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II. — L’excès d’impulsion

Nous venons de voir des cas où l’adaptation intellectuelle, c’est-à-dire la correspondance entre l’être intelligent et le milieu, étant normale, l’impulsion à agir est nulle, très faible, ou du moins insuffisante. En termes physiologiques, les actions cérébrales qui sont la base de l’activité intellectuelle (conception d’un but et des moyens, choix, etc.) restent intactes, mais il leur manque ces états concomitants qui sont les équivalents physiologiques des sentiments et dont l’absence entraîne le défaut d’action.

Nous allons voir des cas contraires aux précédents, à certains égards. L’adaptation intellec-

RiBOT. — Volonté. 5

tuelle est très faible, du moins très instable; les motifs raisonnables sont sans force pour agir ou empêcher ; les impulsions d'ordre inférieur gagnent tout ce que les impulsions d’ordre supérieur perdent. La volonté, c’est-à-dire l’activité raisonnable, disparaît, et l’individu retombe au règne des instincts. Il n’y a pas d’exemples qui puissent mieux nous montrer que la volonté, au sens exact, est le couronnement, le dernier terme d’une évolution, le résultat d’un grand nombre de tendances disciplinées suivant un ordre hiérarchique ; quelle est l’espèce la plus parfaite de ce genre qui s’appelle l’activité; en sorte que l’étude qui va suivre pourrait s’intituler : Gomment s’appauvrit et se défait la volonté.

Examinons les faits. Nous les diviserons en deux groupes ; 1° ceux qui, étant à peine conscients (si même ils le sont), dénotent une absence plutôt qu’un affaiblissement de la volonté; 2“ ceux qui sont accompagnés d’une pleine conscience, mais où, après une lutte plus ou moins longue, la volonté succombe ou ne se sauve que par un secours étranger.

I. Dans le premier cas, « l’impulsion peut être subite, inconsciente, suivie d’une exécution immédiate, sans même que l’entendement ait eu le temps d’en prendre connaissance...

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L’acte a alors tous les caractères d’un phénomène purement réflexe qui se produit fatalement, sans connivence aucune de la volonté ; c’est une vraie convulsion qui ne diffère de la convulsion ordinaire que parce qu’elle consiste en mouvements associés et combinés en vue d’un résultat déterminé. Tel est le cas de cette l femme qui, assise sur le banc d’un jardin, dans un état inusité de tristesse sans motif, se lève ( tout à coup, se jette dans un fossé plein d’eau comme pour se noyer, et qui, sauvée et revenue ' à une lucidité parfaite, déclare, au bout de i quelques jours, qu’elle n’a aucune conscience d’avoir voulu se suicider, ni aucun souvenir de \ la tentative qu’elle a commise *. »

Chez les épileptiques, les impulsions de ce genre sont si fréquentes qu’on en remplirait f des pages. Les hystériques en fourniraient aussi d’innombrables exemples : elles ont une tendance effrénée à la satisfaction immédiate de leurs caprices ou de leurs besoins.

D’autres impulsions ont des effets moins graves, mais dénotent le même état psychique.

« Chez certains malades, la surexcitation des forces motrices est telle, qu’ils marchent des heures entières sans s’arrêter, sans regarder autour d’eux, comme des appareils mécaniques

]. Foville, Nouveau dictionnaire de médecine, art. Folie, p. 342

que l’on a montés. » — Une marquise d’un esprit très distingué, dit Billod, au milieu d’une conversation a coupe une phrase, qu’elle reprend ensuite pour adresser à quelqu’un de la société une épithète inconvenante ou obscène. L’émission de cette parole est accompagnée de rougeur, d’un air interdit et confus, et le mot est dit d’un ton saccadé, comme une flèche qui s’échappe. » Une ancienne hystérique, trèsintelligente et très lucide, éprouve à certains moments le besoin d’aller vociférer dans un endroit solitaire ; elle exhale ses doléances, ses récriminations contre sa famille et son entourage. Elle sait parfaitement qu’elle a tort de divulguer tout haut certains secrets ; mais.

Il comme elle le répète, il faut qu’elle parle et 11 satisfasse ses rancunes *. »

/ Ce dernier cas nous achemine aux impul- ] sions irré sisti bles avec conscience. Pour nous ' ëîTtenir aux^liutres, que nous pourrions multiplier à profusion, ils nous montrent l’individu réduit au plus bas degré de l’activité, celui des p urs réflexes. Les actes sont inconscients (non ' délibérés au moins), immédiats, irrésistibles, d’une adaptation peu complexe et invariable.

Au point de vue de la physiologie et de la 1 psychologie, l’être humain, dans ces conditions.

i. Billod, loc. cit., 193 et.suiv.

est comparable à un animal décapité ou tout au

moins privé de ses lobes cérébraux. On admet généralement que le cerveau peut dominer les réflexes pour la raison suivante ; l’excitation, partant d’un point du corps, se divise à son arrivée dans la moelle et suit deux voies ; elle est transmise au centre réflexe par voie transversale ; au cerveau par voie longitudinale et ascendante. La voie transversale, offrant plus de résistance, la transmission en ce sens exige une assez longue durée (expérience de Rosentlial) ; la transmission en longueur est au contraire beaucoup plus rapide. L’action suspensive du cerveau a donc le temps de se produire et de modérer les réflexes. Dans les cas précités, le cerveau étant sans action, l’activité en reste à son degré inférieur, et, faute de ses conditions nécessaires et suffisantes, la volition ne se produit pas.

