‹ Les maladies de la personnalitéChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES TROUBLES INTELLECTUELS

Dans certains états morbides, les cinq sens classiques, universellement admis, subissent des troubles graves. Leurs fonctions sont perverties ou dénaturées. Ces « paresthésies » et « dysesthésies » jouent-elles un rôle dans les altérations de la personnalité? Avant d’examiner ce point, une question préalable se pose : Qu’advient-il dans le cas de suppression d’un ou de plusieurs sens? La personnalité est-elle altérée, entamée , transformée? La réponse, appuyée sur l'expérience. paraît négative.

La perte totale d’un sens peut être acquise ou congénitale. Examinons d’abord le premier cas. Ecartons les deux sens secondaires du goût et de l’odorat, ainsi que le toucher, sous ses diverses formes, qui tient de près à la sensibilité générale. Bornons-nous à l’ouïe et à la vue. La cécité et la surdité acquises ne sont pas rares : assez souvent elles entraînent des modifications

LES TROUBLES INTELLECTUELS

de caractère, mais ces changements n’entament pas l’individu dans son fond; il reste le même. La cécité et la surdi-mutité congénitales atteignent plus profondément la personnalité. Les sourds-muets de naissance, tant qu’ils sont réduits à leurs propres forces et privés du langage artificiel, restent dans un état d’infériorité intellectuelle notoire. On l’a parfois exagérée 1 , elle est pourtant incontestable et elle tient à des causes trop souvent exposées pour qu’il soit nécessaire de les rappeler. La personnalité consciente tombe au-dessous de la moyenne normale; mais il y a, dans ce cas, un arrêt de développement plutôt qu’une altération au sens propre.

Pour les aveugles-nés, l’ingéniosité d’esprit de beaucoup d’entre eux est très connue, et rien n’autorise à leur attribuer une diminution ou une altération quelconque de la personnalité. Quelque bizarre que soit, pour nous, leur conception du monde visible, qu’ils ne se figurent que par ouï-dire, cela n’influe sérieusement ni sur la nature de leur personne, ni sur l’idée qu’ils en ont

Si nous prenons le cas le plus célèbre de pauvreté sensorielle, eelui de Laura Brigdmann, — cas minutieusement observé et sur lequel les documents abondent 2, — nous trouvons une femme, privée dès l’âge

1. Voir sur ce point les faits rapportés par Kussmaul, Die Stôrungen der Sprache, ch. vii, p. 16 et suiv.

2. Consultez sur Laura Brigdmann, la Revue philosophique , tome I, 401 ; tome Vil, 316. Les principaux documents qui la concernent ont été recueillis par son institutrice Mary Swift Lamsort dans son ouvrage : The Life and éducation of Laura Dewey Bridqmann. the deaf. dumh and blind girl. London, Trübner, 1 Sis.

de deux ans de la vue, de l’ouïe, presque totalement de 1 odorat et du goût, réduite au toucher seul. Il faut, sans doute, faire une très large part à l’éducation patiente et intelligente qui l’a formée. Toujours est-il que ses maîtres n’ont pu lui créer des sens nouveaux et que le toucher a dû suffire à tout. Or, elle se présente à nous avec son individualité propre, son caractère bien marqué; « un bon naturel, une bonne humeur presque inaltérable, une patience pour s’instruire égale à son ardeur » ; bref, comme une personne.

Négligeant les détails sans nombre que comportent les cas précédents, nous pouvons dire pour conclure : la privation innée ou acquise d’un ou de plusieurs sens n’entraîne aucun état morbide de la personnalité. Dans les cas les moins favorables, il y a un arrêt relatif de développement auquel l’éducation remédie.

Il est clair que, pour ceux qui soutiennent que le moi est un composé extrêmement complexe et cette thèse est la nôtre), tout changement, addition, soustraction, dans ses éléments constitutifs, l’atteint peu ou beaucoup. Mais le but de notre analyse est précisément de distinguer, parmi ces éléments, l’essentiel de l’accessoire. L’apport des sens externes (le toucher excepté) n’est pas un facteur essentiel. Les sens déterminent, circonscrivent la personnalité, mais ne la constituent pas. Si dans les questions d'observation et d’expérience, il n’était téméraire de se fier à la logique pure, cette conclusion aurait pu être déduite à priori. La vue et l’ouïe sont par excellence objectifs; ils nous révèlent le dehors, non le dedans. Quant au toucher, sens complexe que beaucoup de physiologistes démena-

LUS TUOUBLES IXTII.I.ECTIIIÎI.S

brent en trois ou quatre sens, en tant qu’il nous fait connaître les propriétés du monde extérieur, qu’il est un œil pour les aveugles, il rentre dans le groupe de la vision et de l’ouïe; par ailleurs, il n’est qu’une forme du sentiment que nous avons de notre propre corps.

