‹ Les maladies de la mémoireChapitre 14 sur 36 · G ail, Fonctions du cerveau, t. I · texte numérisé non relu

G ail, Fonctions du cerveau, t. I

2. J’ai eu occasion de noter que plusieurs calculateurs ne voient pas leurs chiffres ni leurs calculs, mais qu’ils les <■ entendent ». Il importe peu pour notre thèse que les images soient visuelles ou auditives.

3. Taine, De l’Intelligence , t. I, 1" partie, liv. n, ch. i, § !•', Luys, Le cerceau et ses fonctions, p. 120. Lewes, loc. cit.

LES AMNÉSIES PARTIELLES

une bonne mémoire visuelle. Elle a pour condition une bonne structure de l’œil, du nerf optique et des parties de l’encéphale qui concourent à l’acte de la vision c’est-à-dire (d’après les notions anatomiques généralement admises) de certaines portions de la protubérance , des pédoncules , de la couche optique , des hémisphères cérébraux. Ces structures, supérieures par hypothèse à la moyenne, sont parfaitement adaptées à recevoir et à transmettre les impressions. Par suite, les modifications que subissent les éléments nerveux ainsi que les associations dynamiques qui se forment entre eux (ce sont là, nous l’avons répété plusieurs fois, les bases de la mémoire) doivent être plu? stables, plus nettes, plus faciles à raviver que dans un autre cerveau. En somme, dire qu’un organe visuel a une bonne constitution anatomique et physiologique, c’est dire qu’il présente les conditions d’une bonne mémoire visuelle/

On peut aller plus loin et faire remarquer que ce terme « une bonne mémoire visuelle » est encore trop large. L’observation journalière ne nous montre-t-elle pas que l’un se rappelle mieux les formes, un autre les couleurs? Il est vraisemblable que la première mémoire dépend surtout de la sensibilité musculaire de l’œil, la seconde de la rétine et des appareils nerveux qui s’y rattachent.

Ces remarques sont applicables à l’ouïe, l'odorat, au goût, et à ces formes diverses de la sensibilité que l’on comprend sous le nom général de toucher, en un mot à toutes les perceptions des sens.

Si l’on réfléchit aux relations intimes qui existent entre les sentiments, les émotions, la sensibilité en général et la constitution physique de chaque homme Ribot. — Mémoire. 7

si l’on considère combien ces états physiques dépendent des organes de la vie animale, on comprendra que ces organes jouent à quelques égards le même rôle pour les senliments que les organes des sens pour les perceptions. Par suite des différences de constitution, les impressions transmises peuvent être faibles, intenses, stables, fugitives : autant de conditions qui modifient la mémoire des sentiments. La prépondérence d’un système d'organes (ceux de la génération par exemple) crée une supériorité pour un groupe de souvenirs.

Restent les états psychiques d’un ordre supérieur : les idées abstraites, les sentiments complexes. Ils ne peuvent être rattachés immédiatement à aucun organe ; le siège de leur production et de leur reproduction n’a pu être localisé jusqu’ici d’une manière précise. Mais, comme ils résultent sans aucun doute d’une association ou d’une dissociation des états primitifs, nous n’avons aucune raison de supposer que, en ce qui les concerne, les choses se passent différemment.

Tout ce qui précède peut donc se résumer en ce3 termes : Chez le même homme, un développement inégal des divers sens et des divers organes produit des modifications inégales dans les parties appropriées du système nerveux, par suite des conditions inégales de souvenir, par suite des variétés de mémoire. Il est même vraisemblable que l’inégalité des mémoires, dans le même homme, est la règle, non l’exception. Comme nous n’avons- pas de procédés exacts pour les doser séparément et les comparer entre elles, nous ne donnons ce qui précède que comme une conjecture, sans pouvoir toutefois renoncer à croire

LES AMNÉSIES PARTIELLES

que l’on, ne constate pas tous les cas d’inégalité, mais simplement ceux qui dénotent une grande disproportion. — L’antagonisme qui existe entre diverses formes de mémoire nous fournirait encore une preuve indirecte : c’est un point sur lequel il y aurait de curieuses recherches à faire ; mais il sort de notre sujet *. — Enfin, qu’on n’objecte pas l’influence de l’éducation. Il est clair qu’il faut en porter beaucoup à son compte ; mais l’éducation ne s’applique guère qu’aux dons que la nature met déjà en relief, et d’ailleurs, dans certains cas, il est certain qu’elle n’a pu jouer aucun rôle.

En psychologie, comme dans toute science de faits, c’est l’expérience qui décide en dernier ressort. Remarquons cependant que l’indépendance relative des diverses formes de la mémoire aurait pu s’établir par le seul raisonnement. C’est, en effet, un corollaire des deux propositions générales qui suivent : 1° Tout souvenir a son siège dans certaines parties déterminées de l’encéphale. 2° L’encéphale et les hémisphères du cerveau eux-mêmes « consistent en un certain nombre d’organes totalement différenciés, dont chacun possède une fonction propre, tout en restant dans la connexion la plus intime avec les autres. » Cette dernière proposition est maintenant admise par la plupart des auteurs qui étudient le système nerveux.

