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CHAPITRE II

LES AMNÉSIES GÉNÉRALES

Les matériaux pour l’étude des maladies de la mémoire sont abondants. Ils se trouvent épars dans les livres de médecine, dans les traités de maladies mentales, dans les écrits de divers psychologues. On peut sans trop de peine les rassembler; on a ainsi sous la main un recueil suffisant d’observations. Le difficile est de les classer, de les interpréter, d’en tirer quelques conclusions sur le mécanisme de la mémoire. A cet égard, les faits recueillis sont d’une valeur très inégale : les plus extraordinaires ne sont pas les plus instructifs; les plus curieux ne sont pas les plus lumineux. Les médecins à qui nous les devons pour la plupart ne les ont guère décrits et étudiés qu'en vue de leur art. Un désordre de la mémoire n’est pour eux qu’un symptôme; ils le notent à ce titre; ils s’en servent pour établir un diagnostic et un pronostic. De même pour la classification : ils se contentent de rattacher chaque cas d’amnésie à l’état morbide dont il est l’effet : ramollissement, hémorrhagie, commotion cérébrale, intoxication, etc , etc.

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Pour nous, au contraire, les maladies de la mémoire doivent être étudiées en elles-mêmes, à titre d’étals psychiques morbides qui peuvent nous faire mieux comprendre l’état sain. Quant à leur classification . nous en sommes réduits à la faire d’après les ressemblances et les différences. Nous n’en savons pas assez long pour essayer une classification naturelle, c’est-àdire d’après les causes. Je dois donc déclarer, pour prévenir toute objection, que la classification qui va suivre n’a d’autre but que de mettre un peu d’ordre dans la masse confuse et hétérogène des faits, et que je ne me dissimule pas qu’à beaucoup d’égards elle est arbitraire.

Les désordres de la mémoire peuvent être limités à une seule catégorie de souvenirs et laisser le reste intact, en apparence au moins : ce sont les désordres partiels. D’autres, au contraire, affectent la mémoire tout entière sous toutes ses formes, coupent en deux ou plusieurs tronçons notre vie mentale, y creusent des trous que rien ne comble ou bien la démolissent en totalité par action lente : ce sont les désordres généraux.

Nous distinguerons donc d’abord deux grandes classes : les maladies générales et les maladies partielles de la mémoire. Les premières seules feront l’objet de ce chapitre. Nous les étudierons sous les titres suivants : 1° amnésies temporaires; 2° amnésies périodiques; 3" amnésies à forme progressive, les moins curieuses et les plus instructives; 4* nous terminerons par quelques mots sur l'amnésie congénitale.

LES MALADIES ÜE LA MÉMOU'.E

Les amnésies temporaires procèdent le plus souvent par invasion brusque et finissent de même d'une manière inopinée. Elles embrassent une période de temps qui peut varier de quelques minutes à quelques années. Les cas les plus courts, les plus nets, les plus communs se rencontrent dans Y épilepsie.

Les médecins ne sont d’accord ni sur la nature, ni sur le siège, ni sur les causes de cette maladie. Ce problème n’est ni de notre sujet ni de notre compétence. 11 nous suffit de savoir que tous les auteurs sont unanimes à reconnaître trois formes : le grand mal. le petit mal et le vertige; qu’ils les considèrent moins comme des variétés distinctes que comme des degrés d’un même état morbide; qu’enfin plus l’attaque est modérée dans ses manifestations extérieures, plus elle est funeste pour l’intelligence. L’accès est suivi d’un désordre mental qui peut se traduire aussi bien par de simples bizarreries et des actes ridicules que par des crimes. Tous ces actes ont un caractère commun que Hughlings Jackson désigne sous le nom d 'automatisme mental. Us ne laissent aucun souvenir, sauf dans quelques cas, où il reste quelques traces de mémoire extrêmement faible.