Il peut sembler étrange que les paresthésies et dysesthésies, dont nous allons nous occuper maintenant, c’est-à-dire de simples perturbations ou altérations sensorielles, désorganisent le moi. Pourtant, l’observation le démontre et la réflexion l’explique. Ce travail de destruction ne vient pas d’elles seules; elles ne sont qu’un épisode extérieur d’un désordre intérieur, plus profond, qui atteint le sens du corps. Ce sont des causes adjuvantes plutôt que efficientes. Les faits vont nous le montrer.

Les altérations de la personnalité avec troubles sensoriels, sans hallucinations au moins notables, sans perte du jugement, se rencontrent dans un certain nombre d’états morbides. Nous choisirons comme type la névrose étudiée, par Krishaber, sous le nom de « névropathie cérébro-cardiaque ». Il nous importe peu que ce groupe de symptômes mérite, ou non, d’être considéré comme une unité pathologique distincte; c’est aux médecins d’en juger l. Le but de notre investigation est tout autre.

Résumons les troubles physiologiques dont l'effet

t. De la névropathie cérébro-cardiaque, par le Dr Krishaber. Paris, .Masson, 1 8 73. En général, cette maladie est considérée non comme une espèce distincte, mais comme un cas particulier de l’irritation spinale ou de la neurasthénie. Voir Axenfeld et Huchard : Traité des névroses, 1883, p. 277 et 294.

immédiat est de produire un changement dans la céneslhésie (le sens du corps). D’abord des troubles de la circulation, consistant surtout en une irritabilité extrême du système vasculaire, probablement due à une excitation du système nerveux central, d’où contraction des petits vaisseaux, ischémie dans certaines régions, nutrition insuffisante et épuisement. Désordres de la locomotion, étourdissements, sentiment continuel de vertige et d’ivresse avec titubation, résolution des membres ou démarche hésitante, impulsion involontaire à marcher, « comme mû par un ressort ».

En passant de l’intérieur à l’extérieur, nous trouvons le sens du toucher qui forme la transition de la sensibilité générale aux sens spéciaux. Quelques-uns ont le sentiment de n’avoir plus de poids ou d’être très légers. Beaucoup ont perdu la notion exacte de la résistance, et ne reconnaissaient pas, avec le tact seul, la forme des objets. Ils se croient « séparés de l’univers » : leur corps est comme enveloppé de milieux isolants qui s’interposent entre lui et le monde extérieur.

« Il se faisait, dit l’un d’eux, comme une atmosphère obscure autour de ma personne; je voyais cependant très bien qu’il faisait grand jour. Le mot « obscur » ne rend pas exactement ma pensée; il faudrait dire dumpf en allemand, qui signifie aussi bien lourd, épais, terne, éteint. Cette sensation était non seulement visuelle, mais cutanée. L’atmosphère dumpf m’enveloppait, je la voyais, je la sentais, c’était comme une couche, un quelque chose mauvais conducteur, qui m’isolait du monde extérieur. Je ne saurais vous dire combien cette sensation était profonde; il me

LES TROUBLES 1 INTELLECTUELS

semblait être transporté extrêmement loin de ce monde et, machinalement, je prononçai à haute voix ces paroles : « Je suis bien loin, bien loin ». Je savais très bien, cependant, que je n’étais pas éloigné, je me souvenais très distinctement de tout ce qui m’était arrivé ; mais, entre le moment qui avait précédé et celui qui avait suivi mon attaque, il y avait un intervalle immense en durée, une distance comme de la terre au soleil. »

La vision est toujours altérée. Sans parler des troubles légers (photophobie, arnblyopie), les uns voient les objets doubles; à d’autres ils semblent plats, et un homme leur apparaît comme une image découpée et sans relief. Pour beaucoup, les objets environnants paraissent se rapetisser et s’éloigner à l’infini.

Les troubles auditifs sont de la même nature. Le malade ne reconnaît plus le son de sa voix; elle semble venir de très loin ou se perdre dans l’espace sans pouvoir atteindre l'oreille des interlocuteurs, dont les réponses sont aussi difficilement perçues.

