‹ Les maladies de la mémoireChapitre 6 sur 36 · Gruudzüge der phitosophischen Psychologie, p · texte numérisé non relu

Gruudzüge der phitosophischen Psychologie, p

Li:S MALADIES DE LA MÉMOIRE

optique, les corps genouillés jusqu’aux tubercules quadrijumeaux, de là aux ganglions cérébraux (couche optique?) puis, à travers la substance blanche aux couches corticales (dans la région du pli courbe, d’après Ferrier). Cela suppose la mise en activité de bien des éléments divers, épars sur un long trajet. Mais ce n’est pas tout. Il ne s’agit pas d’une simple sensation de couleur. Nous voyons, ou nous imaginons, la pomme comme un objet solide, ayant une forme sphérique. Ces jugements résultent de l’exquise sensibilité musculaire de notre appareil visuel et de ses mouvements. Or les mouvements de l’œil sont réglés par plusieurs nerfs : le pathétique, le moteur oculaire commun, le moteur oculaire externe. Chacun de ces nerfs aboutit à un point particulier du bulbe, rattaché lui-même par un long trajet à l’écorce du cerveau où se forment ce que Maudsley appelle les intuitions motrices. Nous indiquons en gros. Pour les détails, on peut consulter les traités d’anatomie et de physiologie. On se fera une idée du nombre prodigieux de filets nerveux et de cellules disséminées en îlots et en archipels dans les diverses parties de Taxe cérébro spinal. qui servent de base à cet état psychique — la mémoire d’une pomme — que la double illusion de la conscience et du langage nous fait considérer comme simple.

Dira-t-on qu’une perception visuelle est très complexe et prouve trop en faveur de notre thèse? Prenons la mémoire d’un mot. S’il s’agit du mot écrit, c’est une mémoire visuelle, qui se rapproche du cas précédent. S’il s’agit du mot parlé, nous trouvons une complexité tout aussi grande. Le langage articulé suppose l’intervention du larynx, du pharynx, de la bouche, des fosses nasales et par conséquent de plusieurs nerfs

qui ont leurs centres dans diverses parties du bulbe : le spinal, le facial, l’hypoglosse. Si l’on attribue un rôle aux impressions auditives dans la mémoire des mots, c’est une complication encore plus grande. Enfin le centre bulbaire doit être lui-même relié à la circonvolution de Broca et à la région de 1 ’insula, considérées universellement comme le centre psychique de la parole. On voit que ce cas ne diffère du précédent ni en nature ni en complexité, et que la mémoire de chaque mot doit avoir pour base une association déterminée d’éléments nerveux l. *'

Inutile d’insister : de ce qui précède ressort assez l’importance de ces associations, que j’appellerai les bases dynamiques de la mémoire , les modifications imprimées aux éléments étant les bases sialiques. On fera peut-être remarquer que nos exemples supposent des cas encore plus simples. Cela est vrai, mais nous n’avons pas à nous en occuper. Ce que la mémoire conserve et reproduit, ce sont des états de conscience concrets, réels; nous avions donc à les considérer comme tels et à choisir nos exemples dans cet ordre de faits. Que l’analyse physiologique et l’analyse idéologique, chacune de leur côté, descendent jusqu’aux éléments ultimes, c’est une œuvre utile pour expliquer la genèse des états de conscience : ici, nous les considérons tout formés. Quand nous commençons à parler, nous employons quelques mots simples, plus tard des

1. Forbes Winslow (On the obscure Diseuses of the Drain and Disorders of the Mind), p. 257, 4° édition, cite le cas d’un soldat qui, ayant subi l’opération du trépan, perdit quelques portions de son cerveau. On s’aperçut quelque temps après qu’il avait oublié les nombres cinq et sept, et cela seulement. Il recouvra la mémoire de ces deux nombres au bout de quelque temps.

lambeaux de phrase. Nous ignorons longtemps que ces mots supposent des éléments plus simples; beaucoup l’ignorent toujours. La conscience qui est une parole intérieure, procède de même. Ce qui est simple pour elle est composé pour l’analyse. Mais il n’est pas douteux que ces états simples, qui sont l’alphabet de la conscience, supposent eux-rriêmes pour leur conservation et leur reproduction certains corriplexus nerveux. Les faits que nous avons cités plus haut (p. 19) relativement à des lettres et à des syllabes en donnent la preuve. En voici un autre plus curieux. « Un homme très instruit, ditForbes Winslow, après une attaque de lièvre aiguë, perdit absolument la connaissance de la lettre P h »

Si donc nous essayons de nous représenter une bonne mémoire et de traduire cette expression en termes physiologiques, nous devons nous figurer un grand nombre d’éléments nerveux, chacun modifié d'une manière particulière, chacun faisant partie d'une association et probablement apte à entrer dans plusieurs, chacune de ces associations renfermant les conditions d’existence des états de conscience. La mémoire a donc des bases statiques et des bases dynamiques. Sa puissance est en raison de leur nombre et de leur stabilité.

