Foville, ouv. cité, p
2. Westphal, Uebei' Zwangsvorstellungen, Berlin, 1877. On peut Ifemarquer que, dans certains cas, la terreur de produire un acte y conduit invinciblement : effets du vertige, gens qui se jettent dans la rue par crainte d’y tomber, qui se blessent de peur de se blesser, etc. Tous ces faits s’expliquent par la nature de la représentation mentale, aui. en raison même de son intensité, passe à l’acte.
dangereux, il n’y a qu’une différence de quantité : ce que les uns donnent en raccourci, les autres le montrent en grossissement. Essayons de comprendre le mécanisme de cette désorganisation de la volonté.
Dans l’état normal, un but est choisi, affirmé, réalisé; c’est-à-dire que les éléments du moi, en totalité ou en majorité, y concourent : les états de conscience (sentiments, idées, avec leurs tendances motrices), les mouvements de nos membres forment un consensus qui converge vers le but avec plus ou moins d’effort, par un mécanisme complexe, composé à la fois d’impulsions et d’arrêts.
Telle est la volonté sous sa forme achevée, typique; mais ce n’est pas là un produit naturel. C’est le résultat de l’art, de l’éducation, de l’expérience. C’est un édifice construit lentement, pièce à pièce. L’observation objective et subjective montre que chaque forme de l’acti vité volontaire est le fruit d’une conquête. La nature ne fournit que les matériaux : quelques mouvements simples dans Tordre physiologique, quelques associations simples dans l’ordre psychologique. Il faut que, à l’aide de ces adaptations simples et presque invariables, se forment des ada ptati ons de pl us en plu s complex es et variable^ Il faut par exemple que l’enfant acquière son pouvoir sur ses jambes, ses bras
et toutes les parties mobiles de son corps, à force de tâtonnements et d’essais, en combinant les mouvements appropriés et en supprimant les mouvements inutiles. 11 faut que les groupes simples ainsi formés soient combinés en groupes complexes, ceux-ci en groupes encore plus complexes, et ainsi de suite. Dans l’ordre psychologique, une opération analogue est nécessaire. Rien de complexe ne s’acquiert d’emblée.
Mais il est bien clair que, dans l’édifice ainsi construit peu à peu, les matériaux primitifs sont seuls stables, et qu’à mesure que la complexité augmente la stabilité décroît. Les actions l es pli^ s imples sont les plus stables — pour ' des raisons anatomiques, parce qu’elles sont congénitales, inscrites dans l’organisme; — j pour des raisons physiologiques, parce qu’elles sont perpétuellement répétées dans l’expérience de l'individu, et, si l’on veut faire intervenir l’hérédité, qui ouvre un champ illimité, dans les expériences sans nombre de l’espèce et des ^ espèces *.
1 . Le pouvoir volontaire étant constitué lorsqu’à certains états de conscience obéissent certains groupes de mouvements, on peut citer à titre de cas pathologique le fait rapporté par Mescbede {Comspondenz Blaii, 1874, II) d’un homme qui « so trouvait dans cette singulière condition que, lorsqu’il voulait faire une chose, de lui-même, ou sur l’ordre des autres, lui on / plutôt ses muscles faisaient juste le contraire. Voulait-il regarder à droite, ses yeux se tournaient à gauche, et cette anomalie
A tout prendre, ce qui est surprenant, c’est que la volonté, l’activité d’ordre complexe et supérieur, puisse devenir dominatrice. Les causes qui l’élèvent et la maintiennent à ce rang sont les mêmes qui chez l’homme élèvent et maintiennent l’intelligence au-dessus des sensations et des instincts : et, à prendre l’humanité en bloc, les faits prouvent que la domination de l’une est aussi précaire que celle de l’autre. Le grand développement de la masse cérébrale chez l’homme civilisé, l’influence de l'éducation et des habitudes qu’elle impose, expliquent comment, malgré tant de chances contraires, l’activité raisonnable reste souvent maîtresse.
Les faits pathologiques qui précèdent montrent bien que la volonté n’est pas une entité régnant par droit de naissance, quoique parfois désobéie, mais une résultante toujours instable, toujours près de se décomposer, et, à vrai dire, un accident heureux. Ces faits, et ils sont innombrables, représentent un état qu’on peut appeler également une dislocation de la volonté et une forme rétrograde de l’activité.