Si nous réunissons par la pensée tous ces symptômes (accompagnés de douleurs physiques, d’altérations du goût et de l’odorat), nous voyons surgir, brusquement et d'un bloc, un groupe de sensations internes et externes marquées d'un caractère nouveau, liées entre elles par leur simultanéité dans le temps et plus profondément encore par l’état morbide qui en est la source commune. Il y a là tous les éléments d’<m nouveau moi : aussi, parfois il se forme. « J’ai perdu la conscience de mon être; je ne suis plus moi même ». Telle est la formule qui se répète dans la plupart des

observations. D’autres vont plus loin et par moments se croient doubles : « Une idée des plus étranges, qui s’impose à mon esprit malgré moi, dit un ingénieur c’est de me croire double. Je sens un moi qui pense et un moi qui exécute. » (Obs. 6.)

Ce processus de formation a été trop bien étudié par M. Taine pour que je recommence : « On ne peut mieux comparer, dit-il, l’état du patient qua celui d’une chenille qui, gardant toutes ses idées et tous ses souvenirs de chenille, deviendrait tout d’un coup papillon, avec les sens et les sensations d’un papillon. Entre l’état ancien et l’état nouveau, entre le premier moi, — celui de la chenille, — et le second moi, — celui de papillon, — il y a scission profonde, rupture complète Les sensations nouvelles ne trouvent plus de séries antérieures où elles puissent s’emboîter; le malade ne peut plus les interpréter, s’en servir; il ne les reconnaît plus, elles sont pour lui des inconnues. De là deux conclusions étranges; la première qui consiste à dire : « Je ne suis pas »; la seconde, un peu ultérieure, qui consiste à dire : « Je suis un autre *. »

Certes, il est difficile à un esprit sain et bien équilibré de se représenter un état mental si extraordinaire Inadmissible pour l’observateur sceptique qui regarde du dehors, ces conclusions sont rigoureusement exactes pour le malade qui voit du dedans. A lui seul, ce sentiment continuel de vertige et d’ivresse est comme un chaos permanent où l’état d’équilibre, de coordination normale, ne peut s’établir ou du moins durer.

1. Revue philosophique, tome I, page 289, et l’Intelligence, 4* édit., tome II, appendice.

LES TROUBLES INTELLECTUELS

Si maintenant nous comparons aux autres formes, plus ou moins graves, cette altération de la personnalité à sensibus læsis, voici ce que nous trouvons : un moi nouveau ne se forme pas dans tous les cas. Lorsqu’il se forme, il disparaît toujours avec des troubles sensoriels. Jamais il ne parvient à supplanter entièrement le moi normal; il y a alternance entre les deux : les éléments de l’ancien moi gardent assez de cohésion pour qu’il reprenne le dessus par intervalle. De là, l’illusion qui, au sens strict, n’en est pas une pour le malade, de se croire double.

Quant au mécanisme psychologique grâce auquel il se croit double, je l’explique par la mémoire. J’ai essayé de montrer précédemment que la personnalité réelle, avec sa masse énorme d’états subconscients et conscients, se résume dans notre esprit en une image ou tendance fondamentale que nous appelons Vidée de notre personnalité. Ce schéma vague qui représente la personnalité réelle à peu près comme l’idée générale d’homme représente les hommes ou comme le plan d’une ville représente cette ville, suffit aux besoins ordinaires de notre vie mentale. Chez nos malades, deux images ou schémas doivent exister et se succéder dans leur conscience, suivant que l’état physiologique fait prévaloir l’ancienne personnalité ou la nouvelle. Mais dans le passage de l’un à l'autre, si brusque qu’on le suppose, il y a une certaine continuité. Ces deux états de conscience n’ont pas, l’un un commencement absolu, l’autre une fin absolue, et entre les deux un hiatus, le néant. Comme tous les états de conscience, ils ont une durée; ils occupent une portion du temps

UlliOT. — Personnalité 7

et le bout terminal de l’un touche le bout initial de l’autre. Bien plus, ils empiètent l’un sur l’autre. Quand l’un commence à exister, l’autre subsiste encore en diminuant; il y a une période de coexistence où ils se , pénètrent réciproquement. A notre avis, c’est pendant ) cette période de transition ou de passage et autant de ' fois qu’elle se produit que le malade se croit double.