Un malade, en consultation chez son médecin, est pris d’un vertige épileptique, il se remet aussitôt; mais il a oublié qu’il vient de payer un moment avant l'attaque *. — Un employé de bureau se retrouve à

d. Les faits cités sont empruntés pour la plupart au mémoire de Hughlings Jackson publié dans le Itesî Riding Asylum Re-

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son pupitre, les idées un peu confuses, sans autre malaise. 11 se souvient d’avoir commandé son dîner au restaurant; à partir de ce moment, tout souvenir lui fait défaut. Il revient au restaurant; il apprend qu’il a mangé, qu’il a payé, qu’il n’a pas paru indisposé et qu’il s’est remis en marche vers son bureau. Cette absence avait duré environ trois quarts d’heure. — Un autre épileptique, pris d’une attaque, tombe dans une boutique, se relève et s’enfuit en laissant son chapeau et son carnet. On me retrouva, dit-il, à un demikilomètre de là ; je demandais mon chapeau dans toutes les boutiques; mais je n’avais pas conscience de ce que je faisais, et je ne revins à moi qu’au bout de dix minutes en arrivant au chemin de fer. — Trousseau rapporte le cas d’un magistrat qui, siégeant à l’hôtel de ville de Paris, comme membre d’une société savante, sortait nu-lète, allait jusqu’au quai et revenait à sa place prendre part aux discussions, sans aucun souvenir de ce qu’il avait fait.

Souvent le malade continue pendant la période d’automatisme les actes auxquels il se livrait au moment de l’accès, ou bien il parle de ce qu’il vient de lire. Nous en avons donné des exemples dans le précédent chapitre. — Rien n’est moins rare que des tentatives infructueuses de suicide dont il ne reste, après le verlige épileptique, aucune trace dans la mémoire. Et il en est de même pour les tentatives criminelles. Un cordonnier, pris de manie épileptique le jour de son mariage, tue son beau-père à coups de tranchet.

perts , traduit dans la Revue scientifique du 19 février 1876, et au travail de Falret sur l’état mental des épileptiques dans les Archives de médecine , décembre 1SG0, avril et octobre 1861.

Revenu à lui au bout de quelques jours, il n’avait pas la plus légère connaissance de ce qu’il avait fait *.

Voilà assez d’exemples pour que le lecteur puisse comprendre la nature de l’amnésie épileptique mieux que par des descriptions générales. Une certaine pé riode d’activité mentale est comme si elle n’avait pas été : l’épileptique ne la connaît que par le témoignage d’autrui ou par de vagues conjectures. Tel est le fait. Quant à son interprétation psychologique, il y a deux •hypothèses possibles.

On peut admettre : ou bien que la période d’automatisme mental n’a été accompagnée d’aucune conscience : en ce cas, l’amnésie n’a pas besoin d’élre expliquée ; rien n’ayant été produit, rien ne peut être conservé ni reproduit f — ou bien il y a eu conscience, mais à un degré si faible, que l’amnésie s'ensuit. Je crois que cette deuxième hypothèse est la vraie dans un grand nombre de cas.

D’abord, à s’en tenir au raisonnement seul, il est difficile d’admettre que des actes fort compliqués, adaptés à différents buts, s’accomplissent sans quelque conscience au moins intermittente. Qu’on fasse aussi large qu’on voudra la part de l’habitude, il faut bien reconnaître que, si là où il y a uniformité d’action la conscience tend à disparaître, là où il y a diversité elle tend à se produire.

Mais le raisonnement ne peut donner que des possibilités : l’expérience seule décide. Or il y a des faits qui prouvent l’existence d’une certaine conscience, même dans ces cas extrêmement nombreux, où le ma lade ne garde aucun souvenir de son accès. « Quelques

t. Voir aussi Morel, Traité des maladies men a s, p. 695.