Nous allons étudier maintenant le caractère propre de la mémoire psychique, celui qui n’appartient qu’à

1. Ouvrage cité, p. 238. L’auteur ne nous dit pas s'il s'agit de l’articulation ou du signe écrit ou des deux; ni si le malade guérit.

elle, qui, sans rien changer à sa nature ni à ses conditions organiques, en fait la forme la plus complexe, la plus haute et la plus instable de la mémoire. Ce caractère dans la langue de l’école s’appelle la« reconnaissance». Je l’appellerai la localisation dans le temps, parce que ce terme n’implique aucune hypothèse et qu’il n’est que la simple expression des faits.

Il est peu de questions que la méthode des « facultés » ait embarrassées de plus de difficultés et d’explications factices. 11 sera donc bon de dire d’abord en peu de mots comment, pour nous, la question se pose et se résout.

La localisation dans le temps (par exemple, se rappeler que tel accident nous est arrivé à telle époque et en tel endroit) n’est pas un acte primitif. Elle suppose, outre l’état de conscience principal, des états secondaires variables en nombre et en degré qui, groupés autour de lui, le déterminent. Pour nous, ce qui explique le mieux le mécanisme de la « reconnaissance », c’est le mécanisme de la vision.

La distinction entre les perceptions primitives et les perceptions acquises de la vue est devenue courante depuis Berkeley. On sait que la donnée primitive, c’est la surface colorée ; que les données secondaires sont la direction, l’éloignement, la forme, etc. ; que la première dépend surtout de la sensibilité de la rétine ; que les secondes dépendent surtout de la sensibilité musculaire de l’œil; que par l’habitude le primitif et l’acquis se sont si bien fondus que, pour le sens commun, il n’y a là qu’un acte simple, immédiat, quoique l’analyse, les expériences, les cas pathologiques prouvent le contraire. — De même pour la mémoire. L’état de conscience primitif est d’abord donné comme simplement

existant; les états de conscience secondaires qui s’y ajoutent et qui consistent en rapports et en jugements, le localisent à une certaine distance dans la durée, en sorLc que nous pouvons définir la mémoire : une vision dans le temps.

Cette opération que, pour des raisons de clarté, nous venons d’indiquer en gros, doit être maintenant étudiée de près et en détail.

L’explication théorique de la localisation dans le temps a pour point de départ la loi énoncée par Dugald Stewart et si bien mise en lumière par Taine : « Les actes d’imagination sont toujours accompagnés d’une croyance (au moins momentanée) à l’existence réelle de l’objet qui les occupe L » Cette croyance, qui existe à son plus haut degré dans Phallucination, dans le vertige, dans le rêve (faute de perceptions réelles qui la corrigent), existe, bien qu’à un degré moindre, pour tous les états de conscience. Je ne parlerai pas du mécanisme par lequel l'état de conscience est dépouillé de sa réalité objective et réduit à une pure conception de l’esprit. Je renvoie aux explications que M. Taine en a données s.

Toutefois ce n’est pas là un souvenir. Tant qu’une image, quel qu’en soit le contenu iqu’elle représente une maison, ou une invention mécanique, ou un sentiment), resle isolée et comme suspendue dans la conscience, sans rapport avec d’autres états qui ont pour nous une place fixe, sans pouvoir être logée par nous

1. Dugald Stewart, Philosophie de l’esprit humain , trad. Peisse, t. I, p. 177. — Taine, De l'intelligence , lre partie, livre II, ch. i, § 3. On trouvera dans ce dernier livre un recueil de faits qui ne laissent aucun doute sur ce point.

2. De l’intelligence , en particulier 2e partie, livre I, ch. u.

quelque part, nous n’y voyons qu’un état actuel. Mais parmi ces images quelques-unes ont la propriété, dès qu’elles entrent dans la conscience, de pousser des ramifications dans divers sens, de susciter des états qui les rattachent au présent et grâce auxquels elles nous apparaissent comme faisant partie d’une série plus ou moins longue qui aboutit au présent; en d’autres termes, elles sont localisées dans le temps.

