‹ Les maladies de la mémoireChapitre 9 sur 36 · Reynolds ap. CarpeDter, p · texte numérisé non relu

Reynolds ap. CarpeDter, p

de la mémoire. Elles renferment cependant une part d’enseignement : nous y reviendrons dans le paragraphe qui va suivre.

Les amnésies progressives sont celles qui, par un travail de dissolution lent et continu, conduisent à l’abolition complète de la mémoire. Cette définition est applicable à la plupart des cas. C’est par exception seulement que l’évolution morbide n’aboutit pas à une extinction totale. La marche de la maladie est très simple ; peu frappante, comme tout ce qui se produit par actions lentes ; très intructive, parce que, en nous montrant comment la mémoire se désorganise, elle nous apprend comment elle est organisée.

Nous n’avons pas à rapporter ici de cas particuliers, rares, exceptionnels. Il y a un type morbide à peu près constant qu’il suffit de décrire.

La première cause de la maladie est une lésion du cerveau à marche envahissante (hémorrhagie cérébrale, apoplexie, ramollissement, paralysie générale, atrophie des vieillards, etc., etc.). Pendant la période initiale, il n’existe que des désordres partiels. Le malade est sujet à de fréquents oublis qui portent toujours sur les faits récents. S’il interrompt une besogne, elle est oubliée. Les événements de la veille, de l’avantveille, un ordre reçu, une résolution prise, tout cela est aussitôt effacé. Cette amnésie partielle est un symplûme banal de la paralysie générale à son début. Les asiles d’aliénés sont pleins de malades de celte catégorie qui, le lendemain de leur entrée, affirment qu'ils

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y sont depuis un an, cinq ans, dix ans; qui n ont qu’un souvenir vague d’avoir quitté leur maison et leur famille ; qui ne peuvent désigner le jour de la semaine ni le nom du mois. Mais le souvenir de ce qui a été fait et acquis avant la maladie resle encore solide et tenace. Tout le monde sait aussi que, chez les vieillards, l’affaiblissement très marqué de la mémoire est relatif aux faits récents.

Là se bornent, ou à peu près, les données de la psychologie courante. Elle semble admettre, au moins implicitement, que la dissolution de la mémoire ne suit aucune loi. Nous allons donner la preuve du contraire.

Pour découvrir celte loi, il faut étudier psychologiquement la marche de la démence '. Dès que la période de prodromes, dont on vient de parler, est dépassée, il se produit un affaiblissement général et graduel de toutes les facultés, qui finit par réduire l’individu à une vie toute végétative. Les médecins ont distingué, suivant leurs causes, diverses espèces de démence (sénile, paralytique, épileptique, etc.). Ces distinctions sont pour nous sans intérêt. Le travail de dissolution mentale reste au fond le même, quelles qu’en soient les causes, et c’est la seule chose qui nous importe. Or la question qui se pose est celle-ci : Dans celte dissolution, la perte de la mémoire suit-elle un ordre?

Les nombreux aliénistes qui ont laissé des descriptions de la démence ne se sont pas arrêtés à cette question, sans portée pour eux. Leur témoignage n’en aura que plus de valeur, si nous pouvons découvrir chez eux une réponse : et elle s’y trouve. Quand on

t. Nous prenons ici le mot démence au sens médical et non comme synonyme de folie en général.

interroge les meilleures autorités (Griesinger, Baillarger, Falret, Foville.etc., etc.), on découvre que l'amnésie, après avoir été limitée d’abord aux faits récents, s’étend aux idées, puis aux sentiments et aux affections et finalement aux actes. Nous avons là toutes les données d’une loi. Pour la dégager, il suffit d’examiner successivement ces divers groupes.