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épileptiques, interpellés pendant leur crise d’une manière brusque avec le ton du commandement, répondent aux questions d’une voix brève et en criant. L’accès fini, ils ne se souviennent ni de ce qui leur a clé dit, ni de ce qu’ils ont répondu. — Un enfant à qui l’on faisait respirer pendant ses accès de l’élher ou de l’ammoniaque dont l’odeur lui était insupportable criait avec rage : Va-t’cn, va-t’en, va-t’en! et l’accès terminé, ignorait qu’il l'eût eu. » — « Quelquefois, les épileptiques parviennent, avec beaucoup d’eiïorts, à retrouver dans leur mémoire plusieurs faits qui se sont produits pendant leur accès, surtout ceux qui ont eu

lieu dans les derniers moments Ils sont alors dans

un état comparable à celui où l’on sort d’un rêve pénible. Les principales circonstances de l’accès leur ont d’abord échappé ; ils commencent par nier les faits qu’on leur impute; peu à peu, ils se rappellent un certain nombre de délails qu’ils semblaient d’abord avoir oubliés 1 . »

Si, dans ces cas, les circonstances permettent d’affirmer qu’il y a eu conscience, nous pouvons croire sans témérité qu’il en est de même dans beaucoup d’autres. Je ne veux d’ailleurs pas soutenir que cela ait lieu toujours. Le magistrat dont il a été question plus haut se dirigeait assez bien pour éviter les obstacles, les voitures et les passants: ce qui dénote une certaine conscience; mais dans un cas analogue, rapporté par Hughlings Jackson , le malade est renversé par un omnibus et manque une autre fois de faire une chute dans la Tamise.

Comment donc expliquer l’amnésie dans les cas où

1. Trousseau, Leçons cliniques , t. II, p. 114. Falret, loc. cit.

il y a eu des étals de conscience? Par la faiblesse extrême de ces élats. L’état de conscience ne se fixe, en définitive, que par deux moyens : l’intensité, la répétition r; ce dernier moyen se ramène à l’autre, puisque la répétition est une somme de petites intensités. Ici, il n’y a ni intensité ni répétition. Le désordre mental qui suil l’accès me paraît très bien défini par Jackson lorsqu'il l'appelle « un rêve épileptique ». Un de ses malades, âgé de dix-neuf ans et peu suspect de dogmatiser sur la question, a trouvé spontanément la même expression. « A la suite de son accès, il se coucha. Une fois couché, il dit (parlant à un ami imaginaire) : Attends un instant, William, je viens. Il descendit, ouvrit les portes, sortit en chemise. Le froid du pavé le fit revenir à lui ; alors son père le loucha. 11 dit : Ah I très bien, j'ai fait un rêve , et il se recoucha. »

Rapprochons du rêve l’état mental des épileptiques pour aller du connu à l’inconnu. Rien de plus fréqent que les rêves dont le souvenir disparait immédiatement. Nous nous éveillons pendant la nuit; le souvenir du rêve interrompu est très net ; le lendemain, il n’en reste plus aucune trace. Gela est encore plus frappant au moment du réveil. Nos songes nous apparaissent alors avec beaucoup de vivacité; une heure après, ils sont effacés pour jamais. A qui n’est-il pas arrivé de se perdre en vains efforts pour se rappeler un rêve de la nuit précédente dont on ne sait plus rien, sinon qu’on l’a eu ?

L’explication est simple. Les états de conscience qui constituent le rêve sont extrêmement faibles. Ils paraissent forts, non parce qu’ils le sont en réalité, mais parce qu’aucun état fort n’existe pour les rejeter au

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second plan. Dès que l’état de veille recommence, tout se remet à sa place. Les images s'effacent devant les perceptions, les perceptions devant un état d’attention soutenue , un état d’attention soutenue devant une idée fixe. En somme, la conscience pendant la plupart des rêves a un minimum d’intensité.

La difficulté est donc d’expliquer pourquoi, pendant la période qui suit l’accès épileptique, la conscience tombe à un minimum. Ni la physiologie ni la psychologie ne peuvent le faire, puisqu’elles ignorent la condition de la genèse de la conscience. Le cas est d’autant plus embarrassant que l’amnésie est liée au délire épileptique, à lui seul. Voici en effet ce qui arrive chez les sujets qui sont à la fois alcooliques et épileptiques. Un malade pendant le jour est pris d’une crise épileptique ; il brise tout ce qui est à sa portée, se livre à des actes de violence. Après une courte période de rémission, il est pris pendant la nuit de délire alcoolique caractérisé, comme on le sait, par des visions terrifiantes. Le lendemain, revenu à lui, il se rappelle bien le délire de la nuit ; il n’a aucun souvenir du délire de la journée L

