lâche regret ou d'une stérile admiration. Bien des monuments , qui sont pour les antiquaires des objets d'un prix infini , n'ont d'autre mérite que de rappeler les faits que l'humanité consacra par leur éreo tion , et souvent ce furent des faits iniques ou puérils. Puisque tu as voyagé , tu as vu à Gdnes un pout jet^ sur un abîme, des quais gigantesques, une riche et p&p santé église coûteusement élevée dans un quartier désert par la vanité d'un patricien qui na voulait point passer l'eau ni s'agenouiller dant m temple avec les dé-* vots dé sa paroisse. Tu as vu peuMtre aussi ces pyramides d'Egypte qui sont l'effrayant témoigqage de l'es-* clavage des nations, ou ces dolmens sur lesquels Iç sang humain coulait par torrents pour satisfaire la soif inex^ tinguible des divinités barbares. Mais vous autres artistes » vous ne considérez , pour la plupart , dans le^ œuvres de l'homme que la beauté ou la singularité de l'exécution, sans vous pénétrer de Tidéç dont cette œuvre est la forme. Ainsi votre intelligence adore souvent l'expression d'un sentiment que votre cœur repoM^rait s'il en avait conscience.

Voilà pourquoi vos propres œuvres manquent sou* vent de la vraie couleur de la vie , surtout lorsque , au

lieu d'exprimer celle qui circule dans les veines de l'humanité agissante, vous vous efforcez froidement d'ioterprétei" celle des morts que vous ne voulez pas comprendre.

'-^ Mon père» répondit te jeune bomme« je comprends tes leçons et je ne les rejette pas absolument ; mais crois-tu donc que Tart puisse s'inspirer d'une telle philosophie? Til expliques f avec la raison de notre âge, ce qui fut conçu dans un poétique délire par Tingé* nieuso superstition de nos pères^ Si , au lieu des riantes divinités de la Grèce, nous mettions à nu les banales allégories cachées sous leurs formes voluptueuses } si t aa lieu de la divine madone des Florentins , nous peigûions, comme les Hollandais « une robuste servante d'estaminet ; enfin ^ si nous faisions de Jésus « fils de ^vi • un philosophe naïf de l'école de Platon ; au lieu de divinités nous n'aurions^ plus que des hommes , de mêoiÈ qu'ici , au lieu d'un temple chrétien » nous n'avons plus sous les yeux qu'un monceau de pierres.

"^Mon fils, reprit le moine, M les Florentins ont ^mié des traits divins à la Vierge ^ c'est parce qu'ils y ^^royaient encore ; et si les Hollandais lui ont donné des traits vulgaires, c'est parce qu'ils n'y croyaient déjà plus. £t vous vous flattez aujourd'hui de peindre des sujets sacrés , vous qui ne croyez qu'à l'art , c'est-à-dire à vous-mêmes ! vous ne réussirez jamais. ]N 'essayez donc de retracer que ce qui est palpable et vivant pour vous. t Si j'avais été peintre , moi , j'aurais fait un beau tableau consacré à retracer le jour de ma délivrance ; j*tturais représenté des hommes hardis et robustes , le uiartean dans une main et le flambeau dans l'autre , pénétrant dans ces limbes de l'inquisition que je viens <ie te montrer» et relevant de la dalle fétide des spectres

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à l'œil tcnic, au sourire effaré. Ou aurait vu, eu guise d'auréole , au-dessus de toutes ces têtes , la lumière des deux tombant sur elles par la fente des voûtes brisées , et c'eût été un sujet aussi beau , aussi approprié à mon temps que le Jugement dernier de Michel- Ange le fut au sien : car ces hommes du peuple» qui te semblent si grossiers et si méprisables dans Tœnvre de la destruction , m'apparurent plus beaux et plus nobles que toas les anges du ciel ; de même que cette ruine , qui est pour toi un objet de tristesse et de consternation» est pour moi un monument plus religieux qu'il ne le fat jamais avant sa chute.

Si j'étais chargé d'ériger un autel destiné à transmet* tre aux figes futurs un témoignage de la grandeur et de la puissance du nôtre, je n'en voudrais pas d'autre que cette montagne de débris, au faîte de laquelle j'écrirais ceci sur la pierre consacrée :

« Au temps de l'ignorance et de la cruauté , les hommes adorèrent sur cet autel le Dieu des vengeances et des supplices. Au jour de la justice , et au nom de l'humanité, les hommes ont renversé ces autels sanguinai* res , abominables au Dieu de miséricorde. »

Ce n'est pas à Palma , mais à Barcelone , dans les rtdnes de la maison de l'inquisition, que j'ai vu ces cachots creusés dans des massifs de quatorze pieds d'épaisseur. Il est foi*t possible qu'il n'y eût point de prisonniers dans ceux de Palma lorsque le peuple y pénétra. Il est bon de demander grâce à la susceptibilité majorquine pour

A Majorque. 97

la iicen e poétique qiie j'ai prise daus le fragment qu'on vient de lire.