Si nous considérons les cas d’impulsions irré¬
s’étendait à tous ses autres mouvements. C’était une simple contre-direction de mouvement sans aucun dérangement mental et qui différait des mouvements involontaires, en ceci : qu’il ne produisait jamais un mouvement que quand il le voulait, mais que ce mouvement était toujours le contraire de ce qu’il voulait. »
sistibles avec pleine conscience, nous Amons que cette subordination hiérarchique des tendances — qui est la volonté — se coupe en deux tronçons : au consensus qui seul la constitue s’est substituée une lutte entre deux groupes de tendances contraires et presque égales, en sorte qu’on peut dire qu’elle est disloquée
Si nous considérons la volonté non plus comme un tout constitué, mais comme le point culminant d’une évolution, nous dirons que les formes inférieures de l’activité l’emportent, et que l’activité humaine rétrograde. Remarquons d’ailleurs que le terme « inférieures » n’implique aucune préoccupation de morale. C’est une infériorité de nature, parce qu’il est évident qu’une activité qui se dépense tout entière à satisfaire une idée fixe ou une impulsion aveugle est par nature bornée, adaptée seulement au présent et à un très petit nombre de circonstances, tandis que l’activité raisonnable dépasse le présent et est adaptée à un grand nombre de circonstances.
Il faut bien admettre, quoique la langue ne
^ 1. On pourrait montrer, si c’était ici le lieu, combien l’unité du
moi est fragile et sujette à caution . Dans ces cas de lutte, guël est le vrai moi, celui qui a ffit o u celui qui résiste? Si l’on ne choisit pas, il y en a deux. Si l’on choisit, U laut avouer que le groupe préféré représente le moi au même titre qu’en politique une faible majorité obtenue à grand’peine représente l’Etat. Mais ces questions ne peuvent être traitées en passant : j’espère leur consacrer quelque jour une monographie.
. s’y prête pas, que la volonté, comme l’intelligence, a ses idiots et ses génies, avec tous les degrés possibles d’un extrême à l’autre. De ce point de vue, les cas cités dans le premier groupe (impulsions sans conscience) représenteraient l’idiotie de la volonté ou plus exactement sa démence ; et les faits du second groupe, certains cas de faiblesse volontaire analogues aux débilités intellectuelles.
Pour poursuivre notre étude, il faut passer de l’analyse des faits à la détermination de leur cause. Est-il possible de dire à quelles conditions est 1 ié cet affaiblissement de l’activité supérieure ? Tout d’abord, on doit se demander si sa dé-, chéance est un effet de la prédominance des réflexes, ou si, au contraire, elle en est la cause; en d’autres termes, si l’affaiblissement de la volonté est le fait primitif ou le fait secondaire. Cette question ne comporte pas de réponse générale. L’observation montre que les deux cas se rencontrent; et, par conséquent, on ne peut donner qu’une réponse particulière pour un cas particulier dont les circonstances sont bien connues. 11 est indubitable que souvent l’impulsion irrésistible est Vorigo mali; elle constitue un état pathologique perrnanent. Il se produit alors, dans l’ordre psychologique, un phénomène analogue à l’hypertrophie d’un organe ou à la prolifération exagérée d’un tissu dans une partie du
corps, celle par exemple qui amène la formation de certains cancers. Dans les deux cas, physique et psychique, ce désordre local retentit dans tout l’organisme.
Les cas où l’activité volontaire est atteinte directement, non par contre-coup, sont pour nous les plus intéressants. Que se passe-t-il alors? est-ce le pouvoir de coordination qui est atteint, ou le pouvoir d’arrêt, ou les deux? Point ohscur sur lequel il n’y a que des conjectures à proposer.
Pour chercher quelque lumière, interrogeons deux nouveaux groupes de faits : les affaiblissements artificiels et momentanés par intoxication; les affaiblissements chroniques par lésion cérébrale.
Tout le monde sait que l’ivresse causée par les liqueurs alcooliques, le hachich, l’opium, aprôs une première période de surexcitation, amèv\e un affaiblissement notable de la volonté. L’individu en a plus ou moins conscience; les autres le constatent encore mieux. Bientôt (sur tout sous l’influence de l’alcool), les impulsions s’exagèrent. Les extravagances, violences ou crimes commis en cet état sont sans nombre.
