‹ Les maladies de la personnalité (volume 2)Chapitre 15 sur 65 · Annales mcdico-psydi. 0^ série, t^me VJ, p · texte numérisé non relu

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que le malade entretenait avec lui-même. Parfois il faisait les demandes et les réponses. Arrivé à la démence presque absolue, il présentait le même phénomène. Il poussait des cris, s'agitait ; mais aussitôt il se calmait et disait à voix basse, avec un geste significatif : Veux-tu te taire, parle donc plus doucement. Et il se répondait : Oui, je vais parler plus doucement... — Un autre jour, nous le trouvons très occupé à faire des mouvements continuels de dégustation et de sputation. Nous lui demandons : Vous amusez-vous, monsieur G...? Il répond : « Lequel? y> puis retombe dans son incohérence. — Cette réponse, reproduite ici textuellement comme la demande, peut paraître l'effet du hasard, mais elle s'accorde si bien avec cette dualité longtemps observée chez le malade que nous n'avons pas cru devoir la passer sous silence *.

Dans Tobservation suivante, la dissolution de la personnalité se présente sous un autre aspect : l'individu n'a plus conscience d'une partie de lui-même qui lui est devenue étrangère ou ennemie. Déjà plus haut, en parlant des hallucinations, nous avons vu le

1. Descourtis. Du fractionnement des opérations cérébrales , et en particulier de leur dédoublement dans les psyckopathies , in-S**, Paris, 1882, p. 33-34. Voir d'autres faits, p. 32 et 35. — Il est possible que cette seconde personnalité, qui conseille et admoneste l'autre, ne soit que la reproduction purement passive des plirases adressées au malade par son médecin ou ses gardiens. Remarquons aussi qu'il n'est pas rare que les déments parlent d'eux-mêmes à la troisième personne. Ce fait se rencontre chez les petits enfants et on a soutenu que cela vient de ce que leur personnalité n'est pas encore née. A mon avis, il y a là tout simplement un phénomène d'imitation. L'enfant est habitué à entendre dire : Paul a été méchant, il sera fouetté, etc. l\ se désigne de la même manière. L'emploi de la troisième personne chez certains déments serait-il un fait de régression ?

malade leur donner corps peu à peu et finalement rejeter hors de lui Toeuvre de son imagination. Chez les déments, le cas est plus grave. Ce sont des actes ou des états, parfaitement normaux pour un sujet sain, n'ayant rien du caractère morbide et imaginaire de l'hallucination; mais le malade ne les perçoit qu'extérieurement et n'a pas conscience d'en être la cause. Comment expliquer cette situation singulière, sans admettre un changement profond dans la cénesthésie, sans supposer que certaines parties du corps ne sont plus représentées, — senties, — dans ce cerveau en ruine. La perception visuelle subsiste (l'expérience le prouve) ; mais le malade voit ses propres mouvements comme un phénomène extérieur, antagoniste, qu'il n'attribue ni à lui-même, ni à d'autres, qu'il constate passivement sans chercher plus loin, parce que ses sensations internes étant abolies et sa faculté de raisonner impuissante, il n'y a aucun remède contre cette incoordination.

Il s'agit encore d'un paralytique général, dans la période de démence, dont la parole était presque mintelligible et pour qui la notion du monde extérieur était très affaiblie. (( Un jour, il était occupé à éplucher des petits pois. Quoique assez mal habile et naturellement droitier, il n'employait que la main gauche. A un moment, la main droite s'avança comme pour prendre sa part du travail, mais à peine étaitelle arrivée à son but que l'autre se précipitait à sa rencontre, la saisissait et l'étreignait violemment. Pendant ce temps, la figure du malade exprimait la colère et il répétait avec autorité : « Non! non! » Son

LA DISSOLUTION DE LA PERSONNALITÉ Ifô

corps était agité de tressaillements brusques, et tou^ indiquait la lutte violente qui se passait en lui. Une autre fois on avait été obligé de le fixer sur un fauteuil. Sa figure s'assombrit, et de sa main gauche il saisit sa main droite en criant : « Tiens! c'est de ta faute, c'est à cause de toi qu'on m'a attaché », et il se mit à la frapper à coups redoublés.

« Ces deux faits ne sont pas restés isolés. A plusieurs reprises, on put remarquer que, lorsque la main droite sortait de son inertie habituelle ^ le malade l'arrêtait de sa main gauche. Il se fâchait, s'agitait et la frappait aussi violemment que ses forces le lui permettaient. La sensibilité, bien que obtuse, était conservée dans le membre suoérieur droit comme ailleurs K »

Certains déments attribuent aux autres malades le bruit qu'ils font eux-mêmes et se plaignent d'être troublés par leurs cris. Enfin, nous citerons un dernier cas, observé par Hunter, d'un vieillard dont les facultés étaient extrêmement affaiblies. Il rapportait sans cesse au présent les incidents de son premier âge. « Quoiqu'il fut en état d'agir correctement, d'après certaines impressions, et de les attribuer aux parties de son corps qu'elles affectaient, il avait l'habitude de rapporter constamment ses propres sensations à ceux qui l'entouraient. Ainsi, il disait à sa garde-malade et aux assistants qu'il était sûr qixils avaient faim ou soif. Mais si on lui apportait à boire ou à manger, on voyait à son avidité que cette idée