Je ne rechercherai pas si c’est la mémoire qui rend l’idée du temps possible, ou si c’est l’idée du temps qui rend la mémoire possible ; ni si le temps est une forme a prioi'i de l’esprit; ni si elle est explicable par une genèse empirique. Ces questions relèvent d’une critique de la connaissance, non d’une psychologie empirique. Celle-ci n’a pas à s’occuper de ces débats critiques ou ontologiques. Elle constate à titre de fait que le temps implique la mémoire et que la mémoire implique le temps : cela lui suffit.* Ce point admis, comment localisons-nous dans le temps?

Théoriquement, nous n’avons qu’une manière de procéder. Nous déterminons les positions dans le temps comme les positions dans l’espace par rapport à un point fixe, qui, pour le temps, est notre état présent. Remarquons que ce présent est un état réel, qui a sa quantité de durée. Si bref qu'il soit, il n’est pas, comme les métaphores du langage portent à le croire, un éclair, un rien, une abstraction analogue au point mathématique : il a un commencement et une fin. De plus, son commencement ne nous apparaît pas comme un commencement absolu : il touche à quelque chose avec quoi il forme continuité. Quand nous lisons (ou entendons) une phrase, au cinquième mot, par exemple, il reste quelque chose du quatrième. Chaque état

de conscience ne s’efface que progressivement: il laisse un prolongement analogue à ce que l’optique physiologique appelle une image consécutive (et mieux encore '3 an s d’autres langues : a fier -sensation , Nachempfindung). Par ce fait, le quatrième et le cinquième mot sont en continuité, la fin de l’un touche le commencement de l’autre. +C’est là le point capital. Il y a une conliguité, non pas indéterminée, consistant en ce que deux bouts quelconques se touchent; mais en ce que le bout inilial de l’état actuel touche le bout final de l’état antérieur. — Si ce simple fait est bien compris, le mécanisme théorique de la localisation dans le temps l’est du même coup, car il est clair que le passade régressif peut se faire également du quatrième rnot au troisième et ainsi de suite, et que, chaque état de conscience ayant sa quantité de durée, le nombre des états de conscience ainsi parcourus régressivement et leur quantité de durée donnent la position d’un état quelconque par rapport au présent, son éloignement dans le temps. Tel est le mécanisme théorique de la localisation : une marche régressive qui, partant du présent, parcourt une série de termes plus ou moins longue.

Pratiquement, nous avons recours à des procédés plus simples et plus expéditifs. Nous faisons bien rarement cette course régressive à travers tous les intermédiaires, rarement à travers la plupart. Notre simplification consiste tout d’abord dans l’emploi de points de repère. Je prends un exemple très vulgaire. Le 30 novembre, j'attends un livre dont j’ai grand besoin. Il doit venir de loin, et l’expédition demande au moins vingt jours. L’ai-je demandé en temps utile? Après quelques hésitations, je me souviens que ma demande

a été faite la veille d’un petit voyage dont je peux fixer la date d’une manière précise au dimanche 9 novembre. Dès lors, le souvenir est complet. Si l’on analyse ce cas, on voit que l’état de conscience principal — la demande du livre — est d’abord rejeté dans le passé d’une manière indéterminée. 11 éveille des étals secondaires : comparé à eux, il se place tantôt avant, tantôt après. « L’image voyage avec divers glissements en avant, en arrière sur la ligne du passé ; chacune des phrases prononcées mentalement a été un coup de bascule ‘. » A la suite d’oscillations plus ou moin* longues, il trouve enfin sa place ; il est fixé, il est reconnu. Dans cet exemple, le souvenir du voyage est ce que j'appelle un point de repère.

J’entends par point de repère un événement, un état de conscience dont nous connaissons bien la position dans le temps, c’est-à-dire l’éloignement par rapport au moment actuel et qui nous sert à mesurer les autres éloignements. Ces points de repère sont des états de conscience qui par leur intensité luttent mieux que d’autres contre l’oubli, ou par leur complexité sont de nature à susciter beaucoup de rapports, à augmenter les chances de réviviscence. Ils ne sont pas choisis arbitrairement, ils s'imposent à nous. Ils ont une valeur toute relative. Us sont tels pour une heure, tels pour un jour, pour une semaine, pour un mois; puis, mis hors d’usage, ils tombent dans l’oubli. II3 ont en général un caractère purement individuel, quelques-uns cependant sont communs à une famille,

1. Taine, De ü intelligence, 2‘ partie, livre 1, ch. w, § 7. On y trouvera à propos J’un exemple analogue une excellente analyse qui nous dispense d’insister sur ce point.

Rjbot. — Mémoire.

