CHAPITRE XIX LES JALOUX
Il y a une dizaine d'années, un pauvre cardiaque anhélant dans son fauteuil me prit par le bras et me conduisit dans le cabinet de toilette de sa femme. « Voyez tous ces flacons, gémit-il, et ces boîtes et ces petits pots. Depuis que je suis malade, il y en a trois fois plus, et ma femme ne rentre pas de l'après-midi. » Le nombre des petits pots et d'accessoires de toilette augmentait avec le chiffre d'heures passées au dehors. Le pauvre homme était jaloux. Chaque retour de sa femme devenait l'occasion d'une scène conjugale qui le laissait plus dyspnéique. Bien qu'intelligent, il ne pouvait se faire à l'idée qu'il était trompé et son amour souffrait cruellement.
En fait, la jalousie se moque de rintelligcnce. Elle la subit sans dommage et s'en passe au surplus fort aisément. Les animaux sont jaloux, jaloux les femmes, les enfants, les vieillards. Un amour de la possession ressenti avec violence sufBt pour
LES MtOUX 'Wl-
déchaîner Torage. Ou la mentalité est eommaire, ou elle est subjuguée par la passion. Un adulte à Tesprit alerte résistera mieux quun vieillard i les associations d'idées demeurées agiles se dégageront mieux de Tétreinte obsédante qui saisit de préfé* rence les organismes à activité mentale réduite.
Ajoutons que les mouvements impétueux com^ mandés par Ténergie du sentiment font tort aux réactions morbides du sujet, quand, à son trouble moral, vient se superposer une altération physique. Le jaloux^ si sa raison demeure saine et ne chavire pas sous Tassaut d'une maladie infectieuse, se laisse effondrer avec moins de résistance que tel autre malade non déprimé par T angoisse et le chagrin .
tt Rassurez-vouSj mon ami, votre femme ne vous trompe pas » devra plus d'une fois déclarer le médecin. Faut-il avouer que dans certaines circonstances, le pouvoir reconnu a cette passion d'aggraver un état morbide a été mis à contribution par la famille désireuse de se débarrasser d'un de ses membres? Nous avons vu un malheureux devenir fou à l'annonce de la nouvelle qu'il était trompé par la femme qu'il aimait. *( Si je dis à mon frère tout son malheur, qu'arrivera-t -il? » avait demandé au médecin l'aîné de la famille. « Vous lui ferez perdre la tête jj, fut-il répondu nettement. Le lendemain, ia dénonciation était faite. En son
lift LES MALADIES DES CARACTÈRES
temps, TaveTiture fil du bruit et les journaux s'en occupèrent pendant une quinzaine*
Certaines passions dorent et récliauffent : tels Tainour et rambition, d'autres désagrègent e1 disloquent ; la jalousie est du nombre. Deux éléments en effet se rejoignent pour aviver la douleur: d'une part, Tanxiété du soupçon, de l'autre, Timage du fait accompli. En cherchant à se justifier^ TanxitUé accroît Je trouble; les investigations qu'elle multiplie enfoncent dans une détresse plus profonde. Avant de savoir, le jaloux est le plus malheureux des hommes. Il l'est encore davantage quand il sait.
C'est pourquoi le rôle du médecin est de compatir et de nier. Il ne sait pas, mais l'autorité de sa personne suffit à faire pénétrer la persuasion. Quant à Fentourage, s'il se complaît à cette mauvaise action d*irriter Tépine, il lui sera signifié nettement d'avoir à suspendre son manège, A ceux qui le font souffrir de la sorte, le malade n'ose dire : a Allf^z-vous-en a. Mais avec quelle abondance de cœur il vous remercie quand ils ne sont plus là !