Il y a encore une autre difficulté. Si l’amnésie vient de la faiblesse des états de conscience primitifs, comment se fait-il que ces états, si faibles par hypothèse, déterminent des actes? — Suivant Hugblings Jackson, a l’automatisme mental provient d’un excès d’action des centres nerveux inférieurs qui se substituent aux centres supérieurs ou centres dirigeants. » Nous n’aurions ici qu’un cas particulier d’une loi physiologique bien connue : Le pouvoir excito-moteur des centres

l. Magnan. Clinique de Sainte-Anne. 3 mars 1S79.

réflexes augmente, quand leur connexion avec les centres supérieurs est rompue

Restreignons-nous au problème psychologique : il est possible d’y répondre. Si l’on s’obstine à faire de la conscience une « force » existant et agissant par elle-même, tout devient obscur. Mais si l’on admet, comme nous l’avons dit dans le précédent chapitre, que la conscience est l’accompagnement d’un état nerveux, lequel reste l’élément fondamental, tout devient clair. 11 n’y a du moins aucune contradiction à admettre qu’un état nerveux, suffisant pour déterminer certains actes, soit insuffisant pour éveiller la conscience. La production d’un mouvement et ceile d’un état de conscience sont deux faits distincts et indépendants ; les conditions d’existence de l’un ne sont pas celles de l’autre.

Remarquons pour terminer que la conséquence fatale des accès épileptiques répétés , surtout sous la forme de vertige, est l’affaiblissement progressif de la mémoire dans sa totalité. Cette forme d'amnésie sera étudiée plus loin.

Nous passons maitenant à des cas d’amnésie temporaire d’un caractère destructeur. Dans les exemples précités, le capital accumulé jusqu’au moment de la maladie n’est pas entamé : il arrive seulement que

1. « Un caractère très important de la manie épileptique, dit Falret Joc. cit), c’est la ressemblance absolue de tous les accès chez le même malade, non seulement dans leur ensemble, mais encore dans chacun de leurs détails... Le même malade exprime les mêmes idées, profère les mêmes paroles, se livre aux mêmes actes. Il y a une surprenante uniformité dans tous les accès. *

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quelque chose qui a été dans la conscience ne reste pas dans la mémoire. Dans les cas qui vont suivre, une partie du capital est perdu. Ces cas sont les plus frappants pour l’imagination. Il est possible qu’un jour, avec les progrès de la physiologie et de la psychologie, ils nous en apprennent beaucoup sur la nature de la mémoire. Pour le moment, ils ne sont pas les plus instructifs, — à mes yeux du moins et sans vouloir préjuger ce qu’ils révéleront aux autres

Ces cas diffèrent beaucoup entre eux. Tantôt la suspension de la mémoire part du début de la maladie pour s’étendre en avant, tantôt elle recule un peu sur les derniers événements passés ; le plus souvent, elle s'étend dans les deux sens, en avant et en arrière. Quelquefois la mémoire revient d’elle-même, brusquement, quelquefois lentement et avec un peu d’aide ; quelquefois la perte est absolue, il faut procéder à une rééducation complète. Nous allons donner des exemples de tous ces cas.

« Une jeune femme, mariée a un nomme qu’elle aimait passionnément, fut prise en couches d’une longue syncope à la suite de laquelle elle avait perdu la mémoire du temps qui s’était écoulé depuis son mariage inclusivement. Elle se rappelait très exactement tout

le reste de sa vie jusque-là Elle repoussa avec

effroi dans les premiers instants son mari et son enfant qu’on lui présentait. Depuis, elle n’a jamais pu recouvrer la mémoire de cette période de la vie ni des événements qui l’ont accompagnée. Ses parents et ses amis sont parvenus, par raison et par l’autorité de leui témoignage, à lui persuader qu’elle est mariée et qu’elle a un fils. Elle les croit, parce qu’elle aime mieux penser qu’elle a perdu le souvenir d une année que de