— Le mécanisme de l’envahissement de l’ivresse est fort discuté. On admet en général qu’il commence par le cerveau, puis agit sur la moelle épinière et le bulbe, et en dernier lieu sur le
fr-
grand sympathique. Il se produit une obtusion intellectuelle, c’est-à-dire que les états de conscience sont vagues, mal délimités, peu intenses : l’activité physio-psychologique du cerveau a diminué. Cet affaiblissement atteint aussi lo pouvoir moteur. Obersteiner a montré par des expériences que, sous l’influence de l’alcool, on réagit moins vite, tout en ayant l’illusion contraire^. Ce qui est atteint, ce n’est pas seulement l’idéation, mais l’activité idéo-motrice. En même temps, le pouvoir de coordination devient nul ou éphémère et sans énergie, La coordination consistant à la fois à faire converger certaines impulsions vers un but et à arrêter les impulsions inutiles ou antagonistes, comme les réflexes sont exagérés ou violents, il faut en conclure que le pouvoir d’arrêt (quels qu’en soient la nature et le mécanisme) est lésé, et que son rôle dans la constitution et le maintien de l’activité volontaire est capital.
La pathologie cérébrale fournit d’autres faits à l’appui, plus frappants, parce qu’ils montrent dans l’individu un changement brusque et stable.
1. Brain, janiiary 1879. Un assez grand nombre d’expériences ont été faites à cet égard, avec des résultats concordants : Erncp dans Pflüger's Archiv.^ 1873, Dietl et Vintscbgau : {Ibicl.j 1877) et un important travail de Kræpelin, fait au laboratoire psychopbysique de Wundt et publié dans les Pliilosophisclie èSludien, p. 573 et suiv.
Ferrier et d’autres auteurs citent des cas. où la lésion des circonvolutions frontales (en particulier la première et la seconde) amène une.
perte presque totale de la volonté, réduit l’être à l’automatisme, tout au moins à cet état où l’activité instinctive réflexe règne à peu près seule, sans arrêt possible.
Un enfant est blessé par un couteau au lobe frontal. Dix-sept ans après, on constatait une bonne santé physique, « mais le blessé est incapable d’occupations nécessitant un travail mental. Il est irritable, surtout lorsqu’il a bu ou subi quelque excitation anormale. »
Un malade de Lépine, atteint d’un abcès au lobe frontal droit, « était dans un état d’hébétude. Il semblait comprendre ce qu’on disait, mais on avait peine à lui faire prononcer un mot. Sur un ordre, il s’asseyait ; si on le soulevait, il pouvait faire quelques pas sans assistance. »
Un homme atteint d’un coup violent qui détruisit la plus grande partie de la première et de la deuxième frontales « avait perdu la volonté. Il comprenait, agissait comme on lui ordonnait, mais d’une façon automatique et mécanique. »
Plusieurs cas analogues au précédent ont été rapportés, mais le plus important pour nous est celui du « carrier américain ». Une barre de fer
lancée par une mine lui traversa le crâne, lésant seulement la région pré-frontale. 11 guérit et survécut douze ans et demi à cet accident; mais voici ce qui est rapporté de l’état mental du patient après sa guérison, « Ses patrons, qui le considéraient comme un de leurs meilleurs et de leurs plus habiles conducteurs de travaux avant son accident, le trouvèrent tellement changé qu’ils ne purent lui confier de nouveau son ancien poste. L’équilibre, la balance entre ses facultés intellectuelles et ses penchants instinctifs semblent détruits. Il est nerveux, irrespectueux, jure souvent de la façon la plus grossière ; ce qui n’était pas dans ses habitudes auparavant. Il est à peine poli avec ses égaux ; il supporte impatiemment la contradiction, n’écoute pas les conseils lorsqu’ils sont en opposition avec ses idées. A certains moments, il est d’une obstination excessive, bien qu’il soit capricieux et indécis. Il fait des plans d’avenir qu’il abandonne aussitôt pour en adopter d’autres. C’est un enfant pour l’intelligence et les manifestations intellectuelles, un homme pour les passions et les instincts. Avant son accident, bien qu’il n'eût pas reçu d’éducation scolaire, il avait l’esprit bien équilibré, et on le considérait comme un homme habile, pénétrant, très énergique et tenace dans l’exécution de ses plans. A cet égard, il est tellement changé que ses
amis disent qu’ils ne le reconnaissent plus *. »
Ce cas est très net. On y voit la volonté s’affaiblir dans la mesure où l’activité inférieure se renforce. C’est de plus une expérience, puisqu’il s’agit d’un changement brusque, produit par un accident, dans des circonstances bien déterminées.