à une petite société, à une nation. Si je ne me trompe, ces points de repère forment, pour chacun de nous, diverses séries répondantà peu près aux divers événements dont notre vie se compose : occupations journalières, évènements de famille, occupations professionnelles, recherches scientifiques, etc., ces séries étant d'autant plus nombreuses que la vie de l’individu est plus variée. Ces points sont comme des bornes kilométriques ou des poteaux indicateurs placés sur des routes, qui, partant d’un même point, divergent dans différentes directions. Il y a toutefois celte particularité que ces séries peuvent en quelque sorte se juxtaposer pour se comparer entre elles.

Reste à montrer comment ces points de repère permettent de simplifier le mécanisme de la localisation. L’événement que nous nommons point de repère, revenant par hypothèse très souvent dar6 la conscience, est très souvent comparé au présent quant à sa position dans le temps, c’est-à-dire que les états intermédiaires qui les séparent sont éveillés plus ou moins nettement. Il en résulte que la position du point de repère est ou du moins semble (car nous verrons plus tard que tout souvenir implique une illusion) de mieux en mieux connue. Par la répétition, celte localisation devient immédiate, instantanée, automatique. C’est un cas analogue à la formation d’une habitude. Les intermédiaires disparaissent, parce qu’ils sont inutiles. La série est réduiLe à deux termes , et ces deux termes suffisent, parce que leur éloignement dans le temps est suffisamment connu. Sans ce procédé abréviatif , sans la disparition d’un nombre prodigieux de termes, la localisation dans le temps serait très longue, très pénible, restreinte à d’étroites limites. Grâce à lui, au

contraire, dès que l’image surgit, elle comporte une première localisation tout instantanée, elle est posée entre deux jalons, le présent et un point de repère quelconque. L’opération s’achcve après quelques tâtonnements, souvent laborieuse, infructueuse et peutêtre jamais précise.

Si le lecteur veut bien étudier ses propres souvenirs, je ne pense pas qu’il élève d’objections sérieuses contre ce qui précède. Il remarquera de plus combien ce mécanisme ressemble à celui par lequel nous localisons dans l’espace. Là aussi, nous avons des points de repère, des procédés abréviatifs, des distances parfaitement connues que nous employons comme unités de mesure.

II n’est pas inutile non plus de faire voir en quelques mots que la localisation dans l’avenir se fait par un mécanisme analogue. Notre connaissance de l’avenir ne peut être qu’une copie du passé. Je n’y trouve que deux catégories de faits : les uns qui sont une reproduction pure et simple de ce qui a eu lieu aux mêmes époques, dans les mêmes endroits, dans les mêmes circonstances; les autres qui consistent en inductions, déductions, conclusions tirées du passé, mais produites par le travail logique de l’esprit. En dehors de ces deux catégories, tout est possible, mais tout est inconnu.

Évidemment, la première classe de faits est celle qui ressemble le plus à la mémoire, parce qu’elle est une simple reproduction de ce qui a été. Un homme a l’habitude d’aller tous les ans passer le mois de septembre dans une maison de campagne. En plein hiver, il la revoit avec ses alentours, ses habitants, son train de vie. Cette imago flotte d'abord indéterminée; elle est

egalement matière a souvenir et à avenir. D’abord elle s’éloigne du présent, puis elle glisse après l'hiver, le printemps, l’été; enfin elle se localise. Le cours de l'année avec sa succession de saisons, de fêtes, scs changements d’occupations, fournit des points de repère. Ce mécanisme ne diffère de celui de la mérnoir qu’en un point : c’est que nous passons du bout final du présent au bout initial de l’état suivant. Nous n’allons pas, comme pour le souvenir, d’un commencement à une fin, mais bien d’une fin à un commencement. Nous parcourons, dans cet ordre invariable, théoriquement tous les états intermédiaires, pratiquement quelques points de repère. Le mécanisme est donc le même que pour la mémoire; seulement, il fonctionne dans un autre sens.

En somme, si nous laissons de côté les explications verbales, nous trouvons que la « reconnaissance » n’est pas une « faculté », mais un fait, et que ce fait résulte d’une somme de conditions. Aussi la « reconnaissance », la localisation dans le temps varie au gré de ces conditions à tous les degrés possibles. Au plus haut degré sont les points de repère; au-dessous, des souvenirs vifs, précis, casés presque aussi vite; audessous, ceux qui causent des hésitations, exigent un temps appréciable; plus bas encore, les reconnaissances laborieuses et qui n’aboutissent qu’à force d’essais et de stratagèmes; enfin dans quelques cas, le travail n’aboutit pas, et notre indécision se traduit par des phrases de ce genre : « Il me semble que j'ai vu cette figure 1 » — « Ai-je rêvé cela? » Encore un pas, et la localisation est nulle; l’image, dépouillée de ses tenants et aboutissants, roule à l’état vagabond, sans feu ni lieu. 11 y a de nombreux exemples de ce dernier cas,