RiiioT. — Mémoire. 4

les croire tous des imposteurs. Mais sa conviction, sa conscience intime n’y est pour rien. Elle voit là son mari et son enfant sans pouvoir s’imaginer par quelle magie elle a acquis l’un et donné le jour à l’autre L »

Nous avons là un exemple d’amnésie irréparable, s’étendant en arrière seulement. Quant à sa raison psychologique, on peut la trouver également dans une destruction des résidus et dans une impossibilité de la reproduction. Dans le cas suivant, rapporté par Laycock, l’amnésie ne s’étend qu’en avant et ne peut être attribuée par conséquent qu’à une impossibilité pour les états de conscience d’être enregistrés et conservés. Le mécanicien d’un navire à vapeur tombe sur le dos ; le derrière de sa tête heurte contre un objet dur; il reste quelque temps inconscient. Revenu à lui, il recouvre assez vite une parfaite santé physique; il conserve le souvenir de toutes les années écoulées jusqu’à son accident; mais, à partir de ce moment, la mémoire n’existe plus, même pour les faits strictement personnels. « En arrivant à l’hôpital, il ne peut dire s’il est venu à pied, en voilure ou par le chemin de fer. En sortant de déjeuner, il oublie qu’il vient de le faire : il n’a aucune idée de l'heure, ni du jour, ni de la semaine. Il essaye par la réflexion de répondre aux questions qui lui sont posées; il n’y parvient pas. Sa parole estlente, mais précise. Il dit ce qu’il veut dire et lit correctement. » Cette infirmité disparut grâce à une médication appropriée *.

1 .Lettre de Charles Villiers à G. Cuvier (Paris. Lenormant, 1802), citée dans Louyer Villermay, Essais sur les maladies de la mémoire, p. 76-77. Ce petit travail de L. Villermay, dont il n’y a d’ailleurs pas beaucoup à tirer, a paru dans les Mémoires de la Société de médecine de Paris, 1817, t. Ier.

2. Laycock, On certains disordcrs and defects of mcmory , p. 12.

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En général, dans les cas d’amnésie temporaire due a une commotion cérébrale, il se produit un ell'et rétroactif. Le malade, en reprenant conscience, n’a pas seulement perdu le souvenir de l’accident et de la période qui l’a suivi; il a aussi perdu le souvenir d’une période plus ou moins longue, antérieure à l’accident. On en pourrait donner de nombreux exemples ; je n’en cite qu’un, rapporté par Carpenter (ouv. cité., p. 450). « Un homme conduisait en cabriolet sa femme et son enfant. Le cheval, pris de frayeur, s’emporta. Après de vains efforts pour en devenir maître, le conducteur fut jeté violemment à terre et reçut une forte secousse du cerveau. En revenant à lui, il avait oublié les antécédents immédiats de l’accident. La dernière chose qu’il se rappelât, c’était la rencontre d’un ami sur sa route, à environ deux milles de l’endroit où il avait été renversé. Mais il n’a recouvré, jusqu’à ce jour, aucun souvenir de ses efforts pour maîtriser le cheval, ni de la terreur de sa femme et de son enfant1. »

Voici maintenant des cas d’amnésie d’un caractère beaucoup plus grave, dont quelques-uns ont nécessité une rééducation complète. Je les emprunte à la revue anglaise Drain.

La première observation, rapportée par le Dr Mor-

1. On trouvera d'autres cas de ce genre dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, art. Amnésie, par J. Falret, p. 728.

Cette paralysie de la mémoire due à une commotion n’est pas rare. Un cas récent a été communiqué par le Dr Motet à la Société de médecine de Paris et a donné lieu à une intéressante discussion sur l'amnésie temporaire. Voir YUnion médicale du

18 juin 1879.

Limer Granville, est celle d’une femme ne vingt-six ans, li yslérique, qui, à la suite d’un travail excessif, fut prise d’une crise violente avec perle complète de conscience.