Il est fâcheux que nous n'ayons pas beaucoup d’observations de ce genre, car un grand pas serait fait dans notre interprétation des maladies de la volonté. Malheureusement, les travaux poursuivis avec tant d’ardeur sur les localisations cérébrales se sont surtout attachés aux régions motrices et sensitives, qui, on le sait, laissent en dehors la plus grande partie de la région frontale. Il faudrait aussi un examen critique des faits contraires, des cas où aucun affaiblissement de la volonté ne paraît s’être produit. Ce travail fait, la thèse de Ferrier — que dans les lobes frontaux existent des centres d’arrêt pour les opérations intellectuelles — prendrait plus de consistance et fournirait une base solide à la détermination des causes. En l’état, on ne pourrait sortir du domaine des conjectures.
1. Pour ces faits et d’autres, voir Ferrier, De la localisation des maladies cérébrales^ trad. de Variguy, p. 43-56, et G. de Boyer, Etudes cliniques sur les lésions corticales des hémisphères cérébraux (1810), p. 48, 55, 56, 71. Dans la moitié des cas (sur 211)
En rapprochant l’aboulie des impulsions irrésistibles, on notera que la volonté l'ait défaut par suite de conditions tout à fait contraires. Dans un cas, l ’intelligence est intacte,, l’ im pulsi on manqu e ; dans l’autre, la p uissan ce de coordin ation et d’arrêt faisant d éfaut, Fiinpulsiqn 6é~ '3épënse tout entièr(^au profit de l'automatisme.
de tumeurs, blessures, abcès, des lobes frontaux. Allen Star a relevé pour seuls symptômes : changement de caractère, impossibilité de se gouverner, perte de la faculté d’attention. Brain^
Nous allons étudier maintenant des affaiblissements de la volonté d’un caractère moins frappant, ceux de Vattention volontaire. Ils ne diffèrent pas en nature de ceux du dernier groupe, consistant comme eux en un affaiblissement' du pouvoir de direction et d’adaptation. C’est une diminution de la volonté au sens le plus strict, le plus étroit, le plus limité, indiscutable même pour ceux qui se renferment obstinément dans l’observation intérieure.
Avant de nous occuper de la faiblesse acquise, examinons la faiblesse congénitale de l’attention volontaire. Laissons de côté les esprits bornés ou médiocres, chez qui les sentiments, l’intelligence et la volonté sont à un même unisson de faiblesse. Il est plus curieux de prendre un grand esprit, un homme doué d’une haute intelligence# d’une vive faculté de
RiBOT. — Volonté, 6
sentir, mais chez qui le pouvoir directeur manque, en sorte que le contraste entre la pensée et le vouloir soit complet. Nous en avons un exemple dans Coleridge.
« Aucun homme de son temps ni peut-être d’aucun temps, dit Carpenter ', n’a réuni plus que Coleridge la puissance de raisonnement du philosophe, l’imagination du poète et l’inspiration du voyant. Personne peut-être dans la génération précédente n’a produit une plus vive impression sur les esprits engagés dans les spéculations les plus hautes. Et pourtant il n’y a prohahlement personne qui, étant doué d’aussi remarquables talents, en ait tiré si peu, — le grand défaut de son caractère étant le manque de volonté pour mettre ces dons natu- ' rels à profit ; si bien que, ayant toujours flottants dans l’esprit de nombreux et gigantesques projets, il n’a jamais essayé sérieusement d’en j exécuter un seul. Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux, qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu’il avait récités, le payement intégral devant se faire à la remise du manuscrit. 11 préféra venir, toutes les semaines, mendier de la manière la plus humiliante pour ses besoins journaliers la somme promise, sans fournir une seule ligne de
i. Mental physiology, p. 266 et suiv.