et ils se rencontrent là où l’on s'attendrait te moins à les trouver. Par reflet de la maladie ou de la vieillesse, des hommes célèbres ne reconnaissent pas leurs œuvres les plus personnelles. A la fin de sa vie, Linné prenait plaisir à lire ses propres œuvres, et quand il était lancé dans cette lecture, oubliant qu’il en était l’auteur, il s’écriait : « Que c’est beau! que je voudrais avoir écrit cela! »> — On raconte un fait analogue au sujet de Newton et de la découverte du calcul différentiel. — Walter Scott vieillissant était sujet à ces sortes d’oublis. On récita un jour devant lui un poème qui lui plut; il demanda le nom de l’auteur : c’était un chant de son Pirate. Ballantyne, qui lui a servi de secrétaire et a écrit sa vie, expose avec les détails les plus précis comment Ivanhoe lui fut en grande partie dicté pendant une maladie aiguë. Le livre était achevé et imprimé avant que l’auteur pût quitter le lit. Il n’en avait gardé aucun souvenir, sauf de l’idéemère du roman, qui était antérieure à sa maladie.

Dans un cas cité par Forbes Winslow, l’image semble tout près d’être reconnue, localisée; elle est sur la limite, un appoint très minime aurait suffi, mais il a manqué : « Le poète Rogers, âgé de quatre-vingt-dix ans, se promenait en voilure avec une dame. Celle-ci l’interrogeait sur une autre dame dont il ne pouvait se souvenir. Il fit arrêter et appela le domestique ; Est-ce que je connais Mme M....? — La réponse fut affirmative. Ce fut un moment pénible pour nous deux. Alors il me prit par la main et me dit : N’ayez souci, ma chère, je n’en suis pas encore réduit à faire arrêter la voiture pour demander si je vous connais L »

1. Laycock, A chapter on some organic iaws of personal and ancestral memory , p. 19; Carpenter, Mental Physiology , 444;

Un faitbeaucoup plus instructif pour nous est rapporté par Macaulay dans l’un de ses Eaxays consacré à Wycherley. Sa mémoire, dit-il, était à la lois extrêmement puissante et extrêmement faible, au déclin de sa vie. Si on lui lisait quelque chose dans la soirée, il se réveillait le lendemain matin l’esprit plein des pensées et des expressions entendues la veille; et il les écrivait de la meilleure foi du monde, sans se douter qu’elles ne lui appartenaient pas. Ici le mécanisme de la mémoire est nettement scindé en deux : la pathologie nous en fait l’analyse. Interprétant ce cas d’après ce qui a été exposé plus haut, nous dirons : La modification imprimée aux cellules cérébrales a persisté ; les associations dynamiques des éléments nerveux sont restées stables; l’état de conscience attaché à chacune d’elles a surgi; ces états de conscience se sont réassociés et reconstitués en séries (phrases ou vers). Puis l’opération mentale s’arrête brusquement. Ces séries n’éveillent aucun état secondaire ; elles demeurent isolées, sans rapports qui les rattachent au présent et les en éloignent, sans rien qui les silue dans le temps. Elles restent à l’état d’images et elles semblent nouvelles, parce qu’aucun état concomitant ne leur imprime la marque du passé.

La localisation dans le temps est si peu un acte simple, primitif, instantané, que très souvent elle exige un intervalle appréciable, même pour la conscience. Dans les cas où elle paraît instantanée, sa rapidité est un résultat de l’habitude. L’œil juge de même la distance des objets, et il est probable que pour une

Ballantyne, Life of Walter Scott, ch. XLIV; Spring, Symptomatologie, t. Il, p. 530; Forbes Winslow, Ouvrage cité., p. 247.

mémoire naissante, comme pour une vision naissante, nulle localisation n’est instantanée ‘.

Nous n’avons trouvé, en définitive, clans la plus haute forme de la mémoire, qu’une opération nouvelle, la localisation dans le temps. Pour en finir, il nous reste à montrer le caractère relativement illusoire de cette opération.

