The Journal of mental science^ april 18S
2° Lo deuxième type a pour caractère fondamental Valternance de deux personnalités, et c'est surtout à lui qu'on devrait réserver la dénomination courante de double conscience. Nous avons indiqué qu'entre le premier type et celui-ci on trouverait des formes de transition; mais en ce moment ce qui est tranché et net nous importe seul. La cause physique de cette alternance est bien obscure, on peut dire mconnue. A l'époque où la deuxième personnalité apparaît pour la première fois, ce cas ne diffère en rien de ceux du premier genre : la différence commence avec la réapparition de la personnalité première. Il est difficile de résister à l'hypothèse que, chez ces sujets d'ordinaire hystériques, c'est-à-dire instables par excellence, parmi des variations secondaires, il y a, dans la vie physique, deux hahitus distincts qui servent chacun de base à une organisation psychique. On l'accordera encore plus facilement si l'on remarque que Falternance porte sur le caractère j sur ce qu'il a de plus intime dans la personnalité et qui exprime le plus profondément la constitution individuelle. (Cas d'Azam, de Dufay, de Camuset.)
Ici encore diverses formes dans ce type d'alternance. Tantôt les deux personnalités s'ignorent réciproquement (cas de Macnish). Tantôt Tune embrasse toute la vie, l'autre n'étant que partielle : tel est le cas d'Azam. Enfin dans ce cas qui est le plus instructif puisqu'il embrasse aujourd'hui une période de vingt-huit ans, on voit la deuxième personnalité empiéter constamment sur la première, qui, très longue à l'origine, est peu à peu devenue de plus en plus courte, en sorte qu'on
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prévoit une époque où celle-ci disparaîtra complètement et la seconde subsistera seule. Il semblerait donc que cet état d'alternance, quand il se prolonge, a une tendance fatale à se réduire au premier type, occupant ainsi une position intermédiaire entre l'état normal et l'aliénation complète de la personnalité.
3^ Le troisième type est plus superficiel : je rappellerai une substitution de la personnalité. Je rapporte à ce type le cas assez vulgaire où l'individu croit simplement avoir changé de personnage (l'homme qui se dit femme, le chiffonnier qui se croit roi, etc.). L'état de certains hypnotisés dont nous avons parlé peut servir de modèle pour toute cette classe. L'altération est plutôt psychique, au sens étroit du mot, qu'organique. Non que je suppose un instant qu'elle naisse et dure sans conditions matérielles. Je veux dire seulement qu'elle n'est pas causée et soutenue, comme dans les deux groupes précédents par une modification profonde du sens du corps qui entraîne avec elle une transformation complète de la personne. Elle vient du cerveau, non de Tintimifé de l'organisme : c'est un désordre plutôt local que général, — l'hypertrophie d'une idée fixe qui rend impossible la coordination nécessaire à la vie normale de l'esprit. Aussi tandis que, dans l'ahénation et l'alternance de la personnalité tout conspire et consent à sa manière, présente l'unité et la logique intérieures des composés organiques, ici il n'est pas rare que celui qui se dit roi avoue qu'il a été ouvrier, et que le prétendu milUonnaire reconnaisse qu'il gagnait deux francs par jour. Même en dehors de ces cas où l'incoordination est palpable, on voit bien
que ridée fixe est une excroissance maladive qui ne suppose en rien la transformation totale de l'individu. Cette classification qui va des formes les plus graves aux plus légères, n'a pas la prétention d'être rigoureuse. Elle ne sert qu'à mettre un peu d'ordre dans les faits, à montrer combien ils sont dissemblables, surtout à faire voir une fois de plus que la personnalité a ses racines dans l'organisme, varie et se transforme comme lui.
C'est une conséquence inévitable de la doctrine de révolution que les formes supérieures de l'individualité ont dû sortir des plus humbles par agrégation et coalescence. Par suite aussi, l'individualité à son plus haut degré, chez Fhomme, est laccumulation et la condensation dans la couche corticale du cerveau de consciences élémentaires, à Torigine autonomes et dispersées .
Les divers types de l'individualité psychique dans l'échelle animale, du plus bas au plus haut, ne pourraient être décrits et fixés que par un zoologiste psychologue et à travers beaucoup de tâtonnements et de conjectures. Aussi ne s'agit-il ici que d'en noter quelques formes et seulement en vue du but principal de ce travail, qui est de faire voir que la marche ascendante vers l'individualité supérieure se résume en une cor^^^:lexité et une coordination croissantes.