Cependant je dois dire que, comme on n'invente rien qui n'ait an certain fonds de vérité, j'ai vu, h Majorque, un prêtre, aujourd'hui curé d'une paroisse de Palma, qui m'a dit avoir passé sept ans de sa vie, ta fleur de sa jeunesse^ dans les prisons de l'inquisition, et n'en être sorti que par la protection d'une dame qui lui portait un vif intérêt. C'était un homme dans la force de l'âge , avec des yeux fra-t vifs et des manières enjouées. Il ne paraissait pas regretter beaucoup le régime du saint-office.

 propos de ce couvent des dominicains , je citerai un passage de Grasset de Saint-Sauveur, qu'on ne peut accuser de partialité; car il fait, au préalable, un pom» peux éloge des inquisiteurs avec lesquels il a été en relation à Majorque :

« On voit cependant encore dans le clottre de Saint- Dominique des peintures qui rappellent la barbarie exer-^ cée autrefois sur les juifs. Chacun des malheureux qui oot été brûlés est représenté dans un tableau au bas du-» quel sont écrits son nom , son âge , et l'époque où il fut victime.

» On m'a assuré qu'il y a peu d'années les descendants de ces infortunés , formant aujourd'hui une classe particulière parmi les habitants de Palma , sous la ridicule dénomination de chouettes, avaient en vain offert des sommes assez fortes pour obtenir qu'on effaçât ces monuments affligeants. Je me suis refusé à croire ce fait. . .

» Je n'oublierai cependant jamais qu'un jour, me promenant dans le cloître des dominicains, je considérais avec douleur ces tristes peintures : un moine s'ap-

procha de moi , et me ût remarquer parmi ces tableaux plusieurs marqués d*ossements en croix. ^- Ce sont , me dit-il , les portraits de ceux dont les cendres ont été exhumées et jetées au vent

» Mon sang se glaça ; je sortis brusquement, le coeur navré et Tesprit frappé de cette scène*

» Le hasard fit tomber entre mes mains une relation imprimée en 1755 par Tordre de Tinquisition , contenant les nomsi surnoms, qualités et délits des malbeu^ reux sentenciés à Majorque depuis Tannée 1645 jus^ qu*en 1691.

» Je lus en frémissant cet écrit : j*y trouvai quatre Msyorquins, dont une femme ^ brûlés vifs pour cause de judaïsme; trente-deux autres morts, pour le même délit, dans les cachots de Tinquisition, et dont les corps avaient été brûlés ; trois dont les cendres ont été exhumées et jetées au vent ; un Hollandais accusé de luthéranisme; un Majorquin, de mahométisme; six Portugais, dont une femme « et sept Majorquins, prévenus de judaïsme , brûlés en effigie , ayant eu le bonheur de s'échapper. Je comptai deux cent seize autres victimes « Majorquins et étrangers , accusés de judaïsme , d'hérésie ou de mahométisme, sortis des prisons, après s'ctre rétractés publiquement et remis dans le sein de Téglise. »

Cet affreux catalogue était clôturé par un arrêté de Tinquisition non moins horrible.

M. Grasset donne ici le texte espagnol , dont voici la traduction exacte :

« Tous les coupables mentionnés dans cette relation ont été publiquement condamnés par le saint-office t comme hérétiques formels ; tous leurs biens confisquée et appliqués au fisc royal ; déclarés inhabiles et inca*

pables d'occuper ni d'obtenir ni dignités ni bénéfices , tant ecciésiastiqnes qne séculiers ^ ni autres offices pablics ni hmiorifiques ; ne pouvant porter sur leurs personnes, ni faire porter à celles qui en dépendent, ni or ni aident, perles, pierres précieuses, corail, soie, camelot , ni drap fin ; ni monter à cheval , ni porter des armes, ni exercer et user des autres choses qui, par droit consmun , lois et pragmatiques de ce royaume , instructions et style du saint-office , sont prohibées è des individus ainsi dégradés ; la même prohibition s'étendant , pour les femmes condamnées au feu , à leurs fils et à leurs filles , et pour les hommes jusqu'à leurs petits- fils en ligne masculine; condamnant en même temps la mémoire de ceux exécutés en effigie , ordonnant que leurs ossements (pouvant les distinguer de ceux des fidèles chrétiens) soient exhumés , remis à la justice et au bras séculier, pour être brûlés et réduits en cendres; que l'on effiicera ou raclera toutes inscriptions qui se trouveraient sur les sépultures , ou armes , ^H apposées, soit peintes, en quelque lieu qiie ce soit, de manière qu*U ne reste d'eux y sur ta face de 4a terre , que ia mémoire de leur sentence et de son ^écution, »

Quand on lit de semblables documents , si voisins de notre époque , et quand on voit l'invincible haine qui, après douze ou quinze générations de juifs convertis au christianisme , poursuit encore aujourd'hui cette race infortunée à Majorque , on ne saurait croire que l'esprit de l'inquisition y fût éteint aussi parfaitement qu'on le dit à l'époque du décret de Mendizabal.

Je ne terminerai pas cet article, et je ne sortirai pas du couvent de l'inquisition , sans faire part h mes lecteurs d'une découverte assez curieuse, dont tout rhon-

neur revient à M. Tasta , et qui eût fait « il y a trente ans, la fortune de cet érudit , à moins qu'il ne Teût, d*un cœur joyeux , portée au maître du monde , sans songer à en tirer parti pour lui-même , supposition qui est bien plus conforme que Tautre à son caractère d'artiste insouciant et désintéressé.

Cette note est trop intéressante pour que j'essaie de la tronquer. La voici telle qu'elle a été remise entre mes mains , avec l'autorisation de la publier.

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