Je me rappelle en ce moment sous une forme très vive une visite que j’ai faite il y a un an dans un vieux, château de la Bohême. Cette visite avait duré deux heures. Aujourd’hui , je la refais facilement en imagination : j’entre par l’immense porte, je traverse dans leur ordre les cours, les galeries, les salles, les chapelles superposées; je revois leurs fresques et leurs décorations originales; je m’oriente assez bien dans le dédale de ce vieux château, jusqu’à ma sortie; mais il m’est impossible de me représenter la durée de cette visite comme égale aux deux heures qui viennent de s’écouler. Elle m’apparaît comme beaucoup plus courte et la différence sera bien plus grande encore si les deux heures qui finissent ont été dépensées dans qucl-

1. Remarquons encore ce qui arrive pour les événements dont la répétition a été fréquente. J’ai fait une centaine de fois le voyage de Paris à Brest. Toutes ces images se recouvrent, forment une masse indistincte, à proprement parler un même état vague. Dans le nombre, les voyages liés à quelque événement important, heureux ou malheureux, m’apparaissent seuls comme des souvenirs : ceux-là seuls qui éveillent des états de conscience secondaires sont localisés dans le temps, sont reconnus. On a dû remarquer que notre explication du mécanisme de la « reconnaissance » s’accorde avec celle qui est donnée dans le traité de l' Intelligence, 2” partie, livre I, ch. u, § 6.

que visite analogue ou dans quelque société agréable. Si nous déclarons les deux périodes égales, c’est sur la foi des horloges et malgré le témoignage de la conscience.

Tout souvenir, si net qu'il soit, subit un énorme raccourcissement. Ce fait est indiscutable et il se produit toujours. Des expériences scientifiques appliquées à des cas très simples, où les chances d’erreur sont très petites, confirment celte loi. Yierordt a montré que, si nous cherchons à nous représenter des fractions de seconde, notre représentation de cette fraction de la durée est toujours trop grande; le contraire se produit lorsqu’il s’agit de plusieurs minutes ou de plusieurs heures. Pour étudier la durée de ces petits intervalles, il faisait observer pendant quelque temps les battements d’un métronome; puis l’observateur devait à lui tout seul reproduire des battements aussi rapides que ceux qu’il avait entendus. Or l’intervalle des battements imités devenait trop long quand l’intervalle réel était court, trop court quand l’intervalle réel était long h

Avec la complexité des états de conscience, l’erreur augmente encore. Ce qu’il y a de plus embarrassant, c’est que ce raccourcissement ne se fait suivant aucune loi appréciable. On ne peut pas dire qu’il est proportionnel à l’éloignement. On doit même dire qu’il ne l’est pas. Si je me représente mes dix dernières années par une ligne longue d’un mètre, la dernière année s’étend sur trois ou quatre décimètres; la cinquième,

1. Vierordt, Der Zcitsinn nach Versuchen, 36-111. Expériences analogues de H. Weber sur les perceptions visuelles. Tastsiti? i und Gemeingefühl , 87. Voir aussi Handbuch der Physiologie , herausgegeben v. Hermann, 1879, t. II, 2e partie, p. 2S2.

riche en événements, s’étend sur deux décimètres; les huit autres se resserrent sur ce qui reste.

En histoire, la même illusion a lieu. Certains siècles paraissent plus longs, et, si je ne me trompe, la période qui va de nos jours à la prise de Constantinople parait plus longue que celle qui va de cet événement à la première croisade, quoique les deux soient à peu près égales chronologiquement. Cela vient probablement de ce que la première période nous est mieux connue et que nous y mêlons nos souvenirs personnels.

A mesure que le présent rentre dans le passé, les états de conscience disparaissent et s’effacent. Revus à quelques jours de distance, il n’en reste rien ou peu de chose : la plupart ont sombré dans un néant d’où ils ne sortiront plus et ils ont emporté avec eux la quantité de durée qui leur était inhérente; par suite un déchet d’états de conscience est un déchet de temps. Or les procédés abréviatifs dont nous avons parlé supposent ce déchet. Si, pour atteindre un souvenir lointain, il nous fallait suivre la série entière des termes qui nous en séparent, la mémoire serait impossible, à cause de la longueur de l’opération *.

Nous arrivons donc à ce résultat paradoxal qu’une

1. Abercrombie ( Essay on inlellectual Powers, p. 101) nous en fournit une preuve : « Le Dr l.eyden avait une faculté extraordinaire pour apprendre les langues, et il pouvait répéter très exactement un long Act du Parlement ou quelque document semblable qu’il n’avait lu qu’une fois. Un ami le félicitant de ce don remarquable, il répondit que, loin d’être un avantage, c’était souvent pour lui un grand inconvénient. Il expliqua que, lorsqu’il voulait se rappeler un point particulier dans quelque chose qu’il avait lu, il ne pouvait le faire qu’en se répétant à lui-même la totalité dn morceau depuis le commencement , jus qu’à ce qu’il arrivât au point dont il désirait se souvenir. »

condition delà mémoire, c’est l’oubli. Sans l'oubli total d’un nombre prodigieux d’états de conscience et l’oubli nomenlané d’un grand nombre, nous ne pourrions nous souvenir. L’oubli, sauf dans certains cas, n’est donc pas une maladie de la mémoire, mais une condition de sa santé et de sa vie. Nous trouvons ici une analogie frappante avec les deux processus vitaux essentiels. Vivre, c’est acquérir et perdre; la vie est constituée par le travail qui désassimile autant que par celui qui fixe. L’oubli, c’est ladésassirnilation.v

