CEUX QUI ONT BESOIN D'IMPRÉVU
s'écoulent dans la béatitude du ronronnement familial convient sans doute de temps à autre, une fois par semaine environ, la petite secousse d'imprévu qui remet à flot le ressort moral chaviré ; les satisfactions innocentes ne sont point crime ; une soirée au théâtre, une promenade aux environs, de très légères modifications en somme à la répétition du rythme journalier, assurent l'entretien de la santé. Si le mari a soin de ne point informer à r&vance sa compagne, le choc de la surprise retentira sur elle en vibrations infiniment plus efficaces. A cinq heures du soir, lui dire par exemple : « Faites votre malle, nous prenons le rapide de 8 h. 45 pour Venise ». Cette fois Témotion joyeuse sera à son comble, et des bras reconnaissants s'enlaceront autour du cou du bien-aimé qui sait si bien discerner les aspirations confuses du cœur. L'amour en effet se cultive comme une fleur. Un mari qui ne contente pas le désir d'imprévu que recherche inconsciemment sa femme, verra la fleur se faner et se flétrir dès la première année. S'arrachera-t-il les cheveux de désespoir? Qu'il se garde de prendre le ciel à témoin de sa fâcheuse aventure. Il avait connu sa femme avant le mariage. Ayant envie d'une compagne pot-au-feu, que ne s'est-il avisé de démêler à temps la vérité de ses tendances? L'examen ne nécessitait de sa part aucun entraînement de pénétration psychologique.
Il n^auratt eu qu'à demander à la jeune fiUe: <t Avez-vou9 des accès de tristesse, ou vous plaisez^ vous à vos travaux de tapisserie les soirs d'hiver autour de la lampe? » Si elle avoue des pensées anxieuses, aucun doute. Le besoin d'imprévu la tourmentera plus tard A savoir si le prétendu sera de taille à y faire droit. Voilà ce qu'il doit se dire avant la démarche suprême et dont malheureuse^ ment la plupart ne se doutent même pas.
S'il est malheureux, si sa femme ne l'aime pas, ce sera de sa faute. Sans doute des circonstances atténuantes seront accordées à la maladresse de sa conduite- Des fonctions absorbantes le retiennent; fatigué le soir, si sa femme a besoin d'imprévu, lui a besoin de somraeîL On ne peut tout faire, ga^er le pain de la maison^ passer les journées en voyage et les soirées au théâtre. Rien de plus juste et il n'est pas de femme qui n'accorde ce point fondamenlaL
La protestation de celle-ci vise surtout les habitudes de diiitraction automatique que son mari contracte en dehors d'elle : cercle ou café. Sur cet article, elle a mille fois raison. Les habitudes professionnelles, nécessaires, indispensables, se suffisent à elles-mêmes ; y superposer un esclavage de distractions inférieures, est s'enliser sans nécessité dans un marais d'impressions assoupissantes et mornes-