Remarquons, enfin, que les troubles sensoriels ne sont que le résultat d’un trouble plus profond qui retentit dans l’organisme, et que par conséquent, ici encore, le sens du corps joue le rôle principal dans la pathologie de la personnalité.

On peut s’expliquer, maintenant, comment la suppression innée ou acquise d’un ou de plusieurs sens, laisse la personne intacte dans son fond, tandis que des perversions momentanées et d’apparence moins grave la transforment.

Physiologiquement, dans le premier cas, nous avons une somme d’éléments nerveux condamnés à l’inertie fonctionnelle, soit au début, soit dans le cours de la vie : la personnalité est comme un orchestre pauvre ou appauvri, mais qui suffit au nécessaire. Dans le second cas, tous les éléments nerveux servant aux sens externes lésés, à la sensibilité musculaire, à la sensibilité organique et viscérale, ont subi une modification insolite : c’est comme un orchestre où, brusquement, la plupart des instruments auraient changé de timbre.

LES TROUBLES INTELLECTUELS

Une transition naturelle des perceptions aux idées sc fait par les hallucinations dont nous allons étudier le rôle dans les anomalies de la personnalité. Rappelons, en commençant, quelques généralités sur l’état hallucinatoire. Quatre hypothèses ont été faites pour l'expliquer 1 :

1° La théorie périphérique ou sensorielle qui place dans l’organe des sens le siège de l’hallucination;

2' La théorie psychique qui la localise dans le centre de l’idéation ;

3° La théorie mixte ou psycho-sensorielle;

4° Celle qui attribue l’hallucination aux centres perceptifs de la couche corticale.

L’observation nous apprend que les hallucinations affectent tantôt un seul sens, tantôt plusieurs; qu’elles s’étendent le plus souvent aux deux côtés du corps, moins souvent à un seul (droit ou gauche indifféremment) ; plus rarement encore, elles sont bilatérales, mais en présentant pour chaque côté un caractère différent : une oreille est obsédée de menaces, d’iniures, de mauvais conseils ; l’autre est reconfortée par de bonnes paroles : un œil ne perçoit que des objets ‘listes et répugnants, l’autre voit des jardins pleins de fleurs. Ces dernières, à la fois bilatérales et opposées en nature, sont pour nous les plus intéressantes.

1. Pour l’exposition complète de la question voir les importants articles de M. Binet, Revue philosophique, avril et mai 18S4.

Fort heureusement clans cet immense domaine, nous n’avons à explorer qu’un très petit coin. Délimitons bien notre sujet. A l’état normal, l’individu sentant et pensant est adapté à son milieu. Entre ce groupe d’états et de rapports internes qui constituent l’esprit et ce groupe d’états et de rapport externes qui constituent le monde extérieur, il y a, comme Herbert Spencer l’a montré en détail, une correspondance. Chez l’halluciné, elle est détruite. De là des jugements faux, des actes absurdes, c’est-à-dire non adaptés. Cependant, tout cela constitue une maladie de la raison, non de la personnalité. Assurément le moi subit une déchéance, mais tant que ce consensus qui le constitue n’a pas disparu, ne s'est pas scindé en deux ou n’a pas aliéné une partie de lui-même comme nous le verrons plus loin, il n’y a pas de maladie propre de la personnalité : les troubles sont secondaires et superficiels. Par là se trouvent éliminés pour nous l’immense majorité des cas d’hallucination.

Nous n’avons pas, non plus, à nous occuper de ces malades assez nombreux qui changent la personnalité des autres, qui prennent les médecins et infirmiers de l’asile pour leurs parents, ou leurs parents pour des personnages imaginaires en rapport avec leur délire *.

Ces éliminations faites, les cas à étudier sont assez restreints, puisqu'ils se réduisent aux altérations de la

I. Pour certains malades, le même individu est tour à tour transformé en un personnage imaginaire et maintenu dans sa personnalité réelle. Une femme tantôt reconnaissait son mari, tantôt le prenait pour un intrus. Elle le fit arrêter par la police, et il eut beaucoup de peine à établir son identité. (Magnan, clinique de Sainte-Anue. 11 février 1S77.)

LES TROUDI.ES intellectuels

personnalité dont l’hallucination est la base. Presque toujours tout se borne à une aliénation (au sens étymologique) de certains états de conscience que le moi ne considère pas comme siens, qu’il objective, qu’il place en dehors de lui et à qui il finit par attribuer une existence propre, mais indépendante de la sienne.