« Quand la conscience commença à revenir, les dernières idées saines formées avant la maladie se mêlaient d’une manière bizarre aux nouvelles impressions reçues, comme dans le cas où l’on sort lentement d’un rêve. Assise sur son lit près de la fenêtre, pour voir les passants dans la rue, la malade appelait tous les objets mouvants « des arbres en marche », et, quand on lui demandait où elle avait vu ces choses, elle répondait invariablement : « dans l’autre Evangile. » En un mot, dans son état mental, l’idéal et le réel ne se distinguaient pas. Ses souvenirs étaient indistincts, et, en ce qui concerne un grand nombre de choses ordinaires qui constituaient le fond principal de ses pensées avant son attaque, sa mémoire était nulle. Les idées immédiatement antérieures à la maladie semblaient avoir si bien saturé son esprit, que les premières impressions qu’elle reçut en étaient tout imprégnées, tandis que l’enregistrement de Y avant- dernier travail cérébral était pour ainsi dire oblitéré. Par exemple, quoique cette femme gagnât sa vie en donnant des leçons, elle n’avait aucun souvenir d’une chose aussi simple que ce qui sert à écrire. Si on lui mettait une plume ou un crayon dans la main, comme on aurait pu le faire dans celle d’un enfant, ils n’étaient pas saisis, même par action réflexe. Ni la vue ni le contact de l’instrument n’éveillaient d’association d’idées. La plus parfaite destruction du tissu cérébral n'aurait pas effacé plus complètement les effets de l'éducation et de l’habitude. Cet état dura quelques semaines.» La mémoire de ce qui avait été oublié fut recouvrée len-

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tement, péniblement, sans nécessiter cependant une rééducation aussi complète que dans le cas qui va suivre L

La deuxièmeobservation, due au professeur Sharpey, est l’un des exemples les plus curieux de rééducation qui aient été décrits. Je n’extrais de son long article que les détails psychologiques. Il s’agit encore d’une femme de vingt-quatre ans, de complexion délicate, qui pendant six semaines environ fut prise d’une tendance irrésistible à la somnolence. Cet état s’aggrava de jour en jour. Vers le 10 juin, il devint impossible de l’éveiller. Elle resta aii;3i pendant deux mois. Pour la nourrir, on portait à ses lèvres une cuiller, elle avalait; quand elle était rassasiée, elle serrait les dents et éloignait la bouche. Elle paraissait distinguer les saveurs, car elle refusa obstinément certains mets. Elle eut quelques courts moments de réveil à de rares intervalles. Elle ne répondait à aucune question, ne reconnaissait personne, sauf une fois, « une ancienne connaissance qu’elle n’avait pas vue depuis douze mois. Elle la considéra longtemps, cherchant probablement son nom. L’ayant trouvé, elle le répéta plusieurs fois en lui serrant la main ; puis elle retomba dans son sommeil. » Vers la fin d'août* elle revint peu à peu à son état normal.

Ici commence le travail de sa rééducation. « En revenant de sa torpeur, elle paraissait avoir oublié presque tout ce qu’elle avait appris. Tout lui semblait nouveau ; elle ne reconnaissait pas une seule personne, même ses plus proches parents. Gaie, remuante, inat-

1. Brain, a Journal o' Neurology , octobre 1879, p. 317 et suiv.

tentive, charmée de tout ce qu’elle voyait ou entendait, elle ressemblait à un enfant.

« Bientôt, elle devint capable d’attention. Sa mémoire, entièrement perdue en ce qui concerne ses connaissances antérieures, était très vive et très solide pour tout ce qu’elle avait vu et entendu depuis sa maladie. Elle recouvra une partie de ce qu’elle avait appris autrefois, avec une facilité très grande dans certains cas, moindre dans d’autres. Il est remarquable que, quoique le procédé suivi pour recouvrer son acquis ait paru consister moins à l’étudier à nouveau qu’à se le rappeler avec l’aide de ses proches, cependant, même maintenant, elle ne paraît pas avoir conscience, a plus faible degré, de l’avoir possédé autrefois.

