CHAPITRE PREMIER LES OUVRIERS
Un sentîment de méfiance indispose le cœur de Fouvrier malade et le médecin dès soa entrée en perçoit !e malaise dans raccueil qu'il reçoit, le reg^ard mobile qui Tenveloppe, la brièveté sèche des réponses. L'ouvrier, parce qu'ouvrier, a peur d'ôtre mal soigné > Fait-il partie d'une société de secours mutuels? Ce doute s'implante en lui avec plus de vigueur. Il se dit ; « J'en aurai pour mon argent n, et comme il ne se ruine pas, cette vérité l'enfonce dans son appréliension. Ce qu'il faut de sollicitude, de bonté, de dévouement toujours prêt pour désarmer rhostilité de ces préventions, ceux-là le savent qui furent, à un moment de leur existence, médecins des agglomérations ouvrières.
Entretenue par la crainte des soins précaires, la méfiance reconnaît encore une autre cause : les prétentions de l'ouvrier qu'il sent en discordance
t(0 LES UALAÛIËS DES CARACTÈRES
avec le consentement social. Sa personnalité se gonfle au vent des journaux dont il aspire la sub* stance quotidienne. La vanité lui dit : « Tu es Tégal de3 grands hommes ». L'instinct n'est point assuré de cette certitude ; îl hésite^ se tâte, attend, ne se livre pas* Une suffisance non partagée rentre ses cornes* Elle se roéfle comme le colimaçon.
Aussi le moindre retard à Tappel devient-il pour le médecin, de la part de Touvrier, matière à récriminations et à protestations véhémentes. Sur Tinj onction ; il faut se rendre à son domicile tout de suite. Cela presse, c'est urgent, le malade se meurt. Yous le trouvez assis dans son lit, à lire tranquillement le journaJ. La sonnette de nuit carillonne* Quelle catastrophe î C^est un malheureux qui, s'étant livré à des libations trop copieuses, est pris d'une indigestion.
Les visages affolés que croise le médecin à son arrivée indiquent la réalité d'une émotion qui n'est point jouée. Les populations ouvrières gardent les réactions de Tenfant : soudaines^ tumultueuses, puis retournées subitement dans un sens opposé. Il faut les soigner comme des marmots difficiles, mais point méchants au fond. De la fermeté unie à la douceur parvient peu à peu k imposer son autorité à ces natures explosives et toujours mécontcntes-
S'adresser à leur vanité facilite singulièrement
LES OUVRIERS Wl
la lâche. Le3 décorations, le» fonctions électives étant Tobjct de convoitises effrénées, Touvrier qui les a obtenues accueillera avec sympathie tout interlocuteur qui lui rappellera Thonneur dont il vient d'être grandi. S'il est maire, que nul ne s'avise de ne point l'appeler « Monsieur le Maire w, et adjoint « Monsieur l'adjoint ». Nommé ao scrutin de sa ville, le soir de son élection, le triomphateur commande à sa femme : « Mets au lit des draps propres, ce soir tu coucheras avec un conseiller municipal ».
Dans la rue, attention aux coups de chapeau^ Dans un moment de distraction, le médecin qui oublie de les rendre se fait* de celui qui Ta salué, un ennemi qui part en guerre et ne désarme pas. Vous vous demandez: « quel malade ai -je mal soigné dans la maison »? La négligence n'atteint pas votre dévouement; c*est votre politesse qui est la coupable* Vous avez omis de soulever votre chapeau- Prodigue d'effusions et de poignées de mains, Touvrier n'estime que les natures réservées, aima-* blés à Toccasion, mais qui ne s^abandonnent jamais avec lui sur le terrain des promiscuités familières* Dans sa compagnie, pas de confldonces, pas de stations au café, devant une table couverte de bocks. Le médecin qui partage ses faiblesses, il le nomma peut-être député. Quand l'un des
tu
siens tombera malade, il ira frapper à une autre porte.
Une supériorité toutefois ne saurait lui être déniée. Sa crédulité vis-à-vis des billevesées politiques est compensée par un scepticisme irréductible k r*é{jard des empiriques et des charlatans non diplômés. L'ouvrier ira peu consulter les sorciers^ les voyantes et ne croira pas à Tétranger qui en passant ft lui a jeté un sort a. C'est affaire aux paysans d*ajouter foi a de pareilles sornettes. Lui, il a confiance dans la science.
C'est pourquoi il vénère le maître d'école. Le médecins sans doute, jouit d'un certain crédit; mais il est plus loin, plus haut, plus riche et parfois clérical. Or le cléricalisme pour les médecins, c'est la doctrine adoptée par eux en vue de défendre la possession de leur capital. Éclairé par ses journaux, l'ouvrier a de ces lucidités pénétrantes contre lesquelles il serait candide de prétendre s^insurger.
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