ce poème, qu’il n’aurait eu qu’à écrire pour se libérer. L’habitude qu’il prit de bonne heure et dont il ne se défit jamais de recourir aux stimulants nervenx (alcool, opium) affaiblit encore son pouvoir volontaire, en sorte qu’il devint nécessaire de le gouverner. »
La composition de son fragment poétique Kuhla Khan, qu’il a racontée dans sa Biographie littéraire, est un exemple typiqne d’action mentale automatique. Il s’endormit en lisant, k son réveil, il sentit qu’il avait composé quelque chose comme deux ou trois cents vers qu’il n’avait qu’à écrire, « les images naissant comme des réalités, avec les expressions correspondantes, sans aucune sensation on conscience d’effort. » L’ensemble de ce singnlier fragment, tel qu’il existe, comprend cinquante-qnatre lignes, qui furent écrites aussi vite que la plume pouvait courir; mais ayant été interrompu pour une affaire, par quelqu’un qui resta environ une heure, Coleridge, à sa grande surprise et mortification, trouva <£ que, quoiqu’il eût encore un vague et obscur souvenir de l’ensemble général de sa vision, à l’exception de huit ou dix vers épars, tout le reste avait disparu sans retour. »
Les récits de ses contemporains sur son intarissable conversation, son habitude de réver tout haut, son parfait oubli de ses interlocu-
lOü LES MALADIES DE LA VOLONTÉ
teurs, laissent l’impression d’une intelligence exubérante, livrée à un automatisme sans frein. Les anecdotes curieuses ou plaisantes abondent sur ce point. Je n’en citerai aucune; j’aime mieux laisser à un maître le soin de peindre rhomme.
« La figure de Coleridge et son extérieur, d’ailleurs bon et aimable, avait quelque chose de mou et d’irrésolu, exprimant la faiblesse avec la possibilité de la force. 11 pendillait sur ses membres, les genoux fléchis, dans une attitude courbée. Dans sa marche, il y avait quelque chose de confus et d’irrégulier, et, quand il se promenait dans l’allée d’un jardin, il n’arrivait jamais à choisir définitivement l’un des côtés, mais se mouvait en tire-bouchon, essayant des deux.
« Rien n’était plus abondant que sa conversation ; toujours et à la lettre de la nature d’un monologue, ne souffrant aucune interruption même respectueuse, écartant immédiatement toute addition ou annotation étrangères, même les plus sincères désirs d'éclaircissement, comme des superfluités qui n’auraient jamais dû se produire. En outre, sa conversation n’allait pas dans un sens comme une rivière, mais dans tous les sens, en courants inextricables ou en remous comme ceux d’un lac ou de la mer ; terriblement dépourvue de but défini, même
souvent d’intelligibilité logique : ce que vous deviez faire ou croire se refusant obstinément^à sortir de ce flot de paroles ; en sorte que, le plus souvent, vous vous sentiez logiquement perdu, engouffré et près d’être noyé par cette marée de mots ingénieux, débordant sans limites comme pour submerger le monde.
« Il commençait d’une façon quelconque.
Vous lui posiez une question, vous lui faisiez une observation suggestive. Au lieu de répondre, il commençait par accumuler un appareil formidable de vessies natatoires logiques, de préservatifs transcendantaux, d’autres accoutrements de précaution et de véhiculation. Peutêtre à la fin succombait-il sous le poids; mais il était bien vite sollicité par l’attrait de quelque nouveau gibier à poursuivre d’ici ou de là, par quelque nouvelle course, et de course en course à travers le monde, incertain du gibier qu’il prendrait et s’il en prendrait. Sa conversation se distinguait comme lui-même par l’irrésolution; elle ne pouvait se plier à des conditions, des abstentions, un but défini ; elle voguait à son bon plaisir, faisant de l’auditeur avec ses désirs et ses humbles souhaits un repoussoir purement passif.
« Brillants îlots embaumés, ensoleillés et bénis, îlots de l’intelligible ! je les ai vus sortir du brouillard, mais rares et pour être engloutis aussitôt dans l’élément général.
cc On avait toujours des mots éloquents, artistement expressifs; par intervalles, des vues d’une pénétrante subtilité; rarement manquait le ton d’une sympathie noble, quoique étrangement colorée; mais, en général, cette conversation sans but, faite de nuages, assise sur des nuages, errant sans loi raisonnable, ne ponvait être appelée excellente, mais seulement surprenante; elle rappelait l’expression amère deHazlitt : Excellent causenr, en vérité, si on le laisse ne partir d’aucune prémisse, ponr n’arriver à aucune conclnsion»
Descendons maintenant anx vulgaires exemples d’affaiblissement acquis de l’attention volontaire. Elle se présente sons deux formes :
lo La première est caractérisé par une activité intellectuelle exagérée, une surabondance d'états de conscience, une production anormale de sentiments et d’idées dans un temps donné. Nous en avons fait déjà mention à propos de l’ivresse alcoolique. Cette exubérance cérébrale éclate davantage dans l’ivresse plus intelligente dn bachich et de l’opium. L’individu se sent débordé par le flux incoercible de ses idées, et le langage n’est pas assez rapide pour rendre la rapidité de la pensée; mais en même temps le pouvoir de
i. Garlyle, The Life of Sterling, ch. VIII.