Pour l’ouïe, l’histoire de la folie religieuse fournit de nombreux exemples. Je citerai les plus simples, ceux où l'état hallucinatoire agit seul à l’origine. Une femme

était persécutée par une voix intérieure « qu’elle n’en-

tendait que dans son oreille », et qui se révoltait contre tout ce qu’elle voulait. La voix voulait toujours le mal quand la malade voulait le bien. Elle lui criait parfois sans qu’on pût l'entendre extérieurement : « Prends ton couteau et tue-toi. » Une autre, hystérique, eut d abord des pensées et proféra des mots qu’elle n’avait pas l’intention de dire et qu’elle exprima bientôt d’une voix qui différait de sa voix ordinaire. Cette voix ne faisait, à l’origine, que des remarques indifférentes ou raisonnables; puis elle prit un caractère négateur. « Actuellement, après treize ans, la voix constate simplement ce que la malade vient de dire, ou commente ses paroles, les critique, les tourne en ridicule. Le ton de cette voix, quand « l’esprit parle, diffère toujours un peu et même quelquefois totalement de la voix ordinaire de la malade, et c’est pourquoi celle-ci croit à la réalité de cet esprit. J’ai observé souvent ces faits moimôme j>

1. Griesinger. Maladies mentales, Irad. franç., p. 285-286. — /aillarger rapporte un cas analogue. Annales médico-psych.} lr« série. Lomé VI, p. 151.

\ 1 4 les maladies lie la personnalité

Pour la vue, les aliénations de ce genre sont moins fréquentes : « Un homme, très intelligent, dit Wigan (p. 12G), avait le pouvoir de poser devant lui son double. Il riait très fort à ce double qui riait aussi. Ce fut longtemps pour lui un sujet d’amusement, mais dont le résultat final fut lamentable. Il se convainquit graduellement qu’il était hanté par lui-même ( haunted by himself). Cet autre moi le chicanait, taquinait et mortiliait sans relâche. Pour mettre fin à cette triste existence, il régla ses affaires et, ne voulant pas commencer une autre année, le 31 décembre, à minuit, il se tira un coup de pistolet dans la bouche. »

Enfin M. Bail a rapporté, dans P Encéphale (1832, II), le fait d’un Américain qui, par des hallucinations simultanées de l’ouïe et de la vue, créa de toutes pièces un personnage imaginaire. « A la suite d'une insolation, il resta sans connaissance pendant un mois. Peu de temps après avoir repris ses sens, il entendit une voix d’homme nettement articulée qui lui dit : « Comment allez-vous? » Le malade répondit, et une courte conversation s’engagea. Le lendemain la même question est répétée. Le malade regarde et ne voit personne. « Qui êtes-vous? » dit-il. « Je suis M. Gabbage », répondit la voix. Quelques jours plus tard, le malade entrevit son interlocuteur qui, à partir de cette époque, s’est toujours présenté sous les mêmes traits et le même costume; il le voit tonjours de face, en buste seulement : c’est un homme vigoureux et bien fait, de trentesix ans environ, avec une forte barbe, le teint châtain foncé, les yeux grands et noirs, les sourcils fortement dessinés : il est constamment en habit de chasse. Le

LES TKOUBLES INTELLECTUELS

malade aurait bien voulu connaître la profession, les habitudes et le domicile de son interlocuteur; mais cet homme ne consentit jamais à donner d’autres renseignements que son nom. » Enfin Gabbage devient de plus en plus tyrannique : il ordonne à l’Américain de jeter dans le feu son journal, sa montre et sa chaîne, <.le soigner une jeune femme et son enfant qu’il empoisonna, enfin de se jeter par la fenêtre d’un troisième étage d’où il tomba tout meurtri sur le pavé.

Ces faits nous montrent un commencement de dissolution de la personnalité. Nous en citerons plus tard d’autres qui n’ont pas l’hallucination pour base et qui nous feront mieux comprendre ceux-ci. Cette coordination plus ou moins parfaite qui, à l’état normal, constitue le moi, est partiellement entamée. Dans ce groupe d’états de conscience que nous sentons nôtres, parce qu’ils sont produits ou subis par nous, il y en a un qui, bien qu'il ait sa source dans l’organisme, n’entre pas dans le consensus, reste à part, apparaît comme étranger. C’est, dans l’ordre de la pensée, l’analogue des impulsions irrésistibles dans l’ordre de l’action : une incoordination partielle ’.