IL Les faits du second groupe méritent d’être plus longuement étudiés : ils mettent en lumière la défaite de la volonté ou les moyens artificiels qui la maintiennent. Ici, le malade a pleine conscience de sa situation ; il sent qu’il n’est plus maître de lui-même, qu’il est dominé par une force intérieure, invinciblement poussé à commettre des actes qu’il réprouve.

L’intelligence reste suffisamment saine, le délire n’existe que dans les actes.

La foi’me la plus simple est celle des idées fixes avec obsession. Tel ne peut se soustraire au besoin invincible de compter sans fin ni repos tout ce qu’il voit et touche, tous les mots qu’il lit ou qu’il entend, toutes les lettres d’un livre, etc. (arithmomanie). 11 a conscience de l’absurdité de ce travail ; mais il faut qu’il compte. Tel autre est obsédé du besoin implacable de savoir le nom de tous les inconnus qu’il rencontre dans les rues ou en voyage (onomatomanie de Charcot et Magnan). 11 essaie en vain de se dérober à cette inquisition puérile; il faut qu’il les connaisse.

Ces obsessions et leurs analogues que j’omets ont du moins un avantage. Comme elles ont pour origine des états int ellectuel^ de pures idées (non des besoins ou des sentiments), leur satisfaction est sans danger. Tout cela, môme en action, reste théorique, spéculatif.

11 n’en est plus de même des impulsions irrésistibles d’origine affective, nées des besoins et des instincts, dont nous allons parler.

On trouvera dans un livre de Marc, aujourd’hui un peu oublié un ample recueil des faits où les écrivains postérieurs ont souvent puisé. Citons-en quelques-uns.

Une dame, prise parfois d’impulsions homi-

i. De la folie considérée dans ses rapports avec les questiom tnédico-judiciaires, 2 vol. in-8«. Paris, 1840,

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r cides, demandait à être maintenue à l’aide \ d’une camisole de force et annonçait ensuite le ( moment où tout danger était passé et où elle ^ pouvait reprendre la liberté de ses mouvements. :— Un chimiste, tourmenté de même par des désirs homicides, se faisait attacher les deux pouces avec un ruban et trouvait dans ce simple obstacle le moyen de résister à la tentation. — Une domestique d’une conduite irréprochable supplie sa maîtresse de la laisser partir, parce que, en voyant nu l’enfant qu’elle soigne, elle est dévorée du désir de l’éventrer. j Une autre femme, d’une grande culture intel- ' lectuelle et pleine d’affection pour ses parents, / « se met à les frapper malgré elle et demande I qu’on vienne à son aide en la fixant dans un ^ fauteuil. »

/ Un mélancolique tourmenté d’idée de suicide se leva la nuit, alla frapper à la porte de son l frère et lui cria : « Venez vite, le suicide me J poursuit, bientôt je ne résisterai plus *. »

Calmeil, dans son Traité des maladies in ■ flammatoires du cerveau^ rapporte le cas sui vant, dont il a été témoin, et que je rapporterai tout au long parce qu’il me dispensera de beaucoup d’autres :

« Glénadel, ayant perdu son père dès son

1, Guislaiü, Ouvrage cUé, 1, 479.

enfance, fut élevé par sa mère, qui l’adorait. A seize ans, son caractère, jusque-là sage et soumis, changea. 11 devint sombre et taciturne.

Pressé de questions par sa mère, il se décida enfin à un aveu : — Je vous dois tout, lui ditil, je vous aime de toute mon âme; cependant depuis quelques jours une idée incessante me pousse à vous tuer. Empêchez que, vaincu à la fin, un si grand malheur ne s’accomplisse; permettez-moi de m’engager. — Malgré des sollicitations pressantes, il fut inébranlable dans sa résolution, partit et fut bon soldat. Cependant une volonté secrète le poussait sans cesse à déserter pour revenir au pays tuer sa mère. Au terme de son engagement, l'idée était aussi forte que le premier jour. Il contracta un nouvel engagement. L’instinct homicide persistait, mais en acceptant la substitution d’une autre victime. Il ne songe plus à tuer sa mère, l’affreuse impulsion lui désigne nuit et jour sa belle-sœur. Pour résister à cette seconde impulsion, il se condamne à un exil perpétuel.

a Sur ces entrefaites, un compatriote arrive à son régiment. Glénadel lui confie sa peine : — Rassure-toi, lui dit l’autre, le crime est impossible, ta belle-sœur vient de mourir. A ces mots, Glénadel se lève comme un captif délivré; une joie le pénètre; il part pour son pays, qu’il n’avait pas revu depuis son enfance. En arri-

vant, il aperçoit sa belle-sœur vivante. 11 pousse un cri, et l’impulsion terrible le ressaisit à l’instant comme une proie.