« D’abord, il était impossible d’avoir avec elle une conversation. Au lieu de répondre à une question, elle la répétait tout haut textuellement, et pendant longtemps, avant de répondre à une question, elle la répétait tout entière. Elle n’avait à l’origine qu’un bien petit nombre de mots à son service ; elle en acquit rapidement un grand nombre ; mais elle commettait d’étranges erreurs en les employant. Cependant, en général, elle ne confondait que les mots qui avaient ensemble quelques rapports. Ainsi, pour « thé », elle disait « sauce » (et elle employa longtemps ce mot pour les liquides); pour blanc, elle disait noir; pour « chaud », « froid » ; pour « ma jambe », « mon bras », pour « mon œil », « ma dent », etc. D’ordinaire, elle use maintenant des mots avec propriété, quoiqu’elle change parfois leurs terminaisons ou qu’elle en compose de nouveaux.

« Elle n’a encore reconnu personne, même parmi ses plus proches parents, c’est-à-dire qu'elle n’a aucun

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souvenir de les avoir vus avant sa maladie. Elle les désigne par leurs noms ou par ceux qu’elle leur a donnés; mais elle les considère comme de nouvelles connaissances et n’a aucune idée de leur parenté avec elle. Depuis sa maladie, elle n’a vu qu’une douzaine de gens, et c’est pour elle tout ce qu’elle a jamais connu.

« Elle a appris de nouveau à lire ; mais il a été nécessaire de commencer par l’alphabet, car elle ne connaissait plus une seule lettre. Elle a appris ensuite à former des syllabes, des mots, et maintenant elle lit passablement. Ce qui l’a aidée dans cette réacquisition, c’est de chanter les paroles de certaines chansons qui lui étaient familières et qu’on lui présentait imprimées pendant qu’elle jouait du piano.

« Pour apprendre à écrire, elle a commencé par les études les plus élémentaires, mais elle a fait des progrès beaucoup plus rapides qu’une personne qui ne l’aurait jamais su.

« Peu après être sortie de sa torpeur, elle a pu chanter plusieurs de ses anciennes chansons et jouer du piano avec peu ou point d’aide. Quand elle chante, elle a en général besoin d’être aidée pour les deux ou trois premiers mots d’une ligne ; elle achève le reste, de mémoire à ce qu’il semble. Elle peut jouer, d’après une partition, plusieurs airs qu’elle n’avait jamais vus auparavant.

« Elle a appris sans difficulté plusieurs jeux de cartes ; elle sait tricoter et faire divers ouvrages analogues.

« Mais, je le répète, il est remarquable qu’elle ne semble pas avoir le plus léger souvenir d’avoir possédé autrefois tout cela; quoiqu’il soit évident qu’elle ait été grandement aidée dans son travail de réacquisition par ces connaissances antérieures dont elle n’a pas

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conscience. Quand on lui a demandé où elle a appris à jouer un air en regardant la musique sur un livre, elle a répondu qu’elle ne pouvait pas le dire et elle s’est étonnée que son interlocuteur ne pût en faire autant.

« A vrai dire , d’après diverses remarques qu’elle a faites d’elle-même par hasard, il semble qu’elle possède plusieurs idées générales d’une nature plus ou moins complexe qu’elle n’a pas eu l’occasion d’acquérir depuis sa guérison '. »

Autant qu’on en peut juger d’après le rapport de Sharpey, cette rééducation ne dura pas plus de trois mois. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que ce fait soit unique. « Un clergyman , à la suite d’une commotion causée par une chute, reste plusieurs jours totalement inconscient. Revenu à lui, il était dans l’état d’un enfant intelligent. Quoique d’un âge mûr, il recommença sous des maîtres ses études anglaises et classiques Au bout de quelques mois, sa mémoire revint graduellement ; si bien qu’en quelques semaines son esprit recouvra sa vigueur et sa culture ancienne 1 2. »

Un autre homme, âgé de trente ans, fort instruit, à la suite d’une grave maladie, avait tout oublié, jusqu’au nom des objets les plus communs. Sa santé rétablie, ii recommença à tout apprendre comme un enfant , d’abord le nom des choses, puis à lire; puis il commença à apprendre le latin. Ses progrès furent rapides. Un jour, étudiant avec son frère qui lui servait de maître, il s’arrêta subitement et porta sa main à son front. « J’éprouve, dit-il, dans la tête une sensationpar liculière, et il me semble maintenant que i’ai su tout

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