‹ Les maladies de la mémoireChapitre 3 sur 36 · Luys, Le cerveau et ses foneliens, p · texte numérisé non relu

Luys, Le cerveau et ses foneliens, p

plein soleil, conservez ce papier dans un tiroir obscur, et, même au bout de quelque années, l’image spectrale de la clef y sera encore visible1. A notre avis, ces faits et autres semblables ont une analogie trop lointaine avec la mémoire pour qu’on doive insister. On y trouve la première condition de tout rappel : la conservation, mais c'est la seule, car ici la reproduction est tellement passive, tellement dépendante de l’intervention d’un agent étranger, qu’elle ne ressemble pas à la reproduction naturelle de la mémoire. Aussi bien, dans notre sujet, il ne faut jamais perdre de vue que que nous avons affaire à des lois vitales, non à des lois physiques, et que les bases delà mémoire doivent être cherchées dans les propriétés de la matière organisée, non ailleurs. Nous verrons plus tard que ceux qui l’oublient font fausse route.

Je n’insisterai pas non plus sur les habitudes du monde végétal qu’on a comparées à la mémoire; j’ai hâte d’en venir à des faits plus décisifs.

Dans le règne animal, le tissu musculaire nous offre une première ébauche de l’acquisition de propriétés nouvelles, de leur conservation et de leur reproduc tion automatique. « L’expérience journalière, di llering, nous apprend qu’un muscle devient d’autan plus fort qu’il travaille plus souvent. La fibre musculaire, qui d’abord répond faiblement à l’excitation transmise par le nerf moteur, le fait d’autant plus énergiquement qu’il est plus fréquemment excité, en admettant naturellement des pauses et des repos. Après chaque action, il est plus apte à l’action, plus disposé à la répétition d’un même travail, plus apte à la re-

1. G.-H. Lewes, Problems of life andmind , third sériés, p. 57.

production du processus organique. Il gagne plus à l’activité qu'à un long repos. Nous avons ici, sous sa forme la plus simple, la plus rapprochée des conditions physiques, celte faculté de reproduction qui se rencontre sous une forme si complexe dans la substance nerveuse. Et ce qui est bien connu de la substance musculaire se laisse voir plus ou moins dans la substance des autres organes. Partout se montre avec un accroissement d’activilé, coupée de repos suffisants, un accroissement de puissance dans la fonction des organes ’. »

Le tissu le plus élevé de l’organisme, le tissu nerveux, présente au plus haut degré cette double propriété de conservation et de reproduction. Nous ne chercherons pas cependant dans la forme la plus simple de son activité, dans le réflexe, le type de la mémoire organique. Le réflexe, en effet, qu’il consiste en une excitation suivie d’une contraction ou de plusieurs contractions, est le résultat d’une disposition anatomique. On pourrait bien soutenir à la vérité, et non sans vraisemblance, que cette disposition anatomique, innée aujourd’hui chez l’animal, est le produit de l’hérédité, c’est-à-dire d’une mémoire spécifique; qu’elle a été autrefois acquise, puis fixée et rendue organique par des répétitions sans nombre. Nous renonçons à faire valoir cet argument en faveur de notre thèse, qui en a d’autres bien moins discutables.

Le vrai type de la mémoire organique — et ici nous entrons dans le cœur même de notre sujet — doit être cherché dans ce groupe de faits que Harlley avait si

1. Hering, Uebcr das Gedaciitniss ah allgemeine Functiqn der organuirlcn Malade. Vorlraij., etc., 2” Au 11 âge, Wien, Gerold’s Solin, 1870, p. 13.

heureusement nommés actions automatiques secondaires [secondarily aulomalic), par opposition aux actes automatiques primitifs ou innés. Ces actions automatiques secondaires, ou mouvements acquis, sont le fond même de notre vie journalière. Ainsi, la locomotion, qui chez beaucoup d’espèces inférieures est un pouvoir inné, doit être acquise chez l’homme, en particulier ce pouvoir de coordination qui maintient l’équilibre du. corps à chaque pas, par la combinaison des impressions tactiles et visuelles. D’une manière générale, on peut dire que les membres de l’adulte et ses organes sensoriels ne fonctionnent si facilement que grâce à cette somme de mouvements acquis et coordonnés qui constituent pour chaque partie du corps sa mémoire spéciale, le cipital accumulé sur lequel il vit et par lequel il agit, tout comme l’esprit vit et agit au moyen de ses expériences passées. Au même ordre appartiennent ces groupes de mouvements d’un caractère plus artificiel, qui constituent l’apprentissage d'un métier manuel, les jeux d’adresse, les divers exercice du corps, etc., etc.