AFFAIBLISSEMENTS DE l’ATTENTION VOLONTAIRE 103
diriger les idées devient de plus en plus faible, les moments lucides de plus en plus courts* Cet état d’exubérance psychique, quelle qu’on soit la cause (fièvre, anémie cérébrale, émotion;, aboutit toujours au même résultat.
Entre cet état et Tattention, il y a donc un antagonisme complet : l’un exclut l’autre. Ce n’est d’ailleurs qu’un cas particulier de l’exagération des réflexes; seulement il s’agit ici de réflexes psychiques; en d’autres termes, tout état de conscience actuel tend à se dépenser, et il ne peut le faire que de deux manières ; produire un mouvement, un acte; ou bien éveiller d’autres états de conscience suivant les lois de l’association. Ce dernier cas est un réflexe d’ordre plus complexe, un réflexe psychique, mais il n’est comme l’autre qu’une forme de l’automatisme.
2° La deuxième forme nous ramène au type de l’aboulie ; elle consiste en une diminution progressive du pouvoir directeur et une impossibilité finale de l’effort intellectuel.
« Dans la période initiale de certaines maladies du cerveau et de l’esprit, le malade se plaint d’incapacité à gouverner et à diriger la faculté de l’attention. 11 trouve qu’il lui est impossible, sans un effort visible et pénible, d’accomplir son travail mental accoutumé, de lire ou de com-
1. Moreau, Du hachich et de Valiénation mentaley p. 60. Richet. Les poisons de IHntelligencef p. 71.
prendre le contenu d’une lettre, d’un journal, même une ou deux pages de quelque livre favori; l’esprit tombe à un état vacillant, incapable de continuité dans la pensée.
« Conscient de cet affaiblissement d’énergie, le malade tâche de la reconquérir; il prend un livre, résolu à ne pas céder à ses sensations d’incapacité intellectuelle, de langueur psychique, de faiblesse cérébrale; mais souvent il découvre qu’il a perdu tout pouvoir d’équilibre mental, de concentration et de coordination de ses idées. Dans ses tentatives pour comprendre le sens de ce qu’il a sous les yeux, il lit et relit avec résolution, avec une apparence d’énergie victorieuse certains passages frappants, mais sans être capable de saisir un ensemble d’idées très simples ou de poursuivre avec succès un raisonnement élémentaire. Cette tentative, surtout si elle est soutenue, de faire converger l’attention sur un point, accroît souvent la confusion de l’esprit et produit une sensation physique de lassitude cérébrale et de céphalalgie *. »
Beaucoup de paralytiques généraux, après avoir traversé la période de suractivité intellectuelle, celle des projets gigantesques, des achats immodérés, des voyages sans motif, de la loquacité incessante, où la volonté est dominée par
1. Forbes Wiuslow, On Lhe obscure Dücases of ike Lrain, eic», P» 2'i6»
les réflexes, en viennent à la période où elle est impuissante par atonie; l’effort ne dure qu’un moment, jusqu’à ce que cette passivité toujours croissante aboutisse à la démence *,
Le lecteur voit, sans commentaires, que les maladies de l’attention volontaire sont réductibles aux types déjà étudiés. 11 est donc plus fructueux, sans multiplier les exemples, de rechercher ce que cet état de l’esprit qu’on nomme l’attention peut nous apporter de renseignements sur la nature de la volonté et de sussestiens pour les conclusions de ce travail.
Je n’ai pas à étudier l’attention, quelque intéressant et mal connu que soit ce sujet. La question ne peut être prise ici que de biais, c’est-àdire qu’autant qu’elle touclae à la volonté. Je réduirai mes conclusions sur ce point aux propositions suivantes ;
1“ L’attention volontaire, celle dont on célèbre d’ordinaire les merveilles, n’est qu’une imi-
!. Parmi ces malades, quelques-uns, assez rares, traversent une période de lutte qui montre bien en quelle mesure La volonté est maîtresse et comment elle finit par succomber : « J’ai vu à Bicêtre, dit Billod {loc. cii.), un pnrnlyîiqne général dont le délire des grandeurs était aussi [)rou*meé que possible, s’évader, se rendre pieds nus, par une pluie battante et de nuit, de Bicêtre aux Batignolles. Le malade resta dans le monde un an entier, pendant lequel il lutta de toute sa volonté contre son délire intellectuel, sentant très bien qu’à la première idée fausse on le ramènerait à Bicêtre. Il y revint cependant. —J’ai rencoatré plusieurs autres exemples de cette intégrité de la volonté se conservant assez longtemns chez les paralytiques géiuTaux. »
tation artificielle, instable et précaire, de l’attention spontanée.