Rien de plus clair que ce terme « individu » quand
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il s'agit d'un homme, d'un vertébré, même d'un msecte. Rien de plus obscur à mesure qu'on descend. Sur ce point, tous les zoologistes sont d'accord *. D'après i'étymologie, l'individu {individuus) , c'est ce qui ne se divise pas, A ce compte, lïndividu, au sens strict et rigoureux, doit être cherché très bas. Tandis que rien ne limite les dimensions des composés inorganiques (cristaux), « toute masse protoplasmique qui a atteint quelques dixièmes de millimètre au maximum, se divise spontanément en deux ou plusieurs masses distinctes, équivalentes à la masse d'où elles dérivent, qui se reproduit en elles. Le protoplasme n'existe donc qu'à l'état d'individu, ayant une taille limitée, et c'est pourquoi tous les êtres vivants sont nécessairement composés de cellules ^ » La vie n'a pu atteindre un accroissement notable que par la répétition indéfinie du même thème fondamental, par l'agrégation d'un nombre infini de ces petits éléments, vrais types de l'individualité.
La matière vivante et homogène qui constitue ces individualités élémentaires, primordiales, s'étale, se ramasse sur elle-même, s'allonge en menus filaments, se déplace, rampe, va au devant des substances propres à la nourrir, les englobe, les décompose et s'assimile leurs débris. On a parlé, à ce propos, de « rudi-
1. Voir en particulier : Hackel, MorphoL générale, I, 241 ; Gegenbaur, Anatom. comparée, p. 24 et suiv ; Espinas, Sociétés animales, 2« édit., Appendice II; Pouchet, Revue scientifique^ 10 février 1883, etc.
2. Perrier, Les colonies animales et la formation des organismes. Paris, 1881, p. 41. Suivant Gattaneo : Le colonie lineari e la morfologia dei molluschi, la division serait poussée encore plus loin.
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ments de conscience », de volonté obscure, se déterminant sous Faction de stimulations extérieures et de vagues besoins. On peut employer ce terme, faute de mieux, mais à condition de ne pas oublier qu'il n'a pour nous aucune signification précise. Dans une masse homogène, qui ne présente pas la plus légère trace de différenciation, où les propriétés vitales essentielles (nulrition, génération) sont à Tétat diffus et indistinct, le seul et bien humble représentant de l'activité psychique est cette irritabilité commune à tous les êtres vivants, qui deviendra plus tard, au cours de l'évolution, sensibilité générale, spéciale et le reste Peut-on l'appeler une conscience?
La première étape vers une individualité plus haute consiste dans une association d'individus à peu près complètement indépendants les uns des autres. « Le voisinage forcé, la continuité des tissus, l'unité à peu près constante de l'appareil digestif établit néanmoins entre eux un certain nombre de rapports qui font que chaque individu ne peut demeurer absolument étranger à ce qui se passe chez ses compagnons les plus proches : c'est le cas des éponges, des colonies de polypes hydraires, polypes coralliaires, de bryozoaires et de quelques colonies d'ascidies *. Mais ce n'est, à proprement parler, qu'une juxtaposition, un accolement d'un tas de petites consciences conliguës et homogènes, n'ayant entre elles d'autre communauté que celle que leur donne la hmitation de leur agrégat dans l'espace.
4. Perrier, Op, c, p. 774; Espinas, Des sociétés animales^ seo» lion 2.
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La naissance d'une individualité et d'une conscience coloniales marque un grand pas vers la coordination. Formée d'individualités élémentaires, la colonie tend à se transformer en une individualité d'ordre supérieur, en qui une division du travail s'est produite. Dans les colonies d'hydractinies, on rencontre des individus nourriciers, reproducteurs, d'autres sexués (mâles, femelles), d'autres qui palpent ou saisissent la proie : au total, sept. Dans l'espèce des siphonophores, chez l'agalme, dont l'organisme entier mesure plus d'un mètre, et les types voisins, la faculté de locomotion se centralise complètement. Les individus qui la composent semblent indépendants, tant que l'animal laisse flotter l'axe commun sur lequel ils sont implantés : qu'un danger se présente ou que l'animal veuille exécuter quelque mouvement complexe, l'axe se contracte, entraînant tous les polypes avec lui. La physale sait accélérer ou ralentir sa marche, émerger ou plonger à volonté, monter, descendre, aller droit devant elle ou virer de bord; elle sait faire concourir tous ses individus-organes à ces actes compliqués. La vie errante, comme le fait remarquer M. Perrier, favorise le développement de l'individualité. « Il en résulte nécessairement une dépendance plus grande de tous les individus; des liens plus intimes s'établissent entre eux; les impressions produites sur une partiQ quelconque de l'ensemble doivent nécessairement être transmises aux cloches locomotrices; les mouvements de celles-ci, sous peine de désordre, doivent être coordonnés. Il naît donc une sorte de conscience coloniale; par cela même, la colonie tend à constituer une unité nouvelle,