Si l’on examine comment ces mouvements automatiques primitifs sont acquis, fixés et reproduits, on voit que le premier travail consiste à former des associations. La matière première est fournie par les réflexes primitifs : il s’agit de les grouper d’une certaine manière, d’en combiner quelques-uns à l’exclusion des autres. Cette période de formation n’est parfois qu’un long tâtonnement. Les actes qui nous paraissent aujourd’hui le plus naturels ont été à l’origine péniblement acquis. Quand le nouveau-né a pour la première fois les yeux frappés par la umière, on observe une fluctuation incohérente des mouvements; quelques

semaines plus tard, la coordination des mouvements est opérée, les yeux peuvent s’ajuster, fixer un point lumineux et en suivre tous les mouvements. Lorsqu’un enfant apprend à écrire, remarque Lewes, il lui est impossible de remuer sa main toute seule; il fait mouvoir aussi sa langue, les muscles de sa face et môme son pied L II en vient avec le temps à supprimer des mouvements inutiles. Tous, quand nous essayons pour la première fois un acte musculaire, nous dépensons une grande quantité d’énergie superflue, que nous apprenons graduellement à restreindre au nécessaire. Par l’exercice, les mouvements appropriés se fixent à l’exclusion des autres. Il se forme dans le3 éléments nerveux correspondant aux organes moteurs des associations dynamiques, secondaires, plus ou moins stables (c’est-à-dire une mémoire), qui s’ajoutent aux associations anatomiques, primitives et permanentes.

Si le lecteur veut bien observer un peu ces actions automatiques secondaires, si nombreuses, si connues de tout le monde, il verra que cette mémoire organique ressemble en tout à la mémoire psychologique, sauf un point : l’absence de la conscience. Résumonsen les caractères; la ressemblance parfaite des deux mémoires apparaîtra d’elle-même :

Acquisition tantôt immédiate, tantôt lente. Répétition de l’acte, nécessaire dans certains cas, inutile dans d’autres.+Inégalité des mémoires organiques suivant les personnes : elle est rapide chez les uns, lente ou totalement réfractaire chez d’autres (la maladresse est le résultat d’une mauvaise mémoire organiquej. Chez les

l. Ouv. cité, p. 51.

uns, permanence des associations une fois formées; chez les autres, facilité à les perdre, à les oublier. Disposition de ces actes en séries simultanées ou successives, comme pour les souvenirs conscients. Ici même, un fait bien digne d’ôlre remarqué, c’est que chaque membre de la sérié surjyère le suivant : c’est ce qui arrive quand nous marchons sans y penser. Tout en dormant, des soldats à pied et même des cavaliers en selle ont pu continuer leur route, quoique ces derniers aient à se tenir constamment en équilibre. Cette suggestion organique est encore plus frappante dans le cas cité par Carpenter 1 d’un pianiste accompli qui exécuta un morceau de musique en dormant, fait qu’il faut attribuer moins au sens de l’ouïe qu'au sens musculaire qui suggérait la succession des mouvements. Sans chercher des cas extraordinaires, nous trouvons dans nos actes journaliers des séries organiques complexes etbien déterminées, c’est-à dire donlle commencement et la fin sont fixes et dont les termes, différents les uns des autres , se succèdent dans un ordre constant : par exemple, monter ou descendre un escalier dont nous avons un long usage. Notre mémoire psychologique ignore le nombre des marches; notre mémoire organique le connaît à sa manière, ainsi que la division en étages, la distribution des paliers et d’autres détails : elle ne se trompe pas. Ne doit-on pas dire que, pour la mémoire organique, ces séries bien définies sont rigoureusement les analogues d’une phrase, d’un couplet de vers, d’un uù- musical pour la mémoire psychologique? 1

Dans son mode d’acquisition, de conservation et ds

i. Mental Phyaiology , p. 75, § 71.

reproduction, nous trouvons donc la mémoire organique identique à celle de l’esprit. Seule la conscience manque. A l’origine, elle accompagnait l’activité motrice ; puis elle s’est effacée graduellement. Parfois — et ces cas sont plus instructifs — sa disparition est brusque. Un homme sujet à des suspensions temporaires de la conscience continuait pendant sa crise le mouvement commencé : un jour, en marchant toujours devant lui, il tomba dans l’eau. Souvent (il était cordonnier) il se blessait les doigts avec son alêne et continuait ses mouvements pour piquer le cuir 1 . Dans le vertige épileptique, appelé « petit mal », des fa,i3 analogues sont d’observation vulgaire. Un musicien, faisant sa partie de violon dans un orchestre, était fréquemment pris de vertige épileptique (perte de conscience momentanée) pendant l’exécution d’un morceau. « Cependant il continuait de jouer, et quoique restant absolument étranger à ce qui l’entourait, quoiqu’il ne vit et n’entendit plus ceux qu’il accompagnait, il suivait la mesure 2. »

Il semble ici que la conscience se charge elle-même de nous montrer son rôle, de le réduire à sa valeur et, par ses brusques absences, de bien faire voir qu’elle est dans le mécanisme de la mémoire un élément surajouté.

Nous sommes maintenant conduits par la logique à pousser plus avant et à nous demander quelles modifications de l’organisme sont nécessaires pour l’établisse-

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