Je crains d’insister trop longuement. Dans la physiologie, en effet, la distinction des mémoires partielles est une vérité courante s; mais, dans la psychologie, la

1. Sur l'antagonisme des mémoires , voir Herbert Spencer, Principes de Psychologie, t. Ier, 232-242.

2. Voir en particulier Ferrier, Fonctions du cerveau. Gratiolet ( Anal . comparée), etc., t. II, p. 460, faisait déjà remarquer «qu’à

méthode des « facultés » a si bien réussi à faire considérer la mémoire comme une unité que l’existence des mémoires partielles a été complètement oubliée ou prise pour une anomalie. II fallait ramener le lecteur à la réalité, lui rappeler qu'il n'y a, en dernière analyse, que des mémoires spéciales, ou, comme disent certains auteurs, locales. Nous acceptons volontiers cette dernière dénomination, à condition qu'on n’oublie pas qu’il s’agit ici d’une localisation disséminée, suivant cette hypothèse des associations dynamiques dont nous avons si souvent parlé. On a souvent comparé la mémoire à un magasin où toutes nos connaissances seraient conservées dans des casiers. Si l’on veut conserver cette métaphore , il faudrait la présenter sous une forme plus active : comparer, par exemple, chaque mémoire particulière à une escouade d’employés chargés d’un service spécial, exclusif. L’une de ces escouades peut être supprimée sans que le reste du service en souffre d’une manière choquante. C’est ce qui arrive dans les désordres partiel de la mémoire.

Après ces remarques préliminaires, entrons dans la pathologie. Si, à l’état, normal, les diverses formes de la mémoire ont une indépendance relative, il est naturel qu’à l’état morbide une forme disparaisse, les autres restant intactes. C’est un fait qui doit maintenant nous paraître simple, n’exiger aucune explication, puisqu’il

chaque sens correspond une mémoire qui lu: est corrélative et que l’intelligence a comme le corps ses tempéraments qui résultent de la prédominance de tel ou tel ordre de sensations dans {es habitudes naturelles de l’esprit. »

LES AMNÉSIES PARTIELLES

résulte de la nature même de la mémoire. Il est vrai que beaucoup de désordres partiels ne sont pas restreints à un seul groupe de souvenirs. On ne son étonnera guère, si l’on réfléchit à la solidarité intime de toutes les parties du cerveau, de leurs fonctions et des états psychiques qui y sont liés. Nous trouverons cependant un certain nombre de cas où l’amnésie est bien limitée.

Une étude complète des amnésies partielles consisterait à prendre l’une après l’autre les diverses manifestations de l’activité psychique et à montrer par des exemples que chaque groupe de souvenirs peut disparaître , temporairement ou pour toujours. Nous sommes loin de pouvoir remplir ce plan. Nous ne pouvons pas même dire si certaines formes ne sont jamais atteintes partiellement et ne disparaissent que dans les cas de dissolution complète de la mémoire. Il faut nous résigner à attendre de l’avenir des documents pathologiques plus amples ou plus probants.

A proprement parler , il n’existe qu’une forme d’amnésie partielle qu’on puisse étudier à fond : celle dps signes (signes parlés et écrits, interjections, gestes). Elle est riche en faits de tout genre, explicable par la loi formulée plus haut. La réservant pour une élude à part, nous allons résumer se qu’on sait des autres amnésies partielles.

« Quelques personnes, dit Calmeil ', ont perdu la faculté de reproduire certains tons ou certaines couleurs et ont été obligées de renoncer à la musique ou à la peinture. » D’autres perdent la seule mémoire des nombres, des figures, d’un langue étrangère, des noms

i. Dictionnaire en trente volumes , art. Amnésie*

propres, de l’exislence de leurs plus proches parents. Nous allons en donner quelques exemples.

On a souvent cité le cas de Holland qu’il a rapporté lui-même dans sa Maniai Pathology (p. ICO) : « J 'étais descendu le même jour dans deux mines profondes du Harz. Etant dans la seconde mine, je me trouvai si épuisé par la fatigue et l’inanition qu'il me fut complètement impossible de causer avec l’inspecteur allemand qui m’accompagnait. Tous les mots, toutes les phrases de la langue allemande étaient sortis de rna mémoire, et je ne pus les recouvrer qu’après avoir pris un peu de nourriture et de vin et m’être reposé quelque temps. »

Ce cas, quoique le plus connu, est loin d’être unique. Le Dr Beattie rapporte qu’un de ses amis, ayant reçu un coup sur la tête, avait perdu tout ce qu’il savait de grec, mais que par ailleurs sa mémoire ne paraissait avoir souffert en aucune façon. Cette perte de langues acquises par l’étude a été souvent notée comme le résultat de diverses fièvres.

« De même pour la musique. Un enfant, après s’être violemment heurté le têLe, resle trois jours inconscient. En revenant à lui, il avait oublié tout ce qu’il savait de musique. Rien autre n’avait été perdu l. » — Il y a des cas plus compliqués. Un malade qui avait complètement oublié la valeur des notes musicales pouvait jouer un air après l’avoir entendu. Un autre pouvait écrire des notes, même composer, reconnaître une mélodie à l’audition; mais il était incapable de jouer en regardant les notes 2. — Ces faits, qui nous mon-

Page 1