1° Il est d’observation si vulgaire que l’affaiblissement de la mémoire porte d’abord sur les faits récents, qu’on ne remarque pas combien cela est choquant pour le sens commun. Il serait naturel de croire à priori que les faits les plus récents, les plus voisins du présent sont les plus stables, les plus nets ; et c’est ce qui arrive à l'état normal. Mais, au début de la démence, il se produit une lésion anatomique grave : un commencement de dégénérescence des cellules nerveuses. Ces éléments en voie d’atrophie ne peuvent plus conserver les impressions nouvelles. En termes plus précis, ni une modification nouvelle dans les cellules, ni la formation de nouvelles associations dynamiques n’est possible ou au moins durable. Les conditions anatomiques de la stabilité et de la réviviscence manquent. Si le fait est totalement neuf, il ne s’inscrit pas dans les centres nerveux ou est aussitôt effacé *. S’il n’est qu’une répétition d’expériences antérieures et encore vivaces, le malade rejette le fait dans le passé ; les circonstances concomitantes du fait actuel s'effacent bien vite et ne permettent plus de le localiser à sa place. Mais les modifications fixées dans les éléments

1. Dans un cas de démence sénile, un malade, peudant quatorze mois, n’a jamais reconnu son médecin, qui venait le visiter tons les jours (Felmaun, Arcltiv. fur Psychiatrie, 1864).

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nerveux depuis de longues années et devenues organiques , les associations dynamiques et les groupes d’associalions cent fois et mille fois répétées persistent encore ; elles ont une plus grande force de résistance contre la destruction. Ainsi s’explique ce paradoxe de la mémoire : Le nouveau meurt avant l’ancien.

2° Bientôt ce fonds ancien sur lequel le malade peut encore vivre s’entame à son tour Les acquisitions intellectuelles se perdent peu à peu (connaissances scientifiques, artistiques, professionnelles, langues étrangères, etc.). Les souvenirs personnels s’effacent en descendant vers le passé. Ceux de l’enfance disparaissent les derniers. Même à une époque avancée, des aventures, des chants du premier âge reviennent. Souvent, les déments ont oublié une grande partie de leur propre langue. Quelques expressions reviennent par accident ; mais d’ordinaire ils répètent d’une manière automatique les mots qui leur sont restés (Griesinger, Baillarger). Cette dissolution intellectuelle a pour cause anatomique une atrophie qui envahit peu à peu l’écorce du cerveau, puis la substance blanche, produisant une dégénérescence graisseuse et athéromateuse des cellules, des tubes et des capillaires de la substance nerveuse.

3° Les meilleurs observateurs ont remarqué « que les facultés affectives s’éteignent bien plus lentement que les facultés intellectuelles ». 11 peut sembler surprenant d’abord que des états aussi vagues que les sentiments soient plus stables que les idées et les états intellectuels en général. La réflexion montre que les sentiments sont ce qu’il y a en nous de plus profond, de plus intime, de plus tenace. Tandis que notre intelligence est acquise et comme extérieure à nous, nos

sentiments sont innés. Considères dans leur source, indépendamment des formes raffinées et complexes qu’ils peuvent prendre, ils sont l’expression immédiate et permanente de notre organisation. Nos viscères, nos muscles, nos os, tout, jusqu’aux éléments les plus intimes de notre corps, contribuent pour leur part à les former. Nos sentiments, c’est nous-mêmes; l’amnésie de nos sentiments, c’est l’oubli de nous-mêmes. 11 est donc logique qu’elle se produise à une époque où la désorganisation est déjà si grande que la personnalité commence à tomber par morceaux.

4° Les acquisitions qui résistent en dernier lieu sont celles qui sont presque entièrement organiques : la routine journalière, les habitudes contractées de longue date. Beaucoup peuvent encore se lever, s’habiller, prendre leurs repas régulièrement, se coucher, s’occuper à des travaux manuels, jouer aux cartes et à d’autres jeux, quelquefois même avec une aptitude remarquable, alors qu’ils n’ont plus ni jugement, ni volonté, ni affections. Cette activité automatique, qui ne suppose qu’un minimum de mémoire consciente, appartient à cetLe forme inférieure de la mémoire pour laquelle les ganglions cérébraux, le bulbe et la moelle suffisent.

