CONDITIONS DE DEVELOPPEMENT DES ROUILLES
Les conditions de développement d'une maladie sont toujours utiles à connaître. Elles découlent de la manière de vivre du parasite, qui provoque la maladie même, et doivent servir, par conséquent, de critérium aux procédés qu'on doit employer pour la combattre. Ces conditions varient avec la nature du champig-non, mais elles peuvent se résumer presque toujours dans ces simples expressions : bon étd.t des germes ou spores, chaleur et humidité suffisantes, hôte offrant un suhstratum convenable. Il va de soi que le degré de chaleur et la quantité d'humidité varient d'une -espèce à l'autre, et que les différents parasites attaquent les plantes à des périodes de croissance différentes. Néanmoins, l'ensemble des conditions énoncées ci-dessus se lie toujours intimement à l'existence et à la marche de la maladie, tandis que la suppression d'une quelconque de ces conditions, provoquée par l'action de l'homme (état caustique des spores, empoisonnement du substratum, cas du Peronospora, etc.) ou par l'intervention de la nature (sécheresse prolongée, etc.), entraînera toujours la suppression de la maladie. Mais comme en pratique la suppression complète de l'un de ces facteurs n'est pas réalisable, on arrive, tout au plus, à atténuer ou annuler les effets de la maladie, tout en permettant à l'espèce qui la provoque de se perpétuer à travers les âges. Quant au cas de la rouille, les choses se modifient un peu, grâce à Thétéroœcie des espèces qui la provoquent.
Quoi qu'il en soit, en partant des ^cidiospores dévelop-
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pées sur répine-viiiette, les Borraginées, ou les Rhamnées, nous aurons à constater que la chaleur et lliumidité requises pour leur germination, et que des tissus riches en matières protéiques pour leur développement ultérieur, sont indispensables. Si ces conditions se réalisent, la formation des Urédospores est assurée. Celles-ci, à leur tour, exigeront le prolongement de ces conditions pour leur propagation.
On remarquera la prédilection que la rouille orangée montre pour les boutons floraux, les jeunes organes, et, en général, pour les variétés d'une végétation exubérante. Ce fait, ainsi qu'on le verra par la suite, ne reste pas sans conséquence pour la pratique agricole. Les plantes altérées par d'autres maux, tels que la verse, le charbon, la carie, etc., paraissent plus sujettes à l'attaque de cette rouille, qui s'y développe avec beaucoup de vigueur.
Les Téleutospores, qui ordinairement succèdent à la rouille orangée, ne demanderont qu'au printemps suivant les conditions nécessaires à leur germination. Les petites spores cependant qui résulteront de cette germination, au lieu d'envahir les jeunes céréales, iront demander l'hospitalité à des feuilles de plantes toutes différentes, comme répine-vinette, les Borraginêes, etc., qui seules peuvent rendre possible leur développement ultérieur et assurer par cela même l'existence de l'espèce. Les ^Ecidiums qui résulteront de ces sporidies demanderont, à leur tour, les conditions précitées.
La connaissance des conditions de développement de la
EFFETS DE LA ROUILLE
rouille va nous servir pour l'exposé des procédés auxquels on a ordinairement recours pour prévenir ou combattre cette maladie.
EFFETS DE LA ROUILLE
Le dommage causé aux céréales par la rouille vient, on le sait, de ce que le champignon assimile pour son propre usage les principes élaborés par ces plantes. L'affaiblissement que la jeune plante subit est proportionnel aux matériaux qui, au lieu de contribuer à la croissance de la tige et à la formation des grains, comme c'était leur destination, sont appropriés par le champignon. Il s'ensuit que la plante se développe mal, et que les grains restent vides en grande partie. Mais comme les céréales, au moment où la rouille orangée les attaque, se trouvent dans une période d'assimilation très active, il est rare quelles éprouvent un dommage sérieux, à moins qu'une saison exceptionnellement pluvieuse mette à la disposition du champignon une quantité d'humidité suffisante pour produire plusieurs générations successives de spores.
Quelques jours d'un brillant soleil arrêtent les progrès du parasite et les plantes vigoureuses triomphent du mal, sans dommages sérieux.
Mais, si la rouille noire vient à apparaître à une époque plus avancée de la croissance des céréales, les conditions
sont entièrement changées. La période d'activé assimilation de la plante est passée. La plante a emmagasiné les aliments dans ses différentes parties : les progrès de la floraison et de la fructification se poursuivent. L'amidon transformé passe des cellules où il était momentanément emmagasiné, dans les grains, sa destination dernière. Le champignon l'arrête au passage et se l'assimile pour son propre usage. Les céréales ne sont plus capables de lutter contre le parasite comme dans un âi;e moins avancé, quand le champignon formait la rouille orangée. Il n'y a pas moyen de s'opposer au développement du parasite aux dépens de la plante, et par conséquent le grain sera d'autant moins plein que l'action malfaisante du champignon aura été plus longue et plus étendue.