I 2° Celle-ci seule est naturelle et efficace.
3“ Elle dépend, quant à son origine et à sa durée, de certains états affectifs, de la présence de sentiments agréables ou désagréables; en un mot, elle est sensitive dans son origine, ce qui la rapproche des réflexes.
4° Les actions d’arrêt paraissent jouer un rôle important, mais mal connu, dans le mécanisme de l’attention.
Pour justifier ces propositions, il est bon d’examiner d’abord l’attention spontanée et de la prendre sous ses formes les plus diverses. L’animal en arrêt qui guette sa proie, l’enfant qui contemple avec ardeur quelque spectacle banal, l’assassin qui attend sa victime au coin d’un bois (ici l’image remplace la perception de l’objet réel), le poète possédé par une vision intérieure, le mathématicien qui poursuit la solution d’un problème ‘ : tous présentent essentiellement les mêmes caractères externes et internes.
L’état d’attention intense et spontanée, je le définirais volontiers, comme Sergi, une différenciation de la perception produisant une plus grande énergie psycliique dans certains centres
1. Il ne s’agit, bien entendu, que de ceux qui sont poètes ou tiüthématiciens par nature, non par éducation.
nerveux avec une sorte de catalepsie temporaire des autres centres *. Mais je n’ai pas à étudier l’attention en elle-rnême; ce qui nous importe, c’est de déterminer son origine, sa cause.
11 est clair que, dans les états ci-dessus énumérés et leurs analogues, la vraie cause est un état affectif, un sentiment de plaisir, d’amour, de haine, de curiosité ; bref, un état plus ou moins complexe, agréable, désagréable ou mixte. ( C’est parce que la proie, le spectacle, l’idée de j la victime, le problème à résoudre produisent chez l’animal, l’enfant, l’assassin, le mathématicien, une émotion intense et suffisamment du- ' rable qu’ils sont attentifs. Otez l’émotion, tout disparaît. Tant qu’elle dure, l’attention dure. Tout se passe donc ici à la manière de ces réflexes
1. « Le processus si compliqué de Patlention est déterminé par les mêmes conditions anatomo-physiologiques des organes encéphaliques qni se rencontrent plus simples dans l’excitation sensitive. Ces conditions dépendent du processus continu de dilFérenciation que subissent les éléments nerveux. Nous avons déjà vu un premier processus de différenciation dans le passage de l’onde (nerveuse) diffuse à l’onde restreinte, c’est-à-dire dans le passage de la sensation à la perception distincte : ce qui implique une localisation cérébrale. C’est un processus de différenciation encore plus grand que nous nommons attention ; l’onde excitatrice devient plus restreinte et plus intense, plus localisée et plus directe : par suite, le phénomène entier prend une forme claire et distincte. » (Sergi, Teoria fisiologica délia yercezione, ch. XII, p. 216. Outre ce substantiel chapitre, on pourra consulter sur l’attention étudiée du point de vue de la psychologie nouvelle : Lewes, Problems of life and Mind^ 3° série, p. 184; Maudsley, Physiol. de l’esprit, trad. française, p. 457; Wiindt, (xmndzüge der phgsioL Psychologie, 2® éd., p. 39J.; Ferrier, Les fonctions du cerveau^ § 102.)
qui paraissent continus, parce qu’une excitation sans cesse répétée et toujours la même les maintient, jusqu’au moment où l’épuisement nerveux se produit.
Veut-on la contre-épreuve? Qu’on re earque que les enfants, les femmes et en général les esprits légers ne sont capables d’attention que pendant un temps très court; parce que les choses n’éveillent en eux que d es sentiments superficiels et instables ; qu’ils sont complètement inattentifs aux qâastions élevées, complexes, profondes, parce qu’elles les laissent froids; qu’ils sont au contraire attentifs aux ^ choses futiles, parce qu’elles les intéressent. Je ) pourrais rappeler encore que l’orateur et l’écrivain maintiennent l’attention de leur public en s’adressant à leurs sentiments (agrément, ter- ) reur, etc.). On peut tourner et retourner la question en tous sens; la même conclusion s’impose et je n’insisterais pas sur un fait évident, si les auteurs qui ont étudié l’attention ne me paraissaient avoir oublié cette influence capitale.