La destruction progressive de la mémoire suit donc une marche logique, une loi. Elle descend progressivement de l’instable au stable. Elle commence par les souvenirs récents qui, mal fixés dans les éléments nerveux, rarement répétés et par conséquent faiblement associés avec les autres, représentent l’organisation à son degré le plus faible. Elle finit par cette mémoire sensorielle, instinctive, qui, fixée dans l’organisme, devenue une partie de lui-même ou plutôt lui-même, représente l’organisation à son degré le plus fort. Du

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terme initial au terme final, la marche de l’amnésie, réglée par la nature des choses, suit la ligne de la moindre résistance, c’est-à-dire de la moindre organisation. La pathologie confirme ainsi pleinement ce que nous avons dit précédemment de la mémoire : « C’est un processus d’organisation à degrés variables compris entre deux limites extrêmes : l’état nouveau, l’enregistrement organique. »

Cette loi, que j’appellerai loi de régression ou de réversion, me paraît ressortir des faits, s’imposer comme une vérité objective. Cependant, pour dissiper tous les doutes et prévenir toutes les objections, j’ai pensé qu’il serait bon de vérifier cette loi par une contre-épreuve.

Si la mémoire, lorsqu’elle se défait, suit la marche invariable qui vient d’être indiquée, elle doit suivre une marche inverse lorsqu’elle se refait: les formes qui disparaissent les dernièresdoiventreparaitrelespremières, puisqu’elles sont les plus stables, et la restauration doit se faire en remontant.

Il est bien difficile de trouver des cas probants. D’abo d il faut que la mémoire revienne d’elle-même. Les cas de rééducation prouvent peu. De plus, il est rare que les amnésies progressives soient suivies de guérison. Enfin, l’attention n’ayant jamais été portée sur ce point, les documents font défaut. Les médecins préoccupés d’autres symptômes se contentent de noter que la mémoire « revient peu à peu ».

Dans son Essai cité plus haut , Louyer-Villermay observe « que, quand la mémoire se rétablit, elle suit dans sa réhabilitation un ordre inverse de celui qu’on observe dans son abolition : les faits, les adjectifs, les substantifs, les noms propres. » Il y a peu à tirer de cette remarque assez confuse. Voici qui est plus clair.

« Dernièrement, on a vu en Russie un célèbre astronome oublier tour à tour les événements de la veille, puis ceux de l’année, puis ceux des dernières années et ainsi desuitela lacune gagnant toujours, tant qu’enfin il ne lui restait plus que le souvenir des événements de son enfance. On le croyait perdu. Mais, par un arrêt soudain et un retour imprévu, la lacune se combla en sens inverse, les événements de la jeunesse redevenant visibles, puis ceux de l’âge mûr, puis les plus récents, puis ceux de la veille. La mémoire était restaurée tout entière quand il mourut1. »

L’observation qui suit est encore plus précise. Elle a été notée heure par heure. J’en transcris la plus grande partie 2.

« Je dois faire mention d’abord de quelques détails bien insignifiants en eux-mêmes, mais qu’il est néces- ■ saire de connaître, parce qu’ils se lient à un phénomène remarquable. Dans les derniers jours de novembre, un officier de mon régiment fut blessé au pied gauche par le frottement d’une botte. Le 30 novembre, il alla à Versailles pour y avoir un entretien avec son frère. Il dîna dans cette ville, revint le meme soir à Paris, et, en rentrant dans son logement, il trouva une lettre de son père sur la cheminée.

« Maintenant voici le fait lui-même. Le 1er décembre, cet officier était au manège et son cheval s’étant abattu, il tomba sur la partie droite du Corps, surtout sur le pariétal droit. Cette commotion fut suivie d’une légère

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