« Le soir même, il se fait attacher par son frère. — Prends une corde solide, attache-moi comme un loup dans la grange et va prévenir

M. Galmeil.» 11 obtint de lui son admission

dans un asile d’aliénés. La veille de son entrée, il écrivait au directeur de l’établissement ; oc Monsieur, je vais entrer dans votre maison. Je m’y conduirai comme au régiment. On me croira guéri ; par moments peut-être, je feindrai de l’être. Ne me croyez jamais ; je ne dois plus sortir, sous aucun prétexte. Quand je solliciterai mon élargissement, redoublez de surveillance : je n’userais de celte liberté que pour commettre un crime qui me fait horreur. »

Il ne faut pas croire que cet exemple soit unique ni même rare, et l’on trouve chez les aliénistes plusieurs cas d’individus qui, tourmentés du besoin de tuer des gens qui leur sont chers, s’enfuient dans un asile pour se constituer prisonniers.

Les impulsions irrésistibles et pourtant conscientes à voler, à incendier, à se détruire par des excès alcooliques, rentrent dans la même catégorie L Maudsley dans sa Pathologie de

1. Voir Trélat, Folie lucide. Maudsley, Le erime et la folie, nu part., p, 186.

l’esiwit (ch. Vil, p. 330 et suiv.) a recueilli un si ample choix d’exemples que le mieux est d’y renvoyer le lecteur.

Toutes ces tendances fatales classées sous les noms de dipsomanie, kleptomanie, pyromanie, érotomanie, monomanie homicide et suicide, ne sont plus considérées aujourd’hui comme des formes morbides distinctes, mais comme les manifestations diverses d’une seule et même cause : la dégénérescence, c’est-à-dire l’instabilité et l’incoordination psychologiques. Rien de plus fréquent que la métamorphose d’une impulsion en une autre, de l’homicide en suicide ou inversement. Dans un très beau cas rapporté par Morel [Maladies mentales, p. 420), on voit un dégénéré qui est entraîné tour à tour au suicide, à l’homicide, aux excès sexuels, à l’alcoolisme, aux tentatives incendiaires. Il serait curieux pour le psychologue de savoir pourquoi la cause unique se manifeste par des effets si divers, ici d’une manière et là d’une autre; pourquoi l’épileptique est plutôt voleur, M’imbécile incendiaire, etc. Il semble que la ‘ raison dernière de ces diversités se trouve dans l’idiosyncrasie du dégénéré, dans sa constitution physique et mentale *. La solution de ce problème n’importe pas ici. Il suffit de noter que

1. Sur ce point Voir Scliüle, Maladies mentales, trad. franç., tome II, p. 423.

tous ces impulsifs ont les mêmes caractères ; ils sont conscients, incoordonné s, incapables de lutte.

Il faut d’abord remarquer qu’il y a une transition presque insensible entre l’état sain et ces ' formes pathologiques. Les gens les plus raiso nnables ont le cerveau traversé d’impulsions folles; mais ces états de conscience soudains et ^ msolitës restent sans effet, ne passent pas à le des forces contraires, l’habi-

tude générale de l’esprit, l es écrasent; parce

que, entre cét état isolé et ses antagonistes, la disproportion est tellement grande qu’il n’y a

Dans d’autres cas auxquels on attache d’ordinaire assez peu d’importance, il y a des actes bizarres, « mais qui n’ont rien en eux-mêmes de répréhensible ni de dangereux; ils peuvent constituer une sorte de tic, de lubie, de manie, j si l’on veut employer ce dernier mot dans son sens usuel et vulgaire.

« D’autres fois, sans être encore bien compromettants, les actes sont déjà plus graves ; ils consistent à détruire, à frapper sans motif un objet inanimé, à déchirer des vêtements. Nous observons en ce moment une jeune femme qui

mange toutes ses robes. On cite l’exemple d’un amateur qui, se trouvant dans un musée en face d’un tableau de prix, sent un besoin instinctif d’enfoncer la toile. Bien souvent ces impulsions passent inaperçues et n’ont pour confidente que la conscience qui les éprouve *. »

Certaines idées fixes, de nature futile ou déraisonnable, s’imposent à l’esprit, qui les juge absurdes, mais sans pouvoir les empêcher de se traduire en actes. On trouvera dans un travail de Westphal des faits curieux de ce genre. Un homme, par exemple, est poursuivi de cette idée qu’il pourrait confier au papier qu’il est l’auteur d’un crime quelconque et perdre ce papier : en conséquence, il conserve soigneusement tous les papiers qu’il rencontre, en ramasse les découpures dans la rue, s’assure qu’elles ne contiennent rien d’écrit, les emporte chez lui et les collectionne. U a d’ailleurs plein e con- ^ience de la puérilité ^cetteidéé, quilêharcèle a touteUS èuTéfH n’ y croit pas, sans pouvoir

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