‹ Les maladies de la mémoireChapitre 10 sur 36 · Taine. De V Intelligence, t. I, liv. II, chap. u · texte numérisé non relu

Taine. De V Intelligence, t. I, liv. II, chap. u

2. « Observation sur un cas de perte de mémoire » par M. Kœmpfeu dans les Mémoires de L’Académie de médecine, 1S35, tome IV, p. 48!). Je dois l'indication de cette curieuse observation à M. le Dr Riti, médecin à l'asile de Charentou.

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syncope. Revenu à lui, il remonta à cheval « pour dissiper un reste d’étourdissement » et il continua sa leçon d’équitation pendant trois quarts d’heure avec une grande régularité. Cependant de temps en temps, il disait à l’écuyer : « Je sors d’un rêve. Que m’est-il « donc arrivé? » On le reconduisit à son domicile

Habitant la même maison que le malade, je fusmandé aussilôt. Il était debout, me reconnut, me salua comme à l’ordinaire et me dit : « Je sors comme d’un rêve. « Que m’est-il donc arrivé? » — Parole libre. Réponses justes à toutes les questions. Il ne se plaint que de confusion dans la tête.

« Malgré mes demandes, celles de son écuyer et de son domestique, il ne se rappelle ni sa blessure de l’avant- veille, ni son voyage à Versailles de la veille, ni sa sortie du matin, ni les ordres qu’il adonnés avant de sortir, ni sa chute, ni ce qui a suivi. Il reconnaît parfaitement tout le monde, appelle chacun par son nom, sait qu’il est officier, qu’il est de semaine, etc.

« Je n’ai pas laissé passer une heure sans observer ce malade. Chaque fois que je revenais à lui, il croyait toujours me voir pour la première fois. Il ne se rappelle aucune des prescriptions médicales qu'il vient de suivre (bain de pieds, frictions, etc.). En un mot, rien n'existe pour lui que l'action du moment.

« Six heures après l’accident, le pouls commença à se relever et le malade commença à retenir la réponse à lui faite tant de fois : Vous êtes tombé de cheval.

« Huit heures après l’accident, le pouls gagne encore; le malade se souvient de m’avoir vu une fois.

« Deux heures et demie plus tard, le pouls est normal. Le malade n’oublie plus rien de ce qu’on lui dit. Il se rappelle parfaitement sa blessure au pied. Il commence

Il i bot. — Mémoire g

aussi à se rappeler qu’il a été la veille à Versailles, mais d’une manière si incertaine qu’il avoue que si on lui affirmait bien positivement le contraire, il serait disposé à le croire. Cependant, le retour de la mémoire s’opérant toujours de plus en plus, il acquiert dans la soirée la conviction intime d’avoir été à Versailles. Mais c’est là que s’arrête pour ce jour le progrès du souvenir. 11 se couche sans pouvoir se rappeler ce qu’il a fait à Versailles, comment il est revenu à Paris, ni comment il a reçu la lettre de son père.

« Le 2 décembre, après une nuit d’un sommeil tranquille, il se rappelle dès son réveil successivement ce qu’il a fait à Versailles, comment il en est revenu et qu’il a trouvé la lettre de son père sur la cheminée. Mais tout ce qu’il a fait vu ou entendu le 1er décembre avant sa chute, il l’ignore encore aujourd’hui, c’està-dire qu’il n’en a pas la connaissance par lui-même, mais seulement par des témoins.

« Cette perte de la mémoire a été, comme disent les mathématiciens, en raison inverse du temps qui s’est écoulé entre les actions et la chute, et le retour de la mémoire a été dans un ordre déterminé du plus loin au plus proche. »

CeLte observation, faite sans esprit de système par un homme qui paraît très surpris de ce qu’il constate, n’est-elle pas probante à souhait? A la vérité, il ne s’agit ici que d’une amnésie temporaire et limitée; mais on voit que, même dans ces étroites limites, la loi se vérifie. Je regrette, malgré un grand nombre de recherches et d’interrogations, de ne pouvoir mettre plus de faits de ce genre sous les yeux du lecteur. Si l’attention se porte de ce côté, j’espère qu’on en découvrira d’autres.

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En définitive, notre loi, tirée des faits, vérifiée par la contre-épreuve, peut être tenue pour vraie jusqu’à preuve du contraire. On peut même la corroborer par d’autres considérations.