Un deuxième résultat (et celui-ci nous ramène aux fonctions visuelles), c’est que la connaissance du passé ressemble à un tableau aux perspectives lointaines, à la fois trompeur et exact et qui lire son exactitude de l’illusion même. Si, par une hypothèse irréalisable, nous pouvions comparer notre passé réel tel qu’il a été, fixé pour nous objectivement, avec la représentation subjective que nous en donne notre mémoire; nous verrions que cette copie consiste en un système particulier de projection : chacun de nous s’oriente sans peine dans ce système, parce qu’il le crée.

Nous venons de monter par échelons jusqu’au plus haut degré de la mémoire; il nous faut maintenant suivre l’ordre inverse et revenir progressivement à notre point de départ. Ce retour est nécessaire pour montrer une seconde fois que la mémoire consiste en un processus d’organisation à degrés variables, compris entre deux limites extrêmes : l’état nouveau, l’enregistrement organique.

Il n’y a pas de forme de l’aclivité mentale qui témoigne plus hautement en faveur de la théorie de l’évolution. De ce point de vue, et de celui-là seul, on comprend la nature de la mémoire; on comprend que son étude ne doit pas être seulement une physiologie, mais encore plus une morphologie, c’est-à-dire une histoire de ses transformations.

Reprenons donc la question au point où nous l’avons laissée. Une acquisition nouvelle de l’esprit plus ou moins complexe est ravivée pour la première ou la seconde fois. Ces souvenirs sont les éléments les plus instables de la mémoire, si instables que beaucoup disparaissent à jamais : tels sont la plupart des faits qui se présentent à nous tous les jours, à toute heure. Quelque nets et quelque intenses que soient ces souvenirs, ils ont un minimum d’organisation. Mais, à chaque retour volontaire ou involontaire, ils gagnent en stabilité ; la tendance à l’organisation s’accentue.

Au-dessous de ce groupe de souvenirs pleinement conscients et non organisés, se trouve le groupe des souvenirs conscients et à demi organisés, par exemple, une langue que nous somm ;s en train d’apprendre, une théorie scientifique ou un art manuel que nous ne possédons qu’à demi. Ici, le caractère très individuel du premier groupe s’efface ; le souvenir devient de plus en plus impersonnel; il s’objective. La localisation dans le temps disparaît parce qu’elle est inutile. Çià et là, quelques termes isolés ramènent avec eux des impressions personnelles qui les localisent. Je me souviens d’avoir appris tel mot allemand ou anglais, dans telle ville, dans telle circonstance. C’est comme une survivance , une marque d’un état antérieur, une empreinte originelle. Peu à peu, elle s’efface, et ce terme

prend le caractère banal et impersonnel de tous les autres.

Gctle connaissance d’une science, d’une langue, d’un art s’affermit de plus en plus. Elle se retire progressivement de la sphère psychique, pour se rapprocher de plus en plus de ia mémoire organique. Telle est pour un adulte la mémoire de sa langue maternelle.

Au-dessous, nous tombons dans la mémoire complètement organisée et à peu près inconsciente : celle d’un musicien habile, d’un ouvrier rompu à son métier, d’une danseuse accomplie. Et pourtant tout cela a été de la mémoire au sens rigoureux et ordinaire du mot, de la mémoire pleinement consciente.

On peut descendre plus bas encore. L’exercice de chacun de nos sens (voir, palper, marcher, etc.) suppose une mémoire complètement organisée. Elle fait si bien corps avec nous que la plupart des hommes n’ont jamais soupçonné en quelle mesure tout cela est acquis. Il en est de même d’une foule de jugements de la vie commune. « Personne ne dit qu’il se rappelle que l’objet qu’il regarde a un côté opposé ou qu'une certaine modification de l’impression visuelle implique une certaine distance, ni qu’un mouvement des jambes le fera avancer, ni que l’objet qu’il voit se mouvoir est un animal vivant. On considérerait comme un abus de langage de demander à un autre s’il se rappelle que le soleil brille, que le feu brûle, que le fer est dur, que la glace est froide ‘. > Et pourtant, nous

1. Herbert Spencer, Principes de psychologie, t. I, 4' partie, ch. vi. Ce chapitre est très important à lire pour la mémoire considérée au point de vue de l’évolution.

le répétons, clans une intelligence naissante, toutcela a été de la mémoire au sens strict.