Mais pourquoi ces voix et ces visions qui, en fait, émanent du malade, ne sont-elles pas siennes pour lui? C’est une question très obscure ti laquelle je vais essayer de répondre. Il doit y avoir des causes anatomiques et physiologiques, malheureusement inconnues, dont la découverte résoudrait le problème. Dans

1. Sur les impulsions irrésistibles comme phénomène d’incoordination partielle, voir les Maladies de la volonté , p. 71 et suivantes.

116 I.ES MALADIES 1)E LA PEltSONXALITÉ

cette ignorance des causes, nous en sommes réduits à ne voir que la superficie, les symptômes, les états de conscience avec les signes qui les traduisent. Supposons donc un état de conscience (avec ses conditions organiques) qui ait ce caractère propre d’être local, c’est-à-dire d’avoir dans l’organisation physique et psychique un rayonnement aussi faible que possible. Pour me faire comprendre par antithèse, prenons une émotion violente et brusque : elle retentit partout, ébranle tout dans la vie physique et mentale; c’est une diffusion complète. Notre cas en est l’antipode. Organiquement et psychiquement il n’a que des connexions rares et précaires avec le reste de l’individu : il est en dehors, à la manière d’un corps étranger, logé dans l’organisme, qui ne participe pas à sa vie. Il n’entre pas dans cette grande trame de la cénesthésie qui soutient et unifie tout. C’est un phénomène cérébral presque sans soutien, analogue aux idées imposées par suggestion dans l'hypnotisme. Ce qui corrobore cet essai d’explication, c’est que l’état morbide, s’il n’est enrayé par la nature ou la médication, a une tendance fatale à évoluer, à prendre un corps aux dépens de la personnalité primitive qui s’amoindrit, rongée par un parasite. Toutefois, dans ce cas, il garde sa marque originelle; il ne constitue pas un dédoublement de la personnalité, mais une aliénation.

Je ne donne cette tentative d’explication que pour une hypothèse, bien persuadé que l’ignorance des conditions organiques du phénomène nous interdit les raisons probantes. J’ai dû, d’ailleurs, anticiper sur ce qui sera dit ci-après à propos des idées et qui nous

LES TROUBLES INTELLECTUELS 117

fournira peut-être de nouveaux arguments en faveur de cette hypothèse.

Nous avons maintenant à parler d’expériences récentes sur les hallucinations qui, jointes à d’autres faits, ont conduit certains auteurs à donner du dédoublement de la personnalité une explication si simple qu’elle serait, pour ainsi dire, palpabie. On démontre d’abord l’indépendance fonctionnelle des deux hémisphères du cerveau, et on en conclut que de leur synergie résulte l’équilibre de l’esprit, de leur désaccord des troubles divers, et finalement la scission de l’individu psychique. Il y a là deux questions distinctes que plusieurs des savants que nous allons citer ont bien vues, mais qui ont été confondues par d’autres.

Un médecin connu comme psychologue, sir Henri Holland, étudia le premier, en 1840, le cerveau comme organe double et insinua que quelques aberrations de l’esprit pourraient être dues à l’action déréglée des deux hémisphères dont l'un, dans certains cas, semble corriger les perceptions et les sentiments de l’autre. En 1844, Wigan va plus loin : il soutient que nous avons deux cerveaux et non un seul et que « le corps calleux, loin d’être un trait d’union entre eux, est un mur de séparation », et il affirme plus nettement que son devancier la dualité de l’esprit L Les progrès de l’anatomie cérébrale donnèrent ensuite des résultats plus

1. Wigan. The duality of mind proved hy the structure, functions and diseuses of the Brains and hy the phenomena of mental dérangement and shewn to be essenlial to moral responsability. Loudon, 1844. Ce livre mal digéré ne Lient pas ce que le titre promet.

