Ferrier, Les fonctions du cerveau, p
2 Voir Wimdt, Mechanik der Net'ven; Le’wes, Physical Basis of Uind, p. 300-301.
INTRODUCTION
besoin d’être expliqué, ceux où l’incitation volontaire cesse d’elle-même : quand nous jetons de côté, par exemple, un livre décidément ennuyeux.
D’autres cas paraissent s'expliquer, par l’une des hypothèses précitées. Nous arrêtons volontairement le rire, le bâillement, la toux, certains mouvements passionnés, en mettant en action, à ce qu’il semble, les muscles antagonistes.
Pour les cas où l’on ignore comment l’arrêt se produit, où le mécanisme physiologique reste inconnu, la psychologie pure nous apprend encore quelque chose. Prenons l’exemple le plus banal : un accès de colère arrêté par la volonté. Pour ne pas nous exagérer le pouvoir volontaire, remarquons d’abord que cet arrêt est loin d’être la règle. Certains individus en paraissent tout à fait incapables. Les autres le sont très inégalement; leur puissance d’arrêt varie au gré du moment et des circonstances.
Bien peu sont toujours maîtres d’eux-mêmes.
11 faut, pour que l’arrêt se produise, une première condition : le temps. Si l’incitation est si violente qu’elle passe aussitôt à l’acte, tout est fini; quelque sottise qui s’ensuive, il est trop tard. Si la condition de temps est remplie, si l’état de conscience suscite des états antagonistes, s’ils sont suffisamment stables, l’arrêt a
lieu. Le nouvel état de conscience tend à supprimer l’autre et, en affaiblissant la cause, enraye les effets.
11 est d’une importance capitale pour la pathologie de la volonté de rechercher le phénomène physiologique qui se produit en pareil cas. On ne peut douter que la quantité de l'influx nerveux (quelque opinion qu’on ait sur sa nature) varie d’un individu à l’autre, et d’un moment à l’autre chez le même individu. On ne peut douter non plus qu’à un moment donné, chez un individu quelconque, la quantité disponible peut être distribuée d’une manière variable. 11 est clair que, chez le mathématicien qui spécule et chez l’homme qui satisfait une passion physique, la quantité d’influx nerveux ne se dépense pas de la même manière et qu’une forme de dépense empêche l’autre, le capital disponible ne pouvant être employé à la fois à deux fins.
« Nous voyons, dit un physiologiste ‘, que l’excitahilité de certains centres nerveux est atténuée par la mise en activité de certains autres, si les excitations qui atteignent ces derniers ont une certaine intensité : tel est le fait. Si nous considérons le fonctionnement normal du système nerveux, nous constatons qu’il existe un équilibre nécessaire entre les diffé-
1. Franck, Dict. encycl. des sciences médicales^ art. Nerveux, p. 572.
INTRODUCTION
rents appareils de ce système. Nous savons que cet équilibre peut être rompu par la prédominance anormale de certains centres, lesquels semblent détourner à leur profit une trop grande part de l’activité nerveuse ; dès lors, le fonctionnement des autres centres nous apparaît • troublé. Il y a des lois générales qui
président à la répartition de l’activité nerveuse dans les différents points du système, comme il y a des lois mécaniques qui gouvernent la circulation du sang dans le système vasculaire : si une grande perturbation survient dans un département vasculaire important, l’effet no peut manquer d’être ressenti dans tous les autres points du système. Ces lois d’hydrodynamique, nous les saisissons, parce que le fluide en circulation nous est accessible et que nous connaissons les propriétés des vaisseaux qui les contiennent, les effets de l’élasticité, ceux de la contraction musculaire, etc. Mais les lois de la répartition de l’activité nerveuse, de cette sorte de circulation de ce qu’on a nommé le fluide nerveux, qui les connaît ? On constate les effets des ruptures d’équilibre de l’activité nerveuse; mais ce sont là des troubles essentiellement variables, qui se dérobent encore à toute tentative de théorie. Nous ne pouvons qu’en noter la production en tenant compte des conditions qui les accompagnent. »
Si nous appliquons ces considérations générales à notre cas particulier, que voyons-nous? L’état de conscience primitif (colère) a évoqué des états antagonistes qui varient nécessairement d’un homme à un autre : idée du devoir, crainte de Dieu, de l’opinion, des lois, des conséquences funestes, etc. Il s’est produit par là un deuxième centre d’action, c’est-à-dire, en termes physiologiques, une dérivation de l’afflux nerveux, un appauvrissement du premier état au profit du second. Cette dérivation estelle suffisante pour rétablir l’équilibre? L’événement seul donne la réponse.