elle tend à former ce que nous nommons un individu^. » Pour d'autres colonies, la conscience commune se forme d'une manière différente. Chez les botryles (tuniciers), il y a un orifice commun, le cloaque autour duquel sont rangés tous les individus. Chacun d'eux envoie vers le cloaque une languette pourvue d'un rameau nerveux, grâce à laquelle la communication peut être établie d'une manière permanente entre tous les membres d'un même groupe {Ibid.^ p. 771). Mais^ « de ce qu'une colonie acquiert la notion de son existence en tant que colonie, il ne s'ensuit pas nécessairement que chacun des individus qui la composent perde sa conscience particulière. Chaque individu continue, au contraire, à se comporter d'abord comme s'il était seul... Chez certaines étoiles de mer, chaque bras séparé continue à ramper, à suivre une route déterminée ou à s'en détourner, suivant le cas, à s'agiter quand on l'excite, à témoigner, en un mot, d'une véritable conscience. La conscience du rayon n'en est pas moins subordonnée à la conscience de l'étoile, comme le prouve l'harmonie qui s'établit entre les mouvements des parties, lorsque l'animal se déplace ^. »
Pour l'homme, chez qui la centralisation est poussée à un si haut degré, il est bien difficile d'avoir une représentation un peu nette de ce mode d'existence psychique où coexistent des individualités partielles et une individualité collective. A la rigueur, on en pourrait trouver quelque analogue dans certains états
i. Perricr, Ouv. cité, p. 232, 239, 770, 248 et 26^ 2. lùid,, p, 772-773.
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morbides. On pourrait dire encore que l'individu humain a conscience de lui-même, à la fois comme personne et comme membre du corps social : mais je ne veux pas insister sur des rapprochements contestables. Prenant la question objectivement et par l'extérieur qui nous est seul accessible, nous voyons que cette conscience coloniale, si intermittente, si faiblement coordonnée qu'elle puisse être à l'origine, marque un moment capital dans l'évolution. Elle est le germe des individualités supérieures, de la personnalité. Elle passera peu à peu au premier rang, confisquant à son profit toutes les individualités particulières. Dans l'ordre pohtique, une évolution analogue s'est faite pour les pays fortement centralisés. Le pouvoir central, d'abord très faible, à peine reconnu, souvent inférieur à ses subordonnés, s'est fortifié à leurs dépens et les a lentement réduits en les absorbant.
Le développement du système nerveux, le coordinateur par excellence, est le signe visible d'un progrès vers une individualité plus complexe et plus harmonique. Mais cette centralisation ne s'établit pas d'emblée. Chez les annélides, les ganglions cérébroïdes qui envoient des nerfs aux organes des sens, paraissent remplir les mêmes fonctions que le cerveau des vertébrés. Il est loin, toutefois, de les avoir centralisés complètement. L'indépendance psychologique des divers anneaux est bien évidente. « La conscience, bien plus nette dans le cerveau, tend à s'affaiblira mesure que le nombre de& anneaux augmente. Certaines eunices, qui peuvent atteindre 1 m. 50 de longueur, mordent la partie postérieure de leur corps, sans paraître aucu-
nement le ressentir. C'est sans doute à cette diminution de la conscience qu'il faut attribuer la facilité avec laquelle se mutilent spontanément les annélides tenues en captivité, dans de mauvaises conditions. » Dans les colonies linéaires, l'individu qui forme l'avant, obligé d'avoir de Tinitiative pour tous, d'avancer ou de reculer, de modifier Tallure de la colonie qu'il traîne à sa suite, devient une tête; mais cette dénomination n'est donnée par les zoologistes que comme un à peu près, et il faudrait se garder de croire qu'elle corresponde exactement à ce qu'on nomme la tête chez un insecte ou tout autre articulé. L'individualité qu'elle représente est si peu précise, qu'on voit chez certains annelés asexués, composés d'une quarantaine d'anneaux, une tête d'individu sexué se former au niveau du troisième anneau, se munir de tentacules et d'antennes, puis se détacher de l'individu primitif pour vivre à sa guise ^ Nous renvoyons pour les détails aux ouvrages spéciaux, et pour les animaux supérieurs, il est inutile d'insister; rindividuahté, au sens courant du mot, est constituée; le cerveau, de plus en plus prépondérant, la représente. Mais cette excursion sur le domaine zoologique ne sera pas vaine, si nous avons réussi à faire comprendre que cette coordination, si souvent mentionnée, n'est pas une simple vue de l'esprit, qu'elle est au contraire un fait objectif, visible et tangible et, comme le dit Espinas, que l'individualité psychique et l'individualité physiologique sont parallèles, que la conscience s'unifie ou se disperse avec l'organisme.