positifs : inégalité de poids des deux lobes du cerveau, asymétrie constante, différences dans la topographie de l’écorce, etc. La découverte de Broca sur le siège de l’aphasie fut un nouvel argument d’une grande valeur. On supposa aussi que l’hémisphère gauche serait le siège principal de l’intelligence et de la volonté, que 1 hémisphère droit serait plus spécialement dévolu à la vie de nutrition (Brown-Séquard). J’abrège cet historique qui pourrait être long, pour en venir tout de suite aux hallucinations. L’existence d’hallucinations simultanées, tristes d’un côté, gaies de l'autre, en tout cas différentes et même contradictoires, attira l’attention des observateurs. Il y avait mieux à faire que d’observer, c’était d’expérimenter. L’hypnotisme en fournit les moyens. Rappelons que le sujet hypnotisé peut parcourir trois phases: l’une léthargique. caractérisée par l’excitabilité né vro- musculaire; l’autre cataleptique, qui se produit en soulevant les paupières; la troisième, somnambulique, causée par une pression sur le vertex. Si, pendant l’état cataleptique, on abaisse la paupière droite, on agit par là sur le cerveau gauche et l’on détermine un état léthargique du côté droit seulement. Le sujet se trouve ainsi partagé en deux : hémiléthargique adroite, hémicataleptique à gauche; et voici ce qui se passe. J’emprunte ces faits au livre bien connu de M. P. Richer :

« Je place, sur une table, un pot à eau, une cuvette et du savon ; dès que son regard est attiré sur ces objets ou que sa main touche l’un d’eux, la malade, avec une spontanéité apparente, verse l’eau dans la cuvette, prend le savon et se lave les mains avec un

LES TROUBLES INTELLECTUELS

soin minutieux. Si l’on vient alors à abaisser la paupière d’un seul oeil, de l’œil droit par exemple, tout le côté droit devient léthargique, la main droite s’arrête aussitôt; mais la main gauche, seule, n’en continue pas moins le mouvement. En soulevant de nouveau la paupière les deux mains reprennent aussitôt leur action comme auparavant. La même chose se produit aussi bien du côté gauche. « Si on met entre les mains de la malade la boîte qui renferme son travail au crochet, elle l’ouvre, prend son ouvrage, travaille avec une adresse remarquable...; si l’on vient à fermer un de ses yeux, la main correspondante s’arrête, le bras retombe inerte... mais l’autre main cherche à continuer seule un travail désormais impossible ; le rouage continue à marcher d’un seul côté, mais il modifie son mouvement dans lo but de le rendre efficace. »

L’auteur rapporte plusieurs cas du même genre dont je ne citerai que le dernier, parce qu’il confirme la découverte de Broca. On place entre les mains du sujet un livre ouvert, en attirant son regard sur l’une des lignes; elle lit : « Au milieu de la lecture, l’occlusion de l’œil droit (et par l’entre-croisement des nerfs optiques, c’est le cerveau gauche qui est impressionné) l’arrête court au milieu d’un mot, au milieu d’une phrase. Elle reprend aussitôt que l’œil droit est ouvert de nouveau, achevant le mot ou la phrase interrompue. Si, au contraire, c’est l’œil gauche qui est fermé, elle continue sa lecture, en hésitant un peu parce qu’elle est amblyopique et achromatopisque de l’œil droit *. »

i. I’. Richer. Etudes cliniques sur V ty s téro- épilepsie, p. 391-393.

120 l.ES MALADIES DE LA PERSONNALITÉ

On peut varier ces expériences. Une attitude différente est imprimée aux membres de chaque côté du corps : alors le sujet, d’un côté, a l’expression du commandement, de l’autre sourit et envoie des baisers. On peut provoquer l’état hallucinatoire à droite ou à gauche seulement. Enfin, deux personnes s’approchent chacune de l’oreille du sujet : l’une, à droite, décrit le beau temps, le côté droit sourit; l’autre, k gauche, décrit la pluie, le côté gauche traduit le désagrément, et la commissure labiale s’abaisse. Ou bien encore, pendant qu’on suggère par l’oreille droite l’hallucination d’une fête champêtre, près de l’oreille gauche on imite l’aboiement d’un chien ; le visage exprime, à droite, la satisfaction; à gauche, l’inquiétude *.

Ces expériences, dont nous ne donnons qu’un sommaire très sec, jointes à beaucoup d’autres faits, ont conduit très logiquement à cetle conclusion : indépendance relative des deux hémisphères cérébraux, qui n’exclut en rien leur coordination normale, mais qui, dans certains cas pathologiques, devient un dualisme complet.

On a voulu aller plus loin et établir que ce dualisme cérébral suffit à expliquer tout désaccord dans l'esprit, depuis la simple hésitation entre deux partis à prendre jusqu’au dédoublement complet de la personnalité. Si nous voulons à la fois le bien et le mal, si nous avons des impulsions criminelles et une conscience qui les condamne, si le fou par instants reconnaît sa folie, si le délirant a des moments de lucidité, si enfin quel-

Page 1