Mais, quand l’arrêt se produit, il n’est jamais que relatif, et son seul résultat est d’aboutir à une moindre action. Ce qui reste de l’impulsion primitive se dépense comme il peut, par des gestes à demi contenus, des troubles dans les viscères ou par quelque dérivation artificielle, comme ce soldat qui, pendant qu’on le fusillait, mâchait une balle pour ne pas crier. Très peu sont assez bien doués par la nature et façonnés par l’habitude pour réduire les réflexes à des mouvements imperceptibles.
Cette dérivation de l’influx nerveux n’est donc pas un fait primitif, mais un état de formation secondaire, constitué aux dépens du premier par le moyen d’une association.
Remarquons encore que, outre la naissance
INTRODUCTION
de ces deux centres d’action antagonistes, il y a d’autres causes qui tendent à affaiblir directement les impulsions primitives.
Mais nous devons examiner ici la difficulté de plus près, car la coexistence de ces deux états de conscience contraires *, suffisante pour produire l’indécision, l’incertitude, le non-agir, ne l’est pas pour produire un arrêt volontaire, au sens réel du mot, un « je ne veux pas ». 11 faut une condition de plus. Elle se rencontre dans un élément affectif de la plus haute importance, dont nous n’avons rien dit. Les sentiments ne sont pas tous des stimulants à l’action. Beaucoup ont un caractère dépressif. La terreur peut en être considéré comme le type extrême, k son plus haut degré, elle anéantit. Un homme brusquement frappé d’une grande douleur est incapable de toute réaction volontaire ou réflexe. L’anémie cérébrale, l’arrêt du cœur amenant quelquefois la mort par syncope, la sueur avec refroidissement de la peau, le relâchement des sphincters : tout indique que l’excitabilité des centres musculaires, vaso-moteurs, sécrétoires, etc., est momentanément suspendue. Ce cas est extrême, mais il nous donne un grossissement. Aulessous, nous avons tous les degrés possibles
1. II est bien entendu que nous ne les séparons pas de leur» onditions physiologiques, qui sont l élément principal.
de crainte avec tous les degrés correspondants de la dépression.
Descendons de ce maximum à la crainte modérée, l’effet dépressif diminue, mais sans changer de nature. Or, comment arrête-t-on les mouvements de colère chez l’enfant? Par les menaces, les réprimandes; c’est-à-dire par la production d’un nouvel état de conscience à caractère déprimant, propre à paralyser l’action. « Une enfant de trois ans et demi, dit M. B. Ferez, comprend à l’air du visage, au ton de voix, qu’on la réprimande : alors son front se plisse, ses lèvres se crispent convulsivement, font un instant la moue, ses yeux s'humectent • de larmes, elle est près de sangloter *. » L’état nouveau tend donc à supplanter l’autre non seulement par sa propre force, mais par l’affaiblissement qu’il inflige à l’être tout entier.
Si, malgré des menaces répétées, l’arrêt ne se produit pas, l’individu est peu ou point éducable sous ce rapport. S’il se produit, il en résulte, en vertu d’une loi bien connue, qu’une association tend à s’établir entre les deux états; le premier éveille le second, — son correctif, — et, par l’habitude, l’arrêt devient de plus en plus fficile et rapide. Chez ceux qui sont maîtres d’eux-mêmes, l’arrêt se produit avec cette sû-