A ce compte, on doit dire que l’attention spontanée donne un maximum d’effet avec un minimum d’effor t; tandis que l’attention volon- I taire donne un minimum d’effet avec un maximum d’effort et que cette opposition est d’autànt plus tranchée que l’une est plus spontanée et l’autre plus volontaire. A son plus haut degré,
l’attention volontaire est un état artificiel où, à l’aide de sentiments factices, nous maintenons à grand’peine certains états de conscience qui ne tendent qu’à s’évanouir (par exemple, quand nous poursuivons par politesse une conversation très ennuyeuse). Dans un cas, ce qui détermine cette spécialisation de la conscience, c’est toute notre individualité; dans le second, c’est une portion extrêmement faible et restreinte de notre individualité.
Bien des questions se poseraient ici; mais, je le répète, je n’ai pas à étudier l’attention en elle-même, .l’avais simplement à montrer (ce qui, je l’espère, ne laisse aucun doute) qu’elle est dans son origine de la nature des réflexes; que sous sa forme spontanée elle a leur régularité et leur puissance d’action; que, sous sa forme volontaire, elle est beaucoup moins régulière et puissante; mais que, dans les deux cas, c’est une excitation sensitive qui la cause, la maintient et la mesure.
On voit une fois de plus que le volontaire est fait avec l’involontaire, s’appuie sur lui, tire de lui sa force et est, en comparaison, bien fragile. L’éducation de l’attention ne consiste en définitive qu’à susciter et à développer ces sentiments factices et à tâcher de les rendre stables par la répétition; mais, comme il n’y a pas de création ex nihilo^ il leur faut une base natu-
RiDOT. '— VolODlé. 7
relie, si mince qu’elle soit. Pour conclure sur ce point, j’avouerai que j’accepte pour mon compte le paradoxe si souvent combattu d’Helvétius « que toutes les différences intellectuelles entre les hommes ne viennent que de l’attention », sous la réserve qu’il s’agit de l'attention spontanée seule; mais alors tout se réduit à dire que les différences entre les hommes sont innées et naturelles.
Après avoir montré comment l’attention se produit, il reste à chercher comment elle se maintient. La difficulté ne porte que sur l’attention voulue. Nous avons vu, en effet, que le maintien de l’attention spontanée s’explique de lui-méme. Elle est continue, parce que l’excitation qui la cause est continue. Par contre, plus l’attention est volontaire, plus elle requiert d’effort et plus elle est instable. Les deux cas se réduisent à une lutte entre des états de conscience. Dans le premier cas, un état de conscience (ou pour mieux dire un groupe d’états) est tellement intense qu'il n’y a contre lui aucune lutte possible et qu’il s’impose de vive force. Dans le second cas, le groupe n’a pas de luimême une intensité suffisante pour s’imposer : il n’y parvient que par une force additionnelle, qui est l’intervention de la volonté.
Par quel mécanisme agit-elle? Autant qu’il semble, par un arrêt de mouvements. Nous ro-
venons ainsi à ce problème de l’inhibition, plus obscur ici que partout ailleurs. Voyons ce qu’on peut supposer à cet égard. D’abord, il est à peine nécessaire de rappeler que le cerveau est un organe moteur, c’est-à-dire qu’un grand nombre de ses éléments sont consacrés à produire du mouvement et qu’il n’y a pas un seul état de conscience qui ne contienne à un degré quelconque des éléments moteurs. Il s’ensuit que tout état d’atleution implique l’existence de ces éléments. « Dans les mouvements de nos membres et de notre corps, nous avons le sentiment très net d’une opération*. Nous lavons à un degré moindre dans l’ajustement délicat de nos yeux, de nos oreilles, etc. Nous ne le reconnaissons que par induction dans l’ajustement encore plus délicat de l’attention et de la compréhension, qui sont aussi, et sans métaphore, des actes de l’esprit. Les combinaisons intellectuelles les plus pures impliquent des mouve*ments (avec les sentiments concomitants) aussi nécessairement que la combinaison des muscles pour manipuler. Le sentiment d’effort ou de repos éprouvé, quand nous cherchons ou trouvons notre route à travers une masse d’idées obscures et enchevêtrées, n’est qu’une forme affaiblie du sentiment que nous avons en cher-