11 n’est pas nécessaire d’ajouter que ce qui précède est une esquisse tout idéale, un schéma. Il serait doublement illusoire de vouloir découper en tranches nettes une évolution qui se fait par transitions insensibles et qui de plus varie chez chaque individu.

Peut-on aller encore plus loin? On le pourrait. Audessous des réflexes composés qui représentent la mémoire organique à son plus bas terme, il y a les réflexes simples. On peut admettre que ces réflexes, qui résultent d’une disposition anatomique innée, ont été eux-mêmes acquis et fixés par des expériences sans nombre dans l’évolution des espèces. On passerait ainsi de la mémoire individuelle à l’hérédité, qui est une mémoire spécifique. Il suffit d’indiquer cette hypothèse.

En somme, on voit qu’il est impossible de dire où la mémoire — soit psychique, soit organique — finit. Dans ce que nous désignons sous ce nom collectif de mémoire, il y a des séries ayant tous les degrés d’organisation, depuis l’état naissant jusqu’à l’état parfait. Il y a un passage incessant de l’instable au stabie; de l’état de conscience, acquisition mal assurée, à l’état organique, acquisition fixe. Grâce à cette marche continuelle vers l’organisation, une simplification, un ordre se fait dans les matériaux, qui rend possible une forme de pensée plus haute. Réduite à elle seule et sans contrepoids, elle tendrait à l’anéantissement progressif de la conscience, elle ferait de l’homme un automate.

Supposons, par une hypothèse irréalisable, qu’un être humain adulte soit placé dans des conditions telles que tout état de conscience nouveau — perceptions,

idées, images, sentiments, désirs — lui fasse défaut : les séries d’étals de conscience qui constituent chaque forme de l’activité psychique finiraient à la longue par s’organiser si bien qu’on ne trouverait plus en lui qu’un automate à peine conscient. — Les esprits bornés et routiniers réalisent cette hypothèse en une cerlaine mesure. Confinés dans un cercle étroit dont ils ont écarté autant que possible le nouveau et l'imprévu, ils tendent vers l’état de stabilité parfaite; ils deviennent « machines en tout » ; pour la plus grande partie de leur vie, la conscience est un superflu.

Après avoir retourné notre sujet en tout sens, nous revenons donc à notre proposition du début : La mémoire consciente n’est qu'un cas particulier de la mémoire biologique. Nous pouvons, par des considérations d’un autre ordre, faire voir une fois de plus que la mémoire est liée aux conditions fondamentales de la vie.

Toutes les formes de la mémoire, de la plus haute à la plus basse, ont pour support des associations dynamiques entre les éléments nerveux et des modifications particulières de ces éléments, tout au moins des cellules. Ces modifications, résultant de l’impression première, ne sont pas conservées dans une matière inerte; elles ne ressemblent pas au cachet imprimé sur la cire. Elles sont déposées dans une matière vivante. Or, tous les tissus vivants sont en état de rénovation moléculaire continue, le tissu nerveux plus qu’aucun autre, et, dans le tissu nerveux, la substance grise plus que la substance blanche, comme le prouve l'excessive abondance des vaisseaux sanguins qui la baignent. Puisque les modifications persistent, il faut que l’ap-

port des nouveaux matériaux, que l’arrangement des nouvelles molécules reproduise exactement le type de celles qui sont remplacées. La mémoire dépend directement de la nutrition.

Mais les cellules n’ont pas seulement la propriété de se nourrir. Elles sont douées, au moins pendant une partie de leur vie, de la faculté de se reproduire, et nous verrons plus tard comment ce fait explique certains rétablissements de la mémoire. De l’avis de tous les physiologistes, cette reproduction n’est d’ailleurs qu’une forme de la nutrition. La base de la mémoire est donc la nutrition, c’est-à-dire le processus vital par excellence.

Je n insiste pas pour le moment sur cette question. Quand nous aurons parlé des désordres de la mémoire, de ses excitations et de ses dépressions, de ses suspensions momentanées, de ses disparitions et de ses retours brusques, de ses affaiblissements progressifs, nous pourrons y revenir avec profit; alors le rôle capital de la nutrition se révélera de lui-même. Jusqu’ici, nous nous en sommes tenus aux préliminaires de notre sujet : la mémoire à l’état sain. Il est temps de l’étudier à l’état morbide. La pathologie de la mémoire complète sa physiologie; nous verrons si elle la confirme.

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