1, Descourtîs, ouvrage cité, p. 37«

Ri DOT. — Personnalif-ô. ^

absurde lui était suggérée par le sentiment de la faim et de la soif, et que le mot ils se rapportait à luimême et non aux autres. Il était sujet à de violents accès de toux. Après chaque paroxysme il reprenait le fil de sa conversation, mais après avoir exprimé en termes appropriés et sympathiques combien il était touché de voir le mauvais état de son ami. « Je suis peiné, disait-il, de vous voir une toux si incommode et si fatigante ^ »

Peu à peu tous ces cas aboutissent à une incoordination toujours croissante, à Tincohérence complète. Ils rejoignent Timbécillité congénitale qui n'a jamais pu atteindre le niveau moyen de la personnalité humaine. Dans cette coordination à degrés multiples et ascendants qui constitue Fhomme normal, il y a eu, pour l'idiot, arrêt de développement. L'évolution n a pas dépassé les premières étapes. Elle a assuré la vie physique et avec elle quelques manifestations psychiques élémentaires. Les conditions d'un développement ultérieur ont fait défaut. C'est ce fait de la coordination, comme base de la personnalité, que nous aurons à examiner de plus près en concluant.

Auparavant qu'il nous soit permis d'essayer une classification rapide des troubles de la personnalité dont nous venons d'énumérer tant de cas, si dissem-

1. Huûter, ap. Winslow : On obscure Diseases of ihe Biain^ p. 278.

blables, qu'il semble d'abord impossible de les réduire à quelques types fondamentaux.

Bien qu'à l'état normal le sentiment de notre propre' corps change de différentes manières dans le cours de la vie, avant tout par cette évolution qui nous conduit de la naissance à la mort, ce changement est d'ordinaire si lent, si continu, que l'assimilation des sensations nouvelles se fait peu à peu et que la transformation est insensible, réalisant ainsi ce qu'on appelle l'identité, c'est-à-dire la permanence apparente dans les variations incessantes. Déjà pourtant les maladies graves ou les changements profonds (puberté, ménopause) jettent quelque indécision : entre l'état nouveau et l'ancien, la fusion n'est pas immédiate, et, comme on l'a dit, « au début, ces sensations nouvelles se présentent devant le moi ancien comme un toi étranger qui excite l'étonnement ». Mais si le sentiment général du corps se modifie subitement, s'il se produit un afflux brusque et abondant d'états insolites, alors l'élément fondamental du moi est complètement transformé; l'individu se sépare de sa personnalité antérieure, il s'apparaît comme un autre. Le plus souvent, il y a une période de trouble et d'incertitude, et la rupture ne se fait pas en un instant. Qu'and cet état morbide est fixé, alors, à notre avis, il peut se présenter trois types prin cipaux dans les maladies de la personnalité :

4° Le sentiment général du corps est complètement changé. L'état nouveau sert de base à une nouvelle vie psychique (nouvelle manière de sentir, de percevoir, de penser, d'où résulte une nouvelle mémoire). Il ne reste de l'ancien moi que les processus complètement

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organisés (marche, langage, travail manuel, etc.), activités purement automatiques, presque inconscientes, qui sont comme des esclaves prêts à servir tous les maîtres. Encore faut-il remarquer que dans la réalité ce type présente des exceptions. Tantôt une partie des ac juisitions automatiques n'entrent pas dans le nouveau moi. Tantôt, de loin en loin, quelques vestiges de l'ancienne personnalité se ravivent et viennent jeter dans la nouvelle une indécision passagère. A prendre les choses en gros et en négligeant les petites déviations, on peut dire que nous avons ici une aliénation de la personnalité, l'ancienne étant devenue pour la nouvelle aliéna j étrangère, en sorte que l'individu ignore sa première vie, ou, quand on la liii rappelle, la contemple objectivement, comme séparée de lui. On en trouve un excellent exemple dans cette femme de la Salpêtrière qui, depuis l'âge de quarante-huit ans, ne se désignait plus que par le terme « la personne de moi-même ». Elle donnait sur sa personnahté antérieure quelques renseignements assez exacts, mais en les attribuant à une autre : « La personne de moi-même ne connaît pas celle qui est née en 1779 » (sa première personnalité *). Le cas du père Lambert appartient aussi à ce type. Hack Tuke cite le cas d'un malade « qui fut pendant plusieurs années à l'hospice de Bedlam : il avait perdu son moi, c'est-à-dire le moi qui lui était familier et avait pris Thabitude de se chercher lui-même sous son lit %

1. Voir robservation entière dans Leuret, Frag. psycho'. p. 121-124.

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