La localité ainsi que les méthodes de culture contribuent beaucoup à rendre cette maladie plus ou moins fréquente et dangereuse. Tessier rapporte, dans son livre ^, qu'on a vu la rouille en certaines années et certains cantons produire la perte presque totale des grains ; d'autres fois on a estimé le dommage qu'elle a causé à la moitié, au tiers ou au quart de la récolte.
Aujourd'hui, dans les localités surtout où on s'est mis sérieusement à lutter contre le mal, il est rare de constater des dommages pareils. Parmi les désastres de ces derniers temps il convient cependant de signaler : celui de Tannée
J Tessier, Traité des maladies des grains. Paris, 1783.
EFFETS DE LA ROUILLE. 193
1879 en Italie, où la presque totalité des récoltes fut détruite par la rouille dans le Milanais, l'Emilie, les Roma- <i^nes, le Bénévent, etc., celui de Sicile en 1881, où il paraît que les dégâts les plus graves étaient causés par la rouille linéaire {Pue. Rahicjo vera)., enfin, en 1887, celui des blés de Milly et Arpagon (Seine-et-Oise), où la récolte a été à peu près perdue, et qui a donné lieu à une discussion animée au sein de la Société Nationale d'agriculture de France.
Mais ces effets fâcheux ne se limitent pas aux grains ; la paille ressent aussi directement l'attaque. Les pailles rouillées, en effet, sont sujettes à être triturées par le battage ; elles constituent une litière peu abondante et de qualité inférieure ; elles nuisent aux animaux, surtout aux chevaux, qui les mangent, et provoquent des indigestions, des irritations du bas ventre et de l'intestin, des coliques, des diarrhées, des contractions spasmodiques etc. ^ Ainsi, sans citer les auteurs qui depuis Tessier ont parlé de ces effets (Bayle Barelle, Langius, Gianani, Losana, etc.), nous dirons que dans ces derniers temps M. Fischer a eu l'occasion de constater des cas d'empoisonnement sur des bêtes qui avaient fait usage de pailles rouillées. Magne, qui les a essayées à Alfort sur un troupeau de moutons, n'a pas eu à constater l'effet du poison, mais il dit que ces pailles ont perdu une
1. Santo Garovaglio. Sui Micro fiti délia riiggine del grano. (Archivio del Labor. Crittog. di Pavia, vol. I, pag. 16).
LovERDO. Les jnaladies cryptogamiques. 13
partie de leurs principes nutritifs et on peut craindre qu'elles soient irritantes et aptes à déterminer des accidents. La rouille, si elle est intense, peut incommoder les moissonneurs et les batteurs, et même troubler la respiration
des animaux (Langius) qui reçoivent de la paille ainsi Fouillée comme litière.
L'histoire de ces champig-nons, leurs générations alternantes, etc., ne sont pas seulement du plus haut intérêt pour la science, mais elles comportent aussi d'importants enseig-nements pour le cultivateur. Ces considérations nous montrent, en effet, que nous avons à poursuivre l'ennemi sur les céréales et les graminées des prairies, aussi bien que sur maintes plantes herbacées et ligneuses sauvag^es. Du reste on pressent que la destruction directe du parasite est impossible et que la présence d'un substratum défavorable, ou la suppression complète de l'un de ces hôtes„ sont nos seules ressources pour la lutte.
Poursuivons d'abord la rouille sur les graminées.
Celles de nos céréales qui développent lentement leurs feuilles sont exposées aux atteintes de la rouille plus long-temps que celles dont les feuilles se développent rapidement. C'est pour cela que le blé dhiver souffre ordinairement plus que le blé d'été. Ce n'est plus la même chose pour le seig'le, dont les variétés, automnales ou printanières,, sont également attaquées.
En tout cas, c'est une chose aujourd'hui acquise que parmi les diiTérentes variétés de blés cultivés, il y en a qui présentent plus de résistance que les autres. Ainsi des expériences de M. Pietrusky ^ il résulte que les variétés suivantes résistent le mieux à la rouille :
Le blé du Beng-ale et le blé géant d'Eley ;
Le Campfane price, le blé-champion, le blé géant de Richmond, le blé rouge à six rangs et le Prince Albert ;
Le blé nouveau de Castille ;
Le blé hérisson et le blé velouté brun ;
Le blé fréant de Sainte-Hélène, le blé velouté rouse et le blé tunisien ;
Le Triticum monococcum ;
L'épeautre.
Settegast-, qui a fait beaucoup d'expériences à ce propos, fut aussi porté à considérer :
Le blé de Pologne [Triticum polonicum) :
Le blé dur [Triticum turgidum) et surtout la variété de Sainte-Hélène, comme le plus résistants à la rouille.
D'autre part, des cultures expérimentales exécutées en Allemagne par Werner, Kornicke et Havenstein-^, il résulte que \e blé de Ressincfland, lequel du reste est peu exigeant
1. Yesque et Jubainville. Les maladies des plantes cultivées. pag. 165-166. Paris, 1878.
2. Zeitchv. fur Ethnolog. Aon Bastian. u. Harman. 1871, Het't II, pag. 95.