‹ Les maladies de la mémoireChapitre 2 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'étude descriptive du souvenir a été très bien faite par divers auteurs, surtout par les Ecossais; aussi le ut de ce travail n’est pas d’y revenir. Je me propose de rechercher ce que la nouvelle méthode en psychoogie peut nous apprendre sur la nature de la mémoire ; de montrer que les enseignements de la physiologie nnis à ceux de la conscience nous conduisent à poser ce problème sous une forme beaucoup plus large; que la mémoire, telle que le sens commun l’entend et que la psychologie ordinaire la décrit, loin d’être la mémoire tout entière, n’en est qu’un cas particulier, le plus élevé et le plus complexe, et que, pris en luimême et étudié à part, il se laisse mal comprendre; qu’elle est le dernier terme d’une longue évolution et comme une efflorescence dont les racines plongent bien avant dans la vie organique; en un mot, que la mémoire est, par essence, un fait biologique; par accident, un fait psychologique.

Ribot. — Mémoire. 1

Ainsi entendue, notre élude comprend une physiologie et une psychologie générales de la mémoire et en même temps une pathologie. Les désordres et les maladies de celte faculté, classés et soumis à une interprétation, cessent d’être un recueil de faits curieux et d’anecdoles amusantes qu’on ne mentionne qu'en passant. Us nous apparaissent comme soumis à certaines lois qui constituent le fond même de la mémoire et en mettent à nu le mécanisme.

Dans l’acception courante du mot, la mémoire, de l’avis de tout le monde, comprend trois choses : la conservation de certains états, leur reproduction, leur localisation dans le passé. Ce n’est là cependant qu’une certaine sorte de mémoire, celle qu’on peut appeler parfaite. Ces trois éléments sont de valeur inégale : les deux premiers sont nécessaires, indispensables; le troisième, celui que dans le langage de l’école on appelle la « reconnaissance », achève la mémoire, mais ne la constitue pas. Supprimez les deux premiers, la mémoire est anéantie; supprimez le troisième, la mémoire cesse d’exister pour elle-même, mais sans cesser d’exister en elle-même. Ce troisième élément, qui est exclusivement psychologique, se montre donc à nous comme surajouté aux deux aulres : ils sont stables; il est instable, il parait et disparait ; ce qu'il représente, c’est l’apport de la conscience dans le fait de la mémoire; rien de plus.

Si l’on étudie la mémoire, ainsi qu’on l’a fait jusqu’à nos jours, comme « une faculté de l’âme », à l’aide du

sens intime seul, il est inévitable de voir, dans celte forme parfaite et consciente, la mémoire tout entière; mais c’est, par l’effet d une mauvaise méthode, prendre la partie pour le tout ou plutôt l'espèce pour le genre. Des auteurs contemporains (Huxley, Clifford, Maudsley, etc.), en soutenant que la conscience n’est que l’accompagnement de certains processus nerveux etqu’elle est « aussi incapable de réagir sur eux que l’ombre sur les pas du voyageur qu’elle accompagne », ont ouvert la voie à la nouvelle théorie que nous essayons ici. Ecartons pour le moment l’élément psychique, sauf à l’étudier plus loin; réduisons le problème à ses données les plus simples, et voyons comment, en dehors de toute conscience, un état nouveau s’implante dans l’organisme, se conserve et se reproduit : en d’autres termes, comment, en dehors de toute conscience, se forme une mémoire.

Avant d'en venir à la véritable mémoire organique, nous devons mentionner quelques faits qui en ont été parfois rapprochés. On a cherché des analogues de la mémoire dans l’ordre des phénomènes inorganiques, en particulier « dans la propriété qu’ont les vibrations lumineuses de pouvoir être emmagasinées sur une feuille de papier et de persister, à l’élat de vibrations silencieuses, pendant un temps plus ou moins long, prêtes à paraître à l'appel d’une substance révélatrice. Des gravures exposées aux rayons solaires et conservées dans l’obscurité peuvent, plusieurs mois après, à l’aide de 'réactifs spéciaux, révéler les traces persistantes de l’action photographique du soleil sur leur surface » Posez üne clef sur une feuille de papier blanc, exposez-les en

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