Cette loi si générale quelle soit par rapport à la mémoire, n’est qu’un cas particulier d'une loi encore plus générale, — d’une loi biologique. C’est un fait bien connu, dans le domaine de la vie, que les structures formées les dernières sont les premières à dégénérer. C’est, dit un physiologiste, l’analogue de ce qui se passe dans les grandes crises commerciales. Les vieilles maisons résistent à l’orage; les nouvelles maisons, moins solides, croulent de tous côtés. Enfin, dans l’ordre biologique, la dissolution se fait dans l’ordre inverse de l’évolution: elle va du complexe au simple. Hughlings Jackson le premier a montré en détail que les fonctions supérieures, complexes, spéciales, volontaires du système nerveux disparaissent les premières; que les fonctions inférieures, simples, générales, automatiques disparaisent les dernières. Nous avons constaté ces deux faits dans la dissolution de la mémoire : le nouveau périt avant l’ancien, le complexe avant le simple. La loi que nous avons formulée n’est donc autre chose que l’expression psychologique d’une loi de la vie, et la pathologie nous montre à son tour dans la mémoire un fait biologique.

L’étude des amnésies périodiques a fait entrer le jour dans notre sujet. En nous montrant comment la mémoire se défait et se refait, elle nous fait comprendre ce qu’elle est. Elle nous a révélé une loi qui nous permet pour le présent de nous orienter au milieu des nombreuses variétés morbides et qui nous permettra plus tard de les embrasser dans une vue d’ensemble.

Sans essayer un résumé prématuré, rappelons ce qui a été vu plus haut : d’abord et dans tous les cas, abolition des souvenirs récents ; danslcsamnésies périodiques, suspension detoulesles formes delà mémoire, sauf celles qui sont se mi- organisées et organiques; dans les amnésies totales et temporaires, abolition complète, sauf des formes organiques; dans un cas (Macnish) , abolition complète, y compris les formes organiques. Nous verrons, dans le prochain chapitre, que les désordres partiels de la mémoire sont régis par cette même loi de régression et surtout le groupe le plus important : les amnésies du langage.

La loi de régression étant admise, il resterait à déterminer comment elle agit. Je serai bref sur ce point, n’ayant à proposer que des hypothèses.

Il serait puéril de supposer que les souvenirs se déposent dans le cerveau, sous forme de couches, par ordre d’ancienneté, à la manière des stratifications géologiques, et que la maladie, descendant de la surface aux couches profondes, agit comme un expérimentateur qui enlève tranche par tranche le cerveau d’un animal. Pour expliquer la marche du processus morbide, il nous faut recourir à l’hypothèse qui a été faite plus haut sur les hases physiques de la mémoire. Je la rappellerai en quelques mots.

11 est extrêmement vraisemblable que les souvenirs occupent le même siège anatomique que les impressions primitives et qu’ils exigent l’activité des mêmes éléments nerveux (cellules et fibres). Ceux-ci peuvent occuper des positions très diverses, depuis l’écorce du cerveau jusqu’à la moelle. La conservation et la reproduction dépendent : 1° d’une certaine modification des cellules, 2" de la formation dégroupés plus ou

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moins complexes que nous avons appelés des associations dynamiques. Telles sont pour nous les bases physiques de la mémoire.

Les acquisitions primitives, celles qui datent de l’enfance, sont les plus simples : formation des mouvements secondaires automatiques, éducation de nos sens. Elles dépendent principalement du bulbe et des centres inférieurs du cerveau ; et on sait qu’à cette époque de la vie, l’écorce cérébrale est imparfaitement développée. Indépendamment de leur simplicité, elles ont toutes les raisons possibles d’être les plus stables. D’abord, les impressions sont reçues par des éléments vierges. La nutrition est très active; mais ce renouvellement moléculaire incessant ne sert qu’à fixer les impressions; les molécules nouvelles remplaçant exactement les anciennes, la disposition acquise des éléments nerveux finit par équivaloir à une disposition innée. De plus, les associations dynamiques, formées entre ces éléments, parviennent à l’état de fusion complète, grâce à des répétitions sans nombre. Il est donc inévitable que ces premières acquisitions soient mieux conservées et plus facilement reproduites qu’aucune autre, qu’elles constituent la forme la plus solide de la mémoire.

Tant que l’individu adulte reste à l’état sain, les impressions et les associations nouvelles, quoique d’un ordre beaucoup plus complexe que celles de l’enfance, ont encore de grandes chances de stabilité. Les causes qui viennent d’être énumérées agissent toujours, quoique avec moins de force.

Mais si, par l’effet de l’âge ou de la maladie, les conditions changent; si les actions vitales, notamment la nutrition, diminuent; si les pertes sont en excès; alors

les impressions deviennent instables et les associations fragiles. Prenons un exemple. Un homme en est a cette période d’amnésie progressive où l’oubli des faits récents est très rapide. Il entend un récit; il voit un paysage ou un spectacle. L’événement psychique sa réduit en dernière analyse à une somme d’impressions auditives ou optiques formant certains groupes très complexes. Dans ce nouveau récit ou ce nouveau spec tacle, il n’y a d’ordinaire qu’une seule chose nouvelle : le groupement, l’association. Les sons, les formes, les couleurs qui en sont la matière ont été déjà éprouvés et remémorés bien des fois dans le cours de la vie. Mais, par suite de l’état morbide de l’encéphale, ce complexus nouveau ne parvient pas à se fixer : les éléments qui le composent font partie d’autres associations ou groupes beaucoup plus stables, formés pendant la période de santé, souvent répétés. ümtre le complexus nouveau qui tend faiblement à s’établir et les complexus anciens qui sont fortement établis, la lutte est très inégale. Il y a donc toutes les chances possibles pour que les anciennes combinaisons soient suscitées plus tard, même au lieu et place de la nouvelle.

Ces indications suffisent. Remarquons d’ailleurs que cette hypothèse sur la cause de l’amnésie progressive est d’importance secondaire. Qu'on l’accepte ou non, cela ne change rien à la valeur de notre loi.

Il y a peu à dire des amnésies congénitales. J’en parlerai pour ne rien omettre. Elles se rencontrent chez les idiots, les imbéciles et un à degré plus faible chez

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les crétins. La plupart d’entre eux sont affligés d’une débilité générale de la mémoire. Variable selon les individus, elle peut tomber si bas chez quelques-uns qu’elle rend impossibles l’acquisition et la conservation de ces habitudes très simples qui constituent la routine journalière de la vie.

Mais, si l’affaiblissement général de la mémoire est la règle, on rencontre dans la pratique de fréquentes exceptions. Parmi ces inlirmes, il y en a qui, dans un domaine limité, ont une mémoire très remarquable.

On a observé que, chez beaucoup d’idiots et d’imbéciles, les sens sont atteints inégalement : ainsi l’ouïe peut avoir une finesse et une précision supérieures, tandis que les autres sens sont obtus. L’arrêt de développement n’est pas uniforme sur tous les points. Il n’est donc pas étonnant que l'affaiblissement général de la mémoire coïncide chez le même homme avec l’évolution et même l’hypertrophie d’une mémoire particulière. Ainsi certains idiots, réfractaires à toute autre impression, ont un goût très vif pour la musique et peuvent retenir un air qu’ils n’ont entendu qu’une seule fois. D’autres (le cas est plus rare) ont la mémoire des formes, des couleurs et montrent une certaine aptitude pour le dessin . On rencontre plus fréquemment la mémoire des chiffres, des dates, des noms propres, des mots en général. « Un imbécile se rappelait le jour de chaque enterrement fait dans une paroisse, depuis trente-cinq ans. Il pouvait répéter avec une invariable exactitude le nom et l’âge des décédés, ainsi que les gens qui conduisaient le deuil. En dehors de ce registre mortuaire, il n’avait pas une idée, il ne pouvait répondre à la moindre question et n’était pas même capable de se nourrir. »> — Certains idiots,

qui ne peuvent faire les calculs les plus élémentaires, répètent sans broncher toute la table de multiplication. D’autres récitent par cœur des pages qu’on leur a apprises et ne réussissent pas à connaître les lettres de l’alphabet. Drobisch rapporte le fait suivant, dont il a été témoin : Un garçon de quatorze ans presque idiot avait eu beaucoup de peine à apprendre à lire. 11 avait, néanmoins, une facilité merveilleuse pour retenir l’ordre dans lequel les mots et les lettres se succédaient. Si on lui donnait deux ou trois minutes pour parcourir une page imprimée dans une langue qu’il ne connaissait pas ou traitant de questions qu'il ignorait, il était en état d’épeler de mémoire les mots qui s’y trouvaient, absolument comme si le livre était resté ouvert devant lui 1 2 . L’existence de ces mémoires partielles est un fait si commun qu’on en a tiré parti pour l’éducation des idiots et des imbéciles*.

Il faut noter encore que certains idiots atteints de manie ou de quelque autre maladie aiguë recouvrent une mémoire temporaire. Ainsi « un idiot atteint de la rage raconta un fait assez compliqué dont il avait été témoin longtemps auparavant et qui semblait n’avoir fait aucune impression sur lui 3 ».

1. Drobisch, Empirische Psychologie , p. 95. Winslow, oav . cité, p. 5til. Falret, art. Amnésie, dans le Dictionn. encyclop des sciences méd. Le Dr Herzen me communique le fait d’un Russe d’Arkangel) actuellement âgé de 27 ans atteint d'imbécillité à la suite d’excès. Il n’a conservé des brillantes facultés de son adolescence qu’une mémoire extraordinaire, pouvant faire instantanément les opérations les plus difficiles d’arithmétique et d’algèbre et répéter mot pour mot de longues poésies, après les avoir lues ou entendues une seule fois.

2. Voir sur ce sujet l’ouvrage de Ireland, On Idiocy and